XXVI
M. Bertrand Johanet attend comme une de ses grandes joies quotidiennes le bol de café au lait, le pain noir beurré et salé. L'averse ruisselle contre les vitres; les arbres sont dans la brume des silhouettes à peine indiquées. Martine va et vient, effarée, à travers la cuisine. Un foulard noir cache ses cheveux. Elle n'a plus de dents; un petit nez busqué entre deux yeux ronds lui donne l'air des vieilles poules. Elle répand une odeur fade, l'odeur qu'ont les assiettes où l'on a mangé des œufs et du poisson. Elle est fière d'être née sur la propriété, et vénère M. Johanet parce qu'il est riche. Martine sait qu'une table abondamment servie est le signe extérieur de la richesse: elle se souvient de l'année et du jour où ses poulets de grains ne furent pas assez cuits, où elle oublia de flamber ses palombes. «Comme vous devez aimer ces landes où vous avez toujours vécu», lui disait Marthe quelquefois. «Que oui! répondait-elle, surtout que le bois, aujourd'hui, vaut tant d'argent...»
Une chienne et deux chiens dorment en rond, aussi près que possible du feu. Il y a sur la table une bécasse que M. Johanet vient de tuer. Il raconte sa chasse, lentement, avec des détails:
—... Je vois mon Stop qui tient l'arrêt ... dans l'allée qui longe l'ancien marais, à l'endroit où il y a beaucoup d'ajoncs. Je m'avance. J'entends: vrr... J'épaule. Vlan! Ça y était—tu n'écoutes pas!
—J'ai autre chose à faire, gronda Martine—M. Balzon et Mlle Marthe vont arriver...
Elle porte le bol de café au lait fumant—presque une soupière.—Et, afin qu'il ne fasse pas «un rond» sur la table, elle le pose soigneusement sur le calendrier de l'année dernière. Car M. Bertrand Johanet, qui a cinquante mille francs de rentes et qui est généreux, eut toujours le souci de ne rien perdre... Il coupe ses tartines en menus morceaux dont il remplit le bol. Autrefois, Marthe et Jean-Paul aimaient beaucoup regarder le gros homme déjeunant. Des stalactites de café étaient suspendues à sa moustache et sa barbe...
Quelle idée, pour des Parisiens, de venir passer ici les jours de l'an! dit Martine.
—Il paraît que Marthe s'anémie. Le médecin veut l'aérer. Ici c'est plus abrité qu'à Castelnau,
—Ce qu'il faut à cette jeunesse, déclare sentencieusement Martine, c'est un mari.
Elle surveille ses casseroles et son rôti. Il y a pour déjeuner de la «tranche hachée», un gigot, un lièvre, de la purée de bécasses.
—On pourrait ajouter le pâté de foie ... propose M. Johanet... J'entends l'auto. Les voilà...
Débarrassée de ses fourrures, Marthe se rapproche frileusement du feu...
—Tu as besoin d'engraisser, ma petite, dit M. Johanet, et Martine ajoute:
—Les yeux lui mangent la figure.
Il est vrai que ses yeux clairs s'étaient élargis. Ses cheveux fauves pesaient lourdement sur la nuque...
—Je perds mes bagues, dit-elle... Son anneau de première communion était devenu trop large...
Elle gagna sa chambre. M. Johanet s'installa avec son cousin au fumoir.
L'odeur fade y régnait d'anciennes fumeries de—cigare froid... Il y avait aux murs les photographies agrandies par Nadar des parents de M. Johanet et une carte en relief de la France par le géographe de S. M. l'empereur. Là, M. Johanet recevait ses métayers, écoutait leurs doléances et, pour leur faire plaisir, les payait avec des écus de cinq francs.
—Trouves-tu Marthe changée? demanda le professeur.
M. Johanet appuya le pouce sur la cendre de sa pipe et murmura d'un air gêné.
—Tu sais ce que dit Martine? Il lui faudrait un mari à cette petite...
M. Balzon rougit.
—Je ne demanderais pas mieux, Bertrand...
Les deux cousins se regardèrent en souriant.
—Nous avons la même idée, Jules...
—Ce serait un joli couple, dit M. Balzon... Ils auraient leur million pour entrer en ménage.
M. Johanet parut soucieux.
—J'ignore les projets de Jean-Paul... Ah! c'est un enfant très aimable, très poli. Mais il a lu des livres. C'est un savant, un poète... Mon fils m'intimide comme un étranger.
—C'est triste! murmura le professeur.
Le père de Jean-Paul eut le geste résigné des paysans pour dire: Que veux-tu? C'est comme ça... Les jeunes et les vieux ne se comprennent jamais...
Il se leva pesamment, et, le dos arrondi, se dirigea vers le bureau et prit une photographie qu'il contempla silencieusement.
—Vois-tu, Jean-Paul est tout le portrait de sa mère. Je n'ai pas su le comprendre, lui non plus...
La photographie tremblait dans ses grosses mains velues...
Il ajouta d'une voix assourdie:
—Ça n'empêche pas d'aimer...
M. Balzon, les coudes appuyés sur ses cuisses maigres, tisonnait.—Il revoyait les deux jeunes femmes dans le parc, lisant à haute voix les comédies de Musset et les romans de George Sand. Quand le professeur rentrait à Paris, elles s'écrivaient chaque jour... M. Balzon se rappela un soir où sa femme l'avait surpris lisant une lettre de l'amie... Elle s'était indignée avec des phrases de théâtre...
—Tâche de connaître les projets de Jean-Paul, dit-il... De mon côté, je parlerai à Marthe.
—Nous aurons des petits-enfants, Jules. Je leur donnerai leur premier fusil.