II

Ce soir-là, Kerjean traversa, au milieu d'une invasion grouillante de chaises et de gens, la terrasse illuminée du casino où le concert de neuf heures allait commencer et se hâta de gagner le jardin. Déjà l'orchestre préludait. Kerjean porta sa chaise au delà des parterres.

Un léger cri jaillit tout près de lui, une voix singulièrement limpide dit: "Bonjour, Kerjean!"

— Bonsoir, petite Phyl! répondit-il étonné et joyeux. Que faites-vous ici toute seule?

— Je ne suis pas venue seule… Mlle Ribes veille sur moi… Tenez! La voici qui s'avise de mon tête-à-tête avec un fantôme masculin et accourt… au risque de se faire voler son fauteuil!… Nous avons conclu un traité, et elle me laisse écouter le concert de ma place favorite.

— Oh! Phyllis, comment pouvez-vous dire que vous écoutez le concert d'ici? Monsieur Kerjean, soyez juge! protesta d'une voix dont la révolte était tendre, Mlle Ribes qui s'était approchée et tendait amicalement la main au jeune homme.

— Kerjean ne peut me donner tort, chère vieille obstinée, puisqu'il avait choisi la même place que moi.

— Que répondre à cela, mademoiselle? demanda Guillaume en souriant à
Mlle Ribes, une grande vieille personne aux yeux naïfs et fidèles, qui
était depuis plusieurs années la demoiselle de compagnie de Mme
Davrançay.

— Un concert au casino, voyez-vous, Kerjean, déclara Phyllis, un concert en plein air, le soir, c'est fait pour être écouté de loin, par des gens qui rêvent… C'est fait pour n'être entendu qu'un peu, en phrases inachevées, en mesures éparses, en notes errantes qui voltigent sans lien, sans but, comme des papillons gais ou des pensées mélancoliques. J'aime qu'on puisse, en fermant les yeux, imaginer qu'on ne sait plus très bien d'où viennent ces sonorités égarées dans la nuit, parce qu'on ne sait plus très bien où l'on est soi-même… Mlle Ribes, puisque Kerjean est là et peut me garder, je vais vous installer, là, au pied de la terrasse… Vous ne perdrez aucune note… Kerjean, vieil ami, allons nous asseoir dans ma forêt parfumée.

Elle se dressait au milieu d'une grande flaque de clarté, fine, précieuse. Sa robe simple et harmonieuse était faite d'une étoffe soyeuse. C'était vaporeux, imprécis et charmant. Un grand chapeau de tulle encadrait d'une nuée sombre les brillants cheveux blonds, bouffants à peine, le visage clair aux pommettes délicates, un peu saillantes, les longs yeux, où riait la douceur innocente d'un très jeune regard.

Kerjean regarda Phyllis.

— Vous avez l'air d'une petite fée de l'aurore qui, par malice, se serait enveloppée des plus jolies lueurs du crépuscule…

— Vous êtes fort galant, Kerjean.

Ils avaient repris leurs chaises, sous les arbres, près de la grille d'enceinte.

Il y eut un silence. Kerjean savait qu'à cette heure, Mme Davrançay, assise à une table de "baccara" ou de "chemin de fer", appartenait toute à son démon, et que Phyllis redoutait toujours d'entendre une parole qui les évoquât.

— Je croyais, reprit-il, que vous ne deviez pas venir au casino, ce soir, Phyllis?

— Qui vous a dit cela?

— Un adorateur.

— Un adorateur?… Lequel?

— Lequel! Voyez-vous cette belle assurance.

— Ne me taquinez pas, Kerjean! "Lequel", ça veut dire simplement le docteur Sorbier ou M. Lecoulteux?… Il n'y a pas là de quoi se montrer orgueilleuse.

Tiens! pensa Kerjean, la petite Phyl oublie un nom… Mais il se garda de toute allusion à celui dont on ne lui parlait pas.

— Alors, c'est le docteur Sorbier que vous avez rencontré aujourd'hui,
Kerjean?

— Non, c'est Lecoulteux.

— Roro?… Pauvre Roro!

— Pauvre Roro! Son affaire est claire à celui-là!…

— Vous ne voudriez pourtant pas me voir épouser Lecoulteux?

— Ni Lecoulteux ni personne… pour le moment. Vous êtes trop jeune, petite Phyl!

Phyllis se tut, la mine songeuse, puis elle se mit à rire très gaiement… Kerjean répéta mentalement: Oui, certes, elle était trop jeune.

— Kerjean… si j'aimais, Kerjean, j'aimerais beaucoup… j'aimerais trop

Trop!… J'espère que non.

— Est-ce que vous avez déjà aimé trop, Kerjean?

— Oh! jamais!

Son accent convaincu amusa la petite Phyl.

— Vous n'avez jamais désiré vous marier?…

— Non. Je crois bien que la carrière d'un vieux garçon me plaît trop pour que j'en change.

— Oh! il est certain que, quand on est arrivé à trente ans sans se marier, dit-elle du ton dont elle eût cité l'âge de Mathusalem… C'est vrai, Bon-géant, que vous avez déjà un peu l'air d'un vieux garçon… Vous savez, le Bon-géant ne se mariait jamais dans les contes… Kerjean, quand j'aurai trente ans et que je serai une très vieille fille, nous nous réunirons pour vivre ensemble…

— Petite Phyl, insinua doucement Guillaume, dans les contes, la princesse se mariait toujours…

— Oui, mais il y avait le prince Charmant qui venait la quérir…
Allez-vous l'amener à mes pieds?

— Non, répliqua Kerjean plus sérieusement que la question ne semblait le comporter. Non, je ne connais pas, tout au moins pas encore, le prince Charmant que je voudrais amener à vos pieds, ma petite amie.

Elle soupira sans rien dire.

— On dirait que vous êtres triste, ce soir… et la petite Phyl triste, c'est si étrange, si contre nature!

— Peut-être y a-t-il une petite Phyl que vous ne connaissez pas,
Kerjean?… Je ne suis pas triste, cependant… Kerjean, vous ne m'avez
rien dit de vous… Vous devez être fier des succès de la maison
Patain?… Vous ne volez pas dans les meetings?…

— Je vole pour faire des essais, et aussi quelquefois, pour ma propre joie… Il faut avoir fait de l'aviation pour connaître l'ivresse de la solitude absolue à sept cents mètres au-dessus du sol…

— Alors, vous ne voudriez pas m'emmener vers les étoiles?

L'orchestre jouait avec emportement une rapsodie inquiète et barbare. — Kerjean, dit Phyllis, allez dire à marraine que je rentre à l'hôtel tout de suite. Je suis très lasse…

Comme Kerjean prenait congé d'elle, elle ajouta:

— C'est demain que vous déjeunez avec nous?…

— Entendu, petite Phyl… à demain.

Kerjean retint un moment la main souple qui s'était abandonnée à sa main.

— …Laissez vos diables bleus dans la "forêt", ajouta-t-il.

S'inclinant légèrement, il chercha les yeux qui n'avaient jamais fui les siens, et, tout de suite, il les trouva, chastes et souriants, mais, pour la première fois, il eut l'impression de n'avoir pas vu le fond de ce regard frais, pur et sombre comme l'eau des abîmes.