III
Penchée au-dessus de la grande boîte ronde que lui présentait un petit marchand, Phyllis faisait jouer le tourniquet grinçant, et gagnait ainsi au hasard ce qu'elle appelait son "goûter du matin".
— Mademoiselle… Voulez-vous des "pliés" ou des "cornets"?…
Les "pliés" avaient l'air de petits mouchoirs bien repassés, bien lisses… Un "plié" valait deux "cornets"… Cependant les cornets avaient la préférence de Phyllis. Elle appréciait leur finesse tentante et jusqu'au petit quadrillage de gaufre qui parait leur blondeur. Ils s'emboîtaient l'un dans l'autre, et elle les emportait ainsi, les croquant un à un, le long du chemin.
Kerjean, qui achetait des journaux au kiosque, vit Phyllis tout de suite et vint à elle.
— C'est bon le "plaisir, Mesdames"?
— Un régal!… goûtez…
La petite Phyl avait obéi à Kerjean; elle avait laissé dans la nuit les mauvais esprits de sa mélancolie.
— Comme vous voilà fleurie! s'écria Kerjean. D'où viennent ces roses?… du même pays que votre sourire du matin?…
— Je ne puis guère vous répondre… Aucune carte n'accompagnait l'envoi…
Ils marchaient indolemment sous les arbres. C'était charmant pour causer en badinage. Phyllis se mit à rire.
— Eh bien… oui, là… mon bouquet était signé. Il y a trois jours, j'ai dit à quelqu'un — sans arrière-pensée, je vous assure — que ma fleur favorite était la rose France… et aussi, que j'aimais passionnément le subtil parfum des freesias… Mon bouquet est signé… une petite signature légère… invisible… Fabrice de Mauve… Etes-vous content?
Kerjean ne sourcilla pas. Il attendait le nom. Il l'avait lu tout de suite dans les yeux ensoleillés, sur les lèvres joyeuses.
— Je le croyais absent, Fabrice de Mauve?
— Il l'est, en effet, depuis deux jours… à cause d'une pièce de lui qu'on représente à Dieppe… Mais les fleurs venaient de Paris… (Elle croqua un nouveau cornet.) Kerjean, tournons à gauche… I y a dans la rue Cunin-Gridaine un petit collier d'améthystes que je veux acheter… Vous connaissez Fabrice de Mauve?
— Très peu.
— N'importe… Que pensez-vous de lui?
— C'est un très joli garçon.
— Oh! n'est-ce pas? approuva-t-elle, ravie, sans pressentir même une intention de sarcasme. Mais ce n'est pas tout, Kerjean…
— Non, certes, de Mauve est un écrivain de grand talent. J'espère, toutefois, que vous ne le savez que par ouï-dire…
Phyllis avait rougi.
— Oh! j'ai lu de lui quelques petites choses… des fragments… Et puis le sonnet qu'il a écrit pour moi… un bijou… une merveille…
— J'en suis persuadé…
— Dites, Kerjean, si peu que vous connaissiez M. de Mauve, il vous plaît?
Le jeune homme hésita. Il était franc, mais pas brutal.
— Eh! bien… Non… pas beaucoup, dit-il pourtant.
Phyllis parut confondue.
— Mais pourquoi?
Les yeux rieurs interrogeaient… Et soudain le jeune homme craignit d'éteindre d'un mot cette flamme de joie qui les illuminait.
— Pourquoi? dit-il. Oh! parce que nos natures sont très dissemblables, je suppose…. Mais je vous le répète, je connais peu Fabrice de Mauve.
— C'est cela, mon ami! fit l'enfant confiante. Vous ne le connaissez pas… Et quand on ne le connaît pas, il a l'air… un peu impertinent, n'est-ce pas? Je l'ai trouvé moi aussi… au début!… Mais cet air lui sied.
Oh! petite Phyl, pensa Kerjean, comme vous voilà prise!
Phyllis s'arrêta devant la vitrine. Elle acheta le collier convoité, puis des épingles à chapeau dont le modèle l'amusait et donna son adresse pour que tout y fût porté.
— Rentrons dans le parc, maintenant, Kerjean.
— Quand partez-vous?
— Après-demain soir… Marraine a changé… Elle change souvent pour les départs.
La voix de la jeune fille était triste, soudain.
— Kerjean vous l'avez vue, hier… dans cette horrible salle de jeu?
Il eut un signe affirmatif.
Après avoir été l'esclave meurtrie et résignée d'un mari qui l'avait épousée pour sa fortune, elle avait été l'esclave heureuse d'un fils affectueux et loyal mais qui ne l'avait pas toujours comprise. La mort de ce fils l'avait livrée ensuite à un penchant violent, bientôt un vice.
Au milieu de cette vie étrange, Phyllis Boisjoli, fille adoptée de sa tendresse avide, n'avait jamais déçu son coeur. Et Phyllis eût pu faire de ce coeur, comme de cette vie, comme de cette fortune, ce que bon lui eût semblé. Mais, inconsciente du doux pouvoir qu'elle exerçait sans y songer, la filleule adorait et respectait les moindres désirs de sa marraine.
…Après le déjeuner dans l'appartement que Mme Davrançay occupait à l'hôtel Excelsior, Mlle Ribes se retira, puis Phyllis, et la vieille dame demeura seule avec Kerjean.
Ses yeux ravis avaient suivi la petite Phyl jusqu'à ce que la porte se fût refermée.
— Comme elle est devenue jolie, n'est-ce pas, Kerjean? Et quelle grâce!… Il ne manque pas de bons apôtres pour me chanter ses louanges… Mais elle est trop jeune.. beaucoup trop jeune… et je ne veux pas qu'on me la prenne maintenant…
— Oui, fit Kerjean, elle est jeune… et portant…
Il s'interrompit. Mme Davrançay rit:
— Fabrice de Mauve, hein?… Je fais l'aveugle et la sourde. Si c'est sérieux, nous verrons bien… Je ne suis pas sans craindre les coureurs de fortune… Et Phyllis sera riche, très riche, mon ami… Je n'ai plus de famille. Ma nièce, Laure Arguin, une vieille fille revêche que je ne puis souffrir… Quand je ne serai plus de ce monde, Kerjean, ma petite Phyl aura la Peuplière… et tout ce que je possède…
Mme Davrançay parla de Phyllis longuement.
— Il y a déjà longtemps, reprit Mme Davrançay, que je pense à ces choses, et j'ai été… lâche, mon pauvre Kerjean… Oui, c'est stupide, jusqu'à présent le courage m'a manqué pour prendre mes dispositions testamentaires… Mais, dès mon retour, c'est décidé, j'appelle mon notaire…
— Madame, fit Kerjean très affectueusement, voulez-vous permettre à l'ami tout dévoué qui se réjouit profondément de votre résolution généreuse, la hardiesse de vous donner un conseil?… Faites l'impossible pour que tout ceci soit ignoré… Notre petite Phyl sera aimée, elle l'est déjà sans doute… Laissez à celui qui l'aimera le mérite du petit acte de désintéressement, de courage qu'il accomplirait en l'épousant sans connaître vos intentions. Si je vous parle ainsi…
—Compris, mon bon Kerjean!… Vous n'avez pas tort…. Et je me méfierai pour elle…
Elle mit un doigt sur sa bouche; Phyllis rentrait.