IV

Très jeune, muni depuis un an seulement de son diplôme d'ingénieur des arts et manufactures, silencieux, réservé, et pourtant aussi hardi dans ses rêves et dans ses conceptions scientifiques qu'il semblait timide dans ses paroles et ses prétentions, Guillaume avait tout d'abord accepté à Levallois-Perret, chez Patain et fils, les fabricants d'automobiles, des fonctions de débutant et une rémunération médiocre. Mais son intelligence aiguë, son infatigable activité, ses intuitions d'inventeur-né, toute cette personnalité prenante s'était rapidement imposée.

Ainsi, quatre ans à peine après sa sortie de l'Ecole centrale, le jeune homme était devenu le collaborateur principal du grand constructeur qui allait, comme les Farman, les Gastambide, les Blériot, attacher son nom aux recherches aéronautiques.

Dès que cette amélioration considérable de sa situation s'était produite, Kerjean avait obtenu de sa mère qu'elle quittât Fougères et s'installât près de lui, aux Batignolles, dans une vieille maison d'aspect provincial, rue Boursault.

On y avait envoyé de Fougères une partie du mobilier de famille. Guillaume avait disposé les meubles avec le souci de donner à chaque chambre la physionomie qu'avait à Fougères la pièce correspondante. Mais Mme Kerjean ne devait pas goûter la douceur de cet accueil de l'enfant chéri parmi les choses familières. A la veille du jour fixé pour son départ de Fougères, une bronchite compliquée de pleurésie l'avait enlevée brutalement à la sollicitude filiale.

Six ans avaient passé. Rien n'avait été changé dans la demeure où Mme
Kerjean n'était jamais entrée, et où, cependant, tout parlait d'elle.
La jolie chambre de Mme Kerjean semblait attendre encore la mère qui ne
viendrait plus.

Anaïk, une vieille Fougeraise qui portait encore la coiffe du pays, tirait vanité du parfait entretien des choses. Pas une tache, pas un grain de poussière. On se mirait dans ses parquets.

Les établissements Patain avaient été reconstruits, très agrandis, à Levallois. Dès le matin, Kerjean s'y rendait, à moins que des essais d'appareils ne dussent avoir lieu à Issy-les-Moulineaux. Le soir, le vieux nid breton, blotti sous le toit de la maison parisienne, semblait doux et hospitalier.

Il aimait son tranquille intérieur de célibataire, les soirées qu'il y passait en études et en lectures.

Il était resté Guillaume le Taciturne. Il était devenu l'obscur chercheur que ne grisait pas encore la gloire, l'aviateur qui sentait en plein ciel l'ivresse de la solitude parfaire et qui n'aimait point à prendre de passager.

Kerjean n'avait revu avant leur départ de Vichy ni Phyllis ni Mme Davrançay. Toutes les deux étaient sorties, lorsqu'il s'était présenté à l'hôtel. Dans le jardin du Casino, il avait bien aperçu Phyllis, reconnu son rire… Mais d'autres voix se mêlaient à ce rire, d'autres chapeaux parmi lesquels se distinguait celui de Fabrice de Mauve.

La semaine d'aviation finie, il ne prolongea pas son séjour.

Comme il rentrait rue Boursault, on lui remit une dépêche. Elle était datée d'Aix. Elle disait:

"Mme Davrançay, frappée d'hémiplégie dans la salle de jeu, morte deux heures après, sans avoir repris connaissance."