V

Comme Kerjean s'arrêtait dans la rue d'Offémont pour sonner à la grille de l'hôtel que Mme Davrançay avait habité vingt ans, Lecoulteux en sortait.

— Cher ami! s'écria le bon jeune homme… Je viens de déposer ma carte, pour la petite Phyl… Je vous assure que j'ai beaucoup de chagrin!… J'aimais cette jolie enfant, Kerjean… et si ma mère…

Kerjean l'interrompit:

— Mon cher, laissez donc là Mme votre mère… Et si vous aimez
Phyllis, épousez Phyllis…

Lecoulteux prit le bras de l'ingénieur et l'entraîna de quelques pas plus loin.

— Alors… c'est vrai?… Elle n'a rien… rien, la pauvre petite?

— Trop vrai!… Elle n'a rien… Mme Davrançay n'a pas laissé de testament. Selon la loi, sa nièce, Mlle Laure Arguin, est son unique héritière.

— Quelle misère! murmura Lecoulteux… Quelle misère…"

Il se tut. Puis:

— Vous savez, Kerjean… même maintenant, elle ne voudrait pas de moi, la petite Phyl… C'est un autre qui lui plaît… A Vichy, les deux derniers jours, quand de Mauve est revenu, je croyais qu'on allait nous annoncer les fiançailles. Je vois encore le sourire de la petite Phyl… Mais je connais de Mauve… Maintenant il la demandera encore moins que moi… Pauvre petite Phyl!… Vous l'avez revue, Kerjean, depuis cette journée funèbre?

— Deux fois… Elle adorait sa marraine et la pleure désespérément… Je ne crois pas qu'elle se fasse une idée très exacte des difficultés matérielles de sa situation.

— Elle vous aime beaucoup, Kerjean… C'est elle qui a voulu qu'on vous télégraphiât en même temps qu'à Mlle Arguin.

— Oui, elle sait qu'elle peut compter sur ma fidélité… Je ne l'aime pas d'amour, moi!… Mais, hélas! que peut-on pour elle?

— Je pense qu'elle ne va pas rester ici ou à la Peuplière…

— Oh! soyez tranquille, on ne le lui proposera pas… L'attitude et toute la manière d'air de Mlle Arguin sont inqualifiables… Phyllis est subie quelques jours… Voilà tout.

— Que va-t-elle devenir?… dites, Kerjean?

— Mlle Ribes, la demoiselle de compagnie de sa marraine, lui cherche une place d'institutrice… ou de lectrice…

— Une place? Pauvre gosse!…

— La petite Phyl institutrice! Cela semble absurde, n'est-ce pas?

— Quelle misère! Quelle misère!

Et prenant congé de Kerjean, il s'éloigna. Celui-ci le suivit des yeux un moment, et alla sonner à la grille de l'hôtel.

Une anxiété, presque une angoisse, l'étreignait. Il aimait cette enfant comme une petite soeur, très doucement, très précieusement, de l'affection que les forts donnent aux faibles.

Maître Baudin, à qui Mme Davrançay avait maintes fois confié ses intentions testamentaires, avait rappelé à Mlle Arguin qu'en recueillant Phyllis la défunte avait entendu s'acquitter d'une dette contractée au lit de mort de Marcel Boisjoli. Il lui avait suggéré la possibilité d'une mesure qui, en l'occurrence, semblait assez équitable: reporter sur la tête de la jeune fille la petite pension qu'elle-même, alors dans le besoin, avait reçue de sa tante, pendant près de trente années. Mais Mlle Arguin s'était montrée irréductible.

Kerjean s'était à son tour autorisé de sa dernière conversation avec Mme Davrançay pour risquer une démarche. Il avait parlé avec chaleur, il s'était cru persuasif. Ses arguments s'étaient brisés contre l'aversion froide et inflexible qui avait découragé maître Baudin.

— Phyllis Boisjoli travaillera, avait-elle déclaré. Comme tant de jeunes filles, tant de jeunes femmes, comme sa propre mère, elle gagnera sa vie, et ce lui sera salutaire…

Guillaume avait regardé la vieille fille.

— Le travail est la plus belle et la plus saine des écoles, mademoiselle, mais il est difficile aux femmes qui n'y ont pas été préparées… Avez-vous pensé à tous les dangers qui peuvent guetter une jeune créature abandonnée dans la lutte, sans argent, sans gagne-pain, jolie… et innocente comme un petit enfant?

Mlle Arguin avait tressailli. Kerjean s'était pris à la croire touchée, émue peut-être dans sa terreur sacrée du mal. Mais presque aussitôt ces paroles étaient tombées glaciales:

— Une honnête fille, une bonne chrétienne n'a rien à craindre des pièges du monde, monsieur… Aussi bien ne me semble-t-il pas que Phyllis Boisjoli soit en droit de se sentir abandonnée si elle compte beaucoup d'amis aussi ardents à la défendre que… vous!

Une portière se souleva, la jeune fille entrait.

Elle tendit ses deux mains à Kerjean qui les serra et les garda un moment dans les siennes.

— Oh! Kerjean, mon ami!… Comme vous êtes bon!

Elle avait maigri. Elle s'assit sur une petite chaise basse.

Devant ce visage navré, dire: "Avez-vous décidé quelque chose? Quels sont vos projets?…" Il n'osait pas… il ne voulait pas… Jamais il n'avait mieux compris l'impuissance profonde de son amitié d'homme.

Le silence pesa sur eux.

Puis la voix fragile reprit:

— Un emploi m'a été proposé… Des gens qui passent deux mois à Houlgate veulent emmener une jeune institutrice pour surveiller leur petite fille et la faire travailler… S'ils sont contents, ils garderont l'institutrice à Paris…

Kerjean prit une des mains pâles et, sans un mot, y appuya ses lèvres.

— J'aurai voulu pleurer en paix… Et voilà… cela ne m'est plus permis…

— Ma pauvre enfant, fit Kerjean, vous me faites plus de peine encore avec votre calme d'aujourd'hui qu'avec vos sanglots éperdus d'il y a trois jours… Vous êtres très courageuse pourtant…

— La pauvre Ribes a cherché, en même temps pour elle et pour moi… Mlle Arguin m'avait également offert son appui… Elle compte sur le travail pour me régénérer… Et peut-être est-elle bien aise de se débarrasser de moi.

— Cette créature est odieuse!…

Un petit sourire triste parut sur la jeune bouche.

— Mon vieux Kerjean, vous êtes furieux qu'elle ait tout cet argent… qui, par le fait, lui revenait de droit.

— Oh! ce n'est pas son argent que je lui reproche, corrigea le jeune homme.

— Vous lui reprochez aussi ses mauvais sentiments envers moi… Mais sont-ils sans excuses? Marraine, la chère marraine, si bonne pourtant, n'a jamais aimé sa nièce… qui le sentait bien… Moi, je trouvais Mlle Laure infiniment sévère, horriblement ennuyeuse… j'étais polie avec elle, rien de plus… Comment eût-elle aimé la fillette indifférente qu'elle accusait de lui avoir pris le coeur… et aussi, Kerjean, — oh! oui! maintenant je le comprends!… — la fortune de sa tante? Elle était la parente pauvre, oubliée, négligée, à peine supportée.. J'étais l'étrangère heureuse, aimée… oh! si aimée! si aimée!… Oh Kerjean, maintenant, je n'ai plus personne qui m'aime, personne… que vous, mon ami!

Le coeur serré, Kerjean pensait au temps où, toute petite et tendrement chérie, Phyllis lui disait les mêmes paroles.

— Ma pauvre enfant, le Bon-géant tient à rester votre "meilleur et unique ami". Cependant, vous avez d'autres amis, Phyllis…

Les yeux brillants de Phyllis s'arrêtèrent sur les siens.

— Kerjean, si vous aimiez une jeune fille et qu'elle se trouvât dans l'horrible situation où je suis,… est-ce que vous l'auriez laissée plus d'une semaine sans un mot de vous?… Est-ce que vous ne viendriez pas la voir?… Est-ce que… dites, Kerjean?

— Petite Phyl, il y a des questions de bienséance, de correction… Peut-être, après tout, est-il plus discret, plus délicat de la part d'un homme qui aime de ne pas choisir un moment…

Phyllis l'interrompit:

— Oh! Kerjean… Dire ou écrire à une pauvre enfant: "Vous n'êtes pas seule dans la vie, je vous aime… Faites un signe et je… Kerjean, vous, vous auriez…

— Ma petite Phyl, fit Kerjean avec une douceur tendre et quasi paternelle, ces mots-là, quelqu'un avait-il le droit de vous les dire?

— Mon ami, vous savez déjà qu'il s'agit de M. de Mauve… Je l'avais rencontré le printemps dernier à Paris… Nous l'avons retrouvé à Vichy… Il me plaisait beaucoup!… Le monde entier prenait un air de fête, parce que je pensais : "Il m'aime!". Les derniers jours, surtout!… J'étais si heureuse! Il ne s'occupait que de moi… Il ne voyait que moi!… La veille de notre séparation, à Vichy, il a saisi ma main et l'a effleurée de ses lèvres… Oh! à peine!… Mais il ne m'a jamais dit un mot d'amour… Depuis… il ne m'a plus donné le moindre signe de vie…

Une telle angoisse tendait le regard qui interrogeait les yeux de
Kerjean que, troublé par cette supplication muette, le jeune homme dit:

— Je vous répète que de Mauve a pu craindre d'être indiscret… Des scrupules…

— Si je m'étais aussi cruellement trompée sur Fabrice de Mauve, Kerjean, reprit la jeune fille, je ne pourrais plus l'aimer, parce que… je le mépriserais… Mais il y aurait quelque chose de brisé… de mort en moi… Maintenant, il faut que je parte… dans trois jours!

Kerjean la regardait avec une pitié infinie.

— Vous m'écrirez.

— Oh! très souvent… Je vous raconterai les choses… Peut-être la fillette sera-t-elle gentille…

— Mlle Ribes connaît les parents?

— Je ne crois pas… Ce sont, paraît-il, des gens très honorables… J'espère que je leur plairai… Mais quelle drôle d'institutrice je ferai, Kerjean! Je ne possède pas le moindre parchemin, je dessine un peu, je chante un peu, je joue un peu de piano… Si mon élève allait être plus instruite que moi?

— Elle vous adorera… Maintenant, petite Phyl, écoutez… Promettez-moi que vous n'hésiterez jamais à vous adresser à moi… si quelque difficulté surgissait…

— Je vous le promets… Vous viendrez me dire adieu, à la gare?

— A la gare, non… Vous ne partez pas seule… et l'on pourrait trouver étrange…

Elle ne put s'empêcher de rire.

— J'oubliais…

…"Pauvre petite," pensa Kerjean lorsqu'il l'eut quittée. Ainsi que Lecoulteux, Kerjean considérait comme certaine la défection de Fabrice de Mauve. Quel piège avait été, pour l'âme naïve de Phyllis, cette duplicité banale!… Que la pauvre enfant connût, en même temps que l'horreur de la mort et l'humiliation de la ruine, le déchirement de l'abandon; que si jeune, si sincère, elle eût heurté déjà son coeur à la froide lâcheté d'un homme… c'était par trop cruel!