VI
"Houlgate, Villa des Vagues, 18 août.
"Vous m'avez recommandé de vous écrire, mon ami Kerjean… A peine arrivée à Houlgate, à peine installée dans ma chambre de Pichin, je m'assois à ma table, devant la fenêtre ouverte toute grande sur la mer, et je prends ma plume…
"Ce n'est pas qu'il me semble avoir beaucoup à vous conter… Mais je suis seule, je suis triste… Tout est froid et noir autour de moi, et j'ai besoin de sentir présent, malgré la distance, votre coeur d'ami, votre grand coeur si fort, si chaud, si bon.
"Kerjean, combien j'étais insouciante et gaie ce matin du mois dernier où je croquais des cornets de plaisir… Je croyais au bonheur, alors; j'y croyais comme on croit à quelque chose dont on n'eût jamais songé à douter…
"Et ma marraine est morte!… Et quand je cesse de penser à ma pauvre marraine que je ne verrai jamais plus, c'est pour penser à quelqu'un dont je suis peut-être plus séparée maintenant que si mort était entre nous. Alors je n'ai plus de courage.
"Mais je vous écris des choses sans but… Mon élève est gentille, pas très jolie, mais toute souriante et bonne à embrasser comme un bébé. Vous aviez raison, je crois qu'elle m'aimera. Elle m'a dit: "Je suis contente, vous avez l'air d'une grande petite fille!"
"Mme de Valois doit être remarquée partout comme une fort belle personne. Ses traits sont réguliers, sa taille superbe. Elle est très froide mais extrêmement courtoise.
"M. Valois est beaucoup moins bien que sa femme. Je ne crois pas qu'il appartienne au même milieu social. Son aspect physique, ses manières, son langage sont lourds et assez vulgaires, mais il a l'air d'un très brave homme. Il adore sa fillette et me témoigne une bienveillance cordiale. Quand il parle de la petite Liliane et de moi, il dit "les enfants"… En route, il nous a acheté à toutes les deux des bonbons… C'était gentil… Mais comme ces gens me sont étrangers, indifférents à moi et à mes peines!
"Au revoir, mon ami, répondez vite.
"Bon-géant, aimez toujours votre petite
"Phyl."
"Villa des Vagues, 20 août.
"Merci, mon bon Kerjean; votre lettre qui me parle, votre lettre qui me gronde, votre lettre qui m'aime, votre lettre est vous tout entier!… Elle me fait du bien.
"Vous dites: "La vie est là qui nous prend, qui nous entraîne; il nous faut marcher, poursuivre notre route…" Vous dites: "A votre âge, le devoir est aussi d'espérer…"
"Je ne sais pas si j'espère, mon ami, mais je vis et les jours passent. La petite Liliane est charmante. Ses paroles, ses rires, ses baisers me sont doux. Nous jouons ensemble sur la plage. Je raconte les histoires d'autrefois, les histoires du Bon-géant.
"Mon élève? Je me demande ce que lui enseigne… Elle est paresseuse comme une chenille… et il fait si chaud! C'est cruel d'imposer aux enfants un travail de vacances. Je lui ai donné un très bien… Mme Valois a jugé mon indulgence excessive et me l'a reprochée. Elle est assez hautaine et ne me plaît guère. Ses belles manières, son beau langage, sont véritablement les plus fastidieux, les plus insipides du monde. Je crois qu'elle ennuie aussi son mari, mais il est très patient avec elle.
"Au revoir, mon ami. Je vous promets d'être vaillante.
"Bien affectueusement.
"Phyllis."
"Villa des Vignes, 27 août.
"Vous êtes bon de me répondre si fidèlement. Je voudrais vous écrire des lettres intéressantes, mais je ne suis libre que le soir…
"La plage fait les frais de nos plus grands plaisirs, à Liliane et à moi. Puis nous prenons des bains. Je nage comme un poisson, vous savez? C'est un instinct chez moi. M. Valois pense qu'il doit y avoir, dans ma plus lointaine ascendance, une petite sirène dont je porte la ressemblance mystérieuse.
"Nous faisons aussi de longues promenades à travers la campagne, au hasard des plus ravissants chemins creux… Quelquefois, M. Valois nous accompagne. Il manque décidément de toute espèce de distinction, mais je le préfère à sa femme, parce qu'il est simple, cordial, et toujours de bonne humeur. Il a connu beaucoup de gens, d'hommes politiques, d'hommes de lettres. Sa grosse tête fourmille de souvenirs anecdotiques, et ses récits très vivants, sa manière de conter m'amusent. Le soir, quand Mme Valois ne parle pas d'aller au casino, Liliane va chercher son père, et nous jouons au jeu d'oie tous les trois, à moins que ce ne soit au Nain jaune…
"Mon cher Kerjean, voilà ma vie! La vôtre est peut-être plus paisible encore, mais votre lettre est un hymne au travail! On vous devine pris, conquis, enivré… De "chercher" vous passionne.
"Vieux Kerjean, comme j'aimerais vous voir.
"Je vous aime bien.
"Votre petite Phyllis."
"29 août.
"Mon cher Kerjean, qu'allez-vous penser? Vraiment, les hommes ont des idées singulières! Vous craignez que ma société ne plaise que trop à M. Valois… Vous me recommandez la prudence… et même la méfiance et je ne sais quoi… Mon pauvre Bon-géant, vous êtes fou! Songez que M. Valois est un homme sérieux, un homme marié, qu'il a au moins dix ans de plus que vous, qu'il pourrait être mon père!… Le voyez-vous me faisant la cour? C'est absurde.
"Je vous jure que je ne suis pour lui qu'une enfant à peine plus âgée que Liliane. Dormez donc tranquille!
"Au revoir, mon ami, je vous envoie mes plus tendres gentillesses.
"Phyllis."
"3 septembre.
"J'ai "démaigri" un peu… et surtout je me sens plus brave.
"On espère toujours, Kerjean, rien n'est plus vrai… L'oubli de certains souvenirs est difficile… je ne le vois que trop!… Ne peut-il paraître à quelqu'un d'autre aussi impossible qu'à moi?… Je suis folle!…
"Au revoir et bien affectueusement à vous, cher Bon-géant d'autrefois.
"Phyllis."
"9 septembre.
"Kerjean, quand vous parlez de M. Valois, on dirait que vous êtes jaloux! Pensez-vous que la place de "Bon-géant" soit à prendre?… Ce brave homme est mon seul espoir. Il chérit sa petite fille et voit combien Liliane m'aime… Peut-être convaincra-t-il sa femme de me garder à Paris…
"Hier, précisément, M. Valois a vu que j'avais pleuré (hélas! Kerjean, il y a des jours, des heures où je ne puis m'empêcher de pleurer), et, sans grand tact, mais avec une très évidente bienveillance, il m'a demandé si quelqu'un m'avait fait de la peine.
"M. Valois paraissait tout apitoyé, tout désireux de me témoigner sa compassion… Il m'a pris la main comme vous quand j'ai de la peine… Je la lui ai retirée, soyez tranquille; je déteste que quelqu'un d'étranger me touche… Mais j'ai remercié M. Valois de sa bonté.
"Kerjean, je ne quitterais volontiers Liliane que si quelque chose d'heureux — la seule chose heureuse pour moi — arrivait… Oh! Kerjean! n'est-il pas étrange que je puisse attendre encore des choses heureuses, et cela, sans m'appuyer sur d'autres raisons que celles de mon coeur…
"Si vous lisiez en moi, vous y verriez certainement combien vous auriez tort d'être jaloux de qui que ce fût. J'ai entendu dire de je ne sais qui: "Elle a été la femme d'un seul amour." On pourra dire cela de moi, Kerjean, mais il faudra qu'on ajoute: "Elle a été aussi la femme d'une seule amitié."
"Votre petite Phyl."
"Villa des Vagues, 10 septembre.
"Mon cher Kerjean, je pars demain à la première heure. Je quitte Houlgate et les Valois… C'est une histoire révoltante et parfaitement ridicule que je vous conterai. Vous aviez raison. Je manque d'expérience, mais le monde est quelquefois bien laid.
"J'espère que Mlle Arguin voudra me donner asile une fois encore. Je ne lui demanderai de me supporter que juste le temps de trouver un autre emploi… Aussi bien, où pourrais-je aller, sinon chez elle, mon pauvre Kerjean? Je n'ai personne…
"Je ne vous prie pas de venir me voir rue d'Offémont. Si ma nouvelle intrusion avait contrarié Mlle Laure, elle ne manquerait pas de me reprocher le sans-gêne de recevoir votre visite sous son toit… C'est moi qui irai chez vous, rue Boursault, demain, vers cinq heures… J'ai un tel besoin de vous voir!
"A bientôt, prenez ma main et serrez-la bien fort dans votre bonne et loyale patte d'ami.
"Phyllis."