VII

Phyllis, toute vibrante, contait l'incident qui avait causé sa fuite.

— …J'étais assise toute seule dans le salon, je feuilletais un livre posé sur la table… M. Valois est venu derrière moi… j'ai cru qu'il regardait les gravures… Et je n'osais rien dire, bien que cette présence invisible et toute proche me fût désagréable… Puis j'ai senti son souffle qui me touchait et, tout de suite, sa bouche s'est posée sur mon cou… Alors je me suis retournée, brusquement, et je lui ai donné une gifle… Oh! une gifle…

Kerjean, le visage dur, un peu pâle, mordait sa lèvre, et ses doigts se fermaient, crispés, sur ses paumes.

— Ma pauvre petite Phyl! Oh! pouvoir donner une leçon à ce lâche individu!

— J'avais tout ensemble envie de le battre encore… et de sangloter… Je me sentais seule, tellement abandonnée… Ah! le lâche, Kerjean! Le lâche, le goujat!…

La voix de la jeune fille se brisa, de grosses larmes lui jaillirent des yeux.

— La vérité, ma pauvre petite Phyl, c'est que vous êtes beaucoup trop jeune, beaucoup trop jolie pour être institutrice…

— Mon pauvre Kerjean, il faut pourtant que je trouve une autre situation… Mlle Laure m'a parlé d'une dame, une de ses amies de pension, la veuve d'un notaire de province, qui cherche pour ses deux grandes filles une demoiselle de compagnie…

— Ah! fit Kerjean, le visage soucieux, si Jacqueline Albin… Vous avez connu Jacqueline…"

— Je l'ai vue quand j'étais petite, mais je me souviens d'elle

— Depuis la mort de son père, elle voyage… Elle vous eût prise auprès d'elle. Vous auriez été sa demoiselle de compagnie, sa lectrice, que sais-je?… et elle vous aurait aimée comme une soeur…

Phyllis soupira.

— Quel dommage! Une amie de vous, Kerjean…

La petite pendule d'or commençait à sonner six heures.

— Oh! dit la jeune fille, que c'est joli… Je n'étais jamais venue chez vous, Kerjean, mais je me représentais votre salon tel que je le vois… L'ensemble est un peu "vieux garçon" vous savez… Mais tout y est beau, simple, solide… net et franc…

— En vérité, je crois n'avoir pas même une tasse de thé à vous offrir… Ah! mais aimez-vous le sirop de framboise? Anaïk en fait d'excellent et qui embaume.

Ce savant inventeur disait ainsi parfois des choses très simples avec un contentement puéril qui riait dans sa voix grave.

Le sirop de framboise, l'eau toute fraîche qui embuait le verre, les petites galettes bretonnes — gloire d'Anaïk — furent servis dans le salon, sur le guéridon empire, et Kerjean vit dans les yeux de Phyllis la même petite clarté de plaisir qu'au Nouveau Parc de Vichy, quand elle goûtait avec des tartines et de la crème.

Quelques jours après, Kerjean reçut une lettre de Phyllis. La veuve du notaire de province, Mme Chardon-Pluche, avait commencé par déclarer que Mlle Boisjoli paraissait "aussi jeune que ses filles" et était affligée d'un physique tout à fait impropre au rôle de chaperon. Mais Mme Chardon-Pluche ne savait plus rien refuser à son admirable amie Laure. L'accord avait été conclu.

Kerjean revoyait Phyllis, mince, souple, harmonieuse, des roses à la main, la magnificence de ses cheveux blonds, l'éblouissante pureté de son teint rose. C'était bien une jeune fille dans tout l'innocence en même temps que dans toute la grâce de sa délicieuse juvénilité… Mais qui donc garderait une pareille institutrice?

Pour la centième fois, il se demandait: "Que puis-je faire? Si j'avais un ami dans la gêne, je lui dirais: "Venez chez moi…" mais une femme, une jeune fille… que puis-je faire?"