V

17 janvier.

Guillaume est arrivé au salon où je brodais, installée devant ma table à ouvrage. Un grand feu crépitait. Mes fleurs, des violettes aujourd'hui, rien que des violettes, embaumaient. Dehors la bise d'hiver soufflait.

En entrant, Guillaume s'est écrié:

— Qu'il fait bon!

Il s'était assis près du feu. J'étais debout devant lui. Il a pris mes mains pour y appuyer son front, puis il a dit, comme malgré lui:

— Je rentrais découragé…

— Découragé, vous, Guillaume!

Il souriait de ma stupéfaction.

— Croyez-vous que je n'aie pas, comme d'autres, mes heures mauvaises?… Il y a des jours où je vois clair… c'est comme une petite lueur que j'aperçois, qui me guide… Je la suis… elle m'entraîne, je me crois au but. Hélas, brusquement, je dois constater que tout est à recommencer… Je recommence… Parfois, j'en ai la tête un peu cassée… Alors, je ne l'avoue pas, mais je n'ai plus aucune confiance dans le résultat final…

— Mais moi, j'ai confiance en vous.

Je m'étais agenouillée près de son fauteuil…

— Oh! petite princesse! s'est-il écrié. Vous à mes genoux! ce sont les rôles renversés!

D'un bond joyeux, je m'étais remise sur mes pieds.

Il a secoué la tête en souriant.

— Maintenant, je vais travailler.

Guillaume reprenait confiance. Son visage resplendissait d'intelligence et de foi…

— Guillaume, chercher comme vous, c'est avoir déjà trouvé!

Il a soupiré.

— Vous vaincrez toutes les difficultés, affirmai-je…

Il souriait, réconforté.

— Est-ce que vous ne pensez pas qu'un jour, je pourrais vous aider?

— Ma mignonne…

— Vous vous méfiez de mes capacités?… Vous rappelez-vous… vous me faisiez mes problèmes d'arithmétique pendant que je me reposais, couchée devant le feu, sur la grande peau d'ours blanc…

— Oui, dit Kerjean… Vous aviez la poser et le sourire d'un petit sphinx…

— Il était doux et précieux pour une petite princesse ignorante d'avoir un grand esclave très savant! Allez travailler, mon ami, je ne vous dérangerai pas…

— Il me semble que, de nouveau, la petite lueur va briller dans les ténèbres.

Je me suis sentie très fière.

18 janvier.

Roger Lecoulteux est venu vers sept heures pour demander je ne sais quel renseignement à Guillaume, et, comme la "fortune du pot" ne l'effrayait pas, il a dîné avec nous.

C'est la première fois que nous avions un convive. Je jouais avec aisance et plaisir mon rôle de maîtresse de maison.

Avec un à-propos admirable et des coups d'oeil malins jetés vers Guillaume impassible, Lecoulteux m'a redit qu'il avait appris sans étonnement mon mariage.

— J'avais deviné, moi, et depuis longtemps… Je ne lui avait pas caché ma pensée, à ce diable de Kerjean: "Vous, vous épouserez Phyllis Boisjoli!…"

— Lecoulteux, vous brodez, objecta Guillaume.

— Je l'entends encore me répondre: "La petite Phyl?… Mais c'est une enfant, cher ami, je l'ai vue naître!"

J'étais un peu agacée. Guillaume aussi… Trouvant la gaffe insuffisante, il parla du ménage Fabrice de Mauve! Epatant, épatant!… On les rencontrait ensemble partout!… Je suis devenue rouge, puis pâle… Guillaume est resté indéchiffrable.

L'aimable garçon nous a quittés en nous promettant de revenir.

Pourquoi Guillaume dit-il toujours qu'il m'a vue naître… et que je suis une enfant!

20 janvier.

Nous causons beaucoup, à propos de toutes choses. Si Guillaume prétend qu'il ne me comprend plus toujours aussi bien qu'autrefois, moi, je pourrais répondre qu'auprès de lui, j'éprouve l'impression contraire. Il me semble comprendre Guillaume beaucoup mieux, beaucoup plus complètement qu'autrefois… Oh! ce n'est pas, en ce cas, que le livre soit devenu plus facile à lire, c'est plutôt qu'aux anciens jours, insouciante et distraite, je n'y jetais les yeux qu'avec négligence, en passant… mes yeux égoïstes et futiles de petite princesse…

22 janvier.

J'ai fait une apparition chez les Mauriceau… Mais j'ai évité le "jour" de madame, ne voulant à aucun prix penser à Fabrice de Mauve…

J'ai rempli également mes devoirs de politesse auprès de Mlle Arguin, que j'ai manquée; de Mme Patain qui avait vingt personnes autour d'elle et avec qui je n'ai pas échangé dix mots. Je lui ai parlé de "mon mari". De prononcer ces deux mots "mon mari" me paraît très drôle… Jamais je n'appelle Guillaume "mon mari", ni quand je m'adresse à lui ni quand je pense à lui.

Je songe au couple amoureux de Bruges, et je me préoccupe de jouer congrûment mon rôle d'heureuse jeune mariée…

Et, soudain, je constate que l'amitié — une certaine amitié — est une bien belle chose, puisqu'elle peut ainsi parler, sans le savoir, le même langage que l'amour.