X

30 mars.

J'ai beaucoup de chagrin, mais je veux être brave. J'attendais si peu ce qui allait m'être dit! Pas un instant, je n'avais songé à cela

Le feu était clair, l'atmosphère était douce, les violettes sentaient bon… Nous offrions l'apparence d'un couple tranquille, heureux… Et voici que Guillaume a dit:

— Petite Phyl… Ma chère enfant, vous comprenez comme moi, n'est-ce pas… Le moment est venu d'examiner cette situation, nouvelle pour vous… et pour moi.

Je me suis rappelé que Guillaume avait paru peu désireux d'habiter l'hôtel de la rue d'Offémont…

Il a paru ému.

— Ma petite Phyl, je voudrais… En ce moment, je pense aux caprices de la destinée. Qu'un mois de vie eût été accordé encore à Mme Davrançay, et votre marraine accomplissait son dessein de faire de vous son héritière, et… Moi, j'aurais été votre tuteur, peut-être… et peut-être aussi vous vous seriez mariée… et vous ne m'eussiez jamais dit: "Epousez-moi."

— Non… j'aurais épousé Fabrice de Mauve.

Guillaume a tressailli:

— Vous n'auriez pas épousé Fabrice de Mauve… Il me semble que… quelque chose… je ne sais quoi… eût empêché ce mariage révoltant!… Mais j'en reviens à la petite fille qui, confiante en son meilleur et unique ami, lui tint certain jour ce langage étrange: "Puisque je n'aimerai plus jamais personne, c'est très simple, épousez-moi!" Vous pensiez que, nullement tenté de se marier, le "Bon-géant" serait charmé d'acquérir ainsi une délicieuse petite soeur… Quant à vous, peu vous importait, puisque votre coeur était mort, d'unir votre existence à un homme que vous ne pourriez aimer d'amour. Et vous décidiez: "Nous serons heureux!"… Mon enfant chéri, tout ceci était enfantin, extravagant… Je vous l'ai déclaré naguère… Néanmoins, j'ai accepté ce rôle de "mari fraternel" que votre innocence m'offrait si gentiment. Vous étiez malheureuse, accablée par des difficultés trop lourdes pour vous, et je ne pouvais vous prêter mon appui sans… Maintenant, tout a changé… Cette fiction d'un mariage qui m'a permis de vous protéger de toute mon amitié, tant que ma protection était nécessaire, est devenue inutile…

— Guillaume, que voulez-vous dire?

— Je veux dire, mon enfant, que la possibilité de refaire votre vie vous est maintenant offerte, et je désire vous rendre votre liberté.

Il me semblait qu'un élément étrange glaçait mon coeur.

Un moment, le silence tomba sur nous. Puis, plus bas, d'une voix altérée, Guillaume parla:

— Phyllis, ma chère enfant, me connaissant, n'attendiez-vous pas ce que je viens de vous dire?… Comment imaginiez-vous dans votre vie nouvelle une place pour moi… pour l'homme simple, peu fortuné, que je suis?… Que serais-je auprès de vous, dites-moi, rue d'Offémont ou à la Peuplière?… Je profiterais du luxe de la maison, des multiples avantages d'une grande fortune… Songez que je n'ai rien à moi… Ma petite! Comment ne l'avez-vous pas compris?

— Guillaume, Guillaume, c'est de la démence… Vous présentez les choses avec un parti pris méchant et vous les déformez à plaisir… Vous n'êtes qu'un orgueilleux, voilà la vérité…

— Oui… petite Phyl… il y a des situations qui amoindrissent un homme… si elles ne l'avilissent pas… Celle de mari pauvre d'une femme riche…

— Ah! Guillaume… vous continuez à défigurer les faits les plus simples… Quand vous m'avez épousée, Guillaume, c'est moi qui étais pauvre… et combien plus pauvre que vous! Maintenant, nous sommes mariés; ce n'est pas moi qui hérite, c'est nous deux…

— Vous n'êtes pas ma femme… Il n'y a entre nous qu'un lien fictif, dont la seule raison d'être était votre situation difficile… et qui par conséquent tombe d'elle-même.

Il a dit "vous n'êtes pas ma femme".

J'ai dit, et ma voix m'a fait peur:

— C'est donc une chose très facile de divorcer?

Guillaume a tressailli, mais il s'est aussitôt ressaisi.

— Ma pauvre petite, un mariage comme le nôtre est de ceux que l'Eglise annule…

Il s'interrompit. Sa voix était pleine d'angoisse.

— Il est essentiel d'éviter que vous quittiez ma maison brusquement… Georges Patain veut suivre le circuit de France et désire que je l'accompagne… Nul ne s'étonnera de vous voir accepter pendant mon absence l'hospitalité d'une amie. Jacqueline serait heureuse de vous recevoir…

D'une voix lasse et pourtant précise, Guillaume m'entretint encore de ce que nous devrions faire pour que notre rupture ne fût connue qu'une fois consommée.

Quand il eut terminé:

— Petite Phyl, vous ne saurez jamais combien il m'en a coûté de vous parler comme je viens de le faire… Toute fausse et difficile qu'elle me parût souvent, notre vie commune était douce… Mais, plus tard, ma petite, vous me remercierez sans doute d'avoir eu le courage de comprendre qu'une décision si pénible était sage…

J'ai couru à lui:

— Guillaume, m'écriai-je, mon ami… mon grand ami tendre et fidèle…

Il me tenait pressée contre lui. Je ne voyais pas son visage.

— Guillaume, dis-je encore, quand nous ne vivrons plus ensemble, nous nous verrons souvent… très souvent… Et nous pourrons encore être heureux…

Il baisa mon front, longuement, et, tout à coup, me repoussa:

— Allez dormir, mon enfant… dit-il… Moi, il faut que je travaille.

Et, l'instant d'après, il sortait. Il va passer la nuit aux ateliers.

…Est-il possible que tout soit vrai, que je n'aie pas rêvé ces choses étranges?

Oh! Guillaume, n'avez-vous pas senti qu'en me rejetant hors de votre vie, après ces jours de douceur intime et profonde, vous me laissiez plus pauvre que vous ne m'aviez prise?

TROISIEME PARTIE