IX
8 mars.
J'ai dormi plus tard que de coutume. Neuf heures tintaient quand j'ai ouvert les yeux.
Guillaume n'était pas sorti. Il avait reçu "un monsieur d'affaires" — c'est le terme consacré par Anaïk.
Je tendais mon front.
— Petite Phyl, un clerc de maître Baudin me quitte à l'instant… Mlle
Arguin est morte.
J'eus un cri de pitié.
— Pauvre Mlle Laure!
— Une congestion cérébrale comme votre pauvre marraine.
Guillaume se tut un moment. Il était très pâle.
— Mlle Arguin avait pris ses dispositions, dit-il enfin, avec une sorte de froideur… Elle a fait de vous sa légataire universelle.
Je comprenais à peine.
— Maître Baudin était également chargé de vous transmettre, dès le décès de sa cliente, cette lettre écrite pour vous.
Je lus:
"Un jour, Guillaume Kerjean m'a dit: interrogez votre conscience sincèrement, impitoyablement, elle vous répondra que vous haïssez Phyllis Boisjoli…
"Guillaume Kerjean avait dit la vérité. La haine abritait mon coeur. Je le comprenais, je le sentais tout à coup avec une intensité singulière. C'était comme un brutal trait de feu qui foudroyait mon orgueil.
"Phyllis, je vous ai haïe de toutes les iniquités dont j'avais pâti, de toutes les déceptions, de toutes les rancoeurs que la vie avait laissées en moi… et, quand j'ai été riche, je me suis réjouie de vous voir dépouillée.
"Je rends grâce à Dieu qui a permis que mes yeux s'ouvrissent.
"Aujourd'hui, j'ai solennellement répudié les mauvais instincts de mon coeur en vous nommant ma légataire universelle…"
…Guillaume, à son tour, avait lu. Lentement, il replia la lettre et me la rendit.
J'eusse été incapable de dire de façon précise ce que j'éprouvais. Cet héritage inattendu ne me causait aucune joie. Cette richesse qu'on m'annonçait, je la sentais peser sur mes épaules, lourde et noire comme un vêtement de deuil.
Et brusquement, j'éclatai en sanglots.
…Guillaume a compris mon désir de rendre à Mlle Laure tous les devoirs. Pendant la cérémonie funèbre, alors même qu'il semblait occupé par d'autres soins, je sentais que toute sa pensée, tout son coeur était près de moi.
Il a été parfaitement bon… Mais pourquoi, par instants, semblait-il si sombre? Pourquoi cet air contraint?
Il n'est plus tout à fait le même.
16 mars.
J'ai dit:
— Avez-vous parlé à maître Baudin de la rente viagère pour ma pauvre vieille Ribes?
— Oui, c'est entendu.
— Je suis contente… Les questions d'argent pour moi ne sont jamais simples… et mon plus grand désir est de m'en occuper jamais… Quelle chance d'être en puissance de mari!
— Mais moi, je n'ai pas hérité.
— Moi, c'est vous… Oh! Guillaume, si c'est fortune ma causé une vraie satisfaction, c'est quand j'ai pensé qu'au moins, je… que…
— Que quoi?
— Qu'au moins je ne vous coûterai plus rien… Vous avez été si bon, si généreux pour moi!
En parlant, j'ai compris que ce que je disais, dans un sentiment sincère, était maladroit.
Guillaume m'a regardé froidement.
— Guillaume, je ne comprends pas… il semble que vous soyez fâché, contrarié de ce qui est arrivé… Alors, si vous le préfériez, je pourrais refuser tout cet argent… Je ne tiens pas être riche, si cela vous ennuie…
Guillaume s'est retourné vers moi. J'ai senti que ses lèvres tremblaient. Il a souri:
— Non, mon enfant chérie… Vous êtes un peu saisie, un peu troublée… Bientôt, demain, il en sera tout autrement. Vous rentrerez dans la vie de luxe, d'élégance pour laquelle vous êtes née!… Vous êtes à l'abri du besoin, votre avenir se trouve assuré…
— J'étais à l'abri du besoin…
— Oui, certes, relativement, ma chère petite, mais que de choses vous manquaient!… Oh! je le sais, allez!… Je n'ai, moi, que mes appointements…
Je me mis à pleurer.
28 mars.
Il travaille beaucoup, il travaille trop… Il a l'air fatigué, presque malade.
Hier, on m'a téléphoné qu'il ne rentrerait pas dîner et resterait aux ateliers toute la nuit. Moi, je n'ai pas dormi deux heures…
Ce matin, je me suis élancée vers lui avec une véhémence involontaire.
— Oh! Guillaume, ne recommencez pas cela…
— Il m'était impossible de quitter… Ah! Phyllis, cette fois, je crois que j'ai trouvé… enfin, enfin!
J'ai eu un cri de joie.
…Pour la première fois, depuis que je suis l'héritière de Mlle Arguin, j'ai fait des projets… D'abord, revoir ma chère Peuplière, la retrouver accueillante et maternelle après l'avoir pleurée, y revivre les jours paisibles et simples que j'aimais… C'est une pensée qui m'est si douce que mon allégresse éclatait sur mes lèvres, dans mes yeux…
— Guillaume, nous serons des châtelains très aimés… Nous ferons une quantité de choses très utiles et très bonnes dans la voisinage…
Je parlais, je parlais…
— Oh! Guillaume, je voudrais qu'il fût possible de retrouver tous ces braves serviteurs de marraine… Je voudrais la maison rue d'Offémont telle qu'elle était… quand je l'habitais, quand vous y veniez…
— Nous parlerons de tout cela un de ces jours, Phyllis… Il faudra bien en parler…