VIII

8 mars, dans la nuit.

Je ne puis dormir… Je crois que j'ai de la fièvre… C'est cette soirée chez les Mauriceau…

A deux heures, comme j'étais lasse de me retourner dans mon lit, je me suis levée… et j'écris pour tuer mon énervement.

Quelle absurde journée!…

Tout l'après-midi, j'ai attendu Guillaume, en retard sur l'heure que sa lettre avait annoncée… Et naturellement, au lieu de me dire que les paquebots et même les trains ne pratiquent pas la politesse des rois, je me suis figuré les choses les plus extravagantes… qu'il s'était perdu dans les brouillards de la mer du Nord.

Je me suis décidée à m'habiller. La pauvre Anaïk s'effarait devant les agrafes de ma nouvelle robe et ses mains faisaient crisser la soie sans que la besogne avançât.

J'ai entendu un bruit de clé… on a frappé à ma porte… et j'ai été si contente, si soulagée que je n'ai même pas pensé que ma chambre était en désordre, et que ma robe n'étais pas attachée. J'ai crié: "Entrez!" Et j'ai sauté au cou de Guillaume!

Des bourrasques, une véritable tempête de mer, avaient rendu la traversée du pas de Calais plus longue et plus difficile que de coutume.

Mes craintes, que, maintenant, je racontais en riant, amusèrent
Guillaume.

Il a beaucoup admiré ma tunique… et peut-être un peu moi, puis, comme
Anaïk reprenait sa tâche interrompue, il a ri.

— Mais, ma pauvre vieille, cela n'ira jamais…

Et, repoussant doucement mon humble femme de chambre, très vite, très bien, ses doigts m'effleurant à peine, il a attaché la robe.

Ce n'était peut-être pas à cause de ce dîner inopportun que j'étais pâle.

…Nous arrivions les derniers. Le voyage de Guillaume nous excusa.

Mme de Mauve n'est certainement pas jolie, mais son long fourreau de velours est une oeuvre d'artiste.

A table j'étais assise ente deux messieurs, une jeune homme assez serin et un vieillard très spirituel… L'un et l'autre se sont montrés fort empressés…

La conversation générale, bientôt, a tout envahi. La conversation générale, chez les Mauriceau, c'est toujours une espèce de conférence… et le conférencier, c'est toujours M. de Mauve.

Fabrice de Mauve est un virtuose admirable, idées et mots étincellent, chatoient, se changent en or, dans l'illusion du moment qui passe… On est ébloui et charmé…

Guillaume ne partage aucune des idées de M. de Mauve, que ce soit en politique, en morale ou en littérature. Ces deux hommes ne sont pas de la même race. C'est le principe essentiel de leur être qui s'oppose.

Le dîner m'a semblé long… La soirée aussi.

Un moment, je me suis trouvée seule dans le petit salon et Fabrice de Mauve m'y a rejointe. Son visage émergea tout près du mien. Son visage blond, fin et comme un peu fripé déjà, ses yeux froids et enjôleurs, ses yeux clairs dont on ne sait jamais la pensée vraie, ses lèvres rouges, à la fois minces et charnues, pleines de grâce et inquiétantes comme une menace.

Alors, ce fut un mouvement plus fort que ma volonté, une sorte de répulsion, un instinct profond, me jeta de côté, loin de ce visage, de ces yeux, de cette bouche qui souriaient…

— Oh! s'écria M. de Mauve, je vous ai fait peur…

— Vous m'avez surprise, corrigeai-je; je ne vous avais pas entendu venir. Il y eut un silence. Je fis quelques pas pour m'éloigner. Il m'eût déplu que le beau Fabrice me prêtât un trouble, une crainte que, grâce à Dieu, je n'éprouvais pas…

— Restez, dit-il… Je désirais si passionnément vous voir!… Vous êtes plus pâle, plus fine, plus mystérieuse qu'autrefois…

Un regard froid l'arrêta.

— Mais, cher monsieur, vous êtes marié.

— Ne raillez pas… Vous savez bien que j'ai fait un mariage de raison.

— Non, je ne le savais pas.

— Et… vous?

— Moi?

— Est-ce un mariage de raison que vous avez fait?

— Moi?… Ah! mon Dieu, un mariage de raison m'eût autant déplu qu'une vie médiocre…

— Alors, vous aimez votre mari?

— J'aime mon mari… de tout mon coeur!

— Etrange… étrange…

— Etrange, quoi?

— Que je n'aie jamais pressenti votre… affection pour Kerjean…
Depuis quand l'aimez-vous… voyons?

— Depuis… toujours.

— Voilà qui est trop… beaucoup trop!

— Monsieur de Mauve, Guillaume Kerjean est l'homme que j'estime, que j'admire… et que j'aime le plus au monde… Je l'ai aimé comme une enfant… Je suis une femme… et… je l'aime, voilà tout… je suis très heureuse avec lui… Et maintenant, laissez-moi retourner dans l'autre salon, je vous prie.

Sur ces mots, je l'ai laissé. Il avait son sourire d'ironie supérieure, mais je crois qu'il était un peu vexé… et moi… Oh! moi, je ne sais pas comment dire, j'étais étonné… j'avais comme une ivresse d'étonnement!

Il était près de minuit. Nous avons pris congé de nos hôtes.

Quand nous sous sommes retrouvés à la maison:

— Guillaume, m'écriai-je, je n'aime plus cet homme… Je le sais, j'en suis sûre, maintenant.

Il m'a semblé que les yeux de Guillaume s'éclairaient. Je me suis sauvée.