VII
Ce matin, au premier courrier, une lettre est venue de Mme Mauriceau qui nous invite à dîner pour jeudi prochain avec les de Mauve et quelques amis. Elle désire réunir chez elle "les deux nouveaux ménages de la saison"…
J'ai senti que mes joues s'empourpraient.
— Non… cela non!… J'écrirai que je ne sors pas, que je suis en deuil…
— Vous ne pouvez vous autoriser de votre deuil pour refuser; il s'agit d'un dîner intime…
— Eh bien… Je trouverai un prétexte… Je ne veux pas aller à ce dîner… je ne pourrais pas supporter…
—Phyllis… vous avez peur… peur de rencontrer Fabrice de Mauve…
Guillaume était pâle, et il avait l'air dur tout à coup.
J'ai murmuré:
— C'est affreusement méchant à vous de dire cela. Il est pourtant bien facile de comprendre que de revoir M. de Mauve ne peut être que pénible pour moi… — Il me sera parfaitement désagréable à moi aussi de me retrouver — dans un salon où je serai tenu de me montrer courtois — en face de ce cabotin de l'art et de l'amour que j'ai toujours méprisé… et que je déteste maintenant au delà de tout ce qu'il vous est possible d'imaginer!… Mais je dois à votre dignité et à la mienne de vous conduire à ce dîner… vous me devez d'y aller, Phyllis…
J'étais ennuyée, triste… A quoi bon réveiller cette vieille histoire? Je désire l'oublier… Bruges a été ma dernière fidélité à ce passé qui m'a meurtrie… J'en suis revenue déçue et un peu confuse, un peu honteuse des secrètes pensées qui m'y avaient conduite…
Mais qu'éprouverai-je, quand je me retrouverai près de lui?…
Si je l'ai aimé, c'est qu'il m'était apparu comme le héros de mes rêves romanesques; je lui savais gré d'être avec tant d'élégance et d'esprit, ambitieux, sceptique et impertinent. Sa beauté fine et virile de grand seigneur très moderne, la séduction de son regard, de sa voix, de ses paroles, m'avait conquise. Qu'il eût été très aimé, qu'on eût beaucoup souffert pour lui et à cause de lui, ne me déplaisait pas. Il n'était pas jusqu'à son évident mépris de l'amour et des femmes qui ne me semblât mériter la plus tendre indulgence, quand je pensais en triompher.
Oui, qu'éprouverais-je en revoyant l'homme qui m'a blessée, désillusionnée, humiliée?…
Je souffrirai… Si j'allais aussi regretter… Si j'allais me sentir faible et malheureuse, pleurer… Si j'allais être jalouse de la femme que Fabrice m'a préférée?…
Guillaume a raison. J'ai peur…
Même jour, dans la soirée.
Comme il ne devait pas retourner à Levallois dans la journée, à cause de son départ pour Douai puis ensuite l'Angleterre, Guillaume est rentré à la maison pour le déjeuner.
— Comme c'est ennuyeux que vous partiez, Guillaume! Je vais trouver les journées bien longues et les soirées interminables!
— Jacqueline m'a promis de vous tenir compagnie… Je serais heureux qu'elle devînt votre amie.
— Elle le deviendra certainement… Mais Jacqueline, ce n'est pas vous, mon grand ami!
Et soudain un désir fou me vint de dire:
— Emmenez-moi, Guillaume, emmenez-moi avec vous?
Mais je n'ai pas osé… Ces quelques jours de solitude, de liberté lui agréent peut-être?
Guillaume m'a serré la main.
D'un petit mouvement absolument irraisonné, je l'avais déjà retenu.
— Guillaume, ai-je dit, vous avez été si bon!
Je souriais très gentiment en lui tendant mon visage. Alors très vite, il a pris ma tête entre ses deux mains, comme au jour de l'an… mais ce fut un autre baiser.
Ses lèvres sont douces et violentes…
5 mars.
Chaque jour, j'adresse à mon ami une lettre où je lui raconte toute ma vie quotidienne. Les messages que je reçois sont plus brefs, mais aussi réguliers.
Il me semble que Guillaume est parti depuis un an… au moins!
Je le lui ai écrit. Et sa lettre de ce matin était encore meilleure que toutes les autres. "Ma petite Phyl chérie, vous me dites que vous pensez beaucoup à moi… Je pourrais vous dire, moi, que, sauf dans les moments où je m'occupe d'affaires — et encore! — il ne se passe pas une minute sans que je pense à vous… Hier, je vous avais écrit une grande lettre, que j'ai détruite… parce que certaines paroles… parce que, de loin, on n'est pas toujours compris… Ah! quel désir j'avais de vous emmener…"