XII
— Malheureuse enfant! On m'avait bien dit que je vous trouverais ici!
Kerjean s'était levé.
— Pardon, madame, puis-je vous prier de me dire ce qui me vaut l'honneur de votre visite?
Très calme, son beau regard d'honnête homme interrogeait.
Les petits yeux luisants quittèrent la robe blanche, les nattes blondes, pour croiser ce regard, et le défièrent.
— Ce matin, à la première heure, monsieur, Mme Chardon-Pluche est arrivée toute bouleversée, pour me dire qu'ayant fort mal pris quelques justes observations, Phyllis Boisjoli s'était, hier soir, enfuie de chez elle… J'ai sévèrement blâmé Mme Chardon-Pluche d'avoir laissé partir à pareille heure une jeune fille sans famille, qui ne devait en vérité savoir où aller. Mais mon amie m'a répondu: "Mlle Boisjoli savait où aller… Elle a fait chercher une automobile par le concierge et a donné une adresse qu'on m'a redite. C'est, n'en doutez pas, celle de son am…" Mes lèvre se refusent à proférer le mot que Mme Chardon-Pluche a cru pouvoir employer!
Phyllis avait tressailli de tout son être, mais elle s'était tue; elle se sentait défendue, protégée… Ce lui fut d'une extrême, d'une poignante douceur.
— Vos lèvres font bien de ne pas répéter une aussi monstrueuse calomnie. Votre coeur eût mieux fait encore en ne l'accueillant pas… Je respecte trop l'enfant qui nous écoute, madame, pour réfuter devant elle une accusation de ce genre… Cette boue-là, Dieu merci, ne salit que ceux qui la jettent… Phyllis ne s'est pas enfuie de chez Mme Chardon-Pluche, elle en a été chassée avec de telles paroles, de telles insinuations, — en attendant l'insulte top claire dont vous avez été le messagère, — qu'elle n'eût plus pu y demeurer une heure de plus sans lâcheté… Sa première pensée a été d'aller à vous, mais votre accueil en une récente circonstance lui avait nettement indiqué votre désir de ne plus la revoir… Alors, très innocemment, sans supposer qu'un acte, à ses yeux tout simple, pouvait être mal interprété, mal compris par d'autres, elle est venue au vieil ami de son enfance, à l'ami fidèle, qui…
Guillaume eut une imperceptible hésitation, puis il acheva:
— …qui, devant être bientôt son mari, lui semblait être, dès maintenant, son appui, son protecteur naturel..
— Son mari! répéta Mlle Arguin au comble de la surprise… Vous épousez Phyllis Boisjoli?
Le profond et mâle regard de Guillaume croisa le regard perçant de Mlle
Arguin.
— Phyllis connaît depuis longtemps l'affection que je lui ai vouée, fit le jeune homme; elle sait de quelle amitié Mme Davrançay, sa chère marraine, m'honorait… et elle veut bien me confier sa vie.
Mlle Arguin paraissait saisie, presque décontenancée.
— Dieu soit loué! dit-elle enfin. J'aurais mauvaise grâce, monsieur, à ne point vous féliciter d'une décision que j'approuve…
Elle avança de quelques pas vers Phyllis.
— Adieu, Phyllis. J'espère que vous serez pour l'homme qui vous prend pauvre et dénuée de tout, l'épouse dévouée dont le roi Salomon dit "qu'elle a plus de valeur que les perles".
Phyllis inclina la tête gravement:
— Je l'espère aussi, dit-elle.
Mlle Arguin sortit, suivie de Guillaume, qui l'accompagnait courtoisement.
Presque aussitôt le jeune homme rentra.
— Eh bien, ma pauvre enfant, dit-il, il semble que la fatalité l'ait voulu…
Mais il n'acheva pas. Avec un sanglot de joie, de gratitude passionnée, la petite Phyl avait couru à lui, elle lui jetait autour du cou ses bras câlins:
— Oh! Kerjean, mon vieux Kerjean, mon fidèle ami, mon frère, cria-t-elle. Vous êtes bon… Je ne suis plus seule, je n'ai plus peur, je suis contente! Merci, merci, merci!
— Ma pauvre petite fille, c'est, je le dis encore, une grande folie…
Puissiez-vous ne jamais le regretter!
— Nous serons très heureux, affirma-t-elle.
Kerjean pensait;
"Il y a douze heures à peine, j'étais satisfait de mon sort, j'avais une vie libre, laborieuse, un logis dont j'aimais le silence et la tranquillité, des habitudes calmes qui m'étaient précieuses. Je faisais de grands projets glorieux… Et parce qu'une petite fille qui ne m'est rien, que je n'aime certainement pas d'amour… et que j'aime bien plus, en vérité, je ne sais pourquoi, que si je l'aimais d'amour; parce qu'une petite fille désolée a imaginé pour elle et pour moi un plan de vie comme si elle eût inventé un jeu; parce qu'elle m'a parlé de sa gentille manière douce et résignée de princesse qui se souvient encore d'avoir fait des heureux rien qu'en souriant; parce que, muette sous l'insulte, elle s'est, de toute sa faiblesse, confiée, abandonnée à moi; parce que, dans sa robe candide, elle semblait vraiment une enfant; parce qu'elle m'est apparue, alors, si fragile, si pure, si désarmée que l'en ai frémi; parce qu'un élan de tout mon coeur a bousculé toute ma volonté, toute ma raison, je viens de commettre une grande folie, une incommensurable imprudence, je viens de me précipiter dans une aventure absurde et sans issue!
Cependant, de sa voix douce, avec cet accent délicat qui semblait changer les paroles en perles comme celles qui, dans le conte de fées, tombent des lèvres de la belle princesse, la petite Phyl répétait:
— Nous serons heureux, Bon-géant… L'amitié, c'est la plus belle et la meilleure des choses… Nous nous moquerons bien de l'amour!