XI
Guillaume ne dormit qu'une partie de la nuit et s'éveilla soucieux.
A sept heures et demie, comme il déjeunait dans la salle à manger, Phyllis entra, blonde et claire comme un rayon de soleil. Anaïk la suivait, portant un plateau.
— Bonjour, vieux Kerjean! fit la jeune fille; Anaïk m'avait apporté mon chocolat dans ma chambre, mais j'ai préféré déjeuner avec vous.
Une robe blanche, ample et souple, l'enveloppait de longs plis. Elle ne s'était pas coiffée; ses cheveux étaient encore nattés de chaque côté de son visage.
Kerjean sourit.
— Bonjour, petite Phyl!…
Phyllis s'était assise en face de son hôte et goûtait du bout de sa cuillère le chocolat trop chaud.
— Kerjean, avez-vous trouvé quelque chose?
Il hésita devant le sourire confiant.
— Eh bien, à la vérité, non, pas encore… Je vais demander à Mme Saugeret, la femme d'un ingénieur chez Patain… Car vous ne devez pas rester un jour de plus ici… Si déjà l'on savait…
Phyllis l'interrompit:
— Kerjean, j'ai une idée, moi… une idée qui me paraît splendide… Seulement, il faut que l'approuviez, que vous l'acceptiez… Et je crois que nous ne jugeons pas toujours les choses de même…
— Mais si, pourquoi pas? Voyons votre idée, petite Phyl?
— Elle arrangerait tout, Bon-géant! Et je serai si tranquille, si contente!
— Eh bien, dites, alors?
— Vous allez vous gendarmer…
— Je vous écoute.
— Attendez que j'aie bu mon chocolat…
Quand elle eut reposé la tasse vide:
— Si j'étais votre soeur, Kerjean, vous voudriez bien me garder ici, n'est-ce pas? Ma présence ne vous ennuierait pas?…
— Mais, ma petite Phyl, assurément non… Cependant, je ne vois pas…
— Il y autre chose que je vous ai entendu dire… Kerjean, c'est que vous aviez décidé de ne pas vous marier…
— Non certes… mais…
Le visage de Phyllis s'illumina.
— Eh bien, alors, réfléchissez un moment et vous verrez que la solution cherchée est toute prête… Puisque nous ne voulez pas vous marier… et puisque je n'aimerai plus jamais personne… c'est très simple… Epousez-moi!
— Qu'est-ce que vous dites?
Sans se troubler, elle expliqua:
— Je dis que vous devriez m'épouser; Kerjean… Pour vous, je ne serais qu'une petite soeur très affectueuse, très reconnaissante… Pour le monde, je serais votre femme… voilà.
— Ma petite Phyl, ma pauvre enfant, mais c'est d'une extravagance sans nom… une telle combinaison est enfantine… et irréalisable… il est impossible de l'envisager sérieusement…
— Irréalisable, pourquoi?
— Pour cent raisons…
— Lesquelles?…
— Ma chère petite… un homme et une femme mariés sans l'être… vivant comme frère et soeur… l'enfant que vous êtes… vous ne pouvez concevoir toutes les difficultés, toutes les équivoques… Aussi bien, laissons ce côté de la question. Il y a autre chose… Vous dites: Je n'aimerai plus jamais personne… Croyez-vous qu'une telle parole soit article de foi dans la bouche d'une enfant de dix-neuf ans?
— Je ne suis pas une enfant, Kerjean… et je vous répète que je me sens à jamais dégoûtée de l'amour.
— A jamais dégoûtée de l'amour, ma pauvre mignonne! Mais on vous aimera, Phyllis, on vous aimera, parce que vous êtes faite pour être aimée… Et comment voudriez-vous répondre aujourd'hui que vous ne comprendrez pas un jour quel abîme séparait votre petite flirt avec de Mauve, votre naïf roman de fillette sentimentale, et… l'amour, le vrai… celui précisément dont vous ne pouvez pas être "dégoûtée", parce que vous ne le connaissez pas?
Phyllis fut saisie, offensée. Son ami lui parut brutal.
— Vous êtes bien méchant! s'écria-t-elle.
Sa voix s'étrangla.
— J'ai beaucoup, beaucoup de chagrin, Kerjean…
Kerjean regretta des paroles qui, d'ailleurs, avaient un peu dépassé sa pensée. Mais cette disproportion entre les regrets de Phyllis et les mérites de celui qui les causait l'avait toujours agacé.
— Ma chère petite, dit-il, je ne doute pas de ce grand chagrin. Mais c'est parce que je sais combien sincèrement votre pauvre petit coeur s'était donné, que je puis prévoir qu'un jour ou l'autre il réclamera de la vie… Ce jour-là, vous déplorerez amèrement, croyez-moi, d'avoir lié votre avenir à… un frère.
Kerjean s'énerva.
— Ma petite enfant, si j'ai renoncé au mariage, c'est parce que je tiens à mon indépendance, parce que j'en ai besoin…
Phyllis eut un cri.
— Alors vous avez peur que je vous ennuie, que je vous gêne?
— Non!… mais non!… vous ne me gêneriez pas… ce n'est pas cela que j'ai voulu dire… Ma petite Phyl, je serais très heureux de vous avoir toujours auprès de moi… Mais, enfin, vous savez que ma profession comporte des devoirs, des servitudes… des risques, avec lesquels il faut bien que le compte… Il n'y aurait pas de place pour une femme, épouse ou soeur… Je vis en sauvage… Je fuis le monde… Je m'absente fréquemment… Mes recherches, mes expériences m'absorbent plus que vous ne croyez… Voyez-vous l'existence que je pourrais offrir à ma petite compagne?…
Phyllis secoua la tête.
— Oui, je comprends, dit-elle… Pas de passager! L'enivrante solitude!… Un jour déjà, vous m'avez dit cela, Kerjean.
Elle était demeurée à la même place, enfantine et fragile dans sa robe angélique, avec ses deux nattes de pensionnaire.
Il vint s'asseoir près d'elle, prit une des mains.
— Non, ma petite Phyl, dit-il, non, je ne veux pas prendre votre vie, parce que ce serait la sacrifier… et parce que ce serait une grande folie… une irréparable folie… parce que…
Avant qu'il eût fini sa phrase, la porte fut brusquement ouverte et, repoussant Anaïk, Mlle Arguin parut.