X

Kerjean, oisif, un peu las, rêvait à des choses imprécises.

La sonnette de la porte retentit. Des pas pressés, légers, bruissaient sur le parquet du salon, dont la porte était ouverte… Guillaume se leva violemment:

— Mais, malheureuse enfant, que faites-vous ici, à pareille heure?

Car, dans le cadre béant de la porte, c'était la mince silhouette de
Phyllis Boisjoli qui venait de se dresser.

Cependant, la jeune fille était entrée… Devant cette pâleur, ce mutisme frémissant, le mécontentement de Kerjean tomba.

— Qu'y a-t-il, petite Phyl? dit-il, Qu'y a-t-il? Vous m'effrayez…

— Kerjean, cette femme a été atroce…

— Mme Chardon-Pluche?

— Elle m'a insultée, elle m'a chassée.

— Comment? Parlez vite!

Phyllis semblait épuisée. Kerjean voulait qu'elle s'assît, près du feu, mais elle demeurait debout au milieu de la pièce, nerveuse, sans larmes.

— Elle m'avait prise en grippe… L'autre jour déjà, quand vous êtes venu… elle m'a dit des choses absurdes et blessantes; que je l'avais inexactement renseignée, que vous étiez plus jeune qu'elle n'avait pu le supposer d'après mes paroles, que sa responsabilité… Aujourd'hui, Edmée lui a raconté que nous vous avions rencontré au parc Monceau… Ce soir, le dîner à peine fini, elle m'a fait une scène terrible, elle m'a reproché d'être pour ses filles un "élément de corruption", Kerjean!… Elle avait patienté autant que possible, à cause de Mlle Arguin, mais, puisque, après avoir reçu un homme en tête à tête chez elle… je poussais l'inconvenance jusqu'à donner des rendez-vous au parc Monceau sous l'égide de ses innocentes filles, jusqu'à leur présenter mes amoureux…

— Ah! ça!

— Oui, mon ami, c'était par trop fort… Je me suis révoltée… J'ai dit à Mme Chardon-Pluche ce que j'avais sur le coeur… Et, quand cette affreuse personne m'a donné mes huit jours comme à une domestique, je lui ai répondu que je ne passerais pas une nuit de plus sous son toit… Sans plus l'écouter, j'ai couru à ma chambre, j'ai jeté mes affaires dans ma malle… Ah! me sauver, me sauver… Mais me sauver où? Mlle Arguin m'a laissé clairement comprendre que sa maison ne m'hospitaliserait plus… Alors il n'y avait plus que vous… Et quand le concierge, ma malle chargée, a demandé quelle adresse il devait dire au cocher… j'ai donné la vôtre, mon ami…

— Mais vous avez bien fait… vous avez bien fait! s'écria le jeune homme.

Elle pleurait, cachant son visage:

— Je ne pouvais aller à l'hôtel, Kerjean!… J'aurais eu si peur… et puis je sentais bien que marraine n'eût pas aimé me savoir à l'hôtel toute seule… et que marraine m'eût confiée à vous…

— Vous avez bien fait, vous ne pouviez mieux faire… Ma petite Phyl, ne pleurez pas!…

— Oh! Kerjean, je ne veux plus recommencer cette vie…. chercher une autre maison… où l'on me maltraitera d'une autre manière… je ne peux plus… Les gens sont trop injustes, trop méchants!… Je ne peux plus, non, je ne peux plus… Je mourrais… Oh! mon ami, gardez-moi…

Kerjean était resté debout près d'elle.

— Ma pauvre petite, dit-il, j'en serais très heureux, mais ne voyez-vous pas que c'est impossible? Vous êtes très jeune, je n'ai que trente ans… Vous n'êtes ni ma soeur ni ma femme… Et le monde… Si vous viviez près de moi, on dirait… de très vilaines choses…

Les yeux de la pauvre enfant se remplirent de désespoir.

— Alors, qu'est-ce que je deviendrai?… Oh! Kerjean… si… s'il n'avait pas été si cruel… maintenant, je suis comme un épave… je n'ai plus de force…

— Nous chercherons… nous aurons une idée… tout s'arrangera, je vous le promets, fit Kerjean, ne sachant en vérité de quoi attendre la solution du problème. Oui, demain, nous causerons, petite Phyl… et nous trouverons quelque chose… Mais ce soir, il faut ne plus pleurer…

Elle eut un cri;

— Vous me gardez, ce soir?

Il sourit:

— Mais, naturellement, je vous garde… L'heure ne nous laisse pas le choix… Je vais dire à Anaïk de vous préparer la chambre de ma mère…

Phyllis retint doucement la main du jeune homme et, lui souriant dans les yeux:

— Une fois de plus, le Bon-géant a sauvé la princesse! dit-elle.