IX

Comme Kerjean ouvrait un journal, le nom de Fabrice de Mauve attira son
attention sur un écho qui désola son amitié. Il résolut d'aller trouver
Phyllis, quitte à user de diplomatie pour ne pas trop mécontenter Mme
Chardon-Pluche.

"Nous avons annoncé, il y a quelque temps, disait le journal, les fiançailles de M. Fabrice de Mauve, l'écrivain, le poète bien connu, avec Mlle Alice Tourneur, la fille unique de M. Philippe Tourneur, le grand industriel havrais. Le mariage sera célébré au Havre, le 22 novembre prochain."

Pauvre petite Phyl! Si elle ignorait l'abandon de l'homme qu'elle aimait, Kerjean voulait lui épargner le saisissement douloureux de l'apprendre par une note de presse. Si, au contraire, elle connaissait la fâcheuse nouvelle, ce qui n'était que trop possible, il voulait qu'elle pût au moins confier sa grande peine, éprouver la douceur d'une compassion amie.

Par prudence, il écrivit:

"Ma chère petite Phyl,

"Me voici de retour à Paris et bien désireux d'aller vous trouver, après ces longues semaines. Voulez-vous solliciter de Mme Chardon-Pluche la permission de me recevoir, pendant quelques instants, un très ancien ami de votre marraine? Je pense pas qu'ainsi présentée, votre requête puisse être ma accueillie. Le "très ancien ami" compte se présenter chez vous vers six heures.

"Votre très affectueusement dévoué

"Kerjean."

Aucun contre-ordre ne vint. A l'heure fixée, Kerjean fut introduit dans un salon où tout était d'un vert cru.

La petite Phyl parut. Elle souriait, très pale; ce sourire de bienvenue était doux, triste.

— Vous n'avez pas bonne mine, observa Kerjean…

— Je suis bien portante.

Elle l'avait fait asseoir près de la cheminée et s'était assise elle-même en face de lui.

— Alors, Mme Chardon-Pluche a autorisé ma visite?

— Oui… assez sèchement… mais sans difficulté. Elle m'a demandé si je ne désirais pas qu'elle assistât à notre entretien… Je lui ai dit que vous étiez un très ancien ami… et elle n'a pas insisté.

Tout de suite, Phyllis questionna Kerjean sur son voyage. Mais, soudain, au milieu d'une phrase, avant même qu'il eût parlé, elle s'interrompit:

—Kerjean, fit-elle sourdement, vous savez qu'il se marie, n'est-ce pas?

Il inclina la tête en silence.

— Vous l'avez appris par les journaux?

— Hier matin… en arrivant.

— Moi, il y a dix jours que je le sais… Et, depuis, je n'ai pas eu le courage de vous écrire… Je connais cette Alice Tourneur qu'il épouse… Elle n'est pas jolie… elle est trop grande, trop forte, trop massive… elle n'est pas très intelligente, elle manque de toute distinction… Mais elle a quinze cents mille francs de dot et dix millions d'espérances!…

— Ma pauvre enfant, je me faisais peu d'illusions, je l'avoue….
Cependant, j'ai été… saisi.

Elle reprit, du même ton neutre et comme indifférent:

— Marcelle lisait l'Echo de Paris, elle s'est écriée tout à coup: "Tiens! Fabrice de Mauve, l'auteur, qui se marie!" Par une sorte d'instinct je me suis cramponnée à ma chaise… Il me semblait que je tombais dans un trou… J'ai prétexté une vague indisposition… On ne s'est douté de rien.

— Ma pauvre, pauvre petite Phyl!

— Il y a longtemps que nous n'espériez plus en Fabrice de Mauve, vous,
Kerjean… Mais moi, j'espérais encore, j'espérais de toute mon âme…
Je me disais: "Il y a des choses qui s'expliqueront… Il m'aime, je le
sais…" Oh! Kerjean je ne pouvais croire à tant de duplicité!…

Elle eut un petite sanglot bref et sans larmes.

— Phyllis… cet homme est aussi indigne de vos regrets qu'il l'était de votre affection.

— Un jour, vous souvenez-vous, je vous ai déclaré que, si je devais cesser d'estimer Fabrice de Mauve, je cesserais en même temps de l'aimer… J'ai ajouté: "Quelque chose en moi serait mort…" Je ne veux plus aimer Fabrice de Mauve, Kerjean… Mais c'est mon coeur qu'il a tué…

Je suis calme, vous voyez… Je voudrais être brave…

Les larmes avaient jailli.

— Vous êtes très brave, affirma Guillaume.

— Mon ami, je suis très jeune, très ignorante… Tout est confus en moi… Comprenez-vous qu'à sentir tout à coup, brutalement, qu'aux yeux de certains hommes on n'est qu'une sorte de proie, on prenne tous les autres en horreur, en dégoût?… Je n'aimerai plus jamais personne… Je ne me marierai jamais…

Kerjean l'avait écouté sans songer à l'interrompre, étrangement heureux. Soudain, il comprit que la mariage de Phyllis l'eût révolté comme un sacrilège. Il avait entendu parler de la jalousie des pères qui marient leur fille, âpre chez certains comme une jalousie d'amant. Il pensa que cette passion complexe, paradoxale, devait ressembler, singulièrement, à ce qu'il venait lui-même de pressentir.

Le Bon-géant eût voulu abriter de tout mal et de toute peine la frêle petite princesse…

— Phyllis, dit-il, vous n'avez pas vingt ans, petite Phyl, et moi, j'ai confiance. Je veux croire que, malgré cette désillusion qui l'a blessé, votre coeur n'est pas mort… qu'il se réchauffera au contact d'un autre coeur encore ignoré de vous et de moi, mais qui sera très bon, très aimant, très fidèle…

— Vous me prenez toujours pour une fillette, vieux Kerjean, une fillette qui vient de casser sa poupée et à qui l'on en promet une nouvelle… Sans doute l'avenir montrera que vous avez tort…