PREMIÈRE PARTIE

I
LES BAVARDAGES DU CITOYEN POUPONNEL

Tout en découpant sur la table les viandes succulentes qu’il avait lui-même accommodées, tout en versant dans le verre de Pierre Fargeot une jolie piquette rose aussi parfumée que les vignes en fleurs, maître Pouponnel, l’aubergiste des « Armes de la Nation », se gardait de ménager ses mots, car il pensait que, sans causerie, il n’est pas de bon repas.

— Vous me croirez si vous voulez, citoyen colonel, disait-il, — conciliant par ce vousoyement déférent joint à cette appellation égalitaire son respect pour le grade supérieur avec les exigences de ses convictions républicaines, — mais quand vous êtes entré à l’auberge, quand vous m’avez demandé à dîner, comme tout autre voyageur passant par les Audrettes, vos vêtements civils ne m’ont pas trompé un instant… A votre attitude, à votre geste, à je ne sais quoi, j’ai compris tout de suite que vous apparteniez à l’armée et que vous y aviez un beau grade… Pour un peu j’aurais aussi deviné votre nom… On l’a prononcé souvent ces temps derniers, en parlant de l’Italie !… Eh ! oui, citoyen, vous voilà quasi célèbre !… C’est un joli sort d’être colonel à votre âge… et d’avoir conquis son grade à Marengo, sous les yeux du Premier Consul !… Je vous en félicite, en bon patriote !

— Merci beaucoup, citoyen… répliqua le voyageur.

Mais il semblait distrait, soucieux, et l’aubergiste, qui se flattait de dérider ce front grave, s’occupa d’apporter quelque variété à une conversation qui durait déjà depuis un moment.

— … Et vous venez de Paris, citoyen colonel ? interrogea-t-il d’un ton d’heureuse humeur.

— J’y suis arrivé en même temps que le Premier Consul, mais je n’y ai guère séjourné, répondit l’officier, essayant de secouer un absorbement pénible… De Paris, je me suis rendu sans tarder à Brémenville, un village du Nord… C’est de là que je viens.

— Et maintenant, vous retournez à Paris ?

— Non, je vais plus loin… je vais à Moret.

— En tout cas, je suis charmé que les Audrettes se soient trouvées sur votre chemin, citoyen colonel… Quand avez-vous quitté Brémenville ? Hier ?

— Hier matin.

— C’est que je connais bien ce village-là… Un joli pays, pas vrai ?… Des cousins à moi l’habitent et, quoiqu’on ne voisine guère à de si grandes distances, j’ai moi-même passé quelque temps à Brémenville l’année dernière, pour des affaires de famille…

— Ah ! vraiment, fit le colonel Fargeot.

Et il était visible que les affaires de famille du citoyen Pouponnel ne l’intéressaient pas plus que ne l’exigeait strictement la politesse.

L’aubergiste s’étonna sans doute de cette indifférence persistante, car il regarda plus attentivement son jeune client.

— Si la chose n’était pas bien invraisemblable au lendemain d’une victoire qui doit vous avoir mis le cœur en fête, reprit-il, je dirais que vous paraissez triste, citoyen…

Pierre releva la tête.

— Je suis triste, en effet, répondit-il, je suis même plus que triste… je suis malheureux… car, tandis que j’accourais à Brémenville tout fier, tout joyeux de mon grade nouveau, mon père, malade depuis plusieurs jours sans que j’eusse pu en être averti, était à l’agonie… quelques heures à peine après mon arrivée, il est mort dans mes bras…

— Oh ! c’est affreux… et je vous plains bien sincèrement…

Il y eut un silence. Puis, incapable de contenir longtemps la naturelle agilité de sa langue, l’aubergiste demanda :

— Votre père était de Brémenville ?

— Non, mais il y remplissait depuis deux ans les fonctions de maître d’école…

Pouponnel tressaillit, le visage illuminé.

— … De maître d’école… attendez donc ! s’écria-t-il. Fargeot… le citoyen Antonin Fargeot… c’est cela !… Mais je l’ai connu votre brave homme de père… Je l’ai vu à Brémenville, chez mes cousins précisément… Suis-je étourdi de ne pas m’en être souvenu tout de suite ?… Ce n’est pas d’ailleurs que vous lui ressembliez au citoyen Antonin Fargeot, ajouta-t-il enveloppant le jeune homme d’un regard amusé. Il était aussi frêle et mince que vous voilà grand et solide… Et je ne pouvais guère m’imaginer qu’il eût pour fils un aussi bel officier… Ah ! oui certes, un officier fièrement beau !… Je ne voudrais pas vous flatter, citoyen colonel, mais s’il y en a beaucoup de bâtis comme vous dans les armées de Bonaparte, je me figure que les ennemis de la nation n’ont qu’à bien se tenir !

Et, satisfait de sa péroraison, l’aubergiste brandissait d’un geste martial le couteau et la fourchette dont il venait de se servir pour détacher l’aile d’un poulet.

Il est vrai de dire que son jugement admiratif n’avait rien d’excessif et que c’était en effet un très bel officier que Pierre Fargeot — beau non pas seulement par l’ensemble de son être physique, sa haute taille, la sveltesse robuste de ses vingt-quatre ans, beau encore de toute la loyauté, de toute la fierté, de toute la noblesse de l’âme jeune et ardente dont le pur rayonnement éclairait ses traits mâles et transparaissait, en dépit d’un chagrin profondément ressenti, sous la douceur veloutée de ses yeux bruns.

L’aubergiste se tut encore un instant, mais, comme Fargeot ne lui répondait que par un très pâle sourire, l’idée lui vint que l’orphelin attendait un retour courtois au souvenir du maître d’école.

— Pendant ces dernières heures que vous avez passées à son chevet, votre pauvre père possédait-il encore toute sa tête ? questionna-t-il.

A ces mots, l’officier parut sortir d’un rêve, et une singulière réplique lui échappa.

— Je ne sais pas… murmura-t-il comme malgré lui.

— Vous ne savez pas ? répéta Pouponnel étonné.

— Je veux dire que les phrases les plus sensées furent souvent interrompues par le délire, pendant cette triste nuit d’agonie et que le…

Ici, le jeune homme s’arrêta, saisi par une émotion dont il voulait réprimer les manifestations visibles.

— Alors… vous avez connu mon père, citoyen ? demanda-t-il pourtant au bout d’un instant, lorsqu’il sentit que sa voix s’était raffermie.

L’aubergiste était toujours disposé à répondre et à répondre copieusement.

— Je l’ai connu comme on peut se connaître quand on s’est vu deux ou trois fois, citoyen… mais je sais qu’il était fort estimé à Brémenville, pour son savoir d’abord, puis pour sa bonté, sa charité, puis enfin pour ses opinions républicaines qu’on savait de bonne marque… Tenez, je me rappelle maintenant… il m’a conté qu’il avait un fils dans l’armée… et à ce propos, comme je le plaignais d’être séparé de son gars, il m’a dit de belles paroles : «  — Vous avez raison, citoyen, depuis huit ans que l’enfant s’est engagé, je suis bien seul et souvent bien triste ; mais quand je pense que c’est moi, le pauvre diable de maître d’école qui ai donné à la République un soldat comme celui-là, je prends en patience le chagrin, l’isolement et j’en arrive à oublier beaucoup d’autres choses encore… » Ah ! oui, c’en était un bon, un pur le citoyen Fargeot !… Et par le temps d’aujourd’hui, an VIII de la République, il ne faudrait pas croire qu’ils courent les rues, les vrais républicains… Il y a même des gens qui disent comme cela que le citoyen Premier Consul…

— Eh bien ? questionna Pierre.

— … qui disent que le citoyen Premier Consul ne l’est pas républicain autant qu’on voudrait, voilà !

— Ah ! vraiment, fit l’officier, ces gens-là disent que le citoyen Premier Consul n’est pas républicain ! Que disent-il donc qu’il est ?

— Ils disent qu’il est… bonapartiste, citoyen colonel, avoua l’aubergiste.

Fargeot souriait plus franchement, amusé de ce verbiage.

— Peut-être l’est-il, en effet, concéda-t-il. Pourquoi la qualité de bonapartiste et celle de républicain seraient-elles incompatibles, puisque nous sommes en république et que Bonaparte est à la tête du gouvernement ?… Mais combien vous dois-je, citoyen, pour votre excellent repas, ajouta le jeune homme, en reculant un peu la table.

— Allons, citoyen colonel, un bon mouvement, décidez-vous à passer la nuit ici, s’écria maître Pouponnel sans plus répondre à la demande qui lui était faite. Je vous donnerai la plus belle chambre de l’auberge et, sans me flatter, vous y serez aussi bien logé que le général Bonaparte aux Tuileries.

Pierre Fargeot secoua négativement la tête.

— Je vous remercie, dit-il, mes moments sont comptés et mon voyage réglé heure par heure, étape par étape jusqu’à Moret. Sous peine d’être infidèle à cet itinéraire rigoureusement tracé, je dois, ce soir même, atteindre le village de Mons-en-Bray. C’est donc là que je passerai la nuit.

— Mons-en-Bray, ce soir ! Mons-en-Bray ! répéta l’aubergiste en levant les bras au ciel. Mais vous n’y pensez pas, citoyen colonel ! Si longs et clairs que soient les jours de thermidor, jamais vous n’atteindrez Mons-en-Bray avant la nuit ! Il faut compter, des Audrettes à Mons, quatre bonnes heures… en marchant bien !

— Mettons-en donc trois en marchant très bien, citoyen. Nous en avons vu de plus dures !… Et cette course à pied sera la dernière que j’aurai à fournir puisqu’à Mons-en-Bray, je retrouverai mon ordonnance et mes chevaux.

— Vous ne pouvez pas arriver en trois heures à Mons… il faudrait pour cela posséder les bottes du Petit Poucet, citoyen. Et, entre les Audrettes et Mons, vous ne rencontreriez pas seulement une grange où dormir, si vous vouliez vous arrêter en route.

— Je ne m’arrêterai pas en route, je marcherai jusqu’à ce que j’arrive et j’arriverai toujours une fois, déclara l’officier avec une belle assurance juvénile. L’essentiel est que je ne me trompe pas de direction et connaisse le chemin le plus court. Pouvez-vous me l’indiquer ?

— Citoyen colonel, insinua maître Pouponnel de son ton le plus enjôleur, je saurais mieux vous l’indiquer à la lumière du matin.

Mais le visage de l’officier se fit plus grave.

— N’insistez pas, citoyen… je suis attendu à Moret par la seule parente qui me reste au monde, une tante de mon père, très âgée déjà et qui m’a élevé… Le malheur dont je viens d’être frappé et qui l’atteint presque aussi douloureusement que moi est encore ignoré d’elle… Tout retard de ma part serait coupable, vous le comprendrez.

— J’aurais eu grande joie à loger aux « Armes de la Nation » un de nos vainqueurs de l’armée d’Italie ; mais je vois que vous êtes incorruptible, citoyen colonel, fit l’aubergiste avec un geste résigné. Il ne me reste donc plus qu’à vous enseigner le chemin de Mons-en-Bray.

II
LE CHEMIN DE MONS-EN-BRAY

Maître Pouponnel avait entraîné Pierre Fargeot dans l’embrasure de la fenêtre qui s’ouvrait à deux battants sur un jardin fleuri de roses et riche en légumes, mais point assez pourvu d’arbres pour qu’il fût difficile d’embrasser de ce point d’observation l’étendue doucement vallonnée des champs, à travers lesquels courait la route.

— Vous allez suivre la route que voilà… Dans une heure environ, vous rencontrerez une petite rivière, la Chanteraine, que vous longerez sur votre droite jusqu’aux roches de la Cachette où elle se perd…

— Où elle se perd ? interrogea Fargeot.

— Oui ; c’est une des curiosités du pays, expliqua l’aubergiste. La Chanteraine s’en va sous les rochers et peut-être sous la terre ; on cesse de la voir pendant un bout de temps, puis elle reparaît toute claire, toute vive et comme joyeuse de se retrouver au soleil… Mais reprenons notre voyage. Quand vous serez aux rochers de la Cachette, vous apercevrez, à une demi-lieue de là, le bois du Hautvert et vous prendrez le chemin qui y mène et s’y enfonce bientôt… Ainsi, vous atteindrez le pied du monticule abrupt où se dresse — en plein bois toujours, car c’est un petit monde que le Hautvert — le château de Chanteraine. Vous contournerez ce monticule… Du côté opposé au chemin que vous aurez suivi, le château domine presque à pic, et de toute la hauteur du rocher sur lequel il est construit, une grande route où vous vous engagerez… à gauche. Alors, vous n’aurez plus qu’à marcher droit devant vous jusqu’à Mons-en-Bray… Mais il fera nuit et vous commencerez à regretter d’avoir dédaigné l’excellent gîte que vous offrait avec joie l’aubergiste des Audrettes !

— Si mes raisons de le regretter sont par trop puissantes, s’écria Pierre avec bonne humeur, j’en serai quitte pour demander l’hospitalité au château de Chanteraine et ce sera bien le diable si l’on n’y accorde pas à un officier français, une botte de paille dans un coin de grenier, pour dormir jusqu’au matin.

Un brusque éclat de rire, claironnant comme un chant de fanfare, fit resplendir la face rubiconde de maître Pouponnel et trembler les panneaux boisés de son auberge.

— Si vous comptez, pour dormir à couvert, sur le château de Chanteraine, citoyen, vous n’avez plus qu’à rester aux « Armes de la Nation », car, depuis les temps de l’émigration le château de Chanteraine est désert… et, entre nous, je serais surpris que l’on y trouvât encore un grenier, comme vous dites, où l’eau de pluie ne tombât pas aussi dru qu’en plein champ.

— Depuis le temps de l’émigration ?… mais alors, le château de Chanteraine n’a-t-il pas été vendu comme bien national ? questionna Pierre.

— Il l’a été vendu, comme bien national, oui, certes, répartit l’aubergiste toujours prêt à se montrer renseigné. Vendu pour un morceau de pain ! Aussi bien, il y avait beau jour que la famille de Chanteraine ne possédait plus une fortune assez brillante pour entretenir ces vieilles pierres…, puis, au début de la Révolution, des bandes de fanatiques s’étaient diverties à faire sauter la moitié du château en mettant le feu, dans les caves, à toute une réserve de poudre. Dès 1791, on ne pouvait guère compter comme logeable que le côté nord des bâtiments, celui justement, qui surplombe la grande route de Mons-en-Bray… Alors, ce délabrement a permis aux habitants du village — Mons faisait partie autrefois du domaine de Chanteraine — de réunir, en se cotisant, une somme assez forte pour acheter la noble bicoque… qu’ils espèrent rendre un jour à leurs seigneurs bien-aimés !… Dame ! que voulez-vous objecter à cela ? Ceux de Mons ont payé ; ils sont libres de disposer de leur bien, comme bon leur semble.

— Assurément, acquiesça Fargeot.

Et, intéressé par cet acte de fidélité, il ajouta :

— En attendant le retour de leurs anciens maîtres, ces braves gens n’ont-ils pas songé à tirer quelque profit de leur acquisition ?

— Un profit ! Vous ne les connaissez pas ! ce sont des têtes à vieilles idées et il faudrait pour les convertir plus d’une révolution… Selon leur jugement, le château n’a pas cessé d’appartenir aux ducs de Chanteraine… Un duc de Chanteraine pourra seul l’habiter et s’en dire propriétaire… Ils attendent donc patiemment qu’un duc de Chanteraine leur tombe du ciel… Le plus admirable de l’affaire, c’est qu’à l’heure présente, il n’existe plus de par le monde le moindre duc de Chanteraine ! Un an ou deux avant la Révolution, le dernier de la lignée — un vieillard qui avait depuis pas mal de temps déjà, l’esprit plein de choses folles et qui passait la majeure partie de son temps à construire, par imitation de son patron Capet, des serrures que personne ne pouvait ouvrir — le dernier duc, dis-je, est mort sans laisser d’héritier mâle, ses deux fils et son petit-fils l’ayant précédé dans la tombe… Mais les gens de Mons-en-Bray ne sont pas cœurs à s’abattre pour si peu ! Une légende très ancienne a prédit que la race des Chanteraine disparaîtrait un temps aux yeux du monde, comme la petite rivière du même nom, pour reparaître ensuite dans un siècle nouveau, plus robuste et plus glorieuse que jamais… Et nos acheteurs du château croient à la légende comme ils croient au droit de leurs seigneurs et à la protection de leur bon Dieu ! Le château a été abandonné en 1791 ou 92… il y a donc huit ou neuf ans déjà ; dans dix ans, dans vingt ans d’ici, les gens de Mons attendront encore et leur foi n’aura pas faibli !

— C’est très bien, fit Pierre. Mais, vous m’avez dit que le vieux duc était mort avant 89 ; par qui donc Chanteraine fut-il habité ensuite ?

— Par les ci-devant demoiselles de Chanteraine, mademoiselle Charlotte, une vieille fille, la sœur du défunt, et mademoiselle Claude, une enfant, la fille de son fils cadet… Il y avait encore, en ce temps, à Chanteraine, un cousin et une cousine, âgés déjà, M. et mademoiselle de Plouvarais, puis l’ex-précepteur des fils morts, qu’on hébergeait à la fois par habitude et par charité. Tout ce monde subsistait tant bien que mal des bribes d’une fortune qui, du vivant du vieux duc, avait toujours été décroissant… L’ancien valet de chambre du grand-père et sa femme suffisaient au service… Puis, un beau jour, on s’aperçut à Mons que les demoiselles de Chanteraine et leur suite avaient profité de la nuit pour quitter le château et se diriger vers la frontière, comme tous leurs semblables, ces satanés émigrés que le diable ou Bonaparte confonde !… C’est alors que le domaine fut vendu comme bien national. Et voilà toute l’histoire.

— Une histoire fort intéressante, fit complaisamment le jeune homme. Je vous remercie de me l’avoir contée.

Puis il paya ce qu’il devait à l’aubergiste et prit congé.

— Salut et fraternité ! s’écria maître Pouponnel qui l’avait conduit jusqu’à la porte extérieure du petit jardin.

— Salut et fraternité, citoyen !… répondit l’officier, souriant à cette formule solennelle et usée.

Et, très jeune, dans ses vêtements sombres, de coupe militaire, il s’empressa de s’éloigner, les yeux fixés sur la petite route blanche qui dévalait avec un air de se presser, à travers les champs dépouillés de leurs moissons.

III
LE DÉLIRE DU MAITRE D’ÉCOLE

Pierre Fargeot éprouva d’abord, à marcher, à se dire que chaque pas le rapprochait si peu que ce fût, du terme de son voyage, une sorte de fièvre. Puis, bientôt, tandis que son cerveau s’exaltait à ressasser les mêmes souvenirs, les mêmes pensées, il perdit toute notion des réalités de la route, et sa marche en avant ne fut plus qu’une action instinctive et inconsciente.

Il atteignait la ligne grise des saules qui bordaient la Chanteraine, longeait la petite rivière dont l’eau claire et murmurante allait, au dire de l’aubergiste des Audrettes, disparaître sous les rochers de la Cachette, mais, en pensée, il était encore dans la chambre assombrie où, quelques jours auparavant, il était entré pâle, les lèvres tremblantes, et il revivait les heures d’angoisse qui s’étaient écoulées pour lui auprès d’un lit d’agonie, heures douloureuses par lesquelles s’était achevée l’existence de l’être qu’il aimait le plus au monde, heures terribles dont les brumes sinistres et mystérieuses l’avaient enveloppé, lui aussi, comme d’un suaire et lui obscurcissaient encore l’esprit.

— Avait-il encore toute sa tête ? demandait Pouponnel.

Cette question banale, dans la bouche de l’aubergiste, combien de fois Pierre se l’était-il posée, tout bas, seul en face de lui-même !

Antonin Fargeot avait reconnu son fils, il l’avait embrassé, puis il lui avait parlé longtemps, tantôt maître de ses idées, tantôt ressaisi par son rêve de mourant ; il avait parlé à voix haute, à voix basse, passant du calme à l’exaltation et réciproquement, l’exaltation la plus fiévreuse ne semblant point incompatible, à de certains moments, avec une lucidité complète, le calme prêtant parfois au délire une apparence affolante de sens et de vérité… Comment, devant le souvenir de ces alternatives de conscience et d’aberration qu’enchaînaient de confuses associations d’idées, comment, parmi tant de paroles dites pendant l’entrevue suprême, faire la part du délire, oser déterminer celle de la pleine raison ?

— Mon enfant, il y a des choses que tu dois savoir… Mais tu vas dire que j’ai commis un crime… Et moi je ne veux pas… Puis j’ai oublié le nom, vois-tu… j’ai oublié tous ces noms d’autrefois… Oh ! le nom, le nom, qui me le dira ?…

Appartenaient-ils au délire ces propos étranges qui avaient interrompu brusquement le discours décousu — sorte de diatribe féroce à l’adresse des préjugés nobiliaires — que le maître d’école avait cru prononcer du haut d’une chaire ou d’une tribune ?

Les ayant balbutiés, Antonin Fargeot s’était mis à parler de la Révolution et des massacres de Septembre avec les divagations et les gestes d’un fou ; puis, peu à peu, à des mots sans suite avaient succédé des phrases qui, bien qu’elles n’offrissent pas un sens très clair pour Pierre, s’équilibraient à peu près entre elles et semblaient correspondre logiquement à une idée précise que le malade laissait inexprimée.

— Vois-tu, mon petit, disait-il en hochant la tête, la Révolution s’est quelquefois trompée et nous avec elle… On avait tant souffert. Moi j’ai été un républicain de la première heure. Oh ! je n’aimais pas la monarchie… mais surtout je haïssais la noblesse… Ah ! oui, je la haïssais !… Quand tu sauras tout, vas-tu dire que je ne vaux pas mieux, à ma manière, que les septembriseurs ?… Ah ! ce nom que j’ai oublié… Je suis coupable… très coupable, Pierre… Ce nom me fait bien mal à la tête… Tante Manon ne pourra pas te le dire, tante Manon ne le sait pas… mais elle sait bien des choses… Il faudra l’interroger… et puis me pardonner… Quand tu auras aimé, à ton tour, tu me pardonneras mieux… J’ai trop aimé ta mère, mon pauvre enfant… ah ! je l’aimais, je l’aimais !… Ne perds pas la bague que je t’ai donnée, mon petit Pierre… et qui vient d’elle !…

Alors le jeune homme avait parlé doucement, affectueusement, puis, pour calmer, pour distraire le malade, il avait sorti de l’étui où elle reposait, jadis achetée à Paris pour madame Fargeot, la bague si joliment travaillée qu’Antonin avait destinée plus tard, après la mort de sa femme, à la fiancée future de son fils bien-aimé.

— Je ne l’ai pas perdue, mon père… je la garderai, je vous le promets ; c’est mon trésor le plus précieux… affirmait l’officier penché sur le lit.

Mais déjà, le délire reprenait dans toute son incohérence première…

— Toi, tu sers la République… Et tu es un bon soldat… que t’importe le reste après tout ?… Qu’est-ce que cela te fait les aristocrates ?… Les vois-tu passer les vainqueurs de Valmy… là-bas… là-bas… avec les trois couleurs ?…

Et, toujours, aux errements de cette imagination dévoyée par la fièvre, se mêlaient l’angoisse de ne point retrouver un nom que la tante Manon ignorait et la crainte de n’être point absous par Pierre d’une mystérieuse faute. Cette faute, Antonin Fargeot ne la précisait jamais cependant, et même on eût dit qu’il évitait, jusque dans son délire, les paroles qui eussent permis au jeune homme d’en concevoir la nature.

Il en avait été ainsi toute la nuit ; Pierre essayait en vain d’apaiser les affres morales qui se joignaient tragiquement à la souffrance physique et torturaient l’agonisant. Vers le matin seulement, le maître d’école s’était laissé dominer par cette profonde et mâle tendresse qui l’exhortait ; alors il avait paru presque calme… puis, tout à coup, il avait ouvert des yeux immenses où semblait passer l’horreur d’un inconnu redoutable, il avait dit encore : « Manon… Tante Manon »… et il était mort.

Avait-il vraiment emporté dans la tombe un secret ? Ce remords, qui avait tourmenté sa conscience, était-il l’effet des illusions de la fièvre ou l’inéluctable rançon d’une faute grave et bien réellement consommée ?… Pierre ne savait pas !

Antonin Fargeot avait parlé, dans son délire, des massacres de Septembre et, d’une façon générale, des excès de la Révolution… Se reprochait-il alors une participation quelconque à la perpétration d’un de ces crimes collectifs que les sophismes d’une morale de circonstances glorifient ou absolvent, mais qui apparaissent sous leur véritable jour dès qu’une morale plus simplement humaine reprend ses droits dans le cœur des honnêtes gens ?

Jamais ! jamais ! s’écriait la raison de Pierre.

Jamais ! eussent dit tous les hommes qui avaient connu le maître d’école.

Rien n’était plus juste que l’hommage rendu par l’aubergiste des « Armes de la Nation » à l’ardente sincérité des opinions républicaines d’Antonin Fargeot. L’humble philosophe s’était passionné bien avant 89 pour les idées nouvelles, il en avait salué le triomphe aux premières journées de la Révolution avec une joie émue, et, le 21 septembre 1792, lorsque la République avait été proclamée, il n’avait pas été loin de s’écrier comme le vieux Siméon des récits bibliques : « Seigneur, tu peux maintenant laisser mon âme aller en paix, car mes yeux ont vu le salut… » Mais l’ardent convaincu n’était qu’un timide, prompt à douter des autres et de soi. Jamais cet homme de pensée, dépourvu de toute énergie agissante, de tout esprit d’initiative, n’eût songé à s’emparer d’un rôle militant dans le drame social auquel il avait assisté, du fond de sa petite bibliothèque, avec enthousiasme et terreur. En eût-il été autrement que Pierre n’eût pu facilement l’ignorer, n’ayant, d’ailleurs, quitté le village qu’habitait alors son père, dans les Cévennes, qu’en 1792 pour s’engager.

Quant à l’hypothèse d’une action mauvaise plus personnelle, commise par Antonin Fargeot, et dont l’exacerbation des passions populaires n’eût pas été l’excuse sinon la justification, l’officier ne voulait même pas l’envisager.

Un coupable, cet homme calme, honnête et doux, ce rêveur dont la vie presque tout entière s’était écoulée au milieu des livres, ce pauvre maître d’école de village que les enfants aimaient parce qu’il leur souriait avec bonté et leur contait de belles histoires toutes bleues ?

Cette fois, le cœur de Pierre s’unissait à sa raison pour dire : Jamais !

Hanté dans son délire par la vision des hideuses tueries que son esprit épris d’un idéal avenir n’avait peut-être pas absolument condamnées à l’heure où elles enivraient une foule féroce, Antonin Fargeot en était venu, par une de ces aberrations que crée la fièvre, à se reprocher, comme une complicité effective, l’adhésion tacite que l’ardeur de ses convictions avait quelquefois donnée aux violences que sa générosité devait ensuite réprouver.

Ce nom qu’il cherchait avec une persistance morbide, c’était peut-être celui d’un Marat, d’un Fréron, d’un Carrier… Un instant le pauvre maître d’école s’était cru éclaboussé par le sang qu’avait versé l’un de ces atroces énergumènes…

Mais alors, que signifiaient ces mots étranges : « J’ai trop aimé ta mère »… suivis d’une allusion au mariage à venir de Pierre ?

Peu de chose, en vérité !… Rien ne disait même qu’ils se rapportassent directement aux paroles précédentes.

Un homme affolé par le délire prononce une phrase bizarre, inexplicable… belle raison de s’étonner !

Cependant, ce n’était pas seulement le devoir de porter les consolations de son affection à une vieille et chère parente, ce n’était pas seulement le besoin de confier sa douleur d’orphelin à un cœur ami qui avait poussé Pierre Fargeot à précipiter son départ, c’était l’obsession d’une curiosité poignante !

Il voulait interroger la tante Manon… oh ! discrètement, sans préciser, mais sûrement… Il voulait savoir ce que — peut-être ? — elle savait…

Il avait passé indifférent auprès des rochers de la Cachette où se perdaient les eaux de la Chanteraine et qui étaient, selon le citoyen Pouponnel, une des curiosités du pays de Bray.

Il suivait le chemin qui lui avait été indiqué, sans jamais s’arrêter pour reprendre haleine, impatient, les nerfs tendus comme s’il eût pu atteindre, le soir même, le petit village, voisin de Moret, où s’étaient écoulées ses premières années et où il allait retrouver un peu plus maigre, un plus jaune, un peu plus cassée, cette douce et vénérable tante Manon qui lui avait tenu lieu de mère, qui était la seule mère qu’il eût connue.

Veuf, pauvre, sans famille, se sentant faible et bien inexpérimenté devant la lourde tâche d’élever le petit enfant que sa femme morte toute jeune lui avait laissé, et à qui des soins maternels étaient encore si nécessaires, Antonin Fargeot avait confié son fils, son bien le plus cher, à une sœur de son père, mademoiselle Manon Fargeot, qu’il aimait beaucoup et dont le cœur sensible et bon ne demandait qu’à s’ouvrir à une affection nouvelle.

Aussi loin qu’il remontât le cours de ses souvenirs, Pierre se voyait auprès de tante Manon qui le chérissait, l’appelait : « mon roi, mon ange, mon Jésus », et lui servait des soupes exquises dans des assiettes à dessins éclatants… Il n’avait quitté la maisonnette de Roy-lès-Moret qu’à l’âge de dix ans, quand son père était venu l’y prendre pour l’emmener avec lui dans ce village très humble des Cévennes où tous deux avaient vécu, calmes et heureux, en dépit des crises politiques qu’étudiait passionnément le maître d’école, jusqu’au jour où cet appel avait retenti d’un bout de la France à l’autre, comme une immense clameur : « La Patrie est en danger ! »

Maintenant, l’enfant choyé par la tante Manon, le fils et l’élève du pauvre maître d’école, le volontaire de 1792 venait d’être fait colonel sur le champ de bataille de Marengo. Il avait vingt-quatre ans.

Hélas ! ce dernier grade acquis n’avait pas éveillé dans l’âme d’Antonin Fargeot la joie émue, un peu orgueilleuse et pourtant si douce, qui avait accueilli les premiers… Pauvre Pierre ! Oh ! la triste chose ! accourir, le cœur et les yeux en fête, heureux pour son pays, heureux pour soi-même, se sentir tout enveloppé, tout pénétré de gloire, d’héroïsme, être jeune avec exaltation, espérer avec toutes les fiertés de la certitude, quelque chose de trop beau, de trop éblouissant pour être précisé… et puis ne plus trouver au foyer qu’un moribond et le mystère affolant d’une énigme peut-être insoluble !

IV
LE CHATEAU ENDORMI

Le colonel Fargeot marchait toujours vers Mons-en-Bray, mais il n’eût pas fallu qu’on lui demandât le lendemain de décrire les sites de la route qu’il avait parcourue.

Le jour pâlissait, il n’en avait cure ; la pluie se mit à tomber, une pluie d’été, lourde et chaude, il ne s’en préoccupa point.

Il marchait, il marchait… puis, soudain, l’idée lui passa par l’esprit de consulter sa montre qui marquait sept heures et demie. Alors il s’avisa de l’eau qui ruisselait tout autour de lui, le long des sentiers, sur les feuilles, et de l’humidité qui commençait à pénétrer ses vêtements et il vit qu’il venait d’atteindre le pied de la colline qu’escaladaient les arbres du bois et au sommet de laquelle apparaissait, parmi les décombres des murs effondrés, ce qui restait encore du château de Chanteraine.

Ainsi que l’avait annoncé l’aubergiste des Audrettes, la plus grande partie des bâtiments qui regardaient ce côté du bois avait été maltraitée pendant la Révolution et — le temps s’étant chargé de continuer l’œuvre de destruction ébauchée par la main des hommes — s’en allait en ruines. Si le château de Chanteraine était encore habitable, ce ne pouvait être qu’à l’opposé du chemin où s’était arrêté Pierre.

La pluie tombait toujours, aussi abondante, moins chaude ; le vent faisait rage… Le jeune homme attacha un moment, sur les débris de l’ancien manoir seigneurial, des yeux un peu voilés par les méditations de la route.

« Tout espoir d’arriver à Mons-en-Bray avant une bonne heure serait vain, pensa-t-il. Cette marche sous la pluie et contre le vent m’excède ; je suis transi ; dans un instant, je n’y verrai plus… Pourquoi ne profiterais-je pas de l’hospitalité que m’offre si à propos cette vieille demeure déserte ?… Dès l’aube, je me remettrais en route et j’aurais vite fait de franchir la distance qui me sépare encore de Mons-en-Bray… Si, d’ici là, l’horreur d’abriter un défenseur de la République devait faire trembler les murs de Chanteraine, je le verrais bien… »

En moins de vingt minutes et, bien que l’ascension du monticule pierreux et embroussaillé présentât quelque difficulté sous cette pluie battante à tout moment compliquée de bourrasques, Pierre Fargeot eut atteint le château ; là, de nouveaux obstacles l’attendaient. L’abondance des matériaux écroulés rendait malaisé l’abord des bâtiments qu’entourait, en outre, une épaisse ceinture d’arbustes et de buissons dont les racines s’étaient, avec le temps, solidement agriffées dans les pierres cimentées de glaise et dont les branches, reliées entre elles par l’enchevêtrement des plantes grimpantes qui s’y fortifiaient ou s’y renouvelaient chaque année, formaient une muraille épaisse… Sous le ciel brumeux, cette muraille verdoyait et s’épanouissait superbement, défiant la pluie qui tombait grise et laide et ne parvenait pas à ternir l’éclat des feuilles nouvelles et des corolles entr’ouvertes, défiant le pouvoir invisible qui, d’année en année, arriverait à consommer la destruction du géant de pierre édifié par les hommes et qui n’était pas assez puissant pour empêcher la nature de fleurir jusque sur les ruines.

Devant le rempart exubérant de sève qui semblait défendre l’accès de la demeure abandonnée, le colonel Fargeot se rappela l’un des contes que tante Manon disait autrefois et que le petit Pierre écoutait, les yeux écarquillés, retenant son souffle pour ne pas perdre un mot du récit : le conte de la Belle au bois dormant.

Mais comme sans doute la baguette magique n’avait point touché le château de Chanteraine, comme sans doute la jolie princesse endormie ne reposait point en robe d’aïeule entre les murs que gardait cette végétation sauvage, les hautes broussailles ne s’ouvrirent point d’elles-mêmes sur les pas du colonel Fargeot, qui dut renoncer à toute intervention surnaturelle et se résigner très vulgairement à pratiquer une brèche dans l’enchevêtrement des lianes.

Il parvint ainsi à franchir l’enceinte feuillue et, ayant traversé successivement plusieurs salles dont il ne restait plus que les murs, puis une vaste cour intérieure, pleine de débris, il se trouva devant une façade grise que les plantes pariétaires avaient envahie comme les autres parties du château, mais que la destruction avait épargnée. La porte et les fenêtres, soigneusement fermées, semblaient attendre que la main d’un duc de Chanteraine fît jouer leurs serrures.

Obligé de reconnaître le bien fondé de cette précaution des humbles propriétaires actuels, Pierre ne songeait plus qu’à chercher un refuge dans les ruines.

Un escalier sans rampe, dont les marches paraissaient encore solides le conduisit au premier étage ; comme il se préoccupait d’y choisir, aux lueurs déjà pâlissantes du crépuscule, un coin sûr où aucun éboulement nocturne ne fût à redouter, il suivit au hasard un couloir qui s’enfonçait à travers le château et déboucha dans une grande pièce où le plafond et les boiseries s’étaient conservés intacts. Une porte s’y encadrait au milieu d’un panneau dont l’humidité avait respecté les peintures ; il l’ouvrit… mais, alors, il se trouva dans l’obscurité la plus complète et il comprit qu’il avait pénétré par une voie détournée dans le corps de logis qu’il avait vu l’instant d’avant si hermétiquement clos.

Ses pas rencontrèrent un tapis, sa main heurta le coin d’un meuble. Une vague odeur de vieux bois, d’étoffes fanées, d’essences oubliées, une odeur de passé flottait dans l’atmosphère tiède… A l’aide de son briquet, Pierre enflamma une allumette et regarda autour de lui.

La pièce où il venait d’entrer était vaste : des cabinets de bois de rose marqueté, des sièges de diverses formes la garnissaient assez maigrement. Dans les ténèbres auxquelles on venait de les arracher, les rideaux brochés et la soie à rayures mauves des chaises avaient gardé un reste d’éclat ; cependant, des traces d’usure s’y distinguaient au premier coup d’œil et le tapis à fond pâle, semé de bouquets, montrait par endroits sa trame.

Aux murs étaient appendus des portraits richement encadrés qui paraissaient, comme les meubles, dater du milieu du XVIIIe siècle.

A la lueur précaire et imparfaite des allumettes que l’officier devait renouveler à chaque instant, le sourire, l’expression fugitive que l’art avait fixée sur toutes ces lèvres peintes y tremblait soudain et les silhouettes claires qui se détachaient brusquement de l’ombre semblaient tout à coup se pencher hors des cadres comme au-dessus d’un balcon. Et tous ces yeux un moment réveillés, ces yeux de gentilshommes et de nobles dames regardaient l’ancien volontaire de la République avec une bienveillance étonnée, comme si leur rêve de trente ou quarante ans ne leur avait rien révélé de ce qui s’était passé en France depuis le jour où ils s’étaient endormis.

Pierre se prit à examiner quelques-uns de ces portraits.

Debout dans une loggia largement ouverte sur un parc, les mains occupées d’un coffret d’où s’échappaient en masse des colliers de perles et d’or, une jeune femme, brune sous la poudre, avec des traits réguliers quoique assez forts et d’admirables yeux veloutés que l’intelligence et la loyauté illuminaient, semblait sourire au portrait qui faisait face au sien, celui d’un homme jeune comme elle, blond, un peu pâle, l’air heureux.

Le colonel Fargeot contempla longtemps l’image de cette femme et il lui parut que ce sourire de bonté aimante et franche avait dû ensoleiller les vies sur lesquelles il avait rayonné… Puis il s’amusa de l’habit à ramages verts et roses, de la perruque à cadenettes extravagantes d’un petit gentilhomme, point jeune et pourtant coquet et menu comme un bibelot ; du costume fleuri, des fanfreluches mignardes et bucoliques d’une dame un peu mûre déjà pour être peinte en bergerette, un agneau sur les genoux ; et du regard extasié d’une mince personne, vêtue d’atours clairs qui chantait, au clavecin, la tête renversée…

Seul, au milieu du panneau principal, un grand portrait présidait cette assemblée d’effigies. C’était celui d’un vieillard dont le visage doux et fin s’ennoblissait encore des blancheurs neigeuses d’une barbe, portée longue en dépit de la mode. Ce vieillard se tenait assis devant un livre ouvert, mais ses yeux semblaient suivre bien au delà quelque rêve. Et il y avait comme un rapport mystérieux, une affinité subtile entre la belle main, aux doigts fuselés, qui reposait sur la page et les yeux pleins de chimères qui ne la lisaient pas.

« Le vieux duc de Chanteraine, sans doute, » pensa Pierre, se souvenant de ce que l’aubergiste lui avait conté.

Dans la chambre des portraits, deux portes s’ouvraient, sans compter celle qui avait tout à l’heure livré passage à Pierre ; la première conduisait à une galerie où d’autres seigneurs et d’autres dames, d’époques plus lointaines, disaient, du haut de leurs cadres précieux, l’histoire de la race aujourd’hui disparue ; la seconde donnait sur un salon où se devinait à la disposition, au choix des meubles, un passé d’intimité ; où une épinette, des cahiers de musique, une bibliothèque pleine de livres, un jeu de tric-trac encore ouvert, un métier à broder portant encore l’ouvrage inachevé, racontaient les soirées familiales des Chanteraine pendant la période de tristesse morne ou inquiète qui avait dû suivre pour eux la mort du duc et qu’avait diversifiée sinon interrompue, le grand exode de l’émigration.

L’officier continua quelques instants encore son voyage d’exploration dans le château de Chanteraine. Il visita ainsi les trois ou quatre pièces que desservait la galerie et qui toutes offraient le même aspect de luxe déjà ancien et de délabrement. Mais, il était visible que, par un sentiment délicat de vénération pieuse, on avait laissé chaque objet à la place occupée jadis ; il semblait que les habitants de ce mystérieux manoir jalousement gardé par les arbres du bois, vinssent seulement de le quitter.

La noble demeure n’était pas morte, elle n’était qu’endormie, on eût dit que soudain, d’une minute à l’autre, comme ce château de la Belle au Bois auquel Fargeot pensait tout à l’heure, elle pouvait se réveiller.

Le souvenir de la légende racontée par Pouponnel revenait à Pierre et, par moments, il s’attendait presque à voir paraître ce duc de Chanteraine dont le village de Mons-en-Bray espérait le retour et qui devait ressusciter les gloires passées, rendre au vieux nom son éclat.

Dans ce grand silence d’abandon, devant le sommeil étrange de ces choses inertes que des vies jadis avaient animées de leur souffle, le jeune homme ne savait se défendre tout à fait d’un malaise superstitieux ; le craquement d’un meuble, la vision de sa propre image dans un miroir d’abord inaperçu le saisissaient brusquement, et faisaient vibrer ses nerfs comme des cordes trop tendues. Puis il se moquait de lui-même et l’effort de sa volonté dissipait ces folles imaginations.

Cependant, la provision d’allumettes diminuait fort et Pierre commençait à ressentir quelque fatigue. Il retraversa donc les pièces qu’il venait de visiter et retourna dans celle où il était entré tout d’abord.

Là il s’étendit dans une vaste bergère et, sous la protection occulte des portraits qui avaient paru sourire à sa venue et qu’une fois encore les ténèbres avaient ensevelis, il s’endormit profondément.

V
LA BELLE AU BOIS DORMANT

Il y avait environ quatre heures que Pierre dormait lorsque le timbre d’une pendule qui sonnait minuit le tira de son sommeil.

Point encore assez lucide en cette première seconde de réveil, pour avoir conscience de l’endroit où il se trouvait et s’étonner immédiatement de ce qu’une pendule annonçât l’heure dans une maison inhabitée depuis près de dix ans, il s’attendait vaguement, en soulevant ses paupières alourdies à rencontrer le décor simple de la petite chambre de Brémenville.

Ce fut un spectacle bien étrange qui lui rappela, dès qu’il eut ouvert les yeux, sa halte nocturne au château de Chanteraine.

Dans le salon où il s’était auparavant représenté les réunions intimes de la famille de Chanteraine et dont il avait, au retour de ses pérégrinations à travers les appartements déserts, négligé de fermer la porte, un lustre de cristal s’était allumé comme par miracle et, sous la clarté qui tombait ainsi du plafond d’azur enguirlandé de roses, le petit gentilhomme à cadenettes extravagantes et la dame mûrissante en atours bucoliques, tous deux descendus de leurs cadres, jouaient paisiblement au tric-trac.

Tout d’abord, l’officier crut être la proie d’une hallucination, conséquence du trouble qui l’avait envahi avant le sommeil ou prolongation, en pleine veille, d’un rêve oublié déjà dont ses yeux voilés avaient conservé la vision. Mais, le premier moment de stupeur passé, il dut s’avouer que les deux joueurs ne paraissaient pas plus appartenir au monde des illusions qu’à celui des fantômes et même qu’ils avaient vieilli depuis le temps où leurs portraits avaient été peints, ce qui prouvait bien qu’ils n’avaient pas encore échappé au joug de la loi commune à tous les vivants.

Ils parlaient, très occupés de leur jeu, mais à voix basse comme s’ils eussent craint, eux aussi, d’éveiller des souvenirs ou des ombres dans la demeure déserte, et Pierre ne pouvait, à distance, saisir le sens de leur dialogue.

Tout à coup, sans qu’il fût possible au jeune homme de voir qui s’était assis devant le clavier, l’épinette se mit à chanter une très ancienne romance sur laquelle, instinctivement, les mouvements des vieilles gens se rythmèrent.

Il y avait encore dans la pièce, au coin de la cheminée, un petit bonhomme vêtu de noir et perruqué de blanc qui avait l’air d’un magister de comédie et lisait attentivement, avec le secours d’énormes lunettes d’or, un livre qui paraissait d’autant plus gros et plus lourd que le lecteur était plus léger et plus mince.

De quelle trappe s’étaient échappées ces silhouettes falotes ? D’où venaient-elles ? où s’en iraient-elles ?

Ces mystérieux personnages appartenaient sans doute à la famille de Chanteraine. Vivaient-ils là avec la complicité des gens de Mons-en-Bray ? Mais, en ce cas, comment le secret de leur présence avait-il pu être gardé si longtemps et si complètement ?

Une quantité de questions de ce genre se pressaient dans l’esprit de Fargeot et y restaient sans réponse. L’aventure lui paraissait étrange et quelque peu inquiétante. Peut-être cette gentilhommière à demi ruinée et soi-disant déserte était-elle devenue, à la faveur de son aspect désolé, un repaire d’émigrés, un foyer de conspiration ?

Certes, les amusants portraits, le paisible lecteur et même l’invisible musicien ne s’annonçaient pas comme devant être des conspirateurs bien dangereux, mais rien ne prouvait que leur présence fût seule à réveiller, dans le mystère de la nuit, le vieux manoir de Chanteraine, rien ne prouvait que, tandis que ces aimables fantoches se livraient aux calmes délices de la lecture et du tric-trac, en écoutant d’une oreille le refrain sentimental d’une romance, des êtres moins inoffensifs, de même caste sinon de même race qu’eux, n’étaient pas occupés en ce moment précis, à débattre, dans une pièce voisine et sous la sauvegarde de leur bizarre hospitalité, la marche, les risques et les chances d’une partie d’un autre genre — plus périlleuse à jouer !

Pierre voulait en avoir le cœur net. Aussi bien, si le château de Chanteraine servait subrepticement de lieu de réunion à un groupe de partisans royalistes, le hasard qui y avait conduit un officier du Premier Consul méritait, aux yeux du jeune homme, le nom de Providence.

La difficulté était d’agir utilement et dans le plus complet silence. Étouffant ses pas, le colonel Fargeot parvint à sortir de la pièce où il se trouvait et à gagner la galerie latérale, sans être entendu.

Là, l’obscurité était profonde. Il longea le mur sur un espace d’une quinzaine de mètres, reconnaissant à tâtons la place des portes qui donnaient accès dans les pièces visitées par lui tout à l’heure.

Cependant, aucun bruit, aucun murmure, aucun frôlement suspect n’annonçaient que ces pièces fussent habitées.

Un peu découragé, Pierre pensa d’abord à retourner dans la pièce d’où il venait, afin d’y surveiller, faute de mieux, les faits et gestes des vieux portraits ; mais il craignit d’être découvert et de perdre, en troublant la sécurité de ces personnages plus drôles qu’inquiétants, du moins par eux-mêmes, toute chance de pénétrer le mystère qui l’intéressait.

Le parti le plus sage était encore de quitter, pour l’instant, sans toutefois s’en trop éloigner, cette partie du château et de remettre au lendemain des investigations plus complètes et plus raisonnées.

L’officier se disposa donc à reprendre sa marche en suivant cette fois, car il avait traversé la galerie, le mur opposé.

Bien qu’il s’orientât difficilement, la prudence la plus élémentaire lui interdisant d’avoir recours à ses allumettes, il espérait rencontrer à l’autre extrémité de ce vaste passage une issue qui le rapprochât des ruines.

Mais, après quelques pas, il s’arrêta brusquement, saisi… Il venait de remarquer qu’en face de lui, l’une des portes qu’il avait tout à l’heure touchées de ses mains hésitantes d’aveugle laissait filtrer une faible lueur.

Cette lueur, était-ce la lumière atténuée du lustre qu’une main inconnue avait allumé dans le salon de l’épinette ?

Non ; la porte du salon de l’épinette, Pierre la voyait à une grande distance de là, bien reconnaissable précisément à la clarté plus vive qui s’en échappait.

Avec un redoublement de précautions, le jeune homme regagna l’autre côté de la galerie et alla appliquer son oreille contre la mince paroi. Le silence le plus profond semblait régner au delà.

Alors, mesurant chacun de ses mouvements, tressaillant au moindre craquement du bois ou des ferrures, le colonel Fargeot ouvrit la porte.

Au premier regard jeté dans la chambre il comprit qu’il s’était fourvoyé et que sa raison et que tous ses instincts de délicatesse exigeaient qu’il s’éloignât aussi prudemment qu’il était venu, mais une force puissante, irrésistible le retint…

Par quelle étrange illusion était-il conduit et abusé ? Lisait-il — en rêve — un conte délicieux, ce conte de la « Belle au bois » que la vieille voix de tante Manon lui avait tant de fois redit jadis et auquel, l’instant d’avant, il avait par hasard songé ?

Un pouvoir surnaturel l’avait guidé jusqu’au seuil du château enchanté ; à sa vue, les murailles vertes s’étaient abaissées, les horloges, immobiles depuis cent ans, s’étaient remises à sonner, les vieux portraits étaient descendus de leurs cadres pour reprendre leurs habitudes anciennes, tandis qu’une chanson d’autrefois frémissait sous des doigts invisibles… Et maintenant, c’était la princesse, la princesse endormie par les fées, qui allait s’éveiller à une vie nouvelle !

Elle était là… la lueur voilée d’une lampe d’argent, lueur douce, presque rose, l’enveloppait toute. C’était elle, c’était bien elle qui apparaissait, frêle et jolie sur les coussins clairs du canapé où le sommeil l’avait surprise, étendue à demi, un livre dans la main.

Sa coiffure surannée, la forme de la robe rayée de satin rose et brochée de bouquets qui la vêtait, le chaste fichu de dentelles qui se croisait sur sa poitrine eussent fait sourire, comme appartenant à un âge éloigné, les merveilleuses de l’an VIII ; mais ses cheveux mousseux se devinaient adorablement blonds sous le léger nuage de poudre ; son teint délicat de fleur blanche, ses longues paupières frangées de sombre, sa petite bouche qui souriait ingénument à un rêve, avaient vingt ans. L’abandon, dans l’inconscience du repos, de tout son corps délicieux exprimait une candeur fine et sereine…

Et la grâce était si pure, le charme si touchant de ce sommeil de jeune fille que, simplement, naïvement, le colonel Fargeot s’agenouilla pour le contempler.

La veille encore, Pierre eût peut-être ri si quelque femme, la tête farcie de romans, lui avait parlé de ces invraisemblables passions qu’un regard fait naître ; mais c’était un sentimental que ce grand manieur de sabre, que ce soldat dont la Patrie menacée avait été le premier amour !… Et voilà que, tout à coup, il lui semblait qu’avant la minute précise qui venait de s’écouler, son cœur n’avait jamais parlé, que, toujours, il avait attendu une femme dont l’image était en lui et que cette femme, il la voyait pour la première fois, réelle, vivante.

Que pouvait-elle être pour lui cependant ? Une exquise vision qui s’évanouirait bientôt…

Bientôt, certes ! De quel droit demeurait-il là, près de cette pauvre enfant qui s’était endormie doucement, dans la sécurité paisible de sa solitude ?

Sans doute, elle allait s’éveiller…

Pierre Fargeot devait s’éloigner.

Tristement, presque péniblement, il s’était levé.

Un instant encore, il regarda la « Belle au bois » ; pour mieux la voir, il s’était approché, se penchant un peu sur elle ; soudain, comme malgré lui, il prit le bout du ruban rose qui tombait le long de la robe fleurie et le baisa… Alors, il se passa une chose singulière. Les cils noirs découvrirent deux grands yeux bleus qui souriaient et une voix très douce, murmura, comme dans le conte : « Je rêvais de vous… comme vous vous êtes fait attendre… »

Il est vrai que l’illusion fut courte.

La phrase était à peine achevée que déjà le joli sourire s’était éteint. Une sorte d’affolement, fait à la fois de terreur et de colère, avait bouleversé le visage de la Belle.

Plus blanche encore qu’auparavant, la jeune fille s’était levée brusquement, toute droite, hautaine et très jeune dans sa robe de vieux pastel :

— Qui êtes-vous, comment êtes-vous entré ici ? s’écria-t-elle. Vous savez que je ne suis pas seule et que…

Mais Pierre, un peu saisi d’abord par cette véhémence et peiné, assez illogiquement, de cette indignation, avait repris son sang-froid.

— Ne craignez rien de moi, je vous en supplie, mademoiselle, fit-il avec beaucoup de douceur. On m’avait dit, aux Audrettes, que, depuis plusieurs années, le château était inhabité et je n’y apporte, croyez-moi, aucune intention mauvaise. Je voyage à pied ; le soir et l’orage m’ont surpris loin de tout abri… fatigué par une longue marche j’ai manqué de courage pour continuer ma route et je me suis permis de chercher un refuge pour la nuit, ici où je pensais ne déranger personne… C’est donc tout à fait sans soupçonner votre présence que je suis entré dans cette chambre et…

Ici l’explication devenait plus difficile.

Pierre hésita, puis, souriant malgré lui :

— Je vous ai prise pour la Belle au bois dormant, acheva-t-il. Mais je suis désolé de vous avoir effrayée, mademoiselle, et maintenant je vais m’en aller bien vite… ce qui est sans doute le meilleur moyen de réparer ma faute et d’obtenir votre pardon.

VI
LE SECRET DE CHANTERAINE

Peut-être, après tout, la « Belle au bois » ne s’était-elle pas aperçue, dans le trouble du réveil, de la liberté grande qu’avait prise l’inconnu en baisant un ruban rose ? Quoi qu’il en fût, toute trace de colère avait disparu de son joli visage pâli, la crainte seule y persistait, une crainte moins éperdue, mais plus douloureuse, une crainte qui n’essayait plus de se dissimuler sous l’orgueil de la patricienne offensée et qui semblait être prête à manifester son impuissance par des larmes.

Et Pierre se taisait, n’osant plus parler, navré devant cette crise de pleurs qu’il voyait venir et qu’il ne saurait consoler.

Cependant, la pauvre enfant tentait d’étouffer, par un effort de volonté, les sanglots qui se pressaient dans sa gorge ; après un instant de silence et sans doute de lutte intérieure, elle parut avoir repris possession d’elle-même, et ses yeux bleus encore voilés se levèrent bravement sur l’officier.

— Hélas ! monsieur, murmura-t-elle, était-ce bien à vous de supplier ?

Fargeot voulut protester ; d’un geste léger, presque instinctif, elle l’arrêta.

— Vous me demandez pardon, reprit-elle, oh ! bien volontiers, je vous pardonne… mais le temps des fées est loin, et nous vivons à une époque où il faut se féliciter, je crois, de n’être pas fille de roi… Je ne sais rien de vous, monsieur, rien de vos idées, de vos croyances… peut-être, si j’en juge par vos vêtements et votre coiffure, êtes-vous impie et républicain, quoiqu’en vérité vous n’ayez pas l’air méchant… Tiendrez-vous compte de ma prière, si je vous conjure, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, d’oublier que vous m’avez vue, de ne point trahir notre secret ?… Nous ne faisons pas de mal, oh ! je puis vous le promettre !…

— Il devient de plus en plus difficile de reconnaître les républicains à leur coiffure et à leur costume, mademoiselle, répondit le jeune homme ému et amusé à la fois ; cependant, je rougirais de vous tromper… je suis républicain… on peut l’être, croyez-le bien, sans avoir fait alliance avec la guillotine. Je n’ai d’ailleurs jamais joué le rôle d’un homme de parti. Je suis avant tout un soldat… Quant à vous trahir ?… regardez-moi bien, mademoiselle, ajouta-t-il simplement ; vous m’avez fait l’honneur de trouver que je n’avais pas l’air d’un méchant homme, trouvez-vous que j’aie l’air d’un traître ?

Le regard de Pierre avait doucement cherché les yeux de la jeune fille. Et ce regard était si droit, si franc, que les pauvres yeux effarouchés ne le fuirent pas, que même ils s’y réfugièrent un instant, rassurés par la force loyale et tendre qu’ils lisaient au fond des prunelles sombres de l’officier.

— Non, vous n’avez pas l’air d’un traître… fit tout bas la Belle au bois…

Pierre continua :

— Ce secret dont vous parlez, d’ailleurs, qu’en sais-je ?… J’ignore votre nom, j’ignore celui des personnes que j’ai entrevues tout à l’heure. J’errais à travers les ruines d’un château et soudain, comme dans un conte, une belle jeune fille endormie m’est apparue. C’est un rêve que m’ont envoyé les fées… voilà tout… Vous savez que ceux qui croient aux fées ne l’avouent guère et n’aiment point à dire leurs rêves… Que vous importe, alors, que j’oublie ou n’oublie pas le mien ?… Je vous jure que personne ne le connaîtra.

Toujours très bas, elle dit encore :

— Je vous remercie, monsieur…

Il ajouta :

— Vous me croyez, vous avez confiance en moi ?

Elle répondit d’un petit mouvement de tête affirmatif, sans regarder l’officier ; puis, de nouveau, ses yeux se levèrent sur lui, avec anxiété :

— Quand j’ai parlé d’un secret, fit-elle, vous avez bien compris, n’est-ce pas, qu’il ne s’agissait de rien qui… rien qui ressemblât à un secret… politique ?

Un peu interdit, car il se rappelait soudain ses soupçons de tout à l’heure et éprouvait quelque honte de les avoir si facilement chassés, il commença :

— Si j’avais eu semblable pensée, je…

Mais les mots lui manquèrent pour continuer et il se tut ; ses yeux interrogeaient.

Le joli visage de la princesse au bois dormant se faisait très grave.

— Vous avez dit, monsieur, que vous ne connaissiez ni le nom que je porte ni le secret que je vous priais de ne point trahir… Ce nom — qui ne peut être tout à fait ignoré de vous — je vais vous l’avouer : je m’appelle Claude de Chanteraine… je suis la petite-fille du duc Robert-Gérard de Chanteraine, mort il y a douze ans. Ce secret — que vous connaissez déjà en grande partie, puisque vous savez que Chanteraine est habité — il me semble que je vous le dois tout entier… et que vous le garderez… oh ! non, pas mieux, mais… comment dirai-je ?… plus paisiblement, avec la conscience plus tranquille, si vous êtes bien certain qu’en le taisant, vous…

La jeune fille s’arrêta, puis très doucement :

— … Vous ne causerez de préjudice à personne, acheva-t-elle.

— Je serai heureux d’entendre ce que vous me ferez la grâce de me dire, répliqua Pierre.

La phrase n’avait rien que de banal ; peut-être cependant Claude comprit-elle ce que ces mots de politesse recélaient de gratitude.

C’est qu’en vérité le scrupule si délicatement senti, si discrètement exprimé par mademoiselle de Chanteraine, avait touché, ému jusqu’au cœur le colonel Fargeot ! On eût dit que, par une intuition mystérieuse, la délicieuse étrangère avait lu en lui, mieux, plus profondément que lui-même.

Loin de Claude, de ses grands yeux purs, l’officier ne se fût-il pas aussitôt reproché de n’avoir sollicité aucune explication de ces réfugiés étranges qui, si inoffensifs qu’ils semblassent, ne pouvaient être que des émigrés ?

Certes, il ne croyait plus à un complot et il eût fallu être imbu non pas seulement du respect, mais de la superstition de la loi, pour se considérer comme tenu de faire, en ce cas, œuvre de police et de dénoncer aux autorités de pauvres êtres dont une fuite impuissante devant la tourmente paraissait précisément avoir été le seul crime. Mais, quoique n’étant sans doute aucunement périlleuse pour le gouvernement du Premier Consul, la présence au château de mademoiselle de Chanteraine et de ses amis n’en était pas moins insolite et tout homme agissant de sang-froid se fût refusé à prendre la responsabilité de la taire, sans avoir cherché, avec le plus de courtoisie possible, à en connaître ou à en pénétrer la raison.

— Si l’on vous a renseigné dans le pays sur ce pauvre château, reprit la jeune fille, on n’a pas manqué de vous dire que la famille de Chanteraine, ou plutôt ses survivants, bien peu nombreux, hélas ! avaient émigré en 91… Ceux qui vous ont ainsi parlé étaient sincères. Ils vous ont répété fidèlement ce que tout le monde considère comme vrai, non seulement aux Audrettes où on ne nous aimait guère, mais à Mons-en-Bray où la plus admirable preuve de dévouement nous a été donnée… Oui, parmi nos amis comme parmi nos adversaires, chacun a pu constater que nous avions disparu… Cependant personne ne peut se vanter de nous avoir vus partir… et — je vous le jure, monsieur, — jamais, vous m’entendez bien, jamais, aucun de nous n’a quitté Chanteraine ! Oh ! l’histoire semble d’abord invraisemblable, avoua Claude en remarquant la stupéfaction profonde qui se peignait sur le visage de Pierre, mais vous verrez bientôt qu’elle mérite d’être crue… Ne voulez-vous pas m’écouter avec patience ?

— Oh ! mademoiselle !

— Quand commença la Révolution, poursuivit mademoiselle de Chanteraine qu’une émotion nerveuse oppressait un peu, notre famille avait perdu son chef. Ma tante, Charlotte de Chanteraine, âgée déjà, moi, encore bien jeune, nous nous trouvions presque seules au monde, n’ayant d’autre guide en cette vie que l’un de nos cousins, le chevalier de Plouvarais qui habitait Chanteraine avec sa sœur depuis plusieurs années… M. de Plouvarais est bien le meilleur des hommes, mais aussi le plus hésitant, le plus dépendant, le moins capable d’initiative qu’on puisse imaginer. En ces conditions, et étant donné l’état précaire de notre fortune, l’idée d’émigrer, de se jeter elle-même et de nous entraîner avec elle au milieu des difficultés, des dangers d’une existence incertaine, aventureuse, terrifiait mademoiselle Charlotte de Chanteraine qui ne put se résigner à quitter le château au moment où la plupart de nos amis se hâtaient de gagner la frontière. Bientôt, cependant, notre vie ne s’y passa plus qu’en transes, en angoisses continuelles… Des bandes de forcenés couraient le pays, pillant, brûlant, détruisant… Déjà, au retour d’une courte absence, nous avions trouvé à Chanteraine des dégâts considérables, presque des ruines… Nous avions tout à craindre. C’est alors que, conseillée et dirigée en cela par Quentin, un ancien et bien dévoué serviteur de mon grand-père, ma pauvre tante, si peu faite pour l’époque où elle vit, prit cette étrange résolution de laisser croire partout à notre disparition… Dans cette partie même du château, se trouve, mystérieusement dissimulée, l’entrée d’un vaste souterrain dont les ramifications aboutissent à plusieurs lieues d’ici en divers points de la campagne et qui fut construit au temps de la guerre de Cent ans par Tristan de Chanteraine, notre ancêtre, pour parer à toute surprise de l’ennemi. Le secret de ce sombre asile, transmis de père en fils, pendant bien longtemps, puis oublié pendant deux siècles, on ne sait pourquoi, mon grand-père qui se plaisait à vivre au milieu des souvenirs de notre maison, l’avait découvert en déchiffrant, par un prodige de patience et presque de divination, les énigmes bizarres d’un grimoire très ancien, trésor ignoré de nos archives. Suivant les instructions précises qui lui avaient été données par son maître, Quentin nous le révéla… Au-dessous de la demeure visible et constamment menacée où se traînaient nos vies, s’en étendait une autre, invisible et sûre, dont la disposition se prêtait au séjour de plusieurs personnes, pendant un temps indéterminé. Ma tante nous jugea sauvés. Tandis qu’on nous croyait bien loin, monsieur, en Allemagne, en Angleterre, nous vivions sous terre.

— Mais comment, de quoi viviez-vous ? demanda Pierre.

— De temps à autre, reprit la jeune fille, Quentin dont le beau-frère, un fermier des environs de Mons-en-Bray, nous était secrètement dévoué, s’en allait de nuit, et par le chemin des taupes, chercher les provisions nécessaires à notre subsistance… Un jour, il nous apprit que Chanteraine, vendu comme bien d’émigrés, avait été acheté par le village de Mons et notre triste situation s’améliora un peu. Nous continuâmes à ne sortir du château que bien rarement et toujours dans l’obscurité ; cependant notre vie d’intérieur se réorganisa. Tant que les autres hommes agissent et travaillent au soleil, nous dormons dans notre tombe protectrice et Chanteraine semble mort ; mais, dès qu’ils reposent à leur tour, après la journée finie, dès que les ténèbres enveloppent la campagne, le château s’éveille… les horloges arrêtées au matin reprennent leur marche, les lampes s’allument, la vie recommence pour nous… Oh ! nos distractions ne sont pas très variées, mais chacun les choisit selon ses goûts et ma tante Charlotte et mon cousin de Plouvarais ne se lassent pas plus de faire ensemble des parties de tric-trac que ma cousine Marie-Rose de jouer les romances de sa jeunesse ou que M. Fridolin — l’ancien précepteur de mon oncle et de mon père — de relire les livres qu’il a déjà lus. Moi, je brode ou je lis… et, quelquefois, vous l’avez pu constater, les livres me font si bien oublier la réalité… que je m’envole au pays des rêves, beaucoup plus agréable que celui-ci. Ce n’est pour aucun de nous le bonheur que cette étrange existence ; mais c’est pour tous le bienfait d’une sécurité relative, à une époque où il faut s’estimer heureux d’avoir pu conserver sa vie et choisir soi-même sa prison… Nous n’en demandons pas plus. Vous voyez, monsieur, que les hôtes actuels du château de Chanteraine ne sont pas des adversaires à craindre… Et pourtant, si vous laissiez deviner notre présence… oh ! Dieu, en ces temps d’abominations, d’horribles injustices, qui peut prévoir ce qui arriverait !…

VII
MADEMOISELLE CHARLOTTE DE CHANTERAINE

La jeune fille avait couvert son visage de ses deux mains comme pour échapper à une vision terrible.

— Mais les jours de la Terreur sont bien loin, s’écria Pierre, n’avez-vous rien su des événements publics ? L’écho des rumeurs du dehors n’est-il pas arrivé jusqu’à vous, ne fût-ce que par l’entremise de votre fidèle ravitailleur ?

— Pendant plus d’un an, Quentin eut ordre de nous rapporter les nouvelles qu’il tenait lui-même de son beau-frère. Mais, dès les premiers jours du mois de février 1793, nous apprîmes que le 21 janvier de l’année qui venait de commencer, le roi avait été exécuté, sur un jugement de la Convention. — « Quentin, déclara ma tante sur un ton qui ne souffrait pas de réplique, Sa Majesté a cessé de vivre. J’espère que vous ne vous attendez point à ce que nous nous intéressions, en quelque façon, à tout ce qui peut, pourra ou pourrait se passer dans une république. Il sera donc inutile désormais de nous mettre au courant de ce que vous apprendrez, des événements politiques. La France n’existe plus pour nous. Le jour où Monseigneur le Dauphin rentrera en possession du trône de saint Louis et d’Henri IV, vous nous préviendrez. »

— Et, depuis la mort du roi, votre tante, vos cousins ne se sont jamais informés ?…

— Jamais.

— Mais… vous ?

— Oh ! moi, je n’ai pas le stoïcisme de ma tante et, comme Quentin est incorruptible, j’ai souvent interrogé Barbe, sa femme… mais elle n’est pas toujours bien renseignée. Quentin, qui ne pouvait s’empêcher de raconter les atrocités de la Terreur, est devenu moins communicatif depuis qu’après la chute et la mort de Robespierre, une sorte d’apaisement s’est fait… Cet apaisement, il n’y croit guère d’ailleurs. Il dit que tout va mal, que les Français dansent, depuis six ans, sur des cendres mal éteintes… et il compare la Révolution au chat Raminagrobis…

Le jeune homme ne put retenir un sourire.

— Ce brave Quentin me semble être par trop pessimiste, mademoiselle, dit-il, et rien n’est plus réel que la paix dont la France jouit à l’intérieur, en tout cas depuis le 18 brumaire de cette année… je veux dire le 9 novembre de l’an 1799. Ce jour-là, le général Bonaparte nous a délivrés du gouvernement assez méprisable, du Directoire et a pris le pouvoir pour l’honneur de notre pays… Quentin n’a pas omis cependant de vous parler du général Bonaparte ?

— Je crois bien, en effet, que Barbe m’a redit ce nom-là, fit ingénument mademoiselle de Chanteraine, mais c’était à propos de la guerre…

— Ce nom est aujourd’hui celui du chef de l’État, du Premier Consul… Avec le gouvernement de Bonaparte, une ère nouvelle a commencé… une ère de gloire, de justice, de véritable liberté.

Claude eut un petit mouvement d’impatience.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, ajouta respectueusement le colonel Fargeot, mais il faut que vous sachiez, il faut que vos parents sachent que rien ne nécessite plus, ni pour eux, ni pour vous, l’horrible captivité à laquelle eux et vous, vous vous êtes condamnés… non rien ! Quoi de plus facile, en effet, que de faire rayer de la liste des émigrés le nom de Chanteraine… puisque vous pouvez prouver que les Chanteraine n’ont pas quitté la France… Auraient-ils émigré d’ailleurs que… Mon Dieu, mademoiselle, elle est déjà pleine de ratures cette triste liste ! Ce que veut avant tout le Premier Consul, c’est la réconciliation des partis, c’est la liberté pour tous… Ne seriez-vous pas heureuse, mademoiselle — même sous un gouvernement républicain — de prier dans une église, d’assister à la célébration de la messe… Bonaparte veut aussi la liberté de la prière… Oh ! si vous pouviez connaître les belles, les grandes choses que rêve cet homme presque surhumain !

Les fins sourcils de mademoiselle de Chanteraine se froncèrent de nouveau.

— Vous êtes un enthousiaste, monsieur, et vous avez sur moi, dans une conversation de ce genre, la supériorité que vous donnent des convictions personnelles, librement choisies et raisonnées… alors que les miennes, toutes traditionnelles, me semblent d’autant plus difficiles à discuter avec autrui que je les discute moins avec moi-même… Aussi bien, je doute que, même assurée de n’avoir rien à redouter du gouvernement actuel, ma tante de Chanteraine consente à quitter cette retraite. Je ne vous la donne certes point comme une héroïne… et je ne pense pas qu’elle ait jamais souhaité de prouver sa foi par le martyre… mais elle n’en est pas moins convaincue du caractère sacré des opinions qu’elle proclame, et, comme elle se sent ici en sécurité, elle s’est faite à cette vie où elle retrouve quelque chose du passé. Il lui plaît d’avoir arrêté à son profit personnel la marche du temps et de se persuader qu’elle est encore à l’an de grâce 1788… Il faudrait, j’imagine, avoir sur elle beaucoup plus d’influence que je n’en puis prendre jamais, pour l’arracher à cet état de stagnation qui lui est maintenant presque cher… Elle connaîtrait la mort du pauvre petit Dauphin qu’elle penserait avec autant de complaisance à Monseigneur le comte de Provence ou à Monseigneur le comte d’Artois qu’au fils de Sa Majesté le roi Louis XVI… Elle attend le Roi !…

Un grand désir vint à Pierre de dire : « Et vous, mademoiselle, qui donc attendez-vous ? Est-ce au roi que votre sommeil rêve avec un si tendre sourire ? Était-ce au roi que vous croyiez reprocher si doucement d’avoir trop tardé à venir ? »

Mais il se garda, comme on peut le supposer, de se montrer aussi indiscret.

— Vous êtes, en ce qui concerne les intentions de madame votre tante, meilleur juge que moi, mademoiselle, répliqua-t-il. Permettez-moi, cependant, de vous laisser mon nom. Sans être des familiers du Premier Consul, j’ai, comme tout soldat très convaincu, très passionné, quelque crédit auprès du général Bonaparte. Si vos parents se résignaient jamais à solliciter la régularisation d’une situation qui me semble fort pénible, et qu’en ce cas mon intervention pût leur être utile, j’en serais bien heureux.

Pierre nota sur un carnet son nom, son grade et les renseignements militaires qui constituaient son adresse en tout lieu, puis il déchira la feuille qu’il venait d’écrire ainsi et la tendit à mademoiselle de Chanteraine.

— Je vous remercie, monsieur Pierre Fargeot, dit-elle.

Et, les yeux fixés sur le papier, elle s’étonnait encore de trouver tant de douceur et de courtoisie chez un soldat de la République, un homme du peuple peut-être, en tout cas, un homme de très petite naissance.

— Et moi, mademoiselle, reprit le jeune colonel, je vous remercie de la confiance que vous avez bien voulu me témoigner et dont je me sens singulièrement honoré…

Il s’arrêta un moment, regarda mademoiselle de Chanteraine, puis, s’inclinant profondément devant elle :

— Adieu, mademoiselle, acheva-t-il.

Claude ne répondit pas ; alors, très peiné, l’officier fit un mouvement pour s’éloigner ; mais, d’un geste léger, la jeune fille le retint et, un peu hésitante, le visage rose soudain :

— Monsieur Fargeot, dit-elle, vous vous êtes arrêté à Chanteraine parce que l’obscurité vous empêchait de continuer votre route… et le jour est encore loin ; parce que vous vous sentiez las… et je n’ai pas même pris soin de vous offrir un siège ; parce que la pluie tombait et… entendez-vous l’eau rouler contre les vitres et sur les toits !… Ne seriez-vous pas en droit, si vous quittiez à présent le château, de regretter en nous maudissant, l’abri et le repos que vous eussiez trouvés dans une demeure déserte ?… Et cependant les Chanteraine n’ont jamais manqué au devoir de l’hospitalité !

Une lueur douce rayonna dans les yeux qui interrogeaient anxieusement Claude.

— A dire vrai, monsieur le colonel, reprit-elle gentiment, je ne vous conseillerais pas d’entrer sans crier gare dans le salon où ma tante Charlotte tient en ce moment même sa cour… Peut-être risqueriez-vous de n’y être pas beaucoup mieux reçu que… dans celui-ci. Mais j’y serai, si vous voulez, votre introductrice et j’apporterai, à la tâche de vous annoncer toute l’habileté dont je suis capable… Je dirai, sans doute, que vous avez le malheur d’appartenir aux armées de la République… en qualité de colonel, ce qui est une circonstance aggravante… mais j’ajouterai que vous ne vous êtes mêlé de la guerre qu’en soldat… que vous n’avez fait guillotiner personne… Je pourrai le dire, n’est-ce pas ?

— Oh ! mademoiselle, en toute certitude !

— … que vous ne nous trahirez pas… et que même… que même, par exemple, vous n’auriez pas voté la mort du roi… Je suis sûre que vous ne l’auriez pas votée…

Pierre souriait.

— Non, mademoiselle… je ne crois pas. Et, tenez, j’ai entendu dire à Bonaparte que cette exécution d’un roi, que la Constitution même avait déclaré inviolable et irresponsable, ne pouvait être considérée que comme un crime aussi odieux qu’inutile… Beaucoup de républicains très sincères pensent ainsi.

— Je suis aise de ce que vous me dites. Mon plaidoyer n’en sera que plus convaincu… et convaincant… Attendez-moi un instant ici…

Mademoiselle de Chanteraine avait disparu, légère sous les plis d’une draperie. Une senteur grisante et douce venue de sa toilette, tombée de ses cheveux blonds, demeurait après elle dans l’asile coquet et suranné. Toutes les choses de forme fines et de nuances tendres qu’on avait réunies là et que le temps y avait presque immatérialisées semblaient s’être imprégnées de ce parfum qui leur prêtait un peu d’âme… C’était parmi ces choses que Claude avait vécu ses heures de veille, comme enfant, comme jeune fille… Et, tout à coup, Pierre les aimait, il eût voulu les baiser comme de précieuses reliques.

Ah ! qu’elle était exquise, adorable la Belle au bois ! Quelle grâce assouplissait ses mouvements, sa démarche ! Quelle jolie ingénuité se devinait dans ses yeux, sur ses lèvres, en ces paroles !… Le colonel Fargeot s’abandonnait à l’enchantement ; il avait oublié la pluie, l’obscurité, la fatigue ; il n’avait plus qu’une idée dans l’esprit : c’est que, peut-être, les vieux portraits allaient lui permettre de passer encore quelques instants près de Claude ; c’est que, pendant quelques instants encore, il allait la voir, l’entendre, respirer le même air qu’elle… avant de la quitter pour toujours.

VIII
LE SALON DE L’ÉPINETTE

Enfin, Pierre Fargeot fut introduit dans le salon de l’épinette et mademoiselle Charlotte de Chanteraine, superbe de solennité et de grâce tout ensemble, daigna faire deux pas au-devant de lui.

— Soyez le bienvenu, monsieur, dit-elle. C’est n’avoir pas perdu tous les privilèges de la noblesse que de pouvoir connaître encore la joie de pratiquer l’hospitalité.

La phrase lui parut si bien tournée et elle se sut si bon gré de l’avoir dite, qu’elle gratifia sa propre amabilité d’un sourire satisfait dont Pierre bénéficia.

Puis des présentations eurent lieu, des sièges furent offerts et une conversation s’engagea.

On ne parla guère que de la pluie et des beaux jours, des bois du Hautvert, dont mademoiselle Charlotte disait « nos bois », du temps des fêtes de Trianon dont elle disait « notre temps » et de J.-J. Rousseau dont elle disait « votre Rousseau », mais à qui elle pardonnait d’avoir commis le Contrat social qu’elle n’avait pas même ouvert, parce qu’il avait écrit la Nouvelle Héloïse qu’elle avait lue plusieurs fois.

La vieille demoiselle ne tint cependant qu’à demi la promesse que lui avait demandée sa nièce, de s’interdire toute allusion aux événements de 89 et à ceux qui avaient suivi. Un moment vint où le mot de « révolution » lui chatouilla si irrésistiblement la langue qu’il lui fallut, coûte que coûte, le prononcer.

Ce fut à propos d’un incident fort banal.

M. Fridolin avait posé un peu trop près d’un rideau la lampe dont il s’était servi pour lire.

— Fridolin, Fridolin, êtes-vous fou ? s’écria soudain mademoiselle Charlotte, sur le ton de la plus intense frayeur. Vraiment, c’est à croire que vous voulez l’incendie du château et notre mort à tous !

— Oh ! madame, pardonnez-moi, je suis désolé ! gémit Fridolin, qui se montrait en effet beaucoup plus désolé que ne semblait l’exiger une aussi légère peccadille.

— Je vous pardonne, mon ami, concéda mademoiselle de Chanteraine un peu remise.

Puis elle se tourna vers Pierre :

— Vous serez moins surpris de mon émoi monsieur, expliqua-t-elle, lorsque vous saurez qu’il est très probablement permis d’attribuer à une imprudence semblable la mort de mon neveu, le marquis de Chanteraine, celle de la marquise, sa femme, et celle du petit Gérard, leur fils, unique héritier de notre nom… Pendant la nuit et, comme tout dormait, le feu prit à l’hôtel qu’ils habitaient à Paris… allumé — des témoignages sérieux l’ont démontré plus tard — par une petite lampe veilleuse qu’on avait posée trop près d’un rideau de gaze… Et tous trois furent étouffés, brûlés, que sais-je ?… avant même que l’on pût organiser les secours.

— Oh ! c’est atroce ! Quelle mort affreuse !… s’écria le jeune homme saisi d’horreur.

— Vous aimeriez mieux mourir, tué par une balle, sur un champ de bataille, que brûlé vif, dans un incendie, n’est-il pas vrai ?

Pierre sourit.

— Par la force de l’habitude, je me sens très calme sous une grêle de balles, madame, répondit-il, tandis que je n’ai jamais pu traverser un village ou une maison en flammes, sans que quelque chose d’inconscient, une sorte d’instinct obscur, frémît en moi… C’est une faiblesse qu’il me faut confesser, bien que je m’en sois toujours rendu maître… L’origine en remonte, je crois, à un rêve un peu maladif que je faisais au temps de mon enfance… Je me figurais alors, assez souvent, au milieu de mon sommeil, que le feu prenait à la maison où je dormais… et je m’éveillais en criant, avec une impression d’épouvante dont mon souvenir retrouve encore l’intensité.

Je ne sais quel esprit de taquinerie s’empara alors de la vieille demoiselle.

— Eh bien, monsieur, reprit-elle, le sentiment d’angoisse, que vous cause la vue d’une maison en flammes, une chandelle trop proche d’un rideau suffit à me le donner… et cependant… cependant, je vous jure, sur ma vie, que j’envie mon neveu, ma nièce et leur innocent enfant et que j’aurais mieux aimé être brûlée comme eux, il y a une vingtaine d’années, que d’avoir assisté à votre ignoble révolution !

Mais Fargeot ne voulut pas voir la provocation.

— Ce regret est digne d’une héroïne, répondit-il simplement en souriant.

Et ces paroles étaient dites avec une si parfaite courtoisie, par ce beau cavalier qui n’aurait pas voté la mort du roi, que mademoiselle Charlotte en fut touchée et déplora sa boutade.

— Voilà, fit-elle aimablement, un mot qui me flatte, car, si les apparences ne sont pas trompeuses, vous devez vous connaître en héroïsme, monsieur !

Et la conversation fut reprise au point où on l’avait laissée, lorsque l’imprudence de Fridolin avait effrayé mademoiselle de Chanteraine.

Puis ce fut M. de Plouvarais qui accapara l’officier et profita de ce que sa vieille cousine n’écoutait pas pour questionner l’hôte du château. Avec beaucoup de mesure et de tact, Pierre renseigna de son mieux le pauvre homme qui en était toujours resté à la mort de Louis XVI et qui, moins héroïque que mademoiselle Charlotte, ne semblait pas aussi inébranlable qu’elle dans sa résolution de bouder le soleil jusqu’au retour d’un roi. Cette causerie, à laquelle M. Fridolin prit part, tandis qu’autour du métier où brodait Claude, mademoiselle Charlotte de Chanteraine et mademoiselle de Plouvarais discutaient les mérites d’un motif de dentelle, fut très courtoise. Les deux emmurés y trouvaient, à dire vrai, infiniment de plaisir.

— Le hasard nous a envoyé un hôte fort présentable, déclara plus tard le cousin de Plouvarais. Son langage est celui d’un honnête homme et ses manières ne laissent rien à désirer… Je ne dirai point qu’il ait la grâce fine de nos gentilshommes d’autrefois, mais ses allures sont empreintes de je ne sais quelle élégance mâle dont un Montmorency s’arrangerait tout aussi bien qu’un petit colonel de la République.

Mademoiselle Charlotte haussa les épaules en répliquant :

— Taisez-vous, chevalier !

Puis elle ajouta, radoucie :

— Il est certain que pour un sans-culotte, ce monsieur n’a pas trop mauvaise façon.

— Mais avez-vous remarqué la forme de sa main brune ? s’écria mademoiselle Marie-Rose de Plouvarais. Ces mains-là n’ont certes jamais labouré et s’accommoderaient fort bien d’une manchette de dentelles.

M. Fridolin renchérit encore :

— J’admire, remarqua-t-il, que la vie des camps n’ait point dégoûté des belles-lettres ce émule de Mars, et qu’il ait pu me citer des vers d’Homère… en grec !… J’aimerais bien savoir ce que ses yeux me rappellent !

Cependant, Pierre Fargeot causait à son tour, près du métier à broder. A sa prière, la partie de tric-trac avait repris de plus belle, la romance vieillotte s’envolait de nouveau des profondeurs de l’épinette et les lunettes d’or de M. Fridolin continuaient leur lecture patiente.

Claude avait interrogé l’officier sur sa vie de soldat, sur ses dernières campagnes, sur sa famille aussi et, dévoré par une sorte de remords — car il lui semblait avoir fait preuve d’une ingratitude noire en admettant, ne fût-ce qu’un moment, la réalité de la faute dont s’était accusé Antonin Fargeot mourant — Pierre se complut à parler de son père, à en parler longuement, avec amour et vénération. Cet hommage rendu au maître d’école, cette réparation tacite, lui était douce, apaisait son cœur.

Claude écoutait, attentive, sympathique à ce qui lui était dit.

— … Et maintenant, vous êtes tout seul, vous n’avez plus au monde que votre vieille tante ? Oh ! c’est triste ! Il est vrai qu’un soldat est accoutumé à vivre loin des siens. Mais il me semble à moi que, plus que personne, un soldat doit avoir besoin de penser à quelqu’un d’aimé, de sentir que quelqu’un d’aimé pense à lui… Peut-être d’ailleurs… peut-être avez-vous une fiancée ?

Ces mots étaient dits très timidement.

Pierre répondit :

— Non, mademoiselle… Quand ma pauvre tante Manon, qui est bien vieille, aura rejoint mon père, mort bien jeune encore, personne ne pensera plus à moi…

Il vint aux lèvres de mademoiselle de Chanteraine une phrase qui lui parut à elle-même si folle qu’elle en fut étonnée, un peu honteuse et se garda de la prononcer. Alors, il y eut entre les deux jeunes gens un moment de silence et quelque chose d’indéfinissable, de presque insoupçonné qui ressemblait à de la gêne, puis Claude reprit :

— Nous avons eu, vous et moi, monsieur, ce malheur commun de ne pas connaître notre mère, mais un grand bonheur vous a été donné qui m’a manqué complètement : Vous avez été élevé par votre père. Moi, je n’ai pu garder aucun souvenir de mes parents. Mon père est mort des suites d’une chute de cheval avant que je vinsse au monde et deux mois après, ma naissance coûta la vie à ma mère.

— Pauvre enfant ! murmura malgré lui l’officier, que de douleurs déjà en votre vie !

— C’est vrai, oh ! oui, c’est vrai ! s’écria la jeune fille. Mais il y a eu dans cette vie un moment précis où j’ai senti que j’apprenais la douleur : c’est quand j’ai perdu mon grand-père… J’avais à peine onze ans. Mais nous avions vécu étroitement rapprochés et nous nous aimions beaucoup, et nous nous comprenions… si différents que fussent nos âges ! Une terrible fatalité semblait s’être acharnée contre sa famille. Fils, brus, petits-fils, il avait tout perdu. J’étais le seul être qui lui restât de deux générations… et je crois qu’il avait reporté sur moi toute la tendresse qu’il ne pouvait plus donner aux disparus… Voulez-vous voir son portrait ?

IX
LES PORTRAITS

Sur une affirmation reconnaissante de Pierre, mademoiselle de Chanteraine prit la lampe dont la lueur éclairait son travail et, suivie du jeune homme, entra dans la pièce voisine. Avant qu’elle eût atteint l’image cherchée, l’officier s’arrêta.

— N’est-ce pas le portrait de votre père, mademoiselle ? demanda-t-il en désignant le portrait d’homme qui faisait face à celui de la jeune femme aux bijoux.

— Non, répondit Claude, c’est le portrait de mon oncle, le marquis de Chanteraine. Sur ma demande, les portraits du comte et de la comtesse de Chanteraine, mes parents, ont été transportés dans la pièce où je me trouvais, quand votre présence m’a si fort effrayée. C’est là que je passe la plus grande partie de mon temps. Mon oncle et mon père se ressemblaient beaucoup, blonds l’un et l’autre, comme presque tous les Chanteraine et comme moi-même.

Puis, mademoiselle de Chanteraine se dirigea vers le panneau opposé et éleva un peu la lampe afin que le portrait qui y était suspendu fût mieux éclairé : c’était celui de la jeune femme aux colliers de perles et d’or.

— Voici, dit-elle, ma tante, Irène de Champierre, marquise de Chanteraine. J’avais seulement quelques mois de vie, quand elle est morte, mais mon grand-père, qui l’avait chérie, m’a beaucoup parlé d’elle et, sans l’avoir connue, je l’ai aimée, par le souvenir…

— Lorsque je suis entré pour la première fois dans cette chambre, j’ai longtemps contemplé ce beau visage, avoua Pierre. J’aurais aimé avoir une sœur ou une mère qui ressemblât à ce portrait de femme.

— Si Dieu l’avait bien voulu, la marquise de Chanteraine eût été ma seconde mère à moi, reprit tristement la jeune fille, car son désir était que je devinsse un jour la femme de son fils. Quelquefois, sous les yeux de mon grand-père qui souriait à cet avenir lointain, elle nous réunissait dans ses bras, mon cousin Gérard et moi et, rapprochant pour les baiser, nos têtes enfantines, elle nous appelait « ses chers petits promis… » « C’est le prince Brunet et la princesse Blondine », disait mon grand-père qui m’a depuis conté ces choses… Et ma tante Irène, heureuse et gaie, lui promettait de remplacer auprès de moi, dès ce moment, la mère que je n’avais plus… Hélas ! il était écrit que je n’aurais point de mère, car, peu de temps après, ma tante Irène est morte… vous savez de quelle horrible mort !…

— Quel âge avait-elle, alors ? demanda le jeune homme avec intérêt.

— Vingt-cinq ans. On ne pouvait la connaître sans l’aimer. Voyez ces yeux. Ils reflètent une âme charmante… et l’on devine que cette âme fut à la fois forte, loyale et tendre. Il me semble qu’un être dont la conscience serait tourmentée ne soutiendrait pas sans trouble le regard de ces yeux-là ! Moi, je le cherche, comme un réconfort, jusque sur cette toile peinte. Il me donne du courage, il me rend meilleure et plus confiante… Je n’ai jamais vu à personne, un regard semblable à ce regard…

En parlant, Claude s’était tournée vers Fargeot dont le visage apparut en pleine lumière… Brusquement, elle s’interrompit et s’éloignant du portrait de la marquise Irène de Chanteraine, elle en désigna un autre à l’officier.

— Mon grand-père, dit-elle.

— Je l’avais deviné, fit doucement le jeune homme. Cette figure vénérable, cette bouche fine, très légèrement ironique, ces yeux de chercheur ou de poète avaient, eux aussi, retenu mon admiration.

— Des yeux de chercheur… répéta Claude, oui, c’est bien cela… des yeux qui, sans cesse, scrutaient l’avenir ou le passé et ne semblaient se fixer sur le présent que rarement, par hasard… Monsieur Pierre Fargeot, avant votre venue ici, on vous avait parlé du château de Chanteraine ? Que vous en avait-on dit ?

Et posant, sur une console, la petite lampe d’argent, elle regarda Pierre. Son visage paraissait anxieux.

— C’est aujourd’hui même, à l’auberge des Audrettes où j’ai dîné, que j’ai entendu pour la première fois le nom de Chanteraine, mademoiselle, répondit le jeune homme. L’aubergiste, qui l’avait prononcé tout à fait accidentellement, en m’indiquant le chemin que je devais prendre pour gagner le village le plus proche, s’est alors plu, par amour du bavardage, je crois, à me raconter la vente du château et à commenter, avec une dédaigneuse et très amusante pitié d’esprit fort, la belle action des habitants de Mons-en-Bray.

— Nos chers, nos braves paysans ! s’écria Claude. Si vous saviez, monsieur, quelle émotion a été la nôtre, quand nous avons appris qu’ils achetaient Chanteraine pour nous le garder ! Je ne puis penser à ce dévouement, à cette fidélité admirable, sans qu’une reconnaissance passionnée me gonfle le cœur, sans que des larmes me montent aux yeux !… Et depuis tant d’années ces vaillants attendent comme nous-mêmes, rien n’ébranle leur foi ! Ah ! ne pensez-vous pas, monsieur, qu’une telle foi doit accomplir des miracles ?

— C’est bien un miracle, en effet, que demandent ces humbles croyants, mademoiselle, fit Pierre, car ils refusent, paraît-il, d’admettre que la race des Chanteraine se soit éteinte avec le duc, votre grand-père. Et leur fervent espoir de revoir, un jour, un duc de Chanteraine au château, repose sur les prédictions d’une ancienne légende.

— La légende de la Chanteraine ?… On vous a conté cela aussi, monsieur ! Ne riez pas trop des âmes ingénues qui se laissent bercer par les vieilles chansons, par les vieilles légendes au charme consolant ! dit Claude.

Puis rougissant légèrement, elle ajouta avec la même anxiété un peu timide :

— Mais, de mon grand-père, que vous a-t-on dit, monsieur ?

Fargeot hésitait, rassemblant ses souvenirs. Mademoiselle de Chanteraine reprit :

— Si je vous ai posé cette question, monsieur, c’est parce que je crains… qu’on ne vous ait donné de l’homme admirable qui fut mon grand-père, une idée très fausse, qu’on ne vous l’ait représenté sous les traits d’une sorte d’illuminé… de visionnaire.

Pierre voulut protester, mais elle le prévint :

— Oh ! je sais, dit-elle, que bien des gens l’ont considéré comme tel. Il a été très peu et très mal compris… et des personnes même qui lui tenaient de près… Comme il s’est montré cependant plus clairvoyant que ces prétendus raisonneurs ! Comme il leur a prédit justement ce qui devait advenir de la monarchie qu’on jugeait inviolable, de la société qui semblait reposer sur des bases si solides ! Constatant les fautes, les abus qu’on commettait en haut, pressentant le long travail qui s’accomplissait en bas, il a vu venir la catastrophe à laquelle nul ne voulait croire et, pendant les dernières années de sa vie, sa plus grande préoccupation a été d’assurer la sauvegarde des siens… C’est ainsi qu’aidé de son fidèle Quentin, il en est arrivé à retrouver le secret de la demeure souterraine où nous avons pu vivre pendant si longtemps… Il avait encore d’autres idées, d’autres projets qui paraissaient étranges, des croyances qu’on jugeait folles… Les hommes sont toujours prêts à qualifier d’étranges ou de folles les choses qu’ils ne comprennent pas ! Dans son entourage, on l’écoutait avec respect, mais il devinait sous le respect même, je ne sais quel sourire de doute, sinon de raillerie… Aussi, bien que je ne fusse qu’une petite fille, était-ce à moi que, les derniers temps, il se confiait le plus souvent. Peut-être fallait-il, précisément, pour le comprendre, être l’enfant un peu chimérique et très ignorante du monde que j’étais… que je suis encore, en dépit de mes vingt-trois ans !… Cette intimité dura jusqu’au jour suprême… Depuis, ma tante Charlotte et mes cousins de Plouvarais ont pu avouer, à défaut d’autres témoins, absents ou morts, que le duc de Chanteraine avait parlé, au moins sur un point essentiel, comme un sage et non comme un rêveur.

X
LES RUINES EN FLEURS

Claude avait paru n’entendre qu’à peine la réponse pleine de respect et de sympathie que Pierre venait de donner à ce plaidoyer filial.

Un moment, un long moment, elle se tut, fixant le vide, puis elle regarda le jeune homme et doucement :

— Oubliez, monsieur, dit-elle, ma question de tout à l’heure, comme je l’ai oubliée moi-même, en vous parlant de mon grand-père… Je ne désirais qu’une chose, me donner l’occasion de vous le faire connaître un peu… Que m’importe, après tout, le bien ou le mal que peuvent penser de lui ceux qui ne le connaissaient pas !… Moi, j’ai gardé dans mon cœur toutes les choses qu’il m’a dites… celles qu’il n’a dites qu’à moi surtout… puis les promesses qu’il m’a demandées… pour mon bien. J’ai confiance en lui, maintenant encore, maintenant qu’il n’est plus… Je crois qu’il me conduit, me dirige, m’inspire… Oh ! je voudrais, je…

La jeune fille s’arrêta, la voix altérée par une angoisse soudaine :

Avec une grande douceur, Pierre répéta :

— Vous voudriez ?…

— Je voudrais que rien n’ébranlât jamais cette confiance, cette foi, que rien ne m’enlevât jamais la joie et la paix que je trouve à me sentir ainsi guidée… La vie me paraît si triste… ou si effrayante, parfois !

— Mais, ne pensez-vous pas, reprit Pierre avec la même douceur émue et presque fraternelle, ne pensez-vous pas que, dans les circonstances présentes, le grand-père dont vous chérissez la mémoire vous eût lui-même conseillé de renoncer à cette vie de ténèbres, à cette retraite si pénible et, permettez-moi d’ajouter, si vaine ?… Je vous jure encore une fois que je pourrais me porter garant, en l’état actuel des choses, de votre sûreté et de celle de votre famille.

— Eh ! mon Dieu, qu’irions-nous faire dans ce monde nouveau ? répondit Claude avec un sourire mélancolique. Je suis certaine, pour ma part, que mes idées, mon langage, mes manières… et jusqu’à ma figure, y paraîtraient absurdes et démodés… comme les habits que voilà !

— Dans ce monde nouveau qui n’est qu’un monde renouvelé, mademoiselle, on ferait fête à votre jeunesse, à votre beauté et vous ne trouveriez partout où vous daigneriez passer qu’admiration et respect… Ne croyez pas, d’ailleurs, que l’aristocratie française ait émigré toute… Paris, pour ne parler que de la première de nos villes, compte encore bon nombre de salons intransigeants où vous seriez sûre de ne rencontrer que des hommes et des femmes de votre caste, de votre monde, de votre éducation… Et comment admettre que, vivant encore, le duc de Chanteraine, l’aïeul qui vous aimait si tendrement, eût consenti à vous tenir éloignée de tous les plaisirs, de tous les espoirs de votre âge, qu’il vous eût condamnée à l’éternel isolement ? comment ne pas supposer qu’il eût avant tout souhaité de vous voir unie à un homme digne de vous et capable d’être à son tour votre guide dans cette vie dont vous avez peur ?

Claude secoua la tête,

— Il est probable que je ne me marierai pas… même si je revois le monde, fit-elle gravement.

Et comme Pierre n’osait interroger :

— Je suis fiancée, dit-elle, et je ne reverrai sans doute jamais celui à qui je garde et garderai toujours ma foi.

Puis elle ajouta presque bas et comme malgré elle :

— Il me semblait que lui seul saurait trouver le chemin de ma solitude… il me semblait que le vieux château, fermé et endormi, ne s’ouvrirait, ne s’éveillerait que pour lui seul…

Fargeot sentit descendre au fond de son cœur une tristesse mortelle.

— Que Dieu vous rende, dit-il, l’homme que vous daignez aimer !

Il y eut un silence un peu long que l’officier fut le premier à rompre.

— Voici le jour, remarqua-t-il, voyant qu’un pâle rayon filtrait au travers des rideaux de brocart. Il faut que je me remette en route…

— Le jour ! répéta Claude, le jour, l’aube, le soleil ! Ah ! les jolis mots… les jolies choses !… Vous ne pouvez comprendre quelle jouissance j’éprouve à voir le jour !

— Le voyez-vous quelquefois ?

— Bien rarement. Ma tante, qui craint toujours que notre présence au château ne soit connue, m’interdit toute imprudence.

Pierre ouvrit avec précaution la porte qui lui avait permis de pénétrer dans la salle aux portraits.

— Voulez-vous voir le soleil, ce matin ? dit-il. Je sais à quelques pas d’ici un vieux balcon dont l’orientation nous promet un beau spectacle… et vous n’avez à redouter aucune surprise… tout dort encore dans le bois.

Mademoiselle de Chanteraine hésita, puis, tentée, elle eut un petit geste d’insouciance gaie et suivit le jeune homme.

Ils n’eurent, en effet, que deux chambres à traverser pour gagner le vieux balcon de pierre ajourée que Pierre avait remarqué la veille en passant.

Là, les ruines du château, les arbres du parc, le ciel leur apparurent divinement glorifiés, sous les lueurs roses du matin. Après la pluie de la veille, le soleil s’était levé superbe, triomphant. Pourtant, un souffle encore frais agitait le lierre qui enguirlandait l’ogive de la fenêtre et traînait dans l’air des parfums de terre humide et de plantes ravivées… Des oiseaux chantaient éperdus de joie…

— Oh ! quelle douceur, quelle beauté dans les choses de Dieu ! murmura mademoiselle de Chanteraine.

Appuyée au mur, ses blonds cheveux poudrés touchant les feuilles sombres du lierre qui semblaient vouloir se mêler à eux pour les couronner, ses yeux bleus s’emplissant des douceurs lumineuses de l’aurore, elle regardait, elle écoutait, elle respirait avec délice, elle s’enivrait de la vie saine et libre des êtres et des choses de la campagne. Pierre, lui, ne voyait que Claude, n’entendait que le léger souffle de ses lèvres émues, ne respirait que le parfum de ses cheveux et de ses dentelles, ne se grisait que de son charme fin de fleur vivante…

Et ils se taisaient, pris par l’enchantement de l’heure, beaux tous deux, lui en sa force, elle en sa grâce, jeunes tous deux et pleins de vie, au milieu de ces ruines qu’escaladaient gaiement et follement autour d’eux, comme eux jeunes et belles, les lianes fleuries, les plantes fées qui avaient gardé si longtemps le sommeil de la princesse…

Puis, dans le silence, Pierre murmura :

— Je n’appartiens ni à ce monde dont je vous parlais et qui est le vôtre ni à aucun autre monde, je ne suis qu’un soldat sans grande éducation… toute habileté de mots m’est étrangère, toute connaissance des usages de la société me fait défaut… Voulez-vous, néanmoins, me permettre, mademoiselle, de vous demander une faveur, une inappréciable grâce, et me laisser espérer que vous m’excuserez, que vous ne vous montrerez ni fâchée, ni surtout… blessée, si je demande trop ou si je demande mal ?

Claude regarda Pierre, ne sachant que répondre, mais il attendait, l’air anxieux. Alors elle dit :

— Parlez, monsieur. Je suis sûre que vous seriez très désolé de m’offenser en quelque façon…

Rien n’était plus vrai. D’où lui venait cette étrange confiance, elle n’eût pu le dire, mais elle croyait en Pierre Fargeot, elle le devinait bon et droit, elle était certaine que jamais une parole déloyale n’avait passé entre ses lèvres, que jamais une action mauvaise n’avait souillé sa vie.

Dans ce vieux château qu’habitaient des têtes folles et où pourtant elle était seule à avoir encore les cheveux blonds et l’âme en fleur, il lui semblait que personne n’était assez jeune pour la comprendre, assez sage pour la guider, assez fort pour la protéger… Et, tout instinctivement, sa jeunesse allait à cette jeunesse, sa faiblesse craintive à cette force intelligente… Elle avait trouvé de la joie à parler et à se sentir écoutée. Il lui avait paru très naturel que Pierre s’intéressât aux êtres qu’elle avait aimés, très naturel encore qu’il lui offrît, pour elle et ses amis, l’appui de son crédit auprès du maître actuel de la France. Elle n’avait pas douté un instant de sa parole, lorsqu’il avait promis de garder le secret de Chanteraine et, maintenant qu’il priait à son tour, implorant merci à l’avance, pour une demande encore inexprimée, elle disait : « Parlez »… bien persuadée, en vérité, que cet ennemi de l’ancien régime, que cet officier de la République, ne lui infligerait jamais volontairement ni offense ni peine.

Cependant, Fargeot, ainsi encouragé, parlait :

— Il y a quelque temps déjà, mon père m’a donné un anneau d’or… Ce bijou, orné à la surface et intérieurement de signes étranges, de ciselures bizarres et gracieuses, l’avait frappé jadis par son originalité ; il l’avait alors acheté pour ma mère… « Prends cette petite bague, me dit-il, elle me fait songer à quelque mystérieux talisman de conte ou de légende. Un jour tu l’offriras à ta fiancée… elle lui portera bonheur »… Je ne me marierai sans doute jamais, mademoiselle, mais je tiens à cette bague, je serais… très malheureux qu’elle pût tomber en des mains indignes… et la guerre a des risques. Voulez-vous me la garder ?

Claude fit un mouvement vague d’impuissance ou de refus.

— Oh ! ne me dites pas non, supplia Pierre. Songez que cet anneau n’a, somme toute, d’autre valeur que celle que j’y attache… Si je survis, peut-être vous le redemanderai-je un jour ; si je meurs… eh bien, si je meurs, il vous restera et, comme vous ne voudriez pas l’accepter, même venant d’un mort, vous le passerez dans un ruban rose, comme celui de votre robe, et vous l’attacherez au cou de quelque statue de sainte… devant laquelle vous direz, n’est-ce pas, de temps à autre, une prière pour le pauvre officier républicain… Voulez-vous ?…

Claude avait baissé la tête.

— Je veux bien… murmura-t-elle.

— … Et ce me serait, en attendant, chose si douce, continua l’officier, de penser que mon humble anneau est peut-être touché quelquefois par vos doigts de châtelaine… Il n’était point certes destiné à de telles mains ! Souvent, cependant, il me semble qu’il est un peu fée et m’aurait averti de ma faute, en s’élargissant démesurément ou en se rétrécissant, jusqu’à n’être plus mettable, si j’avais voulu le passer au doigt d’une femme qui ne fût point la toute charmante et la toute pure que je voyais en rêve… Le voici.

Et ouvrant un étroit et très simple étui de bois, le colonel Fargeot en tira une bague d’or qu’il tendit à mademoiselle de Chanteraine.

La jeune fille attendait, souriante, un peu embarrassée, un peu émue peut-être ; mais, quand elle eut pris la bague de Pierre Fargeot, tout son visage blêmit et ses yeux agrandis soudain exprimèrent une angoisse éperdue.

— Cette bague, s’écria-t-elle… où votre père l’avait-il achetée ?… de qui ?… Parlez vite… il me semble que je deviens folle !

Mais Pierre effaré n’eut pas le temps de répondre. Une voix appelait Claude avec insistance. C’était celle de M. de Plouvarais.

— Je viens, cria mademoiselle de Chanteraine.

— Il nous faut rentrer, monsieur, fit-elle précipitamment, s’adressant cette fois à Pierre.

Elle parut hésiter un moment. Comme elle avait atteint le seuil de la porte-fenêtre, elle se tourna vers l’officier :

— Pas un mot de tout ceci, je vous en prie, dit-elle.

Puis elle entra dans le château et Pierre, en proie à la plus écrasante surprise, la suivit.