DEUXIÈME PARTIE

I
LES BAGUES CISELÉES

Fargeot avait à peine regagné le salon de l’épinette que mademoiselle Charlotte l’avait déjà très gracieusement prié de prendre part au dîner qui était servi.

— En été, — expliqua la vieille demoiselle, comme on passait dans une salle à manger assez délabrée, — notre premier repas, que nous appelons le déjeuner, est fixé à onze heures du soir, et le second, que nous appelons le dîner, à cinq heures du matin… C’est une habitude que…

Mais elle ne put achever sa phrase, brusquement interrompue par un bruit formidable de vaisselle cassée.

Un vieux domestique, vêtu d’une livrée bleue dont les galons d’argent ne brillaient plus guère, venait de laisser tomber une pile d’assiettes.

— Eh ! mon pauvre Quentin, quel transport te prend ? s’écria M. de Plouvarais, tandis que le vieillard, tout tremblant de sa mésaventure, s’accroupissait pour ramasser les débris de la catastrophe.

— Je suis sûre que c’est la vue de M. Fargeot qui a troublé Quentin, fit mademoiselle Charlotte, appuyant involontairement sur le nom plébéien du colonel. Je lui avais pourtant bien annoncé la présence d’un convive… mais il y avait si longtemps qu’un étranger n’avait franchi le seuil du château que sa vieille cervelle s’est trouvée bouleversée comme ses vieilles habitudes, par un tel événement ! Pas vrai, Quentin ?

— Que madame me pardonne cette maladresse, répondit Quentin dont les yeux se fixaient en effet sur le visage de Pierre. Madame a raison… J’avais oublié la venue de… d’un étranger au château… j’ai été saisi…

Pendant le dîner, qui se composait des mets les plus rustiques, servis dans l’antique argenterie des Chanteraine, le colonel Fargeot ne se signala guère par son appétit, mais il ne put se dispenser de prendre part à la conversation et acheva, sans y avoir d’ailleurs le mérite de l’intention, la conquête de mademoiselle Charlotte. Celle-ci marchait de surprise en surprise, ne s’étant jamais figuré, jusqu’à présent, les partisans de la Révolution, autrement que revêtus de la carmagnole et coiffés du bonnet rouge.

— Ce petit officier est des plus aimables, déclara-t-elle à Fridolin tandis que Pierre s’entretenait avec mademoiselle Marie-Rose. J’en suis à me demander, s’il n’est pas après tout des nôtres et si ce nom roturier ne cache pas la honte d’un renégat…

— Ou je me trompe fort, répliqua Fridolin, ou le colonel Fargeot est de ces hommes qui, loin de rougir de leurs hérésies, s’en feraient plutôt gloire et aimeraient mieux mourir que de renier leur nom… Quoi qu’il en soit, je ne puis, madame, que partager votre opinion sur les façons de ce jeune homme… C’est un cavalier accompli. Mais qui donc, ses yeux, son regard, me rappellent-ils ?

— De beaux yeux, mon cher Fridolin ! Voilà, par ma vertu, un gaillard qui ne doit pas rencontrer trop de cruelles… dans son monde, s’entend !… A quoi pensez-vous, magister ?

— J’ai trouvé, madame, s’écria le précepteur. Le colonel Fargeot ressemble à feu madame la marquise de Chanteraine…

A ces mots, la vieille demoiselle éclata de rire.

— Quelle sottise, Fridolin ! fit-elle en haussant les épaules. Comment voudriez-vous qu’un officier républicain… un manant, somme toute, mon cher !… ressemblât à ma nièce de Chanteraine ?

A ce moment, six heures sonnèrent.

— Six heures ! C’est l’instant de la retraite, pour nous autres oiseaux de nuit, soupira mademoiselle Charlotte.

Puis, comme tous les assistants se levaient, dociles, à cet avertissement, elle s’arma de son plus bienveillant sourire, et se tourna vers Pierre :

— Pour vous, qui n’êtes point brouillé avec le soleil, monsieur, dit-elle, voilà une nuit peu réconfortante !… et je me fais quelque reproche, lorsque je songe que vous étiez venu à Chanteraine avec l’intention d’y dormir. Je ne pourrais, hélas ! vous offrir asile dans notre maison de taupes dont l’exiguïté n’est guère hospitalière ; mais, s’il vous plaisait de prendre deux ou trois heures de repos dans ces pièces où vous aviez cherché un abri, nous vous en serions fort obligés.

Après s’être confondu en remerciements et avoir exprimé à mademoiselle de Chanteraine la reconnaissance que lui inspirait un accueil aussi cordial, Fargeot s’apprêtait à décliner l’aimable proposition qui lui était faite ; mais il lui sembla que les yeux de Claude se fixaient sur lui avec insistance, puis que, d’un très léger mouvement des lèvres, la jeune fille lui disait : « Restez »… Et il obéit à cet ordre muet.

Quelques minutes plus tard, des bonsoirs, des adieux ayant été échangés, il se retrouva seul, assis dans la vaste bergère où il avait reposé pendant les premières heures de la nuit.

De temps à autre, il fermait les yeux ; une grande fatigue l’accablait, mais c’était une fatigue énervée que fuyait le sommeil.

Comment eût-il pu dormir, alors que tant d’impressions, d’émotions nouvelles étaient venues se joindre au chagrin tout récent, aux doutes angoissés, qui avaient bouleversé sa vie et qui déjà maintenaient son cerveau dans un état de trouble si douloureux, au moment où il avait passé le seuil désolé du château ?

Cependant, une pensée dominait toutes les autres dans ce pauvre cerveau enfiévré.

Le violent émoi dont Claude de Chanteraine avait été saisie devant la bague d’Antonin Fargeot devait avoir eu pour cause la ressemblance de cette bague avec un bijou du même genre, perdu ou donné, dans des circonstances particulières, par un membre de la famille de Chanteraine ; si la jeune fille avait souhaité que le départ de Pierre fût différé de quelques heures, c’était parce qu’elle espérait obtenir du voyageur certains détails sur les faits qui avaient pu produire cette étrange coïncidence. En ce cas, Pierre allait la revoir, elle allait reparaître, seule éveillée, dans le château endormi…

Mais, n’était-ce pas le mirage d’une imagination surexcitée, ce mot : « Restez », que deux yeux éperdus par l’horreur de l’adieu avaient cru deviner sur les lèvres tremblantes de Claude ?

Claude viendrait-elle ? Claude allait-elle venir ? Pierre reverrait-il encore l’adorable apparition de cette nuit enchantée, la Belle au bois qu’il avait doucement réveillée et dont le sourire lui avait pénétré le cœur d’une ardeur délicieuse et toute nouvelle ?

Claude viendrait-elle ? Là était la question vitale, le problème, entre tous, absorbant !

Et l’homme qui attendait si fiévreusement, dans un vieux château de légende, la venue d’une jolie enfant en robe de portrait, s’étonnait de ne pas se sentir plus différent de celui qui, quelques heures auparavant, avait demandé le chemin de Mons-en-Bray à l’aubergiste des Audrettes et avait entendu, presque distraitement, prononcer pour la première fois le nom de Claude de Chanteraine.

Un temps s’était-il écoulé où le cœur de Pierre ne soupçonnait pas l’existence de cette créature exquise, où ses yeux n’avaient pas encore rencontré les yeux purs de la princesse du conte, où son oreille n’avait pas encore retenu le timbre doux et argentin d’une voix qui disait : « Je rêvais de vous… »

Pierre aimait, Pierre adorait mademoiselle Claude de Chanteraine et il lui semblait, en ces quelques heures, avoir vécu toute une éternité de tendresse.

Quoi de plus fou pourtant et de plus triste que cet amour de féerie qui resterait sans lendemain !

Claude aimait ailleurs, Claude était fiancée… puis, alors même que son cœur de jeune fille n’eût pas encore parlé, ne se fût pas encore promis, quel miracle eût pu rapprocher deux êtres que tout séparait, la fille des ducs de Chanteraine, la patricienne qui attendait dans un sépulcre que la France couronnât un roi, et Pierre Fargeot, le plébéien, le soldat dévoué à la République ?… Oui, certes, de cet amour né si vite, le colonel Fargeot n’avait rien à espérer.

Il n’espérait rien… Mais, à la minute précise où il était encore plongé dans les délices de son rêve trop court, que lui importait l’avenir ?

N’allait-il pas revoir Claude ?

Elle viendrait ! Il en était sûr, maintenant ! Elle viendrait… seule, sans doute ; elle viendrait avec sa bravoure ingénue…

Le bruissement très léger d’une robe de soie fit tressaillir l’officier.

Mademoiselle Claude de Chanteraine était là. Sous la lueur du jour qui pénétrait à travers les rideaux tirés, Pierre la voyait soudain, grave, très pâle, l’air résolu pourtant.

Il s’était levé, attendant une parole. Il n’attendit pas longtemps.

— Tout à l’heure, monsieur, fit la jeune fille d’une voix ferme, vous alliez partir, et, à l’insu de mes parents, je vous ai prié de rester ; maintenant me voici près de vous et personne ne sait à Chanteraine que je vous ai rejoint… Cette prière que je vous ai adressée a dû vous étonner beaucoup ; ma présence ici doit vous surprendre plus encore… Il fallait, en vérité, pour qu’une fille comme moi se résolût à une telle démarche que des intérêts singulièrement graves se trouvassent en cause… Mais vous l’aurez compris, car vous êtes un galant homme… Et vous aurez compris aussi, j’espère, combien est grande la preuve d’estime que je vous donne en ce moment.

— L’idée ne m’est pas venue, mademoiselle, répondit Pierre, de porter un jugement, quel qu’il fût, sur l’avertissement que j’ai reçu de vous… J’ai pensé seulement que vous alliez peut-être me donner l’occasion de vous servir… et j’en ai été très heureux.

Le visage de Claude, si sérieux, presque triste l’instant d’avant, exprimait maintenant la confiance douce, presque enfantine que Fargeot y avait vue déjà.

— Il faut, il faut que je vous parle, monsieur, reprit la jeune fille… Oh ! je ne sais que penser… je suis si troublée… Cette bague que vous vouliez laisser à ma garde… et que je vous ai rendue… montrez-la-moi encore, je vous prie… Et, rappelez bien vos souvenirs… C’est votre père qui vous l’a donnée ? il y a longtemps ?

— C’est mon père ; il y a environ neuf ans… Je fus alors frappé du travail délicat et bizarre qui faisait de cette simple bague un objet d’art fort curieux et m’empressai de demander à mon père où il avait acquis un bijou si singulier. « Chez un antiquaire de Paris, me répondit-il… Je destinais cet anneau, dont l’achat remonte loin, à ta mère qui est morte avant de l’avoir porté… ta femme le portera. » Voilà, mademoiselle, tout ce que je sais, et, sans doute, tout ce que mon père lui-même savait, du petit talisman d’or que je désirais vous confier. A son lit de mort, cependant, il m’en reparla pour me recommander encore de l’offrir, un jour, à ma fiancée…

— A votre fiancée… répéta vaguement mademoiselle de Chanteraine.

Puis elle se mit à regarder la bague attentivement. A l’intérieur, au milieu de signes étranges, une devise était gravée, en caractères gothiques : Prie et espère.

Pierre Fargeot, anxieux, troublé, inquiet même, sans définir très clairement la cause de son inquiétude, assistait en silence à ce long examen.

— Quand votre mère est-elle morte ? demanda la jeune fille.

— A la fin de l’année 1777. Je n’avais alors qu’un an et demi.

— C’était avant, murmura mademoiselle de Chanteraine.

Elle semblait se parler à elle-même, fixant toujours, comme fascinée par l’éclat du métal, l’étroit cercle ciselé.

— Cette bague vous rappelle quelque chose ? hasarda Pierre.

Claude leva les yeux et, tenant toujours la petite bague étrange :

— Quelque temps après ma naissance, dit-elle, sans répondre directement à la question de l’officier, mon grand-père fit exécuter, sur un dessin qu’il avait lui-même composé et dont les détails semblaient avoir été empruntés à quelque formulaire de magie, deux bagues d’or qui nous étaient destinées à mon cousin Gérard et à moi et que nous devions échanger, le jour de nos fiançailles… Ces deux bagues ne différaient entre elles que par la devise qui y était gravée. Au moment où l’orfèvre les lui livra, le duc de Chanteraine en remit une à ma tante Irène ; il me donna l’autre à moi beaucoup plus tard… Je n’ai jamais vu la première, celle que je devais recevoir de Gérard, et j’ignore la devise qu’elle porte… Quant à la seconde, à celle que j’aurais moi-même offerte à mon fiancé, elle est toujours en ma possession et recèle ces trois mots : Espère et agis… La voici.

II
LA LÉGENDE DE LA CHANTERAINE

Claude prit sur la console, où elle l’avait déposé lorsqu’elle était entrée, un coffret d’émail champlevé, en forme de châsse, l’ouvrit vivement et en tira une bague.

— La voici, répéta-t-elle, regardez-la…

Pierre faillit jeter un cri de surprise.

— Regardez, regardez bien… continua la jeune fille en s’animant sans pourtant élever la voix. Comparez… chaque signe… chaque détail… et ce que vous pourrez constater ainsi, ce n’est pas un rapport confus, une vague analogie… c’est l’identité la plus absolue !… Ah ! je suis sûre que maintenant, vous ne vous étonnez plus de l’émotion terrible qui m’a bouleversée tout à l’heure lorsque vous m’avez montré la bague que vous tenez de votre père…

— J’avais deviné ou tout au moins pressenti quel pouvait être le motif de cette émotion… mais l’identité des deux bagues, bien étrange sans doute, n’est peut-être pas inexplicable. N’oubliez pas, mademoiselle, que celle de ma mère fut achetée, non pas chez un orfèvre, mais chez un brocanteur. La marquise de Chanteraine n’avait-elle pas perdu l’anneau de fiançailles destiné à son fils ?

— Non, monsieur. Le précieux anneau avait été passé, par ma tante elle-même, dans une chaîne d’or que le petit Gérard portait au cou depuis sa naissance, avec une médaille à l’effigie de Saint-Michel, et qui ne le quitta jamais.

— Et le petit Gérard fut, n’est-ce pas, l’une des victimes du terrible incendie dont me parlait madame votre tante ?

— Qui peut savoir ? murmura la jeune fille.

— Mais, reprit Pierre surpris, eût-on jamais le moindre doute sur la mort de ce pauvre enfant ?

Mademoiselle de Chanteraine secoua la tête.

— Si vous adressiez une telle question à ma tante Charlotte ou à mes cousins de Plouvarais, monsieur, ils vous répondraient sans hésiter : « Non, il n’y a pas, il n’y a jamais eu le moindre doute sur cet affreux malheur… Gérard-Michel de Chanteraine est mort, comme son père, comme sa mère, il y a vingt-deux ans. » Cependant on a retrouvé — bien reconnaissables quoiqu’à demi calcinés et horriblement défigurés — les cadavres de mon oncle, de ma tante et de plusieurs domestiques ; on a retrouvé, parmi les décombres de l’escalier, la triste dépouille de la nourrice qui dormait auprès de Gérard et qui, très probablement, avait abandonné l’enfant pour fuir au plus vite… On n’a jamais retrouvé le corps de Gérard de Chanteraine.

— Oh ! je sais, reprit Claude sur un mouvement involontaire du jeune homme, je sais… Le corps d’un enfant de deux ans est bien frêle… il semble pourtant singulier qu’aucun vestige ne soit resté de ce pauvre petit être… ne fût-ce que le bijou qu’il portait au cou… Quoi qu’il en fût, le duc de Chanteraine, qui ne pouvait se résoudre à accepter l’idée d’un si complet, d’un si effroyable deuil, s’autorisa de ce fait pour espérer que Gérard avait été épargné, pour espérer même que, peut-être, un miracle rendrait à sa vieillesse désolée, la joie de contempler encore un fils de son sang… Et puis… Je vous disais, monsieur, qu’il ne fallait pas trop rire des gens qui croient aux légendes… Le merveilleux est si doux, si consolant à ceux qui sont très vieux… ou très jeunes !… Quand la mort eut fauché tous les êtres qui devaient perpétuer son nom, mon grand-père se rappela la légende de la Chanteraine… D’abord il n’en parla qu’avec une sombre mélancolie, puis il n’en parla plus… mais il s’en pénétra… Bientôt même, il la porta toujours en lui, comme une espérance secrète, cette croyance naïve que nos paysans se sont transmises à travers les siècles !… Oui bientôt, parce qu’il était très âgé peut-être et vivait beaucoup en dehors du réel, le duc de Chanteraine en vint à se persuader avec le plus humble de ses vassaux, que la race des Chanteraine n’était pas éteinte et que — comme la petite rivière un moment étouffée, par les rochers de la Cachette — elle reparaîtrait de nouveau, joyeuse et fière au soleil de Dieu ! Et il me faisait part de cet espoir étrange que j’accueillais à mon tour comme parole d’Évangile ! Dès que nous nous trouvions seuls, mon grand-père me prenait sur ses genoux et je lui demandais de me raconter les histoires de « quand le petit Gérard reviendrait ! »… C’étaient des histoires merveilleuses que je savais presque par cœur et dont je ne me lassais pas. Cependant, je n’en parlais à personne ; d’instinct, je craignais les railleries… Quand mon grand-père sentit venir la mort, il m’appela auprès de lui et me parla tout bas : « Tu l’attendras fidèlement, n’est-ce pas, ma petite, me dit-il de sa voix déjà lointaine, car il est ton fiancé… et il reviendra ! Il reviendra, ne perds pas patience, il reviendra !… je le sais… tu l’attendras… promets-moi… » Et je promis.

A ces mots, Pierre tressaillit ; une protestation passionnée lui échappa.

— Mais c’était une folie, vous ne pouviez ainsi sacrifier votre vie à une illusion…

Il avait oublié la bague et son énigme irritante. C’était l’histoire de Claude qu’il écoutait et Claude, à propos de cette bague qui la liait mystérieusement à une sorte de fantôme, s’abandonnait à la pente qui l’entraînait vers les confidences plus personnelles. Sous le voile des paroles qu’elle adressait à un inconnu dont elle se sentait comprise et respectée, elle essayait instinctivement de préciser pour elle même la tristesse confuse qui peu à peu l’avait envahie depuis quelques heures — effet présent, inéluctable peut-être quoique imprévu, d’un ensemble de causes lointaines. Elle semblait chercher ainsi un soulagement à son angoisse, alors qu’elle n’en trouvait pas, qu’elle savait bien, au fond, n’en trouver aucun, dans une expansion dont la douceur troublée l’énervait douloureusement et qui faisait peu à peu surgir de son cœur des regrets ou des appréhensions jusque-là insoupçonnés d’elle…

Cependant, après le reproche involontaire de Pierre, elle s’enfonça plus avant dans la voie pénible…

— J’étais trop jeune pour savoir ce que c’était que « sacrifier sa vie », continua-t-elle. La vie, qu’en savais-je ?… Et j’avais la foi ! Il me sembla — et rien ne pouvait détruire en moi cette idée — que bien vraiment, à la minute suprême, mon grand-père avait vu l’avenir. Lui mort, je ne cessai point d’attendre le « petit Gérard ». Les histoires que l’on ne me redisait plus, ma mémoire les retrouvait ou mon imagination les recréait… plus belles… C’est ainsi que j’ai grandi… A seize ans, à vingt ans, j’étais encore, j’étais toujours la petite fiancée qui attendait que son seigneur lui apportât le bel anneau d’or des promesses… De ce Gérard inconnu, mon rêve faisait un héros, un homme supérieur, à tous les autres hommes… Non, pas un instant, je n’ai douté de sa venue ! Je ne me demandais pas même comment il viendrait. Je savais que ce serait lui, lui seul qui m’arracherait au sépulcre où s’écoulait mon adolescence, ma jeunesse… Je savais que le vieux château s’ouvrirait un jour pour lui !… Si l’on m’avait interrogée sur mon avenir, j’aurais dit : « L’avenir ne m’inquiète point », et peut-être aurais-je ajouté, si j’avais voulu être franche : « J’épouserai mon cousin Gérard de Chanteraine, quand il reviendra. » Oui, je croyais alors que, d’un moment à l’autre, mon fiancé allait m’apparaître. En toute sincérité, en toute simplicité, j’aurais pu lui dire : « Je vous attendais »… Maintenant… je ne sais plus… Il me semble qu’en parlant de ces choses, je leur ai ôté de leur charme, il me semble que mes beaux espoirs se sont ternis, décolorés, comme les ailes des papillons qui se fanent dès qu’on les touche… Jadis, c’était moi qui allais les chercher dans le monde des illusions ; en vous les révélant — je ne sais pourquoi, en vérité — je les ai ramenés à celui des réalités… Et je juge mes rêves, ainsi que vous devez les juger vous-même, puérils… absurdes…

— Hélas ! le plus grand charme des rêves est précisément d’être absurdes, c’est-à-dire contraires au sens commun… Croyez-vous que je ne l’aie jamais constaté par moi-même ? fit Pierre doucement.

— Mais cette bague, cette bague… votre bague, monsieur Fargeot, elle est bien réelle, reprit la jeune fille avec une sorte d’effarement… Est-ce le bijou que la marquise de Chanteraine a reçu de mon grand-père ? Est-ce une autre bague, toute pareille ?… Le dessin confié à l’orfèvre peut, certes, avoir été reproduit plusieurs fois, bien qu’ordre eût été donné, alors, d’anéantir le modèle aussitôt après l’exécution des deux bagues… mais mon grand-père avait gravé lui-même les devises…

— … Et les deux devises que nous avons sous les yeux semblent se compléter, remarqua pensivement le colonel Fargeot. Espère et agis, dit la bague que devait porter Gérard de Chanteraine. Prie et espère eût pu dire la bague que Gérard eût donnée à sa fiancée. L’action, la lutte confiante pour lui ; la prière et la foi paisible pour elle… C’est comme un idéal de vie…

Claude demeura silencieuse pendant quelques minutes.

— Colonel Fargeot, fit-elle enfin, je crois, malgré moi, que ce bijou tombé entre vos mains par hasard, est bien celui qui appartint jadis à Gérard de Chanteraine… Il faut que nous soyons fixés, vous et moi, sur son authenticité… Les circonstances qui nous ont rapprochés, un peu en dehors de la vie positive, m’ont déjà conduite à vous révéler des choses que je pensais taire toujours… Cependant je ne vous ai pas tout dit… Sauf peut-être le dévoué Quentin qui ne m’a jamais permis de deviner quels secrets se cachent sous son front rigide, il ne se trouve plus au monde un être vivant qui sache ce que je veux que vous appreniez encore de moi aujourd’hui… N’est-ce pas que je puis avoir en vous cette grande confiance… cette confiance invraisemblable dont la spontanéité me troublerait et que je jugerais sans doute insensée moi-même, si, emportée par le courant de tant d’événements inattendus, affolants, j’avais le temps ou la force de réfléchir ?

Mademoiselle de Chanteraine parlait avec une grande douceur, mais cet accent de loyauté chaste laissait deviner une sorte de détresse.

— Oui, mademoiselle, je vous l’ai dit, je vous le répète, vous pouvez m’accorder, sans crainte, cette confiance dont je suis fier, — répondit Pierre Fargeot, la voix un peu altérée par l’émotion qui le prenait tout à coup à la gorge, — et vous pouvez me l’accorder, non pas seulement parce que je suis un homme d’honneur, mais aussi parce qu’un dévouement absolu vous est acquis en moi… Je vous jure de vous servir, de vous aider de tout mon pouvoir, de toutes mes forces comme de toute ma discrétion…

— Je ne vous demandais point de serment, reprit Claude avec la même douceur, mais je suis heureuse de voir que vous avez compris toute l’importance, toute la gravité de la question que je posais à votre conscience… Ce que je vais vous confier semble appartenir, comme le reste, au monde du roman…

En prononçant cette dernière phrase, mademoiselle de Chanteraine s’était dirigée vers l’une des portes.

— Voulez-vous me suivre, monsieur Fargeot ? ajouta-t-elle.

Et légère, silencieuse comme une ombre, sa jolie robe démodée frôlant les tapis clairs, elle gagna la galerie.

III
LES DEUX DEVISES

Ils traversèrent en quelques instants plusieurs pièces, puis un long couloir qui aboutissait à une porte que Claude ouvrit. Alors apparut, étroitement encadrée par les murs cintrés de la tourelle d’angle, la spirale d’un escalier de pierre.

— Venez, murmura la jeune fille.

Et, avant que Pierre eût pu lui offrir l’appui de sa main, elle s’était engagée sur les degrés, franchissant un premier tournant qui l’avait dérobée à la vue de son compagnon. Arrivée au bas de l’escalier, elle fut arrêtée dans sa marche agile par une nouvelle porte, et la serrure résista à l’effort nerveux de sa petite main de femme.

Cette fois, comme Claude acceptait l’intervention de Pierre, le jeune homme vit qu’elle était très pâle et qu’elle tremblait…

— Ne faites pas de bruit ! supplia-t-elle… Prenez du moins toutes les précautions possibles pour ne pas troubler ce silence… qui me semble plein de menaces…

Mais, déjà la porte récalcitrante avait cédé et le gémissement lamentable de ses gonds avait laissé dormir les échos de Chanteraine.

— N’ayez pas peur, je vous en prie… vous êtes en sûreté… je veille sur vous… dit Pierre, en s’effaçant pour livrer passage à la jeune fille.

— Nous voici au but, répondit-elle.

Et, précédant l’officier de quelques pas, elle alla relever les rideaux qui, dans le lieu encore à demi obscur où elle venait d’entrer, couvraient de leurs plis une assez vaste fenêtre.

Alors, à la lueur ensoleillée qu’atténuait à peine, en ce beau matin d’été, les persiennes closes au delà des vitres, Pierre vit qu’il se trouvait avec mademoiselle de Chanteraine, dans une pièce lambrissée de vieux chêne où deux vitrines, remplies d’armes de chasse, se faisaient vis-à-vis, perpendiculairement au mur extérieur.

Fermée, la porte de la tourelle s’encastrait très exactement, à droite de la fenêtre, dans un double panneau de chêne sculpté qui occupait, en pan coupé, toute la hauteur de la pièce et qui offrait, à partir de la cimaise, l’aspect d’un immense diptyque représentant deux scènes champêtres, la moisson, les vendanges… Au-dessus de la première de ces scènes se lisait, profondément incrustée, en lettres d’argent bruni, dans l’encadrement de chêne, cette vague sentence : « Moissonnera en joie qui a semé avec sagesse » ; au-dessus de la seconde, cette autre : « A bon vigneron, bonne vigne. »

A gauche de la fenêtre, le même pan coupé était simulé pour la symétrie de la décoration et orné également d’un panneau sculpté en forme de diptyque. Là, commentant, d’un côté, le sourire béat d’un vieillard entouré d’enfants, de l’autre, les danses joyeuses d’un groupe d’écoliers devant un bonhomme de neige, les lettres d’argent bruni disaient avec plus d’optimisme que d’élégance : Tout âge a ses privilèges. — Toute saison a ses plaisirs. »

Le mur qui regardait la fenêtre et contre lequel quelques sièges de cuir de Cordoue étaient rangés, portait une panoplie faite d’armes étrangères et d’armes anciennes.

— Nous voici au but, répéta Claude… C’est ici que je voulais vous conduire, c’est ici que nous allons savoir…

Elle s’interrompit et, regardant autour d’elle :

— Je n’étais pas revenue dans cette pièce depuis la mort de mon grand-père… dit-elle. Quentin seul y descend quelquefois… pas souvent…

Elle semblait épuisée.

Pierre avança l’une des chaises de cuir jusqu’à l’embrasure de la fenêtre où mademoiselle de Chanteraine s’était appuyée.

— Asseyez-vous, reposez-vous un peu, je vous en supplie… fit-il.

Elle obéit, remerciant d’un petit sourire vague.

Au dehors, dans les ruines fleuries, des oiseaux chantaient à tue-tête, souverains incontestés de ce domaine abandonné par les hommes.

— Je n’ai pas le loisir de me reposer longtemps, murmura la jeune fille. J’ai encore tant de choses à vous dire, à vous expliquer… Mais n’abusé-je pas de votre patience ?

— Non, mademoiselle.

— Il me faut continuer mon long récit…

— Je vous écoute, répondit Pierre, prenant en face de mademoiselle de Chanteraine la place qu’elle occupait auparavant, appuyée au montant de la fenêtre, une main sur l’espagnolette.

Un instant Claude fixa de ses yeux mélancoliques, quelque détail de la boiserie, puis elle dit :

— Vous savez, monsieur, par mes premières confidences que le duc de Chanteraine avait prévu de très loin les tristes et terribles événements qui troublèrent la fin du siècle passé et que, redoutant pour les siens les conséquences fatales d’un bouleversement social, il avait secrètement préparé le refuge… qui fut notre salut. Son admirable sollicitude ne s’était pas arrêtée là. Il vint un jour où — bien que de telles réformes se fussent accomplies insensiblement — le monde remarqua que le duc de Chanteraine avait réduit ses dépenses, simplifié considérablement son train de maison… Les uns l’accusèrent d’avarice, les autres attribuèrent à une mauvaise gestion ou à des prodigalités inavouées, la diminution d’une fortune qu’on avait connue très belle… On s’entretenait beaucoup de cette étrange et subite parcimonie qui, quelle qu’en fût la cause, allait s’accentuant et devait prendre encore de plus surprenantes proportions après la mort des enfants du duc de Chanteraine… Mais le vieux gentilhomme laissait dire. Et ainsi, lentement, en vue d’un avenir auquel il était seul à croire, il amassait un trésor… Cachés à tous les yeux, monnaies d’or et bijoux attendaient les mauvais jours ! Mon grand-père ne parlait de tout ceci à personne, si ce n’est, je crois, à Quentin qui l’aidait seul dans les travaux tout matériels qu’il avait entrepris et, peut-être, à ma tante Irène qu’il chérissait comme une fille et qui si Dieu ne l’avait frappée, eût été, j’imagine, l’exécutrice de sa volonté. Plus tard, beaucoup plus tard, il m’en parla à moi… Ce ne fut pas le jour où il me donna la bague, ce fut un autre jour, quelques mois seulement avant sa mort. « Je n’ai plus au monde, me dit-il, que Gérard et toi… et je veux que Gérard et toi, vous soyez riches… Gérard et toi, tu entends !… jamais lui sans toi, jamais toi sans lui ! Viens, mon enfant, et prépare-toi à bien graver dans ta mémoire ce que tu vas voir et entendre, car il faudra peut-être que tu te le rappelles longtemps ! »… Mon pauvre grand-père. Il doutait si peu de la venue de Gérard qu’il voulait m’interdire par tous les moyens en son pouvoir, de faire moi-même acte de doute, murmura la jeune fille, comme malgré elle.

L’officier secoua vaguement la tête, n’osant pas avouer que son admiration pour le duc de Chanteraine faisait place peu à peu à une rancune sourde.

Pierre était prêt à la haïr maintenant, la mémoire de ce visionnaire qui avait cruellement subordonné tout l’avenir, tout le bonheur, toute la liberté de sa petite-fille vivante à la réalisation impossible du rêve le plus absurde, au retour miraculeux, à la résurrection de son petit-fils mort !… « Jamais lui sans toi, jamais toi sans lui !… » Ces mots soulevaient dans le cœur du jeune homme une véritable révolte ; il se tut pourtant, craignant de peiner mademoiselle de Chanteraine.

Et Claude reprit :

— Après m’avoir ainsi recommandé la plus grande attention, le plus grand sérieux, mon grand-père me conduisit, par l’escalier que nous venons de descendre, jusqu’à cette petite salle qui dépendait de son appartement particulier et où il avait coutume de serrer ses armes de chasse.

— Ici ! murmura Pierre saisi.

— Ici-même, acquiesça la jeune fille.

Puis elle se leva, fit quelques pas et s’arrêta à gauche du mur de la fenêtre, devant l’un des panneaux de chêne sculpté que l’officier avait remarqués en entrant.

— La volonté du duc de Chanteraine a été accomplie, dit-elle… Je me souviens de tout, oh ! oui, de tout ce que j’ai vu et entendu alors. D’abord, mon grand-père me montra sur la boiserie, ces deux scènes familières, en me désignant plus spécialement celle-ci dont il me fit lire à haute voix la légende : « Tout âge a ses privilèges » ; ensuite, il me demanda de lui dire les mots qui étaient inscrits dans ma bague, ou plutôt dans la bague de Gérard, puisque c’était à Gérard que je devais la donner. « Espère et agis », répondis-je… Alors, quittant ma main, qu’il avait tenue jusque-là étroitement serrée, il s’approcha du mur, en me priant encore de suivre très scrupuleusement ses explications. Il me fit observer, en premier lieu, que les lettres contenues dans la devise de la bague se trouvaient toutes au moins une fois dans les mots que je venais de lire au-dessous de la scène de gauche du panneau, « Tout âge a ses privilèges », puis il appuya successivement sur l’e d’âge, sur le premier s de ses, sur le p de privilèges, de nouveau sur l’e d’âge… et ainsi de suite, en ayant soin de ne jamais toucher deux lettres de la même espèce, jusqu’à ce qu’il eût indiqué toutes les lettres qui composent la devise « Espère et agis ». Il se trouva qu’il avait, de cette manière, pressé une fois le t de tout, l’â d’âge, le p, le premier r et le premier i de privilèges, deux fois le premier s de ses et quatre fois l’e d’âge… Les caractères qu’il avait touchés s’étaient incrustés plus profondément dans leur encadrement de chêne ; quand le dernier e d’âge eut été indiqué sur la légende, je remarquai tout à coup qu’une partie de la boiserie, celle qui portait la scène dont nous nous étions occupés, s’était reculée, en s’enfonçant dans le mur à gauche et laissait entrevoir, sur un espace limité par l’autre partie de la boiserie et large à peu près comme la main, une surface très lisse de métal… Aussitôt mon grand-père m’expliqua que, derrière le double panneau qui venait de s’écarter ainsi, se trouvait la porte d’une sorte de coffre-fort, dissimulé lui-même dans l’épaisseur du mur. C’était là qu’il avait secrètement déposé la fortune destinée par lui à Gérard et à moi… Mais, comme avec la curiosité d’une enfant fort indifférente d’ailleurs à la valeur du don, j’insistais pour que l’ouverture s’agrandît encore et me permît d’examiner à mon aise la mystérieuse cachette, un refus affectueux accueillit ma requête. « Chère petite, me fut-il répondu, je ne puis absolument pas te satisfaire… Il faudrait pour que la boiserie achevât de s’ouvrir, laissant la porte secrète complètement libre, que tu n’ignorasses pas la devise qui est gravée dans la bague que Gérard t’apportera un jour ; il faudrait que tu fusses en mesure de répéter, à l’aide de cette devise et de la légende du côté droit du panneau : Toute saison a ses plaisirs, l’opération à laquelle nous venons de nous livrer sur le côté gauche, et qui n’a été possible que parce que tu connaissais les mots inscrits pour Gérard dans la bague qu’il recevra de ta main Espère et agis… » Alors, je ne pensai plus qu’à écouter docilement les indications précieuses que le duc de Chanteraine prit encore le soin de me donner et qui se rapportaient à ce coffre de fer entrevu à peine, que Gérard et moi, nous pourrions ouvrir un jour, grâce au secret qui m’était confié…

Claude se tut. Le colonel Fargeot avait deviné quelle expérience décisive elle voulait tenter ; cependant, il attendait qu’elle s’exprimât plus clairement.

— Vous avez compris, monsieur, dit-elle enfin, la révélation que j’attends maintenant de cette muraille inerte. Si la bague qui est en votre possession est bien la bague que mon grand-père a remise, il y a plus de vingt ans, à la marquise de Chanteraine, si la devise qui y est écrite est bien le complément voulu de celle que nous connaissons par l’autre bague, les deux côtés du panneau s’ouvriront, nous livrant leur secret…

— Je comprends, approuva Pierre.

Lentement, d’une main qui tremblait, Claude renouvela l’opération mystérieuse dont sa mémoire avait gardé un souvenir si précis. Ses doigts se posèrent dans l’ordre indiqué et autant de fois qu’il était nécessaire, sur chacune des lettres de la légende, là où, dix ans auparavant, elle avait vu se poser les longs doigts pâles de l’aïeul ; puis, quand le panneau de gauche se fut reculé, dans la muraille, laissant entrevoir, comme jadis, la surface polie de l’armoire de fer, elle concentra toute son attention sur le panneau de droite. Et, tandis que, d’une voix brisée, elle prononçait, pour ne pas s’égarer chaque lettre de la devise Prie et espère, le même travail recommença.

A la cinquième lettre, la pauvre enfant s’arrêta, suffoquée ; Pierre crut qu’elle allait défaillir.

— Mon Dieu, comme vous êtes pâle ! s’écria-t-il. Ces émotions sont trop fortes pour vous…

Il aurait voulu la rassurer, l’apaiser, la bercer de ces paroles tendres et douces qu’on dit aux enfants.

— C’est un moment d’angoisse terrible pour moi, et je me sens tout à coup très faible pour le supporter… fit mademoiselle de Chanteraine.

Cependant, par un grand effort de volonté, elle se dompta et poursuivit l’expérience tentée.

Bientôt, il ne lui resta plus que deux lettres à faire jouer… Mais le courage lui manqua ; il lui semblait que ses mains devenaient molles.

— Par grâce, monsieur, balbutia-t-elle, remplacez-moi…

Très impressionné lui-même par cette scène étrange, Pierre Fargeot s’approcha à son tour de la boiserie, et, reprenant la devise à la dernière syllabe d’espère où Claude l’avait laissée, pressa fortement l’r du mot plaisir et l’e du mot toute déjà bien enfoncés dans leur refuge de chêne.

Un craquement se fit entendre si strident, que le jeune homme sursauta. Alors — avec une sorte de tranquillité majestueuse — les deux parties du panneau roulèrent en sens inverse sur des gonds invisibles, laissant apparaître, peu à peu, une haute plaque de fer qu’une main habile avait entourée de fines ciselures.

IV
LA CLÉ D’OR

Devant le fait accompli, ni Pierre ni Claude ne trouvèrent de paroles… Mademoiselle de Chanteraine s’était laissée tomber sur la chaise que son nouvel ami lui avait tout à l’heure avancée ; là, elle demeura quelques instants sans force, sans voix.

— J’ai voulu savoir, je sais ! murmura-t-elle enfin en tordant machinalement, d’un mouvement très lent, ses mains jointes. Oui, je sais ; cette bague que vous me confiiez par hasard, comme vous l’eussiez confiée en des circonstances analogues à toute autre jeune fille, est l’anneau prédestiné que j’attendais de Gérard de Chanteraine, mon fiancé… Je sais !… Mais à quoi bon, puisque cette lueur d’un instant ne fait paraître que plus épaisses et plus impénétrables les ténèbres dont je suis enveloppée ?… A quoi bon ? Et qu’est-ce que tout cela prouve ?…

Très affectueusement, avec un désir de l’arracher à ce grand découragement, Pierre insinua :

— … Que Gérard de Chanteraine a été sauvé, peut-être ?… car s’il avait péri avec ses malheureux parents, comment la bague eût-elle pu se trouver intacte dans les mains de l’homme qui l’a vendue à mon père ?

Claude ne parut pas entendre. Elle se leva et fixa un moment, avec des yeux vagues qui ne semblaient pas voir, la porte de fer si hermétiquement close, si étroitement enchâssée dans le mur.

— Le duc de Chanteraine m’a souvent montré le dessin de cette porte, qu’il avait fait exécuter à l’étranger comme la boiserie qui la recouvrait, comme les différentes pièces du mécanisme ingénieux que nous venons de faire jouer… Elle s’ouvre au moyen de deux clés, une clé d’or que je possède, une clé d’argent que Gérard devait me donner… Voyez, c’est là qu’est dissimulée la première serrure…

Et, en effet, comme si, par miracle, le métal s’était amolli parmi les caprices gracieux d’une arabesque, la petite clé d’or que Claude tenait à la main pénétra dans une invisible serrure ; aussitôt, sur un mouvement de la jeune fille, le lourd rectangle de fer trembla et, par le haut, se détacha quelque peu de son alvéole.

— Cette plaque, reprit mademoiselle de Chanteraine, doit se renverser comme un pont-levis, et mettre à découvert les coffres qui renferment la fortune amassée par mon grand-père… mais ces richesses seront respectées et ne verront le jour que lorsqu’un duc de Chanteraine aura reparu dans ce château, apportant la clé d’argent…

Claude avait parlé tristement, de la même voix lente, à peine modulée. Elle se tut encore, puis, brusquement, elle se tourna vers Pierre… Ses yeux agrandis, soudain, exprimaient une supplication ardente, passionnée.

— Il ne reviendra pas, n’est-ce pas ? s’écria-t-elle… Vous ne croyez pas qu’il puisse revenir ?

Ces mots d’angoisse avaient jailli malgré elle du plus intime de son être.

Maintenant, elle le redoutait ce retour jadis tant souhaité !

Une joie folle, presque douloureuse en son intensité, étreignit le cœur de Pierre.

— Non, je ne crois pas qu’il revienne, je ne crois pas, fit-il très bas.

En proie à une émotion fiévreuse contre laquelle sa volonté luttait en vain, mademoiselle de Chanteraine ne semblait se soutenir qu’à peine.

— Oh ! je ne sais pourquoi, dit-elle avec une sorte de confusion en passant sur son front sa petite main pâle, je ne sais pourquoi, j’ai peur… j’ai peur… Que serait-il cet homme que je ne connais pas et qui viendrait me chercher en maître ?… et puis… si… si quelqu’un venait… qui ne fût pas lui, si… Que croire ? Mon Dieu, je me sens devenir folle quand je pense à toutes ces choses mystérieuses… incompréhensibles pour moi…

Elle chancela, ses yeux se fermèrent.

D’un mouvement instinctif, Pierre l’entoura de ses bras, la retint contre lui.

— Mais il ne viendra pas, répéta-t-il doucement, il ne viendra pas… essayez d’échapper à ces imaginations morbides, à tout ce surnaturel qui vous effraye, qui vous fait mal.

Et un grand désir le prit d’ajouter à ces mots, d’autres mots : « Oubliez ce fantôme de vos rêveries… et laissez-moi être le guide, le protecteur dont votre faiblesse a besoin dans la vie, dans la vraie vie. »

Oh ! que de choses il eût voulu dire à la bien-aimée, tandis qu’il la tenait ainsi, lasse et comme plus frêle, tout près de son cœur ! « Mon origine est très humble, mais, en ce monde nouveau que vous ignorez encore, l’avenir, un avenir de gloire, peut-être, est à moi… Pour vous mériter, je saurais devenir illustre ; je risquerais cent fois ma vie, je prendrais des villes, je gagnerais des batailles… parti de rien, je saurais atteindre à tout ! Et votre famille aurait en moi un soutien puissant. Qu’est-ce donc de nos jours qu’un titre, une particule ? N’avons-nous pas aussi, nous, les hommes d’aujourd’hui et de demain, notre noblesse, née comme l’autre se flattait de l’être, du courage personnel, de la gloire militaire, des services rendus au pays ?… Vous me connaissez à peine… mais, dès la première minute, je vous ai aimée, je vous ai appartenu… et vous, vous m’aimeriez un peu aussi, je le sens, si vous vous abandonniez à votre cœur… Car il y a des unions écrites à l’avance et des êtres qu’un seul regard lie… Si quelque chose, un sentiment nouveau ne s’était pas révélé à votre âme, pourquoi auriez-vous peur de l’idéal fiancé que votre rêve appelait hier encore ?… Ne permettez pas qu’un préjugé nous sépare !… Vous êtes libre… un serment arraché à votre ignorance d’enfant ne saurait engager votre vie de femme… décidez-vous librement !… Et nous laisserons dormir d’un éternel sommeil le trésor des ducs de Chanteraine… Le trésor pour moi, c’est vous !

Peut-être même le colonel Fargeot les eût-il dites ces paroles folles ; mais, presque aussitôt, les yeux de Claude se rouvrirent surpris, craintifs… D’un mouvement fatigué, avec un petit geste très simple, qui remerciait et protestait un peu prématurément d’un retour de force ou de courage, la jeune fille se redressa, repoussant doucement l’appui auquel, presque inconsciemment, elle s’était abandonnée quelques secondes.

Alors une sorte de réveil se fit aussi en Pierre ; à ce moment même, par une association d’idées assez confuse, il se rappela le délire du maître d’école ; il se rappela qu’il y avait une faute, un crime peut-être dans la vie de ce père bien-aimé.

Si Antonin Fargeot s’était rendu coupable, en dehors de tout entraînement politique, d’une action mauvaise, déshonorante, comment dire à Claude : « Je porte un nom sans tache » ?

Si Antonin Fargeot avait participé aux horreurs de 93, s’il avait fait couler le sang de ceux que les Chanteraine appelaient leurs amis, leurs frères, comment dire à Claude : « C’est un préjugé qui nous sépare » ?

Tout à coup, le jeune homme eut besoin de se rappeler que la petite bague d’or avait disparu pour les Chanteraine, depuis vingt-deux ans, onze ans avant la Révolution française, afin d’échapper à l’affreuse tentation d’en faire le hideux trophée d’un massacre…

Hélas ! ce nouveau doute chassé, qui prouvait en somme à Pierre qu’aucun autre rapprochement sinistre ne devait être fait entre l’histoire mystérieuse de ce bijou qui avait appartenu aux Chanteraine et la faute inavouée d’Antonin Fargeot ?… Quel nom, quel nom révélateur l’agonie du maître d’école avait-elle vainement cherché ?… Celui d’une victime peut-être…

L’espace d’une seconde, cette idée atroce s’empara si complètement du jeune homme que tout son sang lui afflua au cœur…

Mais, il se ressaisit et la douce figure d’Antonin Fargeot reparut, dans son souvenir, purifiée de tout soupçon… Antonin Fargeot n’avait jamais cessé d’être le meilleur, le plus droit, le plus noble des hommes… Il n’avait pu connaître la torture du remords que par la fièvre et le délire qui avaient troublé, abusé son cerveau…

Cependant un charme était rompu, et le fils du maître d’école se raillait maintenant de ses prétentions absurdes : mademoiselle de Chanteraine épouser le colonel Fargeot !!! Quelle folie !

Les yeux vagues, les lèvres très pâles, Claude semblait sortir d’un rêve.

Ému de la voir si éprouvée, souffrant de se sentir si impuissant à la consoler, à la soutenir, Pierre la regarda avec une pitié profonde.

— Êtes-vous mieux, un peu plus forte ? demanda-t-il.

— Je suis mieux, oui… c’est passé… Je suis encore un peu étourdie, voilà tout.

Elle se tut un instant, puis son regard qui se levait rencontra les yeux anxieux de Pierre et, soudain, une violente rougeur colora ses joues blêmes…

— Mon Dieu, fit-elle, que dois-je penser de cette bague… que puis-je croire ?… je ne sais plus… il me semble que j’ai vécu des années en une seule nuit… depuis cette minute où, à peine éveillée d’un rêve qui m’avait fait entrevoir un avenir heureux, tout proche… j’ai cru…

Elle hésita, puis regardant Pierre avec je ne sais quoi d’étrange, de presque hagard dans les yeux, elle acheva, comme effrayée de ce qu’elle disait :

— … J’ai cru voir en vous Gérard de Chanteraine… Oui, j’ai cru le voir… au point de vous accueillir par des paroles… qui vous ont paru bien singulières, sans doute… Et cependant, vous ne m’aviez pas encore donné cette bague… cette bague qui semble s’être échappée de la tombe ! Dites-moi… que faut-il que je croie ?… Êtes-vous sûr que ?…

Elle s’arrêta brusquement.

Pierre souriait avec une grande tristesse.

— Je m’appelle Pierre Fargeot, fit-il, je suis le fils d’un maître d’école de village et d’une ouvrière… Non, ce n’est pas à Pierre Fargeot qu’il appartenait de vous réveiller de ce rêve heureux… Pardonnez-lui d’avoir pris un instant la place d’un autre !…

Mademoiselle de Chanteraine secoua la tête, sans savoir que dire, craignant vaguement de dire trop ou trop peu.

Il y eut un silence très long, très lourd…

— Il faut que je parte, murmura Pierre.

Lentement, sans se parler, ils refirent, à travers le château, le chemin sur lequel, peu de temps auparavant, ils s’étaient sentis entraînés par une impatience fiévreuse.

Ainsi, ils se retrouvèrent devant le portrait du vieux duc de Chanteraine.

— Voici votre bague, dit Claude, tendant au jeune homme le petit cercle ouvragé. Je me demande, hélas ! si, comme talisman, elle méritait d’être gardée avec tant de soin !

— Mais, s’écria Pierre, elle vous appartient…

— Elle n’eût pu m’appartenir, repartit gravement mademoiselle de Chanteraine, que si je l’avais reçue de Gérard, mon fiancé… reprenez-la.

Sans répliquer, Pierre obéit et prit la bague.

Alors, les beaux yeux bleus de la princesse au bois dormant se levèrent une fois encore sur le colonel Fargeot, l’enveloppant d’un regard de bonté très douce :

— Adieu, monsieur, fit la jeune fille, je vous souhaite bonheur et gloire… Nous ne nous sommes connus que pendant un temps bien court… Il me semble, pourtant, que les quelques heures qui nous ont rapprochés ont fait de nous des amis… Il est doux de se trouver en contact avec une âme droite, une conscience fière… et vous m’avez prouvé qu’il y en a dans tous les partis… Nous ne nous reverrons jamais, sans doute… mais j’aimerai, je le sais, à me rappeler notre rencontre… et je serai contente que vous ne l’oubliiez pas.

Une émotion poignante blêmissait Pierre Fargeot.

— Je ne l’oublierai jamais… balbutia-t-il. Jamais… Adieu, mademoiselle… je vous souhaite à mon tour…

Il se tut, ne pouvant achever.

— Merci, colonel Fargeot, et que Dieu vous garde, reprit Claude, essayant d’affermir sa voix qui s’altérait.

Pierre hésita un très court instant, puis, d’un mouvement presque brusque, il saisit la main qui pendait, inconsciente, sur la jolie robe à bouquets roses ; longuement, follement, comme s’il ne pouvait s’en détacher, il y pressa ses lèvres. Et, il s’enfuit.

Sans se retourner une seule fois pour regarder en arrière, sans ralentir sa marche pour reprendre haleine, il traversa les ruines de Chanteraine, il descendit la pente abrupte, il suivit jusqu’à la grande route le chemin qui ceinturait la colline.

Là, il s’arrêta et passa sa main sur son front, sur ses yeux… Une phrase de Claude lui revenait obsédante :

« J’ai cru voir en vous Gérard de Chanteraine… »

Un instant, irrésistiblement attirés, ses regards s’absorbèrent sur la petite bague étrange ; mais, bientôt, il secoua la tête, comme pour chasser une idée importune ou folle.

— Quelles chimères cette pauvre enfant m’a mises dans l’esprit ! murmura-t-il. Oh ! tante Manon, tante Manon, qu’allez-vous me dire ?

V
TANTE MANON

Lorsque Pierre — avec des ménagements infinis — eut appris à la tante Manon la mort d’Antonin Fargeot, la pauvre femme pleura beaucoup. Et, profondément ému devant cette douleur de toute vieille qui ressemblait un peu, dans ses manifestations extérieures, à une douleur enfantine, l’officier berça de paroles tendres et de caresses celle qui, bien des années auparavant, avait ainsi apaisé ses pleurs de tout petit… Puis, encore endolorie du coup qu’elle avait reçu, la tante Manon regarda son Pierre, l’admira, le questionna, l’entoura d’attentions et de soins ingénus… On eût dit qu’elle cherchait à oublier le triste présent pour se croire revenue au temps où elle contait si bien l’histoire de la Belle au bois.

Ni la petite maison de Roy-lès-Moret ni la tante Manon elle-même n’avaient beaucoup changé depuis ces temps d’avant le déluge ! Les murs de la maison avaient encore un peu noirci, les cheveux de tante Manon avaient encore un peu blanchi… mais le vieux logis et la vieille femme avaient gardé leur air de bonté naïve… Il y a des maisons qui sont bonnes et naïves, on le devine tout de suite, en entrant, à je ne sais quoi dans la disposition des meubles de l’âtre qui accueillent, dans l’arrangement des belles images et des poteries coloriées des murs qui sourient.

Près de la tante Manon, entre les murs vénérables de la maison de Roy-lès-Moret, Pierre Fargeot crut un moment, lui aussi, qu’il était retourné de bien des années en arrière. Mille souvenirs l’appelaient, de tous les points de la salle où tante Manon lui servait dans une assiette, dont il reconnaissait les enluminures ardentes, une de ces soupes épaisses et odorantes qu’elle s’entendait à faire mieux que personne, et il n’imposait pas silence à ces revenants du passé. Il aurait voulu se réfugier au milieu d’eux, comme en un asile où rien du présent n’eût pu l’atteindre.

Maintenant qu’il touchait au but, son impatience de savoir avait fait place à une appréhension de ce qu’il pourrait apprendre et il n’osait pas interroger.

Qu’allait-elle dire, la pauvre vieille Manon ? Se rappelait-elle encore les choses d’autrefois ? Sous le poids des années, le fragile secret ne s’était-il pas brisé, au delà de ce front osseux sur lequel la peau parcheminée paraissait trop mince et trop tendue ?

Pierre avait résolu qu’il ne parlerait pas du mystère avant le lendemain. Il lui semblait à la fois qu’il pouvait s’accorder cette trêve et qu’il la devait à la tante Manon.

Quand vint le soir, tous deux s’assirent, sans que le sujet terrible eût été abordé, dans le jardinet planté de fleurs et de légumes qui entourait la maison de Manon Fargeot.

Le ciel s’était doré très doucement, après la journée chaude… des insectes passaient presque silencieux dans l’atmosphère calme ; des parfums de fleurs très humbles, des aromes de fraises mûres montaient des plates-bandes ; des voix de paysans qu’accompagnait un son continu de clochettes chantaient au loin ; c’était l’heure de la rentrée des troupeaux, une heure ineffablement calme, une de ces heures où il semble que rien de violent ne puisse s’être passé sur la terre…

La douceur en était telle que Fargeot eût craint de rompre le charme en prononçant une parole, quelle qu’elle fût… Il lui paraissait bien vraiment, en cet instant, que toute sa vie s’était écoulée là, que tout événement qui n’eût pas tenu entre les quatre haies vives de ce pauvre courtil ne pouvait provenir que d’un monde irréel de fantaisie et de rêve.

Cependant, même à cette heure d’oubli volontaire, l’image d’une jeune fille vêtue de clair se dessinait légère, presque aérienne, dans le petit jardin de tante Manon.

Pierre savait que, maintenant, cette image l’accompagnerait toujours et qu’elle s’encadrerait souvent ainsi, pure et mélancolique, dans l’or pâle des soirs.

Il ne voulait pas donner de nom précis à l’apparition délicieuse… Elle s’appelait pour lui la bien-aimée et sa présence n’était subordonnée ni aux lois du temps ni à celles de l’espace… Il s’absorbait dans la contemplation sereine de l’être, invisible pour d’autres, qui était là, tout proche pour lui, et les mots d’adoration que ses lèvres ne prononceraient jamais chantaient, entendus de lui seul, dans son cœur et parmi les choses…

Mais soudain, comme si la ravissante paix du crépuscule eût, par quelque rapprochement confus, suggéré à ses quatre-vingts ans une demande anxieuse, Manon Fargeot parla :

— Oh ! dis-moi, mon enfant, fit-elle, sa mort a-t-elle été douce ? Pendant les dernières heures — celles que tu as passées auprès de lui — a-t-il retrouvé toute sa connaissance ? T’a-t-il dit adieu avec sa vraie tête et son vrai cœur ?

C’était l’éternel problème, et la tante Manon qui prononçait à son tour les paroles d’angoisse ne savait pas que, si quelqu’un pouvait encore y répondre en ce monde, c’était elle, elle la pauvre vieille, elle traduisant de sa petite voix cassée, les réminiscences, peut-être bien vagues, de sa mémoire peut-être endormie…

Mais Pierre sentit que le moment décisif était venu et, devant le beau ciel doré qui, lentement s’obscurcissait, il évoqua, pour la tante Manon, les souvenirs de la dernière nuit, des dernières heures qu’il avait vécues auprès de son père mourant.

Cependant, comme il voulait à tout prix connaître la vérité, il ne parla d’abord qu’en termes vagues du délire où, par moments, la raison de son père avait paru sombrer et il se garda de laisser voir qu’il n’avait lui-même pas su ou pas osé faire la part de la fièvre, au milieu de tant de propos étranges recueillis par lui, au lit de mort d’Antonin. Et lorsqu’il aborda enfin la question de laquelle toute sa vie lui semblait maintenant dépendre, ce fut avec fermeté, sans avouer son incertitude, ce fut comme s’il ne s’agissait pour lui que d’obéir docilement à une volonté exprimée par son père, ce fut comme s’il avait lui-même pu accepter, sans le moindre doute sur la lucidité du cerveau qui les avait conçues, les paroles dont il devait transmettre à sa tante, le sens précis.

— Tante Manon, fit-il doucement, je m’étais promis de ne point vous tourmenter aujourd’hui de ces choses, mais j’en ai l’esprit obsédé et voilà qu’en m’interrogeant sur les derniers moments de mon père, vous me rendez irrésistible la tentation de vous interroger à mon tour… Le suprême effort de celui que nous pleurons fut pour me recommander d’aller à vous… Il avait peine à rassembler ses souvenirs ; tout courage, toute force surtout lui manquait pour me mettre au fait de… je ne sais… d’un mystère, d’un secret qu’il voulait que je connusse… d’un secret dont il me parlait avec angoisse et qui semblait troubler douloureusement son cœur… presque sa conscience… Ce secret, il paraît que vous le savez, tante Manon, et mon père, qui n’a pu me le dire, désire que je l’apprenne de vous… Je suis venu vous le demander.

Tante Manon avait pâli. Lentement elle secoua la tête…

— A quoi bon ?… à quoi bon ?… murmura-t-elle.

— Ah ! je vous en supplie, implora l’officier… L’heure est solennelle pour vous comme pour moi. C’est au nom de mon père… de votre neveu, que vous aimiez, qui vous aimait, que je vous prie de ne me rien cacher ?

— A quoi bon ?… répéta la vieille femme. Je sais si peu !… Et le peu que je sais… te fera souffrir… A quoi bon ?…

— Tante Manon, continua l’officier, la volonté des mourants doit être respectée… Qui ménagez-vous ? Moi, grand Dieu ! Ne voyez-vous pas que toute certitude me serait moins horrible que cette anxiété, que ce doute ?… Ah ! je vous en prie, je vous en conjure… Ce secret ?

— Ce secret… hélas ! mon pauvre petit, c’est celui de ta naissance…

Ces mots n’étaient pas prononcés que, déjà, Pierre avait saisi convulsivement les mains de la pauvre vieille.

— Le secret de ma naissance… je ne suis donc pas…

— Tu n’es pas le fils d’Antonin Fargeot, tu n’es pas le fils de Remiette Aublet, sa femme, non, mon enfant, non… soupira Manon.

Pierre était livide.

— Mais le nom de mon père… le nom de mon vrai père… vous le savez ?

Les mains de la bonne femme tremblèrent plus fort.

— Oh ! mon Dieu, ce nom, fit-elle… Ne te l’a-t-il pas dit ?… Ne te l’a-t-il pas dit à l’instant suprême… comme un nom quelconque, tu comprends, sans dire autre chose… Rappelle-toi bien ?

— Vous l’avez oublié ! clama Pierre.

La vieille hocha la tête.

— Je ne l’ai jamais su…

— Ah ! je comprends, je comprends… c’était ce nom-là qu’il cherchait dans son délire, oui… et qu’il n’a pu retrouver… Tante Manon, s’écria le jeune homme avec désespoir, tante Manon, parlez-moi… Vous ne savez pas le nom de mon père, mais vous savez… vous savez…

— Je ne sais presque rien, mon pauvre enfant… reprit Manon. Ton père — je veux dire Antonin Fargeot, hélas ! — m’avait remis, il y a longtemps, une lettre cachetée où tout était écrit… et que je devais te donner, un jour, après sa mort ! Cette précaution m’avait fait sourire… Comment aurai-je alors supposé qu’Antonin, si jeune encore, mourrait avant moi ?… Puis tu partis pour l’armée, tu devins officier… capitaine… que sais-je ?… La dernière fois que je vis mon neveu, il me redemanda la lettre et la brûla sous mes yeux… « A quoi bon troubler cet enfant, en lui disant la vérité, m’expliqua-t-il. Il a fait du nom de Fargeot, un beau nom de soldat… à quoi bon lui en révéler un autre ? »

— Et rien… rien ne vous a jamais laissé soupçonner, quel pouvait-être cet autre nom ?

— Rien, je te le jure, sur la mémoire chérie de ma mère, mon pauvre enfant !…

VI
LE NOM

— Longtemps, j’ai cru moi-même que tu étais le fils d’Antonin, reprit Manon Fargeot au bout d’un moment. J’avais vu grandir mon neveu sous les yeux de mon cher frère, de ma digne belle-sœur, morts trop tôt, eux aussi… je l’aimais tendrement, il me rendait mon affection, je le sais… mais les voyages sont difficiles aux pauvres gens ! Aussi y avait-il plusieurs années que je n’avais reçu la visite d’Antonin, lorsqu’il vint m’annoncer son mariage avec une ouvrière de Paris, une brave fille nommée Remiette Aublet. C’était en 1775. A cette époque, il passa quelques jours avec moi, et, en une heure d’abandon, comme nous nous entretenions de ses parents, de nos souvenirs communs, il me conta les peines de sa vie.

— Pauvre père ! fit l’officier, repris, dominé par le passé. Souvent il m’a parlé des travaux, des espoirs de sa jeunesse. Il avait rêvé la gloire, lui aussi ! Que lui a-t-il manqué pour atteindre au succès ? peut-être, un peu plus d’énergie, un peu plus de confiance en lui-même…

— Un peu plus de bonheur surtout ! acheva la tante Manon. Plus tard je pourrai te redire en ses moindres détails, telle enfin qu’elle me fut dite à moi, la triste histoire de ce cœur tendre et bon… Avant son mariage, Antonin Fargeot s’était pris à aimer une belle demoiselle dont tout le séparait, naissance et fortune. Un jour même, il avait poussé la folie jusqu’à avouer son amour à celle qui en était l’objet et son aveu bien humble, son aveu désespéré, avait été surpris… Alors, pour se venger de ce qu’il considérait comme un outrage, le père de la jeune personne avait eu une pensée odieuse ; il avait appelé ses laquais et fait jeter à la porte, insulter grossièrement par eux, sous les yeux de sa fille, le pauvre maître de latin qui…

Un cri d’horreur exaspérée interrompit la phrase…

— Oh ! le malheureux, le malheureux !!

Une flamme sombre brillait dans les yeux de Fargeot ; ses poings se crispèrent…

— Oh ! oui, bien malheureux, affirma la bonne femme. La pensée de conquérir, — à défaut de l’amour, hélas ! — l’estime, l’admiration de cette jeune fille, l’avait seule soutenu dans ses efforts vers le succès… C’était un homme faible et mal taillé pour la lutte qu’Antonin Fargeot ! Chassé de la maison où se renouvelait presque chaque jour son courage, il ne se sentit plus la force nécessaire pour continuer l’œuvre qu’il avait entreprise ; il renonça à ses travaux, ne demandant plus qu’à gagner, par des leçons, sa misérable vie. Il croyait bien aussi avoir renoncé au mariage, mais il avait soif d’aimer, de se dévouer plutôt. Un hasard le rapprocha de Remiette Aublet ; elle était honnête, pauvre et seule comme lui… il l’épousa. Ce mariage eut lieu peu de temps après le séjour que mon neveu avait fait à Roy-lès-Moret ; l’année suivante, une lettre presque joyeuse m’annonça la naissance d’un fils… Cependant il ne m’avait pas encore été permis de connaître cet enfant, lorsqu’un jour de l’année 1778 Antonin Fargeot t’apporta à moi. Remiette était morte, quelques mois auparavant. Le pauvre veuf me confessa que la tâche d’élever un enfant, qui n’avait pas deux ans de vie, lui paraissait bien lourde et il me pria de te garder auprès de moi. C’est ainsi que tu me fus confié.

— Mais cet enfant, le fils d’Antonin Fargeot ? fit Pierre, sortant pour poser cette question de l’accablement dans lequel il était tombé.

— Cet enfant venait de mourir, soigné, veillé par son père jusqu’à la dernière seconde. Je sus tout cela plus tard. Mais, à ce moment précis, mon neveu ne me dit absolument rien qui pût me faire pressentir la vérité et, ensuite, un assez long temps se passa de nouveau sans que je le revisse. Tu étais déjà un beau petit garçon, bien fort, bien robuste et tu marchais sur tes dix ans, lorsque Antonin vint pour te reprendre. Alors, après m’avoir fait jurer sur le crucifix de ne jamais révéler à personne les choses qu’il allait me dire, il m’avoua que, depuis longtemps, son fils n’était plus et il me parla de toi, l’enfant étranger, qu’il chérissait… La confession qu’il me fit — car ce fut bien une confession — se trouvait consignée dans la lettre que j’avais pour toi et qui contenait aussi, je crois, avec le nom de ton père et ton propre nom, des détails importants sur ta famille. Cette lettre, Antonin, tu le sais, me l’a redemandée, ayant résolu de te laisser ignorer toujours la vérité… Il est probable qu’à l’heure de la mort, le pauvre malheureux ne s’est plus senti le droit d’emporter dans la tombe le secret que j’étais seule à connaître et que j’avais juré de ne dire jamais…

— Puisqu’il en est ainsi… dites-moi ce que vous savez, tout ce que vous savez, tante Manon, supplia Pierre.

— Que je vous dise tout ce que je sais ? — fit Manon Fargeot, se servant pour la première fois en parlant à Pierre, de ce pronom cérémonieux, comme si pour la première fois, elle s’avisait de l’abîme que le secret dont elle avait dit la moitié creusait entre son pauvre cœur maternel et l’enfant qu’elle avait élevé. — Hélas ! que signifie ce que je peux savoir, puisque je ne sais rien qui vous permette de retrouver votre famille, puisque j’ignore la seule chose qui importe à cette heure, le nom de vos parents… Et peut-être allez-vous haïr la mémoire d’Antonin Fargeot, qui vous a bien aimé, oh ! bien aimé, je vous assure… et peut-être allez-vous me haïr moi-même, comme la complice de ce faux père, moi qui, connaissant une partie de la vérité, ai tenu mon serment de ne la divulguer à personne…

Le visage de Manon Fargeot exprimait à la fois un chagrin si poignant et une tendresse si vraie, que Pierre, ému, oublia sa propre anxiété et la douloureuse impatience que lui causaient les réticences de la pauvre femme pour ne penser qu’à cette angoisse d’un cœur qui lui avait été, qui lui était encore absolument fidèle et dévoué.

D’un mouvement très doux, il prit les mains de tante Manon et, l’attirant à lui, comme tout à l’heure, lorsqu’il voulait la consoler :

— Vous avez raison, dit-il, peut-être haïrai-je dans un instant la mémoire de… cet homme que je pleurais il y a quelques minutes encore et dont la vie m’apparaît maintenant comme une effrayante énigme… mais vous, vous !

— Moi ? bégaya la vieille tante.

— Écoutez-moi bien, tante Manon, reprit le jeune homme en croisant de son regard loyal le regard timide, incertain des pauvres vieux yeux qui se remplissaient de larmes, vous, vous ne pouvez pas être responsable d’une action que vous n’avez pas même connue avant qu’elle fût commise… On vous a confié un enfant et, n’obéissant qu’à votre cœur, vous lui avez servi de mère, vous l’avez bercé, veillé, chéri… Je serais un ingrat si je ne m’en souvenais pas ! Quoi que vous ayez à me dire, je vous aime… vous êtes, vous serez toujours pour moi, tante Manon !

Manon sanglotait.

— Ah ! mon grand, mon beau soldat… mon cher petit enfant, que tu es donc le meilleur des hommes ! fit-elle.

Pierre la laissa s’apaiser, puis doucement :

— Tante Manon, répéta-t-il, dites-moi ce que vous savez d’Antonin Fargeot, dites-moi comment l’enfant que j’étais en vint à se trouver au pouvoir de cet homme… dites-moi vite… Peut-être votre récit me fournira-t-il, à défaut d’une solution définitive, quelque indice précieux !

— Je vais te satisfaire de mon mieux, mon enfant, soupira la bonne femme en s’essuyant les yeux ; mais, crois-moi, ce récit ne peut te fournir aucun renseignement positif sur ton passé… pas plus d’ailleurs que…

Un souvenir lui revenait tout à coup ; tant par scrupule de conscience que pour gagner du temps avant l’aveu suprême, elle ajouta…

— … pas plus, d’ailleurs, que le coffret qu’Antonin Fargeot me confia jadis… et que je possède encore aujourd’hui.

— Un coffret ! mais que contient-il ?

— Presque rien ! de menus bijoux… rien qui porte un nom, un chiffre ou des armes… car ton père portait un titre, sous l’ancien régime, je le sais…

— Oh ! vous me rendez fou ! gémit le pauvre Pierre. Ce coffret, montrez-le-moi… par pitié !…

La tante Manon se leva aussitôt et entra dans la maison, où le jeune homme la suivit. Là, elle tira d’une antique armoire à cachettes un petit coffre d’émail champlevé… et Pierre, éperdu, crut voir celui que, quelques jours auparavant, mademoiselle de Chanteraine avait ouvert sous ses yeux.

— Regarde, fit la vieille sans remarquer que l’officier terrassé par l’émotion ne l’interrogeait plus, ces objets t’appartiennent. Quand Antonin Fargeot te prit pour son fils, tu portais au cou cette chaîne d’or avec cette jolie médaille de Saint-Michel… Il y avait aussi une bague, une petite bague de femme, mais Antonin ne me l’a pas donnée, c’était comme un talisman qu’il gardait… Et puis, regarde encore… voici autre chose, une clé d’argent toute ciselée… Ah ! pourquoi, pourquoi ton nom n’est-il pas écrit sur ces bijoux, mon pauvre enfant ?

… Mais le nom que les lèvres du maître d’école n’avaient pu proférer dans les affres de l’agonie, le nom que Manon Fargeot cherchait en vain, le nom mystérieux flamboyait déjà sur le coffret à reliques, sur la chaîne d’or, sur la clé d’argent, aux yeux extasiés de l’homme qui aimait Claude de Chanteraine.