TROISIÈME PARTIE
I
LE RÊVE DE CLAUDE
Tandis que mademoiselle Charlotte de Chanteraine et son cousin, le chevalier, absorbés dans une partie de tric-trac, oubliaient les destinées de la monarchie française, tandis que M. Fridolin relisait Plutarque sans chercher à se rappeler combien de fois il l’avait déjà lu et que mademoiselle de Plouvarais laissait errer sur le vieux clavier ses petites mains étiolées, Claude s’était assise, une broderie à la main, dans le boudoir imprégné d’iris où la lueur rosée des lampes discrètes caressait si doucement la grâce mignarde des bibelots et la pâleur fanée des soies.
Mais l’ouvrage avait roulé bientôt le long de la jupe à bouquets, jusqu’au coussin où s’appuyaient, un peu nerveux, deux pieds très petits chaussés de souliers clairs à très hauts talons ; et, comme le jour où le colonel Fargeot avait pénétré dans le château qu’il croyait désert, la jeune fille, abandonnant toute occupation précise, s’était alanguie en une pose plus paresseuse.
Elle ne dormait pas ; que ce fût la nuit ou le jour, elle dormait en vérité très peu ou très mal depuis quelque temps, et, cependant, il lui semblait que le sommeil, ce grand enchanteur, eût seul pu lui apporter la paix, sinon la joie… Elle se sentait triste, désemparée. Elle se demandait comment, jusqu’à présent, elle avait pu vivre de cette vie morne, de celle vie sans soleil, sombre aux yeux, froide au cœur.
Un jour, elle s’était prise à dire à mademoiselle Charlotte :
— Pourquoi nous obstinons-nous à rester dans cette tombe ? Nous n’avons rien à craindre d’un gouvernement dont nous n’approuvons certes ni la forme ni l’esprit, mais que nous savons respectueux de la liberté de chacun.
— Mon Dieu, avait ajouté le chevalier de Plouvarais venant timidement à la rescousse, il est certain que ce M. Bonaparte, pour n’être qu’un rustre et un usurpateur, n’en…
Mais, mademoiselle Charlotte avait levé pathétiquement ses yeux et ses bras vers les amours et les guirlandes du plafond et n’avait pas laissé à son cousin le temps d’achever une telle phrase.
— Si votre Bonaparte souhaite que les Chanteraine voient en lui autre chose qu’un rustre et un usurpateur, avait-elle répondu vertement, il n’a qu’à mettre ses pouvoirs au service de Monseigneur le comte de Provence, et à lui rendre le trône qu’occupa Louis IX, le Roi Saint, et Louis XVI, le Roi Martyr… A ce prix, je consentirais à lui pardonner le passé !
— Alors, je crains, ma cousine, avait osé riposter M. de Plouvarais, que Bonaparte — qui n’est en aucune façon mon Bonaparte, croyez-le bien — que Bonaparte, dis-je, ne juge que ce soit payer un peu cher votre pardon !
— S’il en est ainsi, qu’il s’en passe !
— Il s’en passera, ma tante, soyez tranquille, avait conclu Claude avec un peu d’impatience. Mais notre entêtement me semble aussi inutile qu’exagéré et je me demande vraiment ce que nous faisons ici !
A ces mots, mademoiselle Charlotte ne s’était pas bornée à lever les yeux et les bras au plafond, elle avait littéralement bondi hors de son fauteuil en poussant un cri d’horreur.
— Ce que nous faisons ici !!! Oubliez-vous, ma chère, que nous attendons le Roi ! avait-elle répliqué avec indignation. J’avoue, quant à moi, que cette noble oisiveté de l’attente fidèle suffit à occuper mon cœur et mon esprit… Je serais fâchée qu’il en fût autrement pour la fille de votre père !
Et elle avait ajouté, lorsque, sans répondre, Claude était sortie :
— Je ne reconnais plus ma nièce ! Quelle légèreté, mon Dieu !
— Que voulez-vous, ma cousine, avait soupiré M. de Plouvarais qui était décidément en ses jours de hardiesse, elle a vingt ans… et voilà déjà pas mal d’années qu’elle « attend le roi !… » C’est une occupation qui peut paraître monotone à cet âge !
Cependant, il est vrai de dire que Claude ne se reconnaissait plus elle-même. Ah ! certes, elle l’avait savourée, cette « noble oisiveté de l’attente fidèle » qui suffisait au cœur et à l’esprit de mademoiselle Charlotte !
Mais qu’eût pensé mademoiselle Charlotte elle-même, si, par impossible, elle avait acquis la certitude que le roi ne reviendrait pas ou que — en admettant qu’il revînt un roi — ce roi ne pourrait plus être celui qu’elle avait jusqu’à présent attendu ? Mademoiselle Charlotte, en telle occurrence, n’eût assurément plus trouvé à attendre, aucune joie. Et tout à coup, la vie lui eût semblé très vide et très inutile…
Rien ne remplit plus complètement la vie la plus vide, n’éclaire plus lumineusement la vie la plus sombre, n’adoucit plus délicieusement la vie la plus rude qu’un espoir bien cher qu’on porte en soi, dans son cœur, à toute minute, comparable à ces essences précieuses d’Orient dont quelques gouttes, soigneusement enfermées dans le chaton d’une bague, suffisent à parfumer les moindres choses qu’on touche…
Ce talisman, Claude l’avait possédé, mais elle venait de le perdre. Elle ne comptait plus sur le retour miraculeux de Gérard de Chanteraine. Et d’ailleurs, eût-elle cru revoir un jour le fiancé tant attendu, qu’elle ne s’en fût sentie que plus triste et plus découragée encore.
Ce n’était pas cependant que son imagination eût définitivement rompu avec le monde enchanté des choses que les gens très sensés jugent impossibles ; à de certaines heures, il lui arrivait encore de découvrir dans ce monde bien heureux, des routes charmantes, jusque-là ignorées… mais elle ne se sentait plus la force d’y marcher sans appui et quand, tout récemment, lasse, lasse de se contraindre, elle s’était décidée à raconter tout haut l’histoire merveilleuse qui lui exaltait l’esprit et reposait après tout sur une donnée bien réelle, elle n’avait éveillé dans son entourage qu’une surprise paresseuse et presque incrédule.
Mademoiselle Charlotte avait pour principe de ne point se fatiguer la tête à chercher le pourquoi de ce qu’elle jugeait incompréhensible.
— Il y a parmi les choses de la vie comme parmi les choses de la religion, déclarait-elle, des mystères qui nous sont présentés pour que nous nous habituions, non seulement à ne pas les comprendre, mais encore à ne pas les étudier. C’est d’une excellente discipline pour l’esprit.
Claude ne partageait pas cette opinion, du moins dès qu’il s’agissait des mystères de sa propre vie, mais elle finissait par baisser le front et par s’avouer que mademoiselle Charlotte n’avait ni toujours ni tout à fait tort, lorsqu’elle disait :
« — Vous avez trop d’imagination, Claude. Quand vous me laissez entrevoir quelque chose des extravagances qui hantent votre cervelle, il me semble feuilleter un livre de contes de fées ! »
Si intense était pourtant le charme de ces contes de fées dont souriait mademoiselle Charlotte, si douces en étaient les fables décevantes, qu’il arrivait encore à Claude de se redire l’un de ceux que son enfance avait le plus aimés.
Quand elle était bien seule, comme en ce moment même, quand, du fond du boudoir à la lampe rosée, elle n’entendait d’autre bruit que le son lointain et mélancolique des romances de mademoiselle Marie-Rose, Claude, ainsi que les enfants dans leurs jeux, s’enivrait d’illusions volontaires et essayait de croire à la réalité présente de choses qui n’étaient plus et ne pourraient plus jamais être… Claude jouait à la Belle au Bois dormant ; Claude jouait au bonheur.
Pour cela, il lui suffisait de fermer un instant les yeux. Presque aussitôt, il lui semblait que des pas étouffés bruissaient dans la galerie, que la porte était ouverte par une main prudente… que les pas s’approchaient encore… Puis, peu à peu, comme un flot suave qui eût inondé son cœur, la sensation lui arrivait très douce, d’une présence chère qui faisait battre ce cœur trop vite, mais qui ne l’effrayait pas, d’un regard qui effleurait ses paupières closes…
Et un moment, un très court moment, elle était heureuse.
Jamais encore l’illusion aimée n’avait manqué à l’appel de Claude. Elle revint, cette nuit-là, si complète, que la jeune fille crut qu’à force de battre, son cœur allait se briser.
C’étaient bien les pas attendus, c’était la porte doucement ouverte, c’était la présence devinée, encore lointaine, puis toute proche, puis…
Mademoiselle de Chanteraine sentit que deux mains brûlantes emprisonnaient les siennes, elle entendit une voix qui disait :
— Claude, ma bien-aimée…
Alors, elle ouvrit les yeux ; mais ce ne fut pas cette fois la jolie phrase précieuse de la princesse qui lui vint aux lèvres : ce fut un nom, ce fut un cri qui jaillit de son cœur jusqu’à sa bouche, malgré elle, éperdument :
— Pierre !…
— Oh ! merci… merci… répéta la voix.
Pierre Fargeot était à genoux et il serrait étroitement entre ses mains brunes et rudes de soldat, les petites mains qui se sentaient faibles et fragiles sous cette étreinte…
— Il faut que vous partiez, monsieur Fargeot, il le faut, implora la jeune fille.
Mais lui souriait, heureux, ému…
— Claude, murmura-t-il, je vous aime, je vous aime passionnément… Lorsque, pour la première fois, vous vous êtes éveillée sous mon regard, lorsque, dans vos yeux à peine ouverts, votre rêve souriait encore au fiancé que toute votre jeunesse avait attendu, si j’avais passé à votre doigt la petite bague promise, si je vous avais dit : « Je suis Gérard de Chanteraine, votre fiancé, votre mari »… m’auriez-vous fui ?… M’auriez-vous répondu : « Vous n’êtes pas celui que j’espérais… » ? Oh ! parlez-moi sincèrement aujourd’hui…
Claude remua vaguement les lèvres, mais elle ne put émettre un seul mot… Elle était très pâle, tout son corps tremblait… Deux grosses larmes roulèrent lentement le long de ses joues…
Doucement, le jeune homme éleva jusqu’à sa bouche les mains de mademoiselle de Chanteraine et les baisa, puis, à l’annulaire de la main gauche il passa la bague ciselée que Claude lui avait rendue quand il était parti.
— Vous avez dit, fit-il, que cette bague ne vous appartiendrait que si elle vous était donnée par Gérard de Chanteraine… Voulez-vous l’accepter de moi ?
— Oh ! pourquoi me demander cela ? balbutia la pauvre enfant, pourquoi… c’est mal !…
— Pourquoi ?
Il avait jeté ce mot comme un cri de triomphe. Alors, les yeux de Claude rencontrèrent le regard tendre et lumineux qui les cherchait, et, soudain, ils lurent dans ce regard, comme en un livre grand ouvert, une réponse si merveilleuse qu’ils s’éclairèrent à leur tour, faisant resplendir le visage pâle où des larmes perlaient encore…
— Gérard !… murmura la jeune fille, en hésitant, comme inhabile à prononcer dans la réalité ce nom qu’elle avait tant dit en rêve…
L’homme, à qui elle s’adressait ainsi pour la première fois, n’avait pas quitté les deux mains dont il s’était emparé en maître ; il y appuyait son front, sa joue, il les baisait avec des précautions attendries, comme s’il eût craint maintenant de les meurtrir en les serrant trop fort et il disait :
— Oui, c’est bien moi, Gérard… c’est moi !… Claude, ma petite cousine, ma chère fiancée, nous ne rêvons ni l’un ni l’autre… et j’en ai la preuve ! Notre union était si bien voulue que le ciel a fait un miracle pour nous rapprocher…
Claude ne demandait pas qu’on lui expliquât le miracle ; elle y croyait de tout son cœur et cela suffisait à sa raison. Elle était un peu étourdie de la soudaineté de son bonheur, mais elle était à peine étonnée d’apprendre que le prince Charmant entrevu dans son rêve se trouvât être Gérard de Chanteraine, ce fiancé que l’aïeul lui avait toujours destiné et qui devait apparaître à l’heure dite.
— J’avais deviné… j’avais deviné… quelque chose m’avait dit que c’était vous… répétait-elle comme en rêve.
Et ses yeux rayonnaient et ses lèvres souriaient, et toute son âme était dans ce regard, dans ce sourire.
Ce fut seulement quand Pierre, assis près d’elle, lui eut montré le petit coffre d’émail tout pareil au sien, la chaîne de Gérard, la clé ciselée, qu’une curiosité lui vint de connaître les détails de la merveilleuse odyssée à la suite de laquelle le colonel Fargeot se retrouvait à ses genoux métamorphosé en duc de Chanteraine, ou plutôt de savoir comment il avait pu se faire que Gérard de Chanteraine, l’homme qu’elle aimait, qu’elle avait aimé tout de suite et dès qu’il lui était apparu, lui fût apparu pour la première fois sous le nom de Pierre Fargeot.
II
LA VENGEANCE D’ANTONIN FARGEOT
Pierre ou Gérard en avait long à dire. Il commença son récit en parlant à la jeune fille de la mort d’Antonin Fargeot, des paroles que le malheureux avait prononcées à l’heure suprême, des doutes et des soupçons engendrés par cette confession incohérente… Puis il entreprit l’histoire du passé telle qu’il la connaissait maintenant, telle que tante Manon la lui avait racontée, lorsque après la découverte du coffret d’émail, elle avait enfin développé et complété les vagues révélations qu’il avait fallu auparavant arracher une à une à son angoisse.
Comme l’officier s’étendait malgré lui sur le douloureux roman d’Antonin Fargeot, comme il s’apitoyait sur les tristesses de cette vie sacrifiée, Claude eut un petit mouvement de surprise et de révolte.
— Ce méchant homme vous a pris à nous ! objecta-t-elle.
Avec une grande douceur, une profonde tendresse, Pierre attira Claude contre sa poitrine et la gardant ainsi étroitement enfermée dans ses bras comme pour se bien persuader, à cette minute, qu’elle était à lui maintenant et qu’aucune puissance, aucun préjugé humain ne pouvait plus la lui prendre :
— Ma fiancée, ma Claude adorée, fit-il, il ne vous est pas possible de concevoir ce que cet homme, ce « méchant homme », comme vous dites, a souffert !… Ah ! si vous saviez !… Aimer une jeune fille de toutes les forces de son être, assez passionnément, assez exclusivement pour ne plus pouvoir se figurer une vie où on ne la verrait pas et dont elle ne serait pas le but et la raison d’être ; se juger digne d’elle ou capable de le devenir, sentir qu’aimé d’elle on lutterait sans faiblesse, on triompherait de toutes les difficultés… Et cependant n’avoir pas le droit d’espérer que tant d’amour puisse éveiller jamais dans l’âme de la bien-aimée autre chose qu’un profond dédain ou — si elle est généreuse — une vague pitié ! N’être après tout séparé d’une femme chérie que par un préjugé, et avoir la certitude que ce préjugé constitue le plus terrible, le plus infranchissable des abîmes, un abîme que rien au monde ne saurait combler… Mais, y avez-vous songé ? c’est, pour un cœur aimant et fier, une torture dont l’horreur est inexprimable !… Cette torture, il l’a connue dans ses plus atroces raffinements, le malheureux Antonin Fargeot !… Bien plus, il a été insulté, traité comme le dernier des lâches… bâtonné, devant celle qu’il aimait !… Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! comment voulez-vous, quand il a souffert cela, que je refuse de pardonner, moi, moi ?… Mais s’il avait tué, s’il… ma bien-aimée, s’il avait tué l’homme qui cherchait à l’avilir, je crois que je pardonnerais encore.
Emporté par la violence du sentiment qu’il défendait et qu’il avait fait sien, Pierre s’était levé, le front pâle, les yeux enflammés.
— Comme vous avez l’air méchant, quand vous parlez ainsi ! fit Claude en secouant la tête.
Mais elle souriait, presque convaincue, car elle savait qu’il y avait beaucoup d’amour pour elle dans ce pardon accordé à Antonin Fargeot.
— Vous n’avez pas peur de moi, pourtant ? demanda doucement l’officier, en se rasseyant auprès d’elle.
— Non, soupira-t-elle, non… tout de suite, j’ai eu en vous une confiance… très folle… que rien, je crois, ne pourrait plus ébranler. Il me semble que vous devez mieux que moi juger de toutes choses… Et, cependant, quelle excuse trouver au rapt d’un enfant sans défense…
— Ce rapt qu’Antonin Fargeot s’est reproché comme un crime, sur son lit de mort, n’a pas été commis de propos délibéré, fit le jeune homme. Tout à l’heure, je vous ai raconté comment le pauvre maître de poésie avait renoncé à se faire justice lui-même aussi bien qu’à obtenir justice des autorités… Un grand découragement avait anéanti en lui toute énergie, toute ambition… Ses chers travaux de littérature et de philosophie ne lui paraissant plus que vains et sans portée, il les avait délaissés… Là n’était pourtant pas encore le terme de ses épreuves. Quelque temps après le mariage de… — c’est par vous que je connais, vous le savez, les noms mystérieux de cette étrange histoire — quelque temps après le mariage de mademoiselle Irène de Champierre, Antonin s’était senti si seul… et si malheureux dans sa solitude qu’il avait essayé de se créer de nouvelles affections, de nouveaux devoirs. Il avait épousé une jeune fille qui lui était inférieure, sans doute, sous le rapport de l’intelligence et de l’éducation, mais dont la bonté, l’honnêteté, le courage avaient attiré son estime… Bientôt, il perdit sa femme, puis l’enfant qui lui était resté de ce demi-bonheur trop court… Quelques jours après ce dernier deuil, comme il errait au hasard de sa songerie dans cette grande ville de Paris où il vivait seul, maintenant, d’hôtellerie en hôtellerie, très ignoré, très silencieux, ne se plaisant en aucun logis, ne recherchant la société de ses semblables qu’autant que l’exigeait la nécessité de pourvoir à sa subsistance, il oublia l’heure et minuit sonna avant qu’il eût pensé à la retraite… Sa songerie l’avait conduit, comme bien souvent sans doute, dans les parages de cet hôtel de Chanteraine-Champierre qui abritait la nouvelle existence de la bien-aimée d’autrefois, d’Irène, heureuse épouse, heureuse mère… Mais, ce soir-là, malgré l’heure tardive, un grand nombre de personnes couraient affolées suivant la même direction qu’Antonin Fargeot… L’hôtel de Chanteraine-Champierre était en flammes !… Bientôt le pauvre homme se précipita vers le lieu du sinistre et, arrivé là, il apprit simultanément qu’on venait de retirer de l’édifice incendié le cadavre du marquis de Chanteraine, puis celui de sa femme… et qu’on ignorait le sort de leur fils, un enfant de deux ans… Les secours étaient venus trop tard, les escaliers menaçaient de s’écrouler… Tout espoir était perdu… Antonin n’en demanda pas plus. Comme un fou, un halluciné, il s’élança dans la fournaise, ne sachant pas s’il souhaitait de mourir lui-même, parce qu’Irène était morte, ou de sauver l’enfant de celle qu’il avait tant aimée… Plus tard, il ne se rappela qu’imparfaitement ce qui s’était alors passé… La nourrice épouvantée avait quitté sa chambre à coucher en emportant le petit Gérard de Chanteraine et courait éperdument à travers l’hôtel, sans plus savoir trouver d’issue ; elle rencontra un homme qui semblait braver les flammes ou les ignorer, et elle lui confia précipitamment, avec l’enfant que ses bras ne pouvaient plus soutenir, un petit coffret d’émail, qu’elle avait pu sauver et qu’elle savait précieux…
— Oh ! Pierre, s’écria Claude, cette impression d’une grande terreur ressentie dans une maison en flammes, ce rêve qui troublait vos nuits d’enfant, c’était un souvenir !
— C’était un souvenir, oui, répéta Pierre.
Puis il reprit, continuant son récit :
— Antonin saisit l’enfant et le coffret et se jeta au hasard dans un couloir que le feu avait épargné ; bientôt, il s’aperçut que, malgré ses recommandations expresses, la nourrice ne l’avait pas suivi… Avait-elle tout à coup manqué de force ? était-elle retournée en arrière, follement, pour chercher un objet oublié ? Il ne le sut jamais. Il ignora toujours aussi, par quel prodige, à l’instant où l’immense escalier s’effondrait aux cris d’horreur de la foule, il avait pu, lui, le sauveteur inconscient, sortir de l’hôtel par une petite porte de service. Mais le même instinct qui l’avait dirigé, à travers tous les obstacles et tous les périls, vers l’air respirable, lui interdit alors de s’arrêter, et sa fuite éperdue ne prit fin que lorsqu’il eut atteint, loin de l’incendie, la fraîcheur d’une rue sombre et déserte… Là, une émotion terrible l’attendait encore… En se penchant sur l’orphelin qu’il avait sauvé et qui se cramponnait à lui, muet, sans larmes, Antonin Fargeot crut rencontrer des yeux déjà vus… les yeux de cette Irène de Champierre qui n’était morte pour le monde que depuis une heure, mais qu’il pleurait, lui, depuis longtemps. Une ressemblance qui lui parut frappante, chez cet enfant de deux ans…
— C’est vrai, murmura mademoiselle de Chanteraine… Vous avez les yeux de votre mère, vous avez aussi son sourire… Cette ressemblance, je l’ai vue tout de suite… D’abord, je ne me rendais pas compte… puis, brusquement, quand vous avez regardé le portrait de ma pauvre tante, j’ai été saisie… Et vous, vous avez aimé ce cher portrait, sans rien savoir, sans rien prévoir de la vérité !
— Oh ! Claude, c’était le portrait de ma mère… de ma mère à moi ! Comme je l’eusse aimée ma mère, Claude ?… Et mon père, vous ne m’en avez rien dit… vous me parlerez de lui ?…
— Oui, je vous le promets, répondit la jeune fille. Que de choses nous avons à nous dire ! mais continuez votre récit, mon cher, cher ami… Cette ressemblance ?…
— … Cette ressemblance qui n’est pas illusoire, puisque, vous aussi, vous l’avez observée, provoqua chez Antonin Fargeot une sorte de détente… Et le pauvre homme se mit à pleurer… Il pleurait sur la mort affreuse d’Irène, sur sa propre misère, sur le sort du petit enfant sans père ni mère qu’il tenait entre ses bras… et, le petit enfant, sentant confusément, sans doute, que cet homme au visage de douceur et de tristesse était bon et qu’il souffrait… l’embrassa soudain et le caressa pour le consoler… Alors, au milieu de tant de douleur, à l’heure même où la femme aimée venait de mourir, Antonin Fargeot eut un moment d’ineffable joie et le courage lui manqua pour se séparer aussitôt de l’orphelin, de ce fils d’Irène qui ne connaissait pas encore les distances sociales et qui baisait doucement de sa bouche innocente le « philosophe » que les laquais de son grand-père avaient chassé… Personne dans la foule terrifiée n’avait pu remarquer au milieu des flammes et de la fumée tandis que l’escalier s’écroulait et bientôt, avec lui, toute une partie de l’hôtel, le passage d’un homme qui s’était enfui, en courant, comme beaucoup d’autres à cette minute d’épouvante ; personne ne savait que Gérard de Chanteraine eût échappé à la mort… Antonin l’emporta à l’autre bout de Paris, dans une auberge où il se présenta vers le matin, comme un voyageur quelconque… Mais l’enfant, en proie à une fièvre ardente, semblait maintenant anéanti… comme s’il n’eût plus su trouver les quelques mots qu’il devait déjà connaître, il bégayait de temps à autre des sons inarticulés, de vagues syllabes qui n’avaient point de sens… Une grave maladie se déclara. Pendant plusieurs jours, la vie et la mort se disputèrent Gérard de Chanteraine, et quand la vie eut enfin triomphé, Antonin sentit qu’en rendant ce petit être à ceux qui le croyaient mort, à M. de Champierre peut-être, il allait perdre Irène encore une fois… Mais il ne trouva pas la force d’accepter ce nouveau déchirement… Et, après une suprême lutte, il consomma sa faute ; il la consomma en la raisonnant sans doute et je crois comprendre le travail qui put se faire dans son esprit.
» Rien du passé ne subsistait plus, après l’horrible crise, dans le cerveau de l’enfant. On eût dit que, revenant à la santé, Gérard avait recommencé une autre vie. Il avait fallu lui apprendre à marcher, il faudrait lui apprendre à parler…
» Antonin Fargeot garderait auprès de lui l’héritier des Chanteraine, l’élèverait comme il eût élevé le fils qu’il venait de perdre, il le doterait de tout le savoir qu’il avait lui-même amassé au cours de sa douloureuse jeunesse ; il le mettrait à l’abri des préjugés de race, il développerait en ce cœur vierge les instincts généreux et purs de l’être que la corruption sociale n’a pas encore touché, puis, quand il aurait fait de ce fils de noble un homme libre, conscient et respectueux de la dignité humaine, il le rendrait au comte de Champierre. Telle serait la revanche de l’amoureux bafoué ! Un jour, le grand seigneur avait jeté comme une injure à la face d’Antonin Fargeot le mot de philosophe ; ce serait bien en philosophe qu’Antonin Fargeot se vengerait du grand seigneur… »
» Mais les événements publics vinrent modifier ces projets. Il y eut un jour où Antonin put penser avec raison qu’étant donné l’état des choses, il était meilleur et moins périlleux pour l’enfant enlevé de s’appeler Pierre Fargeot que Gérard de Chanteraine… Vous connaissez la fin de cette étrange histoire. Je serais resté toujours Pierre Fargeot, non seulement si mon père adoptif n’avait pas été pris de remords à l’heure de quitter cette vie, mais encore si le plus extraordinaire des hasards ne m’avait permis de deviner, par déduction, un nom que la vue des objets impersonnels contenus dans ce coffret, n’eût pas suffi à me révéler… Mais, je vous ai connue, je vous ai aimée, mon ange, mon trésor !… Et il semble vraiment qu’en mourant, celui qui m’a élevé — oh ! si tendrement, Claude, avec tant de dévouement — ait pressenti, lui aussi, quelque chose de l’avenir quand il m’a dit : « Tu me pardonneras, peut-être, quand tu auras aimé… » Vous lui pardonnerez comme moi, n’est-ce pas, Claude ?
— Si vous voulez, concéda mademoiselle de Chanteraine. Il me semble que je ne sais plus haïr… Et pourtant, mon grand-père le duc de Chanteraine a pleuré amèrement la mort de son petit-fils, et pourtant si cet homme ne vous avait pas enlevé à votre famille, vous ne seriez pas…
— Qui sait ce que je serais ?… Rougissez-vous donc de ce que je suis ?
— Rougir de vous ! oh ! Pierre !
— Vous m’appelez encore Pierre ?
Claude sourit, et très bas :
— Je crois que pour moi vous serez toujours Pierre.
— Et cependant, si j’étais resté Pierre pour tous, si je n’avais eu droit que… qu’au seul titre en somme, ma pauvre bien-aimée, qui vaille qu’on m’en sache gré, parce que je l’ai moi-même conquis ; si je n’avais été enfin qu’un pauvre officier de l’armée d’Italie… vous n’auriez jamais été ni ma fiancée ni ma femme. Et si Gérard, un autre Gérard était venu…
Mademoiselle de Chanteraine le regarda avec reproche.
— Vous m’avez fait espérer, lors de notre tout premier entretien, dit-elle, que Bonaparte n’était point ennemi de la foi et que, par lui, les églises seraient rouvertes aux âmes pieuses. Ne me croirez-vous pas, si je vous jure que depuis, cette idée m’a hantée : « Les cloîtres aussi nous seront-ils rendus ? »… Car, si je restais la fiancée fidèle de Gérard de Chanteraine, c’était bien, néanmoins — oh ! mon ami, soyez-en sûr — c’était bien à Pierre Fargeot que mon âme s’était donnée… Et je n’aurais pu la lui reprendre que pour l’offrir à Dieu.
III
LA CLÉ D’ARGENT
Il fallut bien pourtant se rappeler que Claude n’était ni la seule survivante de la famille de Chanteraine, ni la seule habitante du château…
Deux jours avant, obsédée par une pensée qui ne lui avait pas laissé de repos depuis qu’elle avait vu la bague du vieux duc de Chanteraine entre les mains de Pierre Fargeot, la jeune fille s’était décidée à prendre un parti qui lui coûtait beaucoup. Elle avait parlé à sa tante des choses qu’elle avait si longtemps tues pour obéir au désir de son grand-père et des événements plus récents qui avaient jeté le trouble dans sa vie et lui paraissaient trop merveilleux pour qu’elle n’y vît pas la manifestation d’une volonté providentielle.
La tante de Chanteraine et les cousins de Plouvarais n’avaient pas été éloignés de croire tout d’abord que, prise de folie, Claude leur faisait ouïr le plus étrange de ses « contes de fées » ; mais la jeune fille leur avait révélé au moyen des deux devises, le secret de l’armoire de fer et, ayant pour ainsi dire touché du doigt le mystère dont ils étaient prêts à rire, les vieux portraits s’étaient trouvés forcés d’avouer que le conte offrait, tout au moins, les apparences d’une histoire vraie.
Claude avait espéré décider ainsi sa tante à se mettre sous la protection des autorités nouvelles, pour reparaître dans le monde des vivants et obtenir ensuite que des recherches fussent faites — elle eût été bien en peine de dire lesquelles — sur les origines de ce Pierre Fargeot qui ressemblait si singulièrement à la marquise Irène de Chanteraine.
Mais, quoique fort surprise et même réellement intriguée, mademoiselle Charlotte avait déclaré qu’elle ne voulait à aucun prix s’exalter sur des faits aussi peu vraisemblables… Ah ! si ce petit républicain avait apporté, avec la bague, la chaîne de Gérard et la seconde clé du coffre de fer, peut-être eût-il été nécessaire d’envisager plus sérieusement les choses, mais la bague pouvait, après tout, avoir été achetée chez un antiquaire quelconque par le père Fargeot… Conclusion : Claude avait l’imagination de son grand-père !
Quant à M. de Plouvarais, il avait remarqué tout haut que, sur un tel thème, l’imagination la plus calme eût trouvé, cette fois, prétexte à broderies.
Et Fridolin avait hoché la tête sans rien dire.
Les choses en étaient restées là.
— Comme la première fois, j’irai vous annoncer, monsieur Fargeot ! fit Claude en souriant.
Mais, maintenant, une inquiétude lui venait sur l’accueil qui pouvait être fait à ce cousin dont la résurrection lui semblait à elle si naturelle.
— Il est indispensable, ajouta-t-elle pensivement, que, lorsque je montrerai à ma tante les objets qui nous ont révélé votre véritable nom, votre véritable personnalité, je sois en mesure d’affirmer l’identité de ces objets, en invoquant, à l’appui de mon dire, le résultat probant d’une expérience décisive… Il faut, en un mot, que personne ne puisse nier un instant que la clé d’argent apportée par vous soit celle qui, selon la volonté du duc de Chanteraine, devait ouvrir le coffre de fer.
— Vous avez raison, répondit Pierre.
A la clarté vacillante de la lanterne qu’on allumait chaque soir pour monter du logis souterrain aux étages supérieurs, Claude et Pierre recommencèrent donc, à travers le château obscur, le voyage qui les avait une fois déjà conduits en face de l’énigme troublante dont le secret leur était alors demeuré impénétrable.
Avec quelle angoisse, quelle terreur confuse de leurs destinées, ils avaient parcouru les couloirs déserts !
Et voilà qu’un espoir, un bonheur invraisemblable avait tout éclairé en eux et autour d’eux ! Voilà que, s’aimant, ils avaient le droit de s’aimer ! Voilà que Pierre pouvait penser, lorsqu’il soutenait la jeune fille, lorsqu’il lui prenait la main pour la guider, que cette course vers un but défini et proche n’était que le prélude et le symbole d’une autre course plus longue et plus incertaine qui durerait jusqu’à la mort et qu’il ferait aussi avec Claude, en la protégeant de sa force, en la réchauffant de son amour, en s’efforçant d’écarter tout obstacle et tout péril sur les pas de cet être délicat et doux dont la vie allait lui être donnée.
… Leur marche était lente, un peu hésitante ; ils n’échangeaient pas beaucoup plus de paroles que la première fois, mais il était doux à ces fiancés dont les âmes se pénétraient sans le secours des mots, de se taire ainsi dans l’ombre et le silence qui les enveloppaient et chacun d’eux croyait entendre penser l’autre, au fond de son propre cœur…
Soudain, Claude et Pierre tressaillirent, brusquement arrachés à leur rêve heureux.
Une porte s’était ouverte à quelques pas d’eux et, sur le seuil d’une chambre éclairée, le vieux Quentin venait d’apparaître, une lampe à la main… Il était indubitable que, du premier regard, l’ancien serviteur du duc de Chanteraine avait vu et reconnu l’officier accueilli plusieurs jours auparavant par mademoiselle Charlotte ; son visage était très pâle, si pâle que la blancheur s’en confondait presque avec la neige de sa chevelure vénérable…
Qu’allait penser Quentin ?… Qu’allait-il faire ?… Brusquer une situation déjà délicate et périlleuse, en ébruitant parmi les habitants du château la présence de l’étranger, de l’intrus ? Hâter inopportunément l’heure des explications, des révélations décisives dont Claude avait désiré être l’intermédiaire ?… Tout perdre peut-être, en éveillant ainsi contre Pierre la susceptibilité méfiante de mademoiselle de Chanteraine ?…
Il fallait obtenir de Quentin la promesse de taire jusqu’à nouvel ordre le secret qu’il avait surpris, il fallait se faire un allié de cet incorruptible, en lui démontrant la raison d’être et l’importance de ce sursis…
Claude eut un moment d’angoisse terrible. Toute parole se figeait sur ses lèvres.
Mais Quentin s’était approché, calme, respectueux :
— Daignez permettre à votre fidèle serviteur d’éclairer vos pas… fit-il d’une voix grave.
Et, sans attendre de réponse, sans s’informer de la direction à suivre, il dépassa les jeunes gens et marcha devant eux, toujours très pâle dans l’orbe lumineux de la lampe que sa main, à peine tremblante, élevait à la hauteur de ses cheveux blancs…
A la porte de la tourelle il s’arrêta, prit doucement la lanterne des mains de Pierre et, toujours sans parler, remit au jeune homme le fanal plus puissant, qu’il avait lui-même porté jusque-là.
— Merci, répondit simplement l’officier, dominé par cette décision déférente et silencieuse.
Aucune autre parole ne fut dite et déjà Quentin avait disparu comme une ombre.
— On dirait qu’il a compris, qu’il a deviné… Comme c’est étrange ! murmura Claude.
Ils descendirent l’escalier de la tourelle et entrèrent bientôt dans la petite salle boisée de chêne.
— Je vous en prie, agissez pour moi, fit la jeune fille. Vous connaissez maintenant aussi bien que je le connais, le secret que mon… que notre grand-père vous a légué comme à moi… Et ce m’est une grande douceur, mon ami, de m’en remettre à vous de toutes choses, à cette place même où la vie m’a fait peur… et où je me sens aujourd’hui si heureuse et si tranquille près de vous.
Tranquille, elle l’était, en effet, non pas seulement parce que son rêve le plus cher devenait une réalité, mais parce qu’elle avait inconsciemment retrouvé sa belle foi en une fatalité bienveillante et toute providentielle. Il lui semblait maintenant n’avoir plus qu’à se laisser conduire par cette volonté supérieure et toute-puissante dont Pierre devenait, à ses yeux, l’incarnation terrestre, l’infaillible représentant.
Cependant quand, à l’appel des deux devises, la boiserie se fut écartée, quand la première serrure eut joué, laissant tomber de quelques pouces la lourde porte de métal, Claude se prit à trembler.
Si Pierre s’était trompé, avait été trompé plutôt ; si la clé d’argent…
Un grand frisson la parcourut toute ; instinctivement, elle ferma les yeux pour ne pas voir ce qui allait advenir…
Mais, presque aussitôt, elle entendit un léger grincement métallique, puis un bruit sourd… elle regarda…
L’armoire avait achevé de s’ouvrir.
Alors la pensée ne vint pas à Claude plus qu’à Pierre, d’interroger les grands coffres d’or et d’argent qui apparaissaient dans la profondeur du mur et dont les reflets se réveillaient superbement au contact de la lumière. La jeune fille tendit ses mains à Pierre qui les prit dans les siennes et tous deux se sourirent, les doigts entrelacés, des larmes plein les yeux…
La porte de fer et la boiserie furent refermées sans que Claude et Gérard de Chanteraine eussent pu soupçonner la valeur ou même la nature de cette fortune que le vieux duc avait jalousement recueillie et cachée pour eux.
Que leur importait ? Si leurs cœurs, en un élan de reconnaissance, donnèrent, à cette minute même, un souvenir à l’aïeul, ce fut seulement parce que ce grand prévoyant, dont on avait tant souri, les avait fiancés dans le passé ; ce fut parce que ce vieillard chimérique, qui croyait aux légendes, s’était révolté contre la triste évidence des choses positives, pour garder Claude à Gérard, pour nier que la mort eût pu séparer ceux que l’amour devait unir…
… Puis, Pierre se retrouva seul dans le boudoir de la Belle au bois.
Claude lui avait dit :
— Ayez patience, je viendrai vous chercher bientôt.
A son tour, il se sentit bouleversé de crainte, d’inquiétude.
Il attachait fort peu de prix à la fortune et le nom de Fargeot, tel qu’il l’avait porté, et qu’il le portait, lui semblait, à vrai dire, valoir le nom de Chanteraine. Il croyait fermement qu’il y a plus d’honneur pour un homme à mériter l’estime et la considération de ses semblables par ses actes personnels et son caractère propre qu’à les tenir d’un nom et d’un titre illustrés par les œuvres plus ou moins lointaines d’aïeux plus ou moins légendaires… Mais seul, le nom de Chanteraine permettrait à l’officier républicain d’épouser Claude.
… Ce qui se décidait dans le salon de l’épinette ou sous les yeux des vieux portraits, c’était l’avenir de cet amour passionné qui avait pris la vie de Pierre.
Et le jeune homme se disait douloureusement qu’il ne lui était guère permis d’attendre de mademoiselle Charlotte de Chanteraine et des cousins de Plouvarais, l’adorable confiance que Claude lui avait témoignée.
Dans cette famille, hostile par naissance et par conviction, aux idées qu’il avait lui-même respectées et défendues, dans ce milieu étroit où, loin d’être considérés comme de sérieuses garanties d’honneur et de loyauté, le caractère de sa personnalité, son grade, l’histoire de sa vie ne pouvaient que le desservir, peut-être allait-il passer pour un imposteur ?
Les bijoux qu’il avait remis à mademoiselle de Chanteraine étaient indéniablement ceux que le vieux duc avait jadis confiés à sa belle-fille, mais comment prouver qu’Antonin Fargeot avait bien réellement sauvé l’héritier des Chanteraine ou comment prouver que Pierre, l’enfant élevé par le maître d’école, était bien l’orphelin qu’Antonin Fargeot avait sauvé ?
A force de songer à l’incrédulité qui accueillerait certainement la communication de Claude, Pierre en arrivait à trouver cette incrédulité légitime et à discuter lui-même son droit de revendiquer un nom dont rien n’affirmait irréfutablement qu’il fût l’héritier.
Devenu possesseur avant la Révolution, et par un concours de circonstances quelconque, des objets qui avaient appartenu au petit Gérard, Antonin Fargeot n’avait-il pas pu, dans le but d’assurer une destinée brillante à Pierre, son véritable fils, broder sur des faits réels l’histoire racontée à tante Manon ?
A ces suppositions, des remords se mêlaient, car Pierre se reprochait bien vite de salir ainsi la mémoire d’un homme dont le caractère ne lui paraissait pas avoir justifié jamais une accusation de cette nature…
… Et l’absence de mademoiselle de Chanteraine semblait ne plus devoir finir, et l’anxiété du jeune homme s’exaspérait dans cette attente impuissante…
Enfin, Claude entra, et, prenant par la main celui qu’en dépit de toute opinion étrangère elle était décidée à considérer comme son cousin, elle l’entraîna dans la salle des portraits où mademoiselle Charlotte de Chanteraine, M. de Plouvarais, mademoiselle Marie-Rose et le fidèle Fridolin étaient réunis.
IV
LE DUC DE CHANTERAINE
Il était visible qu’un événement important venait de troubler les chères habitudes de tout ce petit monde paisible et routinier du château.
Comme lors de la première et mémorable rencontre, mademoiselle Charlotte avait daigné faire deux pas au-devant de Pierre et elle poussa l’amabilité jusqu’à lui tendre une main qu’il se permit de baiser… ce qui ne déplut pas.
— Bonjour, monsieur Fargeot, commença-t-elle, ma nièce Claude qui a toujours des papillons plein la tête, me dit que vous êtes mon neveu et tout est possible, je le sais, au temps où nous vivons… Mais vous ne serez point étonné de me trouver encore un peu étourdie du récit que je viens d’entendre… La vérité est que je n’en ai jamais ouï de plus extravagant !
— Je ne puis m’étonner, madame, répondit le jeune homme en souriant tristement, ni de votre surprise ni de votre incertitude… Et je ne saurais que supposer moi-même, si les faits qui m’ont été révélés tout récemment par la digne femme que j’appelais et appellerai toujours tante Manon n’avaient confirmé, avec une précision bien étrange, ceux dont je tenais le récit, soit de mademoiselle de Chanteraine, soit de vous…
— J’avoue, monsieur, reprit complaisamment mademoiselle Charlotte, qu’il y a des présomptions assez sérieuses pour que vous soyez, en effet, Gérard de Chanteraine ; mais vous m’accorderez qu’il y en a de non moins frappantes pour que vous ne le soyez pas… Ainsi, comment croire qu’un vrai Chanteraine aurait pu combattre contre le roi, sans que tout son être se révoltât ?
— Je n’ai pas combattu contre le roi, madame, répliqua doucement Pierre, j’ai combattu pour la France que j’ai servie fidèlement, dès que j’ai eu l’âge de le faire, imitant en cela, je crois, tous les Chanteraine du passé…
— Vous l’avez servie dans les armées de la République !… N’y avait-il pas, monsieur, une autre armée où vous eussiez pu la servir ? fit mademoiselle Charlotte avec une sévérité solennelle qui lui seyait si drôlement qu’il eût été difficile de n’en pas sourire en tout autre moment.
Mais Pierre n’était point d’humeur à sourire.
Aux paroles de la vieille demoiselle, un flot de sang lui monta au visage.
— L’armée des princes ! s’écria-t-il, eh bien ! non, madame, non. Indépendamment de toute question politique, j’adore ma patrie ! Aurais-je été royaliste, aurais-je émigré… me serais-je même engagé dans l’armée de là-bas que… ah ! je le sais, je le sens !… Quand j’aurais vu le premier soldat étranger passer la frontière, un instinct puissant, irrésistible aurait crié en moi et m’aurait jeté parmi les adversaires de mon parti à qui j’aurais demandé une place, pour défendre avec eux le sol du pays.
En parlant ainsi, sans brutalité, mais avec une conviction profonde, toute son âme ardente vibrant dans les notes graves de sa voix, l’officier s’était transfiguré. Un moment il avait oublié le nom souhaité, il avait oublié Claude elle-même. On eût dit que le souffle héroïque des jours de 92 venait de passer encore une fois sur le jeune et mâle visage de ce colonel de vingt-quatre ans.
Mademoiselle Charlotte fut touchée de cette sincérité.
— Je crois, monsieur, avoua-t-elle, que votre cœur eût été digne d’une meilleure cause… cependant si séduisante et courageuse qu’elle soit, votre profession de foi n’en correspond pas moins au raisonnement le plus spécieux, et je persiste à croire qu’un Chanteraine…
A ce moment, on vit une chose si étonnante que les murs de Chanteraine eux-mêmes crurent en reculer de surprise et d’effroi… Le vieux Quentin qui s’était faufilé, on ne sait comment dans la salle des portraits et dont la présence était trop familière à tous les habitants du château pour que personne s’en fût aperçu ou, tout au moins troublé, le vieux, le fidèle Quentin venait de couper la parole à mademoiselle Charlotte de Chanteraine !
— Rien n’est plus facile, déclarait-il, que de s’assurer de l’identité de Gérard de Chanteraine…
— Oh ! parle, parle, Quentin ! supplia Claude malgré elle.
— Pendant le temps que M. le marquis et madame la marquise passèrent à Chanteraine, continua le vieillard, notre enfant, qui commençait à peine à marcher, fit une chute dont chacun s’effraya… Une coupe de cristal que le pauvre petit avait prise sur la table, sans que la nourrice s’en aperçût, s’était brisée dans le choc et l’avait blessé à la main…
— A la main et au front, acheva M. Fridolin.
— C’est vrai, je n’ai point oublié ce détail, confirma mademoiselle Charlotte pensive. L’enfant perdit beaucoup de sang jusqu’au moment où les deux plaies purent être recousues… et le médecin qui soignait Gérard annonça que la cicatrice de ces coupures ne s’effacerait probablement jamais…
— Je m’en souviens, s’écria M. de Plouvarais.
— Je m’en souviens aussi, acquiesça mademoiselle Marie-Rose.
— Moi, je ne me souviens de rien, murmura Pierre avec une sorte de lassitude découragée, car ce débat lui était affreusement pénible… Cependant, j’ai à la main une marque assez profonde… et que je me suis toujours connue…
Mais, tandis que le colonel Fargeot parlait, Quentin s’était encore rapproché. Tout à coup, avec une familiarité affectueuse de vieux serviteur, il posa sa main sur le front du jeune homme et écarta brusquement la masse ondée des cheveux bruns. Alors, apparut à la tempe gauche, très nette sur la peau hâlée, une petite cicatrice blanche.
— Voyez ! s’écria-t-il. Puis il y a la ressemblance qui m’a ébloui, moi, tout de suite !…
Et saisissant la main que Pierre avait instinctivement ouverte pour y chercher la trace de la bienheureuse blessure, le vieil homme la baisa, le front courbé :
— C’est un beau jour pour moi, monsieur le duc, murmura-t-il.
— Embrassez-moi donc, mon neveu, fit mademoiselle Charlotte passant sans transition du doute à l’enthousiasme. Je ne m’attendais certes pas à me découvrir un neveu dans l’armée de ce monsieur Bonaparte… mais, par ma vertu, il fait bon revoir un Chanteraine !
Et se tournant vers Fridolin, elle conclut :
— Je vous disais bien, magister, qu’il était impossible qu’un simple petit officier républicain ressemblât à ma nièce de Chanteraine !… Mais vous êtes de ces gens qui en remontreraient à leur curé !
La fidèle sujette du roi sans couronne et le soldat du Premier Consul s’embrassèrent des plus cordialement. Il y eut un moment de joie et d’effusions un peu folles.
Puis, tandis que le jeune duc cherchait les yeux de Claude, n’osant, à cette minute, dire des lèvres ce que son cœur sentait, le chevalier de Plouvarais, qui, malgré ses airs évaporés ne laissait pas de voir souvent les côtés pratiques de la vie, remarqua qu’on avait oublié de dîner…
— C’est vrai, mon Dieu ! exclama mademoiselle Marie-Rose.
— Et voici le jour ! ajouta Fridolin, désignant les rideaux baissés au travers desquels passaient les lueurs du matin.
— L’aurore ! s’écria Pierre. La belle aurore d’un des plus beaux jours de ma vie !
Il regarda encore Claude dont les yeux s’illuminaient, comme le ciel, de clartés ardentes et douces. Puis, d’un mouvement spontané, il rejeta les rideaux, il ouvrit la fenêtre, les persiennes, faisant éclater aux prunelles éblouies des emmurés la lumineuse vision des ruines en fleurs…
Sur les choses du passé, les ors atténués, les étoffes pâlies, longtemps dérobés au jour, glissa la chaude caresse du soleil levant… Alors, il parut à Claude que, d’une extrémité de la pièce à l’autre, le portrait du vieux duc souriait à celui de la jeune marquise.