LIVRE CINQUIÈME.
Tandis que Rome étoit occupée à subjuguer l’Italie, Carthage, qui régnoit depuis long-temps sur l’Afrique, étendoit sa domination hors de son continent. Elle avoit fait des conquêtes considérables en Espagne; la Sardaigne étoit soumise, et la Sicile sembloit ne pouvoir éviter le même sort. Des richesses immenses, produit du commerce le plus florissant, enfloient l’orgueil des Carthaginois; et parce qu’ils étoient le peuple le plus riche du monde, ils se croyoient destinés à le gouverner. Mais les Romains pensoient que cet empire devoit être le prix de leur courage, de leur patience et de leur amour pour la gloire. Ces deux nations, à force de vaincre leurs ennemis, soumirent tous les peuples qui les séparoient; elles se firent la guerre, et peut-être que l’histoire n’offre point de spectacle plus beau, plus intéressant, et à la fois plus instructif que la rivalité de ces deux républiques.
Carthage, fondée par Didon plusieurs siècles avant Romulus, obéit d’abord à des rois; mais elle ne tarda pas à en secouer le joug pour se gouverner en ville libre. Deux suffêtes, dont la magistrature étoit annuelle, présidoient à un sénat nombreux qui les avoit élus; ils en convoquoient les assemblées, et y proposoient les matières qui devoient être l’objet des délibérations. Tant que les avis étoient unanimes dans le sénat, ce corps régloit tout, ordonnoit tout, et le gouvernement étoit absolument aristocratique. Mais au défaut d’unanimité, les affaires étoient portées devant le peuple, que ses magistrats assembloient dans la place publique[109]; il décidoit à la pluralité des suffrages, et le gouvernement devenoit alors purement démocratique; ainsi la souveraineté toute entière, appartenant tour à tour à chacun des deux ordres de l’état, Carthage, alternativement gouvernée par le sénat ou par le peuple, n’avoit aucune règle constante de conduite. Aristote et Polybe, trompés par ses deux suffêtes, son sénat et ses assemblées du peuple, ont donc eu tort de comparer cette république, l’un à celle des Spartiates, l’autre à celle des Romains, où l’aristocratie, la royauté et la démocratie unies, fondues ensemble, et toujours tempérées les unes par les autres, formoient une police mixte qui rassembloit les avantages de tous les autres gouvernemens.
A peine les Carthaginois se furent-ils formé un établissement solide, qu’occupés, à l’exemple des Tyriens dont ils descendoient, de la seule passion d’étendre leur commerce, d’acquérir et d’amasser des richesses[110], ils durent avoir tous les vices que produit l’avarice. Si ces vices ruinèrent le sage gouvernement des Romains, quels ravages ne durent-ils pas causer chez les Carthaginois, dont les lois n’étoient propres ni à prévenir, ni à réprimer les abus? La probité et les talens ne furent comptés pour rien; c’est aux seuls citoyens riches qu’on déféroit les magistratures, et il leur étoit même permis d’en posséder plusieurs à la fois. N’y ayant plus d’égalité entre les magistrats, et leurs fonctions n’étant pas séparées, les haines et les jalousies prirent la place de l’émulation; et de-là naquirent ces cabales, ces partis presqu’aussi anciens que la république, et auxquels ses intérêts furent continuellement sacrifiés. On ne concevroit point que les Carthaginois eussent conservé leur liberté jusqu’au temps où ils firent la guerre aux Romains, si on ne faisoit attention que leur esprit, plus occupé de leurs banques et de leurs comptoirs que de tout autre objet, et rétréci par l’intrigue, ne s’ouvroit point aux grandes choses comme celui des Romains. Tandis que les uns, naturellement lâches et timides, s’insultoient en citoyens, et ne cherchoient à dominer que par des voies sourdes et détournées, les autres, fiers et courageux comme leur république, avoient son ambition et décidoient leurs querelles par les armes. La modération même que les Carthaginois conservoient au milieu de tous leurs vices, donne une idée désavantageuse de leur caractère, et la foiblesse qui les empêche d’être aussi méchans que les Romains, ne les rend que plus méprisables.
Carthage soumit cependant ses voisins; c’étoient sans doute des peuples incapables de conserver leur indépendance. Ses premiers succès, les contributions qu’elle exigea de ses ennemis, et les dépouilles des vaincus, lui inspirèrent une confiance qui ne fut qu’un vice de plus dans sa constitution. Quoique marchands, les Carthaginois voulurent être conquérans, et s’ils ne continuoient pas à trouver des peuples aussi mal gouvernés qu’eux, aussi corrompus, plus foibles et divisés d’intérêt, ils devoient nécessairement périr; car il est impossible qu’une république, telle que Carthage, qui n’a que des soldats mercenaires, et dont les magistrats ne sont pas les capitaines[111], ait le génie propre à commencer, suivre et consommer de grandes entreprises de guerre. Accoutumée à voir ses intérêts sous un autre point de vue qu’une nation militaire, et à travers d’autres préjugés, elle aime la paix qui fait fleurir son commerce, et doit par conséquent faire mal la guerre. Ses projets, toujours trop grands ou trop petits, ne seront jamais concertés avec sagesse, et elle ne les exécutera qu’en se défiant d’elle-même, ou en présumant trop de ses forces. Elle aura de l’espérance, ou la perdra mal à propos; arrogante dans la prospérité, elle n’aura aucune fermeté dans les revers; ne pouvant donc faire la guerre avec avantage, il faut qu’elle y trouve enfin sa perte.
Si on rapproche ces réflexions générales de ce que j’ai dit jusqu’ici des institutions politiques des Romains, il paroîtra sans doute surprenant que la première guerre Punique ait duré vingt-un ans et n’ait pas fini par la ruine entière de Carthage. Mais il faut faire attention que la république Romaine, se trouvant transportée dans un ordre de choses tout nouveau, ne put pas d’abord profiter de toute la supériorité que son gouvernement, ses mœurs et sa discipline militaire lui donnoient sur les Carthaginois. Il ne s’agissoit plus de faire la guerre comme elle l’avoit faite jusqu’alors dans l’Italie, de s’étendre de proche en proche, et d’armer seulement quatre légions; il falloit se faire de nouvelles maximes, et une politique en quelque sorte toute nouvelle; et ce moment est presque toujours fatal à un peuple, parce qu’il n’est point éclairé par l’expérience; et qu’entraîné par la force de l’habitude, il veut encore imiter quand il doit imaginer.
Les Carthaginois, au contraire, qui, depuis long-temps, faisoient la guerre dans les provinces éloignées et avec des armées nombreuses, devoient encore avoir un avantage considérable sur les Romains, par l’expérience qu’ils avoient de la mer. Je sais que la navigation étoit un art aussi borné chez les anciens qu’il est étendu chez nous; que tout se réduisoit, de la part des matelots, à connoître de certains présages[112] du beau et du mauvais temps, à manier avec adresse le gouvernail, et à ramer de concert, et que le courage du soldat décidoit du sort des batailles navales. Mais les Romains, qui n’avoient jamais vu que des barques de pêcheurs, étoient trop sages pour n’être pas intimidés par leur ignorance. Les honneurs extraordinaires qu’ils accordèrent au consul Duilius, qui défit le premier une flotte Carthaginoise, prouvent combien cette victoire étoit inattendue.
Après avoir vaincu, les Romains s’essayoient encore, et ils avoient besoin de plusieurs succès consécutifs pour avoir sur mer la même confiance qu’ils avoient sur terre. D’ailleurs, l’empire des Carthaginois se soutenoit par son propre poids contre des échecs légers, et ne pouvoit être ébranlé que par de grands Revers; mais la pauvreté de la république romaine ne lui permettoit pas de former de grandes entreprises. Elle ne connoissoit l’usage des monnoies d’argent que depuis peu d’années[113], et quelques secours qu’elle reçût de la générosité des citoyens, ils étoient beaucoup moins considérables que les fonds ordinaires qu’une république aussi riche que Carthage destinoit à la guerre.
Ces causes particulières rendirent en quelque sorte les Romains inférieurs à eux-mêmes dans le cours de la première guerre Punique. Ils n’ignoroient pas sans doute la fameuse diversion d’Agathocles[114], et ils étoient instruits de la dureté avec laquelle Carthage régnoit sur l’Afrique, et quelque avantage qu’ils dussent se permettre en y transportant le théâtre de la guerre, ils ne se déterminèrent que tard à y faire passer une armée. La bataille d’Ecnome ayant enfin mis Régulus en état d’assiéger Carthage, ce général pouvoit dès-lors exécuter ce que firent depuis les Scipions; mais sa république se défia de ses propres forces et de ses lumières, et se trouvant en quelque sorte embarrassée par la grandeur de son entreprise, rappela en Italie un consul et une partie des légions. Les Romains, après la défaite de Régulus, parurent vouloir se venger avec éclat; ils remirent en mer une flotte de trois cents vaisseaux, et au lieu de porter une seconde fois la guerre en Afrique, où ils n’auroient plus trouvé un Xantippe[115]; ils se contentèrent de retirer d’Aspis les soldats de Régulus qui s’y étoient réfugiés.
Depuis que la république Romaine, éclairée par ses fautes mêmes, et familiarisée avec les grandes entreprises par une guerre de vingt-un ans, étoit aussi exercée à combattre sur mer que sur terre, et s’étoit enrichie par la possession de la Sicile et des autres pays qui lui avoient été cédés, il semble que Carthage ne pourra éviter sa ruine, si elle recommence la guerre contre les Romains. Elle devroit même n’avoir aucun succès important; mais les états ne font pas toujours ce qu’ils doivent naturellement faire. La fortune se plaît quelquefois à confondre la sagesse des hommes, pour leur montrer qu’ils ne sont jamais assez sages. Rome, faite pour tout conquérir, est prête à être subjuguée par les Carthaginois; c’est là un de ces phénomènes irréguliers que présente l’histoire, et dont la politique ne peut trop étudier les causes.
L’application successive d’Amilcar, d’Asdrubal et d’Annibal, à former les armées à une excellente discipline, avoit suppléé à tout ce qui manquoit au gouvernement de Carthage, pour avoir des soldats aussi braves que ceux de la république Romaine. Ces hommes rares, qui devoient tout à leurs talens et rien aux institutions de leur patrie, eurent presque l’art d’inspirer à une milice mercenaire et composée de différentes nations, le même zèle, la même fidélité et la même obéissance que les consuls trouvoient naturellement dans leurs concitoyens. Tandis que Rome, qui avoit fermé le temple de Janus après la première guerre Punique, se relâchoit vraisemblablement de ses exercices, et goûtoit trop de douceurs[116] d’une paix qui fut à peine troublée par quelques expéditions contre des peuples dont elle châtia trop aisément l’indocilité[117]; les armées de Carthage s’aguerrissoient en Espagne, et y faisoient tous les jours de nouvelles conquêtes. Malgré les intrigues et les cabales par lesquelles les Carthaginois étoient désunis, et dont le propre est de faire négliger le mérite, de le craindre même, et de l’étouffer pour substituer à sa place l’ignorance et l’incapacité, ils donnent à Annibal le commandement de leur armée. Par le caprice d’un hasard contraire, les Romains, malgré un gouvernement plus capable que tout autre de produire des talens, et où le mérite étoit sûr d’être récompensé, élèvent au consulat un Flaminius et un Varron.
Ce n’est point proprement contre la république de Carthage que Rome va faire la guerre, c’est contre Annibal seul, qui, avec les ressources que lui présente une armée bien disciplinée, et ce qu’il avoit pu amasser de richesses en Espagne, se sentant en état de se passer des secours de sa patrie, médite tout, projette tout, exécute tout. Si le sénat de Carthage eut réglé les opérations de cette guerre, les Romains auroient pu faire des fautes impunément; mais un homme qui n’en fait point, les observe, les entoure de piéges, et leur fera payer chèrement la plus petite méprise et la plus légère distraction.
Rome avoit fait trop de mal aux Carthaginois pendant la première guerre Punique, et les avoit trop grièvement offensés depuis, en s’emparant, contre la foi des traités, de l’île de Sardaigne, pour ne devoir pas être inquiéte de leurs progrès en Espagne. Voir sortir son ennemi de l’humiliation où on l’a mis, et ne pas lui faire la guerre, c’est une imprudence extrême. Il falloit éclairer toutes les démarches d’Annibal et s’opposer à ses premières entreprises; dès qu’il offense Sagunte, la guerre est déclarée aux Romains; il n’est plus temps de délibérer, et il ne reste qu’à transporter promptement les légions en Afrique ou en Espagne. En laissant opprimer un allié fidelle, Rome ôtoit à tous les autres la confiance où ils étoient qu’ils n’avoient rien à craindre sous sa protection, et c’étoit ébranler les fondemens de son empire. Un peuple pacifique attend la guerre sur ses frontières; un peuple conquérant doit la porter dans les provinces de ses ennemis. Si les armes Romaines sont heureuses en Afrique ou en Espagne, la république y fera des conquêtes; si elle est battue, elle ne sera point accablée de ses pertes, et il lui reste des ressources pour rétablir ses affaires. Qui ne sent pas que, quand Annibal auroit obtenu en Espagne les mêmes avantages qu’il remporta en Italie, et qui mirent les Romains à deux doigts de leur ruine, il ne leur auroit cependant causé que de médiocres alarmes?
La lenteur et l’indécision des Romains firent concevoir à Annibal le projet de passer d’Espagne en Italie. Cette entreprise a souvent été accusée de témérité; c’est le sort des grands hommes de paroître plus audacieux que prudens, parce qu’on les juge sans avoir leurs lumières ni leurs ressources. Jamais projet ne fut cependant formé avec plus de sagesse. Annibal connoissoit toute la supériorité de Rome sur sa patrie; et sachant que ce n’étoit qu’à la faveur de ses talens et de quelques circonstances passagères que Carthage pouvoit se flatter d’avoir des succès, il eût été insensé de se faire un plan qu’il n’eût pu lui-même exécuter. S’il eut entrepris de chasser les Romains pied à pied de leurs conquêtes, et de les détruire par une longue suite de succès, il étoit sûr de mourir avant que d’avoir terminé cette guerre, et il auroit laissé sa patrie abandonnée à elle-même et dans l’impuissance de se défendre. En portant, au contraire, ses armes dans le cœur de l’Italie, il réduisoit, dès la première campagne, une république conquérante à combattre pour ses propres foyers, et il ne lui falloit qu’une ou deux victoires pour être en état d’assiéger Rome même, la prendre, la brûler, et vendre ses citoyens.
Ce qui acheva de déterminer Annibal, c’est qu’en faisant la guerre dans quelque province éloignée, il auroit eu à combattre les légions Romaines, et ces armées, toujours nouvelles d’auxiliaires que les Italiens fournissoient aux Romains, et avec lesquelles ils devoient tout envahir. En se transportant dans l’Italie, il se flattoit, avec raison, de dissiper l’espèce de charme qui la tenoit asservie aux volontés des Romains, de l’armer même contre ses maîtres, et de ramener, par conséquent, la rivale de Carthage à cet état de foiblesse où elle s’étoit vue avant ses conquêtes. En effet, si quelques villes d’Italie, se souvenant encore de leur ancienne indépendance, voyoient avec jalousie l’empire de la république Romaine, et n’étoient plus les dupes de cette politique adroite, par laquelle elle asservissoit les peuples en les menaçant les uns des autres, ne devoient-elles pas regarder les Carthaginois comme des libérateurs, et sous leur protection tâcher de recouvrer la liberté? Que ne pouvoit pas se promettre un aussi grand politique qu’Annibal, en remuant tour à tour les Italiens par la crainte des châtimens ou par l’espérance des bienfaits? Les colonies mêmes de Rome ne devoient pas être fidelles à leur métropole, si les Carthaginois, après avoir obtenu quelque avantage considérable, tournoient leurs forces contre elles, et en les menaçant de les ruiner, les invitoient, par des faveurs, à se lier à eux. Les citoyens Romains, qui avoient été transportés dans une nouvelle ville, devoient regarder, après un certain temps, l’habitation où ils étoient nés comme leur véritable patrie. C’est là qu’étoient leur famille, leurs dieux, leurs amis, leur fortune, et tout ce qui est capable d’intéresser et d’attacher le cœur humain; étoit-il naturel que ces colonies, esclaves du respect qu’elles conservoient pour la ville à laquelle elles devoient leur origine, sacrifiassent au salut du capitole leurs femmes, leurs enfans, leur liberté, leurs temples, leurs maisons et leurs sépultures?
Quelque sage que fut le projet d’Annibal, il falloit, pour l’exécuter, que son auteur eût à la fois tous les talens du plus grand homme d’état et du plus grand capitaine. Quelle foule de difficultés, toujours nouvelles, ne devoit-il pas rencontrer pendant une marche de trois cents lieues dans des pays inconnus, coupés par des rivières rapides et profondes, remplis de défilés, et où il faudroit continuellement vaincre par la force des peuples barbares, ou les tromper par des artifices? Il lève d’avance tous les obstacles en les prévoyant; et tandis qu’il commence son entreprise, et la poursuit avec succès, la république Romaine, toujours aveuglée sur ses intérêts, agit sans courage et sans prudence. Elle semble ne pas pénétrer le dessein de son ennemi; et, au lieu de songer à défendre l’entrée de l’Italie par la force, ressource unique après ses lenteurs et ses irrésolutions, elle entame des négociations frivoles. Comme elle avoit oublié qu’on ne doit traiter de satisfaction et de paix qu’en se préparant à la guerre, les ambassadeurs qu’elle envoya à Carthage, en Espagne et dans les Gaules, ne reçurent que des réponses insultantes ou des railleries encore plus humiliantes pour leur orgueil.
Je n’oserois assurer que c’eût été vaincre Annibal que de l’empêcher de combattre, quand il fut descendu en Italie. Il se trouvoit, il est vrai, dans une province pleine du nom Romain, et où rien n’osoit encore s’ébranler en sa faveur: il étoit sans alliés, sans subsistances, sans machines de guerre, et tout autre général à sa place auroit péri, s’il n’eût promptement gagné quelque bataille. Mais comme Annibal avoit sans doute pensé que les Romains pouvoient demeurer opiniâtrément sur la défensive, il avoit certainement formé un plan de guerre en conséquence, et il lui auroit vraisemblablement réussi. Quoi qu’il en soit, les Romains n’avoient point de parti plus sage à prendre, que d’éviter le combat, et sans rien hasarder, de resserrer les Carthaginois. Tout le monde sait à quelle extrémité Fabius les réduisit depuis en temporisant, quoique leurs victoires eussent déjà ébranlé la fidélité des peuples d’Italie, et que quelques-uns même leur eussent ouvert leurs villes. Mais plus les Romains, irrités par la présence d’Annibal, et honteux de la conduite molle qui avoit causé la perte de Sagunte, se reprochoient de négligence et de lenteur, plus il étoit naturel qu’ils n’écoutassent que leur orgueil et s’abandonnassent à toute l’impétuosité de leur courage. D’ailleurs, leur république n’avoit aucune idée de la guerre défensive, parce qu’elle ne l’avoit jamais faite. Soit foiblesse de la part des ennemis qu’elle avoit jusqu’alors combattus, soit parce que les consuls, dont la magistrature étoit annuelle, s’étoient toujours hâtés de terminer la guerre, ou du moins de remporter quelqu’avantage qui leur valût les honneurs du triomphe, les légions étoient accoutumées à chercher l’ennemi, et ne croyoient avoir fait une campagne heureuse que quand elles l’avoient taillé en pièces. Des succès qui avoient toujours accompagné cette méthode de faire la guerre, les Romains avoient conclu qu’elle étoit la plus sage; et c’est à ce préjugé qu’Annibal dut les avantages qu’il remporta sur les bords du Tésin, à Trébie, et près du lac de Trasimène.
Cornelius Scipion et Flaminius se seroient crus déshonorés, s’ils n’avoient pas saisi la première occasion de combattre. L’un étoit brave, mais inconsidéré, et à force de compter sur le courage et l’intelligence de ses soldats, il n’étoit pas assez attentif à remplir les devoirs de général. L’autre n’avoit qu’une témérité orgueilleuse, qui lui faisoit dédaigner toutes sortes de précautions: tous les deux furent vaincus.
Fabius, qui, dans des circonstances si fâcheuses, fut fait dictateur, voulut enfin accoutumer sa république à la défensive, et ruiner son ennemi, en ne combattant pas. Mais Annibal, qui sentoit sa supériorité sur les généraux de Rome, dans un jour d’action, et d’ailleurs, obligé de vaincre encore pour achever de déterminer en sa faveur les peuples d’Italie, déjà ébranlés et incertains sur le sort de la guerre, attaqua, non pas en capitaine, mais en politique, un général qui, promenant ses légions du sommet d’une montagne à l’autre, avoit l’art de n’occuper que des camps inaccessibles. Tantôt il cherche à le rendre suspect à ses concitoyens; il ménage ses possessions et celles de la noblesse, et ravage les terres des plébéïens; tantôt il le rend méprisable en feignant de le braver, en même temps qu’il paroît craindre Minutius, général de la cavalerie, et lui laisse même prendre quelques avantages. Les Romains ne purent éviter le piége qu’Annibal leur avoit tendu; indignés contre la circonspection de Fabius, ils donnent à Minutius un pouvoir égal à celui du dictateur.
Rien n’étoit plus imprudent que cette conduite; elle divisa les forces de la république dans les conjonctures où elles ne pouvoient être trop unies, Fabius et Minutius partagèrent les légions, et au lieu d’une armée formidable, les Romains n’eurent que deux armées incapables de résister séparément aux efforts des Carthaginois. Annibal, attentif à profiter de cette mésintelligence, fut prêt à envelopper Minutius et à le tailler en pièces. Par bonheur pour les Romains, l’amour de la patrie étoit encore leur première vertu; le dictateur fut plus vivement frappé de la perte qu’alloit faire la république, que touché du plaisir malheureux, mais trop naturel, de voir succomber un rival qu’on avoit l’injustice de lui préférer. Il vole à son secours, le dégage, et le force à écouter la reconnoissance qui le fit rentrer dans le degré de subordination où il devoit être.
Annibal, toujours instruit du caractère des généraux qui lui étoient opposés, et pour ainsi dire, présent à leurs conseils[118], n’eut plus besoin de la même politique, quand les consuls P. Emilius et T. Varron prirent le commandement de l’armée. Le premier avoit toujours approuvé Fabius, et fortement attaché à ses principes, il étoit capable de résister aux murmures de ses soldats et aux plaintes des citoyens renfermés dans Rome. Persuadé que la postérité les vengeroit des calomnies de ses contemporains, ou plutôt content de faire son devoir, et d’être vertueux à ses propres yeux, il avoit le courage de vouloir servir sa patrie malgré elle. Varron, le plus présomptueux de tous les hommes, et par conséquent sans talent, étoit emporté par cette confiance fanatique qu’un capitaine doit inspirer à ses troupes, mais qu’il se garde bien lui-même d’avoir, s’il veut assurer ses succès, ou se préparer des ressources dans un malheur. Sous deux généraux d’un caractère si opposé, qui commandoient alternativement en chef avec un pouvoir égal, et dont toutes les dispositions étoient relatives à des objets contraires, il étoit impossible que l’armée Romaine pût ni rester sur la défensive, ni attaquer avec avantage; et Varron fut entièrement défait à la fameuse bataille de Cannes.
Jamais journée ne parut plus décisive; tous les anciens ont cru que Rome ne se seroit jamais relevée de la perte qu’elle venoit de faire, si Annibal se fût présenté à ses portes après sa victoire; et il semble que les paroles, si connues de Maharbal aient fixé leur jugement. «Le sort des armes, dit ce capitaine à son général, t’a ouvert le chemin du capitole, et dans cinq jours nous y souperons, si tu veux qu’à la tête de ma cavalerie, j’aille annoncer aux Romains que tu viens les assiéger dans leur ville; mais les dieux n’ont pas donné au même homme tous les talens[119], tu sais vaincre, et tu ne sais pas profiter de la victoire.» Plusieurs historiens, en effet, sont persuadés que dans la consternation où Rome étoit plongée, elle n’auroit point songé à se défendre.
Si dans la suite Annibal lui-même ne dissimuloit point qu’il n’eût fait une faute capitale[120], en ne s’approchant pas de Rome, ce n’est pas qu’il crût que cinq jours après il s’en seroit emparé; il connoissoit trop bien le courage de ses ennemis pour se promettre un succès si facile. Il est certain, selon la remarque des écrivains qui ont cherché à le justifier, qu’en conduisant son armée des champs de Cannes sous les murailles de Rome, il n’auroit pas eu le même bonheur que les Gaulois après la bataille d’Allia[121]. Les disgraces consécutives que les Romains avoient éprouvées n’étoient point produites par un commencement de corruption dans leur gouvernement ou dans leurs mœurs, mais par la supériorité d’Annibal sur leurs généraux, et par l’activité d’un courage trop ardent qui les empêchoit de connoître leur situation, et de se conduire suivant leurs vrais intérêts. Leurs malheurs, loin de les accabler ou de les engourdir, ne devoient donc, au contraire, que donner plus de force aux ressorts du gouvernement, et changer leur crainte en désespoir. Le sénat, qui félicite Varron de n’avoir pas désespéré du salut de la république, n’a pas lui-même perdu toute espérance. Rome enfin, étoit une place forte, dont l’armée Carthaginoise auroit à peine formé l’enceinte. Elle n’étoit point vide d’habitans, ni par conséquent de soldats; et Annibal manquant de toutes les machines nécessaires à un siége, avoit échoué devant une place de peu d’importance après la bataille de Trasimène.
Je ne puis cependant m’empêcher de blâmer ce capitaine de n’avoir pas découvert, à travers les expressions exagérées de Maharbal, la sagesse que renfermoit son conseil. Il n’est pas douteux que le siége de Rome n’eût été long et laborieux; mais une entreprise de cet éclat auroit sûrement attiré tous les Italiens dans l’alliance de Carthage. Ces peuples, aussi consternés par la défensive à laquelle la république Romaine avoit été réduite, que par ses défaites, quand elle avoit voulu combattre, croyoient tout possible à Annibal. Soit crainte ou mauvaise volonté dans les uns, espérance de recouvrer leur liberté ou envie de se ménager la protection du vainqueur dans les autres, ils se seroient tous hâtés d’aller dans son camp, de lui rendre hommage, et de lui offrir les secours dont il avoit besoin pour consommer son ouvrage.
Dans cette défection générale des peuples d’Italie, il n’étoit plus libre aux Romains de s’élever au-dessus de leurs malheurs, d’étonner leurs ennemis par leur fermeté, d’inspirer leur confiance à leurs alliés, ni de trouver, en un mot, leur salut dans cet esprit de ressource qui embrasse à la fois la Sicile, la Sardaigne, l’Espagne, la Mer, l’Afrique et la Macédoine, tandis qu’on leur arrachoit l’Italie même. Qu’importoit-il aux Romains de se roidir contre la fortune, et d’avoir des succès dans les provinces étrangères, si leur ville, assiégée par une armée toujours victorieuse, étoit détruite, ses habitans passés au fil de l’épée, ou vendus comme des esclaves? Quelqu’intrépidité que la défense de Rome eût inspirée à ses citoyens, ils n’auroient pas été plus braves que les Saguntins, qui, ne pouvant survivre à leur patrie, s’ensevelirent avec elle, et ne laissèrent au vainqueur qu’un amas de cendres et de ruines. Il falloit craindre la famine avec une si grande multitude d’habitans; il falloit craindre à la fois les surprises, la ruse et la force. Une ville assiégée par Annibal, et qui ne reçoit point de secours, succombe nécessairement. Les Romains, pour éviter leur ruine, auroient donc été forcés de rappeler toutes leurs forces en Italie, au lieu de recruter les armées qui étoient en Espagne et en Sicile, d’équiper des flottes, et de songer à punir la Macédoine de son alliance avec les Carthaginois.
J’ose cependant le dire, cette conduite, la plus sage, ou plutôt la seule raisonnable que pût tenir la république Romaine, n’auroit que retardé sa chûte. C’est sans doute en pensant aux suites nécessaires du siége de Rome, et que je viens de détailler, qu’Annibal se repentoit de ne s’être pas approché de cette place immédiatement après la journée de Cannes. Le salut des Romains eût alors dépendu d’une ou de deux batailles; si les Carthaginois les avoient gagnées, Rome étoit absolument perdue; et il est encore certain que dans ces circonstances, tout paroissoit plus favorable aux Carthaginois qu’aux Romains.
Ceux-ci auroient eu, il est vrai, l’avantage de sentir animer leur valeur par le grand intérêt de leur propre conservation, de leur fortune domestique, de leur patrie, de leurs dieux, de leurs femmes, de leurs enfans, pour lesquels ils auroient combattu; mais ces armées, rappelées des provinces, se seroient trouvées en quelque sorte étrangères dans le milieu même de l’Italie; et Annibal, maître des principales villes, leur auroit fait, en temporisant à son tour, plus de mal que Fabius ne lui en avoit causé. Si on suppose qu’on en fût venu aux mains, les Carthaginois, dont l’infanterie armée à la Romaine obéissoit encore à la discipline la plus rigide, et dont la cavalerie numide étoit invincible, auroient porté au combat la confiance que donnent le gain de quatre batailles et l’espérance de détruire Rome par un dernier effort. Cet intérêt, moins puissant par lui-même que celui des Romains, auroit été amplement compensé par la supériorité d’Annibal sur les généraux de la république Romaine.
Scipion, Marcellus, et les autres grands hommes qui se distinguèrent dans la suite de cette guerre, n’étoient point encore parvenus aux magistratures, ou du moins une assez longue expérience n’avoit pas développé leurs talens. Fabius même, à qui les Romains devoient tant, les eût alors mal servis. La prudence si vantée de ce général étoit plutôt le fruit d’un caractère timide et défiant que d’un génie supérieur, qui, empruntant tour à tour différentes formes, sut se prêter aux différens besoins de la république. Il falloit qu’il y eût un Annibal dans le sein de l’Italie pour établir la réputation de Fabius. Plus frappé des suites funestes d’une défaite que des avantages de la victoire, ce fut un politique et un guerrier ordinaire, mais assez heureux pour rencontrer des circonstances, où une irrésolution, par elle-même blâmable, servit l’état et devint un talent.
N’étant plus question de temporiser, mais de faire des entreprises vigoureuses, hardies, fréquentes, réitérées, et de forcer les Carthaginois à lever le siége de Rome, il est vraisemblable que Fabius eût avancé la ruine de sa patrie. Dans un temps où il fut depuis permis à la république d’agir offensivement, ce général continua à se conduire par ses anciens principes. Tite-Live nous le représente toujours campé sur des hauteurs, toujours pressé de se retirer à l’approche de l’ennemi, et cantonné au-delà du Vultur avec une attention extrême à consulter les devins, les augures, les poulets sacrés, les entrailles des victimes, et à faire autant de sacrifices expiatoires qu’on lui rapporte de contes puériles et ridicules. Plutarque nous apprend même qu’étant prêt à donner dans un piége d’Annibal, lui et son armée ne durent leur salut qu’aux auspices qui lui annoncèrent à propos que son entreprise seroit malheureuse. Les circonstances eurent beau changer, il les vit toujours les mêmes. Il s’opposa constamment à la sage diversion que les Romains firent en Afrique, et qui arracha Annibal d’Italie. Accoutumé à tout craindre, il n’eût jamais osé combattre à Zama; et malgré les règles de cette prudence éclairée, qui défendit à Scipion d’écouter les propositions de paix que son ennemi lui offroit, il auroit fait un traité, et exposé les Romains à avoir contre Carthage une troisième guerre, peut-être aussi dangereuse que la seconde, ou du moins aussi pénible que la première.
Autant que le siége de Rome, après la bataille de Cannes, eût été avantageux aux Carthaginois, autant l’inaction d’Annibal leur devint-elle fatale. Dès ce moment il se forma une chaîne de circonstances et d’événemens sinistres qui suspendirent le cours des prospérités de ce grand homme. Je ne sais si je dois parler ici des fameuses délices de Capoue; peut-être contribuèrent-elles à altérer la vigueur de la discipline dans l’armée Carthaginoise; à peine cependant doit-on y faire attention, tant il y eut d’autres causes qui contribuèrent plus efficacement à relever les espérances et la fortune des Romains!
Tandis qu’Annibal prend ses quartiers à Capoue, la république Romaine fit des efforts d’autant plus grands pour se venger, qu’elle avoit été plus humiliée, et elle trouva en elle-même des forces et des ressources qui lui auroient été inconnues dans un danger moins pressant. Chaque citoyen veut se sacrifier au bien public; chaque soldat est un héros; l’esclave, élevé à la dignité de citoyen, est digne de cet honneur et veut vaincre ou mourir pour sa nouvelle patrie. Rome, animée par un même esprit de vengeance, ne fait plus aucune de ces fautes qui avoient contribué aux premiers succès d’Annibal. Sa sagesse est égale à son courage; non-seulement elle est en état d’avoir une armée considérable en Italie, mais sa politique s’agrandit avec sa confiance; elle équipe des flottes nombreuses, recrute les légions qui sont dans les provinces étrangères, et semble à son tour méditer la ruine de Carthage.
A cette peinture légère des grandes choses que les Romains exécutèrent, et qui paroissent en quelque sorte incroyables, on commence sans doute à s’apercevoir qu’Annibal ne conservoit plus cette supériorité d’intelligence, de politique et de génie qu’il avoit eue jusque-là sur eux. Ces qualités sont déjà égales entre Rome et son ennemi, mais leurs ressources ne le sont plus. Qu’on fasse attention qu’une armée s’affoiblit par la prospérité même, et que si le vainqueur ne répare continuellement les pertes que lui cause la victoire, il lui est bientôt impossible de poursuivre ses avantages. Annibal, qui venoit de forcer les Romains d’armer jusqu’à leurs esclaves, avoit lui-même besoin de recruter son armée. Mais il n’ose recourir aux Italiens, parce que ces peuples, étonnés de la fierté de la république Romaine, commencent à craindre d’avoir trop tôt trahi leur devoir, et songent déjà à mériter leur grâce. Bien loin de les armer, le général Carthaginois est obligé de mettre des garnisons dans leurs principales villes, pour s’assurer de leur fidélité. Il s’affoiblit donc de jour en jour, et n’est plus en état de tenir la campagne avec le même avantage.
Si Annibal remplit son armée d’Espagnols, de Gaulois, de Barbares et d’aventuriers pris au hasard, ce sont des soldats sans discipline, qui combattent sans règle, qu’il faudra ménager, et qui, par conséquent, ne le laisseront plus le maître d’exécuter ce qui lui étoit facile avec les soldats qu’il avoit amenés d’Espagne. S’il est obligé de demander des recrues et des subsistances à Carthage, il n’est plus indépendant de cette république, comme il l’avoit été jusqu’à la bataille de Cannes. Tantôt les secours seront refusés, tantôt ils arriveront trop tard, et seront toujours insuffisans. Annibal n’est plus que le général d’une république corrompue; il a les mains liées par les vices de sa patrie, et il doit être vaincu par les Romains, parce qu’ils combattent dès-lors autant contre Carthage que contre lui.
Qu’on se rappelle la conduite des Carthaginois, quand Annibal leur exposa ses besoins; tandis que Magon et les chefs de la faction Barcine exhortoient le peuple à faire un effort, Hannon et ses partisans s’y opposoient. «Ne vous livrez point, disoient ces derniers, à une joie insensée; on vous trompe. Magon ne nous annonce avec tant de faste que des triomphes imaginaires. S’il faut l’en croire, Annibal a taillé en pièces les armées Romaines; pourquoi nous demande-t-il donc des soldats? Il a pris et pillé deux fois le camp des Romains, il est chargé de butin; pourquoi donc lui enverrions-nous des subsistances et de l’argent? Qu’on cesse de faire valoir Trébie, Trasimène et Cannes, puisque nos affaires ne sont pas plus avancées aujourd’hui qu’elles l’étoient quand Annibal entra en Italie. Les Romains ne recherchent pas la paix; ils ne sont donc point aussi humiliés qu’on veut nous le persuader. Il n’y a qu’un parti sage pour nous, faisons la paix, puisque la guerre nous ruine malgré nos avantages; mais ne nous épuisons pas pour satisfaire l’orgueil d’Annibal. Des secours seroient inutiles à ce conquérant redoutable qui a su exécuter de si grandes choses; et il ne les mérite pas, s’il nous trompe par de fausses relations de ses succès.» C’est ainsi qu’à Carthage on trompoit le peuple ignorant, et porté à juger des produits et des succès de la guerre par ceux de son commerce. Tous les citoyens, opposés à la faction Barcine, souhaitoient qu’Annibal fût vaincu; tous travailloient à le faire échouer, tant ils craignoient qu’il ne se servît de la considération que lui vaudroient ses victoires pour ruiner leur crédit!
Annibal, entouré d’alliés qui le trahissent, sans secours du côté de sa patrie, et à la tête d’une armée qui se lasse d’une guerre qui ne lui offre plus de butin, et dont la cavalerie, d’abord si redoutable aux Romains, déserte continuellement chez eux, se surpasse inutilement lui-même. Quoique les généraux de Rome ne puissent encore le vaincre, on voit cependant que l’Italie doit lui échapper des mains. Il sent le contre-coup de toutes les pertes que sa patrie fait en Espagne, en Sicile, &c. Et les Romains doivent tous les jours remporter quelque nouvel avantage dans les provinces, parce qu’ils n’y font en effet la guerre que contre Carthage, et qu’elle ne leur oppose que des armées sans discipline, qui manquent de tout, et des généraux incapables de réparer ses fautes, et de se suffire à eux-mêmes. Ces avantages réitérés décideront enfin du sort d’Annibal; car la république Romaine, instruite par les événemens même de la première guerre Punique, de la foiblesse des Carthaginois en Afrique[122], ne manquera point d’y porter ses armes, dès qu’elle aura réuni ses forces en pacifiant les provinces. En effet, Scipion y passa; et tout le monde sait que par la défaite d’Asdrubal et de Siphax, les Carthaginois ayant éprouvé à leur tour une journée de Cannes, Annibal fut rappelé au secours de sa patrie. Il en frémit d’indignation; et c’est, vaincu par l’avarice, la lâcheté, les partis, les cabales, les divisions de Carthage, et non par les armes de Rome, qu’il abandonna l’Italie.
Scipion battit Annibal à Zama, et cette bataille célèbre ne fut pas seulement le terme de la grandeur des Carthaginois[123]; on diroit que toutes les nations y furent vaincues, tant elle rendit facile aux Romains la conquête du monde entier. Leur république, qui voyoit dans son alliance tous les pays qui avoient obéi à Carthage, et qui s’étoit emparée de toutes ses richesses, devint une puissance énorme dont le poids devoit tout écraser. Elle n’avoit fait jusque-là que des guerres laborieuses, à présent toutes ses entreprises seront au-dessous de ses forces.
Les états formés des débris de l’empire d’Alexandre, devoient être le principal objet de l’ambition des Romains, et aucune de ces puissances n’étoit en état de se faire respecter. La Grèce n’étoit plus ce qu’elle avoit été autrefois sous la conduite de Miltiade[124], de Thémistocle, de Pausanias, &c. La jalousie de Sparte, l’ambition d’Athènes, la guerre funeste du Péloponèse avoient rompu tous les liens qui unissoient les Grecs. Leurs villes étoient pleines de partis, de cabales et de factions. En un mot, la Grèce sans liberté, sans amour de la patrie, sans confiance en ses forces, ne pouvoit plus être le boulevard de l’Asie contre les Romains, comme elle l’avoit été de l’Europe contre les Perses. La Macédoine étoit presque retombée, depuis la mort d’Alexandre, dans le même état de foiblesse d’où la politique de Philippe l’avoit tirée. Le souvenir de son ancienne grandeur lui donnoit de l’ambition; elle se flattoit toujours de reconquérir l’Asie avec le secours des Grecs; mais au lieu de les assujettir, elle ne savoit que les inquiéter et les tyranniser. Les rois de Syrie, qui possédoient la plus grande partie des conquêtes d’Alexandre, auroient pu se défendre contre les Romains, s’ils avoient connu leurs forces et su s’en servir: mais ce vaste empire ressembloit à ces géans énormes qui sont plus foibles que les autres hommes, parce que le cœur ne peut envoyer avec assez d’impétuosité le sang et les esprits jusqu’aux extrémités de leur corps pour y entretenir la vie. On retrouvoit dans les successeurs d’Alexandre tous les vices qui avoient rendu si facile la ruine des successeurs de Cyrus. L’Asie, éternellement livrée à l’oisiveté, au luxe et à la mollesse, n’avoit point de soldats. Les Grecs qui s’y étoient établis, avoient perdu leur courage; et le despotisme le plus pesant y accabloit des esclaves, auxquels il avoit ôté tout sentiment de crainte, d’espérance et d’émulation. L’Egypte, aussi démembrée que l’empire de Macédoine, ne se trouvoit pas dans une situation moins déplorable. Jamais princes ne furent moins dignes de régner que les successeurs de Ptolomée. Loin de concevoir le projet de s’opposer aux entreprises des Romains, ils en achetèrent, au contraire, par des complaisances serviles, le privilége de vivre dans la mollesse la plus honteuse, et de fouler des sujets qui, malgré leur lâcheté naturelle, étoient toujours prêts à se révolter. Pour mieux juger de la foiblesse de leur gouvernement, il suffit de remarquer l’ascendant que les rois de Syrie avoient pris sur eux; et que se laissant entraîner par une habitude d’obéir et de ramper, ils devinrent sujets des Romains avant même que d’avoir été vaincus par les armes comme Philippe, ou par les bienfaits comme Massinissa.
Quelque rare qu’il soit de voir un état changer de politique, quand ses intérêts commencent à changer, peut-être que la puissance des Romains auroit inspiré assez de défiance à la Grèce, à la Macédoine, et aux cours de Syrie et d’Egypte, pour les forcer à sacrifier leurs anciennes haines à leur sûreté commune, et à se réunir, si elles n’avoient point été rassurées par cette politique savante et pleine de modération qui avoit déjà trompé et asservi les Italiens. Les Grecs et les successeurs d’Alexandre ne connoissoient qu’une manière de s’agrandir, c’étoit d’établir une domination directe sur les vaincus; mais voyant que la république Romaine ne conquéroit que des alliés, et ne mettoit point de garnison ni de préteur dans les villes de ses ennemis humiliés, ils crurent qu’elle étoit sans ambition, et qu’au lieu de songer à se défendre contre elle, il suffisoit, pour ne la pas craindre, de ne pas l’offenser. Cette sécurité laissa subsister leurs divisions, et les Romains en profitèrent pour les vaincre successivement, et même les uns par les autres.
Il faut cependant le remarquer; peu s’en fallut que la prospérité de la république Romaine ne la fît renoncer à cette modération qui avoit préparé sa grandeur, et qui pouvoit seule étendre encore et affermir son empire. Depuis qu’elle avoit porté ses armes hors de l’Italie, elle paroissoit moins attachée à ses principes; et l’on peut voir dans Polybe comment les Romains, jusque là si religieux observateurs des règles de l’équité, s’emparèrent de l’île de Sardaigne peu de temps après la première guerre Punique, et par la seule raison que Carthage, occupée à réduire ses armées révoltées, n’étoit pas en état de se défendre contre les étrangers. Une sorte de présomption qui accompagne toujours de longs succès, commençoit à persuader aux Romains qu’ils n’avoient plus besoin des mêmes ménagemens que leurs pères, et qu’il étoit temps de profiter de tous les droits que donne la guerre, et de se faire des sujets. Pour satisfaire leur vengeance et l’orgueil que leur inspiroit la défaite d’Annibal, il auroit fallu ruiner entièrement la ville de Carthage, et établir une domination directe sur l’Afrique. Certainement les nouvelles passions des Romains auroient fait tenter cette entreprise pernicieuse, si l’intérêt personnel du général qui commandoit leur armée en Afrique ne s’y fût opposé. Scipion savoit que rien n’est plus difficile que de porter le dernier coup à une nation[125]. Quelqu’humiliée qu’elle soit, elle trouve en elle-même, dès qu’elle est prête à périr, des ressources qu’elle ne connoissoit pas. Le vainqueur d’Annibal ne devoit pas hasarder de ternir sa gloire; il craignoit d’ailleurs que le peuple ne se lassât de prolonger le temps de sa magistrature, et il avoua depuis lui-même que les Carthaginois n’avoient dû le salut de leur ville qu’aux efforts des consuls T. Claudius et Cn. Cornelius[126], pour lui enlever le commandement de l’armée et la gloire de terminer la guerre.
Les mêmes motifs qui portèrent Scipion à ne pas détruire les Carthaginois vaincus, déterminèrent dans la suite les autres généraux à suivre son exemple. Flaminius refusa de se rendre aux désirs de la Grèce, qui demandoit qu’on traitât la Macédoine avec la dernière rigueur. Il laissa subsister Philippe et son royaume; et les Romains dont l’avidité fut ainsi réprimée, non-seulement continuèrent à user de la victoire dans les provinces éloignées, de la même manière qu’ils avoient fait en Italie, mais donnèrent même de nouvelles preuves de modération. S’ils se virent contraints d’affoiblir extrêmement leurs ennemis pour n’en rien craindre, cette dureté ne les rendit point odieux, parce qu’ils ne faisoient jamais tout le mal qu’ils étoient les maîtres de faire, qu’ils laissoient aux vaincus leurs usages, leurs lois, leurs magistrats, leur gouvernement, et qu’ils sembloient ne faire la guerre que pour l’avantage seul de leurs alliés. La république en effet prit l’habitude de ne rien retenir de ses conquêtes; elle les partageoit entre ceux qui l’avoient aidée à vaincre; et cette nouvelle politique fut encore l’ouvrage de l’intérêt personnel de ses généraux. Ne songeant qu’à ce qui pouvoit assurer le succès de leurs entreprises, à peine avoient-ils commencé la guerre contre quelque puissance, que pour la réduire à ne se défendre qu’avec ses seules forces, et pour augmenter les leurs, ils recherchoient l’alliance de tous ses voisins, et leur offroient pour prix de leur amitié et de leurs secours, les provinces qu’ils alloient conquérir.
Un peuple qui se conduisoit par des principes en apparences si contraires à ceux de l’ambition, vit tous les princes avares, timides ou ambitieux, lui demander avec empressement son amitié pour avoir part à ses bienfaits. A peine la république avoit-elle déclaré la guerre, qu’elle avoit pour alliés la plupart des voisins de son ennemi. Cette méthode d’enrichir les alliés aux dépens des vaincus, multiplia les jalousies qui divisoient les peuples, et fit naître des haines irréconciliables entre eux. Nous ne devrions haïr que ceux qui nous dépouillent; nous haïssons encore par foiblesse ceux qu’on élève sur nos ruines. Cette lâcheté injuste du cœur humain servit plus utilement les Romains que n’auroit fait la politique la plus adroite de leur sénat; la république n’avoit qu’à s’abandonner aux passions mêmes de ses alliés et de ses ennemis pour étendre et voir affermir de jour en jour son empire. Toutes les puissances s’observoient réciproquement; elles désiroient toutes de trouver leurs voisins coupables de quelque faute, et par-là se tenoient toutes également asservies. Les princes, enrichis des conquêtes des Romains, étoient étonnés de se trouver aussi humiliés que l’état même à l’abaissement du quel ils avoient contribué; plus ils furent puissants, plus ils furent soumis; parce que l’importance de leurs dépouilles n’auroit rendu leur perte que plus certaine. Ils s’accoutumèrent à ne se regarder dans leurs propres royaumes que comme des officiers des Romains; les sujets de ces rois esclaves virent sans étonnement disparoître ces fantômes de la royauté, et occuper leur place par un préteur: leur chûte ne fut pas une révolution.
Il faut m’arrêter un moment à faire connoître d’une manière plus détaillée la conduite que tinrent les alliés et les voisins de la république Romaine. Massinissa n’entra dans son alliance qu’après que Scipion eut chassé d’Espagne les Carthaginois; mais ce n’étoit pas alors qu’il devoit prendre ce parti. Il auroit agi en grand politique, s’il eût d’abord contre-balancé la fortune de Carthage, et fait une diversion en faveur de la république Romaine, dans le temps qu’Annibal paroissoit prêt à l’accabler; car les Carthaginois ne pouvoient triompher de Rome, sans devenir beaucoup plus puissants qu’ils ne l’étoient en Afrique, et causer par conséquent de justes alarmes à la Numidie. Mais comme Massinissa s’étoit ligué avec eux lorsqu’il auroit dû secourir les Romains, il devint l’ami de ces derniers quand il auroit dû renoncer à leur alliance, soutenir les Carthaginois, et assurer sa propre liberté en défendant la leur.
Siphax suivit cet exemple; d’abord uni aux Carthaginois, il s’allia ensuite avec les Romains dans le temps qu’ils commençoient à n’avoir plus besoin d’alliance. Ce n’est pas par politique qu’il les abandonna; il ne sentit point qu’il étoit de son intérêt de ne pas laisser accabler les Carthaginois; son amour pour Sophonisbe lui fit faire trop tard une démarche qui étoit sage dans ses principes, mais qui n’étoit plus qu’une imprudence depuis que Carthage, à moitié vaincue, devoit nécessairement succomber, malgré les secours qu’il lui donnoit.
Philippe se comporta avec sagesse, si l’alliance qu’il fit avec Annibal, après la bataille de Cannes, fut le fruit de ses méditations sur le gouvernement, le génie et la politique de Rome et de Carthage. Il lui importoit de détruire la république Romaine, parce que c’étoit une nation guerrière, conquérante, et dont il étoit impossible d’être le voisin sans en devenir l’ennemi. Les Carthaginois, au contraire, étoient un peuple beaucoup moins entreprenant; et dès qu’ils n’auroient plus un Annibal à leur tête, ils cesseroient de se faire craindre. Philippe ne soutint point sa démarche; il trembla en voyant ce que les Romains firent pour réparer leurs pertes; leurs menaces le consternèrent, et elles n’auroient dû que lui faire mieux sentir la nécessité où il étoit d’aider Annibal, et de faire tout ce que Carthage elle-même auroit dû faire. Dès-lors toute la conduite de ce prince ne fut qu’un tissu de fautes grossières[127].
Il semble que la mauvaise politique qu’on avoit eue à l’égard de la république Romaine pendant la seconde guerre Punique, fut le modèle que se proposèrent tous les états quand elle entreprit de nouvelles conquêtes. A peine les Grecs, assez aveugles sur leurs intérêts pour préférer le voisinage des Romains à celui de Philippe, les eurent-ils engagé à faire la guerre à la Macédoine[128], que ce royaume vit armer contre lui tous ses voisins. Attale devoit le secourir; sa situation étoit la même pendant cette guerre que celle de Massinissa pendant la guerre d’Annibal, et il ne fut pas plus prudent. Philippe ne trouva qu’un seul allié, ce fut Antiochus. Mais soit que ce prince ne sût prendre aucune résolution ou ne persister dans aucun parti; soit qu’entraîné par cette ancienne jalousie qui divisoit les successeurs d’Alexandre, il ne put s’empêcher de voir avec quelque plaisir l’humiliation de Philippe; il avoit à peine commencé une foible diversion en attaquant Attale, qu’il fit sa paix aux premiers ordres des Romains.
Les Macédoniens, vaincus à Cynocéphale, ne se furent pas plutôt soumis aux conditions humiliantes que Flaminius leur imposa, que les Romains, toujours impatiens de s’agrandir, songèrent à se venger des hostilités qu’Antiochus avoit commises sur les terres d’Attale. Ils lui ordonnèrent d’évacuer les villes d’Asie qui avoient appartenu aux rois de Macédoine, et de se garder de troubler le repos des Grecs en faisant passer des troupes en Europe. Antiochus, encouragé par les Etoliens à prendre les armes, commença la guerre, et eut le même sort que Philippe. Personne ne le secourut dans ses disgraces, et pour me servir de l’expression de Tite-Live, il fut accablé du poids du monde entier.
Cette guerre mérite une attention particulière[129], non pas par les événements qu’elle produisit, mais par ceux qu’elle auroit pu produire, si Antiochus eût eu le courage de s’élever au-dessus des préjugés de son temps, et de suivre les conseils d’Annibal. Ce grand homme, obligé d’abandonner sa patrie, et de chercher un asyle chez les ennemis des Romains, s’étoit retiré à la cour de Syrie. C’est un spectacle bien singulier, que le simple citoyen d’une république presque détruite, et lui-même fugitif, proscrit, sans fortune, sans soldats, dont le génie en impose à celui de Rome, et qui tente de soulever toute la terre contre une puissance que les plus grands rois ne pourroient regarder sans frayeur.
«Que les princes, disoit-il à Antiochus, oublient leurs différends particuliers; qu’ils sachent qu’il est une grandeur pour eux préférable à l’augmentation de leur territoire; et Rome, qui n’est puissante que par leurs divisions et leur avarice, cessera de triompher. Graces aux haines aveugles et invétérées de tous les peuples les uns contre les autres, les Romains trouvent plus d’alliés qu’ils n’en souhaitent, et toutes les forces de la terre sont à leur disposition. Ils ne veulent vaincre, dit-on, que pour l’avantage de leurs alliés; c’est une erreur grossière. On ne supporte point les maux, les fatigues, les dangers de la guerre sans avoir la passion de dominer; et si les Romains comblent de bienfaits leurs alliés, ce n’est que par intérêt. Ils sentent combien il leur importe d’avoir des amis, et pour ne pas soulever à la fois contre eux l’orgueil de toutes les nations, de déguiser, de cacher la tyrannie à laquelle ils aspirent. Mais ces alliés, dont ils exigent les complaisances les plus serviles, sont déjà des sujets qui seront bientôt des esclaves. J’en réponds, toutes ces fortunes de Massinissa, d’Attale, d’Eumènes seront renversées à leur tour. Les Romains regardent déjà l’Asie comme une proie qui les attend; vous ne ferez que de vains efforts pour éviter une rupture avec eux, ils sauroient se faire un prétexte honnête de guerre. Dans ce danger nouveau pour le trône de Syrie, il faut renoncer aux desseins de vos prédécesseurs, et vous faire une nouvelle politique. Il n’est plus question de vous regarder comme le légitime et le seul successeur d’Alexandre, ni de vouloir recouvrer les parties démembrées de sa monarchie. Ne songez aujourd’hui qu’à soutenir vos anciens ennemis; vous les accablerez, si vous voulez, après vous être aidé de leurs forces pour affoiblir la république Romaine qui vous menace. Quand Philippe, irrité de l’orgueil de ses vainqueurs, frémit secrètement d’indignation, n’attend qu’une conjoncture favorable de secouer le joug, et n’a avec vous qu’une même cause à défendre, pourquoi le négligez-vous? Vous-même, vous avez en quelque sorte été vaincu à Cynocéphale; la Macédoine n’est plus le rempart de l’Asie. Philippe, de son côté, va voir confirmer tous ses malheurs; et il sera enveloppé de toutes parts de la puissance des Romains, s’ils pénètrent dans vos états. Malgré la haine qui vous divise, Philippe est moins votre ennemi que la république Romaine; relevez-le pour affermir votre trône, et que le plus grand roi de l’Europe s’unisse au plus grand monarque de l’Asie.»
«Mais, continuoit Annibal, les ennemis de Rome n’ont trouvé jusqu’à présent aucun allié, parce qu’ils ont paru effrayés de la guerre en la commençant; leur timidité a détourné tout le monde de s’associer à leurs périls. N’attendez pas que les Romains établissent le théâtre de la guerre dans le sein de vos états: leur république, qui chancelle dans l’Italie, vous accableroit ici sans peine avec les forces de toutes les nations qu’ils ont vaincues, qui craignent de l’être, ou qui espéreroient de s’enrichir de vos dépouilles; Espagnols, Africains, Italiens, Grecs, Macédoniens, tout contribueroit à vous accabler. Quand la fortune d’ailleurs vous réserveroit les succès les plus complets et les plus constans, combien ne vous faudroit-il pas de batailles pour chasser les Romains de vos domaines? Il faudra les poursuivre dans la Grèce et la Macédoine, et conquérir sur eux ces provinces, avant que de les repousser dans leur pays, et de pouvoir les entamer. Deux victoires, au contraire, remportées en Italie, réduiront ces hommes si fiers à trembler pour le capitole. Confiez à la haine que je leur porte des vaisseaux et des soldats; je reverrai une seconde fois l’Italie, j’y trouverai des peuples lassés de la grandeur de leurs maîtres, et auxquels j’ai appris à désirer d’être libres. Si je retrouve Trasimène ou Cannes, Rome succombera sous vos armes. Je vous ferai des alliés et des amis de tous les états qui sont jaloux de la puissance Romaine, ou qui n’ont d’autre politique que de s’attacher au parti le plus fort; ils vous craindront comme ils craignent les Romains; ils seront attachés à vos intérêts comme ils sont attachés aux intérêts des Romains, si vous osez faire trembler ces tyrans des nations.»
Malgré la servitude où tous les peuples se précipitoient, jamais conjoncture ne fut plus favorable pour faire craindre une seconde fois aux Romains tous les dangers qu’ils coururent pendant la seconde guerre Punique. Si quelques-uns de leurs alliés leur étoient sincèrement attachés, la plupart commençoient à s’apercevoir qu’ils avoient acheté trop chèrement leur fortune. Accablés de la protection de la république Romaine par l’excessive reconnoissance qu’elle exigeoit, ils ne lui donnoient des secours pour faire de nouvelles conquêtes, qu’en lui souhaitant des disgraces. Les Italiens mêmes ne confondoient plus leurs intérêts avec ceux des Romains; ils sentoient qu’ils étoient sujets; ils murmuroient, ils se plaignoient, et n’attendoient qu’un nouvel Annibal pour oser se révolter. Ces dispositions étoient si peu cachées, que le consul Sulpicius reprochoit avec chagrin au sénat la lenteur avec laquelle on faisoit passer les légions dans la Grèce après avoir déclaré la guerre à Philippe. «Hâtons-nous, disoit-il; si Philippe nous prévient, et porte la guerre en Italie, tandis que nous le menaçons imprudemment avant que de le frapper, nous courons risque d’éprouver de plus grands malheurs que pendant la seconde guerre Punique, et de voir anéantir notre puissance; car nos voisins ne nous sont attachés qu’autant qu’il ne se présentera aucun de nos ennemis[130], dont ils puissent avec sûreté embrasser et défendre les intérêts.»
Les Etoliens, qui s’étoient flattés que l’empire de la Grèce seroit la récompense des efforts qu’ils avoient faits en faveur des Romains contre la Macédoine, ne se voyoient frustrés de leurs espérances qu’avec un dépit extrême. Leur politique agissante remuoit toutes les puissances voisines et vouloit les associer à leur vengeance. Les autres peuples de la Grèce n’étoient plus la dupe des bienfaits de la république Romaine; le charme commençoit à se dissiper, et ils sentoient que Flaminius avoit empoisonné le don qu’il leur avoit fait de la liberté, en défendant à leurs villes toute association. La Gaule Cisalpine n’étoit pas entièrement soumise; quelques contrées de l’Espagne défendoient encore leur liberté avec un extrême courage. Annibal, en un mot, dont le nom seul inspiroit de l’effroi aux Romains[131], et étoit capable de faire renaître la confiance chez tous les peuples, entretenoit des relations en Afrique, dans la Grèce, et dans les Gaules mêmes. Si on l’eût vu descendre une seconde fois en Italie, à la tête de toutes les forces de l’Asie, Rome auroit perdu en un jour l’empire qu’elle exerçoit sur ses alliés. On lui auroit désobéi, parce qu’on l’auroit pu faire impunément, et elle se seroit vue abandonnée à ses seules forces.
Antiochus, à qui il appartenoit de décider du sort de la terre, pensoit trop bassement pour goûter la sagesse hardie des conseils d’Annibal. Les promesses de ce grand homme lui parurent vagues et confuses, parce qu’il ne pouvoit en comprendre la justesse; et ce qui n’étoit que grand et courageux, il le crut téméraire. De petites passions le décidèrent; il se livra à la jalousie de ses courtisans et à l’imbécillité de ses ministres. Ivre de sa grandeur, comme tous les princes d’Orient, et rabaissé par sa timidité naturelle, il ne put ni croire qu’il s’agissoit de sa ruine entière en faisant la guerre contre les Romains, ni se persuader qu’il lui seroit possible de renverser cette puissance énorme, devant laquelle tout étoit humilié. Jamais prince ne fit mieux voir tout ce que l’orgueil et la lâcheté peuvent rassembler de foiblesse et de contradiction dans un même caractère. Toujours plein des projets de ses prédécesseurs sur la Grèce et la Macédoine, ses anciennes ennemies, il ne put se résoudre à les relever pour s’aider de leurs forces contre la république Romaine. Il commence, au contraire, la guerre par insulter Philippe; et tandis qu’il oblige ce prince à se déclarer contre lui en faveur des Romains, il est saisi de crainte, se repent déjà de son entreprise, et consent à céder une partie de ses états pour conserver l’autre.
Que Mithridate eût occupé le trône d’Antiochus, et les Romains étoient ruinés. Qu’il eût été beau de voir ce prince et Annibal unis d’intérêt et déployer de concert toutes les ressources de leur génie contre un peuple puissant qu’il falloit détruire ou reconnoître pour son maître! La république Romaine ne craignit jamais que ces deux hommes; mais l’un naquit simple citoyen d’une république qui trahit ses espérances, et il ne trouva dans la suite aucun prince qui osât le seconder. L’autre étoit roi, mais il ne régna que dans un temps où toutes les provinces, gouvernées par des officiers Romains, étoient déjà accoutumées à obéir. Il concevoit dans sa colère les plus vastes desseins; ses espérances et ses ressources étoient toujours plus grandes que ses malheurs. Il combattit pendant quarante ans contre Sylla, Cotta, Lucullus et Pompée; mais il épuisa sa fortune dans la Grèce et dans l’Asie. Quelle qu’en soit la cause, il ne profita point de la circonstance favorable que la révolte des Samnites et de leurs alliés lui offroit de porter ses armes dans le cœur de l’Italie, et il ne songea véritablement à marcher sur les traces d’Annibal, que quand il lui fut impossible d’exécuter les mêmes desseins.
La défaite d’Antiochus confirma toutes les nations dans la foible politique qui hâtoit la perte de leur liberté. C’est dans ces circonstances que Persée entreprit follement de relever la Macédoine; et toute la terre se souleva contre lui. Prusias ne voulut être que spectateur de cette guerre. S’il craignit d’offenser également les deux partis par sa neutralité, il espéra de fléchir les Romains vainqueurs à force de bassesses et en se disant leur affranchi, ou de trouver grâce auprès de Persée, dont il avoit épousé la sœur.
Gentius, roi d’Illyrie, et les Rhodiens, embrassèrent un parti équivoque et mitoyen, qui ne fait que des ennemis, que la politique condamnera éternellement, et que des hommes timides regarderont toujours comme le comble de la sagesse et de l’art de gouverner. Sans aider efficacement Persée, qu’il étoit de leur intérêt de favoriser de toutes leurs forces ou de négliger entièrement, ils firent seulement tout ce qu’il falloit pour irriter les Romains contre eux. On retrouve constamment cette même conduite dans tous les ennemis de la république. Bocchus secourut Jugurtha après que ce prince eut perdu ses états; Tigranes se comporta de même à l’égard de Mithridate; et l’un et l’autre, disent bien sensément tous les historiens, devoient prendre plutôt ce parti, ou ne le prendre jamais.