LIVRE QUATRIÈME.
Ce seroit vouloir ne connoître que bien imparfaitement un peuple établi par la force des armes, et accru par des guerres continuelles, que de s’arrêter à ce que j’ai dit jusqu’ici. Je tâcherai dans la suite de cet ouvrage de développer la politique de la république Romaine, de faire connoître ses ennemis, et de démêler les causes de son agrandissement. Les Grecs avoient tort de penser que les Romains ne dussent leur élévation qu’aux caprices de la fortune. Un particulier peut tout devoir au hasard, une seule circonstance heureuse décidant quelquefois de son sort; mais dès qu’une nation a combattu pendant plusieurs siècles contre des peuples différens par leur gouvernement, leur caractère, leurs forces et leur discipline, et qu’elle les a successivement soumis, ses progrès sont nécessairement l’ouvrage de son mérite. Les Romains ont vaincu l’univers, parce qu’ils ont trouvé par-tout des hommes moins sagement gouvernés qu’eux. Qu’on suppose autant de vertus à Carthage qu’à Rome, et dans l’une et l’autre ville les mêmes ressources et la même discipline; jamais la fortune n’auroit penché d’aucun côté; l’univers eût été partagé entre ces deux républiques, jusqu’à ce qu’elles se fussent mutuellement ruinées: c’est le courage et la générosité des Romains qui triomphèrent de la timidité et de l’avarice des Carthaginois.
Rome devoit former une société guerrière; les brigands qui vinrent la peupler manquoient de tout, et il falloit qu’ils conquissent des terres et des femmes. Plus ils étoient odieux à leurs voisins, plus ils sentirent la nécessité d’être soldats. A l’exception de Numa, tous les successeurs de Romulus aimèrent la guerre; et bientôt l’exil de Tarquin, et les efforts que fit ce prince pour soumettre ses sujets révoltés, rendirent la république de Brutus absolument militaire. Les récompenses, les honneurs, les distinctions ne furent accordés qu’aux qualités guerrières; et parce que, dans le danger dont Rome étoit menacée, on n’avoit besoin que de soldats, tout le reste devint méprisable.
Il n’est point de peuple, quelque modération qu’il affecte, qui ne voulût s’étendre et subjuguer ses voisins; car rien ne flatte plus agréablement toutes les passions du cœur humain que des conquêtes: à plus forte raison une ambition agissante doit-elle accompagner un gouvernement où le citoyen est soldat et le magistrat capitaine, à moins qu’elle n’y soit réprimée avec autant d’habileté qu’elle le fut à Lacédémone par les institutions de Lycurgue. Les Spartiates, quoique soldats, ne devoient prendre les armes que pour se défendre; et leurs lois étoient telles, qu’il leur importoit peu de subjuguer la Grèce[82], et de se faire des sujets. Les Romains, au contraire, regardoient leurs voisins comme des hommes destinés à leur obéir; et l’on se rappelle sans doute qu’ils ne possédoient encore que quelques arpens de terre au-delà de leurs murailles, et subsistoient en partie du butin pris sur leurs ennemis, qu’ils se repaissoient déjà de l’idée de parvenir à la monarchie universelle.
Le sénat s’étant défait de Romulus, craignit une révolte de la part du peuple; et pour la prévenir, il publia que ce prince avoit été enlevé au ciel. Un témoin aposté assura même par serment que Romulus lui avoit apparu avec tous les attributs d’une divinité, et prédit que sa ville deviendroit la maîtresse du monde. Ce qui n’étoit qu’une espérance flatteuse pour les Romains devint un article fondamental de leur religion, après que Tarquin le superbe eut jeté les fondemens du Capitole. Il y trouva les statues de plusieurs Dieux; et craignant de leur déplaire s’il les enlevoit, sans leur consentement, du lieu qu’elles occupoient, il consulta les augures. Ces prêtres traitèrent cette affaire avec une extrême gravité; ils firent plusieurs cérémonies, et demandèrent enfin à ces divinités si elles trouveroient bon de céder leur demeure à Jupiter. Mars, la jeunesse et le Dieu Terme, dit-on, ne voulurent point abandonner le capitole. Ce procédé, peu respectueux de la part de ces Dieux subalternes envers Jupiter, étonna, et peut-être scandalisa les Romains; il fallut l’expliquer, et les raisonnemens des augures formèrent une espèce de prédiction qui annonçoit que le peuple de Romulus, dont Mars étoit le père, ne céderoit jamais une place qu’il auroit occupée; que la jeunesse Romaine seroit invincible, et que le Dieu Terme, protégeant les frontières de l’état, ne permettroit jamais qu’elles fussent envahies.
C’est sur la foi de ces présages ridicules, mais respectés, que les Romains regardèrent toute la terre comme leur domaine, et se préparèrent à triompher de tous les peuples. Heureusement, pour l’honneur des augures, Rome se trouva dans des circonstances toujours propres à nourrir son ambition, et qui ne lui permirent pas de s’amollir par la paix. Ces dissentions de la noblesse et du peuple, qui perfectionnèrent le gouvernement de la république, ne contribuèrent pas moins à la rendre conquérante. Les peuples voisins, trompés sur la nature des querelles qui agitoient les Romains, et se flattant toujours de toucher au moment favorable à leur vengeance, se jetoient souvent sur leurs terres, et empêchoient qu’ils ne prissent l’habitude de négliger leurs ennemis pour ne s’occuper que de leurs affaires domestiques. D’ailleurs, les patriciens, presque toujours humiliés dans la place publique, et qui ne conservoient leur ancienne supériorité sur le peuple que dans les armées, s’appliquèrent à le distraire par des guerres continuelles, de l’ambition que lui inspiroient la paix et les tribuns. On se fit une habitude de ne souffrir impunément aucune injure; il fallut que le territoire des alliés fût aussi respecté que celui de la république même; et les Romains accordèrent généreusement leur protection à toutes les villes qui leur demandoient quelques secours. Le collége des prêtres Fécialiens, que Numa avoit établi pour juger de la justice de la guerre, établit un droit des gens, austère et rigoureux. Si la république conserva les sages formalités qu’Ancus Marcius avoit prescrites[83] pour les déclarations de guerre, elle en fit usage d’une manière si impérieuse et si arrogante, qu’elles furent plutôt un obstacle à la conciliation qu’un moyen de prévenir les ruptures. La bonne foi des Romains devint fière, et ils ne se piquèrent que d’une fermeté inébranlable.
La république, occupée par des guerres continuelles, devoit naturellement faire une étude particulière de tout ce qui pouvoit contribuer à lui former de bonnes armées. Peut-être que les querelles de la place publique et du champ de Mars furent encore aussi utiles aux progrès de la discipline militaire chez les Romains, que les méditations mêmes de leurs consuls. Pour faire sentir au peuple qu’il étoit toujours soumis en quelque chose, les patriciens rendirent la discipline plus sévère, veillèrent avec une exactitude scrupuleuse à ce qu’elle fût observée, et en punirent la moindre infraction avec d’autant plus de rigueur qu’ils se vengeoient par-là secrètement dans les camps de quelque injure qu’ils avoient reçue dans Rome.
C’est à l’ordre merveilleux que les Romains établirent dans leurs armées, que Vegèce attribue la conquête de l’univers. Ce n’est, dit-il, ni la multitude des soldats, ni même le courage, qui donnent la victoire, mais l’art et l’exercice: et c’est par leur discipline que les Romains dissipèrent les nombreuses armées des Gaulois, qu’ils vainquirent les Espagnols, dont le tempérament est plus propre à la guerre que celui des peuples d’Italie; soumirent les Africains, auxquels ils furent toujours inférieurs en ruses et en richesses; et les Grecs mêmes, dont les lumières étoient bien supérieures aux leurs. Vegèce auroit dû ajouter que c’est à cette même discipline que la république fut redevable de faire quelquefois des fautes impunément, parce que la victoire les réparoit toutes; et de conserver dans les revers cette confiance qui ne lui permit jamais de consentir à une paix honteuse.
La discipline militaire des Romains mérite donc toute l’attention des politiques; elle est si sage, je dis même si philosophique, qu’il suffit d’entrer dans quelque détail sur la méthode que la république Romaine employoit à se former des soldats, pour voir d’un coup-d’œil tout ce qu’on peut imaginer de plus parfait sur cette matière.
Quelque pressant que fût l’intérêt qui portoit chaque citoyen à se sacrifier au bien[84] public, la république ne s’en reposa point sur ces motifs généraux, qui, pour être remarqués, demandent des réflexions qu’un danger éminent peut faire perdre de vue. Elle sembla ne pas faire attention aux principes de son gouvernement, qui rendoient propres à tous les citoyens la gloire et la honte, les avantages et les pertes de l’état; il fut expressément ordonné au soldat de vaincre ou de mourir, et il lui fut impossible d’éluder la force de cette loi. Un lâche qui fuit et qui perd ses armes, ne craint que la mort; et c’est par la crainte d’une mort certaine et honteuse qu’il faut le forcer à ne pas craindre une mort glorieuse, et en le réduisant au désespoir, l’accoutumer à ne trouver son salut que dans les efforts d’un grand courage. Il seroit insensé de vouloir tirer des sons justes et harmonieux d’un instrument qui n’est pas accordé; de même la république Romaine n’établit cet ordre sévère dans ses armées qu’après y avoir préparé ses citoyens, et leur avoir rendu facile l’exécution de ses lois.
Etant tous destinés aux armes par leur naissance, leurs pères les formoient dès le berceau aux qualités qui font le soldat, et sans lesquelles on ne pouvoit même parvenir aux magistratures les plus subalternes[85]. La frugalité, la tempérance et des travaux continuels leur formoient un tempérament sain et robuste. La dureté de la vie domestique les préparoit aux fatigues de la guerre. Les délassemens et les plaisirs de la paix étoient des jeux militaires. Tout le monde connoît les exercices du champ de Mars. On s’y exerçoit au saut, à la course, au pugilat. On s’y accoutumoit à porter des fardeaux; on s’y formoit à l’escrime et à lancer un javelot; et les jeunes Romains, couverts de sueur, se délassoient de leur fatigue en traversant deux ou trois fois le Tibre à la nage. Tout respiroit la guerre à Rome pendant la paix; on n’y étoit citoyen que pour être soldat. On formoit les jeunes gens à faire vingt ou vingt-quatre mille en cinq heures; et si on mettoit une différence entre la paix et la guerre, ce n’étoit que pour faire trouver le temps de celle-ci plus doux; aussi les Romains faisoient-ils dans la paix leurs exercices militaires avec des armes une fois plus pesantes que celles dont ils se servoient à la guerre.
Avec de pareils citoyens, il semble que la république auroit pu, sans examen, composer ses armées des premiers volontaires qui s’y seroient présentés; mais elle voulut que l’honneur d’être choisi pour la milice fût une récompense des talents qu’on avoit montrés dans le champ de Mars; que le soldat eût une réputation à conserver, et que l’estime qu’on lui témoignoit fût un gage de sa fidélité et de son zèle à remplir ses devoirs.
Tous les ans, dès que les consuls étoient créés, ils nommoient vingt-quatre tribuns militaires, dont les uns devoient avoir servi au moins cinq ans et les autres onze. Après qu’ils avoient partagé entr’eux le commandement des quatre légions qu’on alloit former, les consuls convoquoient au capitole ou au champ de Mars tous les citoyens qui, par leur âge[86], étoient obligés de porter les armes. Ils se rangeoient par tribus, et on tiroit au sort l’ordre dans lequel chaque tribu présenteroit ses soldats. Celle qui se trouvoit la première en rang choisissoit elle-même les quatre citoyens qu’elle croyoit les plus propres à la guerre; et les six tribuns qui devoient commander la première légion, prenoient de ces quatre soldats celui qu’ils estimoient davantage. Les tribuns de la seconde et de la troisième légion faisoient successivement leur choix, et le citoyen qui n’avoit pas été préféré à ses compagnons entroit dans la quatrième légion. Une nouvelle tribu présentoit quatre soldats; la seconde légion choisissoit la première. La troisième et la quatrième légion avoient le même avantage à leur tour; et jusqu’à ce que les légions fussent complètes[87], chaque tribu nommoit successivement quatre soldats. On procédoit ensuite à la création des officiers subalternes; et les tribuns les choisissoient eux-mêmes parmi les soldats qui avoient le plus de réputation.
Après avoir mis tant de soin à former ses armées, la république Romaine fut en état d’établir la discipline la plus austère. Pour être servie, elle n’eut pas besoin d’avoir de ces lâches condescendances qui ont perdu tant d’états. Trouvant dans ses citoyens des soldats tout exercés, elle ne se relâcha sur aucune des précautions qu’elle jugeoit nécessaires à leur salut. Qu’on lise dans les historiens le détail des fonctions auxquelles le sénat Romain étoit assujetti, et l’on verra que la république regarda constamment le repos et l’oisiveté comme ses plus redoutables ennemis. Les consuls ne préparoient les légions à la victoire qu’en les rendant infatigables; et plutôt que de les laisser sans agir, ils leur auroient fait entreprendre des ouvrages inutiles[88]. Un exercice continuel fait les bons soldats, parce qu’il les remplit d’idées relatives à leur métier, et leur apprend à mépriser les dangers en les familiarisant avec la peine. Le passage de la fatigue au repos les énerve; il offre des objets de comparaison qu’il est difficile de rapprocher, sans que la paresse, cette passion si commune et si puissante dans les hommes, ne s’accroisse, n’apprenne à murmurer, et n’amollisse l’ame après avoir amolli le corps.
Les hommes ne sont braves que par art; et vouloir qu’ils se fassent un jeu insensé de courir à la mort, c’est aller au-delà du but que doit se proposer la politique, ou n’exciter qu’un courage d’enthousiasme qui ne peut durer. Loin de songer à détruire cet éloignement que la nature inspire pour le danger et la douleur, la république Romaine sembloit le respecter. C’est en donnant à ses soldats d’excellentes épées, et en les mettant, pour ainsi dire, en sûreté sous leur bouclier, leur casque et leur cuirasse[89], qu’elle animoit leur confiance contre des ennemis moins précautionnés qu’eux. Dès-lors, il étoit plus aisé d’unir et d’échauffer dans leur cœur les passions qui, pour me servir de ce terme, entrent dans la composition du courage.
Les Romains y intéressoient la religion, et le serment que chaque soldat prêtoit entre les mains du consul, de ne point fuir, de ne point abandonner ses armes, et d’obéir à tous les ordres des ses supérieurs[90], ajoutoit à l’infamie de la lâcheté le sceau de l’impiété. La république prodiguoit les récompenses, mais avec discernement. Elles n’étoient point arbitraires; c’eût été les rendre méprisables. La loi même récompensoit, et l’on n’avoit ni à soupçonner l’indulgence des généraux, ni à craindre leurs caprices. Ce n’étoit point par des largesses en argent, ou par une distribution plus abondante en vivres qu’on récompensoit le soldat, c’eût été exciter son avarice et son intempérance, et pour animer le courage, réveiller des passions qui doivent l’amortir. Le soldat qui sauve dans le combat un citoyen prêt à périr, obtient une autre couronne que celui qui est monté le premier sur le mur d’une ville assiégée, ou qui a le premier forcé le camp des ennemis. Les lances, les boucliers, les harnois, les coupes, les colliers sont autant de prix différens pour différentes actions. Les escarmouches, les batailles, les siéges ont les leurs; et le courage du soldat Romain, toujours excité par un nouvel objet, ne peut jamais se relâcher.
Ceux qui avoient été honorés de quelque marque de valeur assistoient aux jeux et aux spectacles avec un habit particulier, et exposoient dans leurs maisons, avec les dépouilles qu’ils avoient remportées sur les ennemis, les prix que les consuls leur avoient donnés. Ces espèces de monumens domestiques nourrissoient une noble émulation entre tous les citoyens; et les fils, élevés au milieu des témoins de la gloire de leurs pères, apprenoient promptement leur devoir et ce que la république attendoit d’eux.
Les récompenses étoient d’autant plus propres à porter les Romains aux grandes choses, qu’ils ne pouvoient subir un châtiment militaire sans être deshonorés. Il y avoit peu de cas pour lesquels le consul prononçât peine de mort; mais le soldat que les tribuns avoient condamné à la bastonnade pour avoir manqué à une de ses fonctions[91], ou pour quelqu’autre faute plus légère, étoit chassé de l’armée, et n’osoit retourner à Rome, où un parent eût cru partager son infamie en lui ouvrant sa maison. Les Romains ignoroient cette méthode pernicieuse de réhabiliter un coupable en le faisant passer sous le drapeau; l’espérance du pardon rend négligent sur les devoirs, si elle n’invite même à les mépriser; et la honte dont on est lavé par une simple cérémonie, n’est point un affront. On diroit que les peuples modernes n’ont songé qu’à avoir beaucoup de soldats; les Romains n’en vouloient que de parfaits. Si toute une cohorte Romaine est coupable, on la décime, ou bien on la fait camper hors des retranchemens; elle n’est nourrie que d’orge, et c’est à elle de se réhabiliter par quelqu’action éclatante.
Il n’est pas surprenant qu’en commandant de pareils soldats, les consuls aient fait souvent des fautes impunément. Sylla avouoit que le courage seul et l’intelligence de son armée l’avoient fait vaincre dans des occasions où il n’osoit presque espérer de n’être pas défait. Combien de fois n’est-il point arrivé parmi nous qu’un général auroit payé moins chèrement un moment de distraction, et tiré même un parti avantageux d’une méprise, s’il avoit eu sous ses ordres ces légions, que les marches les plus longues et les plus précipitées ne fatiguoient point, qui pouvoient se suffire à elles-mêmes, qu’aucun obstacle n’arrêtoit, et qui, pendant l’abondance et le calme de la paix, s’étoient endurcies contre la faim, la soif et l’intempérie des saisons? Les vertus des soldats Romains inspiroient à leurs consuls cette confiance qui étend les vues et qui fait entreprendre de grandes choses. Le génie de nos généraux modernes est, au contraire, rétréci par l’impuissance où sont leurs armées de rien exécuter de difficile; notre luxe, nos mauvaises mœurs, en un mot, sont des entraves pour eux.
Aujourd’hui que les milices, par une suite nécessaire du gouvernement établi en Europe, sont composées de la partie la plus vile des citoyens, on auroit plus besoin que jamais de l’art de la république Romaine, pour donner à nos soldats les sentimens qui étoient comme naturels aux siens. Sous prétexte que depuis l’invention des armes à feu le soldat a moins besoin de force et d’agilité, les modernes ont en quelque sorte laissé dégrader la nature. On n’a pas fait attention que les qualités qui accompagnent ces dispositions du corps, et qu’on ne trouve qu’avec elles, servent de ressort à l’ame, et sont toujours également nécessaires. Comme nos soldats recrutés dans les villes, et que la débauche ou leur profession ont souvent amollis[92], ne pourroient ni porter tout l’équipage d’un soldat Romain, ni faire les mêmes exercices; ils ne doivent avoir ni les qualités de l’ame ni celles du corps qu’exige toujours la guerre; aussi arrive-t-il tous les jours qu’une armée soit ruinée sans avoir reçu d’échec, ou, si elle se comporte vaillamment un jour de combat, qu’elle ne sache pas l’attendre avec patience.
C’est en ne se départant jamais des maximes que je viens d’exposer, que la république Romaine assura ses triomphes. Après les pertes les plus considérables, elle redoubla de sévérité. Les soldats que Pyrrhus avoit fait prisonniers descendirent dans un ordre inférieur; les chevaliers servirent dans l’infanterie; les légionnaires passèrent au rang des Velites, et chacun d’eux n’eut d’autre voie pour remonter à son premier grade que de tuer deux ennemis, et de s’emparer de leurs dépouilles.
La république, plus épuisée encore après la journée de Cannes, exila en Sicile ceux qui avoient fui. Elle étoit obligée d’avoir sur pied vingt-trois légions; et quoiqu’elle n’eût plus de citoyens, et se vît abandonnée de presque tous ses alliés, elle ne voulut point traiter du rachat des soldats qui s’étoient rendus prisonniers. On pourroit peut-être m’objecter que les Romains n’ignoroient pas qu’Annibal en étoit embarrassé, et avoit d’ailleurs un extrême besoin d’argent; mais le reste de leurs conduite démontre que c’est par un autre sentiment qu’ils furent inflexibles. Rome, dans les malheurs, n’étoit pas capable de déroger aux réglemens qu’elle avoit cru nécessaires pour les prévenir[93], au contraire, elle en sentoit davantage l’utilité. Elle jugea avec raison qu’après cette première grâce, les prisonniers d’Annibal pourroient espérer qu’une seconde lâcheté seroit une seconde fois pardonnée. Elle aima mieux armer ses esclaves, que cet exemple de sévérité, le don de la liberté, et le décret qu’elle fit de vaincre ou de mourir devoient rendre invincibles.
Les Romains, dit Salluste, punirent plus souvent des excès de valeur que des lâchetés, et la république, pendant long-temps, dut plutôt ses victoires à cette rigidité austère qu’à l’intelligence de ses consuls. Si elle y perdit quelques avantages particuliers, elle y gagna d’établir dans ses armées une subordination extrême, et plus précieuse encore par les maux qu’elle fit éviter que par les biens qu’elle produisit. La rigueur de Manlius, qui punit de mort la victoire de son propre fils, fut aussi utile à la conservation de la discipline militaire, que la vertu farouche du premier Brutus l’avoit été à l’établissement du gouvernement politique.
Après plusieurs succès, il se forma naturellement dans l’esprit des soldats Romains une certaine confiance qui leur persuada que la victoire leur appartenoit, et que les augures et la religion ne leur promettoient pas en vain l’empire du monde. Ce sentiment élevé de l’ame est la disposition la plus favorable à la guerre; il donne l’ardeur propre à attaquer, ou la fermeté nécessaire pour soutenir un choc; et il est suivi dans la défaite d’un dépit qui rallie avec courage des soldats qu’une force supérieure avoit ébranlés.
Sans doute que si l’histoire nous instruisoit dans un certain détail des mœurs, de la discipline et du gouvernement des petits peuples que la république Romaine soumit dans l’Italie, nous y découvririons les causes de leur ruine. Les Volsques, les Eques, les Fidenates, les Latins, les Sabins, les Falisques furent les premiers ennemis des Romains; c’étoient des peuples aguerris, vaillans, et qui défendirent, il est vrai, leur liberté avec une extrême opiniâtreté; mais ils n’avoient pas vraisemblablement une discipline militaire aussi sage que celle des Romains. Les querelles qui régnoient à Rome entre la noblesse et le peuple y multiplioient, ainsi que je l’ai fait voir, les talens, et donnoient aux vertus l’activité des passions; les Romains, en un mot, se comportoient avec toute la chaleur d’un peuple qui se forme, et leurs ennemis avec le flegme d’un peuple qui suit par habitude une route qui lui est tracée depuis long-temps. Tandis que le gouvernement de la république Romaine fait de nouveaux progrès, et devient de jour en jour plus capable de former et de conduire des entreprises avec sagesse, combien de ses ennemis furent les victimes de leurs caprices, s’ils obéissoient aux lois d’une pure démocratie; ou virent sacrifier leur liberté aux passions et aux intérêts particuliers de leurs magistrats, si leur gouvernement étoit aristocratique? Ces peuples sembloient se relever pour faire la guerre à la république Romaine, et c’est là une des principales causes de leur perte. Les Romains devoient être supérieurs, parce qu’ils opposoient à des armées toujours nouvelles, ou énervées par la paix, des soldats qu’un exercice continuel des armes rendoit invincibles.
Au couchant, le territoire de Rome confinoit à celui des Toscans, dont la république étoit composée de plusieurs villes libres, indépendantes, qui se gouvernoient chacune par des lois et des magistrats particuliers, mais qui avoient un conseil commun, chargé des affaires générales de la ligue. Les Toscans avoient possédé autrefois toute l’Insubrie; mais, abusant de leurs avantages, à peine furent-ils heureux, que leurs mœurs s’amollirent, et leur gouvernement se relâcha. Les Gaulois, qui dans ces circonstances firent une irruption en Italie sous la conduite de Bellovèse[94], s’emparèrent de cette partie de l’Insubrie, que les Romains nommèrent depuis la Gaule cisalpine. Les mêmes raisons qui avoient donné de la supériorité aux Gaulois sur les Toscans, devoient en donner aux Romains; c’est-à-dire, que les Toscans ne pouvoient agir avec assez de célérité pour prévenir leurs ennemis, et les faire échouer. Ils perdoient nécessairement à régler leurs intérêts et convenir de leurs opérations un temps où il auroit fallu agir. Les Toscans délibéroient encore que les consuls avoient déjà remporté quelqu’avantage; étant donc toujours sur la défensive contre un peuple qui attaquoit toujours, ils devoient enfin être vaincus.
A l’exception des Samnites, les Romains ne rencontrèrent point dans l’Italie de plus redoutables ennemis que les Gaulois. Ce fut l’an 365 de Rome que ces barbares défirent son armée à la bataille d’Allia, ravagèrent son territoire, et réduisirent un peuple qui devoit vaincre l’univers à défendre le capitole. Ces événemens malheureux, dont Camille vengea sa patrie, avoient fait une impression si profonde dans l’esprit des Romains, que pendant long-temps ils ne firent la guerre aux Gaulois que par des dictateurs. La république, dit Tite-Live[95], eut plus de peine à les dompter qu’à subjuguer le reste de l’univers; aussi, ordonna-t-elle que les pontifes, les prêtres, les vétérans, et généralement tous les citoyens qui, par leur âge, étoient dispensés de faire la guerre, prendroient les armes quand on seroit menacé des Gaulois; et Salluste dit que les Romains combattirent contre eux pour leur salut, et non pour la gloire[96].
C’est à la bonté de leurs armes offensives, dont toutes les blessures étoient mortelles[97], à leur casque, à leur cuirasse, à leur bouclier, que les Romains, revenus de la première terreur que leur avoit inspiré la bataille d’Allia, durent les avantages fréquens qu’ils remportèrent depuis sur des ennemis qui alloient nuds au combat[98], et dont les épées étoient d’une si mauvaise trempe, qu’il falloit les redresser à chaque coup qu’elles portoient. Résister au premier choc des Gaulois, dont le courage étoit aussi peu constant qu’il étoit d’abord impétueux, ou savoir se rallier après avoir été enfoncé, c’étoit les vaincre. Se débandant dans la victoire, leurs premiers avantages leur devenoient inutiles; et toutes leurs défaites devoient être des déroutes extrêmement sanglantes, parce qu’ils étoient incapables de cesser de combattre avant que d’avoir été mis entièrement en fuite.
Les Samnites, fiers, opiniâtres, ambitieux, braves et mêmes féroces, étoient vaincus, et jamais domptés. Leurs plus grandes pertes sembloient ne point diminuer leurs forces, et accroître, au contraire, leur courage. Ils courent toujours avec la même fureur à leurs ennemis pour leur enlever une victoire qu’ils croient toujours équivoque, et qui ne passe que rarement de leur côté. Rome avoit déjà fait des conquêtes considérables hors de l’Italie, qu’ils n’avoient pas encore désespéré de recouvrer leur liberté; mais leur gouvernement, semblable à celui des Toscans, les exposoit aux mêmes inconvéniens. D’ailleurs, les Samnites employoient le temps qu’ils ne faisoient pas la guerre aux Romains à réparer simplement leurs armées, tandis que ceux-ci se faisoient de nouveaux sujets et de nouveaux alliés. La république Romaine, qui reprenoit les armes avec des forces toujours plus considérables, devoit donc enfin écraser un peuple qui n’avoit tout au plus que rétabli les siennes.
Je ne dois pas parler de Tarente, de Capoue, ni des autres villes de la Campanie et de la partie orientale de l’Italie, qu’on appeloit alors la Grande-Grèce. Ces peuples, d’abord recommandables par leur sagesse et leur courage, n’avoient pas conservé long-temps l’esprit des républiques dont ils tiroient leur origine, et quand les Romains leur firent la guerre, ils les trouvèrent abandonnés à tous les vices qui avoient soumis la Grèce à Philippe, père d’Alexandre. C’étoit la même dépravation dans les mœurs, le même luxe, la même passion pour les fêtes et les spectacles, le même mépris pour les lois, la même indifférence pour le bien public, et les mêmes divisions domestiques.
Il ne suffisoit pas pour l’agrandissement des Romains qu’ils gagnassent des batailles, et prissent des villes; il pouvoit, au contraire, arriver qu’ils se ruinassent par ces succès. L’art de devenir puissant par la guerre est autre que celui de vaincre; et la république Romaine, en subjuguant ses premiers ennemis, seroit tombée dans l’impuissance d’asservir des peuples plus considérables, si elle n’eût mis à profit ses victoires par une politique savante, et qui n’a presque jamais été connue des conquérans. Tacite remarque qu’Athènes et Lacédémone[99], dont les généraux étoient si savans, et les soldats si braves, si bien disciplinés et si accoutumés à vaincre, loin de se former un grand empire, ont été les victimes de leur ambition. Ces deux républiques, dit-il, ont péri, parce qu’elles ont voulu faire des sujets, et non pas des citoyens des peuples qu’elles avoient vaincus. Mais Romulus, ajoute-t-il, n’ayant, au contraire, fait la guerre que pour conquérir des soldats[100], Rome devenoit la patrie des peuples qu’elle avoit soumis; chaque guerre augmentoit donc ses forces, au lieu que les Athéniens et les Spartiates, qui ne réparoient point les pertes que leur causoit la victoire, s’affoiblissoient par leurs triomphes mêmes.
Il étoit naturel que Romulus usât de la victoire avec modération; la foiblesse et les besoins des Romains l’avertissoient continuellement qu’il lui étoit plus utile d’incorporer les vaincus à sa nation, et d’en faire des citoyens, que de les exterminer, ou de s’en faire des ennemis secrets en leur ôtant leur liberté. Ses successeurs devoient aussi se conduire par la même politique, et soit qu’ils songeassent à se rendre plus redoutables à leurs voisins, soit qu’ils ne voulussent qu’agrandir leur pouvoir dans Rome, elle leur étoit également avantageuse. Mais après l’exil des Tarquins, les Romains devoient voir les intérêts de Rome d’un autre œil que Romulus et ses successeurs. Aucun citoyen n’ayant dans la république la même puissance ni la même supériorité dont les rois y avoient joui, aucun citoyen ne devoit trouver un avantage personnel à communiquer aux vaincus le droit de bourgeoisie Romaine. En faisant des Romains, les rois se faisoient des sujets; mais les citoyens de Rome ne pouvoient se faire que des concitoyens qui seroient entrés en partage de la souveraineté même; et rien ne devoit paroître moins sage à des vainqueurs, toujours durs, fiers et impérieux, que de soutenir des guerres longues et sanglantes pour se faire des concitoyens, qui, devenant de jour en jour plus nombreux, s’empareroient enfin de toute l’autorité.
Ces motifs, qui avoient été le principe de la dureté des Athéniens et des Spartiates envers leurs ennemis, devoient d’autant plus influer dans la conduite des Romains, que le sénat, toujours inquiété par les entreprises des plébéïens, ne devoit pas songer à augmenter leurs forces par de nouvelles incorporations.
Si les Romains, en renonçant à la politique prudente de Romulus, avoient pris le parti de traiter leurs ennemis avec rigueur, ils n’auroient acquis que des sujets inquiets, toujours prêts à se révolter, et tels, en un mot, que ceux des Athéniens et des Spartiates. Pour ne les pas craindre, il eût fallu les affoiblir, et leur foiblesse n’auroit pas aidé leurs maîtres à faire de nouvelles conquêtes. Malgré les avantages de la république sur ses voisins, malgré la sagesse de son gouvernement, de ses lois, de sa discipline et de ses mœurs, il est fort douteux qu’elle fût parvenue à régner sur l’Italie; car des peuples qui auroient senti qu’il s’agissoit de devenir esclaves, n’auroient pas combattu avec courage, mais avec désespoir. Les Romains auroient-ils enfin réussi à subjuguer l’Italie? Il est vraisemblable que leur empire, toujours chancelant, y eût été borné. Pouvant à peine suffire à contenir cette grande province dans l’obéissance, comment leur eût-il été possible de porter leurs armes au-dehors? N’auroient-ils pas même dû craindre que quelque puissance voisine ne se servît, pour les ruiner, de la haine que les Italiens leur auroient portée?
Rome, il faut l’avouer, alloit se perdre, lorsque Camille, qui venoit de soumettre les Latins, la retint sur le bord du précipice où son orgueil et son emportement la conduisoient. «Romains, dit-il, si, pour ne plus craindre les Latins, vous prenez le parti odieux de les traiter en esclaves, votre victoire vous devient inutile et même pernicieuse. Elle fera, au contraire, la grandeur de la république, si, à l’exemple de vos ancêtres, toujours modérés et justes dans la prospérité, vous cherchez à vous faire des amis et des alliés de vos ennemis. Ferez-vous périr un peuple, parce qu’il a défendu courageusement sa patrie? Vous ne me pardonneriez pas de vous en croire capables. Cachez sous vos bienfaits le joug que vous voulez imposer aux vaincus. Forçons-les à partager leur amour entre leur patrie et la nôtre; nous acquerrons des amis par notre clémence; laissons à leur reconnoissance le soin d’en faire nos sujets.»
La république Romaine contracta l’habitude de former des alliances avec les peuples qu’elle subjuguoit. Elle leur laissa leur gouvernement, leurs magistrats, leurs lois, leurs usages, s’engagea de les protéger contre leurs ennemis, et n’en exigea que quelques secours quand elle feroit la guerre. Cette modération[101], soutenue d’une politique si sage et si adroite que, dans les occasions même, dit Polybe, où les Romains ne songeoient qu’à leurs intérêts, leurs alliés croyoient leur devoir quelque reconnoissance, établit entr’eux une certaine confiance qui ne leur donna qu’un même intérêt. En ménageant ainsi la vanité des vaincus, la république Romaine disposa de leurs forces[102], et son ambition ne causa aucun effroi. Il arriva de-là que tous les peuples d’Italie, bien loin de se liguer pour défendre leur liberté, s’effrayèrent et se vainquirent mutuellement sous les drapeaux de Rome; et que combattant toujours comme auxiliaires dans ses armées, ils ne triomphèrent en effet que pour lui faire de nouveaux alliés, et se rendre eux-mêmes plus dépendans.
Nous voyons aujourd’hui les puissances se troubler et s’agiter au moindre mouvement d’ambition qu’elles aperçoivent dans l’une d’elles. Un grand prince n’a point de voisin qu’il puisse accabler impunément, parce que la politique générale, qui lie toutes les nations entre elles, communique aux plus petits états les forces de l’Europe entière, et les soutient malgré leur foiblesse ou les défauts de leur gouvernement. La maxime qu’il faut embrasser le parti plus fort, est une maxime décriée; on fait des ligues, des associations; et quoique chaque puissance regarde son voisin comme son ennemi, on diroit qu’elle se réserve le droit de le subjuguer; elle le défendra s’il est foible, parce que c’est une barrière qui la couvre.
Quelque simple et naturelle que nous paroisse aujourd’hui cette politique, qu’on remarque avec quelle lenteur elle a fait ses progrès parmi nous, et on ne reprochera point aux peuples d’Italie de ne l’avoir pas connue. Pour y parvenir, il a fallu que nos états modernes, liés pendant long-temps par un commerce de négociations continuelles, aient eu ensemble les mêmes craintes et les mêmes espérances. Lorsque la république Romaine commença à faire ses conquêtes, les Italiens n’avoient, au contraire, aucune liaison entre eux. Chaque ville se bornoit à examiner ce qui se passoit dans les villes qui l’entouroient, et chaque état n’avoit pour ennemis que ses voisins. Les puissances, qu’on accuse parmi nous d’avoir aspiré à la monarchie universelle, ont montré leur ambition avec effronterie; à force d’insultes, de bruit, de menaces, elles ont elles-mêmes ligué et armé l’Europe contre elles; mais les Romains, éloignés de cette avidité mal entendue, cachoient, au contraire, avec un soin extrême leur ambition, et sembloient faire la guerre moins pour leur propre avantage que pour celui de leurs alliés.
Il ne faut donc pas être étonné s’il ne se forma point de ligue contre eux, et qu’ils aient même toujours été les maîtres de n’avoir qu’une guerre à la fois[103]. Quand leur ambition se seroit montrée avec assez d’éclat pour devoir réunir les peuples d’Italie, et ne leur donner qu’un même intérêt, peut-être même qu’on n’auroit osé prendre des mesures efficaces pour s’opposer aux progrès des Romains. Qu’il s’élève aujourd’hui en Europe une puissance dont les forces soient supérieures à celles de chaque état en particulier, et qui les surpasse tous par la bonté de sa discipline militaire et par son expérience à la guerre; que cette puissance, toujours conduite par les mêmes principes, ne se laissant éblouir par ses succès ni abattre par ses revers, ait la constance de ne jamais renoncer à ses entreprises, et la sagesse hardie de préférer une ruine entière à une paix qui ne seroit pas glorieuse, et l’on verra bientôt disparoître ces ligues, ces confédérations, ces alliances qui conservent à chaque état son indépendance. Qu’on le remarque avec soin; notre politique moderne est l’ouvrage de deux passions; l’une est la crainte qu’inspire l’inquiétude de quelque peuple qui veut dominer; l’autre est l’espérance de lui résister, parce qu’il n’a en lui-même ni les qualités ni les ressources nécessaires pour tout subjuguer. Détruisez, à force de sagesse et de courage, cette espérance, il ne restera que la crainte, et dès-lors l’Europe ne tardera pas à perdre sa liberté.
L’effet que produiroit parmi nous la puissance dont je parle, la république Romaine le produisit autrefois dans l’Italie. Ce n’étoit qu’à la dernière extrémité qu’on devoit se résoudre à rompre avec un peuple, dont tous les jours quelque ville éprouvoit la supériorité, qui ne recevoit un échec que pour s’en venger avec plus d’éclat, et qu’on auroit plutôt exterminé que contraint à faire une démarche indigne de son courage et contraire à ses principes. On voit un exemple remarquable de cette fermeté singulière des Romains, dans la guerre que leur fit Coriolan. Après plusieurs succès, ce capitaine s’étoit approché jusqu’aux portes de Rome, dont il forma le siége. Une terreur générale glace les esprits. Chaque citoyen croit que le moment fatal de la république est arrivé. On court en foule dans les temples; on fait des processions et des sacrifices. Le sénat voit sa perte certaine, et il ne lui vient cependant pas dans la pensée de sauver Rome en accordant à Coriolan ses demandes, c’est-à-dire, la restitution des terres conquises sur les Volsques. Il désespère de son salut, et il s’en tient fièrement à la réponse qu’il avoit d’abord faite: «Que les Romains ne pouvoient rien accorder à la force sans violer leurs maximes et leurs usages; qu’ils ne traiteroient point avec un rebelle tant qu’il auroit les armes à la main; qu’il se retirât sur les terres des Volsques, et que la république verroit alors ce que la justice exige d’elle.»
Ce qui doit nous paroître le plus surprenant dans la fortune des Romains, c’est qu’ils aient suffi à faire une guerre continuelle depuis le règne de Numa jusqu’à la fin de la première guerre Punique[104], qu’ils fermèrent pour la seconde fois le temple de Janus. C’est une espèce de prodige qu’une ville qui n’a jamais besoin de repos, tandis qu’aucune de nos nations modernes ne pourroit soutenir une guerre même heureuse pendant trente ans, sans être obligée de faire la paix pour réparer ses forces épuisées. Mais je viens de remarquer que Rome ne chercha d’abord qu’à conquérir des citoyens, et la guerre les multiplia en effet à tel point, que, dans le cens de Servius Tullius, on y compta plus de quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes. Si les Romains, après l’établissement de la république, prirent l’usage de se faire des alliés, et non pas des concitoyens, des peuples qu’ils soumettoient, cette nouvelle politique ne leur fit aucun tort, parce que ces alliés eux-mêmes supportoient une partie des pertes que la guerre causoit. D’ailleurs, les institutions de la république étoient extrêmement favorables à la propagation, et les Romains donnèrent assez souvent à des familles étrangères le droit de bourgeoisie, pour que le nombre des citoyens augmentât à chaque cens.
La guerre exige aujourd’hui des dépenses énormes, et les conquêtes d’un peuple ne le dédommagent presque jamais de ce qu’elles lui ont coûté. La république Romaine faisoit, au contraire, la guerre sans frais jusqu’au siége de Véies[105]; elle ne donna point de paie à ses soldats, parce que ces expéditions étoient courtes. Il n’étoit question que de sortir de Rome, d’aller au-devant de l’ennemi, de le combattre; et si on prenoit une ville, c’étoit par escalade. Le citoyen portoit avec lui les vivres qui lui étoient nécessaires, et il revenoit chargé de butin. Quand les vues des Romains s’agrandirent, que leurs campagnes devinrent plus longues et plus difficiles, et qu’il fallut donner une paie au soldat qui abandonnoit la culture de ses terres et le soin de ses affaires domestiques, la guerre, pour me servir de l’expression de Caton, nourrissoit encore alors la guerre. Les armées, accoutumées à une extrême frugalité, vivoient aux dépens des ennemis; et comme les entreprises étoient plus importantes, le butin fut aussi plus considérable. La république en laissoit une assez grande partie aux soldats pour qu’ils souhaitassent toujours la guerre; elle se dédommageoit de ses avances en vendant le reste; et, après avoir réparé ses fonds, il lui restoit encore beaucoup de terres conquises qu’elle partageoit entre ses plus pauvres citoyens, ou dont elle formoit le domaine d’une colonie.
La guerre tenoit donc lieu chez les Romains de cette industrie, de ce commerce, de ces arts, de cette économie qui sont les seules sources de la richesse des peuples modernes. Le citoyen trouvoit un avantage particulier à être soldat, et les soldats seuls entretenoient l’abondance à Rome par leurs victoires; la république ne devoit donc faire la paix avec un de ses voisins, que pour tourner l’effort de ses armes contre un autre. Aujourd’hui que, par une suite de l’administration établie chez les puissances de l’Europe, toutes les richesses de l’état sont entre les mains d’un petit nombre d’hommes, que le reste ne subsiste que par industrie, et que les citoyens, nobles, magistrats, soldats, commerçans, laboureurs, ou artisans forment des classes différentes dont les intérêts sont opposés, ou du moins différens, comment seroit-il possible de leur rendre la guerre également avantageuse? Elle doit être un fléau pour toutes les nations; sans enrichir les armées mêmes, elle appauvrit tous les citoyens dont elle ruine l’industrie et suspend le commerce, tandis qu’ils sont obligés de payer des subsides plus considérables. Le gouvernement, retenu par les murmures du peuple, et qui, de jour en jour perçoit les impositions avec plus de difficulté, se trouve donc enfin dans l’impuissance de poursuivre ses entreprises; et les sujets, accablés des maux de la guerre, n’aiment et ne désirent que la paix.
Après ce que j’ai dit jusqu’ici des différentes causes qui concouroient à l’agrandissement des Romains, si on se rappelle combien la conquête seule de l’Italie leur coûta de peines, de soins, de travaux, l’ambition de nos états modernes doit paroître une inquiétude puérile. Qu’on y réfléchisse, ce n’est qu’une nation de soldats qui peut subjuguer ses voisins, parce qu’elle seule peut avoir cette discipline excellente qui prépare les succès, cette fermeté qui rend inébranlable dans le malheur, cette avidité insatiable pour la gloire, qui ne se lasse jamais de vaincre, et sur-tout ces sages institutions qui, en proscrivant tout ce qui n’est pas utile à la guerre, ne lui laissent de passion que pour la liberté et les combats, et lui fournissent naturellement les moyens de profiter d’une première conquête pour en faire plus aisément une seconde. Quel spectacle nous présente aujourd’hui une nation! On voit quelques hommes riches, oisifs et voluptueux qui font leur bonheur aux dépens d’une multitude qui flatte leurs passions, et qui ne peut subsister qu’en leur préparant sans cesse de nouvelles voluptés. Cet assemblage d’hommes, oppresseurs et opprimés, forme ce qu’on appelle la société, et cette société rassemble ce qu’elle a de plus vil et de plus méprisable, et en fait ses soldats; ce n’est point avec de pareilles mœurs, ni avec de pareils bras que les Romains ont vaincu l’univers.
Je ne crains point de me tromper en avançant que l’ambition parmi les Européens, loin de conduire un peuple à la monarchie universelle, doit hâter sa décadence. Quel état en effet n’est pas accablé du poids des dettes que la guerre l’a obligé de contracter? Le plus obéré, c’est celui qui a fait les plus grandes entreprises. Quelques princes ont reculé leurs frontières; mais ont-ils accru leurs forces en agrandissant leur territoire? Il n’y a point de nation en Europe qui ne trouve son véritable avantage à cultiver soigneusement la paix; si elle fait la guerre pour un autre objet que sa défense, elle va contre ses intérêts; et un peuple qui ne les consulte pas dans chacune de ses entreprises, quel bonheur peut-il se promettre?
Malgré tous les avantages que la république Romaine avoit sur ses ennemis, jamais elle ne seroit parvenue à les asservir, si, par la forme même de son gouvernement, elle n’eût été forcée à se conduire par des principes et des maximes invariables, qui devinrent le ressort de tous ses mouvemens, et qui la poussoient au but qu’elle ne perdit jamais de vue. Qu’on jette les yeux sur les traités, les alliances, les ligues que nos peuples ont faits depuis le commencement de ce siècle; et l’on croira qu’aucun état n’a d’intérêt fixe et certain, que l’intrigue a pris la place de la politique, qu’au lieu de gouverner les affaires, on leur obéit, et qu’on est ami ou ennemi au hasard. Chez les Romains, le magistrat étoit obligé de prendre l’esprit de sa nation, et de la conduire selon ses intérêts. Aujourd’hui l’intérêt d’un peuple, c’est l’intérêt personnel de ceux qui le gouvernent. L’homme timide ou modéré ne voit point les objets du même œil que l’homme courageux ou ambitieux. De-là dans tous les états, cette conduite tour-à-tour foible, intrépide, ambitieuse, désintéressée, parce qu’ils obéissent successivement à des maîtres qui ont des lumières, et sur-tout des passions différentes. Il arrive très-rarement qu’un prince suive la route que son prédécesseur lui a tracée; il change même souvent de caractère et de politique en changeant de ministre: ainsi une nation ne fait jamais qu’ébaucher des entreprises.
L’histoire de nos pères nous instruit d’avance de l’histoire de nos neveux. Comme il s’est fait jusqu’à présent, il se fera encore dans la suite un balancement de fortune entre tous les peuples de l’Europe. Un état gouverné par un prince habile et ambitieux sera prêt à tout envahir, et il deviendra subitement le jouet de ses voisins. A un Charlemagne succédera un Louis-le-Débonnaire; l’édifice élevé par le héros s’écroulera sous le prince imbécille. L’un avoit communiqué son génie à sa nation; il voyoit tout, il remédioit à tout; l’autre ne verra que sa cour, ses favoris et ses domestiques; embarrassé de sa puissance, il ne saura pas employer ses forces, et sera humilié par un ennemi beaucoup moins puissant que lui, mais courageux, sage et éclairé. Ces jeux bizarres, mais ordinaires de la fortune, contribueront, si je ne me trompe, plus efficacement que notre politique de l’équilibre, à conserver à chaque peuple son indépendance.
Les premières guerres des Romains ne furent que des courses où la bravoure décidoit de tout. Il auroit fallu peu de science à leurs ennemis pour les vaincre; mais aussi ignorans qu’eux, ils ne leur opposoient ni ruses ni manœuvres habiles. Les consuls, toujours heureux, ne savoient pas qu’il y a des circonstances où il faut vaincre par la force, et d’autres où il faut chercher la victoire, en feignant d’y renoncer. Les Romains vouloient toujours combattre, et la confiance qu’ils avoient en leur courage exigeoit qu’on chassât l’ennemi par la force; le vaincre sans l’accabler du poids des légions, ce n’eût été pour eux qu’une demi-victoire[106].
Ces préjugés, nés avec la république, flattoient si agréablement son orgueil, qu’ils y subsistèrent long-temps encore après que ses généraux eurent porté la science de la guerre à son plus haut point de perfection. L’adresse que Marcius et Attilius employèrent pour tromper Persée, et l’empêcher de commencer les hostilités avant que la république eût envoyé ses légions dans la Grèce, fut condamnée à Rome par une partie du sénat qui se piquoit, ainsi que le rapporte Tite-Live, de conserver les sentimens des anciens Romains. «Rome, disoient ces sénateurs, dédaigne de se servir de ruses, et de tendre des piéges; le jour doit éclairer ses armes et ses exploits. Elle ne sait ce que c’est que de donner, par une fuite simulée, une fausse confiance à ses ennemis pour se jetter sur eux, et les accabler dans leur sécurité. Nos pères aimoient la gloire; ils ne ternissoient point leur courage en y associant des finesses; et après avoir déclaré la guerre, ils assignoient même le jour et le lieu du combat.»
L’affront des Fourches Caudines rendit les consuls plus attentifs sur eux-mêmes[107]. Ils commencèrent dès-lors à se conduire avec une certaine intelligence, et à faire la guerre par principes. Craignant les embuscades et les piéges, ils apprirent à en dresser. Leurs marches devinrent plus savantes, et dès qu’ils surent qu’une armée pouvoit être coupée et comme assiégée en pleine campagne, ils voulurent connoître un pays avant que de s’y engager. Le point le plus difficile pour les Romains, c’étoit de les accoutumer à regarder la guerre comme un art qui avoit besoin d’autre chose que du courage, et d’une discipline rigide; dès qu’ils commencèrent à méditer, leurs progrès furent rapides.
Ils prirent toujours chez leurs ennemis ce qu’ils y trouvèrent d’avantageux[108]. Leurs succès, leurs défaites, ils mettoient tout à profit; et chaque peuple qu’ils vainquirent leur donna en quelque sorte une leçon de guerre. Les Samnites sur-tout leur firent faire des efforts extraordinaires, étendirent par-là leurs vues et leurs connoissances, et les mirent en état de repousser d’Italie un prince qui avoit fait ses premières armes sous les lieutenans d’Alexandre. Pyrrhus ne trouve rien de barbare dans leur manière d’asseoir un camp, et de disposer une armée. Avec les forces que ce prince avoit amenées au secours des Tarentins, et les alliés qu’un politique plus habile que lui se seroit faits en Italie, il devoit peut-être ruiner la république Romaine, et il lui apprit seulement à vaincre les Carthaginois.
L’ambition de ce prince inquiet et avide devançoit la rapidité de ses armes. En entrant dans l’Italie, il lui tardoit de conquérir la Sicile, et à peine a-t-il mis le pied dans cette île, qu’il dévore l’Afrique, et voudroit déjà avoir vaincu Carthage. Il savoit vaincre; mais son impatience le dégoûtoit de ses entreprises avant que de les avoir consommées. Les Romains ne se soutinrent contre Pyrrhus que par Pyrrhus même. Leurs armées avoient été entièrement défaites près de Syris, et mises en déroute à Asculum. Une troisième action pouvoit réduire les Romains, qui n’étoient pas encore accoutumés de combattre contre des éléphants, à défendre leur propre ville; mais au lieu de poursuivre son avantage, Pyrrhus entame une négociation mal-entendue, et quand il ne devoit inspirer que de la crainte à ses ennemis, il leur redonne de la confiance. Etonné par le récit de Cynéas, qui, disoit-il, avoit vu dans le sénat de Rome une assemblée de rois, et déjà ennuyé de la constance que les Romains lui opposoient, il abandonne les Tarentins leurs alliés, et l’Italie, pour voler au secours de Syracuse et d’Agrigente, que les Carthaginois vouloient soumettre à leur domination. La république Romaine mit à profit l’absence de ce prince; et quand il repassa en Italie pour relever les affaires désespérées de Tarente, il fut battu à Bénévent, et forcé de chercher un asyle dans ses états.
C’est peu de temps après la retraite de Pyrrhus que les Romains inventèrent cet ordre de bataille, auquel Polybe attribue les avantages qu’ils continuèrent à remporter sur leurs ennemis. Ils se rangeoient sur trois lignes, et chaque ligne, au lieu de former une masse pesante d’infanterie, qui n’auroit eu que des mouvemens lents et difficiles, étoit composée de différens corps séparés les uns des autres, et par-là capables des évolutions les plus rapides. Les princes qui formoient la seconde ligne étoient placés vis-à-vis les intervalles que laissoient entre elles les cohortes des hastaires, qui formoient le premier rang, et les corps des triaires, c’est-à-dire, des soldats les plus braves et les plus expérimentés, placés en troisième ligne, répondoient aux intervalles des princes, et faisoient la réserve de l’armée.
Outre que cette disposition est plus propre que la phalange des Grecs, et l’ordonnance des Barbares, à éviter l’effort des éléphants, car il suffisoit de faire un mouvement léger pour que l’armée Romaine s’ouvrît et se formât en colonne, elle offroit un moindre front aux armes de jet des Velites. Il falloit vaincre pour ainsi dire trois fois les Romains dans la même action. Si les hastaires étoient enfoncés, les princes s’avançoient, les soutenoient et leur donnoient le temps de se rallier derrière eux pour fondre une seconde fois sur l’ennemi, auquel les triaires enlevoient encore quelquefois la double victoire qu’il avoit déjà remportée.
Les Grecs et les successeurs d’Alexandre ne connoissoient qu’un même ordre de bataille, c’est celui de la phalange, composée de seize mille hommes, rangés sur seize de profondeur. On peut voir dans les historiens quelles étoient les armes de ces soldats, et l’on ne sera point étonné que Paul Emile en fût effrayé la première fois qu’il combattit contre Persée. La phalange paroissoit invincible, et elle l’étoit en effet, dit Polybe, tant qu’elle demeuroit unie; mais ajoute-t-il, il étoit rare qu’occupant vingt stades, elle trouvât un terrein qui lui convînt. Une hauteur, un fossé, une fondrière, une haie, un ruisseau en rompoient l’ordonnance, et ses ennemis pouvoient alors la ruiner d’autant plus aisément, et pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit en se rompant, que tel est l’ordre de la phalange, continue le même historien, que le soldat ne peut faire aucune évolution, ni combattre corps à corps, à cause de la longueur de ses armes. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même impossible que la phalange ne souffrît pas quelque flottement dès qu’elle se mettoit en mouvement. Les cohortes Romaines, aussi capables de toutes sortes d’évolutions, que la pesante ordonnance des Grecs l’étoit peu, avoient donc un avantage considérable sur la phalange. Pour la vaincre, il ne s’agissoit que de la forcer à combattre sur un terrain inégal, ou avant que de l’attaquer, de la rompre par le secours des Velites, ou de la forcer à marcher.
Ce que Polybe dit, en comparant l’ordonnance légère des Romains à celle des Macédoniens, il faut, à plus forte raison, l’appliquer à l’ordre de bataille des autres peuples, dont l’infanterie, toute pressée en un corps, avoit les inconvéniens de la phalange, sans en avoir les avantages. Deux et même trois phalanges placées les unes derrière les autres ne fortifioient point une armée, parce qu’elles ne se donnoient aucun secours. Annibal en fit l’épreuve à Zama. Il composa sa première phalange de tout ce qu’il avoit de plus médiocre dans ses troupes, se flattant qu’après que les Romains se seroient fatigués à la tailler en pièces, il fondroit sur eux avec la seconde phalange, et les mettroit aisément en fuite. Ce grand homme fut trompé dans ses espérances. Sa première phalange, qui fut rompue et enfoncée, se jeta sur la seconde, y porta le désordre, et l’entraîna dans sa déroute avant même que les Romains l’eussent approchée.