LIVRE TROISIÈME.
On a vu des peuples libres perdre le privilége de se gouverner par eux-mêmes, et cependant ne pas éprouver les ravages du despotisme; c’est que la perte de leur liberté n’a pas été l’ouvrage d’une révolution subite et orageuse, mais de plusieurs siècles, pendant lesquels il y a eu entre le prince et ses sujets un balancement de puissance qui empêchoit que les esprits, en s’irritant, ne se portassent à des extrémités fâcheuses. Il se faisoit, si je puis parler ainsi, un mélange des usages anciens et des usages nouveaux, et ils se tempéroient réciproquement. Quand une loi commençoit à être oubliée, les mœurs qu’elle avoit fait naître en tenoient encore la place. Comme le gouvernement s’altéroit d’une manière insensible, les sujets conservoient une certaine dignité qui les faisoit respecter, et le prince étoit suprême législateur, sans pouvoir abuser de toute sa puissance. Il se trouvoit lié par les lois fondamentales de sa nation; il craignoit de choquer les usages anciens; ses sujets avoient des droits et des priviléges à lui opposer; en un mot, il n’y eut point de tyran, quoiqu’il n’y eût plus de liberté.
Tel a été le sort de plusieurs nations: mais chez les Romains la liberté fut détruite par trois batailles sanglantes[58], et on passa si brusquement de l’anarchie sous la domination du vainqueur, que toutes les passions furent à la fois effarouchées; toutes les lois, tous les usages, en même temps tous les préjugés renversés; et on ne put trouver dans les mœurs aucune barrière contre le despotisme. C’est un simple citoyen, qui, sans autre droit que la force et son audace, se rend le maître de ses égaux. Il devoit donc soulever contre lui tous les esprits; et pour échapper au châtiment qu’il mérite, il faut qu’il s’empare de toute l’autorité. Auguste fut forcé à ne laisser aux Romains qu’une image trompeuse de l’ancienne liberté. Si le sénat ou le peuple eût encore joui de quelque pouvoir réel, il s’en seroit servi pour dépouiller le prince des prérogatives qu’il affectoit. De nouvelles dissentions auroient troublé le repos public, et pour n’en être pas la victime, Auguste auroit enfin senti la nécessité de posséder une puissance sans bornes.
Les vertus et les vices d’un peuple, sont, dans le moment qu’il éprouve une révolution, la mesure de la liberté ou de la servitude qu’il en doit attendre. C’est l’amour héroïque du bien public, le respect pour les lois, le mépris des richesses et la fierté de l’ame, qui sont les fondemens du gouvernement libre. C’est l’indifférence pour le bien public, la crainte des lois qu’on hait, l’amour des richesses et la bassesse des sentimens, qui sont comme autant de chaînes qui garrottent un peuple, et le rendent esclave. Qu’on y réfléchisse, c’est du point différent où ces vertus et ces vices sont portés, que résultent les mœurs convenables à chaque espèce de gouvernement. Les vertus nobles, austères et rigides, du républicain, réduiroient le monarque à n’être qu’un simple magistrat; les vices bas et lâches de l’esclave le rendroient despotique.
Après ce que j’ai rapporté jusqu’ici de la corruption infâme de Rome, et de ses proscriptions qui avoient fait périr tout ce qui restoit d’honnêtes gens dans la république, on jugera sans peine, que les mœurs, loin de favoriser un reste de liberté, et de seconder la modération qu’affectoit Auguste, précipitoient au contraire les Romains au-devant du joug. Peu contens, en effet, que le prince, ainsi que je l’ai dit, eût réuni en sa personne le pouvoir de toutes les magistratures; ce qui supposoit au moins, que, malgré sa vaste autorité, il étoit le ministre de la république et devoit gouverner conformément aux lois, ils voulurent que son autorité lui fût propre et qu’il ne la tînt point de ses magistratures. Il fut réglé que, dans le temps où Auguste ne seroit pas revêtu du consulat, il auroit toujours douze licteurs, et seroit assis entre deux consuls. On l’autorise à convoquer extraordinairement le sénat[59], et il lui est permis, sans avoir égard aux lois, de faire tout ce qu’il croira avantageux à la république, et convenable à la majesté des choses divines et humaines, publiques et particulières.
Peut-être que si Auguste avoit eu plusieurs successeurs dignes de lui, et qui, à son exemple, eussent compris que l’excès du pouvoir en prépare la ruine[60], il se seroit formé peu-à-peu dans l’empire des usages, des règles, des bienséances, qui, en établissant une confiance réciproque entre le prince et les sujets, auroient servi de frein aux passions. Mais plus on admire la sagesse avec laquelle Auguste se prescrivit des bornes dans l’administration d’une puissance, qui, par elle-même, n’en connoissoit point, moins on doit espérer de la retrouver dans ses successeurs. Croyons-en Marc-Aurèle, dont les vertus ont honoré le trône et l’humanité: il regardoit comme un prodige de pouvoir tout, et de ne vouloir que le bien. Cependant, si les successeurs d’Auguste abusent de leur pouvoir, ils seront nécessairement des monstres qui effraieront la nature. Ce despotisme raffiné et artificieux qui se déguise, qui craint de se montrer, qui flatte avant que d’accabler; ce despotisme, en un mot, qui ressemble à ces poisons lents dont on sent les effets sans en pénétrer la cause, n’étoit point fait pour eux. Les proscriptions de Sylla et les cruautés du second triumvirat sont des modèles justifiés par le succès, et qui les préparent à se porter aux violences les plus ouvertes et les plus odieuses. Les Romains, quoique voluptueux, étoient cruels; et les maîtres d’un peuple qui aimoit le sang[61], passion heureusement inconnue aujourd’hui chez les nations civilisées, ne se lasseront jamais d’en répandre.
Tibère avoit assez de talens pour régner avec gloire, s’il eût hérité d’un trône occupé légitimement par ses pères; mais ne succédant qu’aux droits usurpés par Auguste, il se crut lui-même un usurpateur. Bien loin de remarquer que les Romains, accoutumés à obéir par une servitude de 40 ans, se disputoient à l’envi le détestable avantage de servir d’instrument à la tyrannie, il ne vit autour de lui qu’un peuple farouche qui avoit refusé le diadême à César, et contraint Auguste à paroître au sénat et en public, couvert d’une cuirasse; il n’entendit que quelques voix qui osoient encore appeler Brutus et Cassius les derniers Romains, et il craignit de trouver des citoyens qui se crussent liés par le serment[62] que le premier Brutus avoit fait prêter de ne jamais souffrir de maître dans Rome. Tibère ne voyoit de tous côtés que des dangers, et la timidité avec laquelle il étoit né, devenant par-là aussi forte que son ambition, il donna aux Romains le spectacle ridicule d’un ambitieux qui ne pouvoit se passer de la souveraineté, et qui n’osoit s’en emparer.
Il a déjà fait mourir Agrippa, petit-fils d’Auguste, comme un rival; par des menées sourdes, il dispose de toutes les forces de l’état, et cependant il feint encore de refuser l’empire[63]. «Auguste, dit-il, au sénat, étoit seul capable de le gouverner sans secours, et en travaillant sous ses yeux et sous ses ordres aux affaires de la république, je n’ai appris qu’à connoître ma foiblesse. Dans une ville aussi féconde que la nôtre en grands hommes, un seul citoyen ne doit point être chargé de toute l’administration publique, et j’attends d’apprendre du sénat quel département il me destine.» C’étoit la crainte de passer pour un tyran, et d’en subir le sort qui dictoit ce discours à Tibère: mais à peine l’a-t-il prononcé, que son ambition en est alarmée. Il craint de s’être compromis; il craint d’en avoir trop dit; il revient sur ses pas; mais en demandant l’empire, il ne s’exprime que d’une manière ambiguë[64], captieuse, énigmatique; et cet homme, capable de faire périr le sénat, s’il ne l’eût deviné, n’accepte enfin le pouvoir absolu que pour un temps. Il se garde bien d’en fixer le terme à cinq ou à dix ans comme Auguste: il croiroit donner un titre contre lui aux Romains. «Je ne consens, dit-il, à me charger de ce fardeau[65], que jusqu’au temps où vous jugerez vous-mêmes qu’il est juste d’accorder à ma vieillesse quelque repos.»
Tibère, toujours persuadé qu’il n’étoit pas assez puissant, et qu’il le paroissoit trop, fut en perpétuelle contradiction avec lui-même. Il ne parle que de la dignité de la république, flatte le sénat, et étale avec éloquence les devoirs d’un prince[66], tandis qu’il ne travaille secrètement qu’à tout opprimer. Fait-il quelqu’injustice, qu’il croit nécessaire à l’agrandissement de son pouvoir? c’est à la faveur de quelque loi qu’il détourne de son sens naturel. Il laisse aux consuls, aux préteurs et aux magistrats subalternes l’exercice de leurs fonctions; mais il s’indigne s’ils ne sont pas des instruments aveugles de sa volonté. Il craint également la vertu[67] et le vice dans les personnes qu’il destine aux emplois; et ne les trouvant jamais telles qu’il les désireroit, il ne leur permet pas quelquefois de prendre possession des charges qu’il leur a données.
Tibère, toujours déchiré par des passions opposées, se flatta de calmer ses alarmes en sacrifiant à sa sûreté quelques hommes qui lui étoient suspects; mais ses craintes, au contraire, se multiplièrent. Plus il sentit qu’il devenoit odieux, moins son inquiétude sanguinaire connut de bornes, et Rome devint enfin le théâtre de toutes les horreurs où se peut abandonner le despotisme produit par la timidité. Croyant arrêter les progrès de la haine publique, il porta cette loi insensée qui défendoit aux parents des personnes condamnées à mort de les pleurer. Pour tenir les hommes attachés à la vertu, la morale leur interdit souvent des actions en elles-mêmes indifférentes, mais qui les préparoient au vice; la politique de Tibère abusa de ces principes de prévoyance; il crut rendre sa personne plus sacrée en faisant révérer ses images mêmes et celles de son prédécesseur. On punit de mort deux citoyens, dont l’un, en vendant ses jardins, avoit aussi vendu la statue d’Auguste qui y étoit placée; le crime de l’autre fut d’avoir battu un esclave qui avoit par hasard sur lui une monnoie où étoit gravée la tête de Tibère. Ce prince fit un crime capital à un poëte d’avoir maltraité Agamemnon dans une tragédie, tant il vouloit sans doute qu’on respectât la qualité de prince, ou craignoit qu’on ne s’accoutumât par degrés à le mépriser lui-même.
La république avoit eu une loi de lèse-majesté contre ceux qui auroient trahi ses armées, excité des séditions, ou avili le nom Romain par une administration infidelle. Dans ces temps heureux, dit Tacite, on ne punissoit que les actions et non pas les paroles; mais la satire, qui n’est jamais odieuse chez un peuple vertueux, et qui sert souvent de barrière contre les mauvaises mœurs, ayant paru intolérable à des hommes corrompus, qui ne vouloient point être troublés dans la jouissance de leurs vices, Auguste, plus intéressé que tout autre à la proscrire, mit les libelles au nombre des crimes compris dans la loi de lèse-majesté. Tibère, enhardi par cet exemple, étendit le sens de cette loi terrible, et tout ce qui le choqua devint crime de lèse-majesté. Rien ne fut innocent aux yeux de ce tyran, entouré de délateurs qui flattoient ses soupçons. Ces misérables, favorisés, protégés et enrichis par la part qu’ils obtenoient dans la confiscation des biens des accusés, firent envier leur sort à force de se faire craindre. Ils cessèrent en quelque sorte d’être infâmes; et plus leur nombre se multiplia, plus il fallut trouver de coupables. Les paroles les plus innocentes devinrent des crimes; on voulut pénétrer jusques dans le fond des pensées, et le citoyen ne fut point sûr de n’être pas criminel, quoiqu’il n’eût ni agi ni parlé.
Caligula monta sur le trône, et ce serpent, pour me servir des expressions de Tibère[68], qui devoit dévorer les Romains, et être un Phaéton pour le monde entier, poursuivit l’innocence sans faire semblant de la respecter, comme son prédécesseur qui la calomnioit avant de l’opprimer. Il souhaitoit que le peuple Romain n’eût qu’une tête pour l’abattre d’un seul coup d’épée, et que son règne fût signalé par quelque calamité publique: n’en étoit-ce pas une assez grande que le monde fût gouverné par cette bête féroce? Cet insensé prétendoit avoir un commerce de galanterie avec la lune; et se croyant tour à tour Jupiter, Junon, Diane ou Vénus, il se fit prêtre de lui-même, et se sacrifioit tous les jours les plus rares animaux. On vit paroître un nouveau crime d’état, ce fut d’être riche; on enleva aux citoyens toutes leurs richesses; mais la violence n’étant plus enfin d’un assez grand rapport, Caligula fit de son palais un lieu de prostitution, et vendit à la canaille de Rome de jeunes filles et de jeunes garçons de la naissance la plus distinguée.
Je passe rapidement sur ces règnes abominables. Claudius monta sur le trône: ce n’étoit qu’un homme ébauché, disoit Antonia; jamais prince ne fut plus méprisable; le sang coula; il fallut servir Messaline et punir les infidélités, l’impuissance ou le mépris de ses amants. Esclave plutôt qu’époux de l’ambitieuse Agrippine, il devint tyran par foiblesse, et parce qu’elle en avoit tous les vices; ou, pour mieux m’exprimer, cette princesse et les affranchis qui la dominoient, se servirent de sa main et de sa puissance pour contenter leurs passions.
Rome respira pendant les premières années du règne de Néron. Ce prince prit Auguste pour modèle; il est clément, libéral, populaire; il respecte les lois; il connoît qu’il est fait pour travailler au bonheur des Romains. Mais bientôt il est corrompu par les flatteries de ses courtisans: ces hommes pervers, qui ne sont rien, si leur maître n’est vicieux, enhardissent Néron au crime; ils lui montrent l’exemple contagieux de ses prédécesseurs, et en commençant à être méchant, il ne juge déjà de l’étendue de sa puissance que par l’énormité des attentats qu’il médite. Tout fut dégradé: Caligula n’avoit que projeté de faire son cheval consul, et Néron fit ses chevaux sénateurs[69]. Les consulaires servoient le premier en habit d’esclaves; mais cette ignominie étoit renfermée dans les murs du palais. Néron, au contraire, les immole à la risée publique, en les obligeant de faire avec lui sur le théâtre ou dans le cirque un métier déshonorant parmi les Romains. «Quelle indignité, s’écrie Dion Cassius, que le maître du monde, des sénateurs et leurs femmes ne soient que des vils histrions! Les étrangers étonnés, continue-t-il, se montroient au doigt les descendans des grands hommes qui les avoient vaincus. Voilà le petit-fils de Paul-Emile, disoit le Macédonien, et le Grec ne lui répondoit qu’en montrant un fils de Mummius. Tandis que le Sicilien siffloit un Claudius, et l’Epirote un Appius, les Asiatiques, les Espagnols et les Carthaginois se croyoient vengés de leur défaite, en voyant un Lucius, un Publius, un Scipion réduits à jouer les rôles de quelques misérables farceurs.»
Tous ces empereurs furent cruels; mais il y a cependant différentes nuances dans ce point principal de leur caractère, et je dois les faire remarquer; la cruauté de Tibère, à force de paroître mystérieuse et réfléchie, avoit quelque chose de politique; celle de Caligula partoit plus d’un cœur qui aime à se repaître de sang. Tous deux font frémir, celui-ci par sa hardiesse à assassiner, l’autre par l’adresse avec laquelle il cherchoit à déguiser ses noirceurs. Néron, cruel comme Caligula par tempérament, et par réflexion comme Tibère, avoit réduit sa fureur en art et en principes; tandis que Claudius, entraîné par l’exemple, et méchant par les vices d’autrui, avoit répandu le sang dont il ne connoissoit pas de prix.
Il n’est pas possible de tracer un tableau de la situation malheureuse où se trouvoit l’empire. Toutes les richesses étoient devenues le butin des délateurs, des pantomimes et des courtisanes. Le titre de citoyen Romain étoit méprisable, parce qu’il n’étoit plus porté que par des affranchis ou des fils d’affranchis, et que les provinces, selon l’expression de Dion, avoient acheté le droit de bourgeoisie romaine pour un têt de pot cassé. Le peuple de Rome étoit une populace effrénée, accablée de besoins, qui ne subsistoit que par les bienfaits, c’est-à-dire, par les crimes des empereurs[70], et qui trouvoit tout juste, pourvu qu’on respectât sa paresse, qu’on lui donnât du pain, et qu’on lui prodiguât les fêtes et les spectacles. Le sénat étoit rempli de barbares et d’hommes à peine sortis de l’esclavage, qui portoient encore sur leurs épaules les cicatrices des coups de fouet qu’ils avoient reçus de leurs maîtres. Les empereurs, ne voyant personne qui ne fût plus digne qu’eux de régner, craignirent tous leurs sujets, comme autant de compétiteurs à l’empire, et les punirent, s’ils furent assez audacieux pour laisser voir quelque vertu ou quelque talent. Les emplois, les magistratures, les commandemens devinrent autant de piéges dans lesquels il fallut perdre ou son honneur ou sa vie. Le sort malheureux de Germanicus apprit à tout ce qui auroit voulu être honnête homme, que le plus grand crime étoit de faire trop bien son devoir. Les magistrats le négligèrent par politique. Les généraux, pour ménager la jalousie et la timidité des empereurs, se hâtèrent de corrompre eux-mêmes la discipline militaire, et les rassurèrent en faisant voir qu’ils n’avoient aucune autorité sur les soldats.
On est peut-être déjà surpris que l’empire, en proie à tous les vices que produit le despotisme le plus intolérable, et qui portoit par conséquent en lui-même mille causes de destruction, ne se précipite pas aussi promptement vers sa ruine que plusieurs états moins corrompus, dont l’histoire nous a appris les malheurs. Mais il faut faire attention que Rome reprit en quelque sorte toute sa grandeur sous le règne d’Auguste. Ce prince pacifia l’Espagne et les Gaules, et soumit la Pannonie et l’Illirie. Il dompta l’inquiétude des peuples des Alpes, força les Daces à ne plus faire d’incursions sur les terres de l’empire, et porta ses armes jusqu’à l’Elbe. Les Parthes oublièrent leur haine contre les Romains, et leur donnèrent même des marques de crainte et de respect. Les Indiens et les Scythes, peuples dont le nom étoit à peine connu à Rome, y vinrent demander l’amitié d’Auguste. Les Germains, moins terribles qu’ils ne le furent dans la suite, n’étoient point encore poussés sur les provinces Romaines par les peuples du Nord, qui tombèrent dans la Germanie. En un mot, les premiers successeurs d’Auguste, profitant de la réputation de sagesse[71] et de désintéressement que ce prince avoit acquise aux Romains, n’avoient à redouter aucun ennemi étranger.
A l’égard des maux domestiques qui devoient perdre l’empire, il faut descendre dans quelques détails plus particuliers pour comprendre comment, au lieu de se diviser en plusieurs parties indépendantes, il continuoit à ne former qu’un seul corps. Rome ayant pris de chaque peuple qu’elle avoit vaincu le vice qui le distinguoit, étoit devenue une école dangereuse où toutes les provinces étoient allées perdre les mœurs. C’est ainsi que les vices des Asiatiques et des Africains avoient corrompu les Gaules, l’Espagne et tous les pays qui se seroient sûrement affranchis de la domination Romaine, si on n’eût amolli leur courage par les voluptés. Le même despotisme, dont les empereurs accabloient l’Italie, leurs officiers l’exerçoient dans les provinces. Elles étoient au pillage[72], et il ne leur restoit d’autre passion qu’une crainte abrutissante, parce que leurs maux étoient portés à cet excès qui ne permet pas même de se livrer au désespoir. Dans cette situation, elles n’auroient pu secouer le joug et se démembrer de l’empire, qu’avec le secours des généraux qui y commandoient, et qui auroient voulu s’y former un état; mais ce projet ne devoit pas se présenter à l’esprit de ces officiers. Outre que la plupart étoient des esclaves aussi lâches que le maître qui les employoit, et qu’une avarice sordide étoit leur seule passion, la manière de penser de leurs armées s’y opposoit.
Quoique les soldats en effet regrettassent le temps des guerres civiles où ils s’étoient enrichis des dépouilles des citoyens; qu’ils ne pussent souffrir de n’être employés contre les étrangers qu’à des entreprises qui ne leur valoient aucun butin, et qu’ils eussent voulu avoir à leur tête un Sylla, un Marius, un César; un usurpateur, en un mot, qui fût obligé d’acheter leurs bras, et non pas obéir à un prince qui jouissoit voluptueusement de sa fortune, ils conservoient quelque reste de l’ancien esprit de la république, parce que le despotisme ne s’étoit point étendu jusque sur eux, et qu’on les ménageoit. Les légions pensoient ne rien devoir aux empereurs, mais elles se croyoient destinées à conserver l’empire. Qu’on leur eût proposé de marcher à Rome pour détrôner Tibère, Caligula, Claudius ou Néron, on n’eût trouvé que des hommes empressés à obéir; mais elles auroient regardé et puni comme un traître un général qui auroit voulu s’emparer de quelque province; et la même armée qui offrit l’empire à Germanicus, n’auroit pas consenti à le ruiner par des démembremens.
En parlant de ce qui concourut à tenir unies toutes les parties de l’empire, j’ai développé, si je ne me trompe, un vice nouveau dans sa constitution, et ce vice, c’est l’esprit de brigandage joint à l’indépendance dont les légions se flattoient, et à l’orgueil qui leur persuadoit qu’elles étoient en droit de disposer de la dignité impériale[73], puisque la fortune de l’empire étoit entre leurs mains; le premier exemple de la révolte des armées contre des empereurs détestés et méprisés, devoit être contagieux, et tous les généraux ne devoient pas avoir la modération de Germanicus et de Blesus[74]. Il falloit donc s’attendre à voir allumer de toutes parts des guerres cruelles, qui, sans rien changer à la tyrannie des empereurs, exposeroient encore les citoyens à celle des légions altérées de sang et de butin.
Tibère, instruit par la sédition des soldats, de l’esprit dont ils étoient animés, leur laissa voir sa crainte, les caressa, les flatta, tandis qu’il ne devoit travailler qu’à les rendre dociles, en leur imposant le joug que portoit le reste de l’empire. Je sais combien une pareille entreprise étoit difficile; mais Tibère ne devoit-il pas au moins tenter de prendre quelques mesures pour prévenir les maux dont lui et ses successeurs étoient menacés. Au lieu de ne faire qu’une armée de toutes les milices qui étoient sur une même frontière, il auroit dû les partager en deux ou trois corps indépendans, dont chacun auroit eu son général, et même des priviléges particuliers qui les auroient rendus jaloux et ennemis les uns des autres. Les armées, retenues ainsi par la crainte qu’elles se seroient réciproquement inspirée, auroient appris peu-à-peu à obéir. Il eût été impossible que deux ou trois généraux, entre lesquels il étoit aisé d’établir une rivalité constante, eussent conspiré au même dessein. Si l’un d’eux n’eût écouté que son ambition, et eût voulu usurper l’empire, il auroit d’abord trouvé dans sa province même des ennemis à combattre. L’empereur, en voyant de loin l’orage se former, auroit eu le temps de songer à sa sûreté, de fortifier les armées attachées à son service, ou de faire passer en Italie une partie des forces de quelqu’autre province.
Tacite rapporte que sous le règne de Tibère, Sévérus Cecinna proposa au sénat de faire une loi, par laquelle il fût ordonné aux généraux et aux gouverneurs de province de laisser leurs femmes à Rome. «Elles portent avec elles, disoit-il, ce luxe, cette mollesse, cette avarice qui les rendent si dangereuses parmi nous; mais ces passions, plus libres dans les provinces que sous nos yeux, y énervent également la discipline militaire et le gouvernement civil. Chaque femme y fait un trafic honteux de la puissance de son mari, et du crédit qu’elle a sur son esprit: après avoir vendu les emplois, elle vend encore des dispenses d’en remplir les fonctions.
Bien loin de rejeter un projet pareil, Tibère auroit dû ajouter à la loi de Cecinna, qu’un général d’armée ne seroit même jamais suivi de ses enfans. Sa famille auroit été à Rome un otage de sa fidélité. La gloire des armes et les commandemens n’auroient pas été héréditaires; les fils ensevelis dans l’obscurité et les débauches de Rome auroient servi de contrepoids à la réputation du père. La noblesse eût été dégradée, il n’y eût plus eu dans l’empire d’autre distinction que la faveur du prince; et les capitaines, élevés au commandement par la fortune, auroient moins songé à s’élever plus haut.
Je n’ose entrer dans les détails de cette monstrueuse politique, si connue aujourd’hui chez les puissances d’Asie, et qui étoit nécessaire à des hommes aussi incapables que Tibère et ses successeurs, de gouverner avec quelqu’apparence de justice et de modération: l’art dont ils avoient besoin est odieux, et je souillerois mes écrits, si j’en développois les principes.
Tibère négligea par timidité d’affermir la fortune des empereurs; et Caligula et Claudius n’étant que des monstres aussi stupides que furieux, crurent assez pourvoir à leur sûreté s’ils écrasoient tout ce qui les approchoit. Ni l’un ni l’autre n’éprouva le sort de Néron, les armées obéirent; et il est surprenant que Caïus Julius Vindex ait cru le premier devoir venger le genre humain opprimé.
Cet illustre Gaulois gémissoit depuis long-temps des maux de sa patrie. Brave, fier, entreprenant, il rassembla tout ce que les Gaules avoient encore d’honnêtes gens, et leur proposa la perte de Néron. «Mes compagnons, leur dit-il, ce monstre a pillé toute la terre dont il est le tyran. La plus grande partie du sénat Romain a péri par ses ordres, et il a fait mourir sa mère après s’être souillé d’un inceste avec elle. Je ne vous parlerai pas des meurtres, des concussions et des rapines de Néron; qui pourroit compter ses attentats? Mais j’en suis témoin moi-même, et vous devez le croire: j’ai vu cet homme (si on peut donner ce nom à la femme de Pythagore) j’ai vu cet homme infâme en habit d’histrion, chanter des vers sur le théâtre, faire le rôle d’un esclave et d’une courtisanne, être chargé de fers, devenir enceinte et accoucher. Il a fait tout ce que les fables nous racontent de plus épouvantable. Qui de vous donnera les noms de César et d’Auguste à ce Thieste, à cet Œdipe, à cet Alcméon, à cet Oreste? sortez de votre assoupissement, mes compagnons, par votre patience à souffrir les crimes de Néron, vous deviendrez enfin ses complices; ayez pitié de vous-mêmes. Rome attend que vous la secouriez, et justifiez la sagesse des dieux en délivrant toute la terre d’esclavage.»
Vindex donna l’empire à Galba, et cet homme foible, irrésolu et mou dans sa conduite, quoiqu’il se fût acquis assez de réputation dans le commandement des armées, fit voir combien la fortune des empereurs étoit mal affermie; il eût manqué la sienne, s’il eût été possible de n’être pas heureux en attaquant Néron[75]. Dès qu’il n’est plus soutenu par les conseils et le courage de Vindex, qui malheureusement avoit été tué dans le commencement de son entreprise, il ne sait prendre aucun parti. Il faut que les Romains l’encouragent eux-mêmes à consommer sa révolte, et l’appellent à leur secours. Il n’ose poursuivre sa marche et s’approcher de Rome que quand il apprend que le sénat, plus courageux que lui, a condamné le tyran à mort, et que Néron fugitif est abandonné de tout le monde.
Galba fut dans l’empire ce que Sylla avoit été dans la république; celui-ci fit connoître aux Romains qu’ils n’étoient plus dignes d’être libres, et donna le premier exemple de la tyrannie. L’autre donna le premier exemple de la révolte et de la chûte d’un empereur; et en montant sans droit sur le trône, il avertit toute la terre qu’il ne falloit qu’oser l’imiter. Il rendit plus vif dans les armées le goût qu’elles avoient pour la guerre civile, et dévoila un secret funeste aux Romains, en leur apprenant qu’un empereur pouvoit être proclamé hors de Rome[76], ce sans le consentement du sénat.
Quoique moins affermi sur le trône qu’aucun de ses prédécesseurs, Galba ne prit aucune précaution pour sa sûreté. Il se livra, au contraire, à trois hommes obscurs que les Romains appeloient ses pédagogues, et qui tous trois, le gouvernant tour-à-tour avec des vices différens, firent voir le prince dans le passage continuel d’un vice à un autre. Méprisé des citoyens, il se rendit odieux aux soldats, par son avarice. Depuis qu’ils avoient fait un empereur, ils exigeoient des ménagemens extrêmes; et ils firent un crime à Galba, d’une certaine dignité dans le commandement, dont il avoit contracté l’habitude à la tête des légions d’Espagne.
Othon, prodigue, avare, ambitieux, adroit, capable de tout entreprendre, quand il ne falloit que des crimes pour réussir, voulut régner. Il gagna par les flatteries les plus basses la garde prétorienne, et se fit proclamer empereur; mais le moment de son élévation fut presque celui de sa chûte. Dès que Vitellius apprit la mort de Galba, il demanda l’empire à l’armée qu’il commandoit en Germanie. Othon, voyant approcher son ennemi, eut recours au sénat, et tenta en quelque sorte de s’en faire un protecteur; mais que pouvoit ce corps dans l’avilissement où il étoit tombé?
Vitellius étoit d’une naissance honteuse ou du moins obscure. Vendu par son père, le plus insigne flatteur de Rome, pour servir aux plaisirs d’un prince dont il attendoit sa fortune, c’est dans la cour de Caprée qu’il se façonna à cette scélératesse qui devoit lui mériter la confiance et le mépris de Caligula et de Néron. Son élévation fit soulever les légions qui étoient à Moésie et en Pannonie; et Vespasien, qui commandoit dans la Judée, fut salué empereur. Vitellius ne lui fit pas acheter chèrement l’empire. La débauche qui l’avoit abruti lui fit voir sa ruine avec stupidité; il ne sut point, à l’exemple d’Othon, sortir pour un moment de son ivresse; et cachant son désespoir sous une apparence de courage et de fermeté, laisser douter à la postérité s’il n’étoit point mort en grand homme.
Tant de révolutions consécutives, toujours heureuses, et dans lesquelles les légions avoient toujours disposé à leur gré de l’empire, assurèrent en quelque sorte aux soldats le droit qu’ils croyoient déjà avoir de faire des empereurs. Ils disoient, en faveur de leur prétention, que la dignité d’empereur étoit purement militaire; et que dans le temps de la république, les armées, de leur propre mouvement, la conféroient ou la refusoient à leurs généraux. Ils se rappeloient qu’après la mort de Caligula quelques gardes des cohortes prétoriennes qui étoient entrées dans le palais pour piller, rencontrèrent Claudius, et le saluèrent empereur, tandis que les sénateurs étoient inutilement assemblés pour établir une nouvelle forme de gouvernement. Néron leur fournissoit un titre encore plus fort; il s’étoit fait proclamer par les troupes avant que de se rendre au sénat[77]; et quand Galba avoit voulu s’associer Pison, ce ne fut ni aux magistrats ni aux sénateurs qu’il eut recours; il se transporta dans le camp des gardes prétoriennes pour faire autoriser son décret.
Dans un état où depuis long-temps on ne connoissoit point d’autre droit que celui de la force, et où le pouvoir arbitraire n’avoit fait de tous les citoyens que des esclaves timides, toutes les entreprises des armées devoient paroître légitimes, et rien ne pouvoit leur résister. Les gens de guerre auroient commencé à gouverner tyranniquement, dès qu’ils eurent disposé de l’empire en faveur de quelques-uns de leurs généraux, si la sagesse de Vespasien et de ses successeurs n’eût mis un frein à ce désordre naissant. Vespasien ne répandit point de sang; il s’appliqua à réparer, par son économie, les maux qu’avoient causé les profusions et les rapines de ses prédécesseurs; il corrigea plusieurs abus, respecta le sénat, fit revivre les loix anéanties; et par sa vigilance et son adresse, contint les armées dans le devoir. Titus son fils chassa de Rome tous les délateurs; il ne suffit plus d’être calomnié pour être traité en coupable. Un prince qui croyoit avoir perdu les journées où il n’avoit pas fait quelque heureux, ne crut point qu’on pût se rendre criminel de lèse-majesté. Plein de respect pour ses sujets, ses vertus et le bonheur public firent sa sûreté; les légions furent dociles, parce qu’une révolte les eût rendu odieuses.
L’empire commençoit à être heureux, et Domitien le replongea dans toutes les horreurs qu’il avoit éprouvées sous Néron. On vit renaître les proscriptions, les délateurs, les concussions et les crimes de lèse-majesté. On ne put avoir la réputation de philosophe sans périr. On punit de mort une femme pour s’être déshabillée devant la statue de l’empereur. Nouveau genre de tyrannie! Domitien, entouré d’astrologues, faisoit tirer l’horoscope de tous les grands de l’empire, et ces charlatans ne leur sauvoient la vie qu’en leur prédisant des humiliations et des calamités.
Ce monstre se seroit vu enfin enlever l’empire par la révolte des armées, quoiqu’en augmentant leur paie il partageât avec elles le fruit de ses violences, si ses domestiques, las de le craindre malgré les bienfaits qu’ils en recevoient, n’en eussent purgé la terre. Nerva, qui lui succéda, gouverna avec une extrême modération; il savoit qu’un peuple libre fait la grandeur d’un prince qui s’en fait aimer. Il invita chaque citoyen à aller reprendre dans le palais ce que Domitien lui avoit volé. Il diminua le nombre des fêtes, des spectacles et des dépenses inutiles. Il ne souffrit point que la flatterie lui élevât de statue ni d’arc de triomphe, et il avoit raison de dire qu’il ne craindroit point d’abdiquer l’empire, et de rendre compte comme simple citoyen, de la conduite qu’il avoit tenue comme empereur. Mais ce qui met le comble à l’éloge de Nerva, c’est qu’il adopta Trajan, prince qui doit servir de modèle à tous les rois, et tel que la providence le donne à un peuple, quand elle veut le rendre heureux. Il unissoit tous les talens de l’homme d’état et du grand capitaine, aux vertus du philosophe. Il se fit respecter et aimer des armées; il les occupa par des entreprises importantes; et au bruit de leurs victoires, on auroit dit que les Romains se trouvoient transportés au temps des Scipions et des Emile. Adrien profita du bon ordre que Trajan avoit établi dans les affaires; et quoiqu’il abandonnât les conquêtes de son prédécesseur, et qu’on lui ait reproché la mort de quelques personnes considérables, son règne fut tranquille et florissant. Brave, libéral, prudent, il parcourt sans cesse les provinces de l’empire, et est présent partout où sa présence est utile. Il bâtit de nouvelles villes, ou répare les anciennes, met les frontières à couvert des incursions des Barbares, oblige les gouverneurs de province à réparer leurs injustices, veille à la discipline, la conserve, la fait aimer, et contient les généraux dans le devoir. Antonin, qu’il avoit adopté, fut le père de ses sujets, et méritoit d’avoir pour successeur Marc-Aurèle, qui, dans le calme des passions que lui avoit procuré la philosophie stoïcienne, ne connut d’autre bonheur que le bonheur public. Nerva, Trajan, Antonin et Marc-Aurèle étoient persuadés que les lois sont au-dessus du prince, et que qui ne sait pas leur obéir, est indigne de gouverner des hommes. Ne se proposant d’autre objet que celui même qui a formé les sociétés, ils ne se regardoient (pour me servir de l’expression de l’un d’eux) que comme les hommes d’affaires de la république. «Je vous donne cette épée, disoit Marc-Aurèle, au chef du prétoire, pour me défendre tant que je m’acquitterai fidellement de mon devoir; mais elle doit servir à me punir, si j’oublie que ma fonction est de faire le bonheur des Romains.» On voit dans Dion que le même prince étant prêt de partir de Rome pour porter la guerre en Scythie, demanda permission au sénat de prendre de l’argent dans l’épargne: «car, disoit-il, tant s’en faut que rien m’appartienne en propre, que la maison même que j’habite est à vous.»
Ce que ces princes faisoient par principe d’équité, des ambitieux ou des hommes timides auroient dû le faire par politique. Pour étouffer l’esprit d’indépendance et de révolte répandu dans les armées, il falloit redonner au sénat cette majesté imposante qui l’avoit autrefois rendu l’ame de la république, et intéresser le peuple par sa propre liberté, à respecter les lois, et à conserver les droits du chef de l’empire[78]. La fortune des empereurs auroit eu alors un double rempart. Une révolte contre eux seroit devenue un attentat contre tous les Romains, et le prince auroit tenu dans ses mains toutes les forces des citoyens pour défendre sa dignité.
Après la mort de Trajan, qui ne s’étoit point désigné de successeur, les Romains recueillirent encore le fruit de sa sagesse; et la modération que les armées firent voir, fut l’ouvrage de la sienne. Elles n’entreprirent rien contre l’autorité publique; et le sénat, que le prince leur avoit appris à respecter, élut librement un empereur. Ce succès augmenta sa confiance; il crut pouvoir montrer impunément quelque vertu; il parla avec exécration de la tyrannie; et cette compagnie, qui avoit adoré Caligula et Néron comme des dieux, refusa d’abord l’apothéose à Adrien, et ne consentit à lui en accorder les honneurs qu’après avoir résisté plusieurs fois aux sollicitations d’Antonin.
Il s’en falloit bien cependant que le sénat reparût avec la même dignité qu’il avoit conservée sous Auguste. L’habitude de ramper étoit prise; et son courage, ne partant point d’un sentiment intérieur et vif pour le bien, ne paroissoit, si je puis m’exprimer ainsi, qu’une qualité d’emprunt. Les Antonins, à l’exemple de Nerva et de Trajan, avoient beau encourager les sénateurs à être libres et oser se faire respecter, il étoit impossible de soutenir pendant long-temps, dans un certain degré d’élévation[79], des ames avilies par le despotisme des prédécesseurs de Vespasien. A peine le sénat avoit-il commencé quelqu’action généreuse, que, fatigué par l’effort qu’il avoit fait, il retomboit dans une sorte d’anéantissement qui lui paroissoit doux, parce qu’il y étoit accoutumé, et qu’il n’en pouvoit sortir que par la pratique des vertus qui lui étoient les plus étrangères.
Les esprits n’ayant plus cette vigueur qui fait saisir et conserver avec force les impressions qu’on leur donne, les Romains, sans caractère, devoient cesser d’être heureux dès qu’ils cesseroient d’être gouvernés par des philosophes. Par quel moyen Trajan et Marc-Aurèle auroient-ils pu donner quelque consistance aux affaires de l’empire? Ils auroient inutilement porté les lois les plus solennelles pour fixer les prérogatives du sénat, et établir, en un mot, une telle forme de gouvernement, qu’un empereur, loin d’être tenté d’abuser de sa puissance, fût toujours retenu dans son devoir: leurs lois n’auroient pas produit un effet plus salutaire que leurs exemples. Marc-Aurèle sentit cette vérité; et jugeant par la lâcheté des Romains des vices qu’auroient ses successeurs, et du pouvoir qu’acquerroient les armées, ce fut aux légions et non au sénat, qu’il recommanda en mourant son fils et sa fortune.
Commode eut tous les vices, parce qu’il prit tous ceux de ses favoris; et les sénateurs ne furent que des esclaves sous ce nouveau Néron. Il n’eut d’autre art, pour se soutenir pendant près de treize ans, que d’augmenter les priviléges des troupes, et de les enrichir des dépouilles de l’empire. Mais ce qui fit son salut devoit faire la perte de ses successeurs. Les soldats sentirent mieux que jamais combien ils étoient puissans, et de quel intérêt il étoit pour un prince de les ménager. Accoutumés aux profusions de Commode, s’étant fait de nouveaux besoins, et n’étant retenus par aucune crainte, il étoit naturel qu’ils vendissent l’empire après sa mort. Pertinax le mérita par ses libéralités; mais il voulut être un empereur plutôt qu’un chef de brigands, et il fut massacré par sa garde, après trois mois de règne.
L’empire fut alors mis à l’encan. «Sulpitianus, disoient les soldats du prétoire à Didius Julien, nous offre tant, que voulez-vous y ajouter? Allant ensuite à Sulpitianus: Julien, lui disoient-ils, est plus libéral que vous; voilà la somme qu’il nous présente; de combien prétendez-vous enchérir sur lui? La couronne impériale appartiendra au plus offrant et dernier enchérisseur.» C’est ainsi que Julien parvint à l’empire; et le chemin, dès ce moment, en fut ouvert à tout homme qui se flatta de pouvoir faire assez de concussions pour s’acquitter de la dette qu’il contractoit avec une armée. Othon avoit dû son élévation aux intrigues de deux soldats[80]: les soldats travailleront actuellement pour eux-mêmes, et une émeute les portera sur le trône. La majesté en fut bientôt dégradée par l’avilissement qu’y répandirent des hommes tout à la fois les plus lâches et de la naissance la plus basse. La superstition donna une nouvelle force à ces désordres, et les rêveries des devins et des astrologues servirent de titres pour usurper l’empire. Il parut mille séditieux qui seroient morts inconnus dans leur oisive obscurité, s’ils ne s’étoient crus obligés de justifier, par des séditions et des révoltes, les vaines promesses qui leur avoient donné de l’ambition.
Comme les empereurs s’étoient emparés de toute l’autorité du sénat et du peuple opprimé, et qu’ils n’étoient cependant eux-mêmes que les esclaves des légions, depuis qu’elles disposoient à leur gré de l’empire, toute la puissance souveraine se trouva entre les mains des soldats, et l’empereur ne fut que le premier magistrat de cette démocratie monstrueuse. Si le gouvernement où le peuple est maître de tout, est sujet à tant d’abus que les politiques les plus sages n’ont point craint de dire que la démocratie, abandonnée à elle-même, est presque toujours la plus intolérable des tyrannies, que doit-on penser d’un gouvernement militaire, où le soldat plus brutal, aussi ignorant et plus inconstant que le peuple, jouit de la souveraine puissance? La milice Romaine, depuis le règne de Tibère, n’étoit composée que de la portion la plus méprisable des citoyens. Encouragée au mal par les mauvais empereurs et par le pouvoir qu’elle avoit acquis, ce ne fut plus qu’une multitude de brigands qui se crut tout permis.
La réputation que conservoit Rome fit penser que, pour être empereur, il falloit en être le maître; ainsi une armée avoit à peine conféré à un de ses chefs la dignité impériale, qu’il marchoit en Italie dans le dessein d’y faire reconnoître son autorité, et Rome ne fut plus la capitale de l’empire que pour voir fondre sur elle tous les orages qui se formoient dans les provinces. La tyrannie d’un Caligula, d’un Néron, d’un Domitien avoit eu ses bornes; maintenant des armées entières, héritières de leur fureur et de leur pouvoir, qui ont des intérêts opposés, et qui croient avoir le même droit de faire des empereurs, ravagent toutes les provinces, et combattent entre elles pour soutenir le maître que chacune d’elles s’est donné, et que chacune sacrifiera dans une autre occasion à son avarice ou aux murmures d’un simple tribun. Une foule de princes ne fait que paroître sur le trône; d’autres ont à peine le temps de se revêtir des ornemens impériaux; et sous le règne de Gallien, on compta jusqu’à trente tyrans, qui, pendant l’espace de sept à huit ans, se disputèrent l’empire.
Il seroit inutile de donner une idée du génie et de la conduite des empereurs qui régnèrent dans ces temps orageux. Puisque Titus, Trajan, Antonin et Marc-Aurèle ne purent, malgré leurs talens et leurs bonnes intentions, purger le gouvernement Romain de ses vices, on doit juger que leurs successeurs les plus sages, toujours à la veille d’éprouver quelque violence ou quelque trahison, et qui ne jouissoient que d’une autorité précaire, n’auroient tenté qu’infructueusement de travailler au bonheur de l’empire. Occupés de leurs dangers personnels, leur politique et leur courage se bornèrent à veiller à leur propre sûreté.
Les gens de guerre auroient conservé l’autorité qu’ils avoient usurpée, si, ne formant dans l’empire qu’un même corps, ils n’eussent eu qu’un même intérêt; mais comme la vaste étendue de la domination des Romains ne permettoit pas de transporter les légions d’une frontière à l’autre, on les avoit rendues sédentaires dans différentes provinces, et elles formèrent ainsi des armées entre lesquelles il n’y eut aucune liaison. Dès que l’une eut fait un empereur, les autres prétendirent avoir le même droit; et leurs divisions continuelles empêchèrent qu’elles n’acquissent des priviléges fixes et certains, ou du moins qu’il ne s’établît quelque espèce de règle et d’ordre dans leur brigandage.
A force de ravager l’Italie et les provinces, les soldats n’y trouvèrent plus rien à piller; et les ambitieux, de leur côté, eurent de jour en jour plus de peine à amasser l’argent nécessaire pour corrompre les légions. L’espérance d’un grand butin n’animant plus les uns, et les autres ne pouvant plus marchander l’empire avec la même facilité, les armées furent moins portées à troubler l’état. Les empereurs profitèrent de ces dispositions pour les accoutumer à obéir, et ils consentirent même à se dépouiller d’une partie de leur puissance, afin de mieux conserver l’autre. Marc-Aurèle, en prenant Lucius Verus pour collègue, avoit donné l’exemple des associations. Cet usage fut suivi par plusieurs de ses successeurs, et Dioclétien régla enfin qu’il y auroit désormais deux empereurs[81] qui gouverneroient l’empire en commun, et deux Césars qui seroient leurs lieutenans et leurs héritiers présomptifs. Par-là, les armées les plus considérables étoient commandées par des princes intéressés à maintenir le gouvernement, et ces armées contenoient les autres dans le devoir.
L’empire ne cessa d’être le jouet des passions de la milice, que pour se voir opprimer par celles des empereurs. Le sang, il est vrai, ne fut pas prodigué comme sous les premiers successeurs d’Auguste; mais si le despotisme parut moins terrible, parce qu’il n’osoit se servir des gens de guerre pour ses ministres, il n’en fut pas moins destructif: il portoit partout la misère, la faim, la honte et l’anéantissement. Les empereurs, plus affermis sur le trône, ne songèrent à réformer aucun abus, et se livrèrent tout entiers au faste, à la mollesse, à l’orgueil et au goût de tous les plaisirs. Il fallut que l’empire, épuisé par une longue suite de calamités domestiques, et dont les provinces étoient tour à tour ravagées par les courses des Barbares, rassasiât l’avidité insatiable de plusieurs princes qui régnoient à la fois. Ces empereurs ne furent bientôt que des idoles ridicules, parées des ornemens impériaux. Tout leur pouvoir passa entre les mains de leurs ministres, des femmes de leurs palais et de leurs favoris; et chacun d’eux en abusa pour contenter une passion différente.
Je ne sais si je dois m’étendre en réflexions sur la nouvelle forme qu’avoit prise le gouvernement sous le règne de Dioclétien. Tout le monde sait que le partage de la puissance souveraine, entre les princes égaux, n’est propre, dans tous les temps et dans tous les pays, qu’à causer des soupçons et des jalousies, à préparer et faire naître des révolutions, et donner, en un mot, une carrière plus libre aux passions, en relâchant les ressorts du commandement.
Dioclétien fut le premier la victime de sa politique; Galère, dont la dignité de César n’avoit fait qu’irriter l’ambition, ne put attendre sa mort ni celle de Maximien pour régner; il les contraignit à abdiquer l’empire, et se fit proclamer empereur avec Constance son collègue. L’injustice de ces princes les rendit suspects l’un à l’autre; il n’y eut aucune communication entr’eux; l’un gouverna l’Orient et l’autre l’Occident, et ces deux parties de l’empire commencèrent à former deux puissances, en quelque sorte indépendantes. Si Constance eût eu autant de courage, de fermeté et d’ambition que Galère, les Romains auroient dès-lors été en proie aux guerres civiles qui s’allumèrent immédiatement après sa mort, et qui causèrent de grands ravages sous les règnes suivans.
Les divisions des empereurs firent connoître leur foiblesse, et en donnant de la confiance aux armées, leur rendirent leur ancien génie. Elles recommencèrent à disposer de l’empire; et jusqu’au règne d’Augustule, dernier empereur d’Occident, on vit plusieurs rebelles soutenir par les armes le titre que les légions leur avoient donné. Les désordres ne se succédèrent plus dans l’empire, ils y régnèrent tous à la fois. On y éprouva en même temps les ravages du despotisme et de l’anarchie.
Ce qui met le comble aux maux que cause le despotisme, c’est que tout en annonce la durée dans une nation, dès qu’une fois elle est tombée dans l’esclavage. Plus le maître qui l’opprime sent qu’elle est en droit de réclamer contre l’autorité qu’il exerce, plus il cherche à l’humilier; et quand la crainte s’est emparée des esprits, une stupidité générale devient un obstacle insurmontable à toute réforme avantageuse. On a vu la preuve de cette triste vérité lorsque j’ai parlé des efforts inutiles que firent Nerva, Trajan et les deux Antonins pour diminuer leur pouvoir: le sénat et le peuple n’avoient pas le courage de conserver la partie de l’autorité que ces princes leur remettoient. Ce n’est que dans les mouvemens convulsifs d’une révolte qu’un peuple pourroit recouvrer son courage et sa liberté; mais c’est le désespoir seul qui peut les exciter, et le désespoir est toujours une passion trop aveugle et trop passagère pour en rien espérer. Le tyran est quelquefois accablé, mais la tyrannie subsiste. C’est ainsi que les Romains ne font périr souvent un empereur que pour lui donner un successeur plus vicieux; et ce qui est arrivé dans l’empire, arrivera éternellement dans les pays qui obéissent au même gouvernement.
Le despotisme a sans doute ses révolutions, mais elles n’en changent jamais que la forme. Tout se termine à faire passer du despote aux ministres de ses volontés la puissance qu’il possédoit: l’instrument dont il se sert pour tout opprimer doit l’opprimer à son tour. Toute l’histoire des empereurs Romains atteste cette vérité; et pour la démontrer, il suffiroit d’examiner quelles passions subsistent ou s’éteignent sous le pouvoir arbitraire, leur jeu, et par conséquent les effets qu’elles doivent produire.