LIVRE SECOND.
Les troubles pouvoient d’abord éclater par quelqu’entreprise des armées sur la liberté publique; et vraisemblablement la seule raison qui s’y opposa, c’est que cette conduite étoit trop ouvertement criminelle, trop contraire à la manière de penser des Romains, en un mot, trop nouvelle. Cette espèce d’étonnement, qui précède toujours les actions injustes, inusitées et importantes, et qui fit balancer l’ambitieux César, lui-même, sur les bords du Rubicon, quoiqu’il fut enhardi par l’exemple d’une guerre civile et les vœux d’une partie de la république, retint sans doute beaucoup de généraux dans le devoir, depuis le premier Scipion jusqu’à Sylla.
Il subsistoit, au contraire, parmi les Romains, une tradition avantageuse des anciennes querelles de la noblesse et du peuple; et non-seulement elle étoit propre à rendre excusable un tribun séditieux, mais à le faire même regarder comme le vengeur de la justice et des lois. L’ambition pouvoit donc se montrer avec moins de danger et plus de décence, en excitant des émotions populaires; et dès-lors, il étoit naturel que les désordres qui devoient perdre la république Romaine, et dont je vais tâcher de démêler l’enchaînement, commençassent par les tribuns.
Quelques historiens disent que Cornélie reprochoit souvent à Tibérius Gracchus, son fils, son indifférence pour le bien public, tandis que sa patrie avoit besoin d’un réformateur; et qu’en retirant de l’oubli les réglemens qui avoient fait la grandeur des Romains, il pouvoit se rendre aussi illustre que les plus grands capitaines. D’autres prétendent qu’en voyageant dans l’Italie, il fut touché de l’état déplorable où il vit les campagnes. Elles étoient désertes, ou cultivées seulement par des esclaves. Tibérius, témoin des suites funestes du luxe, crut, dit-on, qu’il ne falloit pas différer d’un moment à rétablir l’autorité des lois. Il est plus juste de penser que l’ambition seule l’inspira. S’il se couvrit du masque de réformateur, ce fut pour se concilier la faveur de la multitude, et par-là se rendre le maître d’une république dont le gouvernement n’étoit plus susceptible d’aucune réforme avantageuse, et à qui sa liberté commençoit d’être à charge.
C’est avec le téméraire projet d’arracher aux riches leur fortune, et de les réduire à ne posséder encore que cinq cens arpens de terre, que Tibérius brigua et obtint le tribunat. Cette entreprise étoit sage de la part d’un ambitieux qui avoit besoin de présenter un grand intérêt pour émouvoir de grandes passions; mais elle étoit insensée dans un magistrat qui n’auroit voulu que soulager la misère du peuple, et pourvoir à sa subsistance. Tout ce que Rome renfermoit de citoyens, que la loi Licinia offensoit, se souleva contre Tibérius, qui étoit devenu l’idole de la multitude. Pour les uns, c’est un séditieux qu’il faut faire périr, et ils l’accusent d’aspirer à la tyrannie; pour les autres, c’est le père de la patrie, c’est l’ennemi des tyrans et le défenseur de la liberté. Si le tribun n’eût eu que de bonnes intentions, il auroit dès-lors renoncé à son entreprise. Pouvoit-il être assez peu éclairé pour ne pas voir que les riches consentiroient plutôt à perdre l’état, qu’à se dépouiller de leurs richesses? Les injures de ses ennemis lui donnèrent de la colère, les éloges de ses partisans augmentèrent sa confiance; et Tibérius, à la fois aigri et flatté, devint plus entreprenant. Content jusqu’alors de gémir sur les maux des Romains, de tendre en apparence une main secourable aux malheureux, de peindre avec adresse la cupidité des grands, ou de faire voir combien il étoit injuste que tant de citoyens d’une république qui étoit maîtresse du monde fussent plongés dans la misère, il avoit plutôt paru se laisser emporter par les sentimens du peuple, que lui inspirèrent les siens; actuellement il l’invite lui-même à tout oser. La cuirasse dont il est couvert, et qu’il fait adroitement apercevoir, en feignant de la cacher, avertit continuellement la multitude que les grands sont capables d’un assassinat, et que l’occasion de ramener l’égalité est arrivée, mais qu’un moment peut la faire disparoître. Il faut que les lois se plient aux volontés de Tibérius; il viole en tyran celles qui lui sont contraires. Si Marcus-Octavius, son collègue, met opposition à ses décrets, il le prend à partie, l’accuse de trahir les intérêts du peuple, et le fait déposer.
La loi Licinia fut rétablie, et des triumvirs, chargés de la mettre en exécution, étoient même nommés. Il s’en falloit bien, cependant, que le triomphe du tribun fût assuré; il croyoit avoir vaincu les riches, et il n’avoit fait que les réduire au désespoir; il devoit craindre quelque violence de leur part, et il n’avoit pris aucune mesure pour la prévenir ou la repousser. C’est dans ces circonstances qu’Attale, roi de Pergame, nomma, en mourant, le peuple romain son héritier. Tibérius, enhardi par ses premiers succès, et pour achever de se rendre le tyran de Rome, se proposa aussitôt de partager cette succession entre les plus pauvres citoyens; mais le seul projet de cette loi trouvant les esprits dans une extrême fermentation, excita de si grands mouvemens, que le tribun connut enfin le péril dont il étoit menacé. Son tribunal même lui paroît un asyle peu sûr contre ses ennemis, et le tumulte de la place, ne lui permettant pas de se faire entendre, il porta à plusieurs reprises ses mains à la tête, pour avertir le peuple qu’on en veut à sa vie, et qu’il faut prendre les armes et le défendre. A ce geste, les riches croient rencontrer le prétexte heureux qu’ils cherchoient depuis long-temps, d’accabler Tibérius à force ouverte. Ils publient qu’il s’est emparé du diadême d’Attale, et feignent d’être persuadés qu’il demande à la multitude de le couronner roi de Rome. Il n’est plus question que de sauver la liberté prête à périr; et Scipion Nasica, accompagné de tous les prétendus ennemis de la royauté, fond les armes à la main, sur la populace qui entouroit le tribunal de Tibérius. Elle est dissipée sans peine; et son magistrat, obligé de céder à l’orage et de prendre la fuite, est assassiné par un de ses collègues.[28]
Caïus Gracchus ne sollicita le tribunat que quand il se crut en état de venger son frère; mais il trouva cette magistrature prodigieusement avilie entre ses mains. Il devoit être le magistrat du peuple, et il n’étoit que le chef d’une populace chassée de ses héritages, accablée de besoins, timide lorsqu’elle n’étoit pas emportée, et qui n’avoit plus aucune part à l’administration publique. Les tribuns, successeurs de Tibérius, avoient été des hommes riches, mais avares et non pas ambitieux; ainsi, bien loin de proposer encore le rétablissement de la loi Licinia, de flatter la cupidité de la multitude, et d’entretenir l’esprit d’audace et de révolte, auquel elle commençoit à s’accoutumer, ils entrèrent dans la ligue que les riches avoient formée pour résister plus efficacement aux lois qui les condamnoient, et avoient contribué de tout leur pouvoir à affermir l’empire absolu auquel elle aspiroit.
Caïus, à qui le gouvernement actuel de la république ne fournissoit aucune ressource propre à rendre à sa magistrature son ancien lustre, et le crédit dont son ambition avoit besoin, imagina de donner le droit de bourgeoisie Romaine à plusieurs peuples considérables du voisinage de Rome. Dès-lors, le tribun, secondé de ses nouveaux partisans, releva le courage du peuple, menaça les riches des principales forces de l’Italie, et fut en état de les accabler.
Il se seroit rendu aussi puissant que Sylla et César le furent dans la suite, si, instruit par la fin tragique de son frère, de ses intérêts, de la situation des Romains, et de ce qu’il avoit à craindre de la part des grands, il eût jugé que tout tempérament ruineroit une entreprise aussi audacieuse que la sienne, et que la force seule, pouvoit le faire réussir. Mais, soit que les esprits ne lui parussent pas d’abord assez préparés à la guerre civile, ou qu’il eût plus l’ambition d’un magistrat que d’un homme de guerre; soit qu’il se flattât d’intimider les riches, par son alliance avec les Italiens, et de les dominer sans se couvrir de l’opprobre de les avoir vaincus par les armes; il voulut procéder dans les formes usitées, et laissa à ses ennemis une ressource contre les coups qu’il vouloit leur porter.
Ils se gardèrent bien de lui susciter un Octavius qui s’opposât à la publication de ses réglemens. Au contraire, dès que Caïus proposoit une loi favorable à la multitude ou aux étrangers, Livius Drusus, son collègue, se faisoit une règle d’enchérir sur ses demandes, et de publier en même temps qu’il n’étoit que l’organe du sénat. Dupe de cette politique, la populace ne savoit à qui elle devoit s’attacher, et elle ne put agir, parce qu’elle avoit trop de protecteurs. Caïus, dont la considération diminuoit à proportion que celle de son rival augmentoit, se vit réduit à franchir toutes les bornes. Il se proposoit de porter dans son troisième tribunat, des lois, qui, en ruinant entièrement le sénat et les riches, devoient lui rendre toute la confiance du peuple et confondre Drusus; mais on pénétra ses intentions; ses collègues supprimèrent une partie des bulletins qui le continuoient dans sa magistrature, et dès-lors, sa perte fut jurée. Quoique sans caractère, Caïus continua le rôle dangereux de protecteur du peuple; et ce ne fut plus qu’un perturbateur du repos public qu’il étoit aisé d’accabler. Pour se soutenir, il appela, mais trop tard, les Italiens à son secours. On prit les armes, et la défaite de son parti auroit assuré, pour toujours, le triomphe des riches, si les excès auxquels on venoit de se porter, n’avoient dévoilé toute la foiblesse de la république, et fait connoître que ce n’étoit plus par les lois, mais par la force que tout devoit s’y décider.
Avant le tribunat de Caïus, le peuple murmuroit contre l’injustice des citoyens qui avoient envahi les richesses de l’état; mais ses plaintes étoient toujours tempérées par les sentimens pusillanimes que lui inspiroit sa pauvreté. Il avoit, malgré lui, de la déférence pour les riches, et peu-à-peu il se seroit accoutumé à les respecter, et à croire que tous les avantages de la société doivent être faits pour eux. Depuis les derniers troubles, il ne regardoit plus les grands que comme des voleurs publics dont la fortune étoit élevée sur ses ruines. Autrefois il auroit été touché du décret que porta le sénat, et par lequel il étoit ordonné qu’on n’inquiéteroit plus les propriétaires des terres, à condition qu’ils paieroient une certaine redevance qui seroit partagée entre les plus pauvres citoyens; aujourd’hui il dédaigne les bienfaits, ne veut rien tenir que de lui-même; et ce n’est plus de leurs richesses seulement, qu’il veut dépouiller les riches, il songe à leur enlever l’autorité qu’ils ont usurpée. La multitude paroît indomptable, parce qu’elle espère de retrouver un Gracchus dans cette foule de patriciens ruinés par leurs débauches, et qui, réduits à n’avoir que les mêmes intérêts, que les plus vils plébéïens, ont besoin comme eux d’une révolution, et les invitent à ne pas perdre l’espérance. Cette populace ne craint point de reprendre une seconde fois les armes; elle présume de ses forces, et compte sur le mécontentement et les secours des Italiens, qu’on venoit de priver du droit de bourgeoisie Romaine. En effet, ces peuples étoient indignes de l’injure qu’ils avoient reçue; et leur ressentiment, qui croissoit à mesure que les Romains paroissoient plus divisés, en fomentoit les divisions.
Les riches, cependant, loin d’opposer à la multitude cette union qui fait seule toute la sûreté de l’aristocratie, formoient mille partis différens; et le sénat, sous la protection duquel ils gouvernoient la république, n’étant composé que d’hommes amollis par les délices, et occupés de leurs affaires domestiques, n’osoit avoir une conduite digne de lui et du danger dont il étoit menacé. Tour à tour, sage, emporté et imprudent, il sentoit échapper de ses mains un pouvoir dont il ne savoit pas faire usage, et le peuple s’en saisissoit sans avoir l’art de le retenir. Il se fait donc de l’un à l’autre un flux et reflux perpétuels de tyrannie et de servitude; et cette confusion subsistera jusqu’à ce que quelque citoyen, sous prétexte de défendre et de venger le sénat ou le peuple[29], s’empare de cette puissance qui est comme suspendue entre eux, et que ni l’un ni l’autre ne peut conserver.
C’est dans ces circonstances que Marius commença à se rendre illustre. Quoique d’une naissance obscure, il portoit dans le cœur une ambition qui ne devoit pas être satisfaite par sept consulats. Il s’étoit fait soldat; et passant successivement par tous les grades de la milice, il en avoit rempli les fonctions avec la supériorité d’un homme né pour être le plus grand capitaine de la république. Ennemi de tout plaisir par une sorte de férocité qui le rendoit encore plus dur pour lui-même que pour les autres; infatigable dans le travail, diligent, actif, parce que le repos lui paroissoit insupportable; son courage, quoique extrême, étoit la qualité qu’on remarquoit le moins.
La réputation de Marius passa des armées à Rome, et le peuple fut d’autant plus flatté de la gloire qu’acquéroit un citoyen de son ordre, qu’éprouvant dans la fortune une vicissitude continuelle, il avoit besoin d’un chef qui pût le protéger. Ce capitaine détestoit les grands, comme autant de compétiteurs dont le crédit et les intrigues devoient lui fermer l’entrée des magistratures qu’il méritoit mieux qu’eux. Ils méprisent, disoit-il, ma naissance et ma fortune, et moi je méprise leurs personnes. L’emportement de Marius le servit utilement; le peuple l’éleva au tribunat; et il ne cessa de déclamer contre l’avidité et l’orgueil des riches avec cette éloquence grossière, mais persuasive, que donnent les seules passions.
Si la république ne fut pas dès-lors opprimée, ce n’est pas qu’elle eût en elle-même quelque principe capable de la conserver contre les attaques d’un tyran qui auroit joint les talens militaires de Marius à la politique des Gracques; mais Marius n’avoit pas cette sorte d’ambition qui fait aspirer à la tyrannie. Il étoit ambitieux en citoyen; il vouloit que la république subsistât, qu’elle fût bien servie, et qu’elle triomphât de ses ennemis; mais il vouloit que toute la gloire lui en fût due, et il n’auroit pas permis à un autre de la servir aussi bien que lui. Avec ces vues, il n’entreprit point de rétablir les lois des Gracques; il lui étoit inutile d’exciter des troubles qui, ne laissant aucune voie de conciliation entre les partis opposés, eussent obligé le peuple et les Italiens à lui déférer la puissance souveraine; il se borna à servir assez bien la multitude pour se concilier sa faveur et être sûr de ses suffrages quand il aspireroit aux plus hautes magistratures.
Marius fut fait consul, et on lui donna en même temps le commandement de l’armée de Numidie. Après avoir pacifié l’Afrique, il fut créé consul une seconde fois, et chargé de s’opposer à l’irruption des Cimbres et des Teutons. Marius s’étoit accoutumé au commandement; et ses triomphes, ne servant qu’à le rendre plus avide de gloire, il eut toujours besoin du peuple; et pour conserver son affection, il fut à la tête du sénat plus tribun que consul. On doit me pardonner les détails dans lesquels je vais entrer. Avant que les Romains fussent corrompus, c’étoit dans les principes mêmes de leur gouvernement qu’il falloit chercher les causes de leurs révolutions. Désormais que Rome est menacée de sa ruine par mille côtés différens, que ses citoyens sont plus forts que les lois, et qu’au lieu d’imprimer son caractère aux événemens, elle reçoit l’empreinte de celui des hommes qui la gouvernent, c’est dans les passions de ces hommes, et dans les circonstances où ils se sont trouvés, qu’on doit étudier les ressorts qui font mouvoir la république.
Les grands, à qui le caractère farouche et inquiet de Marius étoit insupportable, s’attachèrent ridiculement plutôt à le mortifier qu’à ruiner son parti; et pour l’attaquer par l’endroit le plus sensible, ils attribuèrent à Sylla tout le succès de la guerre de Numidie. C’étoit lui, en effet, qui, n’étant encore que questeur de l’armée que commandoit Marius, avoit engagé Bocchus à livrer Jugurtha aux Romains. Le peuple se crut offensé de l’injure qu’on faisoit à son protecteur; et pour le venger, il publia que, sans lui, les armées Romaines n’auroient eu que des revers en Afrique. Cette dispute frivole, mais propre à faire connoître combien les Romains étoient différens de leurs ancêtres, devint l’affaire la plus importante de la république; il n’est question que de la gloire et des services de Marius et de Sylla; et ces deux hommes, acharnés à se perdre l’un l’autre, se trouvent par-là les maîtres de Rome.
Sylla étoit recommandable par une naissance illustre, et avec des talens pour la guerre, peut-être égaux à ceux de Marius, il étoit d’un caractère tout opposé. Sans être amolli par les plaisirs auxquels il s’étoit abandonné dans sa première jeunesse, il n’avoit rapporté de leur commerce que ces grâces qui s’associent rarement au grand mérite, et pour lesquelles Marius avoit un mépris[30] qui l’éloigna d’abord de Sylla. L’un transportoit son génie par-tout, et n’avoit qu’une manière de conduire ses intérêts. L’autre, doué d’une souplesse naturelle qui le rendoit propre à passer sans effort d’un caractère, ou plutôt d’un personnage à l’autre, prenoit l’esprit des conjonctures où il se trouvoit, et il sembloit qu’elles ne développassent que successivement ses passions. Marius n’avoit d’amis que par intérêt, et il les abandonnoit sans pudeur, et sans avoir su les forcer adroitement à mériter leur disgrace. Sylla, au contraire, se piquoit envers les siens d’une fidélité inviolable. Marius eut les vices que les chefs de factions se permettent quelquefois; il fut jaloux, envieux, ingrat, perfide, cruel; mais ces vices naissoient du fond de son cœur; au lieu de partir, comme dans Sylla, de l’esprit seulement, et suivant le besoin des circonstances, ils firent la perte de l’un, et établirent la fortune de l’autre.
Tandis que Marius continuoit à décrier grossièrement les grands, Sylla ne songea point à les défendre aux dépens du peuple; sa conduite fut plus habile. Etant le seul homme de la république qu’ils pussent opposer à Marius, il jugea inutile de leur faire sa cour. Sentant même que son ennemi profiteroit de son dévouement au sénat, pour accroître sa faveur auprès du peuple, il rechercha lui-même l’amitié de la multitude. Il lui prodigua ses richesses, flatta ses goûts, sembla favoriser ses prétentions, et fut, en un mot, le courtisan des citoyens dont il devoit être bientôt le tyran. Par cette politique adroite, Sylla, toujours sûr de l’affection des grands, grossissoit le nombre de ses créatures des partisans qu’il débauchoit à Marius, et se mettoit en état d’écraser son ennemi, en réunissant tous les esprits en sa faveur.
Sur ces entrefaites, Bocchus consacra à Jupiter Capitolin une statue de la victoire, et quelques tableaux qui représentoient la manière dont il avoit remis Jugurtha entre les mains de Sylla. Marius, déjà indigné que son ennemi eût fait graver cet événement sur une pierre, qui lui servoit de cachet, voulut faire enlever ces monumens du capitole. Sylla s’y opposa; et cette contestation puérile, tant l’esprit de parti est propre à rabaisser les hommes, auroit allumé la guerre civile, si les peuples d’Italie, qui croyoient cette conjoncture favorable à leur ambition et à leur vengeance, n’eussent pris, de concert, les armes pour se faire rendre le droit de bourgeoisie Romaine dont on les avoit privés. Cette affaire fit diversion aux querelles de Marius et de Sylla, parce que ni l’un ni l’autre n’osa encore paroître plus occupé de ses intérêts personnels que de ceux de la république.
Sylla, qui donna dans la guerre sociale les preuves les plus complètes de sa capacité et de son bonheur, fut élevé au consulat, et chargé de commander l’armée destinée contre Mithridate. A ce coup imprévu, Marius croit n’être plus qu’un soldat. Il se ligue avec un tribun du peuple, nommé P. Sulpitius, homme sans honneur, hardi, violent, mais habile, et ils complotent ensemble d’enlever à Sylla le commandement qu’on venoit de lui décerner.
Le succès d’une pareille entreprise ne pouvoit être que l’ouvrage de la violence, et il falloit nécessairement troubler la république, afin que, sous prétexte d’y rétablir ensuite l’ordre, Marius et son complice fissent de nouveaux arrangemens et disposassent à leur gré des emplois. Heureusement pour eux les mêmes causes qui avoient armé les Romains les uns contre les autres sous les Gracques, subsistoient encore; et sans parler de la loi Licinia ni du partage des terres, sujets éternels de discorde, on pouvoit toujours compter sur les Italiens, à qui on venoit d’accorder le titre de citoyens Romains, mais non pas de la manière qu’ils le désiroient. Les articles de la paix portoient qu’on feroit huit nouvelles tribus de ces nouveaux citoyens; c’étoit ne leur accorder qu’un honneur inutile, puisque les Romains, qui composoient trente-cinq tribus, restoient absolument les maîtres du gouvernement[31]. Les peuples d’Italie demandoient donc à être distribués dans les anciennes tribus; mais comme leur nombre y auroit été beaucoup plus considérable que celui des Romains naturels, et qu’ainsi ils auroient eu la principale influence dans les affaires, et se seroient même emparés de toute l’autorité, les Romains ne pouvoient se prêter à leurs vœux; et plutôt que de consentir à devenir les sujets des peuples qu’ils avoient vaincus, ils auroient préféré de les subjuguer une seconde fois.
C’est sur cette contrariété d’intérêts, qui, n’étant susceptible d’aucun accommodement, devoit se décider par la force, que Sulpitius fonda ses espérances. Il publie qu’il doit proposer la loi que désiroient les alliés; il les invite à se rendre à Rome, pour favoriser sa proposition, et leur ordonne de se rendre armés dans la place; et au premier murmure qu’excitera la loi, de fondre sur les mécontens. La république ne s’étoit point encore trouvée dans une si monstrueuse confusion. Les Romains n’osoient paroître, et les alliés croyoient affermir leurs droits en se portant aux plus grands excès. Au milieu de ce tumulte, Sulpitius oublia la fin pour laquelle il l’avoit fait naître. Le point décisif, c’étoit de se saisir de la personne de Sylla; il le laissa s’échapper, et ce général alla se mettre à la tête de l’armée qu’il avoit formée, et qui étoit prête à s’embarquer, tandis que le tribun abusoit en tyran d’une victoire qu’il n’avoit pas encore remportée.
Sulpitius, après avoir rétabli quelqu’apparence de calme dans la république, fit enfin donner à Marius la commission de porter la guerre contre Mithridate; mais la joie de ce général fut courte. Il apprit en frémissant de colère, que les officiers qu’il avoit envoyés à l’armée pour y prendre en son nom le commandement, avoient été massacrés par les soldats de Sylla. Il s’en venge sur les parens et les créatures de son ennemi; c’étoit commencer la guerre civile en soldat, et non en politique. Marius devoit-il s’attendre que Sylla, à la tête d’une armée, laisseroit égorger tous ses amis? Content de se venger sans songer à se défendre, il ne voit point l’abîme auquel il touche, et il ne lui reste d’autre ressource que la fuite, quand son ennemi se présente aux portes de Rome.
Sylla s’y comporta avec toute la hauteur d’un souverain qui châtie une ville révoltée. Il proscrit Marius, Sulpitius et leurs partisans, les déclare ennemis de la patrie, et met leur tête à prix; il casse la loi qui incorporoit les alliés dans les anciennes tribus; et pour ôter au peuple un pouvoir dont il n’étoit plus digne, il avilit les tribuns, en leur interdisant l’entrée de toute autre magistrature, leur défend de rien proposer dans la place publique sans l’aveu du sénat, et ordonne que les élections ne se fassent désormais que par centuries.
Le despotisme de Sylla étoit un prodige encore trop nouveau aux yeux des Romains, accoutumés à l’anarchie, pour qu’ils ne passassent pas promptement de la surprise à l’indignation. Le peuple murmuroit en tremblant; et le sénat, qui sentit toute sa foiblesse, laissa voir qu’il auroit mieux aimé craindre des tribuns, que remercier Sylla des faveurs accablantes qu’il en recevoit. Ce général eut peur à son tour de la consternation qu’il avoit répandue; il craignit qu’on ne soulevât contre lui des soldats citoyens qui n’étoient pas encore familiarisés avec les excès de la guerre civile; et profitant de la lenteur de ses concitoyens à le punir, il abandonna Rome pour porter la guerre contre Mithridate.
Je ne m’étendrai pas davantage sur ce morceau de l’histoire Romaine. Ce que j’ai dit développe assez la situation de la république. Tout le monde sait qu’après le départ de Sylla, elle fut gouvernée par le consul Cornelius Cinna, homme qui avoit toutes les passions qui font aspirer à la tyrannie, et aucun des talens qui peuvent y conduire. Je ne sais s’il est une passion plus avilissante que l’ambition, quand elle n’est soutenue ni par un grand génie, ni par l’amour de la gloire. Cinna ébauchoit par étourderie des entreprises dont le poids l’accabloit; ce n’étoit, pour le dire en un mot, qu’un intrigant destiné, malgré sa qualité de consul, à n’avoir jamais dans un parti qu’une place subalterne. Ayant vu que Marius et Sylla s’étoient rendus les maîtres de la république à la faveur des troubles, il crut qu’il ne falloit qu’en exciter de nouveaux pour jouir de la même autorité. Mais à peine se faisoit-il craindre, qu’il fut obligé de sortir de Rome pour mettre ses jours à couvert, et de confier le soin de sa vengeance à Marius, qui s’empara une seconde fois du gouvernement de la république, et dont le parti fut enfin exterminé par Sylla à son retour d’Asie.
Rien n’est plus affreux que le tableau que commence à présenter l’histoire Romaine, et l’on se sent encore frissonner d’horreur au détail des proscriptions abominables de Sylla[32].
Ce capitaine, après avoir exercé la vengeance la plus cruelle sur ses égaux, eut l’audace d’abdiquer la puissance souveraine dont il avoit joui sous le titre de dictateur perpétuel. Ce dernier trait de la vie de Sylla prouve, si je ne me trompe, qu’avec une ambition médiocre, il fit la plus haute fortune où un homme puisse aspirer. Si la soif de dominer l’eût rendu le maître du monde, cette passion, qui auroit été extrême, n’eût pu être satisfaite par aucune grandeur humaine. Plus on cherche à pénétrer le caractère de Sylla, plus on est porté à croire que s’il eût été libre de se livrer à son penchant naturel, il n’auroit recherché, comme Lucullus, à acquérir de la gloire, que pour rendre respectable à ses concitoyens l’oisiveté d’une vie voluptueuse. Ce fut la haine de Marius qui décida du sort de Sylla. Moins d’emportement dans le premier, pour se faire donner le commandement de la guerre contre Mithridate, eût laissé au second toute la gloire d’être un bon citoyen. Pour se venger des cruautés de son ennemi, il les surpasse; et ne trouvant plus de sûreté que dans l’autorité suprême, il s’en saisit; c’est un port où il se réfugie pour échapper à l’orage, et il ne l’abandonne que quand il croit le calme rétabli.
La dictature perpétuelle de Sylla forme une époque remarquable chez les Romains. Souvent ce qui est capable d’arrêter le plus grand courage, paroît facile à des hommes médiocres, après que l’exemple les a instruits et enhardis. C’est, poussés malgré eux par les événemens, sans avoir d’objet déterminé et sans savoir même où ils arriveroient, que Marius et Sylla se firent la guerre, et se trouvèrent revêtus de la puissance publique. Mais tous les Romains voudront désormais marcher sur leurs traces. La fortune de Sylla donna une vaste ambition à tous les ambitieux qui le suivirent, et qui se seroient auparavant contentés de la préture ou du consulat. De nouveaux Cinna aspireront à la dictature perpétuelle, et les consuls Lutatius Catulus et M. Emilius Lepidus auroient été des tyrans despotiques, si l’un ou l’autre eût eu quelqu’un des talens de Marius ou de Sylla. On peut déjà appliquer à ce temps ce que Cicéron dit de celui qui suivit la mort de César: «Nous éprouvons[33], écrit-il à Atticus, ce qui n’est jamais arrivé à aucun autre peuple; la liberté nous est rendue, et la république est cependant détruite; l’esprit de tyrannie survit le tyran.»
Quand l’exemple funeste que donna Sylla n’auroit point été contagieux, les vices avec lesquels les Romains s’étoient familiarisés, pendant le cours des proscriptions, leur auroient bientôt donné un nouveau maître. Les magistrats ne regardoient leur magistrature, qu’ils avoient achetée, que comme l’instrument de leur fortune domestique. Les censeurs n’osoient exercer leur ministère[34]; les lois se taisoient, et rien ne se décidoit que par les passions de quelques femmes déshonorées. Tout le monde connoît Claudia, cette célèbre intrigante, que ses débauches auroient rendue infâme dans un siècle moins corrompu, et qui trouva cependant le secret de vendre ses faveurs, et de gagner par leur secours, des amis à son frère, avec qui elle étoit accusée d’avoir un commerce incestueux. L’histoire n’a point dédaigné de conserver les noms d’une Précia et de mille autres courtisannes qui gouvernoient impérieusement la république par leurs amans. Les citoyens les moins dangereux, étoient ceux qui, occupés de leurs seuls plaisirs, sans songer que leur fortune étoit attachée à celle de l’état, croyoient, selon l’expression de Cicéron[35], être des demi-dieux, si les poissons qu’ils nourrissoient à grands frais dans leurs viviers, étoient assez apprivoisés pour leur venir en quelque sorte manger dans la main. Le reste étoit des hommes, abîmés de dettes et de débauches, et qui, regardant Rome comme une ville abandonnée au pillage, enhardirent Catilina à former sa conjuration, ou furent ses complices. Caton seul avoit de l’honneur; mais se conduisant en citoyen de la république de Platon[36] parmi des brigands, sa vertu ne lui fournissoit que des ressources impuissantes, et contrarioit même ses bonnes intentions. Le peuple, impatient de recouvrer son autorité, pour en faire un trafic scandaleux, ne pouvoit s’accoutumer à l’aristocratie de Sylla. Depuis que ce dictateur, à son retour d’Asie, avoit distribué les terres des citoyens à ses soldats, il n’y avoit plus d’armée qui ne regardât la guerre civile comme un avantage; et les légions n’auroient pas souffert qu’on eût limité le pouvoir des généraux. Aux secousses qui ébranloient le gouvernement, le sénat jugea qu’il devoit s’élever mille nouveaux tyrans; et cette compagnie, qui ne sentoit que sa foiblesse, crut qu’elle devoit se faire un protecteur, et opposer un nom considérable aux citoyens remuans et ambitieux.
Crassus et Pompée étoient alors les deux personnages les plus importans de Rome. Le premier calculoit le produit des magistratures, et les remplissoit plutôt en banquier qu’en homme d’état. Quelques talens qu’il eût d’ailleurs, on sent que son avance devoit le rendre aussi incapable de défendre les intérêts du sénat, que d’être l’auteur d’une révolution. Pompée, au contraire, à qui ses concitoyens donnèrent le surnom de grand, avoit déjà surpris leur admiration. Quelques actions, qui dans sa jeunesse annonçoient de grandes qualités, une physionomie noble, où l’on prétendoit démêler des traits d’Alexandre, la faveur de Sylla, un esprit vif et souple, des manières insinuantes et fastueuses, quoique populaires, du courage, beaucoup de libéralité, une attention singulière à être partout, mais principalement l’imbécillité du peuple, dont la haine ou l’amour est toujours extrême dans les temps difficiles; voilà ce qui avoit rendu Pompée l’idole des Romains.
Il s’étoit fait la plus haute réputation à la guerre, en se présentant toujours à propos pour consommer les entreprises de la république, et recueillir le fruit des succès que d’autres avoient préparés. Les Romains crurent qu’il avoit ruiné le parti de Sertorius, quoique ce grand homme ne le regardât que comme un écolier,[37] «qu’il vouloit, disoit-il, renvoyer à ses parens bien corrigé de sa présomption.» Après la guerre des pirates, la reconnoissance du peuple confondit l’importance du service que lui avoit rendu Pompée avec sa capacité, il jugea[38] de la difficulté de la guerre que ce général avoit terminée, par l’étendue du pouvoir qu’il lui avoit accordé. Tygranes étoit vaincu, ses états étoient ouverts aux armées Romaines, Mithridate n’avoit plus de ressources; et Pompée, dérobant à Lucullus la gloire qu’il alloit acquérir, prolonge la guerre par des fautes. Il oublie Mithridate, pour s’arrêter chez de petits rois qui implorent sa protection; et sa vanité, satisfaite de leurs respects, s’occupe gravement (qu’on me permette cette expression) de leurs tracasseries, lorsqu’il falloit poursuivre Mithridate. Il ne termine enfin cette guerre que quand son ennemi, trahi par sa famille, se donne la mort par désespoir. L’appareil extraordinaire du triomphe de Pompée (car jamais on n’avoit tant vu de dépouilles ni de captifs) cacha ses fautes aux yeux des Romains; et comme on décerna dix jours d’actions de graces publiques, le double de ce qu’on avoit pratiqué jusqu’alors, le peuple crut que Pompée surpassoit du double tous les généraux précédens.
Il fut aussi mauvais citoyen qu’il le pouvoit être, mais non pas aussi mauvais que le permettoit la situation malheureuse de la république. On lui sut gré, après ce qu’on avoit éprouvé de la part des autres généraux, de ce qu’il licencia ses soldats en entrant en Italie, et ne vint point à Rome pour y dominer par la force. Parce qu’il ne fut ni un Sylla, ni un Marius, quoiqu’il eût des intentions plus criminelles, on l’érigea en père de la patrie. Il souhaitoit la dictature, mais il n’osoit l’usurper. Sa lente ambition, ou plutôt sa vanité, se repaissoit de l’espérance d’y parvenir un jour, et ne laissoit craindre aucune violence, pourvu qu’on lui permît, en attendant, d’être le premier citoyen de la république.
Soit que Pompée, enhardi par tant de faveur, dédaignât l’empire que lui avoit donné le sénat, et ne voulût tenir son autorité que de lui-même; soit qu’il craignît qu’une trop grande tranquillité n’altérât son crédit, ou qu’il crût que les anciennes dissentions des Romains le rendroient plus nécessaire, il cassa les lois de Sylla; et en rendant aux tribuns leur première dignité, invita le peuple à reprendre son orgueil, son indocilité et son ambition. Cette conduite, si blâmée par Cicéron, et en effet, si contraire aux intérêts actuels des Romains, étoit sage dans les principes de son auteur. Vain et présomptueux, il devoit se flatter d’asservir les deux ordres de l’état l’un par l’autre, dès que leurs anciennes querelles recommenceroient, de balancer leurs avantages, et d’en être l’arbitre. Quelques historiens l’ont même soupçonné d’avoir eu des vues plus criminelles; ils ont cru qu’il avoit voulu exciter des troubles pour faire sentir aux Romains les inconvéniens de leur liberté; et en les lassant de leur condition, les forcer à lui offrir la dictature perpétuelle.
Quoi qu’il en soit, si Pompée avoit eu autant de génie que de présomption, il auroit eu le succès dont il se flattoit; mais loin d’être l’ame des mouvemens de la place publique, il ne sut pas même en prévoir le cours. Toujours embarrassé au milieu des débats du sénat et du peuple, il n’en impose à aucun parti; tandis que César, qui travaille sourdement à dominer, profite seul de sa politique.
Sylla avoit découvert en César plusieurs Marius. A peine étoit-il connu à Rome, qu’il l’avoit déjà remplie de ses intrigues. Il tenoit par des liaisons secrètes à tous les partis, multiplioit les vices des Romains: jusqu’à ses foiblesses, avoit l’art de se rendre tout utile, et dirigeoit les complots dont à peine il paroissoit le complice. C’est un objet digne d’occuper un philosophe, que de démêler, à travers l’obscurité dont César s’enveloppe, et les moyens bas auxquels il a recours pour s’élever à la dictature, ce courage héroïque et cette élévation d’ame qui ne parurent que quand il y parvint. Il eut dès sa jeunesse la même audace, la même ambition et la même ardeur de se signaler et de dominer qu’Alexandre; mais dans le prince, ces passions sont libres, et elles sont captives dans le citoyen. Où l’un commande, il faut que l’autre insinue. Le premier doit se montrer tout entier aux Macédoniens, pour les rendre dignes d’exécuter ses projets; le second doit respecter les préjugés de ses concitoyens, ménager leurs vices, et les rassurer contre son mérite et ses talens, pour les préparer à lui obéir.
Quelqu’habile que fût César, il sentit combien il auroit de peine, dans une république où les affaires changeoient chaque jour de face, à former un parti qui pût contre-balancer ceux de Pompée et de Crassus. Il jugea, et c’est le chef-d’œuvre de sa politique, qu’il falloit réunir ces deux hommes, et qu’en qualité de médiateur, il lui seroit aisé de profiter de leurs anciens soupçons de débaucher leurs amis, et de se rendre, en un mot, le maître de la ligue, dès qu’il serviroit de point de réunion à ses chefs.
Crassus se prêta aux ouvertures de César, avec tout l’empressement d’un homme, qui, n’ayant encore joué qu’un second rôle, se trouve associé au premier. Pompée devoit voir qu’il n’y avoit qu’à perdre pour lui dans cette association; de supérieur qu’il étoit à Crassus et à César, il se rendoit leur égal; mais sa présomption ordinaire et sa timidité ne lui représentèrent ces deux collègues que comme deux instrumens ou deux appuis de sa fortune. Le triumvirat fut formé, Crassus, Pompée et César s’obligèrent à n’avoir qu’un même intérêt, à ne former que les mêmes entreprises, et à se soutenir mutuellement de tout leur crédit. Dès-lors toute la puissance du sénat et du peuple passa dans les mains des triumvirs; et le gouvernement, tantôt aristocratique, tantôt populaire, ou plutôt l’anarchie fut changée en une vraie oligarchie.
Pompée s’aperçut enfin du piége dans lequel il étoit tombé[39]. Il voulut rompre avec César, dont le pouvoir lui faisoit ombrage; mais il n’en étoit plus temps: et en se dégageant du triumvirat, il n’eût occupé dans la république qu’une place subalterne. Le grand Pompée n’est plus que l’instrument de la fortune de César. Il est content de remuer sans agir; il cabale, il intrigue, mais sans succès. Bientôt il jouit avec une espèce de stupidité de la puissance qu’il ne peut retenir. Il craint de s’en apercevoir; et l’on diroit que sa vanité, venant au secours de son ambition alarmée, lui persuade qu’il a fait la fortune de César, parce que César a ruiné la sienne.
Ce dernier s’étoit rendu trop puissant dans son gouvernement des Gaules, pour que la république pût lui donner un successeur, ou rejeter impunément ses demandes, quelque contraires qu’elles fussent aux usages les plus respectés. Les amis de Crassus, qui avoit péri dans son expédition contre les Parthes, lui étoient étroitement attachés. Il avoit fait passer à Rome des sommes immenses, avec lesquelles ses partisans corrompoient les magistrats ou achetoient les magistratures; son armée lui étoit aveuglément dévouée; il remuoit à son gré tous ces citoyens, dont la fortune étoit sans ressource, si la république n’étoit pas ruinée; toute sa conduite, en un mot, dévoiloit ses projets ambitieux. Plus on craignit de voir usurper par César la puissance souveraine, plus le parti de Pompée, qui s’étoit enfin déclaré son ennemi, parut se rétablir et prendre de nouvelles forces. Il devint même le parti de la république; car les citoyens qui vouloient se soustraire à la tyrannie, n’étant pas en état de se défendre par eux-mêmes, se trouvèrent contraints de s’unir à Pompée, comme au protecteur des lois, ou du moins comme à l’ennemi le moins déclaré et le moins dangereux du bien public.
Ce général, enivré d’un accroissement de crédit qui ne devoit que lui faire sentir combien il étoit déchu, crut, au contraire, qu’il ne tenoit enfin qu’à lui de perdre son rival, et d’asservir ensuite ses concitoyens[40], en s’emparant de la dictature perpétuelle qu’ils différoient trop de lui donner. Plein de ces idées, il ne désiroit pas la guerre avec moins de passion que César, dont la fortune ne pouvoit plus croître ni se soutenir par les mêmes moyens qui l’avoient formée. L’un et l’autre sont persuadés que les armes doivent les dépouiller de toute leur grandeur, ou les rendre les maîtres absolus de Rome: et si la république est encore tranquille, c’est qu’aucun d’eux ne veut passer pour l’auteur de la rupture.
César demanda dans ces circonstances qu’on lui conservât son gouvernement, ou qu’il lui fût permis de se mettre sur les rangs pour le consulat, sans se rendre à Rome, ni abandonner le commandement de son armée, chose jusqu’alors inouïe, et qu’il ne feignoit de souhaiter qu’afin qu’on lui fournît quelque prétexte de faire la guerre. C’étoit le desservir que de consentir à l’une ou à l’autre de ces propositions; car le consulat, s’il l’eût obtenu, ne l’auroit point dédommagé de ce qu’il eût perdu en quittant les Gaules; et las de cette province, il s’y seroit cru exilé, dès qu’obligé d’être tranquille, il n’en auroit pas regardé le gouvernement comme un passage à la souveraineté. En portant le sénat à tout refuser, Pompée se flatta de réduire son ennemi à mener une vie privée, ou s’il désobéissoit, de rejeter sur lui tout ce que la guerre civile auroit d’odieux. Il se trompoit: César, plus habile, ne prend le parti ni d’obéir, ni de désobéir au sénat; il offre d’abandonner les Gaules et de licencier ses troupes, pourvu que Pompée désarme de son côté et se démette de son gouvernement d’Espagne. Cette proposition artificieuse produisit l’effet qu’en attendoit son auteur. Les gens bien intentionnés pour la république la trouvèrent raisonnable; et Pompée, trop peu éclairé pour oser y souscrire, fut réduit à laisser voir ses mauvaises intentions, et à se charger du blâme de sacrifier le repos public à ses intérêts personnels. Que ne consentoit-il à tout? Croire que César parlât sincèrement, c’est une stupidité; il se seroit sûrement rétracté. Les esprits s’échauffent, les affaires se brouillent, le sénat porte un décret contre César, le tribun Marc-Antoine s’y oppose, la guerre est allumée.
Pompée voit approcher César de Rome sans daigner le craindre: «Quand je le voudrai, disoit-il au sénat, qui étoit assez sage pour être consterné, je le rendrai plus petit que je ne l’ai fait grand.» Toujours persuadé qu’il gouverne la république, il n’aperçoit pas que Rome va avoir un maître. La veille même que son ennemi doit le chasser d’Italie, il imagine encore qu’il n’a qu’à se montrer pour que César soit abandonné de son armée, ou que la terre enfantera des légions quand il la frappera avec le pied.
Ne trouvant point alors un ennemi plus qu’à demi-vaincu, Pompée parut véritablement tel qu’il étoit. Tandis que César voit tout, prévient tout, exécute avec diligence, et croit n’avoir rien fait tant qu’il lui reste quelque chose à faire, Pompée[41], dans la crainte de prendre un mauvais parti n’en prend aucun, et se laisse emporter par le cours des événemens. Son armée est composée de citoyens et non de soldats. Elle ne songeoit pas au combat, mais à l’emploi des richesses que la victoire alloit lui donner. On s’y disputoit les dépouilles de César. Les uns vouloient sa charge de grand pontife, les autres son gouvernement des Gaules; ceux-ci ses jardins, ceux-là sa maison délicieuse de Bayes; et on n’attendoit que la bataille pour se mettre en possession de tous les biens que possédoient les ennemis. L’armée de César ne vouloit que vaincre; elle est formée de ces légions qui ont subjugué les Gaules, intimidé les Germains et les Bretons.
Il n’appartient qu’à un homme consommé dans le métier de la guerre de faire remarquer toute la sagesse des opérations de César. Il n’est pas besoin des mêmes connoissances pour juger Pompée; ses fautes sont grossières; mais la plus grossière sans doute, ce fut, lorsqu’il devoit rester sur la défensive, de céder aux plaintes et aux murmures de ses soldats, qui l’accusoient de timidité et d’irrésolution, et de les mener malgré lui au combat. La journée de Pharsale[42], en soumettant la république Romaine à César, le rendit maître du monde entier, qu’elle avoit soumis à sa domination. Sous le titre de dictateur perpétuel, ce général fut un monarque absolu, et les Romains n’eurent d’autre voie qu’un assassinat pour le punir de sa tyrannie et se venger.
Cicéron se plaint amèrement dans plusieurs de ses lettres, de la manière dont Brutus et Cassius avoient projeté, conduit et exécuté leur conjuration contre César. «Tant que nous voudrons consulter la clémence, écrit-il au premier[43], nous verrons renaître des guerres civiles et des ennemis de la liberté. Vous le savez, je voulois que vous fussiez délivrés du tyran et de la tyrannie; pour vous, vous avez eu une modération dangereuse dans des conjonctures où tout devoit être tranchant et décisif; et notre situation présente fait voir qui avoit raison de vous ou de moi. Nos conjurés, marque-t-il à Atticus, ont exécuté un projet d’enfant avec un courage héroïque; pourquoi n’ont-ils pas porté la coignée jusqu’aux racines même de l’arbre?»
En effet, s’ils se fussent conduits en hommes d’état, il n’est pas douteux qu’ils n’eussent compris dans leur projet les favoris de César, les instrumens de sa tyrannie, et tout ce qui devoit aspirer à lui succéder. Mais Brutus, le vengeur des lois, ne croyoit pas qu’il lui fût permis de les violer, en punissant comme des tyrans des citoyens qui ne l’étoient pas encore[44]. Le sénat devoit oser davantage. Il est malheureusement des conjonctures désespérées, où la politique ordonne de punir les intentions, et jusqu’au pouvoir de faire le mal; le sénat, en proscrivant la mémoire de César, auroit dû faire périr Antoine et étouffer les espérances du jeune Octave.
Quelque prudente qu’eût été cette conduite, il faut cependant en convenir, elle eût été incapable de rétablir la république. Les Romains étoient trop vicieux pour se passer d’un maître[45]. On ne pouvoit leur rendre que cette ombre de liberté, dont ils abusoient de la manière la plus funeste depuis les troubles des Gracques; et leur rendre cette ombre de liberté, c’étoit les exposer à repasser, après de nouveaux désordres et de nouvelles proscriptions, sous le joug du nouveau tyran. «Si César et Pompée, dit un des plus grands génies qu’ait produit notre nation[46] avoient pensé comme Caton, d’autres auroient pensé comme César et Pompée.» On peut faire le même raisonnement au sujet d’Antoine et d’Octave: si on les eût fait périr, ou qu’ils eussent été citoyens, d’autres auroient établi la monarchie sur les ruines de la république. Il n’y avoit plus de liberté à espérer pour les Romains, à moins que quelque citoyen, après s’être rendu le maître de tout, ne changeât entièrement la forme de l’état, et en abandonnant toutes les conquêtes, ne les contraignît à reprendre les mœurs et la pauvreté de leurs ancêtres. Mais quand cette réforme eût été praticable, devoit-il se trouver quelque Romain assez vertueux pour se donner la peine d’usurper le pouvoir souverain, et n’en faire qu’un pareil usage?
Je n’aurois qu’à rapporter ici les honneurs singuliers qu’on accorda à César, pour faire voir qu’il ne restoit plus dans la république la moindre étincelle de génie qui doit animer des républicains. César est le tyran de sa patrie, et on l’en appelle le père; par la constitution même du gouvernement, chaque citoyen est obligé à le punir de son attentat, et sa personne est déclarée sacrée et inviolable. On veut qu’il assiste aux spectacles dans une chaise dorée, et une couronne d’or sur la tête. Ce n’est là encore qu’une légère ébauche de ce que fait faire la flatterie. Dans une ville où la violence faite à Lucrèce avoit autrefois soulevé tous les esprits contre Tarquin, on délibère actuellement de donner à César un empire absolu sur la pudeur de toutes les femmes Romaines. On mêle dans les cérémonies publiques ses images à celles des Dieux; on lui établit un temple, des autels et des prêtres.
Je sais que quelques écrivains ont cru découvrir dans ces bassesses abominables une politique adroite, qui ne cherchoit qu’à rendre César odieux; mais c’est, je crois, se tromper, puisque le peuple pleura sa mort, et que le sénat conserva à sa mémoire les mêmes honneurs qu’il avoit prodigués à sa personne, et porta ce décret absurde[47], par lequel il approuve et condamne à la fois César et ses meurtriers, ses lois et les vengeurs de la liberté.
L’imbécillité des conjurés et la mollesse du sénat mirent entre les mains d’Antoine toute la puissance de César. Dépositaire de son testament et revêtu du consulat, rien ne put lui résister. Sous prétexte de remplir les volontés du dictateur, il se rend le maître de la populace et des légions, et fait trembler le sénat. Il exécute ce que César lui-même n’auroit osé entreprendre ni penser[48], et dispose enfin de tout si souverainement, que les conjurés ne trouvant plus de sûreté dans Rome, sont obligés de chercher un asyle dans leur gouvernement.
Cicéron, qui dans ces circonstances commença à gouverner le sénat, trouva les affaires dans un chaos énorme[49]. Sans principes, sans règle, sans objet; tous les jours on prenoit un nouveau parti sans en prendre jamais un plus sage, et tous les jours les maux de la république se multiplioient. Quelqu’insensé que lui eût paru ce décret plein de contradictions dont je viens de parler, il ne laissa pas que d’y conformer sa conduite. Il fait charger Octave de porter la guerre contre Antoine, et engage le sénat à lui accorder les distinctions les plus flatteuses, quoiqu’il sente que par cette politique il affoiblit les conjurés, c’est-à-dire, le parti de la liberté[50], et qu’il prévoie même qu’Octave ne se verra pas plutôt en état de se faire craindre d’Antoine, qu’il sera de son intérêt de se réconcilier avec lui, pour accabler de concert Brutus et Cassius, leurs véritables ennemis, et se rendre les maîtres du peuple Romain en rétablissant la tyrannie de César.
Il seroit assez difficile d’expliquer une conduite aussi extraordinaire que celle de Cicéron, si d’ailleurs on ne connoissoit son caractère, et les intérêts particuliers qui devoient le faire agir dans cette occasion. Cicéron devoit à sa vanité et à sa philosophie les qualités qui font les bons citoyens dans un état tranquille; mais sa timidité naturelle le privoit de celles qui peuvent rendre un citoyen dangereux ou utile à sa patrie dans des temps orageux, où il faut avoir plus de courage que de prudence. Les périls de la république se grossissoient ou se diminuoient à ses yeux, suivant qu’il y étoit plus ou moins intéressé personnellement. De-là vient qu’il n’eut jamais une règle fixe pour distinguer la timidité de la prudence, ni le courage de la témérité. Tantôt conduit par les lumières de son esprit, et tantôt entraîné par les foiblesses de son cœur, il n’eut qu’une politique propre à prendre des demi-partis, et à pallier les maux de la république.
Il montra de la fermeté contre Catilina; mais outre qu’il n’ignoroit ni les projets, ni les pensées mêmes de ce conjuré, il étoit soutenu par l’éclat de son action et de sa magistrature, par le sénat et les vœux de tout le peuple. Il eut cependant besoin de faire un effort sur lui-même; et c’est cet effort de courage qui, lui paroissant héroïque, lui inspira sans doute pour son consulat cette admiration puérile dont il fatiguoit ses amis. Après son exil il se livra naturellement à son caractère, et sa conduite[51] fut d’autant plus foible que sa disgrace avoit fait une impression très-forte sur son esprit, et que ne pouvant par vanité se résoudre à mener une vie privée, l’ingratitude de ses concitoyens lui avoit cependant donné du dégoût pour l’administration des affaires publiques.
Dans le commencement de la guerre civile de César et de Pompée, il cherche à contenter tout le monde, ne satisfait personne, et craint et souhaite en même temps de jouer le rôle qu’exigeoit de lui sa dignité de consulaire. Il veut être neutre; il se repent de ne pas suivre Pompée, n’ose se déclarer en faveur de César, et croit toujours avoir pris le plus mauvais parti. Dans les troubles qui suivirent la mort de César, il ne lui fut pas possible de se conduire d’une manière plus digne de lui et plus avantageuse pour la république. Entouré d’hommes jaloux, envieux, qui n’osoient rien espérer, et presqu’accoutumés à l’esclavage, la crainte publique augmenta sa timidité[52]. Plein de mépris pour la conjuration de Brutus et de Cassius, et ne les regardant que comme des déserteurs depuis qu’ils s’étoient retirés dans leur gouvernement, Cicéron ne les jugea plus capables de défendre avec succès les intérêts publics contre un homme aussi entreprenant et aussi habile qu’Antoine, son ennemi personnel; et il favorise Octave dans le dessein de s’en faire un protecteur, si les conjurés sont opprimés. Brutus développe habilement tous les ressorts de cette politique, lorsqu’il accuse Cicéron de regarder la mort[53], l’exil et la pauvreté comme les plus grands des maux; de craindre moins la ruine de la liberté que l’élévation d’Antoine, et de pouvoir s’accommoder d’un maître qui auroit des complaisances pour lui, qui le distingueroit, qui le flatteroit, et lui témoigneroit quelque considération en le chargeant de chaînes.
La situation des Romains devint telle, que Cicéron, en écrivant à Brutus, fut enfin forcé de convenir que cette guerre étoit accompagnée de symptômes plus fâcheux que toutes celles qui l’avoient précédé. «Quel que fût, dit-il, l’événement des troubles domestiques dont notre siècle a été témoin[54], on pouvoit toujours espérer de voir subsister quelque ombre de république; aujourd’hui, tout est changé. Si nous sommes vainqueurs, je ne devine point quel sera notre sort; mais si nous sommes vaincus, il n’est plus question de liberté.»
Ce fut Lepidus qui, après la défaite d’Antoine à Modène, forma le projet de le réconcilier avec Octave. Cette négociation ne devoit pas éprouver de grandes difficultés. L’un échappoit par-là à sa ruine entière pour gouverner l’univers avec deux collègues dont il méprisoit l’incapacité ou la jeunesse; et l’autre savoit qu’en continuant à défendre le parti de la liberté contre les vengeurs de César, sa fortune resteroit bornée à celle de citoyen.
Le second triumvirat fut formé; Antoine, Octave et Lepidus partagèrent entr’eux les provinces de la république, à l’exception de celles que possédoient les conjurés. Lepidus joignit la Gaule Narbonnoise à son gouvernement d’Espagne. Antoine eut dans son partage le reste des Gaules; l’Afrique et les isles de la Méditerranée échurent à Octave. Lepidus, qui avoit été fait consul, se rendit à Rome pour gouverner l’Italie, tandis que ses collègues portèrent la guerre contre Brutus et Cassius.
Lepidus éprouva bientôt que ce sont les armées, et non pas les magistratures qui donnent du crédit pendant les guerres civiles. Dans le nouveau partage des provinces qui se fit après la défaite des conjurés, il fut trop heureux de conserver l’Espagne, et Octave le dépouilla même de ce gouvernement, sans lui faire la guerre. Pour perdre un homme qui devoit sa fortune au hasard et non à son mérite, il ne fallut employer que la ruse et l’intrigue. L’abaissement de Lepidus dévoiloit les projets d’Octave; Antoine en auroit dû être inquiet; mais cet élève de César avoit oublié son ambition et sa gloire. Enivré de plaisirs, esclave de Cléopatre, il ne connoissoit plus d’autre bonheur que de lui plaire et de l’aimer. Maître du destin de l’Orient, et au milieu du faste asiatique, il n’imaginoit point qu’il dût songer à sa sûreté. Son rival, cependant, méditoit sa ruine, et la bataille d’Actium soumit l’univers à un seul homme.
La conduite d’Octave, qui établit irrévocablement la monarchie sur les ruines de la république, et à qui ses sujets donnèrent depuis le nom d’Auguste, mérite une attention particulière. Il étoit d’une naissance peu relevée, et la raison est confondue, en pensant qu’il n’avoit que dix-huit ans, lorsqu’il quitta Apollonie, où il faisoit ses études, pour se rendre à Rome, et y recueillir la succession de César, son père adoptif. On lui représente que cette ville ne doit être qu’un précipice pour lui; on lui met sous les yeux la fin tragique du dictateur et la haine des conjurés; on le menace de l’ambition même des amis de César. «J’ai tout prévu, répondit-il froidement, et les dieux défendront la justice de ma cause.» Comment ce jeune homme peut-il se flatter de former un troisième parti en sa faveur, tandis que toute la république est partagée entre Antoine et Brutus? Est-il vraisemblable qu’il puisse lutter contre Antoine, qui, sous prétexte d’exécuter les volontés de César, dispose à son gré de sa succession, et attache à sa fortune tous ceux qui aiment la leur? Son nom, ses droits, ne sont-ce pas autant de titres qui doivent le rendre odieux aux partisans de Brutus et de la liberté? N’auroit-il pas été insensé de compter sur la protection de Cicéron, et d’attendre de la part d’un consulaire si illustre la conduite molle et peu raisonnée dont j’ai parlé? Personne dans Rome n’étant attaché aux lois de César ni à la république par le même motif, ceux qui tendoient en apparence au même but vouloient secrètement y arriver par des chemins différens. Octave, si je puis m’exprimer ainsi, saisit le joint des différentes cabales, dont les deux partis étoient composés. Il sème des soupçons, forme des liaisons, fait naître des haines, promet, flatte, menace, persuade, divise, unit, et parvient enfin par son habileté à partager la considération des premiers magistrats, à balancer le crédit de Brutus, et à se faire craindre d’Antoine.
C’est un spectacle bien surprenant de voir conquérir l’univers à un homme qui n’a pas le courage de se trouver à une bataille, après avoir affronté avec intrépidité de plus grands dangers au milieu de Rome. Sa lâcheté ne nuisit point à sa fortune, parce qu’Hirtius, Pansa, Antoine et Agrippa furent braves, surent vaincre, et qu’il eut l’art de profiter seul de leurs victoires. Sa prudence, qui, dans un jour de combat, ne lui présentoit aucun secours contre l’épée ou les dards de l’ennemi, l’abandonnoit tout entier à la crainte; mais dans les autres espèces de dangers, sa timidité naturelle disparoissoit devant la foule infinie de ressources et d’expédiens que lui prodiguoit le génie le plus heureusement formé pour l’intrigue et le commandement.
Né avec une ambition qui occupoit toutes ses pensées, il ne fut point partagé par d’autres passions; du moins elles obéissoient toutes à celle-là, d’où elles sembloient naître. En le délivrant de ces fougues, souvent trop familières aux grands hommes, et souvent si dangereuses, sa timidité l’entretenoit dans cette espèce de calme si utile à un ambitieux, pour tracer et faire exécuter à propos les plus grands projets. Il prit, sans effort, et par l’effet naturel d’une lumière supérieure, toutes les formes qu’exigeoit l’état de ses affaires. Il n’avoit aucune des vertus qui font l’honnête homme; il n’avoit aucun des vices qui le dégradent; toujours prêt à se revêtir de la vertu ou du vice que le temps et les circonstances lui rendent utile, il est tour-à-tour l’ami et l’ennemi d’Antoine, de Cicéron, de Lepidus et des conjurés. Sans haïr ni aimer Agrippa, dont le mérite trop éclatant lui devenoit suspect, il lui est indifférent de le faire périr, ou de se l’attacher par le mariage de sa fille. Il est cruel sans aimer le sang; il ne fait cesser de le répandre ni par lassitude ni par remords, et il pardonne quand il juge qu’il lui est aussi utile de pardonner, qu’il auroit été auparavant dangereux pour lui de ne pas purger la république des citoyens inquiets, jaloux de leur liberté, vertueux, prudens ou courageux, que son usurpation et sa puissance devoient offenser.
L’autorité souveraine, entre les mains d’Auguste, étoit formée par l’assemblage de toutes les magistratures de l’ancienne république. En qualité d’empereur, il avoit droit de faire la guerre et la paix, étoit le général de toutes les armées, levoit des contributions pour leur entretien, disposoit de tous les grades militaires, avoit seul les honneurs du triomphe[55], et jouissoit enfin de toutes les prérogatives de la dictature, dont le nom étoit devenu odieux. Revêtu de la dignité de prince du sénat, et souvent consul, il étoit l’ame de cette compagnie, et possédoit toute son autorité. Comme censeur, il n’y avoit aucun citoyen qui ne lui fût soumis: il étoit aussi puissant sur la noblesse que sur le peuple, n’étoit gêné par aucune loi, et châtioit arbitrairement. Initié à tous les sacerdoces, il avoit l’intendance de la religion; et dépositaire de tout le pouvoir du peuple, par son titre de tribun, sa personne étoit sacrée et inviolable. De-là, il résultoit la puissance la plus étendue que jamais monarque ait possédée; et comme les Romains n’avoient pu agir autrefois que par le ministère de leurs magistrats, ils ne devoient désormais avoir de mouvement que par leurs empereurs.
Auguste répandit ses bienfaits sur les armées et sur le peuple; il ramena l’abondance; il fit de grandes fortunes à quelques particuliers, et en fit espérer à tous. La paix fut publiée, le temple de Janus fermé, et les citoyens, occupés des fêtes et des spectacles qu’on leur prodiguoit, ne se rappelèrent le souvenir de la république, qu’avec les idées de proscriptions, de massacres, de guerres civiles, de brigandages et concussions. Un peuple heureux ne se demande point s’il est libre, ou si son bonheur durera; et les Romains, bien loin de trembler en voyant la puissance sans bornes que possédoit Auguste, la regardèrent comme le principe de la sûreté publique. Ce prince saisit avec adresse le moment où ses sujets comparoient leurs maux passés à la prospérité présente; et en feignant de délibérer sérieusement s’il devoit conserver l’empire ou rétablir la république, il leur tendit un piége, fit regarder sa fortune sans jalousie, et cessa en quelque sorte d’être un usurpateur.
César eut l’audace puérile de dire que la république ne subsistoit plus, et que sa volonté devoit servir de loi. Maître de tout, il avoit la foiblesse de vouloir que les Romains en fussent persuadés. La conduite d’Auguste me paroît bien plus habile. Comme si ses forces eussent succombé sous un poids que son ambition trouvoit léger, il ne se charge du gouvernement que pour dix ans. Il refuse la dictature que le peuple lui défère[56], et ne veut point être appelé du nom de seigneur[57]. Il ne se conduit en apparence que par les conseils du sénat, lui renvoie les ambassadeurs de quelques rois et de quelques nations libres, et lui laisse l’administration des provinces du centre de l’empire. Il rend au peuple ses assemblées, feint de le consulter sur les lois qu’il veut porter, et lui permet d’élire ses magistrats. Affectant, en un mot, de ne paroître que le ministre des lois et de la république, il tâche de persuader à ses sujets qu’elles subsistent toujours. Il respecte les coutumes anciennes, et cache son pouvoir jusqu’à comparoître devant les juges en qualité de témoin, et ne dédaigne pas de plaider lui-même pour des accusés qu’il pouvoit absoudre par un seul mot.
César agit conséquemment au projet odieux qu’il avoit formé d’asservir sa patrie, lorsqu’il travaille à en multiplier les vices. Un usurpateur doit en effet tout avilir pour s’élever; mais pour se soutenir après son usurpation, il doit intéresser les hommes à son sort; et ce n’est jamais en les rendant méchans et méprisables qu’il y réussit. Pourquoi ne veut-il laisser aux Romains que les qualités nécessaires aux plus vils esclaves? C’étoit armer contre lui tout citoyen qui conservoit quelque sentiment de sa dignité. Pourquoi continuer à remplir le sénat d’hommes obscurs, étrangers et déshonorés, et ne pas opposer des lois sages à la licence qu’avoient produite les guerres civiles? C’étoit laisser subsister des désordres capables de le ruiner, puisqu’ils avoient ruiné la république dont il possédoit tout le pouvoir. Auguste affermit son empire, en redonnant de la dignité aux Romains; il invite plusieurs sénateurs à se faire eux-mêmes justice, et se bannir du sénat. Ces citoyens, décriés par leurs débauches, ruinés de dettes, et à qui César avoit coutume de dire qu’il n’y avoit qu’une guerre civile qui pût rétablir leur fortune, s’accoutumèrent peu-à-peu à leur situation, et finirent par l’aimer. Rome enfin donna des larmes à la mort d’Auguste; et d’un prince qui n’auroit jamais dû naître, on dit qu’il n’auroit jamais dû mourir.