LIVRE PREMIER.


Quand Romulus jeta les fondemens de Rome, l’Italie, composée de presqu’autant d’états différens qu’il y avoit de villes, offroit une image de la société naissante. Chaque république n’y possédoit guère que les terres nécessaires pour nourrir ses habitans; ils vivoient du travail de leurs mains, et la pauvreté ne permettant encore qu’à peu de passions d’agir, tenoit lieu de cette foule d’institutions, par lesquelles la politique a dû réprimer depuis les vices qui sont une suite nécessaire de la politesse et du luxe des grands états.

Une valeur brutale fut la seule vertu des esclaves fugitifs et des brigands à qui Rome servit d’asyle; ce n’étoit pas des citoyens, mais des soldats unis par le désir commun de piller. Plus ils avoient besoin d’apprendre à obéir, moins il étoit aisé de les accoutumer au joug des lois, et Romulus qui craignoit leur indocilité, ne parut législateur que pour se démettre de l’autorité qui sembloit lui appartenir. Après avoir distribué Rome, selon ses différens quartiers, en tribus[1] et en curies, dont chacune devoit, à la pluralité des voix, former un suffrage dans les assemblées du champ de Mars et de la place publique; il laissa aux Romains tout ce qui constitue en effet l’autorité souveraine, c’est-à-dire, le droit d’ordonner de la guerre et de la paix, de faire ou de changer les lois, et de choisir les magistrats. Mais ce prince ambitieux étoit trop jaloux du commandement, pour ne pas retirer d’une main ce qu’il accordoit de l’autre à ses sujets; et tandis que cédant à la nécessité, il feignoit de n’être que l’organe de leur volonté, il aspiroit en secret à être l’ame de leurs mouvemens.

La création d’un sénat et les prérogatives qui lui furent accordées, telle que de servir de conseil au prince, de porter aux assemblées de la nation les matières sur lesquelles elle devoit délibérer, d’être chargé d’en exécuter les ordres, ou d’en faire observer les lois, loin de porter atteinte à la liberté publique, auroient affermi ses fondemens, si le peuple eût disposé des places du sénat. Mais comme Romulus avoit lui-même choisi les premiers sénateurs, il se réserva le droit de nommer à son gré leurs successeurs; et l’on imagine sans peine combien ce nouveau privilége dut augmenter le crédit d’un prince qui étoit déjà le premier juge de ses citoyens, général d’armée et chef de la religion. On briguoit sa faveur pour obtenir une place dans le sénat; Romulus, qui ne devoit être qu’un magistrat, eut des courtisans; et plus leur nombre se multiplia, plus son autorité fut grande dans les comices.

Sans doute que ce prince, qui voyoit avec plaisir l’orgueil des nouveaux sénateurs, et avec quel soin ils cherchoient à former un corps séparé du peuple, sentit que s’il réussissoit à établir une distinction entre les familles Romaines, et à former une noblesse dont la qualité propre est dans tous les temps et dans tous les lieux de mépriser le peuple, il en résulteroit des haines et une diversité d’intérêts avantageuse à son autorité. Il affecta donc pendant tout son règne de n’élever à la dignité de sénateurs que les fils de ceux qui en avoient été honorés. Numa suivit cet exemple sans avoir les mêmes vues; et sous ses successeurs, les familles qui descendoient des deux cents sénateurs que Romulus avoit créés, abusant d’un usage qui leur étoit favorable, se crurent seules en droit d’entrer dans le sénat. Ces prétentions choquèrent le peuple, et quand il en murmura, Tarquin l’ancien, qui ne songeoit qu’à faire disparoître l’égalité, le seul principe solide de la liberté, créa cent nouveaux sénateurs[2] dans l’ordre des plébéïens; et satisfaisant par cette politique les familles puissantes du peuple, qui souffroient impatiemment l’orgueil et les distinctions des patriciens, il assura l’état encore douteux de la noblesse[3].

Dès-lors un prince habile à profiter des passions des Romains, ne fut plus réduit à n’être que le ministre de la république; il dominoit les nobles par l’ambition qu’ils avoient d’entrer dans le sénat, et tour-à-tour, il pouvoit, suivant les circonstances, se servir de son crédit auprès des sénateurs pour étendre son empire sur les plébéïens, et de l’autorité de ceux-ci pour intimider le sénat et lui en imposer. Quelque considérables que fussent ces progrès de l’autorité royale, ils ne nuisoient point encore au bien public. Le peuple gouverné sans qu’il s’en aperçut, conservoit cette dignité, qui seule est capable de le rendre bon citoyen: la noblesse, toujours contenue dans le devoir par le prince et par le peuple, n’osoit, malgré son orgueil et sa puissance, s’abandonner à des prétentions immodérées; et le prince obligé de mesurer toutes ses démarches, et de n’agir que par insinuation, ne laissoit craindre de sa part ni injustice ni violence. En un mot, toutes les parties de l’état étoient contraintes de se respecter les unes les autres, et de cet intérêt particulier de chaque ordre de la nation, naissoit naturellement le remède des maux passagers que produisoient les passions.

Ce ne devoit être qu’un prince méchant qui tentât d’altérer cette constitution; sa ruine cependant fut l’ouvrage d’un prince modéré, de Servius Tullius même, qui, au rapport des historiens, avoit songé à abdiquer la couronne, pour ne laisser au-dessus de ses sujets que les lois, dont deux magistrats annuels devoient être les ministres. Soit que sans en prévoir les suites fâcheuses, il fût entraîné par le projet de ses prédécesseurs d’agrandir le pouvoir des patriciens; soit que fatigué des mouvemens et des débats de la place publique, il craignît qu’ils ne dégénérassent en séditions, ou qu’il crût juste de confier toute l’administration de la république à ceux qui, par leur fortune, y devoient prendre un plus grand intérêt; il ne travailla qu’à abaisser les plébéïens, et il y réussit sous prétexte de faire un établissement qui leur fut avantageux.

Il faut se rappeler que dans le partage que Romulus fit du territoire de Rome, chaque citoyen eut deux arpens de terre, et que les fortunes étant égales, chacun contribua également aux charges de l’état. Depuis il s’étoit fait de grands changemens dans les possessions; et quoique plusieurs familles ne jouissent d’aucun domaine, tandis que d’autres avoient considérablement augmenté le leur, on suivoit toujours la même méthode à l’égard des subsides. Tullius en fit aisément sentir l’injustice; le peuple demanda un remède à ce désordre, qui lui paroissoit intolérable; et la noblesse, peut-être instruite des desseins secrets du prince, ou qui craignoit d’engager par sa résistance les plébéïens à demander un nouveau partage des terres, consentit à payer les impositions d’une manière proportionnée à ses richesses.

Tullius fit le cens, c’est-à-dire, le dénombrement des citoyens, et chacun donna une déclaration fidelle de ses biens. Après cette opération, rien n’étoit plus aisé que d’asseoir les impôts avec égalité, sans rien changer à l’ancienne distribution des Romains en tribus et en curies: mais Tullius, qui se proposoit un autre but, imagina de partager ses sujets en six classes à raison de leurs richesses, et subdivisa ensuite ces six classes en cent quatre-vingt-treize centuries, qui paieroient chacune la même imposition. La noblesse, enrichie par ses usures[4], et qui s’étoit emparée de la plupart des terres conquises, composa donc elle seule un plus grand nombre de centuries que le peuple entier; et elle devoit par conséquent être maîtresse des délibérations du champ de Mars et de la place publique, dès que Tullius, profitant de la faveur qu’avoit acquis sa politique artificieuse, auroit introduit l’usage de convoquer les comices par centuries[5]. Cette pernicieuse nouveauté fut établie, et les plébéïens, qui jusque-là avoient possédé toute l’autorité, parce qu’ils avoient dans chaque tribu ou dans chaque curie un nombre de voix beaucoup supérieur à celui des patriciens, se trouvèrent même privés du droit de suffrage; car il arriva très-rarement depuis, que pour former les décrets des assemblées publiques, on fut obligé de consulter quelqu’une des quatre-vingt-treize dernières centuries qui comprenoient les plébéïens[6].

Un changement si considérable dans la constitution des Romains devoit causer leur perte. Si le peuple, las de comparoître inutilement dans les comices, se portoit à quelqu’entreprise violente pour recouvrer son autorité, il étoit à craindre qu’il n’ébranlât l’état encore mal affermi. S’il se soumettoit patiemment à sa nouvelle servitude, il falloit qu’il tombât dans cette espèce d’engourdissement qui rend le citoyen inutile à sa patrie. La noblesse, de son côté, n’avoit acquis le frivole avantage de faire un corps séparé des plébéïens, et d’opiner seule dans les affaires de la république, que pour se mettre dans la nécessité d’obéir servilement à ses rois. Vouloit-elle se servir de son pouvoir et s’opposer à leur volonté? la simple menace de convoquer les comices par tribus ou par curies, c’est-à-dire, de la confondre avec le peuple, servoit d’entrave à son ambition. L’autorité royale acquérant donc de jour en jour de nouvelles forces, étoit prête à tout envahir; et cependant la politique ne découvre point ce qui auroit rendu les Romains supérieurs à leurs voisins, ni pu soumettre enfin le monde à leur domination, s’ils eussent continué d’obéir à des rois qui n’auroient pas été les simples magistrats d’un état libre. Le gouvernement monarchique est nécessaire à un peuple trop corrompu par l’avarice, le luxe et le goût des plaisirs pour aimer sa patrie; mais il n’est point fait pour une nation pauvre, foible, grossière et dont les citoyens n’ont encore ni art, ni industrie, ni fortune qui les occupent dans le sein de leur famille. D’ailleurs Rome, prenant les passions de ses maîtres, et gouvernée par des princes d’un caractère différent, n’auroit eu aucune maxime constante ni aucune vue suivie. Elle auroit passé au hasard de la guerre à la paix. Sans parler des rois méchans, imbécilles ou voluptueux qui auroient avili leur trône et déshonoré leurs sujets, les Romains auroient eu à craindre jusqu’aux vertus de quelques-uns de leurs rois; de nouveaux Numa auroient fermé le temple de Janus, quand il eût fallu accabler un ennemi. Un prince eût eu un courage héroïque dans des circonstances où il n’eut fallu qu’être prudent, et l’autre n’eût montré que de la prudence quand il auroit fallu être audacieux. En un mot, les Romains, sans caractère, sans vertus, mais heureux ou malheureux suivant qu’on les eût bien ou mal gouvernés, c’est-à-dire, n’ayant que rarement des succès, auroient enfin subi eux-mêmes le sort des peuples qu’ils soumirent.

Le mépris par lequel les grands se vengèrent de la haine que leur montroit le peuple, et leur indifférence commune pour le bien public, suites nécessaires des changemens survenus dans le gouvernement, donnèrent à Tarquin l’audace d’usurper la couronne[7], et l’espérance d’asservir sa patrie. Il eut la politique d’un usurpateur; il flatta les soldats et les enrichit pour les attacher à ses intérêts; et tandis qu’il amusoit la multitude par des fêtes et en élevant des édifices publics, il fit périr les patriciens qui lui portoient ombrage, et n’épargna que ceux qui, n’ayant ni le courage de venger leur patrie, ni la lâcheté d’être les témoins tranquilles de sa servitude, s’étoient eux-mêmes exilés de Rome. On ne peut refuser à ce prince des talens supérieurs. Il avoit presqu’accoutumé les Romains au pouvoir arbitraire; l’usage des comices étoit oublié, et il est vraisemblable qu’il auroit affermi sa domination, si son fils, se bornant à faire à un ordre de citoyens des injures qui auroient flatté le ressentiment et la jalousie de l’autre, n’eût commis une action infâme qui fut un affront commun pour tous les Romains, et souleva à la fois tous les esprits.

Les Tarquins furent chassés de Rome par un décret public[8]; le peuple pilla leur palais; la haine qu’on portoit au roi, s’étendit sur la royauté même, et on dévoua aux Dieux infernaux quiconque entreprendroit de la rétablir. Tant d’emportement sembloit annoncer le retour de la liberté; mais la ruine d’un tyran n’est presque jamais la ruine de la tyrannie; et les causes qui avoient préparé à Rome le despotisme de Tarquin, empêchoient qu’on ne pût y rétablir les principes d’une sage république. La révolution, il est vrai, ne donna d’abord qu’un même esprit aux nobles et aux plébéïens; mais c’est que leur péril fut d’abord le même. Ils montreront le même zèle et le même courage, tant qu’il s’agira de défendre leur ville et de repousser le tyran; mais dès que le calme sera rétabli, les anciennes jalousies renaîtront; et tandis que le sénat voudra gouverner, les plébéïens prétendront être libres.

Brutus auroit fait une faute énorme, si dans le moment que tous les yeux étoient fixés sur lui, il eût tenté, pour établir une vraie liberté dans Rome, de ramener entre les citoyens l’égalité qui avoit fait leur bonheur avant la distinction des Romains en familles nobles et en familles plébéïennes, et l’établissement des centuries. Laisser entrevoir aux patriciens qu’il falloit renoncer à leurs prérogatives, tandis qu’ils se flattoient de posséder tout le pouvoir dont les rois avoient joui; ou faire soupçonner au peuple que les comices ne se convoqueroient plus par tribus et par curies, dans le temps qu’il s’armoit pour conquérir sa liberté, c’eût été distraire les deux ordres de la république de l’objet qui devoit les occuper entièrement, les aigrir l’un contre l’autre, et faire, en un mot, une diversion en faveur de Tarquin et de la tyrannie. Brutus prit sagement le parti contradictoire de satisfaire à la fois les prétentions du sénat, et de persuader aux plébéïens qu’ils n’obéiront plus qu’aux lois qu’ils auront faites. Je conçois que par cette conduite les lois et les préjugés des Romains doivent se trouver en opposition, et que des droits que Brutus donne au sénat, et des espérances dont il enivre le peuple, il résultera des dissentions domestiques. N’importe, Brutus est justifié, parce que Tarquin est aux portes de Rome, qu’il rassemble des forces formidables, et que les querelles des Romains ne sont qu’un mal éloigné. Le temps, des circonstances heureuses, mille événemens imprévus pourront remédier au vice du gouvernement; mais l’union seule des citoyens de Rome peut triompher de Tarquin.

Quelque puissance qu’eussent acquis le sénat et la noblesse, le peuple crut d’abord être libre, parce qu’il étoit heureux. On le ménagea avec un soin extrême tant qu’on craignit Tarquin; mais tout changea de face quand on apprit sa mort[9]. Le vice commun des hommes c’est de ne juger de leur autorité que par l’abus qu’ils en font, et les grands auroient cru n’avoir rien gagné par l’exil des rois, s’ils n’avoient gouverné aussi despotiquement qu’eux. Les consuls ne convoquèrent les comices que par centuries, et dans ces assemblées où la noblesse dominoit, elle souscrivoit à toutes les propositions du sénat, qui, pour la récompenser de sa complaisance, lui permettoit à son tour d’exercer toutes sortes de violences sur les plébéïens. On les chassoit de leur héritage, on les condamnoit à l’esclavage ou à des peines ignominieuses; chaque patricien étoit un nouveau Tarquin; mais le peuple, encore tout plein des promesses de Brutus et de l’orgueil que lui avoient inspiré les bienfaits de Publicola[10], n’avoit pas acheté sa liberté par une guerre qui fit éclater tant d’héroïsme, pour porter avec lâcheté le joug d’une foule de tyrans.

Rome paroissoit en quelque sorte entourée d’écueils, et il étoit bien difficile qu’elle pût tous les éviter. Si le sénat et la noblesse se conduisoient avec assez d’adresse et de courage pour conserver l’autorité qu’ils avoient usurpée, le peuple devoit tomber dans une servitude encore plus fâcheuse que celle qu’il avoit éprouvée sous les Tarquins: car l’aristocratie, si elle n’est tempérée par de sages institutions, est toujours plus dure que la monarchie. Les plébéïens méprisés, accablés, et par conséquent mauvais citoyens d’une patrie qu’ils n’auroient point aimée, n’auroient senti aucun avantage à obéir plutôt au sénat et aux patriciens qu’aux ennemis même de Rome. Les Volsques, les Hernites, les Fidenates auroient été des voisins dangereux; ils se seroient servis, pour ruiner la république, du vice intérieur du gouvernement qui auroit détaché de ses intérêts la plus grande partie des citoyens. L’état qui, dans des commencemens encore si foibles, avoit besoin de chaque citoyen, et de multiplier ses forces et ses talens par l’émulation qu’inspire la liberté, n’auroit armé que des esclaves pour sa défense; mais des esclaves n’ont jamais bien défendu leur patrie. Ainsi le sénat sans ressources dans les dangers, eût enfin perdu la république, et vu passer dans les mains de quelqu’un de ses ennemis cette puissance qu’il n’auroit pas voulu partager avec les plébéïens.

Que le peuple, au contraire, aigri par les injures qu’il recevoit de la noblesse, et presque toujours extrême, dès qu’une fois il est ambitieux, eût accablé le sénat pour en secouer le joug, le sort des Romains n’auroit pas été plus heureux. Le gouvernement eût été changé en une pure démocratie, et tous les ouvrages des politiques ne respirent que le mépris pour cette police, toujours voisine de l’anarchie, et où la multitude, abusant à son gré de l’autorité souveraine, a tantôt toutes les fureurs et tous les caprices d’un tyran, et tantôt toute la foiblesse d’un prince imbécille.

Il étoit encore plus à craindre que la république romaine n’éprouvât les mêmes révolutions qui causèrent tant de maux dans la plupart des villes de la Grèce, après que la royauté y eut été détruite. Le gouvernement n’y prit aucune forme assurée, et les nobles et le peuple, tour-à-tour maîtres de l’état, ne s’appliquoient qu’à se ruiner réciproquement. Si les Romains avoient été exposés aux mêmes désordres, toujours esclaves ou tyrans, et entièrement occupés de leurs haines domestiques, ils auroient, comme les Grecs, sacrifié leur patrie aux intérêts particuliers des factions et des partis qui l’auroient déchirée.

Heureusement l’horreur que les violences de Tarquin avoient inspirée contre la royauté, subsistoit encore dans toute sa force, quand le peuple commença à se plaindre des injures qu’il éprouvoit des patriciens. Il ne se trouva par conséquent dans la république ni un Sp. Cassius[11], ni aucun de ces ambitieux, qui, se faisant dans la suite un art d’envenimer les esprits, ne cherchoient, à la faveur des dissentions, qu’à se faire un parti qui les mît en état d’usurper la souveraineté. Peut-être eût-il été facile dans la naissance des troubles, de surprendre le peuple, et de l’engager dans quelque démarche qui l’auroit nécessairement porté aux plus grands excès; mais il en étoit incapable tant qu’il se conduiroit par son propre sentiment. Les plébéïens, sans qu’ils s’en défiassent, étoient accoutumés à respecter le sénat[12]. Ils estimoient l’avantage d’une naissance illustre, en haïssant ceux qui le possédoient; et la pompe des magistratures et du commandement en imposoit, malgré eux, à leur imagination. D’ailleurs, après avoir défendu Rome aux dépens de tout son sang, chaque citoyen l’aimoit comme l’ouvrage de ses mains, la regardoit comme un trophée élevé à sa valeur, et se croyoit en quelque sorte comptable de l’élévation à laquelle elle étoit destinée sur la foi de plusieurs oracles.

Le peuple, las de demander et d’espérer quelque soulagement, se contenta donc de s’exiler de sa patrie, lorsqu’il ne tenoit qu’à lui de se venger de la dureté de ses tyrans et de les punir. Cette conduite n’annonçoit pas des vues ambitieuses de la part de la multitude; mais c’étoit n’échapper à un danger que pour tomber dans un autre. Il étoit naturel que la noblesse abusât de la modération des plébéïens pour cimenter sa puissance; et elle y eût réussi sans peine, en feignant d’en abandonner une partie. Heureusement les sénateurs ne virent pas du même œil la retraite du peuple sur le Mont-Sacré[13]. Les uns, qui avoient pour chef Appius Claudius, homme dur et inflexible, vouloient follement qu’on punît, ou du moins qu’on méprisât les révoltes; les autres, à qui Menenius, Agrippa et la famille des Valériens inspirèrent leurs sentimens, n’avoient que de la crainte et tâchoient en vain de la déguiser sous le dehors de la prudence. Il se présentoit un milieu entre la rigueur indiscrette d’Appius et la foiblesse timide des Valériens, et c’étoit de prévenir les demandes du peuple par quelque bienfait, tel qu’une loi qui eût aboli une partie des dettes, diminué l’usure, ou donné aux plus pauvres citoyens quelques domaines de la république. La fermentation des esprits ne permit pas de prendre ce parti, et le sénat s’écarta de ses intérêts pour se livrer à de longs débats. Plus un parti mit de chaleur à défendre son sentiment, plus l’autre s’opiniâtra à ne se pas rendre. Tandis qu’on délibère, qu’on s’offense, et que de deux avis opposés il s’en forme enfin un troisième, qui décèle à la fois la crainte du sénat et son extrême répugnance à rendre justice aux mécontens, les plébéïens ont eu le temps de réfléchir sur leur situation et de connoître leurs forces. Ils se rappellent les promesses vaines par lesquelles on les a trompés si souvent; ils se sont donnés des chefs; ils ne se plaignent plus seulement du passé, ils s’occupent de l’avenir; il faut calmer leurs alarmes, assurer leur sort, et le sénat est enfin forcé de traiter avec eux, et en leur accordant des magistrats, de leur donner un pouvoir qui leur inspirera nécessairement de l’ambition.

Les députés du sénat s’imaginèrent gagner beaucoup, en profitant de l’empressement indiscret que le peuple témoignoit de rentrer dans Rome, pour ne stipuler que d’une manière vague les priviléges et les droits des tribuns qu’il venoit d’élire. Mais si la noblesse, par cette politique, croyoit ne rien donner ou se réserver un prétexte de revenir contre ses engagemens dans des circonstances plus favorables, le peuple, de son côté, pensoit avoir obtenu beaucoup plus qu’on ne lui avoit accordé. Chaque parti devoit étendre ses prétentions à la faveur de l’obscurité ou de l’indécision des articles qu’on avoit arrêtés; et la république, dont les maux n’étoient que palliés, alloit être encore troublée par les entreprises des mécontens.

Les tribuns n’avoient ni marque extérieure de magistrature, ni même de tribunal. Assis humblement à la porte du sénat, il ne leur étoit permis d’y entrer que quand les consuls les y appeloient, et toute leur fonction consistoit à s’opposer aux décrets de ce corps, lorsqu’ils les croyoient nuisibles aux intérêts des plébéïens. Peut-être étoit-il encore temps de faire oublier le tribunal. Que les grands n’eussent pas continué à vouloir dominer impérieusement, et le peuple n’auroit pas senti le besoin d’avoir un protecteur. Ce fut l’orgueil de la noblesse qui irrita l’ambition des tribuns, et leur fit imaginer les prérogatives dont ils devoient jouir en qualité de défenseurs du peuple. Marcius Coriolan étoit un des plus honnêtes hommes de la république; cependant il ouvrit l’avis odieux, pendant une famine dont Rome étoit affligée, de ne secourir le peuple qu’à condition qu’il renonçât aux droits qu’il avoit usurpés sur le Mont-Sacré: à ce trait, qu’on juge de l’esprit des grands; mais plus ils travailloient à avilir et ruiner les tribuns, plus ces magistrats sentirent que la défensive à laquelle ils étoient réduits ne mettoit pas leur ordre en sûreté; et que, pour se défendre avec avantage, il falloit oser attaquer. Ils firent un effort, et bientôt ils s’arrogèrent le privilége de convoquer les comices, et de les assembler par tribus dans les affaires qui intéressoient directement le peuple, tels que l’élection des magistrats ou les procès qui leur étoient intentés, les appels autorisés par la loi Valeria, et l’établissement des lois générales.

Ces succès des tribuns changèrent toute la forme du gouvernement, et dès que le peuple fut rentré dans l’exercice de la souveraineté dont il avoit joui avant la création des centuries, Rome commença à offrir le spectacle d’une république parfaite. J’ai tâché de développer, dans un autre ouvrage,[14] l’art avec lequel Lycurgue, en confiant au peuple de Sparte toute l’autorité publique, avoit cependant purgé cette démocratie des vices qui lui sont naturels, et l’enrichit même de tous les avantages qui paroissent les plus propres à l’aristocratie et au gouvernement monarchique. Je dois remarquer, dans celui-ci, que le hasard produisit à Rome ce que le plus sage des législateurs avoit fait dans sa patrie. Lycurgue voulut que le peuple fût l’arbitre de toutes les opérations de la république, afin qu’il eût les vertus que l’amour de la liberté et de la patrie donne à des hommes libres; mais les différentes branches de l’autorité publique, dont un peuple entier est incapable de faire usage avec sagesse, il les confia à différens magistrats, et composa ainsi un gouvernement mixte, dont les parties tempérées les unes par les autres, ne pouvoient ni négliger leurs devoirs, ni abuser de leur crédit. Sparte avoit deux rois, Rome eut deux consuls; et ces rois et ces consuls, sous des noms différens, n’exerçoient que la même magistrature. Sujets pendant la paix, et soumis aux lois dont ils devoient faire respecter l’empire, le peuple étoit leur juge; et ce n’étoit qu’à la tête des armées que la république leur confioit cette puissance suprême, sans laquelle un général ne peut avoir de grands succès; et elle possédoit ainsi ce que la monarchie a de plus avantageux. Quelles que fussent les prérogatives du sénat de Lacédémone, celles du sénat Romain n’étoient pas moins considérables. Il étoit chargé du soin de manier les deniers publics, de représenter toute la majesté de l’état, de recevoir les ambassadeurs et d’en envoyer, d’ébaucher les affaires, de les poursuivre après qu’elles avoient été approuvées dans la place publique, et enfin, de porter par provision des décrets qui avoient force de loi, à moins qu’on n’en appelât devant le peuple. Ces deux compagnies respectables étoient l’ame de leur nation; elles la conduisoient et la conservoient au milieu des écueils dont la démocratie est environnée. Elles rendoient le peuple capable de discuter ses intérêts, de se fixer à des principes certains, et de conserver le même esprit. Polybe a dit que si on considère le pouvoir des consuls, celui du sénat et l’autorité du peuple, on croira tour à tour que le gouvernement des Romains est monarchique, aristocratique et populaire. Il en réunissoit en effet tous les avantages, et la république trouvoit à la fois en elle-même cette action prompte[15] et diligente qui caractérise la monarchie, cette perpétuité du même esprit qui n’est connue que dans l’aristocratie, et ce zèle, ce feu, cet enthousiasme que produit la seule démocratie.

Si tout concouroit chez les Spartiates à affermir de jour en jour le gouvernement dont je viens de faire l’éloge, il n’en étoit pas de même chez les Romains; et la manière dont il s’étoit formé, sembloit annoncer sa ruine. Une révolution aussi importante que le rétablissement des comices par tribus, n’avoit pu se faire sans exciter de grands mouvemens dans la place publique. Le sénat opposa une extrême résistance aux entreprises des tribuns; et ces magistrats, qui ne pouvoient réussir qu’en franchissant toutes les bornes, poussèrent l’attentat jusqu’à violer la majesté des consuls[16]. Les injures faites et souffertes de part et d’autre dans cette occasion, étoient trop atroces pour ne devoir pas être suivies de nouvelles violences. Il étoit naturel que le peuple, emporté par sa haine et ses succès, abusât de sa victoire, et ne voulût souffrir dans la république d’autre pouvoir que le sien. Il auroit certainement ruiné le gouvernement, en anéantissant le sénat, si un autre objet n’avoit fait une diversion favorable à cette compagnie, et mis à couvert ses priviléges et ceux des consuls.

Comme le rétablissement des comices par tribus faisoit beaucoup moins de tort aux sénateurs qu’aux simples patriciens, qu’il laissoit aux uns la pompe et les ornemens de l’empire avec une part considérable dans l’administration des affaires, et qu’il enlevoit aux autres toute l’autorité qu’ils avoient eue dans les assemblées du champ de Mars ou de la place publique, leur conduite devoit être différente. Le sénat, composé des hommes les plus graves de la république, avoit d’ailleurs de la modération, parce qu’il pouvoit faire parler en faveur de ses prérogatives des usages anciens et des lois respectées. Mais la noblesse, qui ne devoit son origine qu’à un abus, et dont toute la grandeur, si je puis m’exprimer ainsi, avoit été acquise furtivement, n’avoit que la force, au défaut de titres, pour défendre ses prétendus droits. Elle agit donc avec tant d’emportement, que les sénateurs, malgré leur résistance aux demandes du peuple, ne parurent faire que l’office de médiateurs entre les patriciens et les tribuns.

Cette conduite, différente de la part des grands, décida de celle du peuple. Il cessa d’attaquer le sénat, pour se livrer tout entier au plaisir d’humilier la noblesse. Les patriciens s’étoient attribués plusieurs prérogatives particulières, et pouvoient seuls être revêtus de la dignité de sénateur, des magistratures curules et des sacerdoces; les tribuns furent occupés à détruire successivement tous ces priviléges, et malgré les querelles qui continuèrent dans la place publique, et même avec tant d’animosité que la plupart des historiens ne doutent pas que la république ne fût toujours à la veille de périr par une guerre civile, les principes du gouvernement acquirent de jour en jour plus de solidité. Les pertes que faisoit la noblesse, devoient en quelque sorte affermir les droits des consuls et du sénat; car plus le peuple se flattoit de partager avec les patriciens les magistratures et les autres places distinguées de l’état, plus il devoit être attentif à ne les pas avilir.

Les Romains n’avoient pas pris les armes les uns contre les autres, dans un temps que les plébéïens n’avoient d’autre voie que la violence pour secouer le joug qu’on leur imposoit, ou quand les tribuns, bornés à mettre opposition aux décrets du sénat, suspendoient l’action du gouvernement et faisoient tomber la république dans une espèce d’anarchie; comment dans la suite en seroit-on donc venu à cette extrémité? Le peuple ne devoit pas commencer la guerre civile, parce qu’il avoit un tribunal où il pouvoit citer ses ennemis, et se venger juridiquement des injures qu’il en avoit reçues; et la manière dont il attaquoit les patriciens empêchoit que, de leur côté, ceux-ci ne commissent les premières hostilités.

Quoique les plébéïens eussent des forces suffisantes pour accabler en un moment la noblesse, il étoit impossible, malgré la haine qu’ils lui portoient, qu’ils osassent en concevoir le projet. Le cœur ne s’ouvre à l’ambition que par degrés; c’est un premier avantage qui invite à en obtenir un second, et quelle monstrueuse contradiction ne trouveroit-on pas entre un décret violent, par lequel les tribuns auroient demandé qu’on abolît à la fois tous les priviléges des patriciens, et la modération extrême que le peuple fit voir dans sa retraite sur le Mont-Sacré? Ce peuple, au contraire, après avoir remporté un avantage, paroissoit souvent honteux de son triomphe. Quelquefois il réparoit le tort qu’il faisoit à la noblesse, et choisissoit ses tribuns dans son corps. On peut se rappeler qu’il n’éleva au tribunal militaire que des patriciens[17], malgré la vivacité avec laquelle il avoit voulu partager avec eux les honneurs des faisceaux; et pour ne pas l’effaroucher, les tribuns étoient obligés de lui cacher une partie de leur ambition. La noblesse ne se trouvant donc jamais menacée de perdre subitement et à la fois tous ses priviléges, n’eut jamais intérêt de prendre un parti désespéré. Chaque événement prépare celui qui doit le suivre; c’est ainsi que la loi qui permit aux plébéïens d’aspirer au tribunat militaire, annonce qu’ils seront un jour consuls, et console d’avance la noblesse de cette révolution.

En lisant l’histoire Romaine, on ne fait pas assez attention que les Romains avoient les mains liées par la forme même de leur gouvernement, depuis que les tribuns avoient rétabli l’usage de convoquer les comices par tribus. La voix de chaque citoyen se comptoit dans les délibérations de la place publique. La liberté qu’il avoit de se plaindre, de murmurer, de donner et d’expliquer ses raisons, étoit une sorte de transpiration salutaire à tout le corps de la république, et qui empêchoit que les humeurs ne s’y amassassent. On juge mal de la situation des Romains par celle des peuples qui sont aujourd’hui sous nos yeux. On ne voit pas qu’une fermentation utile chez un peuple pauvre et qui n’est pas corrompu, perdra nécessairement une nation où l’avarice et le luxe ont étouffé l’amour du bien public. Aujourd’hui des provinces entières ne composent qu’une seule société; une petite partie des citoyens y engloutit toutes les richesses de l’état, tandis que le reste, avili par sa misère ou par ses emplois, ne subsiste que par les vices des riches, n’obéit que parce qu’on l’opprime, et ne possède qu’une industrie qui ne l’attache à aucune patrie ni à aucun gouvernement; s’il se formoit dans un pareil état les mêmes dissensions que dans la république Romaine, comment s’y trouveroit-il cette relation, ce commerce, ces liaisons qui unissoient les Romains, et qui ouvroient mille voies à la conciliation, tant que l’état fut pour ainsi dire renfermé dans les murs d’une même ville? Les querelles des Romains dégénéreroient en guerres civiles dans la plupart des états de l’Europe, parce qu’on n’y est pas libre, et que, trouvant des mœurs déjà corrompues, elles les rendroient encore plus vicieuses. Les Romains, au contraire, étoient vertueux, et leurs dissentions en ruinant les prérogatives de la naissance, qui ne peuvent jamais être considérées qu’aux dépens de l’honneur, du mérite et des talents[18], ne leur donnèrent qu’un goût plus vif pour la vertu.

Lorsque le peuple, disent les historiens, voulut partager avec la noblesse l’honneur des magistratures, il travailla à s’en rendre digne, et les patriciens de leur côté cherchèrent à éloigner les plébéïens, en tâchant de les surpasser autant par l’éclat de leurs vertus que par celui de la naissance. Plus il y avoit de dignités pour lesquelles il étoit permis aux plébéïens de concourir avec les nobles, plus les talents étoient excités; et de cette émulation générale sortit cette foule de grands hommes qui firent la grandeur de la république. L’attention scrupuleuse avec laquelle les deux ordres de citoyens s’examinoient réciproquement, tendit tous les ressorts du gouvernement. Les grands, n’osant plus usurper les terres conquises, s’accoutumèrent à une médiocrité de fortune, qui, pendant long-temps écarta le luxe. On acquit de la gloire et de la considération sans avoir besoin de richesses. La pauvreté fut même honorable; et les citoyens, toujours occupés d’affaires publiques, virent avec plus d’indifférence leurs intérêts domestiques, et sans effort contractèrent l’habitude d’y préférer le bien public.

La vengeance, la haine, l’orgueil, la jalousie, l’avarice et d’autres passions, dont on doit, ce semble, n’attendre que des effets funestes, en se heurtant les unes les autres, multiplièrent les lois et en affermirent l’empire. De bonnes lois auroient rendu les Romains simplement sages et libres; mais l’espèce de commotion dans laquelle le bon ordre fut établi éleva leur caractère et en fit des héros. Des lois sagement combinées entr’elles suffisoient pour retenir les magistrats dans les bornes du devoir et des bienséances; mais il falloit quelque chose de plus pour faire ces consuls, qui se dévouoient au salut de la patrie, ou qui sacrifioient la vie de leurs fils au maintien de la discipline. Il s’établissoit de nouvelles magistratures, qui ne furent d’abord créées que pour servir de dédommagement à la noblesse qu’on privoit de quelque privilége, et qui devinrent d’une utilité infinie à tout le corps de la république; parce qu’elles affermissoient la liberté, en établissant une sorte d’équilibre entre les magistratures.

Je ne dois pas passer légèrement sur l’établissement des censeurs, qui, n’étant destinés qu’à faire le cens ou le dénombrement des citoyens dans l’absence des consuls, s’attribuèrent bientôt la réformation des mœurs. Les deux ordres de la république leur furent également soumis. Ils ouvroient l’entrée du sénat au citoyen qui méritoit cette distinction, et en chassoient un sénateur qui se rendoit indigne de sa place. Ils ôtoient aux chevaliers les marques de leur dignité, et faisoient descendre un simple plébéïen dans une tribu moins honorable que celle où il avoit été inscrit. La vigilance de ces magistrats combattit utilement l’inconstance naturelle des hommes, et cette espèce de lassitude et d’assoupissement, d’autant plus dangereuse dans un état, que sans violer ouvertement les lois, elle commence par en diminuer la force, les laisse tomber peu à peu dans l’oubli, et les abroge enfin entièrement, sans qu’on puisse assigner l’époque de leur chûte. Les censeurs ne punissoient pas des fautes, mais ce qui pouvoit conduire à la licence, et ils formoient comme une large barrière entre les Romains et la corruption. Aussi la république se fit-elle une habitude de cette austérité de mœurs qui lui a valu encore plus de succès sur ses ennemis que d’éloges de la part de la postérité.

Qu’on me permette encore quelques réflexions sur un objet aussi intéressant que le prétendu danger que coururent les Romains pendant le cours de leurs dissentions. Comme ils avoient plusieurs besoins également pressants, qu’il étoit nécessaire d’établir une jurisprudence certaine, et des lois fixes, car jusqu’aux décemvirs[19] les magistrats n’avoient suivi d’autres règles dans leurs jugements que celles que semble prescrire l’équité naturelle; qu’il falloit pourvoir à la subsistance d’une foule de citoyens sans patrimoine; que tantôt on étoit occupé d’un réglement général de police, ou d’une accusation intentée contre quelque magistrat qui s’étoit rendu désagréable aux tribuns; une affaire servoit de diversion à l’autre, et le peuple paroissoit quelquefois oublier son grand projet d’humilier les patriciens. D’ailleurs il s’en falloit beaucoup que les tribuns se conduisissent avec une prudence propre à désespérer la noblesse et à lui faire prendre un parti violent; si, pour augmenter leurs forces, ils augmentent le nombre de leurs collègues, ils ne font au contraire que s’affoiblir, et ouvrent à la noblesse une voie plus sûre et plus facile d’arrêter leurs progrès par eux-mêmes[20]. Proscrivent-ils la loi odieuse[21] qui ne permettoit pas au peuple de contracter des alliances avec les familles patriciennes? Ils le font avant que d’avoir dépouillé leurs ennemis de leurs prérogatives, et par-là ils se mettent dans le cas de les attaquer ensuite avec moins de succès. Dans une république en effet où tout avoit concouru pendant long-temps à faire respecter la noblesse, l’avantage de s’allier avec elle devoit lui faire un grand nombre de créatures, et retirer du parti du peuple les plus puissants plébéïens: aussi remarque-t-on que les querelles des Romains commençèrent dès-lors à être moins vives. Il seroit trop long de relever en détail toutes les fautes que firent les tribuns, et qui s’opposoient au succès de leur entreprise[22].

Les mouvemens de la place, malgré tout ce que je viens de dire, étoient-ils trop vifs ou trop opiniâtres? Quelque événement imprévu y remédioit. Les voisins de Rome, qui croyoient cette circonstance favorable à leur ambition ou à leur vengeance, se jetoient sur ses terres; mais il s’agit pour chaque Romain de défendre son patrimoine, ses champs, sa récolte, le peuple n’écoute plus ses tribuns, et à son retour de la guerre ne reprend pas avec la même chaleur l’affaire qu’il a abandonnée. Dans les cas encore plus pressans, le sénat avoit la ressource de créer un dictateur[23], c’est-à-dire un roi plutôt qu’un magistrat, qui, n’étant obligé de consulter ni le sénat, ni le peuple, ni les magistrats dont toutes les fonctions cessoient, se servoit de son autorité suprême pour suspendre le cours des querelles de la place, et tourner les esprits vers un autre objet.

La lenteur même avec laquelle les tribuns firent leurs progrès, est encore une preuve que la république Romaine ne fut point exposée à périr par une guerre civile. En effet, il s’écoula près d’un siècle et demi[24] depuis l’établissement de ces magistrats jusqu’au tribunat de Licinius Stolon et de Sextius, époque où les plébéïens obtinrent de partager avec la noblesse le consulat et toutes les magistratures; encore fallut-il que la fortune elle-même hâtât la conclusion de ce grand ouvrage.

Tite-Live rapporte que Fabius Ambustus, chef de la maison Fabienne, avoit marié une de ses filles à un patricien nommé Ser. Sulpicius, et l’autre à C. Licinius Stolon, simple plébéïen. Un jour que celle-ci se trouvoit chez sa sœur dans le moment que Sulpicius, alors tribun militaire, revenoit du sénat, les licteurs frappèrent à la porte avec leurs faisceaux pour annoncer son retour. La jeune Fabia parut effrayée de ce bruit, auquel elle n’étoit pas accoutumée, et sa sœur la rassura d’un air malin qui lui fit sentir tout l’intervalle qu’il y avoit entr’elles deux. La femme de Stolon, vivement piquée, n’eut le courage ni de mépriser la vanité de sa sœur, ni de cacher son chagrin, quoiqu’elle eût honte d’en laisser pénétrer les motifs. Son père et son mari, à force de prières, lui arrachèrent enfin son secret; elle avoua qu’elle ne pouvoit penser, sans un dépit mortel, qu’étant née du même sang que la femme de Sulpicius, les premières magistratures de la république fussent interdites à son mari. Fabius entra par foiblesse dans tous les projets de son gendre, que son amour pour Fabia rendit ambitieux. Stolon s’associe L. Sextius, que son courage et son éloquence mettoient en état de tout entreprendre. Ils briguent ensemble le tribunat; et à peine se virent-ils à la tête du peuple, qu’ils proposèrent et firent passer une loi qui ordonnoit que la république ne seroit désormais gouvernée que par des consuls, et que l’un des deux seroit nécessairement tiré du corps du peuple.

Dès-lors le sénat fut ouvert sans nulle différence aux plébéïens et aux patriciens. Censeurs, pontifes, préteurs[25], il n’y eut plus de magistratures qu’ils ne possédassent, et ils jouirent même des honneurs de la dictature. La naissance ne donnant plus de privilége particulier, la distinction établie entre la noblesse et le peuple disparut, et fit place à la plus parfaite égalité. Leurs droits furent confondus et les mêmes: ils ne purent plus avoir des intérêts différens; et c’est à cette époque que les dissentions de la place cessèrent, et que Rome jouit enfin d’un calme heureux.

Les tribuns n’avoient jamais attaqué la dignité du sénat et des consuls, que pour abaisser plus sûrement la noblesse; et loin de continuer à les avilir, la vanité des successeurs de Stolon et des plébéïens les plus considérables étoit intéressée à en augmenter le crédit. S’il subsistoit encore quelque sujet de contestation dans la république, ce ne pouvoit être qu’au sujet des lois agraires. Mais ces lois, proposées d’abord par le consul Sp. Cassius, et qui, jusqu’au tribunat de Licinius Stolon, n’avoient eu aucun succès, étoient tombées dans le décri, soit parce qu’on s’étoit accoutumé à les voir rejeter, soit parce que l’exécution en étoit impratiquable. En effet, dans un temps aussi grossier que les premiers siècles de la république Romaine, où l’on ne connoissoit point encore les titres de possession, ni les dépôts publics des engagemens des citoyens, il étoit impossible d’établir une juste distinction entre le légitime patrimoine de chaque particulier, et ce qu’il avoit acquis par des voies illicites. D’ailleurs, Licinius avoit mis fin à cette affaire en portant deux lois, dont l’une ordonnoit aux créanciers de déduire du principal de leurs créances les intérêts qu’ils avoient touchés; et l’autre défendoit de posséder plus de cinq cents arpens de terre.

Les Romains avoient déjà subjugué une partie considérable de l’Italie, quand le tribunat de Licinius expira; et quelques puissans que fussent les peuples auxquels ils feroient désormais la guerre, ils devoient encore les soumettre. La sagesse de leur gouvernement leur donnoit une supériorité infinie sur leurs ennemis; et jusqu’à la seconde guerre Punique, Rome n’éprouva que quelques revers contre lesquels elle trouva en elle-même des ressources aussi sûres que promptes. Annibal lui-même, après plusieurs victoires, fut enfin contraint d’abandonner le projet de brûler le capitole pour aller défendre les murs de Carthage. Vaincu à Zama, il porta inutilement en Asie sa haine contre les Romains. Philippe, défait à la journée de Cynoscéphale, eut recours à leur clémence; et quand Persée voulut relever la Macédoine de l’abaissement où elle étoit tombée, il fut vaincu et orna avec ses enfans le triomphe de Paul Emile. Antiochus, trop heureux d’obtenir la paix, ne régna plus en-deçà du mont Taurus. Popilius fit trembler son fils au milieu d’une armée victorieuse, et le traita en vaincu. Carthage n’étoit plus qu’un amas de ruines. Rome enfin régnoit presque sur tout l’univers; mais elle-même étoit chancelante dans sa haute fortune; et tandis qu’elle effrayoit les nations, un philosophe qui auroit examiné les fondemens de sa grandeur, auroit lui-même été effrayé du sort qui attendoit les Romains.

Si la république de Lacédémone, malgré les lois austères et sages de Lycurgue, auxquelles elle obéissoit religieusement depuis sept siècles, ne put asservir la Grèce, et résister en même temps à l’attrait d’imposer des tributs[26], et de s’enrichir des dépouilles de ses ennemis, comment seroit-il possible que les Romains, chez qui l’amour de la pauvreté n’avoit jamais été une vraie passion, comme dans les Spartiates, n’eussent pas abusé de même de leurs victoires? Sparte se flattoit de pouvoir être riche et d’avoir un trésor qu’elle destinoit à faire des entreprises considérables contre ses ennemis, sans que ses citoyens renonçassent à leur ancien mépris pour les richesses: elle se trompoit; et la loi sévère qu’elle porta, et qui sous peine de la vie défendoit aux particuliers de posséder aucune pièce d’or ou d’argent, fut bientôt violée impunément. Les Romains, beaucoup moins attentifs à se précautionner contre les charmes de l’avarice, devoient donc agrandir leur fortune domestique à mesure que leur république agrandiroit son empire et ses richesses.

Tant que les Romains ne vainquirent que des peuples aussi pauvres qu’eux, leur gouvernement mérita tous les éloges que je lui ai donnés; mais les principes en furent détruits, dès qu’ils eurent porté la guerre en Afrique et en Asie: les vices de ces riches provinces passèrent à Rome avec leurs dépouilles. Il se développa dans le cœur des Romains de nouvelles passions; les besoins s’accrurent et se multiplièrent; les goûts se raffinèrent, les superfluités devinrent nécessaires, et l’ancienne austérité des mœurs ne fut plus qu’une rusticité brutale. Quand cette contagion eut gagné le peuple, qu’il eut appris des grands à vouloir être voluptueux, et qu’il regarda sa pauvreté comme le dernier des opprobres, il fut prêt à faire toutes sortes de lâchetés pour acquérir de ces richesses que la cupidité des citoyens faisoit regarder comme le premier des biens. L’autorité dont il jouissoit ne servit plus que d’instrument à ses passions. La puissance publique passa bientôt entre les mains des riches, qui, marchandant et achetant les magistratures et les suffrages dans les comices, se virent les arbitres de l’état; et sous les apparences trompeuses de l’ancien gouvernement, les Romains obéirent en effet à une véritable aristocratie.

D’un côté, une foule de particuliers se sont emparés des richesses des vaincus et des contributions des provinces; de l’autre, la loi Licinia, qui ne permet de posséder que cinq cents arpens de terre, n’a point été abrogée par une loi contraire. Ici, on lit les réglemens les plus sages contre le luxe; là, des citoyens plus riches que des rois forcent, par un faste imposant, les lois à se taire. La république avoit été autrefois partagée en patriciens et en plébéïens; elle le fut alors en citoyens riches et en citoyens pauvres. L’espérance d’être libres, que Brutus avoit donnée aux plébéïens, fut le titre dont ils se servirent pour reprendre leur première dignité, et forcer la noblesse à renoncer à ses prérogatives. La loi Licinia devenoit un titre aussi fort en faveur des pauvres, dès que, las d’acheter par des complaisances les bienfaits des riches, ils concevroient le dessein de partager leur fortune. Il s’est donc formé une nouvelle source de dissentions dans la république Romaine; les lois et les mœurs sont une seconde fois en opposition: les Romains doivent donc être agités sur le partage des richesses comme ils l’ont été sur leur partage de l’autorité. Mais le gouvernement ne met plus de frein à leur passion, et il faudroit bien peu connoître le cœur humain et la sympathie que les vices ont les uns pour les autres pour penser que ces nouveaux troubles ne fussent pas aussi funestes aux Romains corrompus, que les premiers avoient été avantageux aux Romains vertueux.

Ce n’étoit pas cependant de ce côté-là seul que la république étoit menacée de sa ruine. La vaste étendue de sa domination l’exposoit encore à de plus grands dangers; elle lui avoit fait perdre l’autorité quelle avoit sur les magistrats; et si les Romains ne succomboient pas sous leurs mauvaises mœurs, ils devoient se voir opprimer par leurs proconsuls.

Quelqu’étendu, dit Polybe, que fût le pouvoir d’un consul à la tête de son armée, il lui étoit impossible d’en abuser, tant que l’empire des Romains fut renfermé dans l’Italie. Le sénat, sous les yeux duquel il est, et qui l’observe, n’a qu’à retirer les secours qu’il donne à l’armée, pour faire échouer un général dont il soupçonneroit la fidélité. La sûreté publique, à cet égard, naissoit donc de ce que l’Italie ne mettoit pas les consuls en état d’y subsister par eux-mêmes, ni de cacher pendant long-temps leurs entreprises. Voilà ce qui tenoit leur autorité en équilibre avec la puissance de la république, ou plutôt ce qui les rendoit toujours sujets. Mais ce contre-poids du pouvoir consulaire s’affoiblit quand les armées passèrent les mers. Les consuls, qui n’avoient été que consuls en Italie, furent dans les provinces éloignées, consuls, préteurs, censeurs, édiles, le sénat et le peuple. Ils traitoient avec les nations voisines, de leur commandement, disposoient de leurs conquêtes, distribuoient à leur gré les couronnes, et régloient l’état des tributs et de contributions. Ils commandoient dans de riches provinces, qui les mirent en état de pourvoir par eux-mêmes à tous les besoins de leur armée; aussi César et Crassus, avec les seules forces de leur gouvernement, firent-ils la guerre sans le consentement de la république dont les secours leur étoient devenus inutiles.

La puissance énorme que les consuls s’attribuoient ne causa aucune alarme aux Romains, parce qu’elle étoit favorable aux progrès de leurs armes et à l’agrandissement de leur empire, et qu’emportés par leur ambition, ils ne jugeoient de leurs intérêts que par les succès de leurs légions. L’aveuglement de la république alla si loin, qu’au lieu d’établir quelque nouvelle proportion qui lui conservât sa supériorité sur les consuls, elle ne fut bientôt frappée que des inconvéniens attachés à la durée annuelle de leur magistrature. «N’est-il pas insensé, disoit-on à Rome, qu’esclaves d’une misérable habitude, nous nous comportions aujourd’hui de même que si nous avions encore à faire avec les Sabins, les Volsques ou les Fidenates? Nos pères avoient raison de changer tous les ans de généraux, puisque leurs guerres les plus difficiles se terminoient dans une seule campagne. Nos ennemis actuellement ne peuvent être vaincus que par une longue suite de succès. Pourquoi rappelons-nous donc à la fin de sa magistrature un consul qui n’a eu que le temps d’ébaucher son entreprise, de s’instruire du pays où il fait la guerre, de connoître le fort et le foible des armées qui lui sont opposées, et qui va mettre à profit ses connoissances? Nous lui donnons un successeur dont les vues sont souvent opposées aux siennes, qui perdra une partie de son année à préparer ses succès, et qui sera rappelé à son tour avant que d’avoir rien exécuté.» Ces discours frappèrent les tribuns; et ces magistrats s’opposèrent à ce qu’on rappelât Flaminius de la Grèce. «Sulpicius, dirent-ils, a consumé presque tout le temps de son consulat à chercher les ennemis: Villius, son successeur, n’a pas eu le temps d’en venir aux mains; à la veille de combattre, il a été obligé de céder le commandement à un nouveau consul qui auroit cru se déshonorer, s’il n’eût qu’exécuté les projets de son prédécesseur. Enfin, ajoutoient-ils, la Macédoine, prête à subir le joug, va se relever, et peut-être devenir invincible à la faveur de nos caprices, et tous les succès passés de Flaminius sont perdus pour nous, si on ne le continue dans sa magistrature.» L’usage des proconsuls fut établi, et des magistrats qui possédoient déjà une puissance formidable à la république, en furent revêtus assez long-temps pour qu’il leur fût enfin aisé de la retenir, de braver les lois et d’opprimer leurs concitoyens.

Malgré tant de vices réunis qui précipitoient la chûte de la république Romaine, elle fut encore tranquille et même florissante pendant quelque temps; et il faut l’attribuer à plusieurs causes particulières. Telle est la probité que l’ancien gouvernement avoit fait naître, et qui ne fut pas subitement étouffée par la décadence des lois. L’habitude d’avoir de bonnes mœurs fit succéder à leur ruine une hypocrisie qui les imitoit. Vicieux chez soi, on empruntoit en public le masque de la vertu. Avant que la multitude conçut le dessein de dépouiller les riches, il falloit qu’elle eût secoué l’espèce d’étonnement et d’admiration que leurs richesses lui inspiroient. L’ambition ne devoit point être la première passion des riches. Il est un certain ordre dans les passions, et la monstrueuse avidité des grands à piller également la république, ses ennemis et ses alliés, les préparoit aux voluptés et non pas à la tyrannie. Il falloit un certain temps pour que le luxe appauvrît ces voluptueux, qui possédoient toutes les richesses du monde. Quand ce moment fatal sera arrivé, il faudra faire des violences pour avoir encore de quoi être voluptueux, et ce sera alors que parmi une multitude de citoyens qui trouveront dans la confusion et les troubles de l’état, plus d’honneurs et de richesses que la république ne leur en offrira pour les attacher à ses intérêts, l’ambition commencera à se développer. Pour qu’il se forme des tyrans dans Rome, il faut qu’on y puisse se flatter d’usurper la souveraineté, et il ne sera permis de l’espérer que quand Rome sera remplie d’une vile populace, chassée de ses héritages et honteuse de sa pauvreté, et que les armées, composées de ces citoyens méprisables, aimeront autant piller Rome que Carthage ou Numance.

Ce qui empêcha les Romains de prévenir, lorsqu’il en étoit encore temps, les maux dont la république étoit menacée, c’est que ce fut sa prospérité même qui ruina les principes de son gouvernement; et rarement un peuple est-il assez sage pour se défier de sa prospérité, et la regarder comme un commencement de décadence. Quand le premier Scipion eut soumis l’Afrique, les Romains devoient soupçonner qu’ils éprouveroient bientôt quelque révolution. Mais la défaite d’Annibal et de Carthage laissoit-elle d’autre sentiment que celui de la joie? Tandis que toute la république, enivrée de ses succès, croyoit toucher à cette monarchie universelle promise par les Dieux, auroit-on entendu les remontrances d’un citoyen, qui, lisant dans l’avenir à travers la prospérité présente, eût annoncé que Rome étoit prête à périr?

Parmi tant de causes de leur ruine, les Romains n’aperçurent que la corruption des mœurs; et à ce torrent, qui s’enfloit de jour en jour, quelques honnêtes gens n’opposèrent pour toute digue que l’exemple impuissant, je dirois presque ridicule de leurs vertus, et quelques anciennes lois que les Romains regardoient déjà comme des témoignages de la grossièreté de leurs pères. Que servoit-il à Caton le censeur de s’écrier continuellement: «Nos ancêtres, ô nos ancêtres! ô temps! ô mœurs!» et de déclamer contre le luxe en faveur de la loi Oppia? On pardonne au chagrin d’un poëte[27] de conseiller aux Romains de jeter leurs trésors dans la mer, ou d’en orner le capitole; mais un censeur, un homme d’état, peut-il penser que la jouissance des richesses et des voluptés sera moins persuasive que son éloquence? Il ne s’agissoit pas d’empêcher la révolution des mœurs et du gouvernement, elle étoit inévitable; mais il falloit la rendre moins fâcheuse et la retarder.

Après la seconde guerre Punique, il se présentoit une voie bien simple pour conserver à la république son ancien gouvernement, ou du moins pour empêcher que les changemens qu’il devoit éprouver ne produisissent ces désordres effrayans qui firent succéder à la liberté la tyrannie la plus accablante. Au lieu de ces commissaires que les Romains envoyoient quelquefois dans leurs nouvelles conquêtes pour en régler les affaires, ils auroient dû tenir constamment dans les provinces où ils avoient des armées un certain nombre de sénateurs pour y représenter la majesté de leur corps. Ces députés, en jouissant dans l’étendue de leur département de la même autorité que le sénat de Rome avoit en Italie, n’auraient laissé aux proconsuls que le même degré de pouvoir qu’avoient eu les premiers consuls qui soumirent les peuples voisins de Rome. Ces sénateurs auroient été les maîtres du gouvernement civil dans les provinces vaincues; ils auroient traité avec les alliés et les étrangers, et reçu les impôts, les contributions et les tributs. Ils auroient été chargés de la paie des soldats, et de leur fournir des armes et des subsistances; les proconsuls leur auroient par conséquent été soumis.

Il n’étoit pas moins aisé de retenir ce sénat provincial dans son devoir, et de le rendre dépendant du sénat de Rome. La famille de ces sénateurs auroit été un otage de leur fidélité. On eût rappelé tous les ans les trois plus anciens commissaires; on en eût substitué trois nouveaux à leur place, et, en supposant ce sénat provincial composé de douze sénateurs, chacun d’eux n’auroit été en fonction que pendant quatre ans, et toujours avec de nouveaux collègues; ce qui les auroit empêché de rien entreprendre contre la république, à laquelle ils seroient demeurés soumis, malgré la supériorité qu’ils auroient eue sur les généraux d’armée.

On devine sans peine tout ce qu’un établissement, si propre à réprimer l’ambition des proconsuls, sans rien retrancher du pouvoir que doit avoir un général d’armée, auroit produit d’avantageux à mille autres égards. Les provinces n’auroient point été exposées aux concussions énormes de leurs gouverneurs et des proconsuls. Les richesses, transportées peu-à-peu à Rome, n’y auroient pas fait cette irruption violente et subite, qui ne laissa le temps, ni de prévoir le danger, ni de réfléchir sur la situation où l’on se trouvoit, ni de faire des lois. Le changement des mœurs se fût fait d’une manière insensible; les usages nouveaux que l’élévation des Romains et leurs nouvelles passions rendoient nécessaires, se seroient établis sans révolter les esprits, et les lois auroient été oubliées, et non pas violées avec emportement. Non-seulement on eût prévenu les guerres civiles, que l’indépendance des généraux alluma, mais, si quelque tribun ambitieux avoit tenté de remuer, et, sous prétexte de faire revivre les anciennes lois, de s’emparer du gouvernement et d’établir sa tyrannie, le sénat, qui auroit été réellement le maître de toute l’autorité, en ayant les armées à sa disposition, l’auroit arrêté dès le premier pas.