LIVRE QUATRIÈME.

La terreur que répandit le nom d’Alexandre, l’admiration que mille qualités héroïques avoient inspirée pour sa personne, et l’espèce d’enthousiasme qui échauffoit son armée, étoient les seuls liens qui tinssent unies en un seul corps toutes les parties de l’empire de Macédoine. Ce prince régna peu de temps; et quand il mourut, sa monarchie étoit encore trop nouvelle pour avoir des coutumes qui eussent acquis force de lois. Tout le monde sait que Perdiccas, à qui Alexandre avoit remis en mourant son anneau, fut chargé de la régence de l’état. On plaça à la fois sur le trône Aridée, fils de Philippe, et l’enfant encore au berceau qu’Alexandre avoit eu de Roxane, et le gouvernement des satrapies fut confié aux principaux officiers.

Il étoit impossible qu’il n’arrivât pas bientôt quelque révolution dans ce gouvernement. Le camp d’Alexandre n’avoit pas été une école où l’on eût appris à être juste et modéré, et les lieutenans d’un héros qui regardoit le courage et la force comme des titres légitimes pour régner par-tout où il y avoit des hommes, devoient être ivres d’ambition. Pouvoient-ils reconnoître long-temps l’autorité d’un enfant ou de l’imbécille Aridée, qui leur paroissoit aussi méprisable qu’Alexandre leur avoit paru grand? Borner leur pouvoir dans leurs satrapies, c’eût été relâcher les ressorts du gouvernement. On n’avoit eu vraisemblablement sous le règne d’Alexandre, aucune idée de ces sages établissements, par lesquels on tempère l’autorité pour en prévenir les abus; et quand cette politique auroit été connue, par quelle voie le régent auroit-il réussi à la mettre en pratique? C’étoit dans Perdiccas un défaut que rien ne pouvoit réparer, que d’avoir été l’égal des gouverneurs de province; on devoit être jaloux de sa puissance et tenté de s’en affranchir, si on la craignoit; et on devoit la mépriser, si on ne la redoutoit pas. Les menaces de Perdiccas étoient vaines contre des hommes qui étoient les maîtres de lever des armées dans leurs provinces; et ses promesses les touchoient peu, parce qu’ils attendoient de leur ambition une plus grande fortune, que de leur fidélité au gouvernement.

Si les gouverneurs de province, dans la crainte de se rendre odieux, n’osoient se soulever contre une autorité légitime, chacun cependant se faisoit dans sa satrapie, des règles d’administration, suivant qu’il importoit à ses intérêts particuliers. Chacun eût ses armées et ses forteresses, et refusa de rendre compte des tributs et des impôts qu’il faisoit lever par ses officiers. On ne se borne point à être sujet, quand on possède les forces et les richesses d’un roi. Les satrapes firent entr’eux des traités d’alliance et de ligue, et Perdiccas de son côté fut obligé de négocier pour conserver quelqu’ombre de crédit à la régence: en un mot, la monarchie des Macédoniens, quoiqu’unie encore en apparence; et ne formant qu’un corps, étoit déjà réellement partagée en différens états indépendans et jaloux les uns des autres.

Antigone, qui avoit en partage la Pamphylie, la Lycie, et la province appelée la Grande-Phrygie, étoit, de tous les grands de l’empire, celui dont l’ambition souffroit le plus impatiemment la paix. Il ne cessoit de représenter Perdiccas comme un tyran qui, sous de vains prétextes, ne cherchoit qu’à dépouiller les grands de leurs gouvernemens, et y placer ses créatures, pour se défaire ensuite sans obstacle des deux rois, et usurper leur couronne. Les soupçons, la haine, l’esprit de révolte et d’indépendance avoient fait de tels progrès, que Perdiccas ne pouvoit conserver l’autorité dont il étoit revêtu, s’il ne l’augmentoit en humiliant ses rivaux; il falloit faire un exemple; il rassembla ses forces et marcha avec une armée considérable pour soumettre l’Egypte.

Sa dureté et son orgueil l’avoient rendu odieux à ses propres soldats; et les mauvais succès qu’il eut au commencement de son expédition, achevèrent de les soulever contre lui. On compara sa conduite à celle de Ptolomée, qui, par sa prudence, son courage, sa justice et son humanité, se faisoit également aimer et respecter dans son gouvernement. Les principaux officiers excitèrent une sédition générale; et Perdiccas ayant été assassiné, l’armée offrit la régence à Ptolomée même à qui elle faisoit la guerre.

Ce prince, car on peut commencer à lui donner ce nom, quoiqu’il ne le prît pas encore, refusa prudemment une dignité dont il ne pouvoit soutenir les prérogatives, sans se rendre l’ennemi de tous les gouverneurs de province; et qui, en ne lui donnant qu’un pouvoir imaginaire et contesté sur l’empire entier d’Alexandre, l’auroit vraisemblablement exposé à perdre l’Egypte. La régence fut déférée à Aridée et à Pithon, chefs de la conjuration qui avoit fait périr Perdiccas; mais, soit que des affaires particulières appelassent ces deux hommes ailleurs, soit qu’ils fussent accablés du poids de leur dignité, ils s’en démirent entre les mains d’Antipater, gouverneur de Macédoine, et qui étoit passé d’Europe en Asie à la tête d’une armée, pour faire une diversion en faveur de Ptolomée, et attaquer Eumènes et les autres généraux qui étoient restés attachés à Perdiccas.

Antipater, aussi habile que Ptolomée, ne sacrifia point la fortune dont il jouissoit aux intérêts de la régence. Instruit des projets des rebelles par les relations qu’il entretenoit avec eux, il jugea que le démembrement de la monarchie d’Alexandre étoit inévitable. Il vit du danger à renoncer à d’anciennes liaisons, pour former des alliances nouvelles et douteuses avec les amis de Perdiccas; et ne balançant point à abandonner les affaires générales de l’empire, il parut ne vouloir régner que sur la Macédoine. Bien loin de pacifier les troubles de l’Asie, il les crut favorables à l’affermissement de son autorité en Europe; il les augmenta en dépouillant Eumènes, Alcétas et les autres généraux de ce parti des provinces qu’ils possédoient, pour les donner aux ennemis les plus déclarés de Perdiccas: les uns n’étoient pas dans la disposition d’abandonner leurs gouvernemens sur un simple ordre du régent, et les autres devoient tout tenter pour s’en mettre en possession. Antigone avoit été fait général de l’armée que les deux rois tenoient en Asie, moins pour faire respecter leur pouvoir que pour le détruire; et Cassandre, fils d’Antipater, étoit son lieutenant. Tandis que l’ambition de ces deux hommes n’annonçoit que de nouvelles divisions, des guerres et un démembrement prochain des conquêtes d’Alexandre, le régent repassa en Europe avec les deux rois qu’il avoit sous sa garde, et qui étoient en quelque sorte ses prisonniers.

Les Grecs se seroient conduits avec prudence, s’ils eussent attendu à vouloir recouvrer leur liberté, que les premiers différents dont je viens de parler, et qu’il étoit aisé de prévoir, eussent éclaté en Asie. Phocion ne négligea rien pour réprimer l’ardeur avec laquelle les Athéniens se portèrent à prendre les armes, lorsqu’ils reçurent les premières nouvelles de la mort d’Alexandre. «Si Alexandre, leur disoit-il, est mort aujourd’hui, il le sera encore demain et après demain.» Mais on étoit las de la domination des Macédoniens; les Grecs sentoient la faute qu’ils avoient faite de laisser accabler Darius, et ils vouloient réparer une négligence par une témérité. Démosthènes, qui avoit été rappelé de son exil, fit valoir, avec son éloquence ordinaire, les maux et la honte de la servitude; et les Athéniens, qui se reprochoient comme une lâcheté de n’avoir pas secondé quelques années auparavant les Spartiates et leur roi Agis, quand ils avoient succombé en faisant la guerre pour la liberté de la Grèce, se livrèrent à l’emportement de leur orateur.

La république déclare la guerre aux Macédoniens, elle ordonne, par un décret que toutes les villes soient affranchies des garnisons étrangères qui les occupoient; elle construit une flotte, fait prendre les armes à tous les citoyens qui n’avoient pas quarante ans passés, et envoye des ambassadeurs dans toute la Grèce pour l’inviter à secouer le joug en faisant un effort général. Les Athéniens eurent pour alliés les Etoliens, les Thessaliens, les Phtiotes, les Méléens, ceux de la Doride, de la Phocide et de la Locride, les Ænians, les Alissiens, les Dolopes, les Athamantes, les Leucadiens, les Molosses, quelques cantons de l’Illyrie et de la Thrace; et dans le Péloponèse, les Argiens, les Sycioniens, les Eléens, les Messéniens et ceux d’Acté. Léosthène, général de cette ligue, remporta une victoire complète sur Antipater, qui n’eut point d’autre ressource que de se retirer avec les débris de son armée dans Lamia, où les confédérés allèrent l’assiéger.

Tandis que les Grecs se livroient à la joie, Phocion n’avoit-il pas raison de dire «qu’il auroit voulu avoir gagné cette bataille qui couvroit de gloire Léosthène, mais qu’il seroit honteux de l’avoir conseillée.» Qu’espéroient les alliés? Leur révolte contre l’empire de Macédoine, dont toutes les parties étoient encore unies et gouvernées par des hommes dignes de succéder à Philippe et à Alexandre, ne pouvoit être qu’une émeute dont ils seroient sévèrement châtiés. En effet, la nouvelle du succès de Léosthène fut à peine portée en Asie, que Léonatus, gouverneur de la Phrygie Hellespontique, se hâta de passer en Europe avec une armée de vingt-deux mille hommes. Ce secours fut encore battu par Antiphile, qui avoit pris le commandement des Grecs après la mort de Léosthène, tué au siége de Lamia; mais Clytus armoit déjà une flotte considérable, et Cratère, gouverneur de Cilicie, amenoit à Antipater mille Perses aguerris, quinze cents chevaux, et dix mille Macédoniens, dont plus de la moitié avoit suivi Alexandre dans toutes ses expéditions.

La Macédoine se vengea d’autant plus aisément de ses premières disgraces, que les confédérés, aussi présomptueux après leurs deux victoires qu’ils avoient été téméraires en commençant la guerre, crurent avoir recouvré leur liberté avant que d’avoir travaillé à l’affermir. Leur armée fut entièrement défaite, et la consternation succéda à l’audace, quand Antipater eut déclaré qu’il ne traiteroit point d’une paix générale, mais qu’il écouteroit en particulier les ambassadeurs que chaque ville lui enverroit: celles qui firent les premières des propositions, éprouvèrent la clémence du vainqueur, et il n’en fallut pas davantage pour dissoudre la ligue des Grecs. Chaque république se hâta de traiter aux dépens des autres; et les Athéniens, qui quittèrent les derniers les armes, furent contraints de laisser Antipater l’arbitre des conditions de la paix. Il fit transporter en Thrace vingt-deux mille citoyens, qui, n’ayant aucune fortune, étoient toujours prêts à se soulever contre l’administration présente. Il substitua l’aristocratie au gouvernement populaire, et mit une garnison Macédonienne dans le fort de Munychie. Mais quand ce général et les secours que Léonatus, Clytus et Cratère lui donnèrent, auroient encore été battus à plusieurs reprises, il n’est pas douteux qu’on ne lui eût envoyé d’Asie de nouvelles armées; et que la Grèce, affoiblie par ses propres victoires, et qui n’avoit plus aucune de ses anciennes vertus, n’eût enfin été obligée de recevoir la loi du vainqueur.

Si les Athéniens, au contraire, avoient attendu, pour se soulever, que les querelles des lieutenans d’Alexandre eussent éclaté, ils auroient pu espérer d’attirer dans leur alliance plusieurs républiques, qui, prévoyant les suites malheureuses de la guerre Lamiaque, furent neutres, ou restèrent attachées à la Macédoine. Antipater n’auroit reçu aucun secours d’Asie, parce que tous les gouverneurs de province y auroient eu besoin de leurs forces. Les Grecs auroient eu l’avantage d’attaquer la Macédoine dans le moment qu’elle auroit été dégarnie de ses troupes; car il ne faut point douter qu’Antipater, intéressé à s’opposer à l’ambition de Perdiccas, et à favoriser la révolte de Ptolomée et d’Antigone, dont le succès importoit à tous les ambitieux de l’empire, ne fût passé en Asie aux premiers bruits de guerre qui se seroient répandus. La Grèce entière auroit alors joué le rôle important que firent les Etoliens, dont Antipater et Perdiccas sollicitèrent à l’envi l’amitié et l’alliance, dès que les premiers troubles eurent commencé.

Un succès, dans ces circonstances, n’auroit pas été infructueux; et les Grecs, favorisés et soutenus contre la Macédoine par le parti attaché à l’empire, auroient pu recouvrer et affermir leur liberté. Consternés, au contraire, par le vain effort qu’ils avoient fait pour secouer le joug, et affoiblis par le châtiment dont on avoit puni leur révolte, ils ne trouvèrent en eux-mêmes aucune ressource, quand la guerre fut allumée entre les successeurs d’Alexandre. Ils étoient trop humiliés pour qu’on eût quelque raison de les ménager; et si quelques-unes de leurs républiques furent soupçonnées d’aspirer à l’indépendance, on ne manqua point de les accabler. La Grèce servit de théâtre à la guerre; et quels que fussent les événemens, elle en fut toujours la victime. Les villes qui avoient conservé jusques-là une apparence de liberté avec la forme ordinaire de leur gouvernement, furent la proie de mille tyrans qui s’emparèrent de l’autorité souveraine, à la faveur des troubles qui agitèrent l’empire d’Alexandre, et dont je ne parlerai qu’autant qu’il est nécessaire pour faire connoître la situation des Grecs.

Antipater ne survécut pas long-temps à son élévation; et au lieu de remettre en mourant la régence générale de l’empire et le gouvernement particulier de la Macédoine à son fils, il y appela Polypercon. Cassandre, indigné de la prétendue injustice de son père, brûloit de se venger, et de s’emparer d’un royaume qu’il regardoit comme son patrimoine; mais n’ayant encore rempli que des postes subalternes, argent, vaisseaux, soldats, tout lui manquoit. En même temps qu’il cachoit son ambition, en paroissant content de sa fortune, il négocioit secrètement en Egypte avec Ptolomée, tâchoit de gagner Séléucus, gouverneur de Babylone, et demandoit des secours à Antigone, qui s’étoit en quelque sorte rendu le maître de l’Asie par les avantages qu’il avoit eus sur Alcétas, Eumènes et Attalus. Ces princes, ne cherchant qu’à entretenir des troubles qui les rendoient indépendans, devoient voir avec d’autant plus de plaisir l’ambition de Cassandre, que Polypercon avoit renoncé à la politique d’Antipater. Soit que le nouveau régent fût la dupe du pouvoir imaginaire de sa dignité, soit qu’il fût attaché par principe de devoir aux intérêts des deux rois, il se déclara l’ami du parti de Perdiccas; et les usurpateurs, pour se venger, donnèrent une armée à Cassandre, et le mirent en état de faire une entreprise sur la Macédoine.

Polypercon prévit la guerre dont il étoit menacé; et craignant que les garnisons qu’Antipater avoit mises dans les postes les plus avantageux de la Grèce ne favorisassent Cassandre, porta un décret, par lequel il substituoit le gouvernement populaire à l’aristocratie établie dans la plupart des républiques depuis la guerre Lamiaque. Il leur ordonnoit de rappeler leurs exilés, de bannir leurs magistrats, et de s’engager par serment à ne jamais rien entreprendre contre les intérêts de la Macédoine. Le régent se flattoit que la Grèce, reconnoissante de la liberté qu’il lui rendoit, alloit être attachée à son sort, et deviendroit le boulevart de la Macédoine; mais son décret ne servit qu’à multiplier les désordres, en renouvellant l’usage des proscriptions et des bannissemens. Les villes, agitées par de nouvelles dissentions, ne purent prendre aucune forme de gouvernement, et l’anarchie devint générale chez les Grecs.

Cependant Polypercon, mal affermi dans son gouvernement, fut obligé de l’abandonner à l’approche de Cassandre, et il se retira dans le Péloponèse avec les troupes qu’il s’étoit attachées, et les richesses qu’il put enlever du trésor des rois de Macédoine. Il appela à son service tout ce qu’il y avoit de Grecs, qui, par une suite de leurs révolutions, n’ayant ni patrie, ni fortune, n’avoient d’autre ressource que de vendre leurs services à quelque général, et pour lesquels Philippe avoit dit que la guerre étoit un temps de paix.

Tandis que le régent de l’empire ne faisoit, dans le Péloponèse, que le rôle d’un aventurier, et que la Macédoine éprouvoit chaque jour de nouvelles révolutions dans lesquelles toute la famille d’Alexandre périt enfin de la manière la plus tragique, Antigone défit Eumènes, Alcétas et Attalus, et dissipa jusqu’aux derniers restes des partisans de Perdiccas et du gouvernement. Après tant de succès, ce capitaine se trouvoit le maître de l’Asie; la monarchie seule pouvoit satisfaire son ambition. Cassandre, Ptolomée, Séléucus et Lysimaque étoient autant de rivaux incommodes, dont il ne voyoit la fortune qu’avec chagrin. Soit que la Macédoine lui offrît une carrière plus brillante par la réputation qu’elle avoit acquise sous Philippe et Alexandre, soit qu’il crût que ce royaume donneroit à ses rois un droit sur les provinces qui en avoient été démembrées, ce fut à Cassandre qu’Antigone résolut de déclarer d’abord la guerre.

Il rechercha l’alliance de Polypercon, lui fournit des secours pour l’aider à se soutenir dans le Péloponèse; mais afin d’attirer en même temps dans son parti les villes de la Grèce, il leur ordonna, par un décret, d’être libres, et les affranchit des garnisons étrangères dont elles étoient opprimées. Son fils Démétrius, surnommé Poliorcète, passa à deux reprises dans la Grèce pour y mettre ce décret en exécution. Ce jeune héros enleva, il est vrai, à Ptolomée la plupart des places où il tenoit garnison, et chassa Cassandre de celles qu’il occupoit; mais les Grecs n’en étoient pas moins malheureux; les armées, qui ravageoient leur pays, leur ôtoient la liberté que d’inutiles décrets leur attribuoient; et tout leur avantage, si c’en est un, étoit de changer de joug et de voir leurs ennemis se déchirer tour à tour, et se punir de leur ambition.

Cassandre, prêt à se voir chasser de la Macédoine, retira Ptolomée, Séléucus et Lysimaque, de l’espèce d’aveuglement dans lequel ils étoient, et leur fit sentir que le danger dont il étoit menacé leur étoit commun, et que sa chûte entraîneroit la leur. Il leur représenta qu’Antigone étoit trop ambitieux pour que la Macédoine servît de terme à ses conquêtes, et qu’il étoit temps ou jamais de se réunir contre cet oppresseur. Ces quatre princes se liguèrent, et la célèbre bataille d’Ipsus décida enfin de la succession d’Alexandre d’une manière fixe: Antigone défait, perdit la vie dans le combat, et ses ennemis partagèrent sa dépouille.

La Grèce se seroit vu délivrée de cette foule de tyrans qui l’opprimoient à la fois, ou du moins elle auroit commencé à se ressentir de quelques avantages de la paix, sous la protection des rois de Macédoine à qui elle étoit échue en partage, si elle n’eut été destinée à servir de théâtre aux aventures singulières d’un prince sur qui la fortune sembloit vouloir épuiser tous ses caprices. Démétrius Poliorcète n’avoit recueilli, des débris de la fortune de son père, que Tyr, l’île de Chypre et quelques domaines très-bornés sur les côtes d’Asie; mais son ambition, son courage et l’espérance lui restoient; et depuis le règne d’Alexandre, c’étoient autant de titres pour aspirer à se faire des royaumes. Il entra dans la Grèce, où il avoit des amis et des intelligences; et tandis qu’à la tête d’une armée d’aventuriers dignes de lui, il étoit occupé à y faire des conquêtes, il perdit ses autres états. La fortune l’en dédommagea; les fils de Cassandre, au sujet de sa succession, lui ouvrirent le chemin du trône de Macédoine. Chassé de ce royaume, après y avoir régné sept ans, son inquiétude le vit passer en Asie pour y conquérir un nouvel établissement, et il laissa à son fils Antigone Gonatas des forces avec lesquelles il se maintint dans la Grèce. C’est ce prince qui, au rapport des historiens, ne se contentant pas de substituer l’aristocratie au gouvernement populaire, établit des tyrans dans la plupart des villes, ou se déclara le protecteur de tous ceux qui voulurent usurper l’autorité souveraine dans leur patrie. Avec leur secours, il se rendit assez puissant pour s’emparer de la Macédoine après la mort de Sosthène, s’y affermir, et laisser enfin ce royaume à ses descendans.

La Grèce, qui n’avoit point encore renoncé à l’espérance d’être libre, mais toujours agitée par de nouvelles révolutions, sembloit n’avoir à craindre que l’ambition et la tyrannie des successeurs d’Alexandre, lorsqu’elle vit fondre sur elle un orage formé à l’autre extrémité de l’Europe. Il parut sur les frontières de la Thessalie deux cens mille Gaulois que Brennus commandoit. Ces Barbares n’avoient point d’autre objet que de vivre de pillage, et de mettre, pour ainsi dire, la terre entière à contribution. De tout temps l’inquiétude naturelle des Gaulois les avoit fait sortir de leur pays, et la Grèce se rappeloit avec terreur les ravages qu’ils avoient faits autrefois dans la Thrace, l’Illyrie et la Macédoine. Le danger étoit commun pour tous les Grecs, un intérêt commun devoit les réunir; mais la situation déplorable de plusieurs républiques leur lioit les mains, et il n’y eut que les Béotiens, les Locriens, les Etoliens, ceux de Mégare et de la Phocide, et les Athéniens qui prirent les armes pour repousser de concert ces nouveaux ennemis.

Les Gaulois, ayant passé sans obstacle le Sperchius, vinrent camper près d’Héraclée; et dans la bataille qu’ils livrèrent aux Grecs, on vit tout l’avantage que la discipline, l’exercice et l’art donnent sur un courage farouche qui ne sait que braver la mort. Les Gaulois, dit Pausanias, combattirent avec fureur; l’audace étoit peinte sur le visage des mourans, et plusieurs arrachoient de leurs plaies le trait dont ils étoient mortellement blessés, pour le lancer encore contre leurs ennemis.

Cette disgrace et celle qu’ils éprouvèrent quelques jours après, en voulant forcer le passage des Thermopyles, que les Etoliens défendoient, ne les dégoûtèrent point de leur entreprise. Brennus détacha de son armée un corps de quarante mille hommes, qui se porta dans l’Etolie pour la contraindre à rappeler ses soldats; mais cette diversion ne lui auroit point ouvert l’intérieur de la Grèce, si les Héracléotes, lassés de voir leur pays servir de théâtre à la guerre, n’eussent conduit eux-mêmes les Gaulois par le chemin que les Perses avoient pris autrefois dans la guerre de Xercès. Un brouillard épais favorisoit la marche des Barbares, et ils fondirent inopinément sur les Phocéens, qui occupoient aux Thermopyles le même poste que le courage de Léonidas et de trois cens Spartiates a rendu si fameux. Les Phocéens, quoique surpris, se défendirent d’abord avec beaucoup de bravoure; mais obligés enfin de céder au nombre qui les accabloit, ils portèrent en fuyant l’alarme dans le camp des Grecs, qui sur le champ se dispersèrent honteusement sans oser attendre l’ennemi.

Les Gaulois s’avancèrent sous les murailles de Delphes, et la Grèce ne dut son salut qu’aux prêtres d’Apollon. Ils ranimèrent le courage des Delphiens, en promettant que leur dieu les secourroit par des prodiges, et la fortune acquitta leurs promesses. Il s’éleva une tempête terrible pendant la nuit; la foudre tomba à plusieurs reprises dans le camp des Gaulois, et le terrein où il étoit assis éprouva un tremblement de terre. Les Etoliens et les Phocéens, qui ne doutèrent point qu’Apollon ne combattît pour eux, attaquèrent les Gaulois effrayés à la pointe du jour. Brennus fut blessé, ses soldats fuirent, la nuit les arrêta enfin; et saisis d’une terreur panique, ils s’égorgèrent les uns les autres, en croyant se défendre contre les Grecs. Poursuivis par la faim, ils n’osèrent s’arrêter à leur camp d’Héraclée, et ils furent défaits une seconde fois par les Etoliens et les Phocéens en repassant le Sperchius. Brennus, ne consultant alors que son désespoir, s’empoisonna, et les restes de son armée périrent dans les embuscades que les Thessaliens et les Maliens leur dressèrent.

Peut-être que les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et éclairés sur leurs intérêts par une longue suite de calamités, auroient été capables de faire un retour sur eux-mêmes, de reprendre leur ancienne politique et de se réunir, si quelque peuple recommandable par sa réputation eût rendu à la Grèce entière les mêmes services que les Etoliens lui rendirent pendant la guerre des Gaulois. Le moment paroissoit favorable. Les forces des successeurs d’Alexandre étoient bien moins redoutables que ne l’avoient été celles d’Alexandre et de son père: le même esprit d’ambition et de conquête ne les animoit plus, depuis que la bataille d’Ipsus avoit fait succéder le goût de la paix à leurs anciennes divisions. Les princes, qui avoient partagé l’Asie entr’eux, s’occupoient déjà plus à jouir de leur fortune qu’à l’agrandir; et la Macédoine, réduite à ses premières possessions, et fatiguée des malheurs que lui avoient valu les prospérités d’Alexandre, n’étoit pas gouvernée par un Philippe. Les tyrans, qui s’étoient élevés dans plusieurs cantons de la Grèce, craignoient leurs concitoyens, et n’attendoient du dehors qu’une foible protection. Enfin il étoit naturel que la défaite des Gaulois rendît à la Grèce une extrême confiance, et que la république qui l’avoit sauvée, profitât de son courage pour former une nouvelle confédération; mais les mœurs des Etoliens étoient trop atroces, pour que les Grecs pussent se fier à ce peuple, et le regarder comme le protecteur de la liberté. Plus les Etoliens firent de grandes choses, plus ils se firent redouter de leurs voisins; on les haïssoit presqu’autant que les Gaulois; ils avoient conservé cet esprit de piraterie et de brigandage, que les autres Grecs avoient perdu en formant des sociétés régulières.

Les Etoliens, dit Polybe, sont plutôt des bêtes féroces que des hommes. Justice, droit, alliances, traités, sermens, ce sont de vains noms, l’objet de leur mépris. Accoutumés à ne vivre que de butin, ils ne font grace à leurs alliés que quand ils trouvent à contenter leur avarice chez leurs ennemis. Tant que la Grèce ne forma qu’une seule république sous l’administration de Sparte, ces brigands, qui occupoient un terrein ingrat entre l’Acarnanie et la Locride, n’exercèrent leurs violences que dans la Macédoine, l’Illyrie et les îles qui avoient le moins de relation avec le continent. Ils s’enhardirent quand les Grecs furent affoiblis par leurs guerres domestiques; et mettant d’abord à contribution quelques quartiers du Péloponèse, tels que l’Achaïe et l’Elide, ils désolèrent bientôt toute cette province; et à la faveur des alliances qu’ils eurent toujours dans la suite avec quelqu’un des successeurs d’Alexandre, ils firent enfin des courses dans toute la Grèce, et y commirent les plus grands excès.

Etrange effet de ce caprice bizarre qui enchaîne les événemens humains, ou plutôt de l’aveuglement des hommes, qui ont besoin que le malheur les instruise de leur devoir, et les pousse malgré eux vers le bonheur. C’est par leurs injustices et leurs violences mêmes que les Etoliens servirent la Grèce, puisque ce fut pour n’en être pas les victimes, que les villes les plus considérables de l’Achaïe jetèrent entr’elles les fondemens d’une ligue qui sembla faire revivre l’ancien gouvernement des Grecs. Étant parvenue à remplir dans le Péloponèse la place que Lacédémone et Athènes avoient autrefois occupée dans la Grèce entière, il est nécessaire d’en faire connoître les mœurs, les lois et les progrès.

Ainsi que toutes les autres contrées de la Grèce, l’Achaïe eut d’abord des capitaines ou des rois. Ces princes descendoient d’Oreste, et leur famille conserva la couronne jusqu’aux fils d’Ogygès, qui, s’étant rendus odieux, furent chassés de leurs états. Les Achéens commencèrent alors à être libres. Leurs villes avoient les mêmes poids, les mêmes mesures, les mêmes lois, le même esprit et les mêmes intérêts: chacune d’elles forma cependant une république indépendante, qui eut son gouvernement, son territoire et ses magistrats particuliers. Les distinctions que la monarchie avoit introduites entre les citoyens disparurent; il n’y eut plus de nobles qui prétendissent avoir des priviléges, et dans chaque ville l’assemblée générale du peuple posséda la souveraineté. Cette démocratie, toujours si orageuse dans le reste de la Grèce, ne causa aucun désordre dans l’Achaïe, soit parce que les lois étoient établies sur de sages proportions, et qu’en donnant aux magistrats assez d’autorité pour se faire obéir, on ne leur en avoit pas assez laissé pour en pouvoir abuser; soit parce que les Achéens, toujours exposés aux injures des Etoliens leurs voisins, n’avoient pas le loisir de s’occuper de querelles domestiques, et que le conseil général de leur association apportoit un soin extrême à les prévenir ou à les étouffer dans leur naissance.

Chacune de ces républiques renonça au privilége de contracter des alliances particulières avec les étrangers, et toutes convinrent qu’une extrême égalité serviroit de fondement à leur union, et que la puissance ou l’ancienneté d’une ville ne lui donneroit aucune prérogative sur les autres. On créa un sénat commun de la nation; il s’assembloit deux fois l’an à Egium, au commencement du printemps et de l’automne, et il étoit composé des députés de chaque république en nombre égal. Cette assemblée ordonnoit la guerre ou la paix, contractoit seule les alliances, faisoit des lois pour administrer sa police particulière, envoyoit des ambassadeurs ou recevoit ceux qui étoient adressés aux Achéens. S’il survenoit quelqu’affaire importante et imprévue dans le temps que le sénat ne tenoit pas ses séances, les deux préteurs le convoquoient extraordinairement. Ces magistrats, dont l’autorité étoit annuelle, commandoient les armées; et quoiqu’ils ne pussent rien entreprendre sans la participation de dix commissaires qui formoient leur conseil, ils paroissoient en quelque sorte dépositaires de toute la puissance publique, dès que le sénat auquel ils présidoient n’étoit pas assemblé.

Les Achéens ne vouloient ni acquérir de grandes richesses, ni se rendre redoutables par leurs exploits; ils n’aspiroient qu’à un bonheur obscur, le seul vraisemblablement pour lequel les hommes soient faits. Leur sénat, obligé de conformer sa conduite à l’esprit général de la nation, fut sans ambition, et par conséquent juste sans effort. C’est son attachement à la justice qui le fit respecter, et lui valut souvent l’honneur d’être l’arbitre des querelles qui s’élevoient dans le Péloponèse, dans les autres provinces de la Grèce, et même chez les étrangers.

Ce peuple ne s’étant rendu suspect ni à Philippe, ni à son fils, ces princes lui laissèrent ses lois, son gouvernement, je dirois presque sa liberté; mais il n’échappa pas aux malheurs que la Grèce éprouva sous leurs successeurs. Les villes d’Achaïe sentirent le contre-coup des révolutions fréquentes qui agitèrent la Macédoine: les unes reçurent garnison de Polypercon, de Démétrius, de Cassandre, et depuis d’Antigone Gonatas; les autres virent naître des tyrans dans leur sein. La diversité de leur fortune leur donna des intérêts différens; leurs maîtres en eurent souvent d’opposés, et tout lien fut rompu entr’elles.

Dyme, cependant, Patras, Tritée et Phare ayant trouvé des conjonctures heureuses pour secouer le joug, renouvellèrent leur alliance; et, en se mettant en état de repousser les insultes des Etoliens, jetèrent les fondemens d’une seconde ligue, qui, malgré les vices actuels des Grecs, se proposa pour modèle la première, et en prit les mœurs, les lois et la politique. Les Egéens s’étant délivrés, cinq ans après, de la garnison qui les opprimoit, se joignirent à cette république naissante, qui s’agrandit encore par l’association des Caryniens et des Bouriens, qui avoient massacré leurs tyrans. Quelques villes du Péloponèse demandèrent, comme une faveur, à être reçues dans la ligue; d’autres attendirent qu’on leur eût ouvert les yeux sur leurs intérêts, ou qu’on leur fît même une sorte de violence dont elles eurent bientôt lieu de s’applaudir.

Tandis que la Macédoine, occupée de ses affaires domestiques, ne pouvoit donner qu’une attention légère à celles de la Grèce, la ligue des Achéens, dit Polybe, auroit fait des progrès plus considérables, si ses magistrats avoient profité de ces circonstances avec plus d’habileté et de courage. Soit que l’abaissement des Grecs et leurs divisions fissent croire aux deux préteurs qu’il seroit téméraire, ou du moins inutile de vouloir rappeler les anciens principes, soit que, jaloux les uns des autres, ils ne pussent exécuter aucun projet important, ils restèrent dans une inaction infructueuse. La ligue ne s’associa aucun nouveau peuple, et elle ne prit une face nouvelle, en acquérant des alliés, que quand elle fit la faute heureuse de ne confier qu’à un seul préteur l’administration de toutes ses affaires.

Ce fut quatre ans après cette réforme dans le gouvernement, qu’Aratus délivra Sycione, sa patrie, du tyran Nicoclès qui s’en étoit rendu le maître, et l’unit à la ligue des Achéens. Les talens de ce grand homme l’élevèrent à la préture. Les Achéens, convaincus de sa probité, crurent ne pas manquer aux règles de la prudence, en rendant, pour ainsi dire, sa magistrature perpétuelle; et il offrit à la Grèce un spectacle tout à fait extraordinaire. Sans ambition, sans désir de faire des conquêtes, les Achéens déclarèrent une sorte de guerre à tous les tyrans du Péloponèse. Ils surprirent plusieurs villes, les affranchirent, et se crurent assez payés des frais et des périls de leurs entreprises, en les unissant à une société dans laquelle elles jouissoient de la même indépendance et des mêmes prérogatives que les villes les plus anciennement alliées. Plusieurs tyrans ne se trouvant plus en sûreté, sur-tout après la mort de Démétrius, roi de Macédoine, qui les protégeoit, se démirent eux-mêmes de leur autorité.

Au changement subit qui se fit dans le Péloponèse, au rôle important que commençoient à faire les Achéens, on eût dit que les peuples de la Grèce, épris d’une nouvelle passion pour la liberté, et instruits par l’expérience, touchoient au moment heureux de ne plus former qu’une seule république. La jalousie et les intrigues de Lacédémone et d’Athènes s’y opposèrent; quoiqu’avilies et dégradées par leurs vices, ces deux villes conservoient tout leur ancien orgueil, et souffroient impatiemment que l’Achaïe, autrefois si inférieure à la Laconie et à l’Attique, voulût occuper une place qu’elles espéroient vainement de reprendre. La modération des Achéens, si capable de gagner l’estime et la confiance des Grecs, auroit enfin triomphé de tous les obstacles, si ce peuple, à l’exemple des anciens Spartiates, avoit eu l’art de se faire des généraux et une discipline savante et rigide. Jamais il n’avoit été plus nécessaire à une république qui vouloit prendre l’ascendant dans la Grèce, et devenir le point de ralliement de tous ses peuples, de faire fleurir les talens et les vertus militaires; mais l’amour des Achéens pour la paix, les portoit à cultiver avec plus de soin les fonctions civiles du citoyen, que les qualités propres à faire des hommes de guerre. Une sorte d’indolence les empêchoit de former des entreprises hardies; et, en paroissant se défier de leurs forces, ils n’inspiroient aux autres qu’une médiocre confiance. Bornés à exécuter des projets plus sûrs que brillans, ils ne faisoient point naître cette admiration dont les Grecs avoient besoin pour renoncer à leurs petites jalousies, et secouer une timidité et un découragement auxquels les malheurs des temps, les exploits d’Alexandre et la puissance de ses successeurs les avoient accoutumés.

Aratus, qu’on peut regarder comme l’auteur de la seconde association des Achéens, contribua beaucoup à entretenir cet esprit. C’étoit, dit Polybe, l’homme le plus propre à conduire les affaires d’une république. Une justesse exquise de jugement le portoit toujours à prendre le parti le plus convenable dans des dissentions civiles. Habile à ménager les passions différentes des personnes avec lesquelles il traitoit, il parloit avec grâce, savoit se taire, et possédoit l’art de se faire des amis et de se les attacher. Savant à former des partis, tendre des piéges à un ennemi et le prendre au dépourvu, rien n’égaloit son activité et son courage dans la conduite et l’exécution de ces sortes de projets. Aratus, si supérieur par toutes ces parties, n’étoit plus qu’un homme médiocre à la tête d’une armée. Irrésolu quand il falloit agir à force ouverte, une timidité subite suspendoit en quelque sorte l’action de son esprit, et quoiqu’il ait rempli le Péloponèse de ses trophées, peu de capitaines ont eu cependant moins de talens que lui pour la guerre. Polybe auroit dû ajouter qu’Aratus se rendoit justice, et sentoit son embarras à la tête d’une armée. Il l’avouoit lui-même; l’histoire en fait foi; et il étoit naturel que, pour se mettre à son aise, toutes ses vues se tournassent vers la paix, et qu’il nourrît dans les Achéens les sentimens de crainte auxquels leur ligue devoit sa naissance.

Pour prévenir les dangers que les institutions trop peu militaires des Achéens leur préparoient, tandis qu’ils avoient à leurs portes, dans la personne des rois de Macédoine, un ennemi redoutable qui n’épioit qu’une occasion favorable de les asservir, Aratus mit habilement à profit la rivalité qui régnoit entre les successeurs d’Alexandre. Quoique l’ambition de ces princes parût satisfaite du partage dont ils étoient convenus après la bataille d’Ipsus, ils se défioient continuellement les uns des autres. Ils s’observoient mutuellement avec cette politique inquiète qui agite aujourd’hui l’Europe; chacun d’eux aspiroit à étendre son empire, et vouloit empêcher que les autres ne fissent de nouvelles acquisitions: on avoit déjà notre politique de l’équilibre. Les cours d’Egypte et de Syrie étoient principalement attentives aux démarches des rois de Macédoine, qui, se regardant comme les vrais successeurs d’Alexandre, croyoient avoir des droits sur les provinces démembrées de son empire, et se promettoient de les faire rentrer sous leur domination, dès que l’asservissement de la Grèce entière les mettroit en état d’en rassembler les forces, et de reprendre le projet formé par Philippe et exécuté par Alexandre.

Ces puissances voyoient donc avec plaisir que, loin de fléchir sous le joug, le Péloponèse formât encore des ligues favorables à sa liberté, et qu’en se défendant contre la Macédoine, il leur servît de rempart; elles devoient protéger les Achéens, Aratus le comprit; et par les alliances qu’il contracta avec les rois d’Egypte et de Syrie, il se fit craindre et respecter par Antigone Gonatas et son fils Démétrius.

Quelque sage que fût cette politique, il s’en falloit beaucoup qu’elle rassurât entièrement Aratus sur le sort de l’Achaïe. Il pouvoir arriver que les protecteurs ou les alliés de la ligue Achéenne se brouillassent, ou, qu’occupés chez eux par quelques affaires importantes, ils se vissent forcés à négliger celles de la Grèce, dans le temps que le Péloponèse auroit le plus grand besoin de leur secours. Les peuples libres, quand leur gouvernement n’est pas une pure démocratie, ont une sorte de constance dans leurs principes et dans leur conduite, qui sert de règle et de boussole à leurs alliés et à leurs ennemis, et qui en fixe jusqu’à un certain point les craintes et les espérances; mais les princes absolus n’écoutent souvent que leur volonté, et leur volonté est toujours incertaine; ils prennent quelquefois pour l’intérêt de leur état l’intérêt de leurs passions, et leurs passions varient et changent au gré des circonstances et des personnes qui les entourent. Le hasard pouvoit donner aux Macédoniens un roi actif, guerrier et entreprenant, tandis que l’Egypte et l’Asie obéiroient à des monarques paresseux et timides; et de quels malheurs n’auroit pas alors été menacée la république des Achéens? Il n’étoit pas impossible que, par des négociations adroites, un roi de Macédoine trompât les alliés de la Grèce sur leurs intérêts, corrompît et achetât, par des présens, les ministres et les généraux d’Egypte et de Syrie, et se préparât ainsi la conquête du Péloponèse. Qui peut prévoir tous les caprices de la fortune et tous les dangers des états? Il arriva, en effet, dans le Péloponèse, un événement imprévu qui força Aratus à changer de politique: je veux parler de la révolution qui se fit à Lacédémone, sous le règne de Cléomène.

On ne retrouvoit, depuis long-temps, dans cette ville, aucun vestige des anciennes mœurs. Le roi Agis ayant voulu y faire revivre les lois de Lycurgue, avoit excité contre lui un soulèvement général; et la mort tragique dont les Spartiates punirent sa vertu, sembloit avoir mis le dernier sceau à leur avilissement. Cléomène cependant ne se laissa point décourager, et son ambition lui fit entreprendre une réforme qu’Agis n’avoit méditée que par amour du bien public. Il abolit les dettes, fit un nouveau partage des terres; et les citoyens qu’il avoit retirés de la misère, et à qui il faisoit espérer une fortune considérable, en leur promettant les dépouilles des peuples voisins, furent subitement frappés d’une espèce d’enthousiasme. Lacédémone prit une face nouvelle; elle parut une seconde fois peuplée de soldats, dont le courage et la confiance mirent leur chef en état de faire une entreprise digne de son ambition et de ses talens; et Cléomène tourna toutes ses forces contre les Achéens, qui s’étoient emparés de l’empire du Péloponèse.

Aratus sentit sur le champ que les rois de Syrie et d’Egypte, avec lesquels il étoit lié, n’avoient pas le même intérêt de défendre la confédération Achéenne contre la république de Sparte, que contre la Macédoine. Il importoit peu en effet à ces princes que chaque ville du Péloponèse prît tour à tour l’ascendant sur les autres, pourvu que la Macédoine restât toujours dans son premier état: peut-être même devoient-ils favoriser une république qui, après avoir recouvré sa réputation, paroîtroit bien plus propre que la ligue des Achéens à réunir les Grecs contre la Macédoine, et à favoriser leur indépendance.

Quand Aratus auroit d’ailleurs compté sur la protection de ses alliés, il se seroit perdu un temps considérable à envoyer des ambassadeurs et à négocier, pendant que Cléomène, actif, diligent, infatigable, poussoit la guerre avec vigueur, et ne perdoit pas un instant. En supposant même, contre toute apparence, que les cours de Syrie et d’Alexandrie se fussent hâtées de secourir les Achéens, il me semble qu’il y auroit eu beaucoup d’imprudence de la part d’Aratus, d’appeler leurs armées dans le Péloponèse. Il est évident, si je ne me trompe, que la Macédoine n’auroit pas vu sans inquiétude l’arrivée de ses ennemis dans la Grèce; montrer en cette occasion de la crainte ou une indifférence imbécille sur le sort du Péloponèse, c’eût été inviter les étrangers à y faire des établissemens, et même à porter leurs armes jusque dans le cœur de la Macédoine. Quand Antigone Doson auroit désiré sincèrement la paix, il n’auroit donc pu se dispenser de venir au secours des Spartiates; la guerre particulière des Lacédémoniens et des Achéens seroit devenue nécessairement une guerre générale entre les successeurs d’Alexandre; et quelque puissance qui eût eu l’avantage, elle en auroit sûrement abusé pour opprimer à la fois la république de Sparte, la ligue des Achéens et tout le Péloponèse.

On ne peut, je crois, donner trop de louanges à Aratus pour avoir recouru à la protection de la Macédoine même, dans une conjoncture fâcheuse où il s’agissoit du salut des Achéens. Plutarque ne pense pas ainsi. «Aratus, dit-il, devoit plutôt tout céder à Cléomène, que de remplir une seconde fois le Péloponèse de Macédoniens. Quel que fût ce prince, ajoute-t-il, il descendoit d’Hercule; il étoit né à Lacédémone, et il auroit été plus glorieux pour les Péloponésiens d’obéir au dernier des Spartiates qu’à un roi de Macédoine.»

Plutarque, grand peintre des hommes célèbres, dont il nous a tracé la vie, mais quelquefois politique médiocre, ne se persuade-t-il pas trop aisément qu’il étoit possible d’engager les Achéens à reconnoître le pouvoir de Cléomène? Il faut s’en rapporter à Polybe, historien presque contemporain, et consommé dans les affaires de la guerre et de la paix. Il nous apprend que ce prince, devenu odieux à toute la Grèce, étoit regardé avec raison comme le tyran de sa patrie et l’ennemi de ses voisins: en vain ses partisans prétendoient-ils le justifier par l’exemple de Lycurgue, qui autrefois avoit fait une sainte violence aux Spartiates pour réformer leurs lois et leurs mœurs. Dans ce législateur on reconnoissoit un père de la patrie, parce qu’il s’étoit oublié lui-même dans son entreprise, pour ne s’occuper que du bien public et du soin de rendre ses concitoyens aussi vertueux que lui-même. Cléomène, au contraire, commença sa réforme par empoisonner Euridamas, son collègue à la royauté. Il dépouilla tyranniquement les sénateurs de leur pouvoir, et en créa d’autres à qui il ne laissa qu’un vain titre; il se défit des éphores; et profitant, comme auteur de la révolution, du crédit qu’elle lui donnoit, pour se rendre absolu dans sa patrie, s’il fit quelques lois sages, ce fut en tyran injuste, dissimulé et sans foi.

Si ce prince, semblable au portrait infidelle qu’en fait Plutarque, avoit en effet rétabli le gouvernement de Lycurgue, Lacédémone, bien loin de vouloir asservir les Achéens, n’auroit demandé qu’à s’associer à leur ligue, et c’eût été le plus grand bonheur de la Grèce. Mais dès que Cléomène, avare, ambitieux, empoisonneur, paroissoit aux yeux des Grecs souillé de tant de vices, je voudrois que Plutarque nous apprît par quel secret, à la place d’Aratus, il eût persuadé aux villes de la confédération achéenne de renoncer à leur liberté. Qu’importoit aux peuples du Péloponèse que les Spartiates eussent repris leur ancien courage et leur discipline militaire, si ces vertus nouvelles ne devoient servir que d’instrumens à l’ambition de Cléomène? Lacédémone n’en devoit paroître que plus odieuse à ses voisins.

Plutarque ignoroit-il qu’un peuple ne se dépouille jamais volontairement de son indépendance, et que plutôt que de se soumettre à un maître qui veut l’envahir par la force, il se fera lui-même un tyran? Tel est le cours des passions dans le cœur des hommes. D’ailleurs la ligue des Achéens étoit composée de plusieurs villes qui auroient préféré de s’ensevelir sous leurs ruines, au chagrin de renoncer à la haine invétérée qu’elles avoient contre les Spartiates: peut-être n’auroient-elles perdu qu’avec peine leur ressentiment, quand Lacédémone, sous la main d’un second Lycurgue, auroit repris à la fois toutes ses anciennes vertus. Polybe nous avertit que si Aratus n’eût pas recherché la protection des Macédoniens, Messène et Mégalopolis alloient y recourir, en se séparant de la ligue. Toutes les autres villes du Péloponèse ne devoient-elles pas avoir à peu près la même politique; puisque Cléomène, en promettant d’abolir les dettes et de faire un nouveau partage des terres dans ses conquêtes, avoit soulevé contre lui les citoyens qui jouissoient de la principale autorité dans le Péloponèse?

Ce qui a le plus vivement frappé Plutarque, c’est qu’après la défaite entière de Cléomène et des Spartiates à Sélasie, Antigone, surnommé Doson, et régent de la Macédoine pendant la minorité de Philippe, fils de Démétrius, mit en quelque sorte des entraves au Péloponèse. Sans doute que les peuples de la ligue Achéenne dûrent voir avec inquiétude les garnisons que Philippe tenoit à Corinthe et à Orchomène; sans doute que leur liberté en souffrit; mais est-ce un motif suffisant pour condamner Aratus? Les Péloponésiens auroient-ils été plus libres et plus heureux en se livrant à la foi de Lacédémone? La cour de Macédoine respecta leur gouvernement, leurs lois, leurs coutumes et leurs magistrats; l’ambitieux Cléomène n’auroit-il pas au contraire abusé insolemment de ses avantages?

Aratus a été un des plus grands personnages de l’antiquité; mais tel est le sort des hommes d’état, qu’on les juge souvent sans considérer que la politique, soumise à la fatalité des circonstances qui l’enchaînent, ne voit quelquefois autour d’elle que des écueils, et n’a de choix à faire qu’entre des malheurs. Aratus fait prendre à sa république, trop foible pour résister à Cléomène, le seul parti qui pouvoit prévenir sa ruine; il la retient sur le bord du précipice, il l’empêche d’y tomber; et on le blâme, parce que les Achéens, en conservant leur liberté, se trouvent forcés d’avoir des ménagemens pour la cour de Macédoine.

Puisqu’enfin les vices avec lesquels la Grèce s’étoit familiarisée ne lui permettoient plus de reprendre ce sage gouvernement qui l’avoit rendue autrefois heureuse et puissante, on regardera l’alliance que les Achéens contractèrent avec Antigone Doson comme l’événement le plus heureux pour les Grecs et les Macédoniens, si on fait attention à la guerre qui s’éleva bientôt entre les deux peuples les plus puissans du monde, et qui, préparant un maître aux nations, devoit leur donner de nouveaux intérêts.

Tandis que la Grèce s’occupoit du spectacle que lui présentoit la descente des Carthaginois en Italie, et qu’incertaine entre le génie d’Annibal et le génie de la république Romaine, elle ne prévoyoit point encore qu’elle seroit un jour la victime de cette guerre: «qu’il seroit à souhaiter, disoit Agelaüs de Naupacte, que les Dieux commençassent à nous inspirer des sentimens d’union et de concorde, afin que, réunissant nos forces, notre patrie se trouve à couvert des insultes des Barbares! Il n’est pas besoin, ajoutoit-il, de beaucoup de politique pour prévoir que le vainqueur, quel qu’il soit, Carthaginois ou Romain, ne se bornera point à l’empire de l’Italie et de la Sicile. Son ambition s’y trouveroit trop à l’étroit; il portera ses armes dans notre patrie. Si la nue qui nous menace du côté de l’occident vient à fondre sur nous, craignons de ne pouvoir résister à l’orage. Nous ne serons plus les maîtres de faire la guerre, ni de traiter de la paix à notre gré; nous serons condamnés à obéir.»

Pour justifier les justes alarmes d’Agelaüs, il suffiroit de faire connoître ici le génie des Romains, de rechercher les causes de la grandeur de ce peuple ambitieux, qui, étant parvenu de l’état le plus bas à la plus haute élévation, et poussé par les ressorts de son gouvernement à s’étendre, ne pouvoit cesser de vaincre qu’après avoir tout soumis, ou qu’après avoir été lui-même vaincu par sa prospérité. Les Romains en effet marchoient à la monarchie universelle; toutes leurs institutions en faisoient une nation guerrière qui devoit haïr le repos, parce que la guerre, loin de l’épuiser, multiplioit, par une espèce de prodige, ses forces et ses ressources. Ils avoient contracté depuis leur naissance l’habitude de se mêler dans les affaires qui devoient en apparence leur paroître indifférentes; il étoit impossible d’être leurs voisins, sans devenir leurs ennemis, ou leurs sujets sous le nom d’alliés; et leur ambition extrême étoit toujours cachée sous le voile de la justice, de la modération et de la magnanimité: la manière dont ils avoient subjugué l’Italie, la Sicile et la Sardaigne, apprenoit ce qu’ils feroient en s’agrandissant, et qu’ils retomberoient sur la Grèce ou sur la Macédoine dès qu’ils auroient vaincu l’Afrique.

«La Grèce ni la Macédoine, disoit Agelaüs, ne pourront jamais résister séparément aux forces du vainqueur. Nous avons besoin de votre secours, continuoit-il, en adressant la parole à Philippe, pour nous soutenir contre les barbares. Les Dieux vous ont mis en état de protéger notre liberté, profitez de cette faveur; mais en défendant les Grecs, songez que vous travaillez pour vous-même; songez que votre royaume trouvera à son tour dans leur amitié toutes les ressources nécessaires à sa grandeur. La bonne-foi doit être votre seule politique. Si les Grecs soupçonnent que vous ne défendiez l’entrée de leur pays aux étrangers que pour vous en réserver la conquête, je vous annonce que tout est perdu. Nos villes alarmées ne craindront point de s’allier aux Barbares; et la douceur de se venger de vous, les fera courir à leur ruine, pourvu qu’elles vous perdent.»

C’étoit à Philippe, instruit par le conseil d’Agelaüs, à qui ses lumières découvroient l’avenir, qu’il appartenoit de faire le rôle de Thémistocle dans une conjoncture si critique: quoiqu’il ne dût pas avoir affaire à des Xercès, à des Mardonius, ni à des soldats d’Asie, il auroit encore opposé aux légions romaines des hommes capables de les étonner, et peut-être même de mettre des bornes à leurs conquêtes, s’il eût continué à se conduire les principes sages et modérés qui illustrèrent le commencement de son règne, et qu’Antigone Doson lui avoit donnés.

La nature, disent les historiens, avoit réuni dans Philippe toutes les qualités qui honorent le trône. Il avoit l’esprit vif, étendu et pénétrant. Une valeur héroïque étoit d’autant plus propre à lui gagner les cœurs, qu’il possédoit en même temps cet art enchanteur de plaire, fruit de l’affabilité, jointe à la puissance et aux talens. Il aimoit la gloire avec passion, et ne pensoit pas qu’elle pût être unie à l’injustice. Une sage modération écartoit tous les soupçons qui auroient pu tenir les Grecs en garde contre lui. Tant de vertus disparurent en un jour; phénomène, si je puis parler ainsi, d’autant plus surprenant, que ce prince, entouré depuis long-temps de ces hommes vils qui ne peuvent s’élever à la fortune, qu’en rendant leur maître aussi méprisable qu’eux, sembloit avoir un caractère éprouvé.

Démétrius de Phare chatouilla l’ambition de Philippe, en lui faisant envisager la conquête de l’Italie comme une entreprise aisée après la bataille de Cannes. Les Romains, s’il falloit l’en croire, ne pouvoient se relever de leurs pertes; et il étoit impossible à une république aussi mal gouvernée que Carthage, d’affermir son empire sur les vaincus, et de conserver sa proie, si Philippe tentoit de la lui enlever. Ce prince, enivré des espérances que lui donnoit Démétrius, négligea sur-le-champ ses vrais intérêts, pour faire autant de fautes qu’il fit de démarches. Au lieu de profiter de ses avantages sur les Etoliens, et de les réduire à ne pouvoir plus troubler la paix de la Grèce, et la bonne intelligence qui régnoit entre le Péloponèse et la Macédoine, il rechercha leur amitié, et se rendit suspect, en faisant alliance avec un peuple qui étoit odieux à tous les Grecs: étrange conduite! de se brouiller avec ses voisins, parce qu’on médite la conquête d’une province éloignée.

Si Philippe croyoit que le génie puissant d’Annibal dût détruire la république Romaine, il devoit attendre, pour se livrer à son ambition, que l’Italie fût soumise à des marchands, qu’Annibal mourût, et que les Carthaginois cessassent d’être redoutables. S’il se défioit au contraire des succès de ce général, et que par une connoissance plus profonde du gouvernement, des mœurs et de la politique des Romains, il jugeât que leurs ressources étoient plus grandes que leurs pertes, et qu’il falloit les détruire pour les empêcher de devenir les maîtres du monde; il devoit sans doute, en se liguant avec Annibal, l’aider de toutes ses forces, et faire en sa faveur les efforts que Carthage elle-même auroit dû faire.

Cependant, il se laissa effrayer par les premières menaces que lui firent les Romains, en apprenant son traité, et passa d’une extrême confiance à une crainte extrême, quand il vit qu’ils conservoient les plus grandes espérances dans les plus grands malheurs, et qu’à demi vaincus, ils avoient le courage d’insulter les côtes de son royaume. Il se repentit de son entreprise; et n’y renonçant qu’à moitié, ne fit encore que de nouvelles fautes pour réparer celles qu’il avoit déjà faites. Juge-t-il qu’il doit se préparer à la guerre et se mettre en état de défense contre les Romains? Il oublie les sages conseils d’Agelaüs, croit que pour augmenter ses forces, il faut commencer par asservir la Grèce, et se fait follement un nouvel ennemi.

Chaque démarche de Philippe ne sert qu’à multiplier ses embarras et ses dangers. Il ne cherche que des prétextes pour subjuguer la Grèce; il s’indigne de la paix qui y règne, fait naître des troubles et ranime les anciennes divisions. Si les Messéniens ont dans leur ville des querelles domestiques, «n’avez-vous pas, dit-il aux riches, des lois pour réprimer l’insolence de la multitude? Manquez-vous de bras, dit-il au peuple, pour vous faire justice de vos tyrans?» Il fait empoisonner Aratus, Euryclide et Micon; ces attentats le rendirent infâme, et ses alliés devinrent ses ennemis. Les Achéens, malgré leur patience, se soulevèrent; et sous la conduite d’un aussi grand capitaine que Philopemen, qu’on a appelé le dernier des Grecs, et qui avoit pris Epaminondas pour modèle, ils défendirent leur liberté avec plus de courage que les Grecs n’auroient osé l’espérer. Philippe, dont toutes les espérances étoient évanouies, voyoit que l’Italie échappoit aux Carthaginois; il ne pouvoit réduire les Achéens, il redoutoit la vengeance des Romains: ses revers l’aigrirent, et ne consultant que sa colère et sa crainte, il devint enfin par désespoir le plus odieux des tyrans.

La république romaine conservoit encore cette austérité de mœurs qui l’a rendue si puissante, quand les Etoliens, l’Achaïe et Athènes l’invitèrent à les venger des violences de Philippe. Rome, enrichie des dépouilles de Carthage, pouvoit suffire aux frais des guerres les plus dispendieuses. Ses richesses renfermées dans le trésor public, n’avoient pas encore porté la corruption dans les maisons des citoyens. L’union la plus intime subsistoit entr’eux; et les dangers dont Annibal les avoit menacés, n’avoient fait que donner une nouvelle force aux ressorts du gouvernement. Les Romains, enfin, étoient plus persuadés que jamais que tout étoit possible à leur patience, à leur amour pour la gloire, et au courage de leurs légions. Quelque légère connoissance qu’on ait, de la seconde guerre punique, on doit sentir quelle étrange disproportion il y avoit entre les forces de la Macédoine et celles de la république Romaine, secondée par une partie des Grecs: aussi Philippe fut-il vaincu et obligé de souscrire aux conditions d’une paix humiliante, qui lui fit perdre les places qu’il occupoit dans la Grèce, le laissa sans vaisseaux et épuisa ses finances.

Les Romains essayèrent dès-lors, sur les Grecs, cette politique adroite et savante qui avoit déjà trompé et asservi tant de nations. Sous prétexte de rendre à chaque ville sa liberté, ses lois et son gouvernement, ils défendirent toute alliance, et mirent par-là la Grèce dans l’impuissance d’avoir un même intérêt et de se réunir. La république Romaine commença à dominer les Grecs par les Grecs mêmes; ce fut par leurs vices qu’elle voulut d’abord les avilir et les affoiblir, afin de les opprimer plus aisément par la force des armes. Elle se fit des partisans zélés, dans chaque ville, en comblant de bienfaits les citoyens qui lui furent les plus attachés. L’histoire a conservé les noms de plusieurs de ces hommes infâmes, qui, tour-à-tour délateurs de leurs concitoyens à Rome, et artisans de la tyrannie dans leur patrie, prétendoient qu’il n’y avoit plus dans la Grèce d’autre droit, d’autres lois, d’autres mœurs, d’autres usages que la volonté des Romains. Au moindre différend qui s’élevoit, la république offroit sa médiation pour accoutumer les Grecs à la reconnoître pour juge; ne parloit que de paix, parce qu’elle vouloit avoir seule le privilége de faire la guerre; donnoit des conseils, hasardoit quelquefois des ordres, mais toujours dans des circonstances favorables, et en cachant son ambition sous le voile spécieux du bien public.

Les Etoliens s’étoient promis de grands avantages en favorisant les armes des Romains contre Philippe; et pour toute récompense, ils se virent forcés à ne plus troubler la Grèce par leurs brigandages, et à périr de misère s’ils ne s’accoutumoient au travail, et ne réparoient par une industrie honnête les maux que leur faisoit la paix. Ils se crurent accablés sous une tyrannie insupportable; ils méditèrent une révolte; mais n’espérant pas de secouer le joug des Romains sans un secours étranger, ils firent passer quelques-uns de leurs citoyens à la cour de Syrie, pour engager Antiochus à prendre les armes contre la république Romaine. La défaite de ce prince, lui fit perdre l’Asie mineure; et les Grecs, désormais sans ressources, se trouvèrent enveloppés de toutes parts de la puissance des Romains.

Le premier fruit que les vainqueurs retirèrent de cet avantage, ce fut la ruine des Etoliens. La république Romaine leur accorda la paix, mais à condition que toujours prêts à marcher sous ses ordres, ils ne donneroient jamais aucun secours à ses ennemis ni à ceux de ses alliés. La ligue Etolienne paya deux cens talens aux Romains, et s’obligea de leur en donner encore trois cens dans l’espace de six années. Elle livra quarante de ses principaux citoyens qui furent envoyés à Rome, et il ne lui fut permis de choisir ses magistrats que parmi ses otages. Les villes de la confédération qui avoient désapprouvé son alliance avec Antiochus, furent déclarées libres. Enfin, les Romains donnèrent aux Acarnaniens, pour prix de leur fidélité, la ville et le territoire des Eniades. Ne pouvant plus offenser leurs voisins, les Etoliens, dit Polybe, tournèrent leur fureur contr’eux-mêmes; et leurs discordes domestiques les portèrent aux violences les plus atroces. Ce peuple acheva de venger les Grecs de son inhumanité, et on ne vit, dans toute l’Etolie, qu’injustices, confusion, meurtres et assassinats.

Les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et cependant de jour en jour moins libres, connurent la faute qu’ils avoient faite d’implorer la protection de la république Romaine contre Philippe: pour se venger d’un ennemi auquel ils pouvoient résister, ils s’étoient donné un maître auquel il falloit obéir. Ils virent avec joie que Persée tentât de sortir de l’abaissement où les Romains le tenoient; mais ce prince téméraire et timide fut vaincu comme Philippe son père, et traité avec plus de rigueur. Il orna le triomphe de Paul Emile; le trône de Philippe et d’Alexandre ne subsista plus; la Macédoine, qui avoit subjugué l’Asie entière, devint une province romaine: les vainqueurs en transportèrent les habitans d’une contrée dans l’autre pour la rendre docile et obéissante; et la Grèce vit avec frayeur une image du sort qui l’attendoit, si elle essayoit de se soulever contre une république, qui, commençant à perdre ses mœurs, commençoit à ne plus respecter ses lois; et que l’excès de sa prospérité invitoit déjà à abuser de son pouvoir.

Le sénat Romain prit l’habitude de citer devant lui les villes entre lesquelles il s’élevoit quelque différend; il ne proposoit que des conseils, il ne parloit que comme arbitre; mais les Grecs éprouvèrent que c’étoit un crime que de ne pas obéir. Au milieu de cet assujetissement général, la ligue seule des Achéens se piquoit d’un reste de liberté: elle régloit encore ses affaires domestiques, et faisoit des alliances, sans consulter le sénat; elle croyoit avoir des droits; elle en parloit sans cesse, et cependant étoit assez prudente pour n’oser presque pas en jouir. «Si ce que les Romains exigent de nous,» disoient d’après Philopemen les Achéens les plus accrédités dans leur nation, «est conforme aux lois, à la justice et aux traités que nous avons passés avec eux, ne balançons point à leur montrer une sage déférence; mais si leurs prétentions blessent notre liberté et nos usages, faisons-leur connoître les raisons que nous avons de ne pas nous y soumettre. Remontrances, prières, bon droit, tout est-il inutile; prenons les dieux à témoins de l’injustice qu’on nous fait, mais obéissons encore, et cédons à la violence, ou plutôt à la nécessité.»

Ce mêlange de soumission et de fermeté, de crainte et de courage, rendoit les Achéens suspects; et c’étoit par sa sagesse à prévenir les plus petits dangers que la république Romaine cimentoit chaque jour la grandeur de sa fortune. Elle craignit donc que l’orgueil des Achéens, s’il n’étoit réprimé, ne devînt contagieux dans la Grèce, et n’y réveillât le souvenir de son ancienne indépendance. D’ailleurs elle étoit parvenue à une trop haute élévation, et tous les peuples étoient trop humiliés devant elle, pour qu’elle ne confondît pas les remontrances et la rebellion. Se plaindre, c’étoit lui manquer de respect; et tout ce que l’Achaïe avoit d’honnêtes gens et de bons citoyens fut condamné par un décret de bannissement à abandonner sa patrie.

Cet exemple de sévérité auroit dû étouffer jusqu’à l’espérance de la liberté dans le Péloponèse; il y aigrit au contraire les esprits. On se plaignit, on murmura sans retenue; et comme si on eût voulu s’essayer à la révolte, en s’accoutumant à mépriser les Romains, on publia que leur empire n’étoit que l’ouvrage de la fortune. Quelqu’insensée que fut cette manière de penser, elle devoit s’accréditer chez un peuple vain, et qui, traitant les étrangers de barbares, se flattoit de posséder seul tous les talents. Les Achéens ne tardèrent pas à être les victimes de leur vanité. La république Romaine, qui ne cherchoit qu’une occasion de les humilier, profita du différent qui s’étoit élevé entr’eux et les Spartiates, pour nommer des commissaires qui, sous prétexte de les juger, étoient chargés d’affoiblir la confédération Achéenne, et de détacher de son alliance le plus de villes qu’il seroit possible, mais sur-tout Sparte, Argos, Corinthe, Orchomène et Héraclée.

Les Achéens osèrent donner des marques de mépris aux députés de Rome; mais cette république, dont la politique savoit si bien pousser à sa ruine un peuple assez sage pour s’en éloigner, et feindre de prêter une main secourable à celui qui s’y précipitoit de lui-même, dissimula l’injure qu’on avoit faite à ses ministres. Le sénat nomma de nouveaux commissaires, qu’il chargea de se conduire avec beaucoup de douceur, et d’inviter seulement les Achéens à rappeler leurs troupes, et cesser les hostilités qu’ils avoient commencées sur le territoire de Sparte.

Par cette conduite, en apparence si modérée, les Romains ne cherchoient qu’à mettre l’Achaïe dans son tort, et justifier l’extrême sévérité dont ils vouloient user à son égard. Plus ils affectoient de ménagemens et de modération, plus les Achéens enhardis montrèrent de fierté et d’insolence. Diéus et Critolaüs gouvernoient alors la ligue; et Polybe nous les dépeint comme deux scélérats, dont l’empire étoit absolu sur tout ce qu’il y avoit de citoyens déshonorés ou assez ruinés pour n’avoir rien à perdre dans la ruine de leur patrie. On crut, sur la foi de ces deux hommes, que la douceur affectée de la république romaine n’étoit que le fruit de sa crainte. Ils persuadèrent aux Achéens, qu’occupée par une troisième guerre contre un peuple aussi puissant que les Carthaginois, elle avoit d’abord tâché d’intimider les Grecs par une ambassade fastueuse; mais que cette voye ne lui ayant pas réussi, elle avoit envoyé de nouveaux ambassadeurs, dont la conduite plus modérée faisoit voir que les Romains n’osoient se faire de nouveaux ennemis, et se repentoient d’avoir ébranlé par leur tyrannie l’empire qu’ils avoient pris sur la Grèce, et dont il étoit temps qu’elle s’affranchit. «Puisque Rome tremble, disoient-ils, il faut renoncer aujourd’hui et sans retour à la liberté, ou profiter de cette dernière occasion pour la défendre et l’affermir.» Ces sentimens passèrent dans tous les cœurs, et les seconds députés des Romains n’eurent pas un succès plus heureux que les premiers.

Métellus qui commandoit en Macédoine, n’oublia rien pour dissiper l’erreur des Achéens, et les porter à obéir; mais tous ses efforts étant infructueux, il fit enfin marcher contr’eux les légions. L’Achaïe de son côté s’étoit préparée à la guerre; les armées se joignirent dans la Locride; et malgré l’échec considérable que les Achéens y reçurent, ils ne désespérèrent pas encore de leur salut. Critolaüs avoit été tué; Diéus, son collègue, rassembla à la hâte les débris de l’armée battue; et armant jusqu’aux esclaves, se crut en état de défier encore une fois la fortune des Romains.

Métellus, qui s’étoit avancé près de Corinthe, ne se lassoit point de faire de nouvelles propositions de paix, lorsque Mummius prit le commandement de l’armée. Ce consul, aussi fameux dans la Grèce par la rusticité de ses mœurs et son ignorance pour les arts qui la charmoient, que par la dureté dont il usa à son égard, défit entièrement les Achéens; et leur consternation égala après la bataille la confiance téméraire avec laquelle ils s’y étoient présentés.

Il étoit naturel que ce qui avoit échappé à l’épée des romains, se réfugiât dans Corinthe; et en défendant une place qui étoit la clef du Péloponèse, fit une résistance assez vigoureuse pour obtenir une capitulation honorable, ou justifier la témérité qui lui avoit mis les armes à la main. Mais les soldats consternés s’y crurent trop près de leurs vainqueurs; ils fuirent en se débandant dans l’intérieur du Péloponèse, et la plupart des Corinthiens, à qui l’effroi de l’armée s’étoit communiqué, abandonnèrent eux-mêmes leur ville. Mummius la livra au pillage. Tout citoyen qui n’avoit pas fui fut passé au fil de l’épée; femmes, filles, enfans, tout fut vendu. La superbe Corinthe fut réduite en cendres, et la liberté des Grecs ensevelie sous ses ruines. On abattit les murailles de toutes les villes qui avoient eu part à la révolte. Le gouvernement populaire fut aboli par-tout. En un mot, la Grèce perdit ses lois et ses magistrats, et, gouvernée par un prêteur, devint une province Romaine, sous le nom de province d’Achaïe.

Tel fut le sort de la nation peut-être la plus illustre de l’antiquité, et dont la réputation, dans sa décadence même, donna de la jalousie aux Romains. Est-il un peuple dont l’histoire offre aux méditations de la politique des maximes plus sûres et en plus grand nombre sur tout ce qui peut faire le bonheur ou le malheur des sociétés? Depuis Lycurgue, jusqu’au temps malheureux que l’ambition alluma la guerre du Péloponèse, s’il s’éleva quelques querelles entre les Grecs, les haines et les vengeances ne furent point implacables; leurs institutions étoient telles, que la raison reprenant promptement son empire sur les passions, la paix étoit rétablie avant qu’on eût éprouvé l’impuissance de continuer la guerre, ou conçu l’espérance de faire des conquêtes. L’amour de la paix, toujours uni à l’amour de la gloire, ne dégénéra point pendant ces temps heureux en une indolence molle et oisive, qui, en rendant la Grèce méprisable à ses voisins, lui auroit fait des ennemis. Les Grecs, préparés par leurs jeux aux exercices de la guerre, étoient toujours prêts à défendre leur patrie; ils auroient plutôt péri que de souffrir un affront; et par une espèce de prodige, ces citoyens soldats n’abusoient cependant, ni de leur courage, ni de leur discipline, ni de leurs avantages contre leurs voisins, et ne songeoient point à les dépouiller de leurs biens.

La Grèce n’a eu presqu’aucune république qui ne se soit rendue célèbre. Je ne parlerai point d’Athènes, de Corinthe, de l’Arcadie, de la Béotie, etc. Mais quelle société offrit jamais à la raison un spectacle plus noble, plus sublime que Lacédémone? Pendant près de six cents ans les lois de Lycurgue, les plus sages qui aient été données aux hommes, y furent observées avec la fidélité la plus religieuse. Quel peuple aussi attaché à toutes les vertus que les Spartiates, donna jamais des exemples si grands, si continuels de modération, de patience, de courage, de magnanimité, de tempérance, de justice, de mépris des richesses, et d’amour de la liberté et de la patrie? En lisant leur histoire, nous nous sentons échauffer; si nous portons encore dans le cœur quelque germe de vertu, notre ame s’élève, et semble vouloir franchir les limites étroites dans lesquelles la corruption de notre siècle nous retient.

Quoi qu’en dise un des plus judicieux écrivains de l’antiquité, qui cherche à diminuer la gloire des Grecs, leur histoire ne tire point son principal lustre du génie et de l’art des grands hommes qui l’ont écrite. Peut-on jeter les yeux sur tout le corps de la nation Grecque, et ne pas avouer qu’elle s’élève quelquefois au-dessus des forces de l’humanité? On voit quelquefois tout un peuple être magnanime comme Thémistocle, et juste comme Aristide. Salluste nieroit-il que Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platée, Micale, la retraite des dix mille, et tant d’autres exploits exécutés dans le sein même de la Grèce pendant le cours de ses guerres domestiques, ne soient au-dessus des louanges que leur ont données les historiens? Les Romains n’ont vaincu les Grecs que par les Grecs mêmes. Mais quelle auroit été la fortune de ces conquérants, si au lieu de porter la guerre dans la Grèce corrompue par mille vices, et affoiblie par ses haines et ses divisions intestines, ils y avoient trouvé ces capitaines, ces soldats, ces magistrats, ces citoyens qui avoient triomphé des armes de Xercès? Le courage auroit alors été opposé au courage; la discipline à la discipline; la tempérance à la tempérance; les lumières aux lumières; l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire, à l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire.

Un éloge particulier que mérite la Grèce, c’est d’avoir produit les plus grands hommes dont l’histoire doive conserver le souvenir. Je n’en excepte pas la république Romaine, dont le gouvernement étoit toutefois si propre à échauffer les esprits, exciter les talents, et les produire dans tout leur jour. Qu’opposera-t-elle à un Lycurgue, à un Thémistocle, à un Cimon, à un Epaminondas, etc? On peut dire que la grandeur des Romains est l’ouvrage de toute la république; aucun citoyen de Rome ne s’élève au-dessus de son siècle et de la sagesse de l’état, pour prendre un nouvel essor et lui donner une face nouvelle. Chaque Romain n’est sage, n’est grand que par la sagesse et le courage du gouvernement; il suit la route tracée, et le plus grand homme ne fait qu’y avancer de quelques pas plus que les autres. Dans la Grèce, au contraire, je vois souvent de ces génies vastes, puissans et créateurs, qui résistent au torrent de l’habitude, qui se prêtent à tous les besoins différens de l’état, qui s’ouvrent un chemin nouveau, et qui, en se portant dans l’avenir, se rendent les maîtres des événemens. La Grèce n’a éprouvé aucun malheur qui n’ait été prévu long-temps d’avance par quelqu’un de ses magistrats; et plusieurs citoyens ont retiré leur patrie du mépris où elle étoit tombée, et l’ont fait paroître avec le plus grand éclat. Quel est au contraire le Romain qui ait dit à sa république, que ses conquêtes devoient la mener à sa ruine? Quand le gouvernement se déformoit, quand on abandonnoit aux proconsuls une autorité qui devoit les affranchir du joug des lois, quel Romain a prédit que la république seroit vaincue par ses propres armées. Quand Rome chanceloit dans sa décadence, quel citoyen est venu à son secours, et a opposé sa sagesse à la fatalité qui sembloit l’entraîner?

Dès que les Romains cessèrent d’être libres, ils devinrent les plus lâches des esclaves. Les Grecs, asservis par Philippe et Alexandre, ne désespérèrent pas de recouvrer leur liberté; ils surent en effet se rendre indépendans sous les successeurs de ces princes. S’il s’éleva mille tyrans dans la Grèce, il s’éleva aussi mille Trasibule.

Ecrasée enfin sous le poids de ses propres divisions et de la puissance Romaine, la Grèce conserva une sorte d’empire, mais bien honorable sur ses vainqueurs. Ses lumières et son goût pour les lettres, la philosophie et les arts la vengèrent, pour ainsi dire, de sa défaite, et soumirent à leur tour l’orgueil des Romains. Les vainqueurs devinrent les disciples des vaincus, et apprirent une langue que les Homère, les Pindare, les Thucydide, les Xenophon, les Démosthènes, les Platon, les Euripide, etc. avoient embellie de toutes les graces de leur esprit. Des orateurs qui charmoient déjà Rome allèrent puiser chez les Grecs ce goût fin et délicat, peut-être le plus rare des talens, et ces secrets de l’art qui donnent au génie une nouvelle force; ils allèrent, en un mot, se former au talent enchanteur de tout embellir. Dans les écoles de philosophie, où les romains les plus distingués se dépouilloient de leurs préjugés, ils apprenoient à respecter les Grecs; ils rapportoient dans leur patrie leur reconnoissance et leur admiration, et Rome rendoit son joug plus léger; elle craignoit d’abuser des droits de la victoire, et par ses bienfaits distinguoit la Grèce des autres provinces qu’elle avoit soumises. Quelle gloire pour les lettres d’avoir épargné au pays qui les a cultivées des maux dont ses législateurs, ses magistrats et ses capitaines n’avoient pu le garantir? Elles sont vengées du mépris que leur témoigne l’ignorance; et sûres d’être respectées quand il se trouvera d’aussi justes appréciateurs du mérite que les Romains.

Fin des Observations sur l’histoire de la Grèce.


OBSERVATIONS
SUR
LES ROMAINS.