LIVRE TROISIÈME.
Thèbes, après ses victoires, auroit réformé son gouvernement et ses lois; elle auroit eu une armée de terre comme Lacédémone, et une flotte comme Athènes; elle auroit pris subitement les mœurs et la politique que doit avoir une puissance dominante, qu’elle n’auroit pu conserver l’empire de la Grèce. Cette république, trop long-temps décriée par la pesanteur d’esprit de ses citoyens, ses divisions domestiques et son alliance avec Xercès, n’avoit point préparé les Grecs à avoir pour elle ce respect, ouvrage du temps, qui doit servir de base à l’élévation d’un état, et dont rien ne tient la place. Epaminondas, toujours juste et maître de lui-même dans ses plus grands succès, ne fut jamais tenté d’en abuser. Condamnant la dureté des Athéniens et des Spartiates à l’égard de leurs alliés et de leurs ennemis, il traita avec la plus grande humanité Orchomène et les villes de la Phocide, de la Locride et de l’Etolie; il laissa à chaque peuple ses lois, ses magistrats et son gouvernement; il ne chercha qu’à rendre chère et précieuse l’alliance de sa patrie, et cependant personne ne tint compte aux Thébains des vertus de leur général.
«Athènes a été humiliée, disoit aux Thessaliens, Jason, tyran de Phères; la grandeur de Sparte n’est plus; les Thébains s’élèvent, et je prévois leur décadence: songez donc à votre tour à vous emparer de l’autorité qu’ils vont perdre.» Ce que Jason disoit imprudemment aux Thessaliens, il n’y avoit point de magistrat dans la Grèce qui ne le dît à sa république; il n’y avoit point de ville qui ne crût devoir aspirer à la même fortune que les Thébains; aucune n’étoit assez sage pour être effrayée de l’abaissement des Athéniens et des Spartiates, et toutes se flattoient follement d’affermir leur empire par une ambition plus habile. C’est ce que vouloit dire Démosthènes, quand il se plaignoit qu’il s’élevât de toutes parts des puissances qui se vantoient de prendre la Grèce sous leur protection, et qui ne cherchoient en effet qu’à opprimer, ou du moins à subjuguer leurs voisins. «Les Grecs, disoit-il, sont actuellement leurs plus grands ennemis. Argos, Thèbes, Corinthe, Lacédémone, l’Arcadie, l’Attique, chaque contrée, je n’en excepte aucune, se fait des intérêts à part.»
Cette anarchie, ainsi que le remarque Diodore, étoit l’ouvrage du traité qu’Athènes et Lacédémone avoient conclu la dixième année de la guerre du Péloponèse, et par lequel elles avoient sacrifié à une avidité mal-entendue les intérêts de leurs alliés. En convenant de rester saisies des places qu’elles occupoient, elles se réservèrent, par une clause expresse, la faculté de changer leurs conventions, ou de dresser de nouveaux articles suivant que le bien de leurs affaires l’exigeoit. Il n’en avoit pas fallu d’avantage, ajoute le même historien, pour répandre l’alarme dans toute la Grèce. L’abus que ces deux républiques faisoient depuis long-temps de leur puissance, fit croire qu’elles ne se réconcilioient que pour opprimer de concert leurs alliés, ou en partager les dépouilles; et on ne songea qu’à former des ligues contre la tyrannie qu’on craignoit. Argos, Thèbes, Corinthe et Elis étoient à la tête de ces négociations, et cent alliances particulières que firent les Grecs, achevèrent de ruiner leur alliance générale. Le conseil des amphictyons ne conserva aucun crédit; les peuples les plus puissans dédaignèrent d’y envoyer leurs députés; les autres n’y parurent que pour faire des plaintes inutiles; et on ne vit de tout côté que des assemblées particulières qui étoient autant de conjurations contre la Grèce.
Il étoit d’autant plus difficile de voir rétablir l’ordre détruit par tant d’intérêts opposés, et une longue suite d’injustices, que les factions qui s’étoient formées dans la plupart des républiques ne laissoient plus aucune autorité aux lois. Dès les premières années de la guerre du Péloponèse, dit Thucydide, il avoit éclaté des querelles funestes entre les Corcyréens. Sous prétexte d’étendre et de conserver les droits du peuple, ou de n’élever que les plus honnêtes gens aux charges de la république, les magistrats et les citoyens les plus accrédités, qui ne songeoient en effet qu’à se rendre plus puissans et plus riches, n’eurent point d’autre règle de conduite que leur intérêt particulier. L’avarice et l’ambition formèrent des partis, qui, s’accréditant peu-à-peu sous la protection d’Athènes et de Lacédémone, devinrent bientôt incapables de se réconcilier. Les Spartiates favorisoient l’aristocratie, c’est-à-dire, le pouvoir des magistrats, et vouloient que le sénat eût la principale part aux affaires de Corcyre, parce qu’une longue expérience leur avoit appris qu’on ne peut jamais compter sur les engagemens d’une république où la multitude gouverne. Les Athéniens, au contraire, appuyoient de tout leur crédit les prétentions du peuple, et les établissemens les plus favorables à la démocratie; soit parce qu’ils avoient eux-mêmes ce gouvernement, soit simplement pour contrarier les Lacédémoniens leurs ennemis.
Cette maladie des Corcyréens, continue Thucydide, étoit devenue une sorte de contagion qui infecta rapidement toute la Grèce. La crainte que les nobles, les riches et le peuple avoient toujours eue les uns des autres, depuis qu’ils avoient secoué le joug de leurs capitaines, avoit, dans tous les temps, excité quelques séditions; mais ces troubles n’eurent presque jamais des suites fâcheuses, tant que Lacédémone, attachée à ses devoirs, n’interposa sa médiation que pour rapprocher les esprits et favoriser la justice; et qu’Athènes, occupée de ses propres révolutions, négligeoit les affaires de ses voisins. Tout changea de face, dès que ces deux républiques regardèrent les différens partis qui divisoient Corcyre, comme des moyens dont leur ambition pouvoit se servir pour se faire des partisans. Il n’y eut plus d’intrigant ni d’ambitieux dans la Grèce qui ne comptât sur la protection des Spartiates ou des Athéniens, s’il excitoit des troubles dans sa patrie; cette espérance les enhardit, et toutes les villes tombèrent dans une extrême anarchie.
On se fit des prétentions excessives, et on les soutint avec opiniâtreté. Aux raisons de ses adversaires, le parti qui avoit tort n’opposoit que des clameurs insolentes et tumultueuses, et réduisoit ses ennemis au désespoir. On prit des armes pour se rendre aux assemblées, et on s’y porta aux dernières extrémités, parce que la faction qui avoit l’avantage, ne se bornant pas à affermir son pouvoir, vouloit encore goûter le plaisir de se venger des injures qu’elle avoit reçues. Les vices et les vertus changèrent subitement de nom; l’emportement fut appelé courage, et la fourberie prudence. L’homme modéré passa pour un lâche, l’effronté pour un ami zélé, et la politique devint l’art de faire et non de repousser le mal. Il n’étoit permis à aucun citoyen d’être neutre et homme de bien; et les sermens ne furent que des piéges tendus à la crédulité. Enfin, selon le rapport du même historien, s’il y avoit quelque consolation dans ces malheurs, c’est que les esprits les plus grossiers avoient souvent l’avantage; se défiant de leur capacité, ils recouroient à des remèdes prompts et violents, tandis que leurs ennemis étoient les dupes de leur finesse et de leurs artifices.
Ces désordres, dit Diodore, s’accrurent encore quand les Thébains, après la mort d’Epaminondas, déchurent subitement de l’élévation où ce capitaine les avoit portés. Tous les jours quelque ville bannissoit une partie de ses citoyens; et ces proscrits, errans de contrées en contrées, cherchoient des ennemis à leur patrie. Dans le moment qu’ils s’y attendoient le moins, ils étoient rappelés par une faction qui avoit besoin de leur secours pour se maintenir à la tête du gouvernement, et qui bientôt après succomboit elle-même dans une nouvelle révolution.
Chaque république avoit autant d’intérêts différens que de partis qui la divisoient. Ces intérêts, multipliés à l’infini, se croisoient, se choquoient, se détruisoient continuellement. Vous étiez aujourd’hui l’allié d’une ville, et demain elle étoit votre ennemie. Vos partisans ont été bannis ou massacrés, et une faction contraire gouverne déjà les affaires par des principes opposés. Chaque jour voit entamer quelques nouvelles négociations; chaque nouvelle négociation, en donnant de nouvelles craintes et de nouvelles espérances, prépare une nouvelle révolution qui en produira mille; et la politique, toujours incertaine, ne peut donner aucun conseil ni prendre aucune résolution salutaire.
Les Grecs, ramenés à ces temps de troubles dont j’ai parlé au commencement de cet ouvrage, étoient trop pleins de haine et de défiance les uns pour les autres, pour former une seconde fois les nœuds de cette confédération qui avoit fait leur force. Dès qu’un peuple libre est assez corrompu pour ne vouloir plus obéir à ses lois, il se familiarise avec ses vices; il les aime, et il est rare qu’un citoyen ou qu’un magistrat ait assez de courage pour lutter contre les préjugés, les coutumes et les passions qui règnent impérieusement sur une multitude indocile, et assez de crédit pour persuader à ses concitoyens de remonter, en faisant un effort sur eux-mêmes, au point dont ils sont déchus. Si une seule république est, en quelque sorte, incapable de réforme, que pourroit-on espérer de la Grèce, qui renfermoit autant de républiques que de villes? L’histoire entière offre à peine trois ou quatre exemples de peuples libres qui aient souffert qu’un législateur les privât de leurs erreurs et de leurs abus.
Il falloit que les Grecs apprissent, par des expériences multipliées, à se désabuser de leur ambition, de leur avarice, de leur politique frauduleuse, et à force de malheurs, recommençassent à se lasser de leur situation présente. En attendant cette révolution, qui devoit être d’autant plus lente, qu’ils avoient été plus vertueux et qu’ils étoient plus éclairés sur les devoirs de la société, ils devoient se déchirer eux-mêmes par leurs guerres domestiques; et leur foiblesse, suite nécessaire de leurs divisions, les exposoit à devenir la proie des étrangers.
Heureusement pour la Grèce, il ne restoit pour l’Asie aucune étincelle du génie ambitieux de Cyrus; les rois de Perse s’étoient livrés depuis long-temps à une oisiveté voluptueuse. Ils se renfermoient dans leurs palais, et laissoient régner sous leur nom des ministres avares, cruels, ignorans, infidelles et occupés à retenir dans l’esclavage des provinces qui y étoient accoutumées. Artaxercès, surnommé Longuemain, ayant été invité par les Grecs mêmes de prendre part à leurs querelles, se contenta de les armer les uns contre les autres, de balancer leurs avantages et de nourrir leur rivalité. Il pouvoit les subjuguer, et il ne voulut que les occuper chez eux et les empêcher de passer en Asie; ce ne fut point sa modération, ce fut sa crainte qui lui inspira cette politique. Xercès II et Sogdian ne firent que paroître sur le trône, qu’ils déshonorèrent par leurs débauches et leurs cruautés. A ces deux monstres avoit succédé Darius-Nothus; c’étoit un esclave couvert des ornemens royaux. Fait pour obéir, chacun voulut le gouverner, et il ne secoua le joug de quelques eunuques qui en avoient fait l’instrument de leurs injustices, que pour passer sous celui de sa femme.
Artaxercès-Memnon auroit pu venger la Perse; mais à mesure que les vices d’une liberté mal réglée se multiplioient dans la Grèce, l’Asie de son côté paroissoit de jour en jour plus dégradée par les vices du despotisme. Ce prince étoit d’ailleurs incapable de former un projet hardi; la retraite des dix mille, après la défaite de Cyrus le jeune, et les victoires d’Agésilas, l’avoient accoutumé à trembler au seul nom des Grecs. L’Illyrie, l’Epire et la Thrace étoient toujours occupées à faire la guerre à leurs anciens ennemis, sans pouvoir obtenir des avantages décisifs. Enfin, la Macédoine, qui n’avoit encore joui d’aucune considération, se trouvoit dans la situation la plus fâcheuse, lorsque les nœuds de l’ancien gouvernement des Grecs furent rompus.
Amyntas, père de Philippe, avoit été un prince foible: accablé par la puissance des Illyriens, et prêt à perdre sa couronne, il ne lui resta d’autre ressource pour se venger de ses défaites et faire des ennemis à ses vainqueurs, que de céder ses états aux Olynthiens. Après avoir éprouvé les plus cruels revers, il fut rétabli sur le trône par les Thessaliens; il continua à régner avec la molle timidité d’un homme qui a vu de près sa ruine, et qui n’a dû son salut qu’à des secours étrangers. Alexandre, son fils aîné, lui succéda, et ses sujets ne surent pas obéir à un roi qui ne savoit pas commander. En même temps qu’il éprouvoit l’ascendant des Illyriens, une partie de la Macédoine se révolta, et ses états étoient presqu’entièrement envahis par ses ennemis quand il mourut.
Moins digne encore de son rang que le prince auquel il succédoit, Perdiccas n’avoit aucun talent propre à le faire respecter, même dans les circonstances où il n’auroit eu à gouverner qu’un peuple heureux et soumis. Ptolomée, fils naturel d’Amyntas, se cantonna dans une province de la Macédoine, et s’y rendit indépendant. Pausanias, prince du sang, qui avoit été banni, rentra dans le royaume à la faveur des troubles qui le divisoient, et se fit un parti considérable des mécontens et de cette foule d’hommes obscurs et inquiets qui ont tout à espérer et rien à perdre dans une révolution. Perdiccas fut tué dans une bataille qu’il livra aux Illyriens; et la Macédoine étoit assez malheureuse pour regarder sa mort comme un malheur, parce que sa couronne passoit sur la tête d’un enfant.
Pausanias, que tout favorisoit, aspira alors ouvertement au trône; et Argée, autre prince du sang, et qui avoit la même ambition, leva une armée pour prévenir son rival. Les étrangers profitèrent de ces divisions domestiques, et ils avoient déjà pénétré dans le cœur de l’état, lorsque Philippe, le dernier des fils d’Amyntas, et qui étoit en otage à Thèbes, s’échappa pour aller au secours du royaume de ses pères. Qui croiroit, en jetant les yeux sur ce pays malheureux, qu’on y dût bientôt forger les chaînes qui devoient asservir la Grèce et l’Asie entière? A peine Philippe parut-il en Macédoine, qu’on s’y ressentit de sa présence. Il fut fait régent du royaume pendant la minorité du jeune Amyntas, son neveu; mais les Macédoniens éprouvant bientôt combien il leur importoit d’obéir à un prince tel que Philippe, lui déférèrent la couronne.
Quelque que fut la situation de la Macédoine, ses maux n’étoient point incurables comme ceux de la Grèce. Les prédécesseurs de Philippe n’avoient pas exercé sur leurs sujets cette autorité aveugle et absolue qui dégradoit l’humanité dans la Perse; et quand les monarchies ne sont pas encore dégénérées en ce despotisme qui ôte à l’ame tous ses ressorts, le citoyen conserve le sentiment de la vertu et du courage, et le prince se crée, lorsqu’il le veut, une nation nouvelle. Le peuple, accoutumé à obéir sans lâcheté, et qui n’est point son propre législateur, ne résiste jamais aux exemples de ses maîtres. Il sort de son assoupissement, quitte ses vices, et, sans qu’il s’en aperçoive, prend un nouveau caractère et la vertu qu’on veut lui donner.
Jamais prince ne fut plus propre que Philippe à produire de ces heureuses révolutions. Loin que les talens avec lesquels il étoit né eussent été étouffés par une mauvaise éducation, les malheurs de sa famille avoient servi à les développer et les étendre. Elevé dans une république où le peuple, jaloux de sa liberté, méprise la monarchie, il n’y vit rien de cet orgueil, de ce faste, de cette flatterie qui assiégent les cours, enivrent les princes de leur puissance, et leur persuadent qu’ils sont assez grands par leur place, pour n’avoir pas besoin d’une autre sorte de grandeur. Témoin des ménagemens avec lesquels le magistrat d’une démocratie exerce l’autorité qui lui est confiée, insinue ses sentimens, et subjugue avec art une multitude qui est son maître, il feignit sur le trône cette modération, cette patience, cette douceur et ce respect pour les lois, qui donneront toujours une puissance sans bornes à un prince qui ne voudra paroître que le ministre de la justice.
Tandis que Philippe fait la guerre à Argée, homme opiniâtre, ambitieux et brave, qu’on ne peut réduire qu’en l’accablant, c’est par des négociations qu’il travaille à ruiner Pausanias. En même temps qu’il prodigue l’argent et les promesses pour détacher la Thrace des intérêts de ce rebelle, il le flatte, lui donne des espérances, et le retient dans l’inaction jusqu’à ce qu’il puisse le menacer de ses forces réunies. Obligé de conquérir son royaume, Philippe commence par préparer à la victoire des soldats accoutumés à fuir; il leur donne du courage, en mettant en honneur dans son armée la patience, la frugalité, l’obéissance et les exercices du corps. Pour leur inspirer de la confiance et leur apprendre à se respecter eux-mêmes, il leur témoigne d’avance une estime qu’ils ne méritent pas encore: il essaie peu à peu leur bravoure, et les façonne à l’art de vaincre, en combattant lui-même à leur tête. Formé, en un mot, à la guerre sous Epaminondas, il transporta en Macédoine la discipline que les Thébains devoient à ce grand homme, et il inventa la phalange.
Cet ordre de bataille, qui parut si redoutable à Paul Emile, dans un temps cependant qu’on l’avoit affoibli en voulant le perfectionner, ne formoit à sa naissance qu’une masse de six à sept mille hommes rangés sur seize de profondeur. Tous les phalangistes, serrés les uns contre les autres, étoient armés de longues piques; celles de la dernière ligne débordoient de deux pieds la première, et les autres à proportion; de sorte que la phalange, offrant un front hérissé d’armes sans nombre, paroissoit inaccessible à ses ennemis, et devoit accabler par son poids tout ce qui se présentoit devant elle.
Polybe a comparé cette ordonnance à celle des Romains; et il préfère celle-ci, parce que la phalange devoit rarement trouver un terrein qui lui convînt pour combattre. Une hauteur, un fossé, une fondrière, une haie, un ruisseau, tout en rompoit l’ordre. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même très-difficile, soit qu’elle se mît en mouvement pour attaquer, soit qu’elle reculât elle-même devant l’ennemi, qu’elle ne souffrît pas quelque flottement dans sa marche; et dès qu’elle cessoit d’être unie, elle étoit vaincue. Il étoit aisé de pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit en se rompant; et le soldat phalangiste, qui ne pouvoit faire aucune évolution, se rallier en ordre, ni combattre corps à corps avec avantage, à cause de la longueur de ses armes, devoit fuir ou se laisser tuer sans se défendre.
Cette critique de Polybe étoit très-judicieuse dans le temps qu’il la fit. Les successeurs de Philippe, en portant la phalange à seize mille hommes, avoient infiniment multiplié les obstacles qui s’opposoient à sa marche et à ses manœuvres. Il est vrai même que la manière des Romains, de ranger leurs armées sur trois lignes, et par corps séparés également, propres à combattre sur tous les terreins, à faire toutes les évolutions, à se protéger réciproquement, à agir séparément ou ensemble, selon les besoins, et à se transporter avec célérité d’un lieu à un autre, étoit sans doute plus simple, plus savante, et leur donnoit un grand avantage. Mais cette ordonnance ne convient qu’à des troupes extrêmement exercées, et accoutumées à la discipline la plus exacte. Les Macédoniens n’étoient point tels quand Philippe parvint à la couronne; il falloit leur faire un ordre de bataille qui, par sa nature, leur inspirât de la confiance, et n’exigeât presqu’aucune expérience dans le maniement des armes et les manœuvres de la guerre.
Dès que la tranquillité fut rétablie dans l’intérieur de la Macédoine, Philippe s’appliqua à en faire valoir toutes les parties; il craignit de donner des forces à un abus, s’il l’attaquoit sans être sûr de le ruiner. Il feint de ne pas voir le vice dont il ne peut extirper la racine, et ne songe à établir un ordre utile, qu’après avoir trouvé le moyen de l’affermir. Il fait des lois, et a déjà préparé les esprits à leur obéir; il imprime un nouveau mouvement à la Macédoine, et rien n’y demeure oisif et inutile: telle est la marche d’une ambition éclairée qui se prépare des succès certains; avant que d’élever l’édifice, elle en a jeté les fondemens.
Philippe avoit réussi à ruiner les plus grands ennemis de la Macédoine, je veux dire, la paresse de ses sujets, leur timidité et leur indifférence pour le bien public; mais il n’avoit point tenté ces grandes entreprises en philosophe politique qui ne cherche que la prospérité de l’état et le bonheur des citoyens: c’étoit un ambitieux qui ne vouloit qu’associer les Macédoniens à son ambition pour en faire les instrumens de sa fortune, et dès-lors il se présenta un écueil bien dangereux pour lui. Ce prince avoit visité les principales républiques de la Grèce; il en avoit étudié par lui-même le génie, les intérêts, les forces, la foiblesse et les ressources. Il connoissoit la situation d’Athènes; il avoit été témoin de la décadence de Sparte; il voyoit que Thèbes ne conservoit, après la mort d’Epaminondas, que l’orgueil d’une grande fortune. Toute la Grèce, ainsi qu’on l’a vu, divisée par les passions funestes qu’avoit fait naître la guerre du Péloponèse, sembloit se précipiter au-devant du joug, et ne demander qu’un maître. En y entrant, on étoit sûr d’y trouver des alliés. Quelles espérances ne pouvoit pas concevoir Philippe? Après avoir subjugué la nation la plus célèbre de la terre, il devoit se flatter qu’aucun de ses ennemis n’oseroit lui résister.
Qu’on me permette de le remarquer, l’histoire offre mille exemples d’états, qui, malgré les avantages très-considérables qu’ils ont obtenus à la guerre, sont restés dans leur première obscurité, et se sont même ruinés, pour avoir ignoré qu’il y a dans la politique un art supérieur à celui de gagner des batailles, une science plus utile que les forces, la science de les employer. C’est cet art, que savoient si bien les Romains, de ménager leurs forces, de les déployer à propos, et de ne se jamais faire un nouvel ennemi avant que d’avoir accablé celui qui les avoit offensés. Philippe sut, comme eux, qu’il faut observer un ordre pour ne point avoir de succès infructueux; que telle opération, difficile et inutile par elle-même, en l’entreprenant la première, deviendroit aisée, confirmeroit les avantages précédens, et en assureroit de nouveaux, si on la faisoit précéder par une autre entreprise. Que, si ce prince en effet eût d’abord attaqué les Grecs, les anciens ennemis de la Macédoine n’auroient pas manqué de recommencer leurs hostilités. Péoniens, Thraces, Illyriens, eussent été autant d’auxiliaires de la Grèce; et Philippe, obligé de suspendre ses efforts d’un côté pour marcher de l’autre, se seroit mis dans la nécessité de diviser ses forces. Allant sans cesse des Grecs aux Barbares et des Barbares aux Grecs, sans pouvoir rien finir, il eût multiplié les obstacles qui s’opposoient à son ambition. S’il n’eût pas échoué, il auroit fallu du moins vaincre à la fois et avec beaucoup de peine, des ennemis qu’on pouvoit plus aisément accabler les uns après les autres.
Philippe tourne d’abord ses forces contre les Péoniens, et les subjugue. Il attaque ensuite les Illyriens, défait à leur tour les Thraces, enlève aux uns et aux autres les conquêtes qu’ils avoient faites sur la Macédoine, détruit leurs principales forteresses, en construit sur ses frontières; et ce n’est qu’après avoir humilié les Barbares, et mis ses provinces en sûreté, qu’il médita la conquête de la Grèce.
La plupart des entreprises échouent parce qu’on commence à les exécuter dans le moment même qu’on en conçoit le projet; n’ayant pas prévu d’avance les obstacles, rien ne se trouve préparé pour les vaincre. On se hâte de faire des dispositions, et cependant on ne voit encore les objets que confusément, et à travers la passion dont on est trompé. Hors d’état de résister aux premiers accidens qui surviennent, on s’en trouve accablé; on obéit aux événemens, au lieu d’en être le maître; et la politique, aussi incertaine que la fortune, n’a plus de règle. Plus communément encore, les états n’ont qu’un but vague et indéterminé de s’agrandir, et dès-lors, une puissance sans alliés et suspecte à tous ses voisins, ne sait jamais précisément à quel peuple elle aura affaire; elle ne peut diriger ses vues au même point, préparer par des négociations le progrès de ses armes, ni jouir de tous les avantages qui lui sont naturels. Il est rare, enfin, qu’un peuple sache profiter de tous les vices de ses ennemis, et en les attaquant par leur foible, ait l’habileté de n’opposer que le côté par lequel il leur est supérieur.
Philippe médita long-temps son entreprise contre les Grecs. Il se dispose à les attaquer, et il veut qu’on le croie occupé d’idées étrangères à la guerre. Sous prétexte que ses finances sont épuisées, et qu’il veut bâtir des palais et les orner de tout ce que les arts ont de plus précieux, il fait dans toutes les villes de la Grèce des emprunts considérables à gros intérêt, et tient par-là entre ses mains, la fortune des principaux citoyens de chaque république. Il se fait des pensionnaires, en ne paroissant avoir que des créanciers; il cherche à multiplier les vices des Grecs, pour les affoiblir, et croit être déjà maître d’une ville, quand il y a corrompu quelques magistrats.
Avec quelque soin qu’il eût exercé les Macédoniens à la guerre, il ne voulut jamais vaincre par la force, que les difficultés que sa prudence ne pouvoit lever. Dans la crainte qu’il ne se forme quelque ligue contre lui, il s’étudie à aigrir les jalousies et les haines qui divisoient les Grecs. Pour leur donner de nouvelles espérances, de nouvelles craintes, de nouveaux intérêts, il flatte l’orgueil d’une république, promet sa protection à celle-ci, recherche l’amitié de l’autre, refuse, accorde ou retire ses secours, suivant qu’il lui importe de hâter ou de retarder les mouvemens de ses alliés et de ses ennemis. Tantôt il soumet un peuple par ses bienfaits; c’est le sort des Thessaliens qu’il délivre de leurs tyrans, et qu’il fait rétablir dans le conseil des Amphictyons. Tantôt il semble ne se prêter qu’à regret à l’exécution des desseins qu’il a lui-même inspirés. S’il porte la guerre dans une province de la Grèce, il s’y est fait appeler; c’est ainsi qu’il n’entre dans le Péloponèse qu’à la prière de Messène et de Mégalopolis, que les Lacédémoniens inquiétoient. Sent-il l’importance de s’emparer d’une ville? Il ne cherche point à l’irriter; il lui offre, au contraire, son amitié, et chatouille adroitement son ambition pour la brouiller avec ses voisins. Mais à peine cette malheureuse république, trop fière de l’alliance de la Macédoine, a-t-elle donné dans le piége qu’on lui a tendu, que Philippe, faisant jouer les ressorts qu’il a préparés pour se ménager une rupture, ou feignant de prendre la défense des opprimés, détruit son ennemi sans se rendre odieux. Les Olynthiens furent les dupes de cette politique, lorsque comptant trop sur sa protection, ils indisposèrent contr’eux ceux de Potidée.
Jamais prince, pour se rendre impénétrable, ne sut mieux que Philippe l’art de varier sa conduite, sans abandonner ses principes: négociations, alliances, paix, trèves, hostilités, retraites, inaction; tout est employé tour-à-tour, et tout le conduit également au but, duquel il paroît toujours s’éloigner. Habile à manier les passions, à faire naître des lueurs, des doutes, des craintes, des espérances, à confondre ou à séparer les objets, ses ennemis sont toujours des ambitieux, et ses alliés des ingrats; et il recueille seul tout le fruit des guerres où il n’étoit qu’auxiliaire.
Le plus grand pas que Philippe fit pour parvenir à la domination de la Grèce, ce fut de se faire charger par les Thébains de venger le temple de Delphes, du sacrilège des Phocéens qui labouroient à leur profit une partie du territoire de Cirrée, consacré à Apollon, et qui, persistant dans leur impiété, refusoient de payer l’amende à laquelle ils avoient été condamnés par les Amphictyons. La guerre sacrée duroit depuis dix ans; presque tous les peuples de la Grèce y avoient déjà pris part, et des succès partagés sembloient devoir l’éterniser, lorsque les Thébains épuisés eurent enfin recours à Philippe. Ce prince entra dans la Locride à la tête d’une armée considérable; et Phalæcus, général des Phocéens, n’étant pas en état de livrer bataille à un ennemi qui le serroit de près, fit des propositions d’accommodement. On lui permit de se retirer de la Phocide avec les soldats qu’il soudoyoit aux dépens des richesses qu’il avoit pillées dans le temple de Delphes; et les Phocéens, après sa retraite, furent obligés de recevoir la loi de Philippe et des Thébains. Le droit de députer au conseil Amphictionique, que perdirent les vaincus, fut annexé pour toujours à la Macédoine, qui partagea encore avec les Béotiens et les Thessaliens la prérogative de présider aux jeux pythiques, dont les Corinthiens furent privés en punition des secours qu’ils avoient prêtés aux Phocéens.
Ces deux avantages par eux-mêmes paroissoient peu considérables; mais ils changeoient en quelque sorte de nature entre les mains de Philippe. Les jeux pythiques, de même que les autres solennités de la Grèce, ne se passoient plus, il est vrai, qu’en spectacles et en fêtes inutiles; mais, puisque les Grecs étoient devenus assez frivoles pour en faire un objet important, il n’étoit pas indifférent à un prince aussi adroit que Philippe d’y présider, et d’avoir en quelque sorte l’intendance de leurs plaisirs. Quoique l’assemblée des Amphictyons ne conservât quelqu’autorité qu’autant que ses décrets intéressoient la religion, et que les coupables envers les dieux avoient des ennemis puissans parmi les hommes, Philippe gagnoit beaucoup à y être agrégé. Quel prince étoit plus propre à profiter des superstitions populaires? Il n’étoit plus, pour ainsi dire, étranger à la Grèce; sans se rendre suspect, il pouvoit prendre part à toutes ses affaires, relever peu à peu la dignité des Amphictyons, et leur rendre leurs anciennes prérogatives pour en faire un instrument utile à son ambition.
Les prêtres et toutes les personnes dévouées au culte du temple de Delphes avoient déjà commencé à exalter le respect et le zèle de Philippe pour les dieux; ses pensionnaires vantèrent alors sa modération et sa justice, et il ne fut plus question dans la Grèce que du retour du siècle d’or. Les citoyens, lassés de leurs troubles domestiques, se flattèrent de voir affermir la paix, tandis que les ambitieux, les intrigans, les chefs de parti, se félicitant en secret du crédit qu’avoit acquis leur protecteur, prévoyoient une révolution prochaine, et contribuoient par leurs éloges à tromper tous les esprits. En un mot, tel étoit, si je puis parler ainsi, l’engouement des Grecs pour Philippe, que Démosthènes, son plus grand ennemi, et qui, pendant la guerre sacrée, avoit déclamé contre lui en faveur des Phocéens, changea subitement de langage. Au lieu de pousser encore les Athéniens à la guerre, il parla de paix; il prononça un discours pour les engager à reconnoître la nouvelle dignité de Philippe, et le décret par lequel les Amphictyons l’avoient reçu dans leur assemblée.
Jusqu’alors il n’y avoit eu dans la Grèce que cet orateur, qui, démêlant les projets ambitieux de la Macédoine, aperçût les dangers dont la liberté de sa patrie étoit menacée. Si un homme eût été capable de retirer les Athéniens de l’avilissement où le goût des plaisirs les avoit jetés, de rendre aux Grecs leur ancien courage, et de ne leur redonner qu’un même intérêt, c’eût été Démosthènes, dont les discours embrasés échauffent encore aujourd’hui le lecteur. Mais il parloit à des sourds, et graces aux libéralités plus éloquentes de Philippe, dès que l’orateur proposoit en tonnant de faire des alliances, de former des ligues, de lever des armées et d’équiper des galères, mille voix s’écrioient que la paix est le plus grand des biens, et qu’il ne falloit pas sacrifier le moment présent à des craintes imaginaires sur l’avenir. Démosthènes parloit à l’amour de la gloire, à l’amour de la patrie, à l’amour de la liberté, et ces vertus n’existoient plus dans la Grèce: les pensionnaires de Philippe remuoient, au contraire, et intéressoient en sa faveur la paresse, l’avarice et la mollesse.
Quand ce prince s’y seroit pris avec moins d’habileté pour cacher les projets de son ambition, falloit-il espérer de réunir encore les Grecs, et de former contre la Macédoine une ligue générale, comme on avoit fait autrefois contre la Perse? «Quelqu’estimable, dit Polybe, que soit Démosthènes par beaucoup d’endroits, on ne peut l’excuser d’avoir prodigué le nom infame de traître aux citoyens les plus accrédités de plusieurs républiques, parce qu’ils étoient unis d’intérêt avec Philippe. Tous ces magistrats, dont Démosthènes a voulu flétrir la réputation, pouvoient aisément justifier une conduite, qui, après les changemens survenus dans le systême politique de la Grèce, a augmenté les forces et la puissance de leur patrie, ou qui l’a sauvé de sa ruine. Si les Messéniens et les Arcadiens ont pensé que leurs intérêts n’étoient pas les mêmes que ceux d’Athènes; s’ils ont préféré d’implorer la protection de Philippe, à se laisser asservir par les Lacédémoniens; s’ils ont négligé un mal éloigné pour chercher un remède à celui qui les pressoit; Démosthènes devoit-il leur en faire un crime? Cet orateur se trompoit grossièrement, s’il a voulu que tous les Grecs consultassent les intérêts des Athéniens en ménageant ceux de leur ville.»
Si chaque république, après la ruine du gouvernement fédératif, ne devoit plus compter que sur elle-même, et n’avoit pour voisins que des ennemis, pourquoi Démosthènes se croyoit-il en droit d’exiger que les Thessaliens, placés sur la frontière de la Macédoine, et que Philippe avoit délivrés de leurs tyrans, fussent ingrats, et s’exposassent les premiers à tous les maux de la guerre, pour donner inutilement à la Grèce un exemple de courage, et paroître attachés à des principes d’union qui ne subsistoient plus? Si les Argiens implorèrent la protection de Philippe, c’est que Lacédémone vouloit être encore le tyran du Péloponèse; et que ne pouvant former d’alliance sûre avec aucune république de la Grèce, la Macédoine seule devoit leur donner d’utiles secours. Si les Thébains se lièrent avec Philippe, c’est qu’ils virent que les Grecs ne vouloient plus être libres, que tous aspiroient à la tyrannie, et qu’ils crurent prudent de ne pas offenser l’ennemi le plus puissant de la liberté publique.
Comment Démosthènes ne sentoit-il pas que les injures dont il accabloit les principaux magistrats de Messène, de Mégalopolis, de Thèbes, d’Argos, de Thessalie, etc. loin de préparer les esprits aux alliances qu’il méditoit, n’étoient propres qu’à multiplier les haines et les querelles domestiques de la Grèce? Après avoir fait l’épreuve de la foiblesse, de l’irrésolution et de la lâcheté des Athéniens, pourquoi vouloit-il que les autres villes fissent pour eux ce qu’ils ne faisoient pas pour eux-mêmes? Après avoir connu par expérience l’inutilité des ambassades dont il fatiguoit la Grèce, que ne changeoit-il de vues? Et peut-on ne le pas mépriser comme politique et comme citoyen, dans le moment même qu’on l’admire comme orateur!
Il osa proposer aux Athéniens de lever deux mille hommes d’infanterie et deux cents cavaliers, dont un tiers seroit composé de citoyens, et d’équiper dix galères légèrement armées. «Je ne forme pas, disoit-il, de plus grandes demandes, car notre situation présente ne nous permet pas d’avoir des forces capables d’attaquer Philippe en rase campagne.» Quel étoit donc le dessein de Démosthènes? «Nous devons, continue-t-il, nous borner à faire de simples courses.» Etrange projet! qui, au lieu de courage, ne devoit donner aux Athéniens qu’une inquiétude ridicule; qui, loin d’inspirer de la crainte à un ennemi dont on avouoit la supériorité, n’étoit capable que de l’irriter, et auroit justifié son ambition. Démosthènes espéroit-il que ce foible effort ranimeroit le courage de la Grèce, et lui donneroit de la confiance et de l’émulation? Il n’attendoit rien lui-même de ses entreprises; puisque dans le grand nombre d’exordes qu’il composoit d’avance, et dont il se servoit ensuite dans l’occasion, on en trouve à peine deux ou trois qu’il eût préparés en cas d’un événement heureux. Polybe lui reproche de n’avoir eu pour politique qu’un emportement téméraire. Les Athéniens, dit cet historien, cédant enfin aux sollicitations de leur orateur, se roidirent contre Philippe; ils furent battus à Chéronée, et n’auroient conservé ni leurs maisons, ni leurs temples, ni leur qualité de citoyens, si le vainqueur n’eût consulté sa générosité.
J’aime mieux le sens admirable de Phocion, qui, aussi grand capitaine que Démosthènes étoit mauvais soldat, se mettoit à la portée de ses concitoyens, et leur conseilloit la paix, quoique la guerre dût le placer à la tête des affaires de la république. Je suis d’avis, disoit-il un jour aux Athéniens, que vous fassiez en sorte d’être les plus forts, ou que vous sachiez gagner l’amitié de ceux qui le sont. Ne vous plaignez pas de vos alliés, mais de vous-mêmes, dont la mollesse accrédite tous les abus; mais de vos généraux, dont le brigandage soulève contre vous les peuples mêmes qui périront si vous succombez. Je vous conseillerai la guerre, disoit-il une autre fois, quand vous serez capables de la faire; quand je verrai les jeunes gens disposés à obéir et bien résolus à ne pas abandonner leur rang, les riches contribuer volontairement aux besoins de la république, et les orateurs ne pas piller le public.
Voilà toute la politique de ce grand homme, qui ne jugeoit point des forces et des ressources d’un état par ces accès momentanés de courage et de confiance qu’un caprice donne et détruit, mais par ses mœurs ordinaires et les habitudes que des loix constantes lui ont fait contracter. Phocion regardoit sa république et la Grèce entière comme des malades auxquels il ne s’agit pas de rendre brusquement la santé; mais dont il faut prolonger la vie et rétablir peu-à-peu le tempérament par un régime sage et circonspect. Affoiblies en effet par une longue suite de maux, elles devoient nécessairement succomber dans une crise occasionnée par des remèdes violents. Phocion auroit permis à un peuple vertueux de se livrer au désespoir, parce qu’il est en droit d’en attendre son salut; mais il savoit qu’une république corrompue est téméraire, si elle ose seulement tenter une entreprise difficile.
Quoique par sa conduite inconsidérée, Démosthènes augmentât les divisions des Grecs, et par conséquent servît ainsi lui-même l’ambition de Philippe; ce prince, qui étoit sûr de remuer la Grèce par le moyen de ses pensionnaires et de ses alliés, et d’y susciter des troubles à son gré, n’oublia rien pour attacher cet orateur à ses intérêts, ou du moins pour lui fermer la bouche. Il pouvoit se passer des services que lui rendoit Démosthènes, et il craignoit cette éloquence impétueuse qui le représentoit comme un tyran. Il ne vouloit pas qu’on entretînt l’orgueil des Grecs, en leur rappelant le souvenir des grandes actions de leurs pères. Leur parler du prix de la liberté, c’étoit le contraindre à n’agir qu’avec une circonspection incommode pour un ambitieux. Plus Philippe s’appliquoit à lasser la Grèce de sa liberté, et à lui inspirer une certaine indolence qui la préparât à obéir quand elle seroit vaincue, plus il voyoit avec chagrin que l’orateur Athénien dévoilât ses projets, apprît d’avance aux Grecs à rougir un jour de la servitude qu’ils ne pouvoient éviter, et rendît en quelque sorte incertain le fruit de ses victoires, en les préparant à être inquiets et séditieux.
D’ailleurs, ce prince avoit vu dans les dernières guerres, que Sparte, Athènes, Thèbes et d’autres républiques avoient tour-à-tour imploré la protection de la Perse, et s’étoient servies de ses forces pour perdre leurs ennemis. Cette politique n’avoit plus rien d’odieux; et il étoit naturel qu’après avoir cherché inutilement dans la Grèce des ressources contre la Macédoine, Démosthènes se jetât entre les bras des satrapes d’Asie. Philippe avoit d’autant plus lieu d’appréhender une pareille démarche de la part de cet orateur, qu’il passoit pour avoir des liaisons étroites avec la cour de Perse, et même pour être son pensionnaire.
Si cette puissance venoit à se mêler des affaires de la Grèce, les projets de Philippe étoient renversés, ou du moins l’exécution en devenoit beaucoup plus difficile. Les richesses immenses de l’Asie auroient aisément réuni toutes les républiques divisées, parce que leurs magistrats avoient la même passion de s’enrichir. Au lieu de vaincre les Grecs par les Grecs mêmes, Philippe auroit été obligé de les attaquer réunis; et pour les asservir, il eût même fallu triompher des Perses.
L’événement justifia les craintes de Philippe. Démosthènes ouvrit l’avis d’envoyer des ambassadeurs au roi de Perse, pour lui représenter combien il lui importoit de ne pas souffrir l’agrandissement de la Macédoine, et le presser de donner des secours aux Athéniens. L’orateur, qui n’avoit d’abord que tâté la disposition des esprits, insista dans un autre discours sur la nécessité de cette résolution, qui fut enfin approuvée par la république. La négociation des Athéniens réussit; et Philippe ayant formé les siéges importans de Périnthe et de Bisance, se vit troubler dans ces opérations par les secours que la Perse et la république d’Athènes envoyèrent aux assiégés.
C’est alors que ce prince fit voir toute la sagesse dont il étoit capable. Il jugea qu’en s’opiniâtrant à son entreprise, il irriteroit ses ennemis, les uniroit plus étroitement, et les forceroit à faire par passion ce que leur courage ni leur prudence ne leur feroient jamais entreprendre. Pour conjurer l’orage qu’il voyoit se former, il lève le siége des places qu’il serroit déjà de près, et tourna ses armes contre les Scythes.
Les Athéniens, d’autant plus vains qu’ils étoient plus lâches, ne doutèrent point que la nouvelle expédition de Philippe ne fût un coup de désespoir; ils crurent qu’humilié de sa disgrace, il alloit cacher sa honte dans la Scythie; en voyant entreprendre la guerre contre un peuple qui ne cultive point la terre, qui n’a aucune habitation fixe, qui chasse devant lui ses troupeaux, et n’abandonne à ses ennemis que des déserts où ils ne peuvent subsister, on se flatta que la Macédoine étoit perdue. Si Philippe cependant ne veut pas s’engager dans une entreprise sérieuse contre les Scythes, et commencer des hostilités inutiles qui l’auroient empêché de se porter à son gré dans la Grèce, les Athéniens prennent sa prudence pour une preuve de sa consternation, et s’applaudissent déjà de son embarras. La cour de Perse, de son côté, étoit trop accoutumée à la flatterie la plus servile pour ne pas persuader à l’imbécille Ochus qu’il avoit triomphé de Philippe. Moins ce prétendu triomphe avoit coûté de peine, plus le monarque orgueilleux crut qu’il étoit inutile de déployer de plus grandes forces, et que la terreur de son nom suffisoit pour suspendre l’ambition de Philippe. L’orgueil des alliés et leur joie les empêchèrent de prendre des mesures pour l’avenir; et, comme l’avoit prévu leur ennemi, le lien qui les unissoit, se relâcha.
Philippe cependant qui les observoit de la Scythie, médite sa vengeance; mais afin de faire une diversion plus prompte dans les esprits, et de mieux séparer Athènes de la Perse, il voulut occuper les Grecs d’une affaire à laquelle il sembloit lui-même ne prendre aucun intérêt. Se servant du crédit qu’il a sur les Amphictyons, il fait déclarer la guerre aux Locriens d’Amphysse, qui s’étoient emparés de quelques champs consacrés au temple de Delphes, et engage le conseil à donner le commandement de l’armée à Cottyphe, homme vendu aux volontés de la Macédoine. Ce courtisan, docile à ses instructions, traîne la guerre en longueur, ne se permet aucun succès, et laisse même prendre assez d’avantages aux Locriens, pour que les gens religieux craignent un scandale, et que la majesté du Dieu de Delphes ne soit pas vengée. Les esprits s’échauffent aux clameurs des partisans d’Apollon et de Philippe; on ne parle dans toute la Grèce que de faire un effort général pour exterminer des sacriléges. Les Locriens rappellent le souvenir des Phocéens; Philippe a vaincu ceux-ci, il peut seul réduire les autres; le vœu public lui défère le commandement, ses ennemis n’osent s’y opposer dans la crainte d’y être accusés d’impiété, et les Amphictyons ont enfin recours à lui.
Autant que ce prince avoit fui jusque-là l’éclat, autant chercha-t-il à intimider ses ennemis par l’appareil de son expédition, dès qu’avoué par les états de la Grèce, et comme vengeur de l’injure faite au temple de Delphes, il put se livrer à son ambition. A peine eut-il défait les Locriens, que, sous prétexte de forcer les Athéniens à se détacher de l’alliance des rebelles, il entra avec toutes ses forces dans la Phocide, et s’empara d’Elatée, avant qu’on eût pénétré ses véritables desseins.
Cette nouvelle, et celle de sa marche du côté de l’Attique, furent portées à Athènes au milieu de la nuit; et les magistrats consternés la firent sur le champ publier par les crieurs publics: tout s’émeut, tout s’agite dans la ville; et sans attendre de convocation, les citoyens se rendent au lieu des assemblées, où règne d’abord un morne silence. Aucun des orateurs n’avoit le courage de monter dans la tribune, lorsque Démosthènes, enhardi par le peuple qui fixoit ses regards sur lui, prit la parole, exhorta ses concitoyens à ne pas désespérer du salut de la patrie, et proposa d’envoyer une ambassade aux Thébains pour leur demander des secours contre un ennemi qui ne daignoit plus cacher son ambition, et dont la nouvelle entreprise ne menaçoit pas moins leur liberté que celle de l’Attique. Le peuple approuva ce projet par ses acclamations; et Démosthènes réussit sans peine à former une ligue avec une république que Philippe commençoit à maltraiter, depuis qu’il l’avoit rendue odieuse au reste de la Béotie. Les deux alliés semblèrent reprendre le génie qu’ils avoient eu sous Thémistocle et Epaminondas; ils combattirent avec une valeur héroïque à Chéronée, mais la fortune se déclara contr’eux.
Philippe, toujours attentif à diviser ses ennemis, et tempérer par sa clémence la sévérité à laquelle le bien de ses affaires le contraignoit quelquefois, prévint les Athéniens par des bienfaits, leur renvoya leurs prisonniers sans rançon, et leur offrit un accommodement avantageux, tandis qu’il poursuivit les Thébains avec une extrême chaleur, et ne leur accorda la paix, qu’après avoir mis garnison dans leur ville.
Ce prince occupoit les postes les plus avantageux de la Grèce, ses troupes étoient accoutumées à vaincre, toutes les républiques trembloient au nom du vainqueur, ou louoient sa modération. Il s’en falloit bien cependant que cet empire de la Macédoine fût solidement affermi; et il étoit plus difficile de rendre les Grecs patiens sous le joug, que de les avoir vaincus. Leurs vices et leurs divisions les avoient conduits à la servitude, sans qu’ils s’en aperçussent; mais la présence d’un maître pouvoit leur rendre leur ancien génie, en les éclairant sur leur sort; et un peuple n’est jamais plus redoutable, que quand il combat pour recouvrer sa liberté perdue, avant que de s’être accoutumé à obéir. Au milieu d’une nation volage, inquiète, orgueilleuse, téméraire et aguerrie, le moindre événement étoit capable de causer une révolution, ou du moins des révoltes toujours nouvelles qui auroient enfin épuisé les forces de la Macédoine, ou qui l’auroient mise dans la nécessité de combattre encore long-temps avant que de pouvoir profiter de ses victoires.
Philippe ne se laissa point enivrer par ses succès; semblable à ces Romains si savans dans l’art de manier à leur gré les nations, et qui, quelques siècles après, asservirent les Grecs, il connoissoit tous les milieux par lesquels un peuple doit passer de la liberté à la servitude, et la lenteur avec laquelle il faut le conduire pour l’accoutumer à être docile. Il tempéra l’orgueil de sa victoire; il rappela à lui les esprits que sa prospérité sembloit effaroucher; il tâcha de persuader aux Grecs qu’il n’avoit fait jusque-là la guerre, et n’avoit vaincu, que pour les délivrer de leurs tyrans, et protéger leur indépendance. Le chef-d’œuvre de sa politique, ce fut de les brouiller avec la cour de Perse. En rallumant leur ancienne haine contre cette puissance, en les conduisant à la conquête de l’Asie, il flattoit leur orgueil, les distrayoit de la perte de leur liberté, donnoit un aliment à leur inquiétude naturelle, et s’emparoit de toutes les forces que la Grèce auroit pu tourner contre lui.
Après la conquête des Satrapies de l’Asie mineure, la Grèce, placée dans le centre de la puissance Macédonienne, sans alliés, sans voisins, sans espérance de secours étrangers, devoit se voir dans l’impuissance de recouvrer sa liberté: elle auroit bientôt éprouvé, sous la main de Philippe, cette servitude pesante à laquelle les Romains la condamnèrent. La république la plus considérable n’auroit pu exciter qu’une émeute, et tous les Grecs auroient bientôt connu le danger et les inconvéniens de ces commotions passagères dont la tyrannie se sert toujours pour étendre ses droits et les affermir. En récompensant d’une main, en châtiant de l’autre, Philippe auroit lassé la constance de ses ennemis, et augmenté le nombre de ses partisans. Il lui auroit suffi d’éloigner les uns des magistratures, et d’y porter les autres par son crédit, pour jouir enfin de cette autorité absolue dont les ambitieux sont si jaloux, et qui est cependant l’avant-coureur de leur foiblesse, de leur décadence et de leur ruine.
Je ne sais si jamais l’ambition d’un homme a présenté un spectacle aussi intéressant que le règne de Philippe. Que de prudence, que de courage dans tout le détail de la conduite de ce prince! Quelle justesse dans le plan d’élévation qu’il s’étoit proposé! On ne peut trop admirer sa constance à le suivre. Quelle connoissance du cœur humain! Quelle habileté à le remuer et à profiter des passions! Tout prince qui, avec le même génie, se conduira par les mêmes principes, aura sans doute les mêmes succès; il sera la terreur de ses voisins: il vaincra ses ennemis; il fera des conquêtes. Et je m’attacherois à démêler, autant qu’il m’est possible, les ressorts de cette politique malheureuse, si l’objet qu’elle se propose ne paroissoit petit, méprisable, et même condamnable aux yeux de cette politique supérieure, qui ne s’occupe point à servir les passions du monarque, mais à rendre les états heureux. En effet, qu’a fait Philippe pour le bonheur de la Macédoine et de sa maison? Ne songeant qu’à sa fortune particulière, ne travaillant qu’à satisfaire son ambition, il ne s’est servi des plus grands talens et des ressources les plus rares du génie, que pour élever un édifice qui devoit s’écrouler bientôt après lui. Les hommes entendent mal les intérêts de l’humanité, lorsqu’admirant imprudemment des difficultés surmontées, ils louent sans restriction des talens dont l’emploi a été pernicieux.
Importoit-il à la famille de Philippe ou à son royaume, qu’il établît un grand empire? En se rendant puissant, il n’a fait que jeter le germe d’une foule de guerres, et préparer dans le monde des révolutions et des dévastations. S’il n’eût eu pour successeur qu’un homme ordinaire, tout le fruit de ses travaux eût été perdu en un jour. Il laissa sa couronne à un héros, et l’avoit rendu assez puissant pour conquérir l’Asie; mais ces conquêtes n’ont pas été possédées par les enfans d’Alexandre et par la Macédoine. Les héritiers de ce prince ont péri misérablement; et leur état, renfermé une seconde fois dans ses premières limites ne conserva de son ancienne fortune qu’une ambition démesurée qui l’affoiblissoit, et il devint enfin la proie des Romains. Si Philippe eût eu un successeur digne de lui, c’est-à-dire, qui eût affermi sa domination sur la Grèce, au lieu d’aspirer à la conquête du monde entier, il faudroit donc le louer d’avoir eu l’art d’avilir les Grecs, et détruit ce reste de courage qu’ils devoient à leur liberté. Enfin, pourquoi ne blâmeroit-on pas l’usage que Philippe a fait de ses talens, puisque la fortune à laquelle il aspiroit n’étoit propre qu’à corrompre ses successeurs, et rendre les devoirs de la royauté plus pénibles?
Que la gloire de ce prince auroit été grande, si après s’être fait naturaliser dans la Grèce par son entrée au conseil des Amphictyons, il n’eût ambitionné que la sorte d’empire que Lacédémone avoit eue, et n’eût travaillé, faisant revivre l’esprit d’union, qu’à rétablir l’ancienne confédération des Grecs! Il étoit temps de songer à cette réforme; les républiques, assez puissantes pour avoir eu de l’ambition, avoient déjà éprouvé assez de malheurs pour juger qu’elles n’avoient formé que des projets chimériques. Toutes sentoient la nécessité de faire des alliances; de-là leurs négociations perpétuelles; et si leurs liaisons étoient incertaines, c’est qu’aucune ville n’avoit ni assez de force ni assez de sagesse pour inspirer de la confiance aux autres, et les protéger efficacement. Quelles louanges Philippe n’auroit-il pas méritées, si, après avoir eu l’habileté de corriger son royaume de ses vices, il eût affermi ses établissemens, en donnant aux lois cette autorité dont il étoit si jaloux; s’il eût empêché que ses successeurs n’abusassent un jour de la fortune qu’il leur laissoit, et que devenant, pour ainsi dire, l’auteur de tout le bien qu’ils feroient, il n’eût composé qu’un seul peuple de ses anciens sujets, et des Grecs! Ce prince auroit été égal à Lycurgue. La Macédoine, heureuse au-dedans, auroit été en sûreté contre les étrangers; ses forces unies à celles de la Grèce auroient suffi pour repousser leurs injures, et vraisemblablement la grandeur romaine se seroit brisée contre cette masse d’états libres et florissans.
Philippe nommé général des Grecs, pour porter la guerre en Asie, y avoit déjà fait passer quelques-uns de ses généraux, et se préparoit à les suivre avec une armée formidable, lorsqu’il fut assassiné. En apprenant cette nouvelle, les Thraces, les Péoniens, les Illyriens, et les Taulentiens prirent à l’envi les armes, et auroient détruit la puissance mal affermie des Macédoniens, si Philippe n’eût eu Alexandre pour successeur. Les Grecs, de leur côté, crurent avoir déjà recouvré leur liberté. Les Athéniens, animés par Démosthènes, ne vouloient plus obéir à un général étranger; et en se liguant avec Attalus, frère de la seconde femme de Philippe, et ennemi d’Alexandre, se flattoient de susciter assez de troubles en Macédoine, pour que la Grèce pût aisément rétablir son indépendance. Les Etoliens se hâtèrent de rappeler dans l’Acarnanie les citoyens que Philippe en avoit bannis. Les Ambraciotes chassèrent la garnison que ce prince tenoit chez eux. Ceux d’Argos et d’Elis, les Spartiates et les Arcadiens donnèrent dans le Péloponèse l’exemple de la révolte; et les Thébains, refusant à Alexandre le titre de général qu’ils avoient accordé à son père, portèrent un décret par lequel il étoit ordonné aux Macédoniens qui occupoient Cadmée, de sortir de cette forteresse.
Les Grecs se livroient ainsi à l’espérance que le jeune successeur de Philippe seroit retenu dans ses états par la guerre que lui faisoient les Barbares; mais rien ne lui résiste, Thraces, Illyriens, Péoniens, Taulentiens, tout est déjà châtié, tout est rentré dans le devoir. Alexandre paroît dans la Grèce, et les Thébains, à son approche, ne lèvent point le siége qu’ils avoient mis devant Cadmée. Ils insultent ce prince, et sont eux-mêmes assiégés dans leur ville. Malgré tous les prodiges de valeur que peut inspirer le désespoir, ils furent emportés l’épée à la main, et leur malheureuse patrie servit de théâtre à toutes les horreurs de la guerre. Le soldat fut passé au fil de l’épée. On arracha les femmes, les enfans, les vieillards, des temples qui leur servoient d’asyle, pour être vendus à l’encan. Aucun Grec ne put, sous peine de la vie, recevoir chez lui un Thébain fugitif, et Thèbes réduite en cendres, ne fut plus qu’un monceau de ruines. La liberté de la Grèce paroissoit détruite; et Alexandre, profitant de la consternation qu’il avoit répandue, se fait donner le titre de général qu’avoit eu son père, et marche à la conquête de la Perse.
S’il suffit souvent d’un prince imbécille ou méchant pour perdre la monarchie la plus solidement affermie, comment l’empire de Cyrus auroit-il pu résister aux forces avec lesquelles Philippe s’étoit préparé à l’attaquer? A des princes méprisables, dont j’ai déjà eu occasion de parler, avoit succédé Ochus. Son avénement au trône offrit un spectacle effrayant à la Perse. Ce monstre fit périr ceux de ses frères qui étoient moins indignes que lui de régner, et étendit ensuite ses proscriptions sur le reste de sa famille. Tout dégoûtant du sang de ses parens et de ses sujets, il s’abandonna aux voluptés. Il n’y avoit dans toute la Perse qu’un homme aussi abominable qu’Ochus, c’étoit l’eunuque Bagoas son favori. L’inhumanité et la scélératesse avec lesquelles il fit périr son maître, excitent un frémissement d’horreur; mais on se rassure, en voyant qu’il n’en falloit pas moins pour venger dignement les Perses des maux qu’ils avoient soufferts. Arsès monta en tremblant sur le trône de ses pères; et Bagoas, qui le fit bientôt périr, donna la couronne à Darius-Codoman, destiné à voir la ruine de l’empire des Perses.
Il s’en faut beaucoup que les historiens parlent de Darius avec le même mépris que de ses prédécesseurs. C’étoit au contraire un prince brave, généreux, et même capable de consulter la justice et de respecter les droits de l’humanité en possédant un pouvoir sans bornes. Mais irrésolu et peu éclairé, il manquoit des qualités nécessaires pour gouverner dans des temps difficiles. Darius monta sur le trône presqu’en même temps qu’Alexandre succéda à Philippe; et quand ç’auroit été un grand homme, comment auroit-il pu conjurer l’orage dont il étoit menacé? Par quel art auroit-il corrigé subitement les vices invétérés de la Perse, intéressé des esclaves au bien de l’état, et donné, en un mot, à l’empire des ressorts capables de le mouvoir? Il ne pouvoit opposer à son ennemi que des armées sans courage, sans discipline, accoutumées à fuir devant les Grecs, et des courtisans empressés à profiter des foiblesses de leur maître, et des malheurs publics pour satisfaire leur avarice et la jalousie qui les divisoit; en un mot, des hommes sans patrie, qui savoient, par une longue expérience, qu’ils ne partageroient jamais la prospérité du prince.
Alexandre passa en Asie avec trente mille hommes d’infanterie et cinq mille chevaux. Darius fut vaincu, la Perse conquise par les armes des Macédoniens, et cependant le projet de Philippe ne fut pas exécuté. Ce prince, je l’ai déjà dit, méditoit des conquêtes en Asie pour affermir son autorité dans la Grèce; et c’est en conquérant qui ne songe au contraire qu’à tout renverser, sans vouloir rien établir, qu’Alexandre entra dans les états de Darius. Il soumet des provinces sans penser comment il les conservera; il se contente de les opprimer par la terreur de son nom; il forme un empire, dont toutes les parties sont prêtes à se séparer.
Philippe avoit projeté son expédition, en joignant à ses propres forces deux cent trente mille Grecs; et par cette politique, non-seulement il étoit sûr d’accabler Darius, mais il enlevoit encore à la Grèce des soldats qui étoient suspects à la Macédoine, y prévenoit toute révolte, et, en l’affoiblissant, l’accoutumoit insensiblement à obéir. Son fils, au contraire, ne laisse dans ses états que douze mille hommes sous le commandement d’Antipater, pour retenir dans l’obéissance un pays dont il connoissoit le penchant à la sédition, et qui, plein de citoyens jaloux de leur liberté et de soldats aguerris, devoit tenter par son exemple d’exciter la Thrace, l’Illyrie, &c. à secouer le joug. Cependant un de nos plus illustres écrivains le loue «d’avoir mis peu de choses au hasard dans le commencement de son entreprise, et de n’avoir employé que tard la témérité comme un moyen de réussir.» Quand sera-t-on donc téméraire, s’il est prudent de vouloir conquérir l’Asie avec trente-cinq mille hommes, et d’envahir les provinces étrangères, sans avoir mis les siennes en sûreté? Les Grecs qui opposèrent à Xercès des forces quatre fois plus considérables, les prodiguoient donc inutilement; étoient-ils moins braves, moins disciplinés que les soldats d’Alexandre? avoient-ils besoin de lever des armées plus nombreuses?
Si Darius, en effet, eût eu assez de courage pour ne point se laisser intimider par la témérité imposante d’Alexandre, et que docile au sage conseil de Memnon, il eût, à l’exemple d’un de ses prédécesseurs, répandu de l’argent dans la Grèce pour l’engager à faire une diversion en faveur de l’Asie, et armé pour la défense de la Perse des soldats que son ennemi avoit eu l’imprudence de ne pas prendre à son service; il est vraisemblable que l’expédition téméraire d’Alexandre n’auroit pas eu un sort plus heureux que celle d’Agésilas. Celui-ci fut obligé d’abandonner ses conquêtes pour aller au secours de Sparte, et l’autre auroit été forcé de courir à la défense de son royaume, et se seroit épuisé pour subjuguer la Grèce, que l’argent de Darius auroit tenue unie.
Qu’Alexandre ait été un grand capitaine, personne n’en doute; mais il pourroit avoir été un guerrier très-sage dans le détail de chacune de ses opérations, et un politique très-imprudent dans le plan général de ses entreprises. On loue, par exemple, ce prince «d’avoir profité de la bataille d’Issus pour s’emparer de l’Egypte, que Darius avoit laissée dégarnie de troupes, pendant qu’il assembloit des armées innombrables dans un autre univers.» Mais il me semble que c’est louer une faute. Pourquoi se jeter sur un pays ouvert, et qui sans effort devoit appartenir aux Macédoniens, si Darius étoit vaincu? Pourquoi laisser à son ennemi le temps de respirer, de réparer et de rassembler ses forces? Alexandre devoit poursuivre Darius après la bataille d’Issus, avec la même chaleur et la même célérité qu’il le poursuivit après la bataille d’Arbelles. Pendant qu’il fait le siége inutile de Tyr, qu’il perd un temps précieux en Egypte et dans le temple de Jupiter Hammon, Darius lève huit cent mille hommes de pied et deux cent mille hommes de cavalerie, les arme, les exerce, et reparoissant dans les plaines d’Arbelles beaucoup plus fort que dans celle d’Issus, force son ennemi à exposer sa fortune et sa réputation aux hasards d’une seconde bataille, tandis qu’il avoit pu rendre la première décisive.
Alexandre peut avoir montré dans le cours de ses exploits tous les talens qui forment le plus grand des capitaines; mais il n’en est pas moins vrai, que n’être pas satisfait de la monarchie de Cyrus, pénétrer dans les Indes, méditer la conquête de l’Afrique, vouloir asservir l’Espagne et les Gaules, traverser les Alpes, et rentrer dans la Macédoine par l’Italie vaincue, c’étoit s’éloigner prodigieusement des vues de Philippe, et n’y rien substituer de raisonnable. Qu’est-ce que des conquêtes dont l’unique objet est de ravager la terre? Quel nom assez odieux donnera-t-on à un conquérant, qui regarde toujours en avant, et ne jette jamais les yeux derrière lui, qui marchant avec le bruit et l’impétuosité d’un torrent débordé, s’écoule, disparoît de même, et ne laisse après lui que des ruines? Qu’espéroit Alexandre? Ne sentoit-il pas que des conquêtes si rapides, si étendues et si disproportionnées aux forces des Macédoniens, ne pouvoient se conserver? S’il ignoroit une vérité si triviale, s’il ne démêla point les ressorts et le but de la politique de son père, ce héros devoit avoir des lumières bien bornées; si rien de tout cela, au contraire, n’échappoit à sa pénétration, et ne pût cependant modérer ses désirs; ce n’est qu’un furieux que les hommes doivent haïr.
Darius ayant offert à Alexandre dix mille talens et la moitié de son empire, Parménion pensoit qu’il étoit sage de ne pas rejeter ces offres. «Je les accepterois, dit-il, si j’étois Alexandre; et moi aussi, répliqua Alexandre, si j’étois Parménion.» Cette réponse peu sensée a été admirée, parce qu’elle déploie, en quelque sorte, tout le caractère d’Alexandre, et porte à notre esprit l’idée d’une ambition et d’un courage sans bornes. Philippe auroit pensé comme Parménion; et faisant la paix avec Darius, auroit du moins tenté de former une monarchie, dont la trop grande étendue n’eût pas été un obstacle insurmontable à sa prospérité et à sa conservation.
Si on rapproche sous un même point de vue les deux princes dont je parle, qu’on remarque entr’eux une étrange disproportion! Dans Philippe, je vois un homme supérieur à tous les événemens. La fortune ne peut lui opposer d’obstacle qu’il n’ait prévu, et qu’il ne surmonte par sa sagesse, sa patience, son courage ou son activité. Je découvre un génie vaste, dont toutes les entreprises sont liées et se prêtent une force mutuelle. Ce qu’il exécute, prépare toujours le succès de l’entreprise qu’il va commencer. Dans Alexandre, je ne vois qu’un guerrier extraordinaire, qui n’a qu’une manière, et dont le courage téméraire et impatient (qu’on me permette cette expression) tranche par-tout le nœud gordien que Philippe eût dénoué. L’excès de toutes ses qualités surprend notre imagination, et le fait paroître grand, parce qu’il fait sentir à ceux qui le considèrent, la foiblesse de leur caractère: au lieu de ne donner que de la surprise à ce phénomène rare, nous lui donnons de l’admiration.
Qu’on suppose Philippe dans l’Asie à la tête des forces de la Grèce. Si sa sagesse paroît d’abord moins capable d’imposer à Darius, que l’enthousiasme d’Alexandre, elle le conduira cependant au même but. L’audace d’Alexandre lui réussit, parce qu’elle excita dans son ennemi la crainte, passion qui resserre l’esprit, glace l’imagination, et engourdit toutes les facultés de l’ame. Philippe eût entouré Darius de piéges et de précipices. Il eût profité des divisions qui régnoient dans l’Asie, dont les provinces désunies par leurs mœurs, leurs lois, leur religion, n’avoient aucune relation entr’elles. Il eût tenté l’ambition et l’avarice de ces satrapes orgueilleux et avides qui gouvernoient les provinces de l’empire sans être attachés à son gouvernement; il eût marchandé leurs villes, et, comme on l’a dit, faisant autant la guerre en marchand qu’en capitaine, il eût peut-être ruiné la monarchie de Perse, sans vaincre Darius les armes à la main.
Placez Alexandre dans les mêmes circonstances où s’est trouvé son père, et la Macédoine, qui n’avoit pas entièrement succombé sous l’imbécillité de ses derniers rois, sera écrasée par le courage d’Alexandre. Qu’un de ses amis veuille profiter de sa foiblesse et de la confusion de ses affaires, il courra à la vengeance avant que de l’avoir préparée. Il seroit inutile de parcourir ici toutes les conjonctures délicates où Philippe s’est trouvé; je me borne à rappeler la levée des siéges de Périnthe et de Bisance: Alexandre étoit-il capable d’une pareille conduite?
Il abandonna enfin les mœurs des Grecs ou des Macédoniens, et prit celles des Perses. Quelques écrivains, pour sauver la gloire de ce héros, ont imaginé que ce changement fut l’ouvrage de sa politique, et qu’il ne songeoit qu’à gagner la confiance des Barbares pour affermir son empire. Mais, quand ce seroient-là en effet les vues secrètes qui produisirent cette révolution, l’erreur d’Alexandre seroit-elle moins grossière? Pour plaire aux Perses, étoit-il prudent de choquer les Macédoniens? Donner aux vainqueurs les mœurs des vaincus, c’est préparer leur ruine, c’est la rendre certaine; et l’on veut qu’Alexandre, ignorant cette vérité commune, ait regardé la corruption et l’avilissement des Macédoniens comme le fondement de sa puissance. Les Asiatiques, accoutumés à ramper sous le despotisme, devoient porter leurs chaînes avec docilité. Les Grecs seuls méritoient des ménagemens. Braves, aguerris et jaloux de leur liberté, ils tentèrent de secouer le joug de la Macédoine dans le temps même qu’Alexandre remplissoit l’Asie de la terreur de son nom; et les Perses, patiens et dociles sous la main qui les opprimoit, ne songèrent jamais à se révolter: que leur importoit le sort de leur maître? La révolution qui faisoit passer la couronne de Darius sur la tête d’Alexandre n’étoit point une révolution pour l’état, il restoit dans la même situation.
Quel avantage, dit un politique célèbre, les Perses auroient-ils trouvé à obéir plutôt à la famille de Darius, qu’à celle d’Alexandre? Pourquoi auroient-ils voulu venger la ruine d’un maître qu’ils ne devoient pas aimer? Qui réussit, continue Machiavel, à détrôner un prince despotique, ne craint point, en occupant sa place, de se voir enlever sa proie. Le vaincu n’avoit commandé qu’à des hommes timides qui n’auront point le courage de le venger. Il avoit seul possédé toute l’autorité; et personne, après sa chûte, n’aura assez de crédit pour armer le peuple, se mettre à sa tête, et tenter de renverser la fortune du vainqueur. En effet, ce fut l’ambition des généraux Macédoniens, et non l’indocilité des Perses, qui produisit, sous les successeurs d’Alexandre, une longue suite de révolutions.
Le changement de ce prince fut une vraie corruption, ouvrage d’une fortune trop grande pour un homme. Il venoit de gagner la bataille d’Issus; et n’ayant encore l’ame ouverte qu’à la passion de conquérir, il ne put cependant s’empêcher d’être ébloui des richesses que lui offroit la tente de Darius, et de dire à ceux qui l’accompagnoient, que c’étoit-là ce qu’on devoit appeler régner. Qu’après ce mot, le héros me paroît un homme ordinaire! La prospérité développa le germe de corruption qu’il portoit dans le cœur. Maître de tout, Alexandre voulut enfin jouir. Ce n’est point par politique qu’il brûla Persépolis, se livra aux voluptés de la table, rassembla dans son palais trois ou quatre cens des plus belles femmes de son empire, qui, tous les soirs, venoient essayer sur lui le pouvoir de leurs charmes; et que ne se croyant plus un homme, il voulut exiger de ses courtisans le culte qu’on rendoit à Bacchus et à Hercule.
Malgré ce que dit Plutarque, qu’on ne pense pas que ce héros songeât à lier étroitement les différentes provinces de son empire, pour n’en former qu’un seul corps qui dût éternellement subsister; Diodore nous fait connoître les mémoires qu’Alexandre a laissés, et qui contenoient les projets qu’il devoit exécuter. Il s’agissoit de rendre de nouveaux honneurs funèbres à la mémoire d’Ephestion, d’élever à Philippe un tombeau qui égalât en grandeur les pyramides d’Egypte, de bâtir différens temples, de porter la guerre en Afrique, en Espagne, en Sicile; et, pour l’exécution de ce dessein, de construire mille vaisseaux plus grands que les galères ordinaires, et de préparer des ports à cette flotte, qui devoit se rendre maîtresse de la Méditerranée. Alexandre indiquoit les moyens de peupler les nouvelles villes qu’il avoit bâties, et projetoit de faire passer en Asie des peuplades d’Européens, et en Europe des colonies d’Asiatiques.
Rien n’indique dans ces mémoires les vues du fondateur d’une monarchie durable; ils ne contiennent que les projets d’un homme vain qui veut étonner les hommes, et d’un ambitieux qui ne peut se lasser de faire des conquêtes. Est-ce en subjuguant une nouvelle province, qu’on affermit un empire déjà trop étendu? Quel respect Alexandre a-t-il marqué pour la justice et les lois? Quels soins a-t-il pris pour former un gouvernement? A quelle marque reconnoît-on en lui le génie d’un législateur? «Alexandre, répond un écrivain célèbre, laissa aux vaincus leurs lois civiles, et quelquefois leur gouvernement; il respecta les traditions anciennes et tous les monumens de la gloire ou de la vanité des peuples.» Et de-là est-il permis de conclure qu’Alexandre ait été un législateur? Suffit-il de ne pas détruire toutes les lois et les gouvernemens des peuples qu’on asservit, pour acquérir la réputation d’un législateur? Alexandre auroit été insensé, s’il n’eût pas senti l’impossibilité de donner en un jour de nouvelles lois à la moitié du monde. Faut-il lui prodiguer des éloges, parce qu’il n’a pas eu la brutalité absurde de quelques conquérans, qui ont cru que ce n’étoit pas régner que de ne pas faire taire toutes les lois en leur présence? Cette sagesse qu’on veut admirer dans Alexandre, est commune; et les Barbares, qui ont envahi l’empire romain, l’ont eue. Alexandre, toujours pressé de faire de nouvelles conquêtes, n’avoit pas eu le temps de faire des lois. Pourquoi auroit-il détruit les monumens de la gloire ou de la vanité des peuples? C’eût été avilir la réputation des vaincus, et ternir la gloire de ses triomphes.
Alexandre, il est vrai, a bâti des villes et établi des colonies grecques dans ses conquêtes; mais pourquoi fait-on honneur à sa politique des ouvrages de sa vanité? Ses conquêtes étoient-elles faites sur des peuples inquiets, indociles et belliqueux, qu’il fallût contenir dans le devoir par des garnisons et des forteresses? Ces Grecs et ces Macédoniens, transplantés dans la Perse et dans l’Egypte, n’étoient-ils pas plus propres à y donner des exemples de révolte que de soumission? Alexandre ne songeoit en effet qu’à élever des monumens à sa gloire. Ces villes qu’il bâtissoit, ces colonies qu’il formoit, il ne les regardoit que comme les trophées que les Grecs avoient coutume d’élever dans les lieux où ils avoient gagné une bataille.
Comment pourroit-on trouver le génie et les vues d’un législateur ou d’un politique qui embrasse un long avenir, dans un prince qui, loin de régler la succession de son empire, et de remédier aux maux que lui présageoit l’ambition de ses lieutenans, prévoyoit, au contraire, avec une sorte de joie leurs divisions, et regardoit leurs guerres civiles comme les jeux funèbres dont on devoit honorer ses funérailles? N’étoit-ce pas en donner le signal, que d’appeler vaguement à sa succession le plus digne de lui succéder? Il est bien vraisemblable qu’Alexandre crut qu’il importoit à sa gloire que son successeur fût moins puissant que lui, et qu’il se formât plusieurs monarchies considérables des débris de son seul empire.