4 février,
Ce n'est pas sans quelques jurons familiers, entendus de moi seul, d'ailleurs, que j'ai pu ce matin (je parle de onze heures environ) me résoudre aux formalités du réveil et de la toilette. O des Glaieuls, ma mie, quel mal aux cheveux je vous dois. Et cependant, comment ne pas me rendre à l'aimable invitation du Directeur Gunsbourg, lequel, en dépit des transes et des torturantes minutes que lui fit connaître Salis, nous a priés à déjeuner en sa villa délicieusement nommée Bella Stella.
Au risque d'arriver bon dernier, je cours en toute hâte quérir à la Condamine, chez le chapelier Floury, une coiffure sortable, car jamais la hideur du haut de forme ne m'était plus nettement apparue qu'en ce pays de verdure et de lumière. Je me rappelle à ce sujet l'impression de grotesque ressentie lors de mon premier voyage en Haïti, à la vue de tous les indigènes dont le Saint Simon avait fait pour moi des compagnons de voyage et que je voyais avant de mettre pied à terre, se vêtir de complets en drap noir et s'affubler de trente-six reflets signés Deslions.
Et j'arrive bon dernier comme c'était prévu, pour essuyer avant que de m'asseoir à table les plaisanteries de mes camarades très occupés à décortiquer des crevettes. Un vent de bonne humeur souffle sur les convives, pour lesquels Mme Gunsbourg prodigue ses sourires et ses compliments d'ailleurs exempts de fadeur et de banalité. Son mari n'est pas en reste avec elle; il commence par décliner toutes prétentions culinaires, mais au contraire, il se vante hautement d'avoir une des caves les mieux fournies de la Principauté. Ce à quoi nous ripostons en nous offrant tous ensemble à constituer un Jury de dégustation. L'expérience d'ailleurs est toute en faveur de notre hôte. Nous en convenons avec l'exubérante gaîté, fruit de nos travaux œnophiles. Alors commence la série des anecdotes et je vous prie de croire qu'il en défile quelques-unes et pas des moins salées. Gunsbourg est un struggle for lifer qui a roulé sa bosse un peu partout et dont la mémoire a noté quelques bonnes farces dignes de renfoncer les contes de Boccace et les Cent Nouvelles et aussi le bagage du tant gaulois conteur Armand Sylvestre.
J'aime mieux tout de suite convenir que ma tête, mise en désarroi par les Chiantis et les Porto Vecchios se refuse à transcrire par le menu les drôlatiques aventures narrées par le verveux directeur. Je vous en veux cependant donner quelque idée, en choisissant dans le tas une des plus piquantes.
Depuis que lui sont confiées les destinées artistiques de quelques théâtres Européens, tant à Pétersbourg, qu'à Buda Pesth et qu'à Monaco, car je vous l'ai donné pour un cosmopolite et j'ajoute ce détail qu'il est aussi très polyglotte, Gunsbourg ne s'est jamais séparé d'un ami d'enfance, un comique du nom de Buiselay. Cet homme est paraît-il un des plus étonnants pince sans rire qui se puissent imaginer. Il professe l'horreur des ténors bellâtres, et rien ne l'enrage comme les succès d'ailleurs légendaires, que comporte auprès de l'autre sexe, l'emploi tant convoité, d'amoureux lyrique. Or, pendant je ne sais plus quelle campagne théâtrale, il se trouva que notre comique, fortement épris d'une seconde chanteuse légère, eut à souffrir de la présence dans la troupe, d'un irrésistible Raoul. Ce n'est pas que la dame eut encore chanté l'épithalame avec le fortuné ténor, mais tout dans son attitude et dans son langage, permettait de croire que sa défaite était prochaine et proche également le chant d'allégresse du ténor rival. Que faire et comment détruire en l'esprit de la jeune femme, les germes d'une passion qui ne saurait tarder à se donner libre cours?
Justement, un beau soir, et comme pour narguer le comique éconduit, elle eut soin de lui conter dans la coulisse qu'elle attendait le lendemain son rival à dîner, et qu'elle espérait bien vaincre sa résistance, car, pour tout dire, le ténor sentant la partie belle, ne montrait à la diva qu'un très modeste empressement. A cette annonce, Buiselay flairant un bon tour répondit simplement:
«Certes, j'envie le sort de mon heureux camarade, mais pour un empire, je ne voudrais pas être à votre place.
«Parce que?
«Parce que X... est affecté d'une infirmité bien désagréable pour ses voisins.
«Vous voulez rire?
«Vous m'en direz des nouvelles...
«Mais enfin... interrogea la jeune femme qui s'en laissait tout de même imposer par l'assurance de son interlocuteur.
«Eh bien (n'allez pas le lui dire au moins ni me trahir,) ses pieds dégagent une odeur insupportable, et si vous le placez à vos côtés, je ne vous donne pas une heure pour n'y plus tenir.»
Et la chanteuse fit la sourde oreille, refusant en apparence de prêter crédit à ce méchant propos, mais au fond, craignant d'en constater l'évidence et légèrement ébranlée quant aux effluves poétiques dont son imagination paraît déjà le bien aimé.
Or, Buiselay poussait la fantaisie en ses ultimes limites et voici ce qu'il inventa. Le ténor favorisé habitait dans le même hôtel que le comique, et sur le même palier, une chambre dont l'accès était des plus simples durant l'absence de son locataire; y pénétrer, choisir la paire de bottines vernies que le ténor ne manquerait pas de chausser, tout cela ne fut qu'un jeu pour notre farceur. Deux minces lamelles de fromage de gruyère, (excusez cousine le prosaïsme du détail) furent par lui insinuées dans le bout des dites chaussures et ces dernières scrupuleusement remises en place.
L'inévitable effet se produisit: Exacerbées par la chaleur, les émanations du gruyère montèrent comme un fâcheux encens aux suaves narines de la diva, laquelle déjà prévenue en fut doublement incommodée. Elle comprit les quolibets et les brocarts dont ses camarades ne manqueraient pas de l'abreuver si elle donnait suite à l'aventure et sans que le héros y comprit rien, elle le traita dès ce jour avec la dernière rigueur. Buiselay d'ailleurs, n'en fut pas plus heureux, mais du moins il se pût à l'aise réjouir du succès de son invention. Et voilà cousine une des anecdotes dont nous a régalés entre la poire et le fromage (ce vocable est tout d'à propos) le jovial directeur Gunsbourg, grand maître des divertissements de leurs Altesses Sérénissimes.
Comme nous prenons le café, voici qu'un message du palais prévient Rodolphe Salis qu'il ait à se rendre à deux heures précises dans le cabinet du gouverneur pour explications à fournir au sujet de quelques allusions insinuées la veille dans son boniment de l'Epopée. «Bonne affaire s'écrie notre barnum, je vais adresser à Monsieur le gouverneur un discours en trois points qui l'obligera bien à rire comme les autres et à ne pas s'émouvoir de mes boutades. En tous cas (ajoute-t-il) c'est de la réclame et de la bonne.»
Gunsbourg, qui connaît mieux que nous les rouages secrets de la machine monégasque, est beaucoup plus inquiet que Salis et doute fort que nous ayons tantôt l'autorisation de jouer. L'événement lui donne raison et quand nous arrivons à trois heures dans le hall extérieur du Palais des Beaux-Arts, nous sommes tout surpris d'apercevoir les mines déconfites des spectateurs venus pour nous ouïr, lesquels s'en retournent en commentant de façons diverses l'interdiction dont nous sommes l'objet.
Le Chat Noir frappé d'interdiction en pays neutre, voilà qui n'est pas ordinaire si l'on songe qu'il est peut-être le seul établissement de Paris qui n'ait jamais eu maille à partir avec la censure.
Ce n'en est que plus drôle n'est-ce pas.