Monte-Carlo, 3 février.

Le moyen, s'il vous plaît, de n'obéir pas à l'injonction d'un rai de soleil qui vient obstinément vous caresser la joue, comme ferait d'une plume quelque malicieux enfant.

Je saute du lit, n'ayant nullement conscience de l'heure très matinale dont je ne m'avise qu'après une toilette sommaire. Se peut-il vraiment que j'aie si peu dormi, cinq heures à peine. Je sais un médecin enjuponné qui m'enjoindrait de regagner mes draps au plus vite, mais où serait le bénéfice de voyager seul si l'on n'usait pas de son indépendance.

Un coup d'œil jeté négligemment par la fenêtre donnant sur la mer me décide à la matinale escapade, dont, par avance et sous la neige des froids pays traversés, j'escomptai les joies enfantines. Et je sors, tout surpris de n'éprouver point ces frissons que donne au saut du lit, en cette époque hyémale, le premier contact de l'air extérieur.

La mer que je sens là, tout près de moi, comme une soupe d'azur dont le bord effleurerait mes lèvres, est déjà, sous le soleil de la septième heure, de ce bleu joli presque invraisemblable que j'ai retrouvé hier et aujourd'hui tel qu'il était gravé dans ma mémoire pour l'avoir deux fois contemplé ces douze ans passés.

Quelques rides courent à fleur d'eau, qui n'arrivent pas même à se résoudre en écume sur le sable semé de cailloux du sinueux rivage, et c'est un spectacle à la fois calme et grandiose que celui de cette nappe lumineuse qui s'étend du cap Martin jusqu'au rocher hiératique de la Principauté, avec de-ci de-là, comme des taches élégantes, le profil de deux ou trois yachts amarrés.

Le pont du chemin de fer dépassé, après une course de cinq minutes au bord de l'eau, je m'asseois tant bien que mal sur un siège rustique fait de quelques pierres assemblées, et me sentant idoine au labeur poétique, je griffonne sur mon genou ces vers que je vous donne comme ils sont venus, à savoir, écrits d'une haleine et sans le consécutif travail d'élimage et d'arrangement que réclame la figuration en de savantes anthologies. Gardez-les précieusement; peut-être aurez-vous grand peine à les reconnaître plus tard en le recueil futur où les colligera le souci de ma gloire. Or, les voici:

LE MESSAGE DU VENT.

Pour toi la douce et la meilleure, aussi l'aimée,

Dont le sourire m'est un clair rayonnement,

Pour toi dont je ne sais qu'avec un tremblement

Evoquer la mémoire en mon cœur enfermée.

Afin qu'il te soit dit par la brise du soir,

J'abandonne au zéphyr du matin ce poème,

Le voyageur ailé, le vent, ce vieux bohème,

Me voudra faire ce plaisir de t'aller voir.

Et cependant qu'à travers bois et prés et plaines,

Il s'en ira vers toi le divin messager,

Jamais las du voyage à toujours voyager,

Il boira le parfum des fleurs et leurs haleines!

Et quand il te dira ces vers tout palpitants

D'avoir couru si vite au creux de ton oreille,

Tu connaîtras la joie immense et non pareille,

De manger de mon âme en buvant du Printemps.

Ces vers écrits, tel Démosthène (sans toutefois l'inutile précaution des cailloux) je les déclame à la mer bleue. Après quoi, me sentant pris d'un vague sommeil, je m'assoupis au murmure berceur des vagues. Mais il paraît que je n'ai pas encore à l'endroit du soleil l'indifférence d'un lazzarone, car j'éprouve un réel malaise à la caresse des rayons dont m'inonde le ciel, et mis sur pied dans un clin d'œil, je m'achemine vers la Terrasse du Café de Paris.

Je passerai, s'il vous plaît, cousine, sur les détails de notre seconde représentation. L'épopée de Caran d'Ache a cette fois succédé sur l'affiche à cette autre épopée antique, le Sphinx, et la princesse Alice qui, pour la seconde fois, est venue à notre spectacle, manifeste une joie quasi enfantine au défilé pompeux des légions impériales et au ragoût verveux dont Salis accompagne les principaux épisodes de cette œuvre évocatrice. Peut-être même notre éloquent impresario s'est-il laissé entraîner un peu loin, dans ses comparaisons des temps héroïques de l'empire, avec la banalité des contemporaines occupations.

A deux ou trois reprises, le Directeur de Gunsbourg, fin diplomate s'il en fut, l'est venu supplier dans la coulisse de mettre une sourdine à ses périodes subversives et à ses critiques gouvernementales. Salis ne se laisse pas effrayer pour si peu et bonimente à qui mieux mieux, ironisant à perte de vue sur le compte de Monsieur Félisque Faure, margrave d'Amboise et marquis de Rambouillet, puis sur le piqueur Montjarret, son professeur d'équitation, sur Crozier qui lui fournit cet à peu près! Il n'y a pas de Crozier sans Lépine, et qu'il appelle le Marquis de Dreux Brézé de l'Exécutif, puis enfin sur le consul de France à Monte-Carlo, en personne, M. Glaise dont le nom se prête à mille et un brocarts.

A l'issue du spectacle, la princesse dont la sympathie nous est définitivement acquise veut nous la témoigner encore de vive voix. Salis lui fait don pour son musée particulier, d'une des silhouettes découpées qui tout à l'heure, sous le nom de Jourdan ou de Bessières, conduisaient le défilé des troupes impériales. Son Altesse l'accepte et se confond en remercîments pendant que notre chef machiniste Jolly, appelé pour recevoir sa part d'éloges, arrive en épongeant son front qui vient d'essuyer plus de vingt charges de cavalerie, et en protégeant d'une bande de diachylon sa main gauche quelque peu brûlée par une fusée réfractaire.

Donc, nous allons savourer ce soir la joie douce de ne rien faire et de n'entendre ni conférences, ni concerts. Et, ce n'est pas, croyez le bien, que le Casino refuse à ses habitués les consolations musicales qui sont, avec le viatique, de salutaires institutions, mais le programme de ce soir ne réunit pas nos suffrages et puis, dame, s'enfermer volontairement par ces températures, c'est se montrer ingrat sans raison à l'endroit d'un ciel qui nous comble de bienfaits.

Les bonnes heures de farniente et de rêvasserie passent si vite à la terrasse du café de Paris que nous sommes tout surpris de voir s'écouler à flots pressés, la foule des joueurs et des joueuses élégantes qui se hâtent vers leurs hôtels, les uns pour y goûter le repos mérité par des heures de fièvre, les autres, pour vérifier dans le silence de leurs chambres l'état précis de leurs finances ou pour dégager des chiffres inscrits, l'infaillible et définitive martingale; fous à lier qui perdent ainsi deux fois leur sommeil.

Hantés que nous sommes par le souvenir des chorégraphies de la veille, nous nous dirigeons vers le café Riche, avec l'espoir que la très troublante Léonie des Glaieuls y voudra bien renouveler ses entrechats. Nous l'apercevons dès l'entrée, soupant comme hier, à la même place, mais la figure bouleversée, les yeux gonflés de larmes contenues, peu disposée, sans doute, à se donner en spectacle, malgré l'évidente venue de quelques admirateurs dont nous sommes.

Cependant les Tsiganes font entendre leurs czardas les plus enlevantes et leurs valses hongroises étrangement syncopées; les garçons du café Riche se souvenant du succès de la veille, dégagent l'étroit passage qui mène aux banquettes, comme pour inviter les danseurs à s'ébattre à l'aise, sans la crainte des chaises heurtées et des guéridons culbutés; déjà deux américaines ont ouvert le bal, prêchant d'exemple, et quelques Messieurs s'empressent pour disjoindre ce couple au sexe uniforme. Cette fois, des Glaieuls n'y tient plus; elle bondit dans l'arène, la tête haute désormais avec un joli frémissement des narines, et sûre d'elle-même comme de nos suffrages, elle nous offre, une heure durant, la griserie de son sourire et la souplesse jolie de son corps serpentin.

Mais ce soir semble-t-il, le vent n'est pas à la chorégraphie; pendant que la jeune almée cambre ses reins et se renverse en dépit des lois les plus sacrées de l'équilibre, le plus grand nombre des consommateurs s'esquivent doucement et il ne reste plus en quelques minutes que le groupe restreint des admirateurs sincères et fascinés que nous demeurons.

La danseuse ne tarde pas à s'apercevoir de la sournoise désertion et piquée au vif malgré l'indifférence qu'elle a jusqu'ici paru témoigner à la galerie, elle adresse aux fuyards pour la plupart américains, quelques épithètes boulevardières au nombre desquelles les mots de mufle et de rastaqouère se peuvent citer comme de très anodins euphémismes. Les deux derniers convives, (je nous excepte) endossent leurs pardessus parmi la pluie des quolibets et des pieds de nez de cette enfant terrible, qui les salue de cet adieu jeté dans ses deux mains en porte voix: Allez vous coucher pannés que vous êtes, michetons en pain d'épice, allez rêver de mes dessous que je vous ai fait voir à l'œil et gardez vos derniers louis pour la roulette! Elle est plus p.... que moi, car elle vous les prendra jusqu'au dernier sans vous rien donner en échange.» Et sur cette réflexion dont on ne saurait trop louer la profondeur, la jeune danseuse s'effondre sur sa banquette, comme épuisée par cette harangue, pendant que deux larmes très authentiques, sans apparence de raison sourdent à ses paupières.

Qui peut bien lui avoir causé ce gros chagrin? Il nous semble que c'est presque notre droit d'en solliciter la confidence et nous apprenons que la mignonne Léonie a joué gros jeu ce soir même et qu'elle a perdu sans répit. La guigne la poursuit d'ailleurs depuis plusieurs semaines et sa crise de larmes, préparée par les émotions de la journée, n'attendait plus pour éclater que l'ultime froissement d'amour-propre dont nous venons d'être témoins.

Mais le chagrin ne dure pas, chez les natures versatiles comme celle de notre nouvelle amie. Aussi la voyons-nous passer des larmes à la gaîté la plus délirante gaîté nerveuse, il est vrai, faite d'éclats de rire et de soubresauts. Puis voici qu'elle nous offre, pour nous récompenser d'avoir été gentils en demeurant, de la raccompagner avec son amie dans la villa de cette dernière. Et nous voilà juchés tant bien que mal sur les deux victorias postées à la sortie du Riche! Cocher, villa Rosette et rondement.

L'hospitalité nous est offerte le plus gracieusement du monde par l'hôtesse amie de des Glaieuls qui nous octroie libéralement quelques œufs durs et les débris d'un pâté, (on ne saurait tout prévoir). Chacun de nous y va de sa romance ou de son monologue et pour clôturer cette fête improvisée, la châtelaine interprète en s'accompagnant elle-même au piano une parodie de quelques couplets d'opérette, dont les paroles évoqueraient le rouge des pudeurs violées, aux joues d'une compagnie de sapeurs. Bref, l'aube naissante aux reflets violâtres éclaire la rentrée à Monte-Carlo de notre petite caravane trop nombreuse, hélas, pour oser demander asile aux aimables personnes de la Villa Rosette. Et vous direz après cela cousine que je vous cèle un mot de mon voyage et que je suis un cachottier!