Angers.

Quelque peu brisé par les émotions et les fatigues de la journée d'hier, je dormais ce matin d'un profond sommeil malgré l'heure tardive, dix heures environ, lorsqu'on m'annonce une visite. Et c'est le délicieux poète, Charles Tenib, rencontré deux ans auparavant à Nancy qui pénètre en s'excusant de me venir troubler. Il est animé des meilleures intentions, et l'offre d'un amical déjeuner est le premier vœu qu'il formule. Je n'ai garde de me dérober, d'autant plus qu'en dehors de la vive sympathie qu'il m'a toujours inspirée, je le tiens pour un très délicat rimeur. Je connais fort peu de chose de lui, et la bonne opinion que je me suis faite de son talent me vient d'un prologue qu'il composa voilà quatre ans lors de l'inauguration à Paris, rue de l'Ancienne-Comédie, des soirées littéraires du Procope. J'ai pu me rendre compte, pas plus tard qu'aujourd'hui, qu'il valait mieux encore que ce que je pensais de lui, et puisque vous aimez les vers, je vous réserve après vous avoir sommairement conté cette journée la lecture d'un de ses poèmes cueilli au hasard: car je n'ai pas eu le courage de choisir tel morceau plutôt que tel autre dans son très remarquable recueil: Les amours Errantes.

Charles Tenib a pris à Paris, aux environs de la vingtième année, le goût des vers en la fréquentation des jeunes poètes de la rive gauche. Esprit très clair et très pénétrant, rendu pondéré par de sérieuses études scientifiques, il n'a pas subi la contagion de l'exemple qui fleurissait à cette époque parmi les allées du Luxembourg et qui induisit bien des jeunes âmes en les obscurs dédales du Décadisme, du Symbolisme et du Romanisme.

Sans vouloir parler de charabias et sans jamais s'associer aux infructueuses tentatives qui d'ailleurs ne parvinrent pas à détrôner la rime au profit de l'assonance, il sut profiter des innovations heureuses que par dessus tous, Verlaine, aussi génial qu'inconscient avait insinuées dans les rythmes de ses poèmes. Et, muni d'une langue riche et sonore, amoureux de l'image et la voulant claire et lumineuse, érudit assez et hanté souvent d'orientales fantaisies, il fit de bons et de beaux vers. Mais je parle présentement comme en Sorbonne et j'ai tout l'air de vous faire une conférence sur la vie et les œuvres de mon ami Charles Tenib. Laissez-moi donc vous dire tout simplement que ce brave et talentueux garçon, qui ne demanderait qu'à rimer des vers très musicaux et très suaves, dans le recueillement et la paix d'une existence modeste, a été obligé vu son absence de fortune, d'embrasser une carrière. Je n'en dis pas plus long, car il m'en voudrait d'être indiscret, mais je ne puis pas m'empêcher de trouver qu'il est amer lorsqu'on a le beau talent de mon ami Tenib, de ne pouvoir pas le crier tout haut et d'en être réduit à prendre un pseudonyme pour n'être point compromis.

Tenib a l'âme d'un simple et d'un résigné. Il n'en a pas moins la noble ambition d'échapper tôt ou tard au carcan ridicule que les contingences lui ont forgé. Je le lui souhaite de toute la force de ma sympathie et de la très sincère admiration que j'ai conçue pour lui en le connaissant mieux et en lisant ses vers.

Mais pourquoi vous ferais-je attendre? A demain les affaires sérieuses: voici le poème liminaire de son recueil des amours Errantes.

PRÉLUDE

Sur les confins de l'Irréel, vers les écueils,

Vers la banquise inaccessible à nos audaces,

Muraille d'épouvante où saignent sur les glaces

Tous les poètes morts des immortels orgueils,

Un vol s'élève et se balance et se déploie,

Oriflamme de lys sur champ d'or et d'azur,

Un vol d'aube en un ciel d'idéal le plus pur

Où des soleils défunts rallument une joie.

Entends-tu palpiter les ailes de velours,

O Femme? Un rhythme a réveillé l'écho des tombes

Dans mon âme, et voici qu'il neige des colombes,

Car les poèmes blancs viennent vers nos amours.

En moi se balançaient les lourdes frondaisons

De la forêt du rêve où s'esquissent les choses,

Quand s'essayant à déployer leurs ailes closes

Mes colombes tendaient aux vastes horizons.

Toi la reine, suspends aux saules des fontaines,

En signe des captivités où tu me veux,

Du geste tant aimé de tes deux mains hautaines,

La lyre où l'esclave a tendu de tes cheveux.

En des discours dont ton doux cœur fit les exordes,

Où de leurs vols soyeux elles mettront l'ampleur,

Mes colombes qui n'ont pas eu d'autre oiseleur,

De leurs ailes viendront faire parler ces cordes:

Tandis qu'elles prendront leur essor tour à tour

Dans mon âme passive au flot des harmonies,

Nous sentirons neiger sur nos deux mains unies

Ce duvet auroral de mes chansons d'amour.