Angers.
L'état de lyrisme suraigu en lequel m'a plongé la rencontre de mon camarade Tenib, m'a fait passer sous silence en mon épître d'hier les menus faits de la journée et les incidents de la représentation. Et d'abord, revenons quelque peu à ce pauvre Salis que nous avons laissé en proie aux angoisses d'une soif inextinguible et au sourd travail d'une fièvre intérieure. Le docteur, que je m'efforce de rencontrer à chacune de ses nombreuses visites, estime que le mal est stationnaire; la température n'a pas dépassé quarante degrés cinq dixièmes, sous l'influence des hautes doses d'antipirine absorbée, mais il faut dire que pour un organisme débilité comme celui de Salis la persistance de cette température ne saurait être longtemps supportée. Il ne faut pas compter sur l'estomac pour réparer les pertes de tous les instants; cet organe refuse tout service et manifeste fréquemment son intolérance par des régurgitations de mauvais augure. Pas plus aujourd'hui que les jours précédents, on ne peut songer à transporter le malade à Naintré. Lui d'ailleurs ne se doute aucunement de la gravité de son état; il demande force détails sur la représentation de la veille et semble croire que huit ou dix jours de repos suffiront à son complet rétablissement et qu'il pourra reprendre ses fonctions tout au moins durant les soirées qui se donneront à Bordeaux et autres villes importantes de notre itinéraire. Sa lucidité est parfaite et il ne divague un peu, nous dit Mme Salis, que la nuit, pendant les rares instants où le sommeil combattu par la fièvre essaie vainement de s'appesantir sur son cerveau. Il ne veut pas d'autre garde-malade que sa femme, laquelle donne, en ces circonstances pénibles, la preuve d'un dévouement sans bornes et d'une solide constitution. Ce n'est pas le fait d'une nature ordinaire que de pouvoir supporter, comme le fait Mme Salis, l'insomnie répétée, compliquée de soins minutieux et le souci délicat de questions d'affaires dont elle ne veut laisser jusqu'à nouvel ordre à quiconque la responsabilité.
Comme si le hasard se mettait de la partie, la deuxième représentation à la Bodinière d'Angers n'a pas été couronnée d'un plus vif succès que la première, j'entends au point de vue de l'affluence et de la recette. Le jeune administrateur de M. Bodinier possède au plus haut point le génie de la gaffe. L'annonce publiée par ses soins dans les journaux d'Angers et qui devait réparer la maladresse de la veille l'a tout simplement aggravée. Sans aucun souci des transitions, le bouillant jeune homme a cette fois déclaré que notre spectacle, Protée véritable, allait brusquement changer de gamme et se corser dans les grands prix. Pour rendre plus affriolante encore cette promesse il a terminé son entrefilet par l'expulsion du sexe faible, semblable à ces forains qui adornent leurs baraques où s'exhibent des femmes colosses et électriques, de la pancarte: Visible pour les hommes seulement! Mon Dieu que voilà le charriot de Thespis en vilaine posture. Pourvu qu'une troisième annonce, plus maladroite encore que la précédente, n'aille pas déterminer chez nous demain une descente de police ou quelque mesure de formelle interdiction.
Le spectacle, à part cela, n'a pas mal marché. Seul le réglage du gaz dans la salle, très insuffisant malgré tout un après-midi de manœuvres préparatoires, en a déparé l'harmonie. A plusieurs reprises il a fallu rallumer à la main tous les becs trop minutieusement fermés, mais ce contretemps, aisément accepté par un public intelligent et de bon ton, n'a pas troublé précisément le cours habituel des choses. L'escalier postiche à trois marches, n'est devenu qu'un simple jeu pour nos jambes faites à cette nouvelle gymnastique. Bonnaud se possède entièrement et s'abandonne à l'improvisation la plus échevelée. Il faut entendre les titres pompeux dont il qualifie généreusement ses camarades et l'invraisemblable brochette d'exotiques décorations dont il adorne nos vierges boutonnières. Même il s'est guindé hier soir aux plus frénétiques audaces, en abordant le redoutable boniment de l'Epopée. Cette fois nous avons la preuve irrécusable que la tournée se peut à la rigueur continuer sans le concours de son directeur. Et vous pensez bien que ce n'est pas sans une joie secrète que nous en notons l'évidence. Car, en somme, il s'en faut que Salis, en mettant les choses au mieux, se puisse joindre à nous avant la fin du mois. Si donc il est permis d'espérer qu'il se peut rétablir, rien ne nous oblige à interrompre l'artistique balade entreprise en Bretagne et dans l'Ouest.
Et sur cette consolante pensée, nous remercions avec effusion le Terre-Neuve Bonnaud dont les tempes ruissellent d'une noble sueur et nous allons Tenib, Mulder et moi, boire des bocks dans le café attenant à l'hôtel où les dames hongroises s'efforcent de rendre insupportable l'entr'acte de Cavalleria.