Bourges.

L'antique cité de Jacques Cœur nous est révélée à quelque distance, par l'imposante masse de Saint-Etienne, sa cathédrale aux tours asymétriques et qui, construite sur un terre-plein, domine et protège de son ombre les innombrables toits ardoisés où se joue par hasard un rais de soleil.

Après nous être extasiés longuement à détailler les figures des cinq portails en lesquels on peut suivre la progression sculpturale du XIIIe au XVe siècle, un désir nous prend, à Mulder et à moi, d'escalader une des tours et de nous donner quelques secondes de vertige; et nous voilà gravissant les quatre cents marches qui mènent à l'ultime plateforme. Notre apparition au sommet de la tour surprend désagréablement un sous-officier et sa payse en train de se conter fleurette à quatre-vingts mètres au-dessus de la place Saint-Etienne. Leur mine désappointée semble dire: où donc faut-il aller pour être seuls.

Le personnel fixe du théâtre de Bourges est dans la désolation. Le directeur, dans l'impossibilité de faire face à ses affaires, s'est envolé ce matin même avec les fonds qu'il avait en caisse. Ses pensionnaires font mal à voir; un vague espoir que tout n'est pas perdu les fait rôder autour du cabinet Directorial jusqu'à l'heure où va commencer notre spectacle. Neuf heures sonnent, plutôt que de s'aller coucher ils préfèrent prendre place à l'orchestre veuf de musiciens; tout surpris de la nouveauté du spectacle et de l'imprévu du boniment, ils oublient leur peine et finissent même par donner le signal des bravos! Pauvres gens tout de même.

Or, voilà franchie notre dernière étape. De bonne heure ce matin nous avons pris en chœur l'express de Paris pour traverser à toute vitesse les vastes espaces de la Beauce. A l'horizon d'un ciel très pur, veuf de nuages, le globe rouge du soleil grandit et s'élève majestueusement comme une lampe de vermeil qu'une invisible main soulèverait. Par la portière du wagon qui nous renferme nous assistons à l'éveil lent du ciel et des choses et sur la route parallèle à la voie ferrée, nous dépassons, d'un vertigineux élan, des couples de bœufs sous le joug se rendant au labour. Une chanson du jeune Clément Georges chante dans ma mémoire, portée sur l'aile de la toute gracieuse mélodie que lui sut broder Marie Krysinska:

MATUTINA

De ses premiers rayons l'aube argente la plaine;

Sur les bois éveillés passe une fraîche haleine,

Dernier souffle embaumé des brises de la nuit;

L'Aurore épand ses feux en nappe de lumière,

Et la nature entière

En un mystique bruit

S'apprête à célébrer le nouveau jour qui luit.

Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairie

Charme du laboureur la douce rêverie,

Tandis que l'oiselet caché dans le buisson

Boit aux pistils des fleurs la rosée attiédie

Et joint la mélodie

De sa frêle chanson

Au cantique d'amour qui berce la moisson.

La cloche du village annonçant les matines,

Egrène lentement ses notes argentines

Qui montent dans l'azur en harmonieux chant;

Vers les cieux attiédis levant son front austère,

L'ouvrier de la terre

Jette un appel touchant

Et demande au bon Dieu de féconder son champ!