Châteauroux.
Nous arrivons en plein midi dans le chef-lieu du département de l'Indre, ce qui nous permet de croiser, en nous rendant à l'hôtel, quelques minois délurés qui s'en reviennent de la manufacture des tabacs. Par une association d'idées bien naturelle, la vue de ces troublantes cigarières nous remet en mémoire le chef d'œuvre de Bizet et c'est en fredonnant des phrases de Carmen que nous gagnons en chœur la table d'hôte où nous attend le déjeuner. Cependant que défilent en parfaite ordonnance les plats aussi nombreux que choisis, Salis, dont l'estomac fait mal son service, m'entretient de son ami Maurice Rollinat, le merveilleux poète des Brandes et des Névroses, dont nous foulons présentement le sol natal. Il espère que, prévenu de notre visite par les journaux locaux et aussi par une missive adressée de Poitiers, Rollinat voudra bien venir applaudir au théâtre, les jeunes poètes qui se font gloire d'appartenir à cette école du Chat Noir, dont il fut un temps lui-même, l'étoile justement acclamée.
Pour ma part, j'ai grande envie de connaître ce poète de frissons et de fièvres, dont la lecture aux environs de la vingtième année, me fut une véritable révélation. C'est à Lyon, sur le quai de l'Hôtel-Dieu, tandis que je scrutais avidement la vitrine d'un bouquiniste, que le volume des Névroses attira mes regards. Le nom de Rollinat m'était à cette heure parfaitement inconnu et ce fut par hasard, ou peut-être par quelque secrète prescience des joies qui m'allaient être données, que je pris le volume et que je l'ouvris. La lecture hâtive d'une des premières pièces du livre, les Frissons, fit de moi en quelques minutes, un admirateur passionné du poète, qui pour peindre l'étrange subtilité de ses impressions, avait employé cette langue imagée et précise, savante et poétique, et par dessus tout musicale et chantante. Jugez plutôt:
Ils[ [2] rendent plus doux, plus tremblés,
Les aveux des amants troublés,
Ils s'éparpillent par les blés
Et les ramures,
Ils vont, orageux ou follets,
De la montagne aux ruisselets
Et sont les frères des reflets
Et des murmures.
Dans la femme où nous entassons
Tant d'angoisse et tant de soupçons.
Dans la femme tout est frissons
L'âme et la robe;
Oh! celui qu'on voudrait saisir!
Mais à peine au gré du désir
A-t-il évoqué le plaisir
Qu'il se dérobe.
et plus loin:
Le subtil quintessencié
Edgard Poé net comme l'acier.
Dégage un frisson de sorcier
Qui vous envoûte,
Delacroix donne à ce qu'il peint
Un regard d'if ou de sapin
Et la musique de Chopin
Frissonne toute,
Ai-je besoin d'ajouter que j'emportai le volume des Névroses, tout heureux de ma découverte, et que le soir même, après ma lecture finie, j'ajoutai mentalement un siège à ce Parnasse idéal que se forge à lui-même tout homme épris de poésie.
Depuis ce jour mon admiration première et spontanément conçue s'est alimentée par la lecture d'œuvres nouvelles du poète des Névroses; peut-être l'habitude et aussi la découverte du procédé, lequel dérive quelque peu d'Edgard Poé et de Beaudelaire, ont-elles émoussé mon engouement pour telle ou telle pièce dans la note macabre ou terrible si chère à Rollinat; mais en revanche, j'ai appris à aimer en lui le peintre subtil et nuancé des divers aspects de la nature, et j'entends non point l'artiste à la palette souple, qui sait bâcler de chic ou par à peu près tel paysage vraisemblable, mais l'observateur soucieux qui palpite avec l'insecte et qui vit avec la forêt, mêlant son souffle au souffle du vent dans les branches et son âme à l'âme latente du monde végétal.
Nul d'ailleurs n'est mieux placé que Rollinat pour s'imprégner de la nature et pour la décrire avec cette vérité si puissante qu'elle touche à l'obsession. Au lieu de fixer sa résidence à Paris où son talent magistralement révélé lui composa dans peu de temps tout un cénacle d'admirateurs, il a voulu s'enfermer en ce coin de Berry où Georges Sand, sa marraine, a placé l'action dramatique de quelques-uns de ses chefs-d'œuvre. Il y vit en homme simple, dans un renoncement parfait de toute gloire littéraire, loin du blâme et de l'adulation des snobs, mais avec la joie quotidienne de s'égarer parmi les ravines abruptes où parfois les branches des arbres prennent, sous l'insuffisante clarté lunaire, des airs fantômatiques et recroquevillés, comme des bras prêts à l'étranglement. Son imagination Edgard Poesque se complaît à doter ces paysages à la Gustave Doré, d'anormales apparitions, telles l'étrange figure qu'il évoque en son poème L'horoscope:
Un long Monsieur coiffé d'un chapeau haut de forme
Me dit tout bas
Ces mots qui s'accordaient avec la perfidie
De son abord!
Prenez garde, car vous avez la maladie
Dont je suis mort.
La représentation s'est écoulée au milieu d'un silence parfait entrecoupé de rires qui savaient souligner les bons endroits des chansons d'actualité et parfois aussi de murmures flatteurs, tandis que défilaient les ombres de Rivière et de Vignola. Le public de Châteauroux peut compter pour un des mieux stylés de province et l'accueil qu'il nous a su faire témoigne d'une bonne culture générale et d'une éducation bien française dans le bon sens du mot.
La soirée nous réservait d'ailleurs une surprise qui nous a donné quelque peu la clef de cette initiation rapide aux côtés un peu spéciaux de notre programme. Comme s'égrenaient les notes ultimes du Sphinx, un groupe de jeunes gens nous est venu prier d'accepter une coupe de Champagne dans un local situé non loin du théâtre et dénommé le Pierrot Noir.
Eh bien! ce Pierrot Noir est tout simplement un Chat Noir en miniature, avec un minuscule théâtre d'ombres, pour lequel, en attendant mieux, on se contente d'un écran en papier éclairé par un bec de gaz. Le Pierrot Noir étant de fondation récente (son existence ne remonte pas au delà d'un mois), ne compte pour le moment dans son répertoire que des chansons illustrées par des découpages en carton, voire en papier. Ces chansons d'ailleurs, et c'est là le point capital, sont parfaitement originales et ne doivent rien au répertoire du café concert ou des cabarets de Montmartre. Les auteurs sont de préférence des élèves de rhétorique et de philosophie; la chanson populaire et le genre Bruant y sont représentés par un brave ouvrier menuisier qui, sans aucun souci de l'orthographe, a bâclé sur l'air de Saint-Lazare et du Bois de Boulogne des couplets locaux où l'observation généralement piquante fait passer sur quelques violations de l'usuelle et courante métrique. Ce chevalier de la varlope, brave garçon s'il en fut, est traité avec égards par les fils de famille qui constituent la majorité de ce petit cénacle littéraire et cette attitude est toute à l'honneur de l'intelligente et brave jeunesse de Châteauroux.
En somme, et si j'excepte la déception que nous a causée l'absence de Rollinat, en proie, nous a-t-on dit, à quelque crise d'intense mélancolie, cette journée de Châteauroux demeurera une des meilleures de notre ballade artistique.