Marseille.

Le théâtre des Variétés est insuffisant à contenir le public de choix qui est accouru pour nous entendre. Il faut reconnaître que M. Simon, directeur de ce théâtre, ne néglige rien pour entretenir parmi les Marseillais le goût de la saine et moderne comédie.

Dès qu'une œuvre parisienne de quelque importance est consacrée par le succès et par la presse de la capitale, il n'hésite pas à la donner chez lui sans négliger pour la mise en scène et le rendu des détails les compléments parfois coûteux qu'elle peut exiger. C'est ainsi que fort peu de jours après leur triomphe à Paris, des pièces, comme les Tenailles, Lysistrata et Amants ont été représentées au théâtre des Variétés avec le concours s'il vous plaît d'artistes point négligeables; tels: Guitry, Marie Kolb, Suzanne Devoyod, Chavannes, etc.

J'ai eu pendant une des quatre journées que nous venons de séjourner ici la joie d'assister à la reprise de cette perle dramatique en un acte qui a nom l'Infidèle et qui fut l'éclatant début au théâtre du talentueux Porto Rriche.

Une jeune comédienne, récemment lauréate du Conservatoire de Paris, Mlle Chavannes, m'a fait goûter une fois de plus la saveur de ces strophes chantantes et polissonnes:

Je suis un homme triste,

Un pauvre guitariste

Que tout abandonna,

Mais au lit Vanina,

Je suis un grand artiste:

Je vaux Palestrina.

Ma fortune est modeste

Car les écoliers d'Este

Sont d'humbles damerets;

J'ai des baisers tout prêts:

L'amour fini je reste,

J'aime causer après.

Ou encore la déconcertante ironie des vers suivants en lesquels Porto Riche analyse avec une brutale franchise la façon d'aimer des poètes ses frères!

Même au lit ce n'est pas à la maîtresse aimée

Que songent les rimeurs, c'est à la Renommée;

Vous n'êtes, o Beautés, sous leurs enlacements,

Que matière à sonnets et que chair à romans.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Ils sont les chiffonniers de toutes vos pensées;

Vous ôtez votre robe, ils ôtent leur pourpoint,

Mais quand vous soupirez ils ne soupirent point.

Est-il vrai, toi qui sais comment le tien manœuvre;

Il faut toute la nuit parler de leur chef-d'œuvre.

Pour ce qui est de notre personnel succès à Marseille, je charge mon ami Cantinelli de vous l'apprendre et je joins à ma brève missive la très littéraire chronique qu'il nous a voulu consacrer:

«Frileux comme tous les félins, le Chat Noir s'en est venu passer l'hiver sur notre côte, faire le gros dos au soleil et mirer dans le bleu de nos vagues ses ironiques babines. A une époque de fête et de folie, il vient mêler aux gambades exagérées des masques, la finesse de sa satire correcte, aux hurlements et aux déhanchements des Matassins et des Pierrots, sa fantaisie tour à tour lyrique et loufoque.

Salis est avec eux, Salis, le satrape et l'archonte de la Butte sacrée, Salis, l'homme aux lèvres pâles sous la moustache rousse. Grandiloquent et familier, il bonimente chaque soir, mélangeant les souvenirs historiques les plus lointains aux actualités les plus récentes, accouplant Duilius à M. Barthou, M. Jaurès à Hamilcar Barca, confondant à dessein les Cimbres et les Malgaches, les conseillers municipaux et les héliastes. Sûr de l'impunité réservée aux gens d'esprit, il daube infatiguablement les institutions fondamentales: magistrats, médecins, corps élus et marchandes de baisers.

Comme le roi Xerès les Argyraspides, cinq chansonniers l'entourent: ce sont Montoya, Bonnaud, Gondoin, Moy et Millo d'Attique. Montoya, poète de l'amour sensuel et vibrant, a célébré la gloire de la femme et de chacun de ses charmes; il a dit avec des larmes et des frissons l'exaltation et la tristesse amoureuses, la ferveur et l'accablement des passions intenses, sur un rythme qui tient à la fois de l'hymne et de la mélopée. Bonnaud (que ses parents nommèrent Dominique), a dit M. Coppée en un alexandrin fameux, regard fin sous le binocle, drapé dans une sorte de poncho noir, mord du bout des dents, égratigne à fleur de peau nos gloires de la littérature et du bidet, n'épargnant pas plus M. Thureau-Dangin, son oncle authentique, que la belle Otero, à laquelle il ne demanda jamais de leçons d'espagnol.

Gondoin est au Chat Noir ce que Chincholle est au Figaro, toutes proportions gardées. J'entends qu'il ne quitterait le reportage du Chat Noir que pour les premiers-Paris de la feuille à Périvier. Nul mieux que lui ne sait dégager la morale ironique du fait divers; «drôlir», ainsi que dit Bergerat, l'information. Mysogine effréné, il réserve le meilleur de sa haine pour Sarah Bernhardt et Séverine qui n'ont pu jusqu'ici, étant donné leur âge, acheter son silence.

Jules Moy enfin et Millo d'Attique se partagent l'empire de la fantaisie bouffe. Polyglottes émérites, ils parlent avec une égale facilité, en langue française, les jargons les plus baroques, le belge, l'anglais et l'Ohnet.

Parlerons-nous aussi des pièces que le Chat Noir a emmenées avec lui, de Phryné, la courtisane d'hier et de jadis, de la Marche à l'Etoile, de l'Epopée, des Clairs de Lune. Gambetta disait d'elles qu'on les voit toujours et qu'on n'en parle jamais. Eblouissement des lumières bleues, orangées, charme infini des brouillards gris de perles, où les silhouettes noires se profilent en gestes héroïques, canailles ou mystiques; le plus vrai de tous les théâtres et le plus humain, car on n'y voit que des marionnettes!»