Marseille,
On a écrit les Odeurs de Paris; il est surprenant que l'idée ne soit venue à personne d'écrire aussi les Odeurs de Marseille. Cette ville est décidément un centre d'infection et quand on envisage les déplorables conditions suivant lesquelles y sont établies à cette heure encore l'hygiène publique et l'assainissement, on s'étonne que les épidémies venues d'Orient où d'ailleurs n'y fassent pas tous les ans de plus terribles ravages.
Toujours est-il qu'un étranger n'y saurait séjourner plus de vingt-quatre heures sans être en proie à ce mouvement fébrile plus ou moins accentué suivant les individus et qu'on dénomme dans la plus rigoureuse pathologie la fièvre d'acclimatement. Que si maintenant vous me demandez ce que je pense de la ville proprement dite, je vous déclarerai qu'elle n'exerça jamais sur moi qu'une médiocre attraction et que la Cannebière dont s'émeut si fort l'orgueil local de ses habitants, ne m'apparût de tous temps que comme un bazar cosmopolite, africain, turc, chinois et français tout ensemble où l'on ne sait lequel vous asphyxie davantage, du papier d'Arménie où des effluves du Vieux Port. Sitôt ma chambre retenue, je descends quatre à quatre l'interminable escalier du Grand Hôtel et je saute dans un tramway, direction de la Joliette. Je me fais une joie de revoir parmi l'encombrement des quais, la façade nue en briques rouges des docks transatlantiques et aussi le ponton d'où je m'embarquai trois fois pour Alger et Tunis à bord de la Corse et du Duc de Bragance.
En un saut mental de quelques années, je me vois, jeune docteur frais émoulu de la Faculté de Montpellier, obtenant, trois jours à peine après la soutenance de ma thèse, un poste de médecin naviguant. En ma qualité de nouveau venu, le médecin en chef m'avait chargé, en attendant le départ de la Corse, de la garde de nuit dans le cabinet médical attenant au dock transatlantique. L'idée que le lendemain j'allais pour la première fois affronter les hasards de cette grande Bleue que j'aimais avec idolâtrie, pour n'avoir fréquenté que ses rivages, me tint en éveil toute la nuit. Je goûtai cette griserie délicieuse que donne à certaines âmes l'espoir de sensations nouvelles, et je couvris d'innombrables pattes de mouches qui pouvaient bien être des vers, quelques feuillets portant l'entête de la compagnie.
Ce m'est un plaisir de me rappeler ces émotions fraîches que dix-huit mois de consécutive navigation ne m'ont pas fait oublier.
Car si j'aimais la mer avant de la connaître,
Combien l'aimé-je mieux depuis que je la sais.
Donc ma première visite a été pour la Joliette et mon secret espoir est d'assister au départ d'un Transatlantique. Je vais être satisfait; le Moïse à destination de Tunis s'apprête à quitter le ponton sur lequel, avant de se séparer définitivement, des passagers échangent avec les amis qui demeurent, les paroles d'adieux, les souhaits de bon voyage et les effusions où les mains et les lèvres se quittent et se reprennent tour à tour. Au milieu de l'émotion grande qui s'est levée en moi par le fait de cette grosse machine qui déplace d'un continent à l'autre, telle une île qui marcherait, la population d'un gros bourg, un désir et comme un besoin d'observer s'est précisé dans mon esprit. Et je cherche sur les visages, à côté du masque voulu de chacun le reflet du monde intérieur. Tel qui s'embarque avec la moue d'un regret poignant me paraît à moi ravi de partir. Tel autre qui demeure prend des airs sacrifiés que démentent de furtives lueurs cueillies en ses yeux par mes yeux fureteurs. Un grand monsieur brun que je prends pour quelque propriétaire d'outre-mer venu passer quelque temps en France, comble de caresses une petite boulotte, offrant le type de la Juive Orientale et couverte de bagues et de bracelets. Tous deux en s'embrassant se chuchotent mille douceurs avec des projets pour le retour et quand sonne la cloche du départ, ils ont à se séparer un crève-cœur pénible à voir. On largue les amarres, le ponton se détache du navire, glisse contre ses flancs; le bruit vient jusqu'à nous, très perceptible, des commandements transmis à la machine par le timbre électrique de la passerelle; l'évolution commence de la lourde et svelte machine à la fois; un bras passé autour du mât de pavillon, le grand monsieur brun envoie de sa main libre des baisers à la petite boulotte qui répond par l'envol d'un fin mouchoir au bout des doigts. Cependant le Moïse occupe à présent le milieu du bassin et son avant pointé vers la sortie du port, il éructe après deux ou trois coups de sirène quelques jets de fumée noire et de vapeur. Déjà pour les amis et les parents restés à terre les personnages se fondent sur le pont du bateau que parcourent en tous sens des matelots hissant les dernières amarres; les voyageurs ont cessé d'apercevoir, parmi le grouillement des quais, ceux de qui les étreintes ont réchauffé leurs mains et leurs fronts et leurs lèvres. D'un mouvement quasi machinal la petite boulotte fait voltiger au bout de ses doigts grêles le mouchoir, pavillon suprême qui la peut révéler encore quelques secondes. Puis d'un geste qui semble dire: A quoi bon, puisqu'il ne me voit plus, elle remet le mouchoir dans un pli de son corsage.
Or, voici qu'un homme s'approche d'elle et lui parle dans les cheveux. En réfléchissant je me souviens d'avoir vu ce même homme quelques minutes avant, observant comme moi sur le ponton les préparatifs de départ. Et je m'attends à le voir éconduit et remis en place par la petite boulotte, mais celle-ci n'en fait rien. En m'approchant je saisis ce bout de dialogue: Que vous importe, puisqu'il n'est plus là, et qu'il ne vous voit plus; au lieu de s'indigner elle sourit et semble trouver très drôle le sans-gêne du monsieur. Et, bien que j'aie assisté en indifférent à tout ce manège, je me sens très triste à la voir décidément campée au bras de ce nouveau venu, tandis que lui, l'autre, l'amant peut-être ou le mari s'éloigne et se confond avec la ligne bleue du ciel et de la mer.
Sans être pessimiste on a droit de conclure que des scènes semblables se doivent produire chaque jour. Qui sait même si ce rôle de consolateurs n'est pas exploité par des professionnels, véritables pilleurs d'épaves morales dont celui que je viens de croquer ne serait qu'un très ordinaire spécimen.
Comme je rentre à l'hôtel je croise sur la Cannebière mon camarade Gondoin, escorté d'un grand jeune homme brun, au visage italien, à la parole douce teintée d'ironie. C'est un poète, ancien camarade d'études de Gondoin, et qui pour le moment remplit à Marseille les fonctions de rédacteur en chef du seul journal littéraire et artistique digne de cette double épithète, le Bavard. Nous l'accompagnons au bureau de rédaction de son journal, et sur sa table je feuillette à tout hasard un livre de vers portant ce titre: Le Rouet d'Omphale.
—Oh, oh, les jolis vers, m'écriai-je à la première page! C'est d'un de vos amis?
—C'est de moi-même?
Effectivement la brochure était signée Richard Cantinelli.
—J'emporte l'exemplaire?
—Comme il vous plaira.
Et voilà pourquoi, cousine, un bruit cristallin m'avertit vers trois heures ce matin que ma bougie entièrement consumée venait de briser ma bobêche. Mais vous savez qu'il n'est pour moi de plaisirs véritables que ceux que l'on partage avec ses amis. C'est pourquoi je vous envoie recopiée une des jolies pièces du très poétique recueil de Richard Cantinelli:
SUB PRÆSIDIO
Dans le hamac léger des rimes amoureuses
Je veux bercer mon rêve indolent;
La nuit d'été, d'un geste très-lent,
Sème le vert couchant d'étoiles radieuses.
Voici Vénus la blonde et voici Bételgeuse,
Et puis d'autres peut-être sans nom,
Fleurs d'or s'ouvrant dans le ciel profond
Cueillies au matin par l'invisible Glaneuse.
Etoiles, lumineux pavots, dont le parfum
Dans un rayon ferme nos paupières,
Endort les frais enfants et les mères,
Réparant le mal fait par le soleil défunt;
Je vous invoque ainsi que Muses, mes divines,
Et lorsque vous montez des lointaines collines,
Et quand vous descendez vers la mer qui sourit,
Fleurs que l'aurore cueille au jardin de la Nuit,
Soyez bonnes, ainsi que vous l'avez été
Pour ces amants, unis par vous, un soir d'été,
Unis par vous encore, à l'heure où la nuit tombe.
Près de la ville de Vérone, en une tombe.