Tarascon.

Tarascon, 40 minutes d'arrêt; malgré la torpeur en laquelle me vient de plonger une heure et demie de roulement sur la voie ferrée, ce vocable à vingt reprises jeté dans l'air par des bouches du Rhône, (excusez, cousine chérie, ce piétinement inusité dans les plates-bandes de Willy), ce vocable, dis-je, me fait sursauter. Et ce n'est pas, notez-le bien, qu'il ne m'ait été donné jusqu'à cette heure de m'arrêter vingt fois en ces parages; mais par une étrange série de contingences, je ne m'y trouvai que de nuit. Or, je porte à quiconque le défi de se reconnaître jamais en les méandres de la gare de Tarascon, s'il y débarque nuitamment. Cette gare effectivement donne plutôt l'impression d'une habile combinaison de courants d'air et ce mot n'est aucunement hyperbolique, si j'en crois l'affirmation d'un employé, lequel m'assure que les wagons abandonnés à eux-mêmes sur une des quadruples voies marssent tout seuls poussés qu'ils sont par le mistral. Est-ce un effet immédiat de l'ambiance méridionale ou quelque autre inexplicable influence, je l'ignore, mais je me sens disposé à croire sur parole le verbeux employé qui m'a gratuitement octroyé ce détail.

A la librairie de la gare, pas un volume de Daudet ne fait défaut et les élégants formats de Guillaume, sur lesquels s'étale en première page la face large et rubiconde de Tartarin, sont en singulière abondance.

Ce détail, au fond sans importance, ne laisse pas d'être piquant, si l'on songe que le nom d'Alphonse Daudet provoque au seul énoncé de véritables rugissements chez les habitants lettrés de la ville et que les libraires tiennent enfermés en leurs plus secrets tiroirs les œuvres localement frappées d'ostracisme du grand romancier.

Ces réflexions échangées entre nous, et l'asphalte quelques minutes battu par nos jambes engourdies, nous constatons qu'il reste encore à brûler vingt-cinq bonnes minutes. Mulder propose de fréter un sapin, ce qui lui vaut tous nos suffrages; et nous voilà traversant comme un ouragan la vieille ville dont les remparts et le château-fort méritent bien quelque attention; nous faisons à l'Eglise une courte visite et voici que l'automédon nous offre d'aller voir la Tarasque en son hangar familier. Nous n'en croyons pas nos oreilles, voir la Tarasque, comme cela, de but en blanc, est-ce Dieu possible et faut-il que l'on nous ait pris pour des voyageurs de marque!

Justement, c'est à deux pas; armée d'une clef robuste, une jeune fille ouvre à deux battants la porte d'une grange et nous troublons d'une profane curiosité le repos du monstre endormi. Bien conservée et nouvellement revernie la bête formidable, au corps hérissé de piquants, semble nous regarder de ses gros yeux démesurément ouverts. Et c'est vraiment d'une irrésistible cocasserie, cette confrontation du Chat Noir avec ce qui fut et ce qui demeure le Palladium de Tarascon.

Malgré la majesté sacro-sainte du lieu, nous échangeons quelques lazzis qui font presque sourire de pitié la jeune fille gardienne du trésor, laquelle nous tient quelque rancune assurément pour notre irrespect des vieilles croyances et met en poche, sans enthousiasme, la monnaie de billon collectée pour elle.

Au galop nous gagnons la gare où siffle déjà notre express et nous avons tout juste le temps de reprendre nos places avec l'intime satisfaction de n'avoir pas sottement dépensé nos quarante minutes. Un fou rire nous prend à nous remémorer l'imprévu pèlerinage à la Tarasque et l'inoubliable sérieux du cocher et de la jeune gardienne. Nous nous promettons pour le retour à Paris un vif succès de narrateurs auprès de nos amis boulevardiers en leur contant notre équipée, et nos commentaires joyeux poursuivis jusqu'à l'entrée en gare de Marseille tiennent en éveil un couple de jeunes mariés, dont les yeux battus et la mine déconfite trahissent quelque déception à se trouver en aussi bruyante compagnie.