Monte-Carlo.
Le Chat Noir triomphe et c'est avec les palmes du martyre qu'il fait aujourd'hui sa réapparition dans la salle du Palais des Beaux-Arts.
Nombre d'indifférents que la seule annonce de notre spectacle n'eut pas invités à se rendre chez nous, ont retenu leurs places, dès la veille, sous la poussée curieuse provoquée par l'interdiction.
En homme qui sait tourner à son profit les plus fâcheuses aventures, Salis n'a pas perdu la carte et notre programme d'aujourd'hui comprend les pièces les plus attrayantes du répertoire Chatnoiresque, sans compter l'imprévu qui ne saurait manquer avec ce diable d'homme.
Les trois coups frappés, Salis paraît en scène, un cierge de six livres à la main, le col ceint d'une longue corde, dans l'attitude confite et repentante d'un criminel d'État du XIVe siècle venant faire amende honorable. Comment, je vous le demande, ne point s'abandonner aux éclats de la plus folle hilarité, à la vue d'un tableau si loin de nous tout ensemble et si comique. Encore, vous fais-je grâce, faute de mémoire et d'un phonographe enregistreur, du macaronique discours que le gonfalonier de la butte, adresse un genou en terre, à M. Glaize, consul de France, lequel d'ailleurs s'est bien gardé de venir. Son Altesse gracieuse, la Princesse Alice, est secouée sur son fauteuil par un rire incoercible, par ce rire qui fait évanouir les plus solennelles résolutions et qui vous désarme et qui vous met à la merci de celui qui l'a provoqué, d'autant plus que lui-même a su garder sur son visage cette impassibilité voulue qui fait les farceurs de génie.
En y réfléchissant, il est heureux pour M. Glaize qu'il se soit abstenu de venir, car il eut été forcé de rire comme tout le monde et je doute qu'il l'eut fait de bon cœur. Quelle humiliation pour un diplomate habitué à régler d'avance et à diriger lui-même la marche des événements, que de reconnaître son impuissance devant cette arme formidable, le Ridicule.
Donc on s'est fortement diverti chez nous, et la mesure de rigueur qui nous fut appliquée ne pouvait mieux venir en son temps, car notre spectacle avait besoin pour s'alimenter jusqu'au bout du coup de fouet de la réclame, et M. Glaize a bien voulu se charger de ce soin.
Ce soir, j'ai entendu la Patti dans Lucia di Lammermoor toujours grâce à l'intervention de mon camarade Mery et à la courtoisie du chef d'orchestre Jehin. Malgré l'indiscutable sincérité de cette musique, et quelques beaux élans de passion qui s'y rencontrent, je ne saurais éprouver à l'entendre qu'une impression de lassitude et d'ennui. Je dois louer cependant les ensembles, merveilleusement conduits par le maëstro Arthur Vigna, avec toujours cette belle fougue dont je vous parlais à propos de la Traviata. Le ténor Apostolu s'est un peu ressaisi, le baryton Caruson n'a rien perdu de l'ampleur et de la pureté de sa voix; la cantatrice est particulièrement essoufflée, et voilà.
En rentrant à l'hôtel, je trouve une lettre de mon camarade, le peintre Redon. Je ne crois pas vous avoir encore parlé de lui; je vais donc combler cette lacune. Redon est une des plus sympathiques figures de Montmartre, et, ce qui n'est pas pour l'amoindrir, il possède un très joli talent de dessinateur, d'aquarelliste et de peintre. Et tenez, pour vous en faire juge, feuilletez simplement le dernier numéro du Paris Noël dont je vous fis hommage l'an passé. Vous y verrez une des plus jolies compositions que peut inspirer à un peintre le retour mille fois commenté de la date divine. C'est Paris, la grande cité qui dort sous la brume de décembre, tandis qu'à genoux et l'auréole au front, un enfant Jésus épèle tous les noms des petits parisiens inscrits sur une longue liste. Et des anges aux ailes blanches de colombes s'envolent aux quatre coins de l'horizon, portant aux bébés endormis les cadeaux que leur octroie l'enfant divin. C'est charmant, n'est-ce pas?
Eh bien! mon ami Redon me communique son projet, de publier sur Montmartre, un album où chaque dessin commenté par une poésie formerait un tout pittoresque, et comme un guide artistique à travers les cabarets et les petits théâtres de la butte. Le dessin dont il m'adresse un croquis représente l'intérieur d'un cabaret de la rue Pigalle, le Hanneton, rendez-vous de quelques dames capricieuses, qui, suivant les errements de la poétesse Sapho, s'égarent en des joies unisexuelles dont j'espère, cousine chérie, que vous les devez blâmer fortement. Assises face à face, deux jeunes personnes causent en s'accoudant sur un guéridon desservi. L'une d'elles, très masculine, poitrine plate, plastronnée, cheveux courts et frisés, faux col empesé, cravate longue; l'autre portant plus visibles les attributs de son sexe: toutes deux la cigarette aux lèvres, discutent avec animation parmi l'atmosphère enfumée et voilà.
LES LESBIENNES
Pour ces dames du Hanneton
et de La Souris.
Sur la nappe aux laiteux reflets,
Après l'ultime mandarine,
Qui sur la lèvre purpurine
Laisse des relents aigrelets,
Elles s'accoudent, minaudantes,
Ces fleurs perverses de l'amour,
Et leurs voix se font tour à tour
Mordantes.
II
Ce sont les êtres indécis,
Les androgynes et les sphinges
Dont les équivoques méninges
Travaillent sous l'arc des sourcils:
Démons avec des faces d'anges,
Inconscientes des pudeurs,
Elles nourrissent des ardeurs
Etranges.
III
Pour des rêves jadis brisés
Elles ressuscitent Sodome,
Et Lesbos, en haine de l'homme
Dont leur répugnent les baisers;
Et ne trouvant de cantharides
Qu'aux lèvres glabres de leurs sœurs,
Elles s'enivrent de douceurs
Arides.
IV
La crainte des maternités,
L'horreur des étreintes viriles
Rendent les promesses stériles
Des futures humanités,
Et des talons jusques aux nuques,
Veuves des masculins frissons,
Elles sont des contrefaçons
D'Eunuques.
Pourquoi faut-il, mon Dieu, qu'après avoir traité des sujets sacrés comme celui de Noël, mon ami Redon descende lui aussi dans les bas-fonds terrestres, au risque d'y souiller son crayon? Parce que le métier de peintre comporte les études les plus diverses et que la vérité ne se présente pas toujours sous des aspects riants et vertueux. Or, sans le Hanneton et sa sœur la Souris, Montmartre ne serait plus Montmartre.
J'espère que vous me pardonnerez aussi, cousine, les vers dont je vous viens de donner la primeur. J'ai fait mon possible pour qu'ils fussent en même temps qu'une peinture, le fidèle reflet de mon intérieure protestation. Car, j'ose croire que jamais vous n'avez mis en doute la profonde moralité de votre dévoué correspondant.