Monte-Carlo, 9 février.
Après cette première épreuve, qui consistait à vaincre les scrupules d'un acariâtre consul, le Chat Noir a conquis droit de cité dans le pays du Soleil, et tout fait présager qu'il terminera noblement sa carrière de douze jours à Monaco.
La belle société, qui tient ses assises à l'hôtel de Paris, a déterminé Salis à déplacer pour une fois le théâtre de ses succès et des nôtres. Hier soir, dans le plus élégant salon dudit hôtel, se trouvaient réunis entre autres personnages, le jeune mahrajah Dunleep Sing, fils du roi de Lahore, le richissime comte autrichien Esterhazy, le comte Lemarrois, le Grand-Duc de Leuchtenberg et bien d'autres aux noms retentissants que mon infidèle mémoire se refuse à vous citer. Est-il besoin de dire que les plus somptueuses demi-mondaines, en villégiature à Monaco égayaient de leurs sourires, en même temps qu'elles l'inondaient des feux de leurs diamants, la petite salle transformée pour l'occasion en théâtre miniature. Rose de May, Valtesse de la Bigne, châtelaine des Aigles, Suzanne Duvernois, telles sont pour vous nommer les plus connues et aussi les plus parisiennes, celles dont les visages ont tout d'abord frappé mes regards.
Ces messieurs et ces dames ne s'étaient préparés ni par le jeûne ni par l'abstinence à nous venir écouter. J'avoue même que l'attention ne régnait pas en maîtresse pendant les premières minutes de la petite soirée et ce, malgré tout le mal que se donnait un vieil habitué du Chat Noir, le sémillant Mr Uhde, lieutenant de l'armée Badoise, lequel désolé de nous voir prêcher dans le désert, courait d'un groupe à l'autre, suppliant qu'on nous écoutât. Le rire éclatait, malgré ses soins, en fusées tôt évanouies, non point ce rire malveillant dont on se peut froisser, mais plutôt ce crépitement qui monte à la surface d'une coupe de champagne, et je crois la comparaison d'autant plus juste que ce nectar n'était pas étranger, sans doute, à l'hilarité de nos hôtes.
Est-il besoin de dire que le programme des illustres poètes du Chat Noir avait subi de légers remaniements. Les Vierges Folles de Bonnaud, la Fausse Alerte de Gondoin et le Dilettantisme réciproque de votre cousin seraient déplacés peut-être dans un recueil de morceaux choisis pour institutions religieuses. Mais qu'importe; les messieurs seuls rougissaient.
Notre camarade Milo de Meyer s'est révélé poète XVIme siècle du meilleur aloi. Oyez plutôt cet extrait d'une comédie inédite portant ce titre: Rabelais au pays de Chinon. C'est Jehan des Entommeures qui parle:
Oncques ne me plût monachale vie,
Très bien tu le says, cher amy François,
Car d'estre soubdar est sort que j'envie
De puys temps jadis; et mieux j'aymerois
A travers choquer d'estoc et de taille
Tout le jour au long, sans tresve ou repos,
Qu'ainsi plus longtemps rien faire qui vaille
En ce noir couvent d'où j'ay pris campos!
Ores jà, je dys,
Sans fiel ny mesprys;
Sus à l'ennemy
En poussant ce cry
«Hou ha!»
Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne,
Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne!
Caisgne!
Saigne!
Cor Dieu! j'aymerais endurer en guerre,
Ayons-nous victoire ou le désarroy,
Force coups de masse ou de cimeterre
Au service de nostre tant bon roy,
Que plus longtemps vivre en la compaignie
De ces tant villains moynes caphardiers,
Quels, dessoubs couleur de papimanie,
Des plus noirs méfaictz sont francs coustumiers!
Ce pourquoi je dys,
Sans fiel ny mesprys;
Sus à l'ennemy
En poussant ce cry
«Hou ha!»
Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne,
Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne!
Caisgne!
Saigne!
—Ce soir au Casino, grand concert offert par le compositeur Isidore de Lara sous le haut patronage de L.L.A.A.S.S. le Prince et la Princesse de Monaco, avec le concours de Mme Adelina Patti. J'ai pour la première fois entendu à l'orchestre des œuvres de M. Isidore de Lara et pour la première fois aussi j'ai eu la joie d'entendre l'auteur lui-même chanter en s'accompagnant au piano des mélodies déjà célèbres dont l'excellent baryton Maurel m'avait déjà fait apprécier le charme dans un récital à la Bodinière.
La sélection symphonique sur Amy Robsart et les fragments symphoniques de la Lumière de l'Asie, ces derniers dirigés à l'orchestre par l'auteur lui-même, m'ont donné, je dois le dire, l'impression d'œuvres magistrales profondément pensées et savamment écrites avec toutes les ressources que l'art moderne de la composition peut offrir à ceux qui, semblables à Isidore de Lara, en ont puisé les prémisses dans l'enseignement des maîtres comme Leo Delibes.
Que dire des compositions légères et des romances intitulées: Qu'importe demain, The Garden of Sleep, Le long du chemin, et le Rondel de l'Adieu, si ce n'est que leur auteur, les interprétant lui-même, leur surajoute cette saveur et ce charme indicibles, que les auteurs interprètes donneront toujours à leurs œuvres, en dépit de ce qu'en peuvent dire les comédiens et les chanteurs. Et quelle suavité mélancolique dans ce Rondel de l'Adieu que le grand poète Haraucourt, mon camarade, doit être heureux d'entendre délicieusement commenté.
Partir c'est mourir un peu.
C'est mourir à ce qu'on aime:
On laisse un peu de soi-même
A toute heure en chaque lieu:
. . . . . . . . . . . . . . . .
Partir c'est mourir un peu.
Mme Adelina Patti que j'ai entendue ce soir en des morceaux détachés, m'a procuré, je dois le dire, un plus vif plaisir que dans les œuvres dramatiques dont je vous ai relaté les détails. Si j'avais la faveur d'être écouté par la très illustre diva, je lui conseillerais de consacrer aux concerts les restes encore éclatants de son ardeur et de sa voix. Malgré l'indéniable sénilité des morceaux qu'elle nous a servis, Hom es veet home, Il bacio, Semiramis (le grand air), elle y sait encore triompher et le spectateur n'assiste pas du moins aux suffocations et malaises visibles dont s'accompagne, chez elle, l'effort d'un rôle à soutenir.
Le concert a pris fin sur l'admirable Marche des Fiançailles de Lohengrin, enlevée avec une verve de tous les diables par l'orchestre que dirigeait M. Jehin. Oh! le chant merveilleux des trompettes et quelle fête pour des oreilles Wagneriennes. Le public idiot se précipitait furieusement vers la sortie pendant l'exécution de cette page vibrante.