Monte-Carlo.
Un vieil ami de Lyon, que j'ai retrouvé juge de paix à Monaco, m'a convié à visiter avec lui quelques-uns des cuirassés de notre escadre en rade de Villefranche. Hélas, trompé par ma montre dont les dérèglements m'ont joué déjà plus d'un mauvais tour, j'arrive à la porte du charmant fonctionnaire une bonne demi-heure après son départ.
Désolé de ce contre-temps je m'apprête à tourner bride, mais une curiosité me prend à voir, pavoisée dans la direction de la gare de Monaco, la rue Grimaldi et les rues adjacentes, et je suis la foule, car un vif mouvement populaire se dessine de ce côté.
Deux ou trois grondements sourds espacés de quelques minutes et venus du palais m'apprennent qu'il va se passer quelque chose, et me voilà ravi d'avoir manqué mon train pour Villefranche.
Et voilà comment, sans avoir rien fait pour cela, je vais assister au retour de son Altesse Albert Grimaldi, Prince de Monaco, parmi ses fidèles sujets.
Sur la petite place qui fait face à la gare, sont groupés tous les fonctionnaires de la principauté et aussi, revêtus d'élégants uniformes, les gardes au nombre d'une centaine environ qui composent la petite armée de ce bienheureux pays.
Le rapide venant de Paris s'arrête pour laisser descendre le prince auquel ses familiers et les membres du comité de direction des Jeux souhaitent la bienvenue, cependant que comme un seul homme, tous les sujets monégasques acclament leur souverain. Et je ne pense pas que quelque hypocrisie se mêle à ces acclamations, car le titre de sujet monégasque est bien le plus enviable qui soit. Dire qu'il suffit du hasard d'une naissance pour ignorer du même coup ces trois servitudes qui sont l'impôt, le service militaire et le travail opiniâtre; que si vous ajoutez à ces inappréciables bienfaits la clémence d'un Ciel toujours souriant et la sérénité d'une mer chantante, vous aurez ce me semble, à moins que d'être vraiment difficile toutes les conditions possibles du bonheur humain.
Ou je me trompe fort ou jamais les théories anarchistes n'auront cours sous un pareil régime et je doute que jamais le bruit dissonant d'une bombe révolutionnaire vienne troubler le sommeil auguste de L.L.A.A. Sérénissimes. Que si même, tablant sur l'immoralité du jeu, les partisans d'une austère philosophie nous voulaient à tout prix démontrer qu'il faut abolir cette maudite roulette où se viennent évanouir comme fumée les sommes effarantes collectées aux quatre coins de l'Univers, nous répondrions que ce n'est pas trop de tout cet argent, pour assurer à dix mille âmes le bonheur sans mélange et la vie sans luttes.
Pour complaire au Prince qui a bien voulu honorer de sa visite notre représentation d'aujourd'hui, Salis a remis au programme cette dangereuse épopée dont la seule annonce couvre d'une sueur froide l'épiderme diplomatique de ce cher Gunsbourg. Le Prince a paru s'amuser beaucoup. A l'issue du spectacle il a bien voulu, comme l'avait fait aux premiers jours la Princesse Alice son épouse, nous remercier individuellement du plaisir qu'il avait pris à nous entendre.
Son Altesse Albert Grimaldi, souverain de Monaco, appartient à la très ancienne famille de Grimaldi dont quelques-uns voudraient faire remonter l'origine à Grimoald, maire du palais, mais dont l'ancêtre indiscutable, premier souverain de Monaco, fut investi par Othon premier au Xme siècle. Voilà donc mille ans ou peu s'en faut que la famille Grimaldi règne sur ce fief privilégié, dernier vestige de l'ancienne division féodale du royaume de France.
Le prince Albert n'a ni l'extérieur ni les habitudes d'un patricien amolli par le luxe et le farniente. C'est un homme de quarante-cinq ans, bien fait de sa personne et dont le visage austère et basané trahit une existence active passée au grand air, sous les feux du soleil comme aussi parmi les rafales des contrées hyperboréennes. C'est un savant, non point comme vous pourriez croire, un savant de boudoir ou de cabinet, fait à coups de livres, mais un authentique savant dont la science est de bon aloi comme sa noblesse. Il s'est pris d'une belle passion pour la faune maritime et c'est à satisfaire ce goût qu'il emploie peut-être une bonne partie de ses immenses revenus. A bord de son yacht, la Princesse Alice qui n'est pas un yacht de plaisance, mais un véritable laboratoire flottant, il passe à peu près six mois de l'année, se livrant en compagnie d'un personnel scientifique choisi par lui, à ses études favorites sur les poissons et les mollusques des couches profondes de la mer. La science lui doit déjà, en même temps que d'ingénieux perfectionnements apportés à la construction d'appareils de sondages, la découverte de plusieurs espèces animales qui ont motivé des rapports spéciaux à l'Académie des sciences. Il ne s'agit donc point, comme vous voyez, d'un amateur s'occupant de zoologie comme tant d'autres s'occupent aujourd'hui de photographie, mais d'un savant zoologiste s'efforçant d'apporter sa pierre au grand édifice scientifique et sachant faire abstraction de ce hasard prodigieux, qui l'a fait naître souverain d'un paradis dont cinq continents aspirent à savourer les délices. C'est tout au plus en effet si le prince Albert passe tous les ans deux mois dans sa principauté. La chasse qu'il pratique dans ses domaines d'Ecosse et les croisières lui prennent le meilleur de son temps. Avec des goûts comme les siens, il doit bénir le Ciel qui lui fit légers les soucis de la politique intérieure. Donc le prince nous a personnellement félicités pour les plaisirs variés qu'il avait eus par nous. Il nous a dit que jamais les hasards de ses voyages ne lui avaient permis de venir voir notre théâtre, alors qu'il avait son siège rue Victor-Massé, et qu'il nous remerciait pour l'heureuse initiative de notre divagation dans ses terres.
Mon titre de docteur en médecine l'avait quelque peu surpris, et, ne sachant s'il devait le considérer comme authentique ou comme le fruit d'une plaisanterie coutumière de notre Directeur, il m'en interrogea. Je me demandais si ma réponse affirmative n'allait pas m'attirer un blâme de la part du savant austère qui me faisait l'honneur d'un entretien. Bien au contraire, elle me valut des éloges pour l'indépendance qui m'avait rendu possibles, on peut dire parallèlement, des études aussi diverses. «Voyez-vous, me dit le prince Albert, il n'y a pas de plus proches parentes que les choses qui semblent le plus éloignées. J'aime de grand cœur les études de zoologie transcendante qui sont l'objet de mes travaux et de mes quotidiennes recherches, mais il n'empêche, qu'après la satisfaction purement scientifique qui résulte d'une solution trouvée, j'éprouve comme un besoin de rêverie plus vague, et dans ces moments, je serais heureux quelquefois d'avoir près de moi un poète pour démêler avec moi l'écheveau de mes impressions et les partager et les rendre.»
Je mentirais, cousine, si je vous disais qu'à cet aveu je ne fus pas sur le point de m'écrier: «Frappez du pied le sol cher Prince, et ce poète surgira.» Puis il continua quelques minutes à me parler de ses travaux; il m'apprit qu'il avait découvert à quelque distance de la baie de Monaco, toute une colonie de gros cétacés dont il se proposait d'étudier, sous peu, les mœurs et la vie sous marine. Il n'en dit pas plus et je demeurai sous le charme de sa parole ferme et bienveillante à la fois.
Voilà terminé bientôt notre paradisiaque séjour dans la principauté. Il nous faudra quitter ce ciel enchanteur, cette mer bleue, cette végétation africaine pour des contrées moins riantes où régnent peut-être encore le vent, la froydure et la pluye, comme dit le gracieux poète Charles d'Orléans. Bast, résignons-nous.
J'ai eu ce soir la surprise de rencontrer le charmant rimeur, Simon Cazal, un camarade qui fut des nôtres jusqu'en décembre et en janvier dernier. Je lui ai dérobé ces vers qu'il a eu l'imprudence de me confier et que j'ai l'indiscrétion de vous transcrire.
CELLE QUE J'AIME
Austère en ses goûts, élégante,
C'est le cinq trois quarts qu'elle gante,
Celle que j'aime et qui me hante,
Fine de taille,—autant d'esprit.
C'est en jasant qu'elle me prit
Et que mon cœur du sien s'éprit.
Pour l'avoir tenue enlacée
Une heure hélas! vite passée,
Elle a pris toute ma pensée.
Je l'ai mise sur un pavois
Celle dont me grise la voix
Et qu'en rêve, la nuit, je vois
Passer dans sa robe fleurie,
Les deux mains jointes et qui prie
Ainsi que la Vierge Marie.
Fidèle à mes désirs nouveaux,
Pour le succès de mes travaux,
Je ne veux que ses seuls bravos.
Elle est mon idole et ma reine;
Devant sa beauté souveraine
Mon genou fléchit et se traîne.
J'y tiens plus que Booz à Ruth;
J'y tiens, à vendre à Beelzébuth
Là-bas mon âme,—ici mon luth.
Mon amour est de mélodrame;
Je l'aime à percer d'une lame
Le cœur d'un homme ou d'une femme;
Je l'aime à gravir l'échafaud!
Mais chrétienne et très comme il faut,
Le goût du sang lui fait défaut.
C'est pourquoi, manquant de victime,
Je me contente, en fait de crime,
D'assassiner le... temps: je rime.
Je rime que fine d'esprit,
C'est en jasant qu'elle me prit
Et que mon cœur du sien s'éprit.
Simon Cazal.