Naintré, 20 Mars.

Nous sommes arrivés, Bonnaud et moi, de grand matin à Chatellerault. Un commissionnaire nous a indiqué le domicile de la famille Salis, car le père et la mère du gentilhomme, tous deux octogénaires et infirmes, habitent la petite ville, berceau de leur famille, où s'est écoulée la jeunesse de Rodolphe. Nous avons été reçus par la sœur du défunt qui nous a priés d'attendre jusque vers dix heures la voiture qui nous doit conduire à Naintré.

Il est à peine huit heures; pour ne pas succomber au sommeil qui fait battre nos paupières après la mauvaise nuit passée en wagon, nous déambulons par la ville fort coquette ma foi, dont les boutiques s'ouvrent une à une. Nous examinons avec curiosité les vitrines des armuriers et des couteliers dont la réputation est universelle, et cédant à cet amour immodéré du bibelot que nous possédons au même degré, nous faisons emplette de coupe-papiers en forme de poignards. Puis, tous deux armés jusques aux dents, nous allons promener nos somnolences sur les rives de la Vienne, qui roule une belle nappe d'eau limoneuse et semble décroître après une importante crue.

Après avoir énergiquement lutté contre l'engourdissement de nos membres par un match de billard et l'absorption successive de plusieurs tasses de café, nous regagnons la demeure familiale des Salis, où nous sommes attendus par un vaste landau attelé de deux fortes bêtes. Nous prenons place dans le véhicule en la compagnie de la mère de Mme Salis et d'un prêtre ami de la famille. Une bonne heure après, nous apercevons le mur d'enceinte et les tourelles du château de Naintré.

Nous arrivons au moment précis de la mise en bière, et il nous est permis de contempler une dernière fois sur un grand lit de parade pieusement édifié, celui qui fut Rodolphe Salis. C'est dans la salle de sa bibliothèque, au rez-de-chaussée du château, dans la pièce qu'il préférait, qu'on l'a exposé depuis la veille au matin. Il repose sur une jonchée de fleurs odorantes; la collection du journal, le Chat Noir, est mise en tas à ses côtés; au-dessus de sa tête, on a suspendu une couronne de laurier doré qui lui fut offerte à Bruxelles par la société de secours de l'enfance à la suite d'une représentation au bénéfice de cette œuvre. Il porte sa tenue de spectacle, une élégante redingote en drap bleu, un gilet de soie à fleurs, et les souliers vernis. La face et le front sont parfaitement déplissés et n'ont plus la contraction douloureuse et grimaçante des dernières journées. Les yeux demi-fermés semblent avoir retrouvé le sourire ironique que Salis prenait lorsqu'il écoutait complaisamment dans son cabaret les réflexions plus ou moins ridicules de quelque snob prétentieux.

Après nous avoir présentés à son beau-frère, le capitaine Renaud, mari de la jeune dame qui nous a reçus à Chatellerault, Mme Salis nous fait, en un récit coupé de sanglots, l'histoire des dernières journées de son mari. Il n'a pas eu de délire à proprement parler. Sa continuelle hantise était la tournée et le désir de la continuer. Par moments, il se croyait transporté sur la scène et se livrait avec un imaginaire contradicteur à des dialogues véhéments; il faisait à chacun de nous des observations sur le choix de ses œuvres, etc. Sa pensée, en somme, n'a pas une minute quitté son théâtre et ses collaborateurs. La veille de sa mort, il s'est fait habiller vers quatre heures de l'après-midi et, soutenu par son beau-frère, le capitaine Renaud pour lequel il a toujours eu beaucoup d'amitié, il s'est promené dans les pièces principales de son château, comme s'il voulait adresser un dernier regard aux innombrables merveilles qu'il n'a pas cessé d'accumuler et qu'il savait disposer avec un art impeccable.

Dans sa bibliothèque, il a fait une station plus longue et s'est assis un instant, puis se sentant pris de frissons, il a demandé à regagner son lit et n'a pas eu la force de gravir l'escalier, en sorte qu'il a fallu le monter dans son fauteuil.

En nous contant tous ces détails, Mme Salis, femme d'un grand sens pratique et d'une mâle énergie, s'occupe aux apprêts du déjeuner, car le rendez-vous a été donné, pour trois heures aux amis de la famille à l'église de Chatellerault, et le corbillard ne pourra se rendre qu'à petite vitesse, de Naintré à la sous-préfecture.

Nous déjeunons en hâte et montons en voiture. Le cortège se forme devant la maison familiale; le deuil est conduit par Gabriel Salis, frère du défunt, et par le capitaine Renaud. Jolly, Allaire, Bonnaud et moi tenons les cordons du poêle. Toutes les notabilités de Chatellerault accompagnent le convoi jusqu'au cimetière. Bonnaud prend la parole au nom de la Presse Parisienne; je dis un adieu suprême au défunt au nom des artistes de Montmartre et le cortège se disperse sous le coup d'une très vive émotion.

Il est trop tard pour rentrer à Paris, nous acceptons, Bonnaud et moi, de passer la nuit à Naintré. Nous repartirons demain dans l'après-midi, non sans avoir parcouru tout au moins les diverses pièces du château qui sont comme autant de salles de Musée.

On nous a donné deux chambres contiguës dont les portes aboutissent à un vaste corridor. Ce corridor est tapissé d'estampes et de dessins originaux; les chambres ne sont pas plus dépourvues, et tandis que je passe une partie de ma nuit à grimper sur des chaises, un bougeoir à la main, pour voir de près des compositions de Willette et pour lire d'amusantes légendes, j'entends fort bien à travers la cloison, Bonnaud qui se livre à une occupation similaire. Lui m'entend de son côté mais ne veut pas en avoir l'air. Cependant, voici qu'en escaladant un guéridon mal assuré, je tombe de mon haut, entraînant le meuble dans ma chûte. Je ne puis m'empêcher de rire aux éclats; et Bonnaud de m'imiter. Nous nous interpellons et dans un costume fort léger, nous visitons nos appartements réciproques. Voilà qui n'est pas mal, je pense, pour un jour d'enterrement. Un détail encore: Les water-closets sont illustrés en ce féerique château; c'est là que sont relégués de préférence les tentatives de peinture audacieuse et les essais malheureux. Un saint Antoine orné de pieds éléphantiasiques, tient compagnie à un pourceau dont on n'aperçoit que le groin et les oreilles, le reste étant hors la toile. Ce chef-d'œuvre est tout simplement signé Puvis de Chavannes.

Je serai à Paris demain et vous enverrai mon article qui sera publié dans l'Éclair.