Paris, 19 mars.
Les obsèques de Jules Jouy ont eu lieu ce matin au milieu d'une affluence considérable d'artistes, d'amis et d'admirateurs du défunt. J'aime mieux ne pas vous citer un nom, car le tout Paris de la chanson, auteurs et interprètes, semblait s'être donné rendez-vous pour accompagner d'un adieu le frère d'art, enfin délivré par la mort, des affres et des agonies que lui furent deux ans de folie furieuse et d'internement.
Comme un dernier et touchant hommage, les orgues, tenues par le compositeur Paul Fauchey, ami du défunt, épandaient sur la foule émue et recueillie les mélopées funèbrement rythmées des œuvres les plus connues de Jules Jouy. Quelle chose étrange que ce convoi d'un des maîtres de la gaîté accompagné par ses disciples et ses fervents endeuillés; sur tous ces visages glabres et rasés, le sourire s'était comme figé et mué en grimace triste, car tous ceux pour qui le rire est l'obligatoire expression, ne sauraient être tristes sans quelque laideur, et il n'y a du rire au rictus qu'une nuance de contraction musculaire.
Vous n'imaginez pas les propos et les racontars qui circulent durant le très long parcours du cortège se rendant au Père Lachaise. La plupart prétendent connaître exactement et pouvoir préciser les causes qui déterminèrent la paralysie générale à laquelle vient de succomber le malheureux Jouy. D'aucuns vont jusqu'à soutenir que le long stage qu'il fit au Chat Noir et les vexations qu'il y supporta de la part de Salis peuvent être incriminés et ce, parce que dans ses accès de folie furieuse, Jouy proférait le nom du gentilhomme cabaretier. Cette façon de raisonner me paraît tout ensemble injuste et ridicule, attendu que la persécution dont Jouy se croyait l'objet de la part de Salis constituait déjà un phénomène morbide et ne reposait sur aucune base sérieuse. On est persécuté comme l'on est mélancolique, l'un ou l'autre état existe sans raison valable, mais quand même a besoin de s'appuyer sur un être ou sur un objet et choisit de préférence l'être ou l'objet dont la présence est obsédante à force de se répéter.
Bien avant sa folie déclarée, les observateurs un peu perspicaces qui vivaient dans l'intimité de Jouy avaient pu s'apercevoir d'une pléiade de symptômes tout à fait indicateurs dans ce sens; sa prédilection marquée pour les sujets macabres, l'étrange curiosité qui le poussait à connaître en leurs moindres détails les affaires sanglantes et les crimes sensationnels, enfin ce parti pris de ne pas avoir manqué en dix ans une seule exécution capitale, fallut-il pour y assister, effectuer de longs voyages; tout cela pour un aliéniste était significatif.
Une anecdote me revient en mémoire, qui me fut contée par Goudezki et qui, pour n'être en somme qu'une très mauvaise farce de rapin, ne montre pas moins combien Jouy était suggestible et accessible à la peur, au point d'amuser à ses dépens pendant plusieurs jours toute une compagnie de mauvais plaisants. C'était pendant la première et unique tournée du Chat Noir en Algérie et en Tunisie. Jolly, le chef machiniste, ayant été mordu à Tunis par un chat, manifesta hautement devant Jules Jouy et les camarades de tournée sa crainte de contracter la rage. Jules Jouy se moqua tout d'abord des suppositions du chef machiniste; puis, ayant lu, tôt après, comme il avait coutume de faire en présence d'un cas nouveau, quelque traité de médecine vétérinaire relatif à la contagion rabique, il fut le premier à reparler à Jolly de l'incident déjà oublié. Aussitôt on projeta, pour s'égayer à ses dépens, de jouer au crédule chansonnier une comédie de tous les instants pour lui laisser croire que Jolly était sous le coup d'une évolution rabique dont les manifestations pouvaient éclater d'un jour à l'autre. On n'imagine pas les terreurs de ce pauvre Jouy, à chaque fois que la conversation venait sur ce sujet, et ses efforts toujours vains pour éviter de se trouver assis à côté du machiniste, dans les trains quotidiens qu'il fallait prendre. Quand le hasard toujours renouvelé le plaçait aux environs de Jolly, il demeurait coi, n'osant pas bouger, parlant avec douceur quand il s'adressait à lui pour ne pas l'irriter. Jolly tenait son rôle à la perfection, assombrissait son regard, se livrait parfois à des mouvements désordonnés des mâchoires et proférait des sons rauques et inarticulés. Cette comédie dura jusqu'à Paris où le simulateur poussa la fantaisie jusqu'à laisser croire à un traitement chez Pasteur. Quand, plus tard, on voulut détromper Jouy il y fallut renoncer; il déclara qu'il avait parfaitement reconnu chez Jolly tous les symptômes de la rage, et qu'il avait été miraculeusement préservé lui-même. Sa colère ne connaissait pas de bornes si l'on persistait à le vouloir persuader.
Au Père Lachaise deux discours ont été prononcés, l'un par Octave Pradels, président de la Société des auteurs et compositeurs de musique, lequel a retracé la vie du défunt et pris au nom de la Société qu'il préside l'engagement d'élever un buste en bronze au chansonnier, à l'occasion de son prochain anniversaire; l'autre par le chansonnier Xavier Privas. Je tiens à vous citer ce dernier, très bref, mais d'une heureuse inspiration et qui a produit parmi les assistants une émotion profonde:
«Messieurs,
«Au nom des jeunes chansonniers dont mon camarade Maurice Boukay devait être ici le porte-parole, je viens saluer la dépouille de celui qui fut un homme par la souffrance, un poète par le cœur, un génie par le cerveau.
«En effet, Messieurs, si Jules Jouy défendit avec tant d'éloquence la cause des opprimés et des faibles c'est qu'il eut à lutter lui-même contre la souffrance et le malheur.
«Devant cette tombe ouverte, reliquaire éternel des corps, rappelons-nous, Messieurs, la coutume des anciens guerriers scandinaves qui, lorsqu'ils s'étaient liés d'amitié étroite, creusaient un trou dans la terre, y répandaient de leur sang et, sur la pierre qui recouvrait cette fosse, entrelaçaient leurs noms et leurs chiffres.
«Cet usage s'appelait l'Association du sang.
«Aujourd'hui, Messieurs, devant la tombe de ce poète, mêlons à ses cendres nos larmes de deuil, de respect et d'admiration, et sur la pierre tombale qui va recouvrir ses restes, inscrivons à côté de cette devise qui aurait pu être la sienne:
«Il faut encor souffrir, après avoir souffert»
ces mots, qui sont et son chiffre et le nôtre:
«Gloire! Souvenir!»
Au retour du Père Lachaise je rencontre Pierre Delcourt, l'inépuisable publiciste, ami particulier de Salis, et le plus assidu peut-être de tous les chatnoirisants. Comme je lui demande s'il n'est pas mieux fixé que moi sur l'état de notre pauvre camarade, il tire de sa poche un télégramme reçu le matin même et daté de Naintré; Salis est mort à trois heures du matin.
Malgré l'attente où je ne puis manquer d'être de ce dénouement, j'avoue que la nouvelle, apprise dans ces conditions, me cause quelque effarement. En quelques semaines, Paul Arène, Henri Pille, Jules Jouy et Salis ont été fauchés sans merci par la camarde; quelle nécropole que ce Montmartre.
Déjà circulent dans les rangs clairsemés des camarades de Jouy, la nouvelle apportée par Delcourt. Au milieu de la stupeur qu'elle provoque généralement, une anecdote surgit: On raconte que Jules Jouy ayant fait une chute dans l'escalier du Chat Noir où il précédait Salis, ce dernier lui fit ironiquement remarquer que le moment n'était pas venu de se rompre les os et qu'il avait plus que jamais besoin de son concours. Jouy avait répondu que lorsqu'il mourrait, il comptait bien être suivi par lui à vingt-quatre heures de distance.
Vraie ou non cette anecdote montre bien comme sous toutes les latitudes et dans toutes les conditions de la vie, l'homme est essentiellement un être de légende et de superstition.
Les obsèques de Salis auront lieu demain à trois heures à Chatellerault. J'ai donc largement le temps de m'y rendre en prenant ce soir même à la gare d'Orléans le train de minuit.
D'ici là, comme évidemment la mort du gentilhomme cabaretier ne va pas manquer d'être commentée, je crois de mon devoir de tracer en quelques lignes un portrait de Salis et en même temps de narrer brièvement les journées qui ont précédé sa mort.
Mon après-midi suffira tout juste à ce labeur; et je vous quitte pour m'y donner en toute hâte.