Paris, 9 mars.
Vous ai-je dit, cousine, qu'une seconde tournée doit commencer le 11 courant et que nous ne sommes rentrés à Paris que le temps strictement nécessaire pour nous remettre de nos fatigues. Je commence à dominer un peu la colère qui s'est élevée en moi à la suite du ridicule procès que je vous ai si longuement narré dans ma précédente lettre. J'impose silence aux protestations de mon amour-propre froissé et aux cris de révolte de ma conscience éprise de justice; j'essaie de me créer un nouvel état d'âme et d'envisager l'existence dans nos rapports avec les autres hommes comme une bonne farce très immorale, au fond, dans laquelle il se faut efforcer d'être uniquement spectateur, si l'on ne veut pas être ou dupeur ou dupé.
La fantaisie m'a pris avant-hier d'aller entendre Manon à l'Opéra-Comique, en compagnie de Mulder, pour échanger avec lui mes impressions au cours de cette œuvre que je considère comme la perle de l'écrin musical de Massenet. Je ne pense pas, en effet, qu'il soit possible de rencontrer plus de charme et plus de grâce sautillante et maniérée, unie à plus d'humanité sincère et de vibrante passion. Hélas, ma mauvaise fortune a voulu que l'interprétation fût inférieure à tout ce que j'étais en droit d'attendre dans le second théâtre lyrique de la capitale. Si j'excepte le tendre Leprestre qui a fort bien dit et très joliment chanté quelques passages de sentiment délicat, pour lesquels il faut, j'en conviens, mieux que l'appoint d'un bel organe, tous les autres acteurs chargés de défendre Manon m'ont paru fort au-dessous de leur tâche. Jamais chœurs de province ne furent aussi mal réglés. L'orchestre, lui-même, l'orchestre tant réputé de l'Opéra Comique, dirigé d'ailleurs par un succédané du maëstro Danbé, prenait part à la débandade générale. C'était si mauvais, qu'à plus de vingt reprises j'ai dû maintenir de force à son fauteuil, Mulder qui se démenait comme un diable et qui menaçait d'éclater.
Une ouvreuse qui lisait sur nos visages le mécontentement croissant avec l'heure, me dit en me remettant ma canne et mon chapeau.
—Ces Messieurs n'ont pas l'air satisfait.
—Effectivement, Madame, nous ne le sommes point.
—Ces Messieurs ont peut-être oublié que c'est aujourd'hui dimanche.
—Tiens, c'est vrai, fis-je à cette honnête femme, me gardant bien de partir en guerre contre ce préjugé sans doute ancestral, dont sa réponse était l'éclatante preuve, à savoir qu'il se faut résigner le dimanche, à subir chez M. Carvalho de déplorables auditions des chefs-d'œuvre consacrés.
Il faut que je vous conte, petite cousine, une visite que j'ai faite hier à un vieil ami dont le nom sûrement est connu de vous; j'ai nommé le sculpteur Pendariés. J'ai toujours eu pour la sculpture un amour spécial et pour ceux qui la pratiquent une admiration mêlée de respect. Tant de conditions et de si diverses sont exigibles pour la réalisation d'une œuvre sculpturale qu'il y a positivement lieu de se demander comment dans une époque de veulerie musculaire comme la nôtre, il se peut encore trouver des titans pour embrasser une carrière aussi ingrate. L'imagination qui se plaît à considérer les artistes comme des êtres délicats et raffinés, un peu mièvres et féminins en quelque sorte s'effarouche de cette vision brutale d'un homme, luttant corps à corps avec un bloc de glaise informe qu'il pétrit à sa fantaisie, ou encore, faisant sauter à larges coups de maillet, les éclats d'un cube de marbre d'où surgira l'impérissable beauté, comme un thésauriseur fendrait le mur d'un vieux castel où des trésors sont enfouis.
Encore s'il ne fallait pour aboutir que l'effort physique et la seule patience; mais il me semble que, plus que tout autre, cet art comporte la foi et non point seulement cette foi qui se manifestant avec des ardeurs d'incendie a pu dicter à tel poète, à tel peintre même, une page immortelle, une géniale composition. En sculpture, l'Etincelle n'aboutit point, l'inspiration véhémente en est pour ses frais. Ce qu'il faut au sculpteur pour ciseler son rêve, c'est la hantise constante, l'obsession de son idéal, la persécution de l'image guidant la main durant les innombrables séances de l'exécution. Plus que tout autre, il connaît les affres du travail, et parmi les écrivains dont l'œuvre aujourd'hui rayonne sur la France intellectuelle, je n'en vois qu'un qui eût mérité de tenir le ciseau, c'est Gustave Flaubert, l'homme au burin méticuleux, l'implacable forgeur qui travaillait sa prose, comme travaille à l'ébauchoir le sculpteur qui tantôt rogne, tantôt ajoute un ruban de glaise à sa réfractaire statue, sans tenir compte du vol impassible de l'heure et sans s'émouvoir de l'œuvre qui n'avance pas.
Donc je suis allé voir mon ami Pendariés que je n'avais pas vu depuis plus d'un an et qui me pardonne volontiers la rareté de mes visites, car il sait combien je suis avec lui de cœur et combien je m'intéresse à sa personne et à son art.
A dire vrai, j'étais un peu curieux de savoir ce qu'il va présenter au prochain salon, car nous ne sommes pas éloignés de l'ouverture du Palais de l'Industrie et depuis dix ans mon infatigable ami n'a pas cessé d'exposer des œuvres toujours estimées et plusieurs fois d'ailleurs récompensées. J'ai gardé le plus gracieux souvenir d'un Narcisse en marbre qu'il exposa ces deux ans passés et qui m'apparut comme un petit chef-d'œuvre de charme et de mièvrerie sensuelle. J'avais même composé à son intention pour être gravés sur le socle huit vers que je m'en vais vous dire.
Joli comme un été qui touche à son déclin,
Dans la pâle clarté d'une aube languissante,
Narcisse est étendu près d'une eau bruissante
Et contemple, amoureux, son visage câlin.
Sa chevelure ondoie au gré du flot morose,
La brise emplit sa chair d'harmonieux frissons.
Cependant que perdu dans les bleus horizons,
Longuement il jouit de sa métamorphose.
L'illustre maître Falguière, de qui Pendariés prit conseil, jugea que le sujet se passait de commentaires et peut-être eut-il raison.
Je m'attendais donc à voir cette fois encore quelque œuvre nouvelle, en laquelle se donneraient libre carrière les qualités maîtresses de mon ami, à savoir l'harmonie des formes, la souplesse câline des contours et cette passion chantante de la chair qu'il sait si bien rendre voluptueuse et frissonnante.
Après les accolades et les reproches mutuels sur notre apparente indifférence à l'endroit l'un de l'autre, j'interpellai vigoureusement le sculpteur que je sais cachottier et mystérieux pour les choses de son art. «J'espère que tu nous a bâti quelque joli morceau pour le prochain salon et je ne te cache pas que je suis venu pour en avoir la primeur.
—«Bah! fit-il avec une moue, qu'il s'efforça de rendre dédaigneuse, mais où je sus lire un manque total de sincérité, c'est si peu de chose.
—«Possible, mon vieux, mais je demande à voir.»
A mesure que nous avancions vers l'atelier je surprenais sur sa mobile et expressive physionomie, l'éclatement comprimé d'un sourire mystificateur.
Que va-t-il me montrer, pensais-je. Et cependant la porte s'ouvrit.
Cette fois je me reculai: Dans la lueur pâlissante d'une fin d'après midi, m'apparaissait immense, à cause un peu de l'atelier très exigu, l'œuvre presque achevée que mon talentueux ami réserve au salon de sculpture des Champs-Élysées.
«Peste, mais c'est du marbre», fut mon premier cri. Vous me direz que ce n'est point là l'expression d'un sentiment très esthétique, mais j'avoue qu'au premier moment je fus dominé par la vision du labeur géant que mon ami venait d'accomplir, considération de second ordre j'en conviens, qui ne tarda point à s'effacer devant une autre plus flatteuse: l'admiration.
Sur un socle à pivot parfaitement équilibré et qu'une main d'enfant pourrait sans nul effort déplacer circulairement, un homme nu, d'un tiers au moins plus grand que nature, développe debout la plus admirable anatomie qui se puisse rêver.
Cet homme, un paysan comme l'a voulu son auteur et non point un paysan d'atelier aux rondeurs mièvres et graciles d'Apollon, mais un rustre à la puissante musculature, s'est arrêté près d'une roche inculte. Les jambes fléchies, le torse un peu voûté de l'homme qui se livre aux travaux ardus de la terre, tout dans son attitude et dans son mouvement crie la fatigue et l'effort continu d'une laborieuse journée. Derrière lui, contre ses pieds, il a déposé dans un geste de lassitude suprême, la pioche dont tout le jour il éventra le sol rétif. Car la terre où ses pieds se sont posés ne respire rien moins que la fertilité et ce n'est pas sans peine qu'elle nourrit ses amants obstinés, l'ingrate et revêche marâtre. Aussi l'homme à la longue s'est-il découragé; le peu d'âme qui somnolait en ce coffre de brute attelée au labeur, lui vient aux lèvres dans un appel à la toute justice d'en haut. Aura-t-il après ces fatigues subies, l'équitable joie des récoltes; voudra-t-elle multiplier pour le payer de ses peines, les graines que ses mains ont confiées à ses entrailles, la terre mauvaise entr'ouverte sous son effort. Et joignant ses mains calleuses où le manche du pic a laissé l'ineffaçable stigmate du travail, levant au ciel sa face où pour une minute s'est réfugiée la vie de tout ce grand corps, le paysan s'exalte en une prière marmonnée, plus grande et plus sincère en son inexpression que les fadeurs apprises de tous les cagots de sacristie.
Vous dirai-je la joie délirante que je versais dans l'âme de mon précieux ami en lui énumérant une à une, toutes ces émotions que je viens de vous dire et que je déduisais de mon attentif examen. Encore ne m'attardai-je point, avant tout, féru d'art sincère, à lui vanter l'exactitude merveilleuse des attaches et l'incomparable fini des moindres détails, toutes choses qui ne sauraient échapper à l'œil exercé des professionnels.
—«Et quel titre vas-tu donner à ce beau morceau?»
Au lieu de répondre directement à ma question Pendariés me dit:
—«Te chargerais-tu d'en trouver un satisfaisant?
—«Non, certes.
—«Eh bien! moi non plus, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de résumer par un mot sans doute insuffisant l'état d'âme complexe que j'ai voulu rendre. Tu n'as pas eu besoin de titre pour me comprendre; d'autres, je l'espère, me comprendront également et c'est la plus grande récompense que je puisse espérer. Ce paysan qui, vers la fin du jour, laisse tomber sa pioche, et brisé de fatigue, invoque un Dieu qu'il ne voit pas, mais dont il attend l'infinie miséricorde et qui lui donne la force encore de se résigner, ce paysan c'est moi-même. Ah! pendant les deux ans qu'a duré ce travail, dont tu contemples le résultat, que de fois moi aussi j'ai laissé tomber le marteau, pesant à mes pauvres mains gourdes. Et je les ai levées vers l'Idéal, ces mains fatiguées qui s'épuisaient à rendre mon rêve; oh! si du moins je l'ai pu rendre assez pour que d'autres hommes le déchiffrent, je n'ai plus rien presque à désirer.»
Ce bougre là m'avait ému avec son éloquence simple et bon enfant; je ne trouvai rien à lui dire et je me contentai dans une pression de mains de lui témoigner combien son œuvre m'allait au cœur. Après quoi, lui-même me prenant aux épaules me fit pirouetter vers la porte entr'ouverte de l'atelier en me disant: «Allons boire un bock à la santé de mon Bonhomme!»