DE L'AMOUR
Les missives chargées de joie ou de douleur sont toute la vie du soldat. Selon ce qu'elles recèlent en leurs plis parfumés, elles lui font une âme ardente, sereine, amère, lumineuse. Il est de durs faits de guerre, nés d'une faible histoire d'amour. Un tendre mot, l'évocation d'une promenade nocturne, le rappel d'une ancienne caresse, suffisent à ranimer le courage expirant, à susciter les colères nécessaires, à nourrir la force du combattant.
Un couple vivait heureux, la guerre survint; ce qui semblait être le plus inconnu des contes de fée est devenu une légende d'infortune: toutes les amours connurent alors le plus cruel des déchirements.
Le fantassin Lejeune est un gaillard vigoureux et calme. Plus discipliné que brave, il accomplit ses devoirs avec une ponctualité d'employé. Il a en Argonne une ferme cachée sous la verdure; des chevaux et des bœufs somnolent dans ses prés. Il épousa une voisine gracieuse et bonne ménagère. Enfin, comme tous, à la mobilisation, il dut abandonner sa maison, qui bientôt fut cernée par les uhlans. Puis, les colonnes de von Kluck reculèrent, et Lejeune reçut une lettre de sa femme:
«J'ai eu bien peur, disait-elle, le canon tonnait terriblement et chaque coup m'arrachait le cœur. Quand nous les vîmes arriver, nous nous cachâmes en forêt; mais, un soir, je voulus revoir notre ferme: j'étais avec la servante. Près du calvaire, un officier nous attendait. Je tremblais toute. Il vint à moi et, riant, il posa son casque sur ma tête. C'est tout. Il ne m'est rien arrivé d'autre...»
Lejeune ne put lire plus avant. Il lui importait peu que les ennemis eussent pillé sa ferme, emmené ses chevaux. Pour l'instant, il ne voyait plus que le geste galant de l'officier posant sur la blonde tête de sa femme le casque orgueilleux. «Il ne m'est rien arrivé d'autre», disait la lettre. Etait-ce l'entière vérité?
Fiévreux, le doute surgissait! Le soldat se sentait irrité contre les idées incertaines qui le venaient assaillir. Le sang lui montait du cœur aux yeux, avec les larmes. Poussé par une volonté féroce de détruire, il prit un couteau de tranchée et sortit dans la forêt traîtresse des fils de fer. Il se colla au tronc d'un vieux chêne et, malgré la pluie qui lui cinglait les reins, obstinément, il surveilla la ligne ennemie.
Une escouade allemande rôdait; on entendait un bruit sec de branches cassées. Lejeune, en rampant, rejoignit un des patrouilleurs et, pareil au pasteur qui, jadis, levait sur l'agneau de sacrifice un glaive implacable, il le décapita. Il fut abattu, tenant en ses mains ensanglantées la tête de son adversaire.
Ce paisible soldat, honnête fermier sans ambition ni vaillance, mourut au combat avec la rage héroïque d'un fauve, parce qu'il fallait que fût vengée sur une tête ennemie l'injure faite à la belle tête adorée. Une fusillade crépita, des ombres sortirent des petits postes, le tonnerre des artilleries ravagea la forêt, et le communiqué apprit à la France que nous nous étions rendus maîtres d'un élément de tranchée très important.
Une petite lettre d'azur, à l'écriture penchée, avait déclenché, ce soir-là, dans la Woëvre, un combat imprévu, et paré d'un nouveau laurier nos armes triomphantes.
Il naît, sous les obus, des amours nombreuses. Le danger constant, la présence de la mort, la vermine et la boue donnent à ces passions une intensité imprévue; elles sont d'autant plus violentes que le destin les veut éphémères.
Le retour à l'arrière inspire aux jeunes hommes un vif désir d'aimer. Qu'elle soit bourgeoise, paysanne ou ribaude, la femme sera toujours parée, aux yeux du soldat, d'un charme émouvant. Elle incarnera, même sous des haillons dérisoires, la joie somptueuse de vivre.
Le bataillon descend au repos. Il envahit une sucrerie dévastée où des miséreux, parqués comme des bêtes, font chauffer sur une forge abandonnée leur pauvre soupe. Irrités de rôder dans la nuit, les soldats maugréent contre leur sort infernal, délaissant leur vaillance coutumière. Mais les hommes ont vu se mouvoir, auprès des brasiers improvisés, de pâles émigrées, fines ombres des anciens bonheurs, tendres évocations des paradis perdus. Elles n'ont aucune des parures qui rendent les femmes désirables et les font pareilles à des divinités souriantes. Pour les séduire, néanmoins, les soldats chantent des romances où se heurtent naïvement la joie des amants satisfaits et la douleur des amours contrariées.
Le bataillon a retrouvé son orgueil prétorien. Une allégresse monte dans le cantonnement bohème, des folies d'un jour couvent sous les regards: on dirait une folle kermesse en quelque village souriant des Flandres.
Les obus rasent en chantant, eux aussi, la toiture de la sucrerie. Les Parisiens évoquent, en chœur: Mirella, ma jolie... et toutes les pimpantes vierges qu'ils aimèrent, petites ouvrières alertes comme les oiseaux. Les Bretons aux yeux bleus se souviennent des luronnes endimanchées qu'ils entraînaient, au sortir des noces, dans la campagne ombreuse:
Pour avoir fille et garçon
Comme les autres.
Les gars de toutes les provinces qui, jadis, courtisaient les filles sur le mail embaumé, rêvent à leur passé viril et conquérant.
Les poitrines se bombent, les cœurs battent plus activement. De petites émigrées, venues des villes incendiées du Nord, échappées aux balles qui les poursuivaient, ont su réaliser ce miracle heureux: rendre au bataillon épuisé le courage et la confiance nécessaires. Les femmes ne sont-elles pas, êtres mystérieux à l'âme captivante, plus encore que la valeur et la discipline, la force invincible des armées?