DE L'IDÉE DE DIEU

Un Tel se souvient qu'autrefois il jouissait des matins splendides, dans les jardins de lumière et d'eau vive. Maintenant, dans la tranchée, il est indifférent à la beauté des choses. Jadis, à l'aube, quand les cantonniers arrosaient les rues encore désertes de la capitale, il avait des carillons au cœur; les fraîcheurs de l'aube l'enivraient. Cette sainte exaltation est morte.

Son orgueil vaincu, ses rêves évanouis, Un Tel se découvre faible et désemparé devant la destinée. Cette mort de l'imagination, chez un poète, est lente comme le départ silencieux des vieillards. Il est triste de sentir sa jeunesse mourir, exténuée, vaincue, loin de la maison où elle prit son présomptueux essor. Il semblerait alors que tout point d'appui se dérobe dans l'espace. Un Tel est pareil à l'oiseau qui traverse le ciel vaste, cherchant vainement une branche pour se reposer. Mais le désir de croire et d'aimer, le besoin d'admirer la nature et de découvrir au delà du ciel des mondes éternels et prestigieux sont des blessures heureusement inguérissables qui, à peine refermées, s'ouvrent et saignent à nouveau.

Une foi nouvelle... mais elle se lève, tel un brouillard lumineux, de la ligne de terre qui, de la mer aux Vosges, atteste la présence des armées. Chaque soldat la porte en lui, confuse, inexplicable et vivante. Dans tous les lieux où des troupes ont souffert, où des hommes reposent sous le champ reverdissant, les femmes, les enfants, les vieillards ont senti que naissait en eux une religion nouvelle.

Après la Marne, derrière les presbytères, les tombes des soldats devinrent un lieu de pèlerinage. Ici, il y a sept tombes: trois d'entre elles portent des croix sans parure, ce sont des tombes allemandes; les tombes françaises sont ornées de drapeaux et de palmes. Le curé, le soir, réunissant les fillettes du village, les fait prier pour les héros qui moururent afin que soient reconquis la forêt, le fleuve clair et les champs. Couronne adorable de jeunesse et de douceur, les petites entourent le tertre funèbre, joignant leurs mains jolies.

La prière du soir terminée, dans la nuit survenue, le maire, un athée notoire, vient à son tour honorer les tombes. Ainsi un culte naissant, une piété commune réunissent le prêtre et l'athée.

Un soir ils se rencontrent. Eux qui jamais ne se causèrent, adversaires irréductibles, les voici, face à face, animés d'une même pensée. Ils ne se diront aucun des vains mots que l'homme créa pour exprimer les mouvements de son âme, mais ils comprennent, l'un et l'autre, que leur pauvre cœur avait un même besoin d'aimer, au delà des discordes et des misères du siècle, une insaisissable et pure beauté.

Ce désir de sortir du cadre où l'humanité nous tient, Un Tel le partage.

Au repos, son bataillon envahit l'église. Un Tel se rend à l'office.

Les cérémonies cultuelles avivent en lui le souvenir des anciennes croyances. D'entendre le mâle chœur de la soldatesque s'élever sous la voûte ogivale, joint aux voix dolentes des paroissiennes, il revoit sa première communion et la ripaille qui la fêta.

Toute la famille était assemblée. On but maintes bouteilles. Ce fut une orgie rayonnante, embaumée d'encens, dont le souvenir laissa dans l'âme déjà complexe du communiant une fraîcheur forestière.

Un dimanche des Rameaux, Un Tel s'en fut à la messe, dans une toute petite église, bien trop petite pour contenir l'armée accourue. Un Tel resta à la porte du sanctuaire, dans le cimetière verdoyant. Des vieilles femmes, des enfants, priaient parmi les tombes. Une mignonne fillette montait sur les pieds d'Un Tel, afin de mieux voir l'office. Une infirme, assise sur un talus, ses deux béquilles auprès d'elle, chantait les cantiques monotones de la Passion. Un soleil clair, un soleil joyeux, embellissait toutes choses et donnait au buis apporté par les campagnardes une fraîcheur d'eau et de forêt.

De la chapelle sortit, soudainement, un cortège rustique d'enfants de chœur que guidait un prêtre portant une palme et un gros bréviaire. Le groupe vint auprès d'Un Tel. Le prêtre chantait le psaume latin d'une voix profonde et, quand il tournait les pages de son bréviaire, la palme frôlait la chevelure du soldat. Il semblait à Un Tel que, dans la simplicité du matin, toutes les divinités du monde désiraient que fussent fêtées les verdures naissantes et la victoire prochaine. Il y avait, non loin du cimetière, en un sentier discret, un amour d'un jour qui s'ébauchait entre une fermière aimable et un cavalier.

Les spectacles de la guerre ont engendré, chez tous ceux qui les connurent, un désir d'irréel. Des simples, avec la foi des anciens âges, virent au ciel de Dixmude un drapeau qui flottait dans une étoile. Un Tel, pareillement, incline à désirer le surnaturel.

Un mysticisme est né de la guerre, qui ne saurait mourir avec elle. Cette foi, qui ne se relie, à l'heure actuelle, à aucune confession déterminée, reportera-t-elle, vers des buts humains, une force, une passion à de meilleures fins réservées?

Peut-être, au contraire, Un Tel gardera-t-il égoïstement, pour lui seul, en son cœur, et par amour de l'indépendance, cette poésie inexprimée dont le rythme le charmera. Puissent alors ces paysages de lumière intérieure lui faire oublier les vulgarités de la vie et lui donner la paix et le bonheur que les faibles hommes demandent aux religions.

Le croyant et l'athée ne pourraient-ils se réunir en l'esprit inquiet d'Un Tel et, conjuguant leurs espoirs contraires, lui donner une foi harmonieuse et parfaite?

Si Dieu fit l'homme à son image, Un Tel, que les méditations de la tranchée et les aventures guerrières ont transformé, rêve d'un dieu qui serait semblable à l'idée qu'il s'en fait, un dieu latin, compatissant aux faiblesses des hommes et qui bénirait l'amour et la joie, un dieu ami de la nature et qui permettrait qu'on l'estime dans tout ce qu'elle a de charmeur et de voluptueux.