EN ROUTE

En ces temps où l'héroïsme est une habitude, Un Tel résolut de n'attacher qu'une relative importance aux hommages de ceux qui vantaient ses exploits sans les connaître, et parce qu'il est bon de couronner le soldat blessé de phrases pompeuses. Egalement, il décida de repousser les conseils mesquins de certains égoïstes satisfaits, lesquels estiment qu'il faut, dosant son dévouement lorsque le hasard vous fit sortir de la mêlée, ne pas s'y précipiter à nouveau.

Ainsi, sans inutile exaltation et dédaignant toute considération commune, à seule fin de satisfaire à sa fantaisie, Un Tel, déclaré inapte à l'infanterie, sollicita de partir sur les tanks.

La magie des choses neuves éblouira toujours l'imagination des enfants, ces poètes de quelques saisons qu'on voudrait immortelles, ainsi que celles des poètes, ces éternels enfants.

Suivant un rite cher au service de santé, Un Tel dut faire examiner sa blessure par de nombreuses commissions, appelées à en juger toutes différemment et sans que l'opinion exprimée par chacune d'elles semblât intéresser les autres.

—Et celui-là! Qu'en ferons-nous? dit un major.

—Sa profession, demanda un aigre vieillard aux yeux myopes.

—Journaliste.

—Envoyons-le au grand quartier général pour allonger les communiqués!

Humblement, et n'ignorant pas que tout homme désireux de combattre et préférant le péril à la quiétude de l'arrière est suspect, Un Tel balbutia:

—Je désirerais, si toutefois vous n'y voyez pas un trop vif inconvénient, être versé dans le service des tanks.

Sidérés, les majors s'interrogèrent; un homme existait qui ne tenait pas à s'incruster à l'arrière; ceci méritait qu'on y fît attention. Quels mobiles étranges le poussaient à choisir un poste réputé dangereux? N'y aurait-il pas, sous ce désir apparent de combattre, un mystérieux moyen d'échapper à toute bataille? Vraiment, cette opposition violente à l'ordre des choses était de par trop révolutionnaire!

Ainsi, les désirs avoués des convalescents s'orientent tous vers plus de quiétude et de bien-être, vers une paix heureuse, et voici qu'un importun ne permettait pas à la commission les ironies faciles par lesquelles les majors apprennent aux soldats que la guerre n'est pas terminée.

—Faiblesse générale à la suite de blessure. Nous allons vous envoyer à la campagne, mon ami.

Impossible de retourner contre le volontaire la flèche, déjà fort usagée, du sarcasme. Mais, comme il faut qu'une commission de santé élève toujours un jugement dressé comme une barricade, empli d'attendus énigmatiques, contre le martyr qu'elle a visité, le commandant major accabla Un Tel de cette phrase vengeresse:

—Ils ne savent pas ce qu'ils veulent. Au lieu de se défiler, celui-ci tient à se faire casser la gueule. Patientez, mon ami, le centre des réformes décidera de votre cas. Je vous déclare inapte au service armé.

En des casernes modernes, aérées, propres et mélancoliques, le centre groupe des milliers d'hommes aux membres atrophiés et tordus. L'ennui règne en ce purgatoire du soldat. Toute la nuit, pour bercer son sommeil, les usines d'alentour vrombissent et mille trains sifflent qui partent, tentateurs, vers des zones libres, loin de la mesquinerie de l'arrière et des bureaucraties.

Un Tel se présenta devant deux majors.

—Cet homme est incapable d'appartenir au service armé... Allons donc!

Afin de prouver à leurs prédécesseurs que les jugements des hommes sont faillibles, les deux majors affirmèrent l'aptitude absolue d'Un Tel à l'infanterie.

Heureux en son cœur d'une telle décision, le soldat, qui se savait pareil au bouchon de liège sur les flots promené, se composa un visage d'infortune. La manifestation de sa joie l'eût envoyé, par réflexe, dans le train des équipages.

Certes, maintes raisons pourraient excuser le séjour d'Un Tel à l'arrière. Néanmoins, armé de raisons plus judicieuses encore, il veut repartir. Il ne croit pas être, comme certains l'insinuent non sans ironie, un buveur de sang. Il sait que la guerre est cruelle et qu'il faut au soldat montant à l'assaut une volonté de destruction contre laquelle tout ce qui vit au monde s'élève et proteste. Simplement, il estime qu'un jeune homme valide, dont nul mal intérieur n'atténue la vigueur, doit se battre.

D'aucuns invoquent de nobles motifs pour demeurer au calme. Ils se rangent aimablement dans cette élite qu'il faut conserver, afin que soit assuré plus tard le règne de nos arts et de nos industries. Ils se disent indispensables à la vie nationale, continuant le cours régulier de leurs travaux et lançant des poèmes où l'héroïsme de la troupe est chanté sur le mode alexandrin. Plutôt que de combattre l'incendie, le rôle unique d'un jeune ténor dont le théâtre est en feu serait-il de chanter encore, attendant que les flammes le dévorent et l'anéantissent?

Les vains motifs exposés par les jeunes hommes de l'arrière afin de se faire pardonner leur inaction dissimulent une évidente lâcheté.

Les gens raisonnables ont une conception vulgaire et singulièrement étroite du devoir. Le combattant, pour peu qu'il ait fait quelques mois de tranchées, a accompli tout le devoir que le pays était en droit d'exiger de lui; il peut demeurer à l'arrière. Seul est condamné à se battre éternellement le sot bonhomme qui, au cours de tant d'assauts mortels et de bombardements, n'a pas eu l'esprit de se trouver dans la trajectoire d'une balle errante.

L'ironie des uns, les protestations affectueuses des autres, mille raisonnements faciles et intéressés invitent le convalescent à s'éloigner de la lutte.

Il en est qui, particulièrement cyniques, affirment au soldat la vanité de son sacrifice. Au retour, disent-ils, rien ne distinguera l'ancien combattant de tous ceux qui ne luttèrent point. Que si le soldat, par suite de ses blessures, ne peut remplir les fonctions où jadis il excellait, on le chassera, sans considérer en rien ses mérites guerriers.

Un Tel sait que ses camarades, que tous ceux qui souffrirent de la guerre, que la foule des ressuscités, au sortir des tombeaux où elle vécut plusieurs années infernales, transformera la France en un juste pays où le mérite des uns et l'infamie des autres seront reconnus. Tous les soldats ont la rude conviction que les égoïstes qui refusèrent de partager la douleur de la race seront châtiés de leur indifférence.

Cela sera, car la guerre sut donner à ceux qui la firent une endurance et des qualités qui les mettront à même de se créer une vie aisée et d'imposer leur volonté commune. Les hommes, demeurés rétifs à l'appel de la gloire, seront en présence du combattant en état d'infériorité. Ils n'auront pas cette habitude de la lutte, cette force prudente et mesurée, cette inépuisable volonté de vie et de triomphe que les soldats ont acquises dans la tranchée.

Au retour, du fait que tant de fois l'homme faillit la perdre, la vie lui sera plus douce. A tout instant de l'existence, il évoquera l'angoisse qu'il eut à l'heure où, frappé comme un bétail dans la nuit, il sentit couler son sang. Il comparera la paix riante de son foyer à cette fièvre d'aventures qui s'empara de lui et voulut le briser.

Comme tous ses camarades, Un Tel vivra simplement. Sympathisant avec tous, il n'aura de courroux qu'à l'égard des lâches et des profiteurs qui prétendront se joindre à l'allégresse commune et revendiquer une part de lumière à laquelle ils n'auront plus droit.

Le soir, assis à son foyer, dans l'intime féerie de la lumière, Un Tel, auprès de sa blonde compagne, se remémorera les veillées glaciales devant Verdun, alors que l'horizon était zébré d'éclairs. La vie d'Un Tel sera faite de souvenirs. La pensée des morts y régnera, impérieuse et grave. Tous ceux du bataillon, tombés sous les mitrailleuses; les autres, ces inconnus momifiés entre les lignes, les bras en croix, la bouche ouverte, auprès desquels se couchaient les patrouilleurs, tous les morts reviendront, ils prendront place autour des tables chargées de bouteilles et de victuailles, lors des festins du retour.

C'est en songeant au bonheur qu'il aura de vivre, en la paix retrouvée, la France étant prospère, qu'Un Tel trouve le courage de repartir. Il faut l'avouer aussi: instinctivement, l'homme sera toujours poussé, de siècle en siècle, par cet éternel désir d'errer sur les routes et de se battre, besoin instinctif qui heurte les races et les fait s'entr'égorger, éternel dédain du mâle envers la mort, orgueil d'être fort et jeune qu'une gouape héroïque, en son parler d'arsouille, exprimait ainsi:

—Cette guerre! C'est pour montrer que nous avions du sang dans les veines.

Certes, le soldat ne saurait se battre, s'il n'avait, imprimée en son cœur frémissant, la certitude absolue du retour. Un Tel croit avec ferveur qu'il ne pourra mourir; aussi préfère-t-il, à l'indignité de vivre à l'arrière, sous la protection d'un million de poitrines fraternelles, se jeter à nouveau dans la mêlée afin d'y jouer, une fois de plus, avec la fortune et la douleur.