L'ANCIEN
A la manière dont le public accueillait les récits de l'ancien, Un Tel cherchait à deviner de quelle affection et de quel respect l'entourerait plus tard cette jeunesse pour laquelle il s'était battu et qui aurait la joie de naître en un pays prospère, calme et redouté.
Certes, l'ancien inspirait un respect atténué; son allure débraillée, sa face pourpre et sa voix grasseyante lui donnaient un étrange aspect de vagabond. Chiffonnier, ramasseur de mégots, colporteur, il appartenait à cette aristocratie lépreuse des rôdeurs parisiens, en qui le passant croit reconnaître des amis lointains, tant il est accoutumé à les rencontrer au même carrefour, narguant la poussière, la bourrasque ou la pluie, appartenant à la rue, tels le kiosque multicolore et l'arbre verdoyant.
Pensionnaire des asiles de nuit et des hôpitaux empuantis, où couchent à la corde une dizaine de gueux dans la même soupente; habitué des soupes populaires, l'ancien se contentait aisément de ces modestes agapes et de ce confort embryonnaire. Il aimait à vagabonder, sans autre but que d'attendre le soir, dissertant sur de graves problèmes économiques, en compagnie de déclassés qui, parfois, sous leurs guenilles, gardaient une obscure élégance.
Nourris de déchets et d'eau grasse, les gueux de Paris, liés aux mouvements de la rue, secoués par les fièvres de la foule, ont une vie aventureuse. Ils forment une société pittoresque, sorte de petit Etat indépendant qui fera peut-être un jour sa révolution et conquerra le pouvoir.
C'était une vieille idée d'Un Tel que nous verrions surgir, au déclin du quatrième Etat syndicaliste, un cinquième Etat où régneraient les vagabonds. Pourquoi l'ancien, couvert de pustules, ne serait-il pas à son tour un favori de la fortune, un maître, lui qui jamais ne consentit à l'esclavage?
L'ancien, ne soupçonnant pas le bel avenir promis aux déclassés, estimait être relativement heureux. Depuis vingt ans, il ne couchait plus dans un lit. L'été, à la campagne, il dormait dans les arbres; les corbeaux l'y couvraient de fiente. Qu'importe! Bercé par le vent comme un marin dans la mâture, il évoquait certaines heures qui furent belles, où les paysans, pour s'égayer, le conviaient à leurs noces; il buvait dans le verre de la mariée un délicieux vin d'Anjou à 30 francs la bouteille. L'automne voyait revenir l'ancien dans les parages de Notre-Dame, car il affectionnait la place Maubert. Il s'y livrait à de rares et modestes besognes: il vendait des brochures sans jamais parvenir à se constituer un pécule honorable. Il n'y tenait guère, au reste, considérant que la misère était sa profession.
A de certaines heures, l'ancien retrouvait une gravité et un maintien souvent délaissés. Il faisait alors l'émouvant récit de ses souvenirs militaires. Garde forestier en 1870, sans redouter la mort et la servitude, il avait porté des dépêches à travers les lignes ennemies. Combien de fois narra-t-il son histoire? Un Tel était attristé de songer à l'ironie et à l'indifférence qui, jadis, accueillaient ce récit. Avant la guerre, la jeunesse était portée à traiter de radotages l'historique d'événements où la France avait souffert et mérité par son courage intrépide l'admiration de son adversaire.
Pourtant ce gueux, dont on riait, était un de ceux qui défendirent le sol envahi. En serait-il de même pour les combattants de la grande guerre et se pourrait-il qu'un jour l'enfance insoucieuse poursuivît de quolibets un fusilier de l'Yser, un fantassin de Verdun? Cruelle question qu'il était impossible de ne point se poser en présence de ce vieillard obstiné à ne pas mourir et à se ressouvenir d'un passé d'honneur et de souffrance.
Maintenant, juste retour de la fortune, l'ancien est écouté. Dans les bouges où les convalescents lutinent les filles, il parle haut, ne voulant pas que les soldats de 1914 puissent l'accuser de n'avoir pas servi. De son bâton noueux, il frappe la table grasse, faisant tinter les verres et les bouteilles; ses yeux s'illuminent, sa voix sonne la charge. La tenancière du bouge, une matrone, n'a plus besoin d'imposer le silence à sa bruyante clientèle; tous les soldats, les voyous et les gourgandines écoutent pieusement cette évocation d'un passé si intimement relié à notre présent tourmenté. Un Tel admire cette suite harmonieuse et logique dans notre histoire; il lui semble entrevoir en une perspective infinie toutes les guerres où il fallut que des gueux mourussent pour que fussent affirmés notre force et notre désir de vivre.
Comme elle est simple, la voix de la race! Elle dit:
«C'était terrible aussi en 1870. J'ai vu de longs trains immobilisés où le pain et les vivres moisissaient qui devaient ravitailler l'armée de Mac-Mahon. Ce qui nous a perdu, c'est la lâcheté de ce Bazaine livrant Sedan, alors que le brave Mac-Mahon lui tendait la main. J'allais la nuit dans les lignes allemandes porter des dépêches, je ramassais les livrets de nos camarades morts. Pauvres gosses, l'ennemi les avait surpris sans qu'ils tentent la moindre défense; ils avaient leur gamelle remplie de pommes de terre à côté d'eux, ils allaient manger; il n'y avait pas de garde, pas d'avant-garde, rien; ils avaient été tués. J'ai vu tout cela! Les brigands me cherchèrent dans ma maison, j'en avais une, cachée sous le lierre; ils retournèrent tout, de la cave au grenier. Ils ne m'ont pas eu.
«Au début, je me disais: serait-ce comme en 1870? Puis, il y eut la Marne. Vous êtes courageux, les enfants; nous aussi, nous l'étions, mais on nous trahissait.»
Ecoutant cette voix du passé, témoignage d'une ancienne vaillance, Un Tel ressent quelque amertume à considérer le sort misérable de ce vieux combattant. Ceci ajoute à sa volonté d'agir, au retour, en sorte que la fortune soit moins rebelle à ceux qui sauvèrent le pays de l'asservissement.
Les ingrats et les profiteurs de la guerre auront à redouter que de jeunes vétérans, ayant tout perdu dans l'immense conflit, viennent grossir les rangs de l'armée bohème du cinquième Etat, lui donnant un esprit combatif, une organisation et une vigueur invincibles.