DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
LE RETOUR DES SÈVRIENNES
Depuis midi les grilles de l’École sont ouvertes. C’est un chassé-croisé : élèves, parents, amis, bagages, fournisseurs, pêle-mêle s’engouffrent. Enfin, l’air circule dans les couloirs abandonnés depuis deux mois ; l’odeur si triste des vieux murs s’évapore.
C’en est fait du silence : un flot de vie est entré dans l’École. Sous le pas alerte des Sèvriennes, les escaliers crient, les portes grincent, les voix s’élèvent, et la cloche en sonnant, ranime ce corps engourdi qui, dans l’ombre, pleure des larmes de salpêtre.
Comme ces vieilles gens qui ouvrent à regret leurs bras à la joie bruyante des tout petits, l’École semble chagrine du retour des Sèvriennes.
Le personnel, depuis le matin, est en mouvement. Les bonnets à brides volettent, ponctuent ici et là, de leurs ailes blanches, le clair obscur des corridors. M. le dépensier, tout bouffi, jette ses ordres, court du réfectoire à l’office, des cuisines au monte-charge, voyant tout, sachant tout, dévisageant les Nouvelles, qu’un mot vif photographie au passage.
Là-bas, dans la tiédeur du jour qui tombe, le jet d’eau chantonne ; son âme, captive sous un réseau de perles, redit les paroles anciennes et qu’on sait un peu folles. Sur l’aire blonde de la cour, tombent les premières feuilles mortes ; mais tout le sang de la terre monte dans les arbres du parc, qu’un émoi, un frisson, inconsciente mélancolie des choses, transfigure, comme un visage qui se pare d’une fraîcheur éclatante aux approches de la mort…
....... .......... ...
Debout, à la fenêtre de sa nouvelle chambre, Marguerite Triel regarde les coteaux d’alentour, couverts de leur « toison fauve ». On ne verra plus briller, le soir, les petites lumières des maisons closes ; Saint-Cloud se dénude ; seule, la croupe de Brimborion est encore verdoyante.
Tout est triste ! Elle regarde songeuse. Est-ce bien là ce paysage radieux dont le souvenir l’enchantait la veille encore ; et cette chambre, cette cellule de béguine, au papier sali, à la cretonne déteinte, à l’accueil hostile, c’est là qu’elle va vivre toute une année. Quoi, c’est cela qu’elle regrettait !
La déception de ce retour l’oppresse comme un chagrin ; n’y tenant plus, Marguerite abandonne ses affaires, glisse son journal dans le tiroir de la table, et vite s’enfuit embrasser Mlle Vormèse, puis chercher dans leurs chambres, ses compagnes arrivées avant elle.
N’ayant trouvé personne, Marguerite s’installe pour attendre, au tournant de l’escalier. C’est une montée, une dégringolade perpétuelle de Scientifiques et de Littéraires, qui toutes, gamines en dépit de l’âge, n’ont jamais eu le temps d’apprendre la marche lente, et le rythme d’un pas léger.
— Bonjour ma chère ; comment allez-vous ? Quelle mine superbe ! Hein, contente de rentrer ?
— Ma foi non.
— Et pourtant ce cher Pâtre et le jeune Criquet !
— Encore bouquiner, oh ! là là !
— Connaissez-vous les nominations ?
— Quelques-unes.
— Myriam Lévis, pas agrégée, débute à Molière !
— Pas possible. — Mais oui, on dit que le ministre avait remarqué le profil. — Au scandale.
— Et Renée ? agrégée, tombe dans un trou, à Mamers.
Les bruits de pas étouffent les paroles. D’autres Sèvriennes montent.
— Avez-vous vu la Veuve ?
— Non, je n’irai chez elle qu’au bonsoir.
— Vous a-t-elle répondu ?
— Jamais de la vie : vous savez bien qu’elle a pour principe, de répondre deux lignes aux agrégées, et rien aux licenciées.
— Mais plus tard écrit-elle ?
— C’est selon le cas que notre mère fait de nous…
— Très bien, quand je serai professeur, je ne la fatiguerai pas de mes lettres…
Elles passent.
Monte Adrienne Chantilly, en collant de drap vert russe ; elle conduit trois nouvelles que Mlle Lonjarrey lui a recommandées ; une petite arabe, au corps nerveux, aux yeux longs, s’entr’ouvrant pleins de caresses, des joues olivâtres qu’ambre un rayon de soleil, c’est Juliette Malville ; une grosse paysanne, aux traits mous, au regard terne : Marianne Brunie ; la troisième, élégante, distinguée, des yeux frais, comme ces fleurs bleues, qu’on nomme les « cheveux de Vénus », très blonde, une bouche rouge, extraordinairement sensuelle : Hélène Dinan.
Toutes trois, élèves des lycées de Paris, forment un groupe d’intellectuelles pures : l’une est hégélienne, l’autre disciple d’Auguste Comte, la dernière, par snobisme, nie la matière, et ne conçoit que la vie spirituelle.
— Ah ! que je suis heureuse de vous revoir, Marguerite, fait Adrienne Chantilly, présentant ses trois nouvelles amies, à la plus jolie Sèvrienne. C’est une embrassade polie, Didi picore les joues qu’elle baise, craignant d’y laisser le velours éphémère de ses lèvres.
Elles passent.
Marguerite, dont la tête pâle, tout auréolée de cheveux blonds, se détache, entre les portes, comme une figure de sainte dans un triptyque ouvert, ne s’aperçoit pas de l’admiration qu’elle excite. Impatiente, elle cherche ses amies, et ne voit, au bout du couloir, que Victoire Nollet, portant, de toute la force de ses bras maigres, un matelas fraîchement rebattu.
— Bonjour Victoire, est-ce que vous déménagez à la cloche de bois ?
— Pas du tout, mon chat, je répare une injustice. Le dépensier m’a collé un vieux matelas, quand j’ai le droit d’en avoir un neuf ! j’ai réclamé, personne ne m’écoute. Je porte le mien à une première année, et je rapporte celui-ci !
— Allez en paix, Victoire, Épictète n’est-il pas avec vous, ajoute Marguerite railleuse.
Sous le faix du matelas qui l’écrase, Victoire continue son chemin ; personne ne s’offre à l’aider. A bout de force, elle tombe, mais ne lâche pas sa proie.
Soudain, au bas de l’escalier, on entend des voix joyeuses, un talon qui sonne allègrement :
Zimbaïla ! Zimbaïla !
Les pompiers de Nanterre !
L’école en marche, éclate de rire, en reconnaissant le refrain favori de Berthe Passy, qui monte quatre à quatre, et surgit accompagnée du « Paternel » en sabots, le béret à la main.
Il porte, dans un cabas, des colchides délicatement protégées par une collerette de fougères ; autour du cou, de longs fils de lierre. Sans dire un mot, il se débarrasse de son fardeau, embrasse sa fille, remet sur les papillotes échevelées, son béret de drap, et se sauve, laissant les Sèvriennes ahuries de cette apparition rustique.
Berthe agacée fronce le sourcil.
— Eh bien ! quoi ! c’est mon père. Sommes-nous au Jardin des plantes ici ?
Puis toute à Marguerite qui la serre dans ses bras :
— Ce que je suis contente de t’embrasser, toi. Il y a si longtemps qu’on ne s’est vu ! et tu n’écris pas ! Enfin, la belle, me diras-tu ce que tu as fait pendant ces vacances.
— J’ai vécu je ne sais dans quel pays d’ennui, auprès de ma vieille cousine. J’ai lu, couru, bâillé ! oh bâillé ! surtout le dimanche, quand on allait faire des visites.
— Tu n’as donc plus d’amie là-bas ?
— Non, depuis que je suis à Sèvres, je n’en ai plus ; je suis solitaire au milieu des jeunes filles que je fréquentais ; nous n’avons plus rien de commun, ni vie, ni pensée, ni rêve.
— Mais, insiste Berthe, avec malice, si les femmes t’ennuient, il te reste les hommes !
— Eh ! bien, non, j’inquiète les hommes. Ils m’admirent, parce que je suis une savante, mais leur admiration est… comment dirai-je… suspecte. Il y a autre chose, par derrière, que du respect.
Oui Molière a peint toute la province, quand il a dit :
Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
Qu’une femme étudie et sache tant de choses.
Les gens de chez nous pensent comme lui.
Au fond, les hommes s’imaginent que nous sommes trop savantes pour rester chastes, et qu’il nous est bien difficile, libres comme nous le sommes, d’être honnêtes.
— Tu crois ?
— Oui. Ces choses-là, on ne nous les dit pas encore, mais on les devine à leurs regards, à leurs poignées de mains…
Et les femmes ! en voilà qui ne nous pardonnent pas de nous être déclassées, en gagnant notre vie.
J’ai horreur de tout ce monde-là.
— Aussi, ma chère, fit Berthe en l’entraînant dans sa chambre, quel besoin avais-tu de te fourvoyer à l’École ! Quand on est faite comme toi, on épouse le plus gros sac d’écus, on a la gloriole de signer, le matin de ses noces, un contrat de vente corporelle !
Et tu as la naïveté de croire, qu’on estimera plus ton apostolat de professeur, que ce mariage, qu’appelle si bien nôtre Jérôme « une prostitution légale ! »
C’est fou, ma chère. Nous sommes en dehors de l’ordre social, nous sommes presque un genre neutre, celui des Indépendantes ou des Révoltées. Et tu veux qu’on nous honore ! Quelle bonne foi que la tienne, j’en ris.
— Si tu savais, ma pauvre amie, comme je souffre de voir clair. Ces vacances ont été pour moi une lente désillusion. L’École me manquait trop.
— Eh quoi Mme Jules Ferron ?…
— Non, ce n’est pas elle que je regrettais, c’est ce milieu où tout nous élève, où naturellement, on arrive à modeler sa vie sur les vies qu’on admire, où l’effort est joyeux, où le travail est une forme du bonheur.
Ici, j’ai une autre âme, d’autres yeux. Ici tout ce qui est beau m’entraîne. Je suis fière d’appartenir à l’École, de préparer ma carrière de professeur, de vivre libre, d’une vie laborieuse, qui sera féconde pour moi, pour les autres.
Là-bas, j’ai l’âme recroquevillée ; je suis les autres en silence. Comme la route m’a semblé longue !
Berthe attristée écoute son amie ; cet aveu de Marguerite lui va droit au cœur, elle sait les tristesses de l’avenir, mais courageusement elle veut les ignorer, aller droit au but, sans se soucier de l’escorte qui l’accompagne, des pays qu’il faudra traverser.
— Allons, Marguerite, demain tu auras oublié ton ennui. Nous voilà chez nous, arrange ta chambre, sors tes livres, je t’apporte des fleurs de Barbizon ; demain tu retrouveras tes professeurs, tes triomphes de Sèvrienne.
Allons, allons, en avant pour la Licence…
Marguerite reste songeuse, son regard semble chercher quelque chose qu’elle ne retrouve pas.
— Ne trouves-tu pas l’École changée ?
— Mais non, l’État n’a point retapé notre caserne ; je revois des murs qui suintent, des murs qui croulent.
C’est toujours tout pareil.
— Il y a je ne sais pas quoi qui me manque, je suis dépaysée ; cette chambre m’étouffe ; j’aimais tant l’autre.
Vois-tu, nos anciens rêves sont les hôtes invisibles de nos chambres, ils gardent, pour nous les rappeler, les sourires ou les larmes qui les ont vus naître… un charme les enchaîne aux murs qu’ils n’abandonneront jamais plus… Je sais maintenant, ce sont ces Dieux Lares, gardiens de mon autre chambrette, que je souffre de ne pas retrouver ici.
— Ma grande, ma grande, prends garde, tu rêves trop, tu souffriras. Veille, ton imagination va déchirer ton cœur.
Moi aussi, pendant ces deux mois, j’ai bien pensé à la vie qui nous attend. La forêt m’a donné de son sang, je reviens plus forte, plus sauvage ; je veux vivre seule. Dans mon baluchon de vagabonde, j’avais mis quelques Balzac, je les ai lus au pied des vieux chênes. Parlons-en de la Comédie humaine, de l’Amour qui fait grimacer tous les masques. Quel dégoût !
— Tais-toi, Berthe, tu blasphèmes. L’amour ne peut jamais être ignoble. Non, c’est quelque chose de divin, qui rayonne en nous, nous pétrit sur un modèle plus beau. Berthe, je le pressens, l’amour nous transfigure, un cœur qui aime ne peut être que très grand.
Ne juge pas la vie d’après ces livres. Entre eux et nous, il y a un mystère.
Crois-tu que la vie aux yeux d’une vierge soit la même qu’aux yeux d’une femme ? Non.
Et puis vois-tu, j’aimerais mieux mourir à l’instant, si je ne dois pas espérer l’amour…
— Marguerite ?
— Oui, Berthe, je ne suis plus la même, mon cœur s’est ouvert comme un nid… (elle ajouta tout bas), je l’écoute chanter.
Un tumulte dans l’escalier d’honneur fit ouvrir toutes les portes, trois êtres, trois magots apparurent de front.
— Mamz’elle, si vous plaît, où c’est ti que va coucher notr’ demoiselle, Élodie Fourraud, de Marseille.
— Quel est son numéro de chambre, monsieur ?
— Élodie t’sait-t-y ton numéro ?
— 56, papa.
— Je vous y mène, et Berthe, embrassant Marguerite, sa traînée de lierre sur l’épaule, se fit le cornac des trois phocéens.
— Enfin, les voilà donc !
Marguerite, radieuse, les mains tendues, s’élance dans l’escalier, au-devant de Charlotte et d’Henri Dolfière, qui franchissent la grille de l’École.
CHAPITRE II
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
10 octobre 189 .
Voilà huit jours que nous avons repris nos cours. Il ne me semble pas que j’aie quitté l’École, cette École si aimée, encore plus chère depuis que Charlotte est ici.
Nous vivons comme deux sœurs, ne nous quittant que pour aller au cours ou en étude. Le jeudi, nous nous réunissons ; pendant que je prépare mes textes de la licence, elle dessine des « écorchés ».
C’est une intimité charmante où Henri a sa place. Constamment Charlotte me parle de lui. Je le connais si bien aujourd’hui, que je crois avoir été son amie de tout temps.
Je vis de leur joie, ils vivent de mes espoirs. Pour être amoureux, ils ne sont pas égoïstes, et je sens bien que ma présence ne leur est pas importune.
Charlotte travaille avec ardeur ; mais en femme très ordonnée, elle se réserve, par-ci par-là, des récréations supplémentaires pour coudre son trousseau. Elle est alerte et positive, sachant le prix des choses, le prix de l’argent surtout.
D’un mot, elle rabroue Henri, quand il s’emballe avec la faconde lyrique des imaginatifs : il se voit déjà au travail, pour une commande de l’État, ou le buste de quelque Yankee. C’est le songe de Pérette ; Charlotte sera là pour consolider le pot au lait.
14 octobre.
Quelle jolie promenade nous venons de faire tous les trois dans le bois de Saint-Cloud.
Aujourd’hui, la lumière avait les teintes dorées du raisin mûr ; tout était encore vert, au-dessus de l’herbe grasse et des chrysanthèmes rouges. De la Lanterne, nous apercevions la Seine, dont les flots striés s’étalaient, comme les sillons d’une prairie fauchée, en lignes rythmiques et parallèles. Le ciel restait floconneux.
Jamais je n’ai vu à l’automne une telle poésie. Les bois rayonnent d’une vie plus ardente, plus parfumée. Les lourds châtaigniers ont des bourgeons, mais rien n’égale le coloris charmant des peupliers pourpres, des sapins argentés, des petits aulnes si frais encore.
Et tout cela s’écarte de vous ; il semble que l’atmosphère donne aux avenues une perspective plus lointaine.
D’autres coins du parc sont en pleine métamorphose. Ici, où souffle le vent froid, les arbres ont une splendeur orfèvrée. On les dirait ciselés, dans un bloc d’or et de jaspe sanguin, par un cyclope aux doigts habiles. Les feuilles, qu’il laisse papillonner autour de nous, ont l’usure et la pâleur des royales effigies, ou les reflets sombres des vieux ors ternis, l’éclat mystique des croix pastorales, le clinquant des faux bijoux, la douceur des alliages, où l’or pur se veine.
Les broussailles ont des lueurs fauves, le scintillement de l’aventurine étoilée, les feuillures légères des couronnes barbares.
Quel divin maître que la nature.
Avant de grimper dans le parc, nous avons fait avec Henri un tour de foire.
Les grandes allées du bord de l’eau ont perdu leur solitude religieuse. C’est une cohue, un tintamarre infernal. Toutes les roulottes de la foire aux pains d’épices sont ramassées là, étreignant les arbres, les poussant presque pour leur voler la place.
Oripeaux, verroteries, paillettes, cuivres, toiles peintes, bâches, lampions et guenilles semblent, de loin, suspendus à une corde. Tout s’anime, tout remue, hurle, grogne ou piaille.
Ce sont des fous, des énergumènes, qui vous attirent dans les baraques, sur les montagnes russes et les chevaux de bois. On s’enfuit, on s’accroche, on est pris dans ce tohu-bohu d’épileptiques ; la foule, ivre, vous saisit dans son remous.
Je ne sais comment nous avons fait pour sortir de là ; une fois à l’abri, j’ai regretté la foule criarde, vulgaire, puante, qui m’attirait et domptait en moi, par quelque chose de plus fort, la révolte de mes sens.
Henri nous a emmenées dans la partie solitaire du parc, dans ce jardin réservé, où tout rappelle Trianon et Marie-Antoinette.
Les parterres embaumaient l’herbe mûre, encore une fois coupée ; partout de petits bassins ronds conduisent l’eau à la cascade, par un fil de perles. Nous nous sommes assis sur un vieux banc, dans le cirque de verdure, où les arbres rejoignent leurs têtes chenues, pour soutenir cette coupole aérienne, faite de l’immensité bleue.
Nous ne disions rien, jouissant du charme infini d’être seuls, à la tombée du soir.
— A quoi rêvez-vous, mes p’tits, a dit Henri d’une voix qui voulait imiter celle de Mlle Lonjarrey.
— Je pense, répondit Charlotte, qu’il fait bon vivre, et que ce parc est un cadre enchanteur pour de beaux souvenirs.
— C’est vrai : ne dirait-on pas que ces arbres se souviennent ? dans cet abandon, les feuilles n’ont-elles pas l’air de détourner leurs yeux, comme si elles se refusaient à jouir du bonheur qui passe, elles qui ont vu pleurer une reine.
— Oh ! oh, fit ce rieur, voilà une durée bien sentimentale. Mesdames les feuilles, vous êtes fort impertinentes, si juchées pour mieux voir, vous ne regardez rien. Que pourriez-vous admirer, je vous prie, de plus gracieux que ces deux corps souples, alanguis dans une pose que je voudrais modeler.
— Quel serait le titre, m’sieu l’artiste ?
— L’Attente.
— Le compliment est pour toi ma chère, fit Charlotte en m’embrassant. Le clair regard d’Henri souriait à mes yeux.
Je ne puis définir le charme que ces yeux clairs exercent sur tout mon être ; il me regarde : deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif ; s’il parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze légère s’interpose, je ne sais que dire, mon esprit n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces choses, qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son amie.
Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec la fraîcheur, des effluves violents montaient de la terre humide. Mon cœur se gonflait, battait à coups fiévreux ; j’éprouvais un plaisir indicible à boire, dans l’air, tous ces parfums.
Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles mortes, sur la nappe verte d’un nénuphar, nous vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait, ondulait ainsi qu’une vapeur : c’était une nuée d’éphémères qui s’aimaient là, dans un bruissement, dans un tourbillon d’ailes.
Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel, mariaient leurs désirs, irisant d’un point l’air encore ensoleillé, se quittant, pour se reprendre dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés, cendres palpitant encore sur l’eau morte.
Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute voyait naître et mourir des êtres qui n’avaient vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer, mourir, est-ce donc la loi de l’Univers ? la nôtre alors.
J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée, pour l’offrir à Charlotte : « Nous-mêmes, ne sommes-nous pas des éphémères ; ceux-ci du moins sont plus sages que nous. »
— Notre destinée est la même, a répondu gravement la voix de mon ami, beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui échapperont pas.
20 octobre.
Le ministère vient de nous envoyer une jeune Grecque, Sophie Triparti, grosse fille à peau noire, huileuse, portant moustache… et face à main, mais de beaux yeux dans une tête de Turc. Elle est le point de mire de l’École ; on répète ses mots qui ne manquent pas de verdeur.
Est-elle innocente ?
Ne l’est-elle pas ?
Agnès ? Peut-être.
C’est une distraction bien superflue, nous sommes bourrées de travail ; j’en perds la tête.
D’Aveline multiplie les explications de texte, ces tours de force, où, à propos de quatre vers, il faut expliquer le génie d’un auteur. Rien de plus artificiel, rien de plus brillant que cet exercice oratoire : à propos de Victor Hugo — les Pauvres gens — pillez l’Épopée depuis Homère ; à propos d’une phrase de Michelet, retournez à Virgile.
« Tout est dans tout, comme dit l’autre. » Le truc, c’est de serrer le texte d’assez près, en l’élargissant de façon incommensurable !
Voilà le triomphe de Jeanne Viole.
Au cours de Jérôme Pâtre, ce sont des batailles passionnantes ; autour du Positivisme, chacune s’engage, s’enferre quelquefois. Mais hélas, de ces éternelles discussions, trop d’idées surgissent, jamais une seule ne domine les autres.
J’en arrive à croire que les livres ne nous apprennent rien de certain sur la vie, que le mieux c’est encore d’obéir à l’instinct.
26 octobre.
Dans la promotion de Charlotte, il y a deux ou trois petites qui sont follement amoureuses de M. Leuris, l’illustre poète mathématicien, une tête de Christ en croix. La jeune Élodie, de Marseille, est la plus enragée ; elle embrasse éperdument sa chaise, et lui glisse des billets doux dans les poches de son pardessus.
« Graine de Mme Putiphar », l’appelle ma Lolotte.
Une autre a des extases, quand elle écoute notre chère Mlle Vormèse jouer du César Frank.
Pauvres petites, elles ne savent où placer leurs aspirations. Celles-là souffrent, on ne les écoute pas. Mais que penser de la conduite d’Angèle Bléraud, qui est à la dévotion de Jeanne Viole ; chaque fois que l’une rentre dans sa chambre, l’autre l’y suit ; en étude, le soir, Angèle Bléraud la tient par la taille, leurs têtes unies lisent ou ne lisent pas. On les laisse seules, alors rien ne les gêne.
Jeanne fait courir le bruit d’une conversion entreprise ! ô Monsieur Cupidon, que penses-tu de celle-là ? en attendant, ce sont les œuvres du beau Paul Réjardin, qui fournissent prétexte à de si pieux colloques.
Réjardin, qui fait son petit Tolstoï, est si à la mode à Sèvres, que chaque jeudi, Adrienne Chantilly obtient d’aller suivre son cours de morale au Collège de France.
Peut-être, avec lui, trouvera-t-elle cette vérité qu’en vain on cherche ici.
CHAPITRE III
Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, son père, homme de lettres, aux Batignolles.
« 8 novembre 189 .
» Tu sauras donc, mon vieux Jules, que le mois dernier, il nous vint d’Athènes un jeune orang-outang.
» C’est un cadeau du roi Georges !
» Cadeau qui à son prix, car ledit animal, nonobstant de vieilles habitudes, nous dérobe ses callosités, mais exhibe, à grand renfort de salive, ses prétentions de docteur ès philosophie !
» Il est de poil noir, de ventre gras, de teint luisant comme peau de phoque, nez camus sous deux yeux tendres. En dépit d’une forte moustache, qui tend sur la lèvre l’arc d’un troisième sourcil, je crois que ce jeune être simiesque est du sexe de notre pseudo mère Ève.
» La chose est certaine, c’est une guenuche qui vient folâtrer parmi nous.
» Quelle richesse de contours ! quelle ampleur de reins, un petit Hercule en pleurerait de n’avoir pas sucé le lait de ces puissantes mamelles ! De vivre libres sous le péplos flottant, ses appâts se sont démesurément épanouis ; si le dicton de notre vieille Palatine a cours en son pays, il faut que la main d’un Grec soit plus profonde que la main amoureuse d’un honnête homme de France.
» Mlle Lonjarrey me confie l’éducation de cet intéressant animal.
» Je m’y suis mise tout de suite, à la française, tant et si bien, mon p’a, que j’ai obtenu des résultats épatants.
» Mlle Sophie Triparti, plus familièrement dénommée entre nous Calypso, est une doctoresse, déléguée en mission pédagogique à Sèvres, par un Gouvernement qui n’a cure d’élever de petites Andromaques et de jeunes Pénélopes.
» Pour le quart d’heure, c’est moi le Mentor de ce singe savant : elle boit, mange, rumine sous mes yeux.
» En passant, je puis t’affirmer qu’Homère n’exagère pas, quand il détaille la goinfrerie des héros de l’Iliade.
» Où je vais, elle va, et je promène mon animal de porte en porte, pour la plus grande joie de l’École, qui a si peu souvent l’occasion de rire.
» Elle m’a mise au courant de toutes ses petites affaires ; puisque le secret de la confession ne saurait exister vis-à-vis d’un quadrumane, je ne me tiens pas d’aise de tout te raconter. Fais-en des papillotes pour ta coiffure du dimanche, c’est tout ce que cela mérite.
» Les bras de Calypso étant trop petits pour étreindre la majesté de son buste, à l’occasion je deviens sa chambrière. Sur le coup de huit heures, je pénètre dans sa « spélonque » comme dit, en se bouchant le nez, la suave Jeanne, joueuse de Viole à la façon de Sapho.
» Calypso dort, empaquetée dans ses draps ; près du feu, l’indispensable : comble ! A mon appel, la nymphe se réveille ; une grosse tête poilue se dégage de l’outre qui gonflait les couvertures, elle m’apparaît enfin, vêtue d’une rude chemise lacédémonienne.
» Je procède avec méthode : on prend les distances ; elle se pose, s’affermit sur ses jarrets, le dos tourné à la porte entr’ouverte. Un deux, je passe l’armure. Bombez le torse, bras en l’air ; d’un coup de poing, je ceinturonne tout ce que je trouve.
» Une, deux. Bougeons plus.
» C’est le moment de prendre des ris, je m’arc-boute, je lace, je tire, je sangle. Elle devient mince ! mince ! mince !
» Pif-paf-pouf la poitrine s’engouffre. Au cran !
» Elle étrangle, je suis sans pitié : je bondis, derrière elle, je raidis mes muscles, mon genou sur le rein rebelle, je la repousse, je la harponne, cric, crac, je serre à bloc. Ça y est.
» Calypso, radieuse d’avoir enfin taille humaine, tombe, défaillante, où elle peut.
» Suis-je assez soubrette, quand je m’en mêle !
» Ses voisines de chambre se roulent dans le couloir, et Calypso ne se doute pas que, par la fente de la porte, elle a pu être l’héroïne de ce petit lever.
» L’autre jour, tout a failli se gâter, cette grande folle de Charlotte Verneuil me crie : pille, pille, sus donc, en voilà un qui se sauve… et de fait, avec ce sein en déroute, Calypso vous avait un air de reine des Amazones !
» Mlle Triparti a gagné ses grades dans le Dictionnaire Larousse, avec le visa de l’Université de Paris. C’est la doyenne des étudiantes étrangères, elle a vécu dix ans au quartier Latin. Ah ! le bon temps : vers les minuit, on s’en allait chez Pierre, chez Paul, tous garçons de vingt ans, chercher des allumettes, ou la vraie façon de mettre sur pied un vers latin.
» A la longue, résolue de justifier les prédictions de Canaris, qui la berça dans ses bras, Calypso alla trouver ses juges, offrant : pot de miel de l’Hymette, lauriers de Delphes, petits chênes Dodonéens ; voire même, pour le ministre, écailles authentiques du Parthénon !
» Quatre boules blanches la firent Docteur ! En remerciement, qu’offrir au président du jury ? Elle me consulta à l’effet de connaître ma pensée : Une branche de lys ?
» Certes, ma chère, M. Lavisse sera flatté. Du coup, vous le placez entre Aaron et saint Joseph, l’allusion est charmante…
» C’est un divertissement journalier. Jeudi je l’invitai à prendre le café chez moi ; il y avait là les Sèvriennes que tu connais : Marguerite et son amie Charlotte, Adrienne Chantilly, et trois « première année ».
» On parla du mariage de Charlotte, qui aura lieu huit jours après sa sortie de l’École.
» Calypso de s’étonner : Vous êtes donc fiancée, mademoiselle ?
» — Comment, je ne vous l’avais pas dit, fis-je, mais à l’École nous sommes toutes fiancées ; c’est même une condition, sine qua non, pour y entrer. Pas de fiancé, pas de poste. Mme Jules Ferron veut que Sèvres soit une maison de rosières, et qu’au sortir d’ici, chacune ait son époux.
» C’est merveilleux ! Quelle prévoyance ! Moi qui croyais qu’en France, les filles sans dot ne se mariaient pas.
» — Comment donc, reprend Adrienne qui corse la plaisanterie, mais tous les jours nous refusons des maris. Nous nous marions par devoir, pour régénérer la Patrie, par la parole et par l’action.
» — Bravo, mesdemoiselles, c’est très bien ; mais où donc sont vos bagues, dit-elle méfiante.
» — Ça ne se porte plus, c’est rococo. Il n’y a que Charlotte qui montre la sienne, et puis Hortense, ça lui rappelle Ugène.
» — Qui épousez-vous, ma tendresse ?
» — Oh ! moi, je n’ai pas d’ambition, j’épouse un épicier. J’aurai de la science pour toute la famille, je ne lui demande que de fournir le sucre et la chandelle.
» Calypso fit la moue, trouvant mon choix peu distingué.
» — Et vous, Mlle Verneuil ?
» — J’épouse un artiste.
» — Tant mieux, l’art dans la vie, Platon a dit…
» — Et moi, devinez, interrompt la belle Chantilly.
» — ?…
» — Un professeur, ma chère ; rassurez-vous mesdemoiselles, il n’est pas de la maison. Mlle Triel épouse un sonneur de cloches, parce que son âme angélique baigne dans les ondes musicales. Juliette sera la femme d’un ouverrier, Hélène d’un soldat, et celle-ci d’un astronome.
» — Bigre ! fit Calypso qui n’ignore pas les beautés de notre langue ; mais quand voyez-vous votre bon ami ?
» — Quand nous voulons ; il vient, on envoie à Mlle Lonjarrey une fiasquette de rhum, tout est dit.
» Le lendemain, Calypso m’a montré le carnet d’observations, qui doit lui servir à dresser son rapport au roi Georges, j’y ai lu ceci : Originale et profonde loi de cette École : la Directrice exige, par prudence pour l’avenir, et pour adoucir la vie laborieuse et sévère des Sèvriennes, qu’elles possèdent chacune un fiancé. A mes yeux, l’innocence de ces jeunes filles est une parure de plus.
» Comme je la voyais inquiète, elle me dit :
» — Croyez-vous, Berthe, qu’il puisse m’arriver ce qui est arrivé à la Sainte-Vierge ?
» — Quoi donc ?
» — Concevoir par l’opération du Saint-Esprit.
» — Dame, je ne sais pas, ça c’est vu une fois, encore n’est-on pas bien sûr…
» — Je vais vous confier un secret, me dit-elle d’une voix sourde, je crois que je suis enceinte !
» — Bah ! contez-moi ça.
» — Seulement, je ne sais pas comme ça s’est fait (Calypso pleurnichait). J’ai peur, je ne m’explique pas ces retards.
» — Et quoi, vous ne vîtes point la Colombe ?
» — Hé non ; mais l’autre soir, au bal de la colonie grecque, un jeune Français m’a pris la main, et me l’a baisée. J’ai lu dans vos romans, qu’il suffit d’embrasser une femme pour lui faire un enfant, alors je ne sais plus moi… mais je vous jure que je n’y suis pour rien.
» J’ai pris un air de docteur, hoché la tête, pincé mon nez, regrettant mon incapacité en cette occurrence, bref la laissant avec ses doutes… ou bien sa plaisanterie : cette Grecque pourrait bien être de Marseille.
» Si elle a voulu se payer ma tête, je lui réserve un petit tour de ma façon.
» Mais quelle bonne partie de rire ! c’est une roulade du haut en bas de cette école renfrognée. L’écho en est-il venu jusqu’à toi, mon vieux ?
» Un bécot où je mets tout mon cœur,
» Ta Pépette. »
CHAPITRE IV
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 novembre.
La santé de Charlotte me tourmente : depuis son entrée à l’École, elle a de subits malaises, des étouffements ; elle m’assure que ce n’est rien, que l’internat est cause de ces souffrances passagères.
Charlotte s’oppose à toute visite du docteur, elle m’a suppliée de n’en rien dire à Henri.
Que faire ?
25 novembre, soir.
Pauvre petite, je l’ai tenue là dans mes bras, étouffant. J’ai une peur affreuse qu’elle mente, qu’elle me cache une névrose, une maladie de cœur peut-être.
L’infirmière est venue lui donner de l’éther, elle me dit que ces symptômes ne révèlent rien de grave ; beaucoup de nos compagnes paient ce tribut de souffrance, au changement de régime et d’habitudes que Sèvres apporte dans leur vie.
26 novembre.
O le brave cœur ! Henri est venu : il était ennuyé et, comme tous les artistes, si accablé par une déception, par un effort inutile, que, pendant sa visite, il n’a su que nous parler de son découragement.
Charlotte a oublié qu’elle souffrait, pour lui dire, à lui, les mots qui font jaillir la force. Il est parti réconforté : — « Vois-tu, Marguerite, il vaut mieux ne rien lui dire, il ne pourrait plus travailler, et puis me voilà guérie, puisqu’il s’en va content. » —
Brave petit cœur.
21 décembre.
Je reçois une longue lettre de Renée Diolat ; je la pique à cette page de mon journal, pour l’y retrouver, quand, à mon tour, je serai professeur.
CHAPITRE V
PROFESSEUR-FEMME
Renée Diolat, agrégée des lettres, professeur au lycée de Mamers, à ses amies de Sèvres.
« Mamers, 18 décembre.
» Ah ! ah ! ah !… laissez-moi rire un peu. Je n’aurais jamais cru que la pudibonderie de province pût aller jusque-là !
» Ma propriétaire vient d’entrer dans ma chambre, mes chemises de nuit d’une main, mes pantalons de l’autre, reniflant avec horreur mon parfum d’iris. Elle a tout jeté par terre, déclarant : qu’elle ne laverait pas ces « choses » comme en portent les femmes de café-chantant !
» Depuis qu’elle sait l’usage d’un « tub », elle me refuse l’eau chaude. Il n’y a pas d’établissement de bains ici ; il faut donc attendre les vacances pour me laver.
» Je vous entends faire chorus, et crier « A la porte ! à la porte ! » Mais je ne peux pas m’y mettre, moi, à la porte, personne ne me recueillerait : les professeurs du lycée de jeunes filles sentent trop le fagot.
» Il a fallu l’appât de 100 francs de pension, pour que ces gens, un tailleur et une giletière, consentissent à me loger et à me nourrir. Par dessus le marché, la vieille essuie la poussière de mes lettres, jusqu’au fond des tiroirs ; au besoin elle pourrait me donner des nouvelles des miens.
» Leur table sent l’auberge : un pichet de cidre, une écuelle qui devient un plat ; du gras-double fort souvent. La vieille l’adore, et me réserve pour ces jours-là quelques réflexions du goût de celle-ci :
» Dites donc, not’ demoiselle, faut pas vous gêner ; si vous suez des pieds, je vous donnerai des p’tits chiffons qui m’servent, les miens quasiment mouillent le plancher.
» N’est donc pas bon ce gras-double que vous n’el mangiez pas ? sauf le respect que je vous dois, passez-moi vot’ assiette.
» Rien de perdu, vous le voyez !
» Ah ! pauvre École, si loin ; pauvre petite chambre !
» Le lycée est en guerre avec toute la ville. Mamers nous a en horreur, à cause de notre enseignement sans Dieu, comme ils disent. Ici on croit enchaîner l’esprit divin, par des génuflexions dans toutes les chapelles. Puis il est avéré que nous ruinons le pauvre ouverrier ; et du haut de la mairie, un conseiller municipal nous flagelle à coup de harengs-saurs, depuis qu’avec les centimes additionnels, nous enlevons au peuple son gendarme quotidien !
» Les journalistes fourbissent leurs plumes sur le pas des portes, ouvrent l’oreille aux cancans trompetés dans la ville. Chaque matin on rencontre les bourgeois, le nez en l’air, collés aux murs, pour ne rien perdre des provocations, des insultes, des ripostes, que sèment d’énormes affiches rouges, bleues, vertes. Le conseil municipal, qui ne croit à rien, voudrait bien dénicher le saint qui nous mettra dehors.
» Et l’Apostolat ! parlons-en. J’arrivais pleine de zèle, de courroux généreux, j’avais le feu sacré, croyant qu’à force de persévérance, et de solidarité, on venait à bout de tout.
» Ma directrice me fit des mamours, aussitôt je fus le Benjamin de tout le lycée.
» Cela ne dura guère.
» La discorde a jauni les figures rageuses, qui ne se rassérènent que pour exécuter. Il y a maintenant le camp de la directrice et le camp de l’économe. L’une tire à hue et l’autre à dia ; force m’a été de faire comme les autres : Lamartine seul peut siéger au plafond.
» Je tourne dans l’orbe directorial, non que je « cane », devant l’autorité, mais par compassion pour cette femme laide, et si peu sympathique. Elle est grande, maigre, un teint malade, des yeux tendres, une bouche éperdument fendue, et des cheveux rares.
» Dans le particulier, elle a des attitudes câlines ; dans le général, elle affecte une pose héroïque, il ne lui manque que l’étendard.
» Les premiers jours furent donc semés de roses, elle me caressait, me frôlait, se regardait dans mes yeux, voulait être sans cesse embrassée. Enfin ça tourna vite, aux essais d’Angèle Bléraud.
» Je coupai court. Cela irrita ; notes grincheuses de pleuvoir.
» J’ai beau donner tout mon temps à mes bambines de première année, lâcher les quarante fautes par dictée, pour aller décrasser les philosophes, éperonner les historiennes ; mon zèle n’expie pas ma franchise, on déclare que ma méthode ne vaut rien.
» Je vous jure qu’à certains jours, je me roule de désespoir et de colère, sur le plancher de ma pauvre chambre : faut-il être agrégée 1re, pour venir ici, essuyer les baisers d’une directrice… malade, et les conseils saugrenus d’une giletière.
» Ne vous faites pas d’illusion, mes mignonnes, personne dans l’administration ne vous rendra courage.
» Le recteur est loin, et signe les yeux fermés ! Le rapport d’une directrice : mais c’est la lettre de cachet ou la lettre d’exil.
» L’inspecteur, c’est l’autre face de Janus : ils se soutiennent, sachant bien que dans les lycées, comme ailleurs, notre ennemi, c’est notre maître.
» Il y a une haine instinctive entre le professeur, quel qu’il soit, et l’administration. Vous entendrez dire partout : Méfiez-vous de ces gens à paperasses, c’est d’eux que vient tout le mal.
» Si la jalousie s’en mêle, ô alors…
» Ici, il y a un couple intéressant : celui de l’inspecteur et sa femme, mariés depuis un an à peine. Perruches inséparables, ils s’en vont bec à bec, par les rues et les salons ; depuis un an ils pratiquent Ovide dans les petits coins, et s’attardent, dit-on, aux préliminaires. Voluptueux et impudiques, ils affichent, dans ce trou austère, la sensualité de leur amour : pour un peu, je vous le jure, ils oublieraient que jeux de matous ne sont permis qu’à huis clos.
» Leur amour étalé n’a même pas l’excuse d’une bestialité superbe. Lui est un maître d’expérience, dit-on, elle une écolière bien disposée, qui grille de lire chaque jour un peu plus loin.
» L’amour satisfait ne les a point transfigurés ; au dehors, ils sont eux aussi, médiocres et méchants.
» En somme, voilà bien des griefs contre les gens qui gâtent ma vie de professeur. Ce serait peu de trois mois d’enseignement, pour vous livrer une opinion justifiable ; mais j’ai à côté de moi l’honnête Toutebry, notre ancienne, une solitaire originale, qui ne vit que pour aimer, — avec un cœur où tout est maternel — une orpheline qu’elle a recueillie.
» Toutebry ne débine pas, mais elle moralise. Mon entendement fait la sourde oreille, pour qu’elle appuie d’exemples ses principes. Voilà six ans qu’elle est à Mamers, elle appelle sa vie universitaire : l’émasculation de l’esprit, l’exaspération des sens.
» Voilà de bien gros mots. Je ne vous les dirais point, si notre Jérôme ne nous avait donné le goût du mot propre. Tout ceci, mes chéries, n’est ni une plainte, ni un appel à votre commisération. Je suis bien au-dessus d’une déception, qui me force à n’être qu’une doublure, quand je m’attendais à être premier rôle.
» C’est un cri d’alarme, un avertissement amical de votre aînée, qui vous affirme que cette vie livresque et rêveuse de l’École, si attrayante pour vous, est une mauvaise préparation à la lutte pour la vie.
» Si vous n’avez point les muscles d’Achille, pour assommer l’ennemi, il faut acquérir la ruse d’Ulysse, et bien vous mettre en tête qu’il n’y a que Mme de Maintenon pour duper les familles et l’Université.
» Amen !
» Embrassez-moi vite, pendant que j’ai encore le courage d’être franche.
» Votre
» Renée. »
Sur un feuillet, pour moi, Renée m’annonçait qu’avant de partir pour Mamers elle avait fait la connaissance de M. Marnille, l’auteur des Contes grecs ; elle lui avait dit notre pari, et l’enjeu de son livre. A ce qu’il me semble, Renée raffole de l’auteur. Allons, que le destin donne une suite à cette ébauche d’aventure.
CHAPITRE VI
MEETING
Voici revenu le soir de Noël ; les Sèvriennes réveillonnent en groupe, dans leurs chambres illuminées. Berthe Passy reçoit ses amies, Isabelle, Marguerite, Charlotte, Adrienne et l’inséparable trio que Mlle Lonjarrey lui confia.
La pièce est grande, nue, mais sur les murs, éclate, avec les affichés de Chéret, de Grasset, et des villes d’eaux, la gaieté des rues et des champs.
Douze bougies éclairent une petite crèche, où dort l’Enfant Jésus, et tout autour, comme des présents rustiques, pâté, jambon, gâteaux, crèmes que les Sèvriennes se promettent de dévorer.
Isabelle s’est chargée du punch ; Charlotte le remue à la cuiller, délicatement, afin que la flamme qui court, légère, ne s’éteigne pas. Berthe, qui vient de lire à ses compagnes la lettre de Renée, fourre le papier dans sa poche, et les deux poings sur les hanches.
— Eh bien ! vous autres, que pensez-vous de cela ?
— Moi, fait Charlotte, s’arrêtant une seconde, je pense que votre amie n’a pas de veine : échapper aux griffes de sa pipelette pour tomber dans les bras gourmands d’une directrice Bléraud !
— Pauvre Renée, comme elle avait la foi en partant ; et quelle réponse que cette lettre, à la sortie de Mme Jules Ferron hier soir : « Isabelle, si vous n’avez pas la vocation, votre place n’est pas ici. »
— Mais Sèvres, que je sache, n’est pas un séminaire : c’est la nécessité qui nous amène ici ; mon père pourrait m’assurer cinq mille francs de rentes, que je ne songerais pas à l’École. La vocation, c’est le superflu, puisque un peu plus d’intelligence et d’énergie, font de nous autre chose que des caissières ou des receveuses des postes. Comme elles, nous sommes des fonctionnaires, nous ferons notre devoir : c’est perdre son temps, que d’exiger de nous la vertu et le sacrifice des missionnaires.
Pour moi, je me récuse… Et Berthe, ayant ainsi parlé, commença la distribution des vivres.
— D’autant plus, poursuivit Adrienne, que l’épreuve n’est pas celle que nous nous imaginons ici. C’est juger à faux, que de bâtir le lycée sur le modèle de notre École. Pour être bon professeur, Renée dit qu’il faut être habile : donc, conclut-elle, en jouant sur les mots, c’est l’esprit de finesse, et non l’esprit de détachement, qu’il nous faut acquérir.
— Pauvre Renée, quelle chute ! elle rêvait d’enseigner de belles choses aux tout petits, de les aimer, de les câliner ; elle voulait vivre en paix ; la voilà seule dans ce lycée, sans ami, sans protection.
— Sans protection, c’est beaucoup dire, Marguerite ; l’École veille sur elle, de très loin c’est vrai. Mais on n’a jamais de meilleur ami que soi-même. Que Renée se contente de la vie intérieure, et si elle a du caractère, elle oubliera vite sa première déception.
— Ne prendriez-vous pas cette tarte à la crème, Victoire, fit malicieusement Isabelle, qui surveillait d’un regard ironique les physionomies soucieuses des autres Sèvriennes.
— Comment, vous appelez ça une dé-ce-ption, palsambleu ! vous me feriez jurer. Moi je m’indigne qu’au sortir d’ici, l’Université croie avoir assez fait pour une Sèvrienne, en rétribuant sa peine, tout au juste.
Si l’alma mater avait quelque chose dans le ventre, elle ne nous abandonnerait pas, comme elle le fait, sans plumes sur le dos !
Vous en prenez vite votre parti, vous, continua Berthe s’emballant, d’être une pestiférée pour vos concitoyens. Eh quoi, ces gens vous devraient au moins leur estime, ils rougissent de vous connaître, ou après avoir serré votre main, vous traitent de pécores et de libres-penseuses.
— Mon Dieu, ma chère, ne vous emballez pas, nous causons autour de cette table, apaisez votre faim, vous jugerez ensuite d’un œil plus clairvoyant.
Nous savons toutes, en entrant à Sèvres, que nous nous engageons dans une cohorte libre : on peut la railler, la méconnaître d’abord. A force de volonté, elle s’imposera à l’estime la plus exigeante. Je vous le prédis, dans vingt ans d’ici, les directrices de lycées de jeunes filles seront les favorites de l’opinion publique.
— En attendant ce triomphe surprenant, je serais bien aise de vous entendre dire comment vous acceptez votre vie de professeur, puisque vous blâmez notre Ancienne, elle qui souffre d’être engluée dans une telle sottise.
— C’est très simple, répond Victoire, avec assurance. Je pars de ce principe, comme le dit Mme Jules Ferron, que notre fonction de professeur n’est pas un métier, mais un apostolat. Avez-vous la foi, tant mieux ; si vous ne l’avez pas, la volonté d’agir vous la donnera. Coûte que coûte, nous nous devons tout entières à nos élèves ; par elles, nous devons poursuivre l’œuvre de régénération et de liberté qu’entreprend la République.
Si on se souvenait que nous sommes les filles du régime républicain, que nous lui devons tout, la reconnaissance nous obligerait à payer notre dette, sans préoccupation égoïste.
Pour moi, telle que j’envisage ma vie de professeur, je la vois consacrée au culte des idées de justice, de sagesse, d’énergie, qui dominent toutes les vertus, et feront de mes élèves des êtres virils et indépendants.
— Alors vous vous imaginez, jeune stoïcienne de la République, que vos élèves seront de cire molle, et que vous les pétrirez sur ce beau modèle ?…
Berthe avait abandonné sa place, et droite au mur, grandie encore par l’animation de tout son être, elle semblait dominer ses compagnes attentives et graves.
— Dites-moi quelle est la clientèle de nos lycées ? Les fonctionnaires n’est-ce pas, et encore le fretin. La noblesse, la magistrature, l’armée, le haut commerce font élever leurs filles ailleurs.
Croyez-vous le fonctionnaire aussi républicain que vous le dites. Pensez-vous, jeune Pallas, que le jour où la République par terre, verrait à sa place un Victor ou un Philippe, vos plus zélés partisans vous seraient fidèles ?
Allons donc !…
— Vous exagérez, mon chat, mais en serait-il ainsi, qu’ayant pour moi ma raison et ma conscience, je ne céderais devant personne !
— Alors on vous brisera.
Singulier réveillon ! autour de l’Enfant divin apportant au monde l’espoir, de jeunes âmes s’inquiètent, mûries par l’étude, et surprises par la vie. Leurs regards se dispersent, sans qu’un seul tombe sur le Dieu qui s’éveille : Jésus, dans cette nuit de décembre, n’est plus qu’une effigie, ou qu’un symbole.
Au bout d’un moment de silence, Marguerite reprit :
— Le zèle est un danger pour l’œuvre que l’on poursuit. Notre devoir est bien net : l’État exige de nous un enseignement de tolérance et de bonté. Il nous est interdit de prêcher un culte de chapelle, mais nous sommes libres d’affirmer nos idées et de gagner à notre cause les élèves qu’on nous donne.
L’État n’a point prévu que nos républiques de femmes seraient de petites tyrannies ; crier et se révolter aujourd’hui ne sert de rien. Nous aviserons quand nous serons directrices.
Pourquoi ne pas accepter d’avance une vie qui forcément sera solitaire, une vie qui sera belle, désintéressée, utile à d’autres, et dont nous avons joliment le droit d’être fières, puisqu’elle est notre œuvre.
Si nous ne trouvons pas autour de nous la bienveillance, si l’hypocrisie nous empêche d’être vraies, le mieux n’est-il pas de sauvegarder son quant à soi, en cultivant à l’écart le jardinet qu’ensemencent nos rêves, nos souvenirs, nos affections. Attendre que les jours passent entre ses livres, ses fleurs, sa petite lampe… et son lit de jeune fille.
— Dis donc, Margot, dans ton ménage, tu n’oublies que le chien, l’ami des malheureux ! Mais voyons, regardez-moi toutes, vous avez fait vœu de célibat ? Vous réclamez une protection, prenez un mari,… un mari, (et Charlotte, railleuse, semble un tout petit peu émue à la vision exquise que ce seul mot évoque pour elle) vous fera pardonner tant de choses.
— O vous, Charlotte, vous n’avez d’yeux que pour le mariage.
— Et je n’ai pas tort, Adrienne, puisque l’avenir qui vous tourmente, me rassure. Je suis prête à faire mon devoir, bravement, je sais quelqu’un qui m’y aidera. Et si ma directrice me cherche noise, je sais quelqu’un encore qui lui fera la nique.
Mariez-vous, rentrez dans l’ordre normal, et plus rien de ces vétilles, croyez-moi, ne vous égratignera le cœur ou l’amour-propre.
— Tu sais bien, ma Lolotte, que nous pensons toutes comme toi, mais pour se marier, il faut être deux, et je ne vois pas, d’après la proportion des Sèvriennes mariées, que ce soit facile de trouver le compère.
Y-en a-t-il cinquante sur trois cents que nous sommes ?…
Le punch, abandonné par la cuiller de Charlotte, s’est éteint deux fois déjà ; une légère odeur d’alcool s’épand au-dessus de la table, grisant ces cerveaux agités ; le besoin de parler, d’affirmer leurs convictions les plus intimes, délie les langues qu’une sorte de pudeur, ou de méfiance, retenait encore.
— Et qui épousent-elles !
Ah ! parlons-en des mariages de Sèvriennes, il y a de quoi rabattre le caquet à nos illusions ; les voilà professeurs et femmes de gratte-papiers, de petits employés, de petits professeurs de dixième, qui les admirent surtout, pour les 3000 francs nets qui entrent dans le ménage.
On les compte celles qui épousent leurs égaux, ce serait là encore une autre déchéance.
Mais enfin, j’admets que le bonheur conjugal nivelle tout, est-ce que les tracas n’augmentent pas ? si le mari, les enfants tombent malades, quel est le devoir de la femme ? L’administration est dure, quand il s’agit d’accorder un congé, et le jour où l’on oublie, devant l’agonie d’un enfant, le cours à faire, l’administration blâme, et j’en sais ici, qui l’approuvent.
En mon âme et conscience, et l’âme de Berthe Passy vaut bien celle d’une stoïcienne, je vous jure que mes devoirs de mère passeraient outre.
Eh bien non, Charlotte, je ne partage pas votre optimisme, le mariage n’est pas le remède souverain à cette vie qui nous est faite.
— Voulez-vous me permettre, à moi première année, de vous avouer ce que je pense, fit soudain l’une des trois amies d’Adrienne, la jolie Juliette, philosophe hégelienne. Vous mettez trop de fureur à vous battre contre des moulins à vent. La vie n’est pas si compliquée que vous l’imaginez ; considérons aujourd’hui, que nous autres Sèvriennes, nous constituons par notre science, par le dégagement de notre être moral, l’Aristocratie féminine. Au lieu d’être les neutres dans la Ruche, nous en sommes, par destin, les Reines. Pourquoi nous ravaler sans cesse à des préoccupations de détail.
Marguerite voit une souffrance dans la solitude, Berthe en voit une autre dans le mariage, et vous ne comprenez pas que vous êtes ce que furent les abbesses de l’ancien régime. Comme elles, vous renoncez à la vie de famille, à la maternité, pour vivre uniquement de l’esprit et des méditations de l’esprit.
Notre vie n’est qu’une apparence, le monde réel n’existe pas, cette apparence ne vaut donc que par nos pensées.
Si vous en tenez quand même pour le mariage, eh bien, mariez-vous, mes sœurs, à la Philosophie. Vous oublierez ainsi les turpitudes de la province.
Pour moi, je compte bien écrire un livre, dès ma sortie de l’École, un livre de philo bien entendu, il n’y a que ça qui compte. Ne m’objectez pas cette usure, dont parle l’extravagante Toutebry, qui fut mon professeur à Guéret, un bon esprit ne se dévirilise jamais.
— En voilà une prétention, ma chère, d’écrire un bouquin ! et de philosophie encore ! Est-ce que les femmes ont assez d’étoffe pour penser toutes seules, c’est donc un « manuel » que vous voulez nous fabriquer…
Jalouse de tout ce qui pourrait l’éclipser dans sa promotion, Marianne Bruille, doctrinaire et socialiste, ne perd jamais l’occasion de railler lourdement ses deux compagnes Juliette et Hélène. Ce n’est point l’amitié qui les rapproche, c’est un manège assez curieux de surveillance réciproque : mutuellement, elles cherchent à se voler leurs procédés de travail, afin de l’emporter aux examens.
— Au lieu de croire aux apparences, de chercher dans les étoiles, le règne de la justice et du progrès, regardez à vos pieds ce qui grouille, ce qui souffre, ce qui appelle.
Vous parlez toutes comme des égoïstes, et je sais bien ce que pense, dans son for intérieur, le dilettantisme d’Hélène, satisfait d’une comédie mondaine.
Aristocrates que vous êtes ! comme je ferais bon marché de vous. Oubliez-vous que votre cœur doit battre pour autre chose, que votre devoir suprême est de prendre en pitié la misère de vos frères. Vous n’entendez donc pas cette rumeur qui va bouleverser le monde ! Quand la révolution sociale ébranle tout, vous pensez mariage, et dans le mariage, vous vous reposez d’avoir décrassé pendant seize heures, chaque semaine, la cervelle de vos élèves !
Non, non, ajouta-t-elle, fanatisée, sa figure vulgaire enflammée presque d’une colère sainte, vous devez compte de votre intelligence, qui est une force nouvelle, au peuple. C’est à lui, non aux bourgeois qu’il faut aller, il est le maître, mais un maître malheureux, qui attend de nous, ses servantes, la bonne parole.
Quand d’autres ont le cœur déchiré, pouvez-vous parler d’affaiblissement de l’esprit ! d’exaspération des sens !
L’esprit ne compte pas, il y a que le cœur.
Des sens ! mais nous autres, les intellectuelles, comme vous vous laissez appeler, nous n’en avons pas !
— A qui le dites-vous, Marianne, soupira Isabelle, en détournant les yeux.
— Mes compliments, Marianne, dans dix ans d’ici, on vous retrouvera à la sociale, vous présiderez un club de femmes. Vous avez l’air sincère, au fond, vous êtes une brave fille, et ça me va, moi, de rencontrer ici de l’énergie et du fanatisme. Allons, vous recruterez des adhérentes à votre religion, quand vous serez professeur, mais laissez-moi vous dire, qu’ici ça ne prend pas. Nous autres, même une bohème comme moi, nous sommes d’invétérées bourgeoises ; le goût de l’individualisme est le plus fort, chez une femme comme la Sèvrienne, qui a beaucoup lu, beaucoup réfléchi, sans avoir trouvé de temps pour aimer.
Je persiste à croire que la femme professeur, telle qu’elle existe aujourd’hui, est un monstre, un monstre malheureux lui aussi. Le plus cruel de notre vie, ce ne sont point ces tiraillements administratifs qu’on retrouve partout.
Mais c’est l’antinomie entre notre indépendance d’esprit et notre esclavage de corps.
L’instruction nous a affranchies de tous les préjugés. Par la pensée, notre vie vaut celle des hommes. Dans la réalité, à chaque instant, nous sommes victimes des potins, de la méfiance, de la calomnie. C’est effrayant qu’on puisse résister à cela.
S’il n’y a pas de remède possible, je trouve, ne vous choquez pas, ce que je dis est vrai, que ce serait nous délivrer des tentations, des révoltes, d’une chute possible, que de tuer le sexe en nous.
La chose est courante ; ce que les unes exigent par libertinage, nous, nous l’accepterions par vertu. Voilà où serait le sacrifice méritoire, et nous serions tranquilles.
Tenez, dans la vie, nous ne sommes pas autre chose que des faucons, oui de ces faucons hagards, qu’on élève dans le silence et l’obscurité, qu’on affame, et qui flairent, sans la voir, la proie qu’on leur dérobe.
Que le jour vienne, où dans la plaine, les faucons délivrés prennent leur vol, les yeux éblouis, ils montent droit vers le soleil, pour s’abattre violemment sur leur proie, en jouir enfin.
Oui, je vous le dis, peut-être ferez-vous de même, le jour où sorties de l’École, la tête enflammée par cette dangereuse culture, le cœur et la chair brûlés par la passion de ces livres, vous rencontrerez l’amour.
Comme les faucons obéissant d’instinct à la loi de nature, il y en aura parmi vous, qui éperdues de désirs, s’abattront sur cette proie. Celles-là seules auront vécu, même si elles en meurent.
— Tais-toi, Berthe, je t’en prie tais-toi, tu as l’air de déchirer le destin : (et se tournant vers Charlotte penchée sur l’enfant Jésus) Ma Lolotte, rallume encore une fois le punch ; avant de le boire, je vous chanterai le Noël des bergers.
Trois anges sont venus ce soir
M’apporter de bien belles choses…
Berthe a soufflé une à une les douze bougies ; à la clarté tremblotante du punch, on ne vit plus alors que des figures étrangement modelées par l’ombre : les yeux fixent la Crèche, mais ces yeux-là ne voient que des âmes effarouchées qui se ferment.
La voix de Marguerite tombe brusquement ; la petite flamme bleue chavire, se dresse, et s’envole. Quel silence !
Quelque chose d’éternel a passé là !
CHAPITRE VII
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
28 décembre 189 .
Je laisse à Berthe le soin de répondre à Renée Diolat, je veux seulement, qu’un mot de moi, lui dise l’ardent désir que j’ai de la voir femme heureuse. Elle est amoureuse de Marnille, c’est certain ; mais lui, est-il homme à épouser cette très jolie fille sans le sou ?
Quel dommage si l’amour a tort.
29 décembre.
La comédie se corse : Jeanne Viole ne parle rien moins que de se suicider ; c’est un moyen comme un autre d’aller chercher la vérité à la source.
L’autre soir, elle est tombée en pleurs aux genoux de la vieille Lonjarrey, qui lui a difficilement arraché son secret !! courir, à la nuit tombante, à cette terrasse du parc qui domine la route, se jeter par dessus la balustrade, et mourir là, au seuil de son école.
Elle s’entend au mélodrame ; quel coup de théâtre, quel « rataplan de convoi », comme dit Berthe.
Ce qu’elle y gagne (il faut tout ramener à cela avec Jeanne Viole), c’est que Bléraud ne la quitte plus, que Mlle Lonjarrey et les autres surveillantes multiplient les tournées, redoutant le scandale d’une alerte. Pour lui rendre le goût de la vie, ici on est prêt à tout.
Pas bête la petite !
30 décembre.
Adrienne Chantilly vient de jouer un beau tour à Jeanne Viole, qu’elle ne peut souffrir. Lasse de l’entendre citer, à propos de tout, les paroles du beau moraliste Paul Réjardin, elle s’est fait présenter à lui, et sait pertinemment que Jeanne Viole ment quand elle dit être « sa petite amie ».
Il faut voir la belle Didi se panader à son tour, quand elle parle de l’Homme exquis, de l’âme délicate, qui opère tant de sauvetages féminins, à son cours du jeudi. Serait-il flirt ?
Charlotte et moi nous initions Henri à ces petites comédies de harem ; mais c’est curieux, il ne rit pas de ces calculs (fourberies ou coquetteries) qui nous amusent. Il a une telle idée de la droiture et de l’honneur, qu’il n’admet pas qu’on puisse badiner, encore moins tromper. Ces jeunes filles lui sont odieuses, il excuserait presque le vice d’Angèle Bléraud, abominable, mais sincère.
Henri a raison : porter fièrement son âme dans ses yeux, et marcher droit dans la vie ; j’aime l’intransigeance morale de mon ami.
1er janvier soir, 189 .
J’ai dû envoyer ce matin, selon l’usage, à Mme Jules Ferron, un télégramme pour lui offrir mes vœux. J’ai passé la journée d’hier et d’aujourd’hui à Paris, avec Charlotte ; la politesse exige — paraît-il — d’écrire ou de télégraphier les souhaits qu’on n’a pu présenter soi-même.
Les Sèvriennes qui restent à l’École, vont en soirée chez elle, on boit le champagne, « tisane » relevée par quelques épigrammes. Il est entendu que ce soir-là, ce soir-là seulement, Mme Jules Ferron dira aux élèves présentes, ce qu’elle pense de leur caractère, de leurs défauts surtout !…
Gentille cette chute de l’année, sur un mea culpa, quelque peu humiliant.
Hortense en est revenue mortifiée. Mais Victoire Nollet exulte, et ne songe pas au chagrin qu’a pu avoir la mère, sa vraie mère, finissant seule une année si douloureuse pour elle.
Henri disait tout à l’heure, qu’une parole d’honnête homme, quand elle est donnée, est donnée pour l’éternité. Il n’admet pas les cas de conscience, si habilement résolus par la morale courante.
Quand il parle ainsi, ses beaux yeux ont une profondeur… Charlotte peut être fière d’être aimée de lui ; l’amour de cet homme, c’est l’infini.
Année nouvelle, si heureusement ouverte avec eux, sois-moi propice ; fais que je passe honorablement ma licence ; garde-moi des heures de doux silence et de rêve.
Année nouvelle, sois-leur propice ; fais qu’ils te bénissent, pour les beaux jours que tu réserves à leurs fiançailles.
Année nouvelle, devine-moi… exauce-moi.
CHAPITRE VIII
Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, professeur agrégée au lycée de Mamers.
« Sèvres, 15 janvier 189 .
» Hélas ! pauvre museau joli, te voilà fourvoyée chez Mme Jocrisse-Céladon ! Tous nos vœux t’accompagnent, j’espère qu’un homme de goût te fera issir au plus tôt de ce pays-là.
» Ta lettre rabat le caquet à bien des illusions ! On s’en pourléchait déjà de cette bonne petite vie de professeur : Isabelle devait potasser, Marguerite rêvasser, Charlotte tricoter, et moi, arpenter les confins du territoire.
» Mais à ce que je vois, si l’on m’expédie à Mamers, j’aurai garde de bouger, les mazettes de l’endroit crieraient : au rendez-vous.
» Franchement, ma vieille, si c’est pour faire de nous des chiens attachés, mieux vaut le dire tout de suite ! Moi je suis de l’espèce loup, et loup rageur encore. Gare à qui s’avisera de me passer la main sur le dos, je lui plante mes crocs, au bon endroit.
» Nous vivons à Sèvres dans une indépendance hautaine, je rougis des platitudes auxquelles on te condamne !
» Tu as le courage d’en rire, moi je m’insurge, la résignation est une vertu pour les lâches et les impuissants ; l’injustice me fera faire le coup de feu.
» Laisse-moi te dire, mon vieux zig, qu’à l’École, tu n’as pas eu l’heur d’être approuvée par nos petites « Première ».
» Tu n’es plus dans la note.
» Ces demoiselles, par philosophie, par raisons sociales, par dandysme, s’accommoderont fort bien des misères qui te répugnent. Nous avons chaudement discuté ton cas le soir de Noël, un vrai meeting, ma chère, où ma voix, lançant des hyperboles, leur a prédit un avenir mortifiant.
» Tu n’as pas idée de cette génération-là ; ces trois gosses, ça n’a pas vingt ans, usent vis-à-vis les unes des autres, d’un faux-semblant qui m’épate. Rivales toutes trois, toutes trois comptent sur la première place à la licence, dans deux ans. Elles s’y préparent en se surveillant étroitement, pour que l’une ne lise pas un livre que l’autre ignore, pour se voler leurs procédés de travail, en se récriant d’admiration.
» Le jour du résultat, si l’une des trois l’emporte, les deux autres, de sa gloire… feront une hétacombe !! Hein ! est-ce bien dit ?
» Quant à notre promotion, c’est la promotion de famille, on popote, et on potine ; sans Jeanne Viole qu’on déteste et Bléraud qu’on méprise, notre cercle ressemblerait à quelque Paraclet où les culottes n’entrent pas.
» Depuis que nous sommes « seconde année », nous usons du principe d’autorité vis-à-vis des jeunes. On a de l’expérience, on pontifie, on donne des conseils ; je me respecte dans ce rôle, si peu fait pour moi, et dire que pour en imposer, je marche et ne détale plus.
» On travaille à éclipser Pic de la Mirandole. D’Aveline nous nourrit du suc de Virgile (chères abeilles, voltigez, mais ne piquez pas). Il est toujours l’enchanteur que tu sais, quoi qu’il fasse on l’adore. Même moi, moi, qu’il étrangle à chaque cours ; moi, qu’il cingle de ses mots les plus cruels, me reprochant l’intempérance de mon langage, ma fougue insupportable ; eh bien, je l’adore, je te dis que je l’adore, et je goûte avec lui l’amer plaisir de celle qui veut être battue.
» Je ne te dis rien de l’éloquent Jérôme et de l’audacieux Criquet, ni du malheureux Taillis dont l’intelligence défaille. Notre nouveau professeur, M. d’Artois, le grand Preux, nous fait faire en vieux français, l’étude de la chanson de Roland ; avec lui, on a l’air de petites filles épelant une belle légende ; c’est Victoire Nollet qu’il faut entendre marteler les assonances : les vers font un bruit de cuirasses s’entre-choquant un matin de bataille.
» Ne trouves-tu pas que M. d’Artois a une figure de haute lisse, celle d’un paladin courtoisement désarmé, qui enseigne, sans le pédantisme d’un robin, les mystères des conjugaisons confuses du bas latin Mérovingien !
» Nous en saurons bientôt autant qu’élèves des Chartes ! c’est une ressource, dans les petits trous où l’on vieillira, on pourra fureter parmi les archives. Il paraît que dans ces vieilleries, on découvre des choses !… j’en ferai une pinte de bon sang.
» Quelques petits événements ont troublé la quiétude de notre labeur : j’ai rompu avec la nymphe Calypso. Pour un prétexte futile, elle nous a dit de gros mots, non pas celui de Cambronne, mais un autre.
» Il a fallu comparaître dans le cabinet pompadour ; les petits amours se gondolaient de voir Mlle Lonjarrey trancher du Cadi ; Calypso pleurnichait, moi je pérorais de si étourdissante façon, qu’après avoir lancé cette apostrophe :
» Mlle Triparti se croit-elle parmi des blanchisseuses ?
» Alors nous sommes toutes des Nausicaa, filles de roi… j’exige des excuses ! Et je sortis majestueuse.
» Je fais bien dans les mères nobles ! hein !
....... .......... ...
» Hélas ! de quel Eros fourbu viens-tu nous parler, ma chère !
» Un rond-de-cuir porteur de l’amoureux carquois. Mais Vénus a donc la berlue.
» Tout Mamers doit se gaudir de pareils ébats, j’imagine plaisamment ton Lycée tombant en mal d’amour :
» On verrait tes deux perruches s’en aller bec à bec, toges en tête, robes traînantes ; puis leur emboîtant le pas, Mme la directrice amoureusement penchée sur une confidente, les professeurs en suite cherchant du regard une lèvre moustachue ; derrière la corporation, les petites filles deux à deux, bec à bec, se regardant, se câlinant, avec mille petites manières, tandis que deux autres, moins innocentes, se sauvent dans un petit coin, pour y répéter, tout de suite, la leçon de choses qui s’apprend en un tour de main.
» On appelle ça : petits jeux.
» Pauvre Renée, sois sage, ferme tes yeux, bouche tes oreilles, sois la belle au bois dormant, jusqu’à ce que le prince Marnille t’éveille, tu sais de quelle gente façon !
» Adieu, nous t’aimons toutes.
» Berthe Passy. »
CHAPITRE IX
JOURNAL DE MARGUERITE
8 février.
Notre vie est enlevée, on ne sent plus le temps qui passe. L’étude nous a tellement prises, qu’elle nous refait une autre nature.
C’est maintenant, que je m’aperçois de l’œuvre créatrice de nos livres : d’une touche invisible, ils nous transforment, en délivrant nos pensées d’une gaine étroite.
Je sens très bien que l’étude fait pour moi ce que la saison d’automne fait pour ces graines mûres, qui brisent leur enveloppe et s’en échappent librement.
Je m’éveille, Berthe s’assagit, Adrienne s’exalte, Jeanne Viole médite.
20 février.
Un joli texte à développer : « Aimez à concilier les esprits. »
Ne dirait-on pas que cette phrase, échappée à la diplomatie de Mme de Maintenon, est la devise très haute, très loyale de notre chère Mlle Vormèse.
1er mars 189 .
Je prépare une leçon sur la morale d’Épicure ; Mlle Vormèse me recommande de lire les livres de Guyau, l’un des rares esprits qui aient compris la grandeur héroïque de cette morale, toute d’action, des Épicuriens.
J’aime cette pensée de Guyau, qui puise dans la noblesse de son rêve la force de créer une morale sans sanction, une morale où Dieu ne serait pas l’impitoyable Teneur de livres de toute notre vie.
Sa philosophie, sa poésie (car il est poète), me font penser à un Vauvenarges qui eût été l’ami d’Alfred de Vigny.
J’ai noté des pages réconfortantes, que j’emporterai fidèlement au sortir de l’École ; j’aime cet espoir : « Le moi qui s’est assez élargi aurait droit de ne pas périr. »
8 mars 189 .
Berthe et moi, sommes allées voir Réjane dans Sapho.
A peine entrée, j’aurais voulu partir, horriblement gênée par ce réalisme de la pièce, et le jeu si sincère de Réjane. Notre place n’était pas là.
Je n’ai pas dit à Henri où j’avais passé mon dimanche.
Chaque fois que je lis un livre suspect, ou que j’assiste, comme aujourd’hui, à un spectacle impur, une goutte de vitriol me brûle : j’ai honte et je souffre.
20 mars.
Je ne vis plus : Charlotte est reprise d’étouffements, elle a dû quitter le cours ; on traite ça de vapeurs. Cœurs de pierre que ces cœurs stoïciens.
21 mars.
J’ai obtenu de Charlotte qu’elle cessât tout travail ; à ce prix seulement, je n’avertirai pas Henri.
22 mars.
Le docteur persiste à ne rien voir d’alarmant ; s’il se trompait !
Elle ment, elle sait qu’elle a une maladie de cœur, mais elle n’avouera pas comme elle souffre. Pourquoi, pourquoi ce silence ? il faut la guérir ; mais qu’est-ce qu’il deviendrait s’il la savait malade !
27 mars.
Un peu de mieux, elle a pu écrire à Henri qui est encore pour un mois à Bruxelles. J’ai repris mon travail, mais cette accalmie ne me rassure pas.
1er avril.
Épouvante cette nuit ! une voisine de Charlotte a couru réveiller l’infirmière ; je me suis levée, elle râlait, je l’ai tenue dans mes bras toute la nuit, sa pauvre tête jaunie, contractée, les yeux chavirés.
Ils ne voient donc pas qu’elle peut en mourir.
2 heures.
Elle s’est levée, le médecin ne se prononce pas ; elle doit garder la chambre. Je ne la quitterai pas. Si la nuit est mauvaise, demain je télégraphierai à Henri.
9 heures soir.
L’infirmière n’a pas reçu l’ordre de veiller Charlotte : on la laissera seule !
Jamais : je resterai avec elle jusqu’au matin, Berthe me relèvera.
Minuit.
Elle vient de s’assoupir, j’ai une peur atroce que le souffle tout à coup cesse ; pauvre visage aimé, comme il est las de souffrir !
2 avril.
M. Henri Dolfière, 30 rue Raynouard
f. suivre.
Revenir immédiatement, Charlotte malade vous réclame.
Marguerite.
3 avril.
Une angine de poitrine, elle est perdue.
CHAPITRE X
LA MORT DE CHARLOTTE
Un frisson secoua toute l’École, quand, au sortir des cours, on apprit que Charlotte était morte.
Un long sanglot monta de tous les cœurs, vers cette petite chambre où, presque seule, si loin des siens, une Sèvrienne venait de mourir.
On l’aimait pour sa joie, pour l’allégresse de sa vie laborieuse, pour l’espoir qu’elle donnait, à chacune de connaître un jour le logis qui s’égaie au rire des petits enfants. Son bonheur n’avait pas de jaloux.
La voilà morte !
Ce fut un long gémissement chez ses compagnes, qui s’enfuirent pleurer dans leur étude, tandis que les autres, dans une morne épouvante, restaient là sans rien dire, sans une interrogation, rendues stupides par cette mort foudroyante.
On la savait à peine malade. Et puis, est-ce qu’on meurt à vingt ans ? Est-ce que la jeunesse n’est pas plus forte que la mort ? A leur chagrin se mêlait l’effroi d’un coup imprévu. Ainsi la mort rôdait autour d’elles. Pour la première fois, l’inexorable entrait dans la maison ; tout de suite elle s’était enfuie emportant, comme dans un rapt, ce jeune corps amoureux de vie, qui ne connaîtrait maintenant d’autres caresses que cette horrible étreinte !
Un air de plomb étouffait les poitrines. Devant leurs livres ouverts, toutes pleuraient. Les plus fortes cherchaient à se reprendre, et l’une d’elles ayant voulu lire pieusement le Dies iræ à genoux, près de la place vide où Charlotte avait travaillé, elles écoutèrent en sanglotant, se joignant de tout leur cœur à l’appel désespéré qui montait vers Dieu.
Celles qui ne priaient plus, ouvrirent leurs livres, relisant, si près de la morte, une page de Socrate, de Lamartine ou de Guyau. Toutes les pensées montèrent vers elle, et dans l’invisible, l’âme de l’École posa sur son front, le fraternel baiser.
Un silence effrayant couvre cette maison blessée. Trop vieille pour sourire aux cris joyeux, elle a des larmes encore pour l’enfant qui connut à peine la douceur de son sein maternel.
Les heures passent, la cloche ne sonne plus, tout est désert, le parc se dérobe, les premières feuilles d’avril s’évanouissent dans l’ombre, mais sans cesse, on entend le jet d’eau qui sanglote, qui sanglote dans la nuit.
Au bord d’une fenêtre, une lueur tremblante : voilà le cierge qu’on allume pour la veillée funèbre.
....... .......... ...
....... .......... ...
Henri Dolfière arriva quelques heures avant la mort de Charlotte.
Dès qu’il la vit si pâle, avec ses grands yeux qui déjà regardaient ailleurs, il la sentit perdue, et comme un fou, se jetant à genoux, il prit la main qu’elle lui tendait, l’embrassa, la serrant à la briser. Charlotte souriait, n’était-ce pas le Sauveur qui enfin venait d’entrer ?
Elle ne parlait plus, mais elle eut la force encore d’attirer à elle la main du bien-aimé, elle la plaça sur son cœur.
Que voulait-elle dire ?
— Vois, bientôt il ne battra plus ? ou bien était-ce le don très chaste de sa chair qu’elle lui renouvelait en face de l’éternité !
De grosses larmes tombaient de ses yeux sur la tête d’Henri, qui se serrait contre cette pauvre petite poitrine blessée, lui jurant qu’il venait la sauver, qu’ils allaient partir, qu’on les marierait tout de suite, pour qu’il la soignât mieux, et la guérit.
On les avait laissés : pour la première fois, il était seul dans la chambre de sa fiancée.
Que se dirent-ils ?
Que lui demanda-t-elle ?…
Quand Marguerite revint, apportant une potion, elle entendit la voix grave d’Henri, qui répondait à Charlotte :
— Je te le jure.
Les yeux clos de la mourante s’entr’ouvrirent pour remercier le bien-aimé.
L’agonie fut courte. Comme le jour finissait elle passa.
Ce fut Mlle Vormèse, priant à l’écart, qui s’approcha de l’enfant et lui ferma les yeux.
Henri tomba inerte, sans larmes, sans cris, se mordant jusqu’au sang, pour ne pas hurler sa douleur et sa colère ; car, c’est contre Dieu que tout son être affolé se révoltait, d’avoir fait mourir la femme qu’il aimait…
....... .......... ...
Charlotte semblait dormir dans son petit lit de jeune fille, sous une nappe de verdure et de fleurs. Ses compagnes avaient arraché, aux vieux murs du parc, des touffes de clématites fraîches, des traînées de lierre, et ce lit de morte fut une jonchée d’avril, un nid qui embaumait le printemps.
On cueillit dans les bois, les branches qui portaient les premières feuilles, on les dressa tout autour de la chambre, comme un rideau qui frémissait encore. Quelques tigelles étaient couvertes de ces flocons neigeux, que le vent sème durant la saison d’amour, et ces flocons qui s’envolaient d’un souffle, retombaient sur les mains jointes de Charlotte.
L’École vint s’agenouiller auprès du lit. D’Aveline, qui souffrait du chagrin de Marguerite, voulut aussi revoir son élève. Jérôme Pâtre vint, tous suivirent, et ces hommes que la vie avait différemment meurtris, restèrent muets.
Quelles paroles humaines peuvent chasser l’épouvante du mystère ?
Marguerite ne quitta pas son amie ; on lui avait accordé la grâce de la veiller seule, avec Henri Dolfière.
Elle restait là prostrée, n’ayant plus de larmes, souffrant dans tous ses membres, comme si on avait arraché d’elle le cœur de Charlotte.
Henri, blême, les yeux sans regard, se détournait des étrangers qui pleuraient sur la morte en faisant un grand signe de croix.
Ses yeux, fascinés par les yeux clos, la bouche close, croyaient par instant les voir s’ouvrir, pour recevoir le baiser que jamais sa bouche n’avait osé donner à la sienne.
Sa douleur fut déchirante, quand il comprit enfin qu’elle était morte.
Le matin du dimanche, toutes cloches sonnantes, le cercueil s’en alla vers le petit cimetière, qui se cache à la lisière des bois.
Le pasteur avait donné l’absoute, et des hommes portaient sur leurs épaules le corps léger de Charlotte, qui pour la dernière fois, traversa les longs corridors, la cour où le jet d’eau lui parla, le parc.
« Adieu, adieu, » disait le drap blanc qui s’accrochait aux buissons.
— Adieu, adieu, répondaient les jeunes branches qui se penchaient, sans craintes, pour frôler d’une caresse de sœur le cercueil de Charlotte.
Le sable crissait sous le pas des hommes montant péniblement. Henri et le tuteur de sa fiancée menaient le deuil, puis venaient tous les professeurs de l’École. Mme Jules Ferron, seule, impassible, venait en tête du long cortège des Sèvriennes silencieuses, suivant, accablées, ces chemins familiers, où rieuse et pensive, Charlotte avait passé.
Le calvaire fut long.
Marguerite s’étonnait d’entendre chanter les oiseaux, de respirer cet air frais que parfument les fraises d’avril. Tout arrivait jusqu’à elle, comme des choses venues d’un autre monde ; depuis cinq jours, elle n’avait plus conscience de vivre.
Longtemps, on chemina sur la route radieuse. Une porte ouverte laissa passer le cortège. Parmi les tombes les plus humbles, dans ce petit cimetière de campagne, les hommes descendirent doucement, avec des mains qui ne voulaient pas faire mal, le cercueil de Charlotte.
Penché sur la fosse, Henri la regarda descendre… Ainsi c’était fini ! c’est là que pour toujours elle allait dormir, celle qui devait être sa femme, celle qui lui avait promis les joies de l’amour. On allait l’enfermer dans ce trou et jamais, jamais plus, il ne la reverrait.
D’Aveline s’avança pour dire adieu au nom de l’École.
En quelques mots délicats, il sut dire quelle apparition gracieuse elle avait été, quel charme lui attirait tous les cœurs.
Puis, ses compagnes vinrent, le même mot revenait, lugubre : « Adieu Charlotte. Adieu, adieu »… Marguerite voulut baiser la terre qui couvrait son amie.
Alors on entendit, à travers les sentiers du cimetière, le toc-toc-toc des fossoyeurs, et la terre gourmande reprit aussitôt, pour la vie éphémère des plantes et des arbres, cette chair qu’on lui abandonnait.
Quand, à la porte du cimetière, on chercha Henri, il n’était plus là. On sut après qu’il s’était échappé dans les bois de Sèvres, pour y crier sa douleur, et comme un fou, se rouler, mordre la terre qui ne rend jamais sa proie…
Longtemps, cette nuit-là, Marguerite entendit les toc-toc-toc funèbres de la pluie tombant sur le toit. Du jet d’eau montait un appel morne et lent, plainte, regret, voix des trépassés.
Alors, essuyant ses yeux, elle ouvrit le livre que Berthe avait posé là :
« On peut penser que la mort est un pas en avant, non un brusque arrêt dans le développement de l’être. On peut enfin espérer ne pas y perdre, comme en un naufrage, toutes les richesses intérieures qu’on a amassées, mais traverser la mort, en emportant glorieusement le monde de pensées et de vouloirs généreux qu’on a créés en soi. »
Puis, ayant lu ces lignes consolatrices, il lui sembla que l’espoir luisait à travers sa douleur, et que Charlotte quelque part la regardait.
CHAPITRE XI
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 mai 189 .
Je vis dans l’épouvante de ces souvenirs de mort. Une hallucination me poursuit : ai-je rêvé ! est-ce maintenant qu’elle va mourir ?
Je ne sais comment je vis. Des jours, je m’agite, tremblant d’une inquiétude morbide. D’autres jours, je m’enferme, la tête vide, morne dans ce coin, comme une bête abrutie de douleur.
Les souvenirs qu’elle laisse ici m’écrasent. Je voudrais les fuir, d’invisibles mains me retiennent, toutes se tendent pour me ramener vers le passé.
Où est l’absente ? où est maintenant la sœur que j’avais choisie ?
Charlotte, Charlotte, es-tu encore près de moi ? Le sais-tu encore, dis, que je t’aime, que tu m’es plus chère depuis que tu me fais pleurer. Si tu savais comme mon âme te cherche ici, et là-bas ; comme je prie, car prier, c’est encore parler de toi.
Je t’en supplie, ma chérie, si tu demeures dans l’Invisible, ne me quitte pas, que ton ombre ne m’abandonne pas, je suis bien malheureuse.
Si tu savais ! au moindre souffle je tressaille. Est-ce toi qui frôles ma porte ? Vas-tu entrer, comme la dernière fois que tu vins ici, courbée sous le poids des bûches que tu m’apportais ; que nous étions bien…
Quel supplice de revivre sans cesse ces choses familières, qui furent les choses charmantes de notre amitié.
Pourquoi l’avez-vous prise, mon Dieu ? Quel mal faisait-elle ? Pourquoi n’avez-vous pas voulu qu’elle fût heureuse, qu’un autre achevât l’œuvre que vous aviez commencée ?
Vous n’êtes donc pas notre Père, vous qui brisez cruellement le rêve de vos créatures.
1er juin.
Pauvre Charlotte ! qui se rappellera sa bonté, sa jeunesse aimable, son rire léger, qui offrait à tous le plus gracieux d’elle-même.
Qui saura la tendresse vigilante qu’elle avait pour Lui.
L’école est affreusement triste : une prison sans air, sans lumière maintenant. Le vent attache aux vieux murs l’odeur des premières roses ; je me sens défaillir. Il ne finira donc jamais ce jour de mort, où les roses tombaient avec les gouttes de cire.
Son corps, à présent, est un buisson d’églantines. C’est lui qui les a plantées, lui que je n’ai pas revu, et qui ne se souvient pas que nous sommes deux à la pleurer.
4 juin.
On dirait que ses bras se sont fermés sur mon cœur, pour le garder avec Elle, toujours.
7 juin.
Mlle Vormèse a été bonne pour moi ; elle est venue ici, elle y a pleuré. Souvent elle m’emmène dans le parc, vers ce banc de pierre que nous aimions, elle me parle de Charlotte ; elle croit, elle, à la survivance des âmes. Je pleure, mais j’ai foi.
Mlle Vormèse m’a apporté ses livres, tous ses Guyau, ses Confessions de saint Augustin, son Imitation. Elle veut que je lise ; sa bienveillance me relève.
Mme Jules Ferron doit me trouver bien lâche de vivre avec ma douleur ; elle m’a dit des mots que je n’ai pas compris ; au bonsoir, elle me tend la main et ne me parle pas.
8 juin.
Je redoute de sortir. La joie de la terre me pénètre et m’alanguit.
Cette fête nuptiale des eaux, du ciel, des arbres, dans la lumière glorieuse de l’été, a pour moi l’amertume d’un charme, qui me lie à des désirs sans nom.
Autour de l’École, les jardins embaument ; leur odeur me grise, ils ont l’odeur voluptueuse d’êtres vivants.
Je ne passerai plus sur la terrasse, l’odeur suffocante des lilas et des sureaux me brûle le sang, la fièvre me dévore jusqu’au creux des mains.
12 juin.
Je veux saisir la destinée à la gorge,
Il est si beau de vivre mille fois sa vie.
Beethoven.
Qu’est-ce seulement que notre vie ? Expiation ou perfectionnement ?
A-t-elle un sens même ?
Notre destin est-il écrit, notre liberté se borne-t-elle à l’accomplir magnifiquement ? Est-ce que notre valeur d’individu ne serait pas d’avoir conscience de ce destin, de vivre en harmonie avec lui ?
Je le crois.
Personne n’échappe à sa destinée.
Charlotte avait entrevu la sienne. Tous, nous sommes entraînés vers un but suprême, qui s’impose à notre volonté, comme la vie elle-même, qui subordonne à lui toutes nos forces pensantes, toutes nos forces aimantes.
Voir nettement ce but et le poursuivre, n’est-ce pas élargir la pensée de Mlle Vormèse ; puis-je confondre la vision de mon destin, et la loi qui doit diriger toutes mes actions ?
La mort me force à regarder la vie en face.
Eh bien, ce regret poignant de mourir sans avoir vécu, n’est-ce pas un avertissement de Charlotte ? Suis-je vraiment faite pour cette vie froide, cette vie mutilée, qui sera la nôtre une fois sorties de cette École.
La pensée du devoir accompli me consolera-t-elle ?
— Non. Tout en moi déjà se révolte à la pensée que ces livres me tiendront lieu de tout : que peut-être, ni mon cœur, ni ma chair, ne connaîtront la joie de vivre dans l’épanouissement naturel, la joie de se donner éperdument.
Ce sont des pensées de vie ardente, d’une vie belle de sa force, de sa pureté, qui me hantent, quand je vais m’agenouiller près de Charlotte, et jusqu’au plus profond de ma conscience, retentit une voix mystérieuse :
Vis pour le bonheur !
Vis pour assouvir ta fureur d’aimer.
CHAPITRE XII
SUITE DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 juin.
Je mène deux vies parallèles. Souffrir, Travailler.
L’étude m’apporte l’oubli, je veux travailler sans arrêt, pour échapper à moi-même.
L’approche de la licence nous harcèle toutes. Dans un mois nous serons en plein concours. Mes compagnes disputent la première place : notre cacique, Adrienne Chantilly, a perdu son rang, il est peu probable qu’un autre examen le lui rende.
Qui l’emportera de Victoire Nollet, cette encyclopédie, ou de Jeanne Viole, cette mémoire.
On compte avec moi, j’ai une lucidité assez nette de mon travail, et de mon effort, pour juger que je mérite, aussi bien qu’elles la première place à la licence.
Si elles escomptent cette torpeur qui m’accablait, elles se trompent. Mon esprit se réveille plus hardi, je sors victorieuse de cette lutte intérieure qui me transforme, après un long déchirement, et m’affranchit de cette inconsciente rêverie, où s’engourdissait mon énergie.
Je me suis imposé, comme une discipline rigoureuse, de parler allemand tous les jours ; Victoire le fait depuis son entrée à l’École.
Quel effort douloureux, je suis l’enfant qui bégaie, s’impatiente d’ignorer les mots que lui a fournis, jusqu’ici, l’appel au dictionnaire.
Stupide méthode, stupide paresse ; à ce cours du « Herr Professor » qu’ai-je fait depuis dix-huit mois, si ce n’est sourire des petites histoires que Master Hartbourg nous raconte sur Bismarck, le laissant besogner tout seul, pour mieux rire d’une perruque légendaire, d’un ventre pyriforme dans une culotte à pont.
Quelle légèreté ! il suffit qu’un professeur nous ennuie, le travail cesse, et pendant ce temps les « Anglaises », avec Miss Robinson, arrivent à écrire, à parler, à penser, comme de vraies anglaises.
Alerte ! au travail.
CHAPITRE XIII
LE CONGRÈS FÉMINISTE
Dans un tapage de chaises, de pas, de voix, les Sèvriennes sortent du réfectoire, puis soudain galopent dans les escaliers, vers le parc, pour réquisitionner bancs, raquettes et crockets.
Il fait jour encore, c’est l’heure où toutes les élèves, sauf l’impeccable Victoire, se reposent sous l’œil indulgent de la vieille Lonjarrey.
Les unes crient, dans un besoin nerveux de s’épuiser en longues courses, de haleter, de prendre, dans cette fatigue physique, des forces nouvelles pour le travail du soir. Les autres, lasses, surmenées par l’approche de l’agrégation, s’étirent paresseusement sous les feuilles, sur les dalles du petit mur, d’où l’on voit le soleil qui se couche.
C’est l’heure délicieuse où passent dans le ciel les frissons et les clartés des robes lumineuses, cortège qui disparaît sur les pas du soleil. Dans la plaine céleste, quelques nuages, se dispersent, pages vêtus de pourpre, de blanc ou de lilas, qui, pour cueillir une fleur de rêve, s’égarèrent en chemin…
Isabelle Marlotte organise, dans la cour de Roméo, une partie de crocket ; on se compte, Marguerite Triel a disparu.
— Allons bon, la voilà encore filée ! Je parie qu’elle potasse son allemand. Cette pauvre Marguerite, elle veut enlever à Victoire le record de « l’emplissage » ; si on la laisse faire, elle tombera dans le « béjat ».
Attends un peu !
Lâchant son maillet, Berthe Passy traverse les couloirs en tempête, grimpe l’escalier, heurte brutalement la porte de Marguerite, qui ouvre à contre-cœur.
— Hou ! la vilaine, arrive tout de suite ou je te dénonce à Lonjarrey.
Marguerite cherche à dégager son poignet de la main de fer qui la tire.
— Non, pas aujourd’hui, je voudrais préparer cette explication de Lessing avant le bonsoir…
— Je ne veux pas, Marguerite, que tu restes seule ; avec cette fureur de piocher, tu es plus cuistre que Victoire Nollet !
Tu t’enfermes, tu ne parles plus, tu ne ris plus ; au train où tu vas, il ne te reste plus qu’à emboîter le pas derrière Mlle Frolière, notre ancienne, tu te la rappelles à la Sorbonne, le jour de nos examens, nous en étions folles : eh bien, ma chère, pour avoir trop commenté Phèdre, la voilà qui entre au Carmel… et ce n’est pas de la pose.
C’est la guimpe et la cornette qu’il te faut ! Alors foin d’Allemand, arrive.
Berthe se fait caressante, elle embrasse Marguerite, et brusquement la harponne dans le parc.
— Je vous la ramène.
La partie s’organise, Isabelle distribue les maillets, on se range.
— Savez-vous que j’ai vu de l’histoire aujourd’hui, mes petits, lance tout à coup Berthe après avoir logé sa boule.
— Où donc ça ?
— Au quartier pardi, dans une petite rue pleine de gens.
— Une émeute ?
— Non un congrès, le Congrès féministe ! qui révolutionne tout le Paris des femmes, depuis huit jours ! Sans Madeleine Bertrand, de lointaine mémoire, je ne voyais rien ; je la croise sur le boul’Mich, en allant à Cluny. — Eh te voilà, quoi de nouveau, ça va bien à Sèvres ? — Parfaitement et toi ? — Moi ma chère, je suis reporter du grand journal féministe : L’Éveil. Je vais au congrès. — Tu m’emmènes ? — Je t’emmène. Sitôt dit, sitôt fait, nous voilà rue Serpente.
— A-t-elle toujours ses beaux cheveux, fit Adrienne ?
— Je crois bien, ça lui sert autrement que sa carte de presse.
Les Sèvriennes rient, il leur semble si original qu’une des leurs, d’autrefois, figure parmi les journalistes, pas sérieux, pensent-elles !
— Ça n’a pas été tout seul pour entrer là, continue Berthe, les étudiants en droit marchaient à l’assaut, avec des intentions qui n’étaient peut-être pas celles des Romains enlevant les Sabines.
Les sergots nous arrêtent, on se récrie sur la natte de Bertrand, enfin nous y sommes ; je vous fais grâce des madrigaux des titis parisiens, à l’adresse de mon cicérone.
Quel chahut là-dedans ! les femmes glapissent, sifflent, huent ; une virago tonitrue : « A la porte les hommes, n’en faut plus ! » La sonnette de sonner, de sonner.
Dis donc, Isabelle, ce n’est pas une raison pour jouer deux fois ; je vais chopper ta boule.
Berthe prend sa position, hardiment lance le maillet, la boule saute, carambole, revient en face de l’arceau.
— A mon tour, fait Thérésa.
— Dans la salle on ne voyait que des têtes, rien que des têtes, bouches ouvertes !
Savez-vous ce qu’elles réclamaient, toutes ces bouches ? La suppression de la guerre.
Oui, tout comme dans Aristophane, mais rassurez-vous : il n’y avait pas de Lysistrata pour donner de mauvais conseils.
Elles voulaient toutes monter à la tribune !
— Ça devait ressembler à des tribunes d’arracheuses de dents, les jours de foire ; y avait-il de la musique, demanda Isabelle.
— Comment donc ! ma vieille, et les bravos, et les sifflets, en voilà une musique de circonstance ! Quel auditoire, je n’ai jamais rien vu de pareil : sur les gradins, des potaches, des pipos conspuant des femmes ; dans la salle, la houle révolutionnaire des chapeaux : bérets de Montmartre, canotiers du Luxembourg, cabriolets du Salut, panaches des Boulevards, coiffures graves des institutrices, bonnets à fleurs des pipelettes, voire même un béguin de Florence, avec une ferronnière. Mazette, quelle jolie femme, pas besoin qu’elle cause pour convertir son prochain.
La beauté, voyez-vous, c’est l’éloquence des femmes.
— Ouf, remarqua Isabelle, heureusement que Victoire Nollet n’est pas là, tu es décourageante, Berthe.
Les boules se heurtent, se déplacent, endiablées elles aussi.
— Au premier rang des fauteuils, les vieux messieurs, naturellement ; quel ragoût de voir ces petites femmes pleurer, prier, s’indigner, sincères elles, ça les change du théâtre.
L’âge mûr s’était abstenu ; l’adolescence était frondeuse.
— Ces femmes, venues de tous les pays, réclament l’abolition de la guerre, au nom des arts et de l’industrie, au nom du pain quotidien, du droit de vivre pour soi, avant de vivre pour l’humanité.
— Cette raison pratique n’est-elle pas suffisante ? interrompit Marguerite. La guerre est un crime. A quoi bon élever si péniblement ses fils, pour en faire de la « chair à canon » et cela pour satisfaire l’égoïsme d’un homme ! La mort fait assez rude besogne sans qu’on l’aide. Je ne goûte pas beaucoup ces plaidoiries bruyantes, mais je suis de tout cœur avec ces femmes, quand elles réclament la pitié et la justice.
— Eh bien moi, je ne pense pas en femme là-dessus, ou bien j’ai des enthousiasmes de Spartiate. La guerre est magnifique ! ne me lynchez pas, fit-elle devant l’indignation de ses amies.
Je suis d’un pays où les fusils partent tout seuls, et ne vois rien de plus beau que cette offrande de sang, pour venger ou pour triompher.
Oui, je le veux bien, c’est un plaisir barbare, mais d’une splendeur farouche. Triompher dans sa force, dans son adresse, être de ceux qui n’ont pas peur, de ceux qui font trembler le monde et tiennent l’ennemi à leurs pieds. Comment n’être pas fanatique ! mais le jour où vous supprimerez la guerre, ce sera fini des hommes, il n’y aura plus que des lâches !
— Malheureuse, tu ne penses pas à ceux qui restent, qui souffrent.
— Et qui a dit que la souffrance, que la misère ne seraient pas nos éternels compagnons de route ? supprimez-vous la lutte pour la vie ?
Puis elle ajouta, railleuse :
— Du reste je trouve cette diplomatie idiote, voilà les femmes qui réclament l’abolition du seul espoir qu’elles aient d’arriver à leurs fins.
— Comment ?
— Une vigoureuse saignée dans le camp des mâles diminue la résistance, et le camp femelle, intact, pullulant, aura la majorité. Tout se compte dans l’antagonisme des sexes ; si les femmes n’étaient pas les « Idéologues » d’aujourd’hui, elles verraient qu’il faut être pour Napoléon…
Une cloche sonne, coupant net ce paradoxe de Berthe Passy, qui menace de dégénérer en querelle. Il est l’heure du bonsoir, vite, pêle-mêle on rentre les jeux ; les Sèvriennes descendent du parc, assombri par un lent crépuscule d’été ; sur leur chemin elles croisent Hortense Mignon, qui distribue le courrier.
— Dis donc je t’ai vue, toi.
— Où donc, fait Hortense, toute rouge ?
— Je t’ai vue avec une jeune potache qui…
— Tais-toi, Berthe, si on savait.
— Ah ! ah !
— Tiens, j’aime mieux tout te dire, et Hortense, prenant le bras de son amie, l’entraîne dans un coin. Je suis allée, avec mon cousin Camille, à l’Odéon voir jouer Germinie Lacerteux. En sortant, il a voulu qu’on se rafraîchisse ; on est entré au café ! Le garçon dit : « Madame et Monsieur désirent sans doute un cabinet particulier ? » — Moi je réponds sans réfléchir : « Mais oui c’est ça, on ne vous verra pas ».
Il nous a fourrés dans une petite pièce, quand il a fallu payer, il y en avait pour quarante francs !
Boudiou, j’en suis malade : le petit n’avait rien, j’ai donné tout ce que j’avais, me voilà dans la panne ! Qu’est-ce que ces gens-là ont dû croire.
Dans un cabinet particulier ! Si Ugène savait ça…
— Du coup, ma vieille, il t’en ferait bien d’autres.
CHAPITRE XIV
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 juillet.
— Pauvre journal, je te délaisse. Il m’est impossible d’éloigner de moi la pensée de l’examen. Serai-je prête ? irai-je tranquille, rassurée par ce que j’emporte en moi ?
Nous sommes toutes dans cet état bizarre d’indifférence et d’anxiété, qui précède les jours d’examen. Je voudrais m’arracher à mes livres ; Berthe et moi, nous devons passer dans les bois les deux après-midi qui nous restent.
18 juillet.
Je suis allée là-bas, lui porter des fleurs, c’est à elle maintenant que j’offre la rose des jours d’angoisse, elle qui me disait, il y a deux ans : « La Sainte sait bien, ma chérie, ce que ta rose lui demande, elle t’exaucera. »
Chérie que tu me manques ! demain, c’est toi qui m’aurais donné courage ; ton baiser fraternel m’eût porté bonheur. Ma joie aurait été ta joie. La pensée du succès ne me réjouit point : j’en serai fière pour l’École ; que m’importe à moi, puisque je n’ai plus personne à qui l’offrir.
Où est-il ? que fait-il ? Pourquoi ce silence ? notre amitié est-elle morte avec son amour ! Moi, je suis fidèle, je ne retirerai pas la main que j’ai tendue.
19 juillet, 6 heures du matin.
Dans un moment, nous partirons pour la Sorbonne ; je suis très calme, la nervosité de mes compagnes ne me trouble pas ; j’ai rêvé d’Elle et de Lui, je suis presque heureuse, je sens qu’ils m’accompagnent.
Maintenant, je puis recevoir le baiser de Mme Jules Ferron, j’ai reçu celui de Charlotte.
CHAPITRE XV
LICENCE ET AGRÉGATION
C’est le dernier jour des examens de licence et d’agrégation. Dès 6 heures, les grands breaks sont revenus stopper aux portes de l’École, emmenant, au trot des chevaux, qu’excitent les grelots, quarante Sèvriennes à la Sorbonne.
Les voitures stationnent à l’ombre, rue de Tournon, devant le restaurant Foyot, prêtes à ramener les brebis au bercail.
Messieurs les Sénateurs, curieusement s’informent :
Quelles sont donc ces jeunes filles ?
D’où viennent ces breaks ?
Pourquoi ces livres, ces serviettes bourrées ?…
Sur la réponse dédaigneuse des garçons, que le mince pourboire de ces demoiselles mécontente, les vieux Messieurs hochent la tête, et, d’un air entendu, dégustant un filet mignon :
« Si jeunesse savait !… avoir vingt ans, et sacrifier à l’a-gré-ga-tion ! »
Les Sèvriennes n’ont que faire de ces doléances. Elles vont, viennent, passent devant les vieux Messieurs, à peine gênées d’être le point de mire de tout le restaurant.
— Ah ! les petites sottes, elles vont nous faire manquer notre dernier déjeuner ! Berthe, regardez-donc sur la porte si les agrégées arrivent. Allons mes p’tits, ne pleurons plus, l’affaire est dans le sac. A table, mesdemoiselles ! Hem ! garçon, n’oubliez pas mon petit flacon.
Le garçon cligne de l’œil, à ce rappel du pousse café, que Mlle Lonjarrey réquisitionne, comme une pitance privilégiée.
Berthe, ravie, file au Luxembourg émietter son pain aux friquets qui s’ébrouent.
D’autres groupes de Sèvriennes entrent chez Foyot, silencieuses ou mornes, bavardes ou fiévreuses, suivant que l’impression dernière du concours fouette leurs espérances, ou les écrase.
Pas une qui ait cet air faraud que donne la certitude du succès. Toutes sont inquiètes, et s’irritent de rencontrer sur leur chemin tant de mines indifférentes à leur tourment.
Leur âme est si pleine de cette attente, qu’en une minute elle épouse leur vie entière. Qu’importe demain, si aujourd’hui doit leur être funeste.
Dans la rue, une Scientifique essuie ses larmes. Comment serait-elle reçue avec un zéro en trigonométrie ? N’a-t-elle pas oublié la formule exacte qui donne la parallaxe des étoiles ?
— Et moi, tu sais bien que j’ai raté ma théorie du Rayonnement. Louise ! mais elle sera reçue, elle m’a avoué trois solutions différentes pour le problème, elle enfoncera ses examinateurs.
Plus loin, quelques Littéraires naïves avouent que le sujet était trop facile : Justice et charité. D’autres, plus fines, décrient leurs copies, imputant à leurs nerfs un échec probable.
Le long de la rue Racine, c’est un verbiage savant qui fait retourner les petits trottins.
Jeanne Viole, hardiment, rompt avec les vieux stratagèmes. Elle pérore au milieu des licenciées ; avoue, sans qu’on l’en prie, que Bréau, le grand philologue, a lu sa composition de grammaire : Rôle de l’analogie dans la formation historique de notre langue, et qu’il l’a trouvée remarquable.
Angèle Bléraud renchérit, invente des détails, affirme que les examinateurs sont très mécontents de cette épreuve.
Quelle avance de points pour Jeanne Viole : elle enjambera toutes ses compagnes.
Victoire tombe dans le piège, elle blêmit, sa figure de monstre se crispe dans une affreuse et ridicule grimace. La joie de l’autre la crucifie ! Elle ne sera pas première ! cette place tant convoitée, cette place, dont l’espoir fut l’aiguillon intolérable de toute sa vie à Sèvres, lui serait volée !
Une Jeanne Viole, une ramasseuse de l’esprit de tout le monde, si pauvre d’idées sous tant de falbalas et de verroteries, incapable de tirer une goutte d’eau pure de ce puits profond, où, elle Victoire sent bouillonner la source vive de ses pensées.
Une Jeanne Viole prendrait la première place ! Quelle injustice…, et Victoire éperdue se sauve pour dérober ses premières larmes.
Ravie de ce facile succès, Jeanne Viole s’approche de Marguerite Triel, qui relit attentivement sa version, et sourit distraitement aux racontars de sa compagne ; elle se précipite alors vers Adrienne Chantilly dégrafée, renversée dans un fauteuil, tandis que la bonne Lonjarrey, pour ranimer la belle évanouie, du plat de ses mains sèches, fouette les pauvres mains pâles qui s’abandonnent.
Il est grand temps que l’examen finisse. Quel abattement après ces quatre jours de lutte et le surmenage des derniers mois, où les Sèvriennes en cachette, se levaient à l’aube, et travaillaient encore, que tout dans l’École dormait.
Elles ne vivent plus que pour cet examen, qui les prend jusqu’au plus intime d’elles-mêmes. Qu’est-ce que la santé, la joie de vivre, la paix du cœur, auprès de l’inquiétude affreuse qui les domine ?
Un échec à la licence leur ferme la porte de l’École ; c’est leur titre même de professeur qui est en jeu. D’un échec à l’agrégation dépend leur poste, leur avenir surtout.
Cette année, le jury choisira dans ce concours, quinze licenciées (elles sont là plus de cent aspirantes) et six agrégées, pour toute la France !
Quelle folie de tabler sur ce qu’elles savent, quand on est à la merci d’une migraine, de ses nerfs, d’un oubli. Comment le jury peut-il juger de leur valeur, sur ces épreuves superficielles, sur ces compositions en loge, de l’écrit et de l’oral, avec si peu de ressources, de documents autorisés ?
Pendant les quatre heures que dure chaque épreuve, elles restent angoissées dans ces salles nues, piochant leur sujet dans la fièvre des idées, dans le tumulte des opinions contradictoires, qui se pressent, montent, éclosent, comme des bulles d’air à la surface d’une eau agitée.
Avec quelle peine, quel arrachement de tout leur être, elles s’efforcent de montrer au jury le fruit d’une longue préparation ! Elles se donnent avec rage, sans réserve, inconscientes courtisanes de l’esprit, qui se plient au goût, aux caprices du maître.
Libre à elles, plus tard, de rejeter cette soumission forcée, mais qu’aujourd’hui le jury les trouve dociles, leur succès en dépend.
Qui oserait les accuser d’être lâches !
Leur gagne-pain est à la merci de ces hommes.
Que de misères morales cachent ces titres brillants de licenciée, d’agrégée…
Le concours est fini, dans huit jours Sèvres en connaîtra les résultats.
— D’ici là qu’on n’en parle plus, mes p’tits ! Jeanne Viole proteste, mais l’entrée des agrégées coupe court à toute discussion.
— Enfin ! vous voilà, mesdemoiselles, que faisiez-vous ? s’exclame la bonne Lonjarrey, bouche pleine, redressée dans un mouvement de poule en colère.
— Nous n’étions pas perdues, mademoiselle ; M. Legouff nous retenait à la Sorbonne, pour nous parler de notre examen, fit Isabelle Marlotte, un peu agacée.
— Et que m’importe, mademoiselle, je vous attendais, moi.
Des rires étouffés, des haussements d’épaule accueillent cette riposte, Isabelle tourne le dos à l’altière Lonjarrey et vient s’asseoir entre Berthe et Marguerite.
— Épatante la bonne femme ! Hein ! fait Berthe, en attaquant vigoureusement son beefsteak.
Les tables se remplissent, le déjeuner s’enlève en quelques coups de fourchette. Les plats circulent, on verse à boire, les soupirs cessent, le rire éclate, grossi par le tumulte des assiettes et des voix, le bien-être rassérène les esprits, au dessert l’espoir est revenu.
Avec une animation charmante Isabelle raconte la causerie de M. Legouff.
— Il nous attendait sur le trottoir, toujours en galoches, avec sa redingote vert-bouteille, et son grand panama. Il nous a reconnues, nous appelant par notre nom, s’informant de nos copies.
« Le pessimisme dans la poésie. » Quel beau sujet ! et le voilà qui nous parle d’Alfred de Vigny, nous racontant de petits traits saisissants de sa vie, et ça, et ça, encore ça. Une telle mémoire, voyez-vous, est une vitrine précieuse, tout y est catalogué suivant le temps ou la rareté. En une demi-heure, il nous a fait sa « copie », avec des mots jolis, jolis, pétillants, un peu enfantins d’être estropiés par sa bouche vieillotte.
Autour de lui, nous avions toutes un air d’adoration. Les gens s’arrêtaient pour regarder notre joie. Ah ! l’excellent homme ! Sa poignée de main m’a rendu courage. Vous verrez, l’année prochaine, l’accueil qu’il vous réserve dans la grande maison de famille rue Saint-Fernand, ou dans le petit logis de Seine-Plage. Ce sont des souvenirs qu’on n’oublie pas.
Dans la voiture qui roule à travers Paris, Isabelle raconte encore les mille choses qu’éveille le seul nom du « grand homme », ses leçons à Sèvres, ses entretiens chez lui, l’hiver près de la petite lampe, dans la pénombre d’une vieille chambre Louis-Philippe.
L’art de ses causeries, son habileté à guider, à exciter l’effort.
Au seuil de l’École, les Sèvriennes parlaient encore de lui : réchauffées par l’adieu si paternel de leur vieux maître, elles oublièrent le baiser, pourtant si fier, que Mme Jules Ferron leur avait donné.
CHAPITRE XVI
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
1er août 189 .
Je suis admissible !
Ce soir, j’irai encore une fois au cimetière.
2 août.
Il est ici : autour de mes roses fanées il y avait une gerbe de ces fleurs blanches qu’elle aimait, ces Sceaux de Salomon, qu’ils allaient cueillir dans les bois.
Toute ma joie d’être admissible s’en va, puisque mon ami m’oublie.
Soir.
… De chimériques oiseaux montent à grands coups d’ailes, vers l’astre qui les attire. Mais l’astre est mort. Sa caresse glacée tue les vivantes caresses de leurs ailes ; comme eux, mes songes, éperdus, retombent dans le néant.
15 août.
Je suis reçue. Sans mon épreuve d’allemand, qui fut médiocre, j’arrivais première. Je suis seconde. Ce soir, si Elle était là, je serais heureuse.
Je suis lasse, si lasse…
Cher journal je te ferme, à quoi bon raconter mon âme,… oh comme je souffre…
CHAPITRE XVII
FENÊTRE OUVERTE SUR LA VIE
Depuis quelques minutes le cours de Droit est commencé. Les plumes griffonnent.
L’air d’automne est chargé de silence, le moindre bruit, à cette heure tardive, résonne avec une pureté de cristal : c’est un pas vif qui fait crisser le sable, un autre martèle l’asphalte des douves ; c’est un oiseau solitaire, qui lance une dernière roulade, avant que le soleil ne se blottisse, sous l’aile frissonnante d’un obscur coteau.
Rien ne trouble la sérénité du crépuscule, immense voile de pourpre qui s’accroche aux feuillages, comme le velum déchiré d’un théâtre antique.
Un grand apaisement s’est fait dans la classe, où les lueurs roses du soir donnent à quelques visages, proches des fenêtres, un éclat de sanguines ; des reflets teintent l’ombre où se noient de lointains visages blancs.
Les jeunes filles qui sont là, groupées autour de la chaire, sont les mêmes jeunes filles qui se quittèrent, il y a deux mois, après les examens de licence.
Les vacances ont passé, les laissant plus graves, plus conscientes de leur valeur, conscientes surtout de la mission qui les attend.
Quelques-unes ont souffert, l’amour-propre saigne encore : Adrienne Chantilly a perdu cette place de première, dont elle était si vaine. Berthe fut reçue dans un mauvais rang. Angèle Bléraud, Hortense Mignon ont été refusées.
Mais le succès a grandi leurs compagnes. Les nouvelles se les montrent, on les consulte, et la façon même, dont ces Messieurs accueillent leur avis à chaque leçon, affirme leur mérite.
Victoire Nollet exulte, elle est première, pendant un an elle sera le « cacique » de la « troisième année, » elle ira la première chez M. Legouff, elle représentera sa promotion auprès du ministre, s’il vient ! Berthe qui ne perd jamais l’occasion d’un bon mot, lui dit le soir même du résultat :
— Ma chère, voilà la première fois qu’au concours le jury couronne le bœuf maigre.
Victoire sourit, devenue soudain accommodante, et puis son travail ne fut-il pas celui du bœuf qui laboure !
Jeanne Viole a la résignation rageuse, elle est troisième ; elle songe à débloquer Marguerite Triel, qui est seconde. Sa jalousie a des coquetteries charmantes, elle va, vient, minaude, écoute, surprend, et prépare, comme une campagne, sa sortie de l’École ; au reste, du dernier bien avec tout le personnel, et Mme Jules Ferron.
Marguerite suit avec dédain la petitesse de ce manège. Dans ses grands yeux consumés, parfois une flamme révèle la mystérieuse transformation. Sa beauté s’est épanouie, non comme une fleur baignée de soleil, — la Lorely n’est-elle pas l’être du matin, qu’une vaporeuse lumière idéalise, — le calice est encore fermé, captif sous les pétales que la rosée entr’ouvre.
Depuis la mort de Charlotte, Marguerite s’est évadée de ses livres, avide de chercher, dans la vie elle-même, une loi qui gouverne ses actes.
Là-bas, elle a interrogé les siens, regardant vivre leurs principes ou leurs instincts. Elle a vu que pour la plupart des hommes, cette morale si haute n’est même pas le préjugé du bien, qu’elle est faite, pour eux, de routine, d’effroi du scandale, d’hypocrisie surtout.
Vivre, c’est à chaque instant étouffer ou dissimuler sa nature ; c’est l’abstinence religieuse, c’est la correction, le « Kant » de province, c’est le mépris de tous pour l’intelligence qui s’affranchit.
Marguerite croit, à présent, que la vraie morale c’est la pleine expansion de la vie, et tout s’accorde en elle pour obéir à cette loi de nature, qui pousse les êtres d’élite vers la culture la plus intense de leur personnalité.
Telle sera désormais la règle de ses actions.
Arrivant en troisième année, les Sèvriennes apportent donc en elles des éléments nouveaux : ambition d’agir, curiosité morale, besoin impérieux d’appliquer directement aux faits leurs connaissances théoriques, et d’acquérir, par un effort de volonté, la marque d’un caractère personnel.
Parmi les cours, qui achèvent la transformation des Sèvriennes, le cours de droit, application pratique de la philosophie, est celui qui peut laisser sur leur caractère la plus forte empreinte.
Dans quel esprit ce cours est-il fait ?
Mme Jules Ferron, qui en est chargée, ne se préoccupe pas de l’érudition. Former des avocates ou des doctoresses, n’est point l’affaire de l’École. Mettre ses élèves en face des lois sociales, leur en expliquer la raison d’être, exiger d’elles une obéissance volontaire, mais réfléchie, voilà ce que doit être son cours.
En somme, dans cet enseignement du droit, tout se ramène à la culture absolue de l’esprit de justice.
Mme Jules Ferron veut que ces êtres libres, formés dans la solitude par une éducation virile, sachent respecter les lois, mais au besoin aient le courage de les transgresser, le jour où leur conscience ne sera plus d’accord avec les lois des hommes.
D’une grande droiture de caractère, d’une volonté inflexible, la directrice de Sèvres ne peut admettre que comme une déchéance morale la soumission aux préjugés sociaux, le respect aveugle du Code.
Elle le sait, elle l’enseigne, bien des articles, imbus de l’esprit draconien, sont en opposition formelle avec l’idée de justice qui tôt ou tard doit triompher.
Par là, mais par là seulement, Mme Jules Ferron adhère aux revendications féminines. Son cours, net, froid, est une discussion tenace des articles du Code.
La grandeur de cet enseignement, qui pourrait être si aride, c’est de réclamer sans cesse au nom de la raison, de la conscience morale, l’équité de la jurisprudence. Mais sachant le prix des mots, et combien une parole vague trahit la pensée, Mme Jules Ferron discute prudemment, avec calme, cherchant le terme propre, qu’elle trouve avec une lenteur voulue, suivant jusqu’au fond des âmes le travail que suggère sa pensée.
Ses mains feuillettent le propre code de Jules Ferron, vénérable exemplaire sorti des presses de Didot, au lendemain de la promulgation du code civil, livre qui prend, lorsque sa voix s’anime, le caractère sacré d’une Bible.
Elle examine, commente chaque article dans une causerie dialoguée, rappelant les entretiens philosophiques du mercredi. Elle reste, pour les Sèvriennes, un Socrate jusque dans la forme de son enseignement, qui s’illustre parfois, comme tout livre de sagesse, de quelques imageries : Jules Ferron m’a raconté ceci… ou bien, une personne vint lui confier…
Au cours des semaines précédentes, il fut question de la naissance.
Avec une largeur de vue surprenante, cette femme, si peu mère par la tendresse expansive, mit une réelle émotion à discuter l’inégalité civile que la loi établit entre les enfants légitimes et les enfants naturels, protestant contre ce mot, « naturels, » presque une tare, et réclamant dès 1880, l’égalité des droits entre les enfants, issus ou non, du mariage.
Jugeant toutes choses de très haut, Mme Jules Ferron ne craignait pas d’appeler l’attention des Sèvriennes sur les sujets les plus délicats, en les forçant à réfléchir sans pruderie, aux conséquences odieuses des préjugés que la loi sanctionne.
Ce fut une grande surprise aux premiers cours de droit, Mme Jules Ferron se révélait non plus comme un esprit abstrait, vivant dans une atmosphère d’indifférence, mais comme un être épris de justice, convaincue d’enseigner la vérité, quelque hardie qu’elle parût à ces jeunes filles.
L’étonnement se prolongea.
Quelques Sèvriennes se refusaient à l’examen des préjugés que tous nous suçons avec le lait de nos mères.
L’étude ouvre bien des cerveaux sans que la pensée s’élève. Scientifiques et Littéraires, beaucoup par égoïsme, renonçaient d’avance à lutter pour la justice.
Les meilleures s’ouvraient à un monde nouveau, ne craignant pas de suivre Mme Jules Ferron jusqu’où il lui plairait de les mener, s’armant pour la vie où demain elles entreraient seules.
Cependant quelques lèvres frémirent, stupeur ou révolte, d’entendre discuter le principe de l’autorité paternelle.
Si loin, si détachées même qu’elles fussent de leurs familles, par la lente désagrégation de l’école, aucune ne songeait à mettre en doute l’obéissance passive qu’exige l’affection ou les convenances.
Ce fut un choc.
Les regards se croisèrent, quelques fronts rougirent.
Mais aussi calme, aussi sereine dans sa conviction scrupuleuse, que s’il se fut agi d’expliquer une loi sur les murs mitoyens, Mme Jules Ferron, après un court historique, leur déclara que si elle approuvait la soumission des enfants à la sagesse, à l’expérience des parents, il y avait des cas, tel celui de l’article 151 du code civil (la loi exige le consentement des parents avant de procéder au mariage) qui demandait examen.
Dans un conflit de volontés, où la conscience est en jeu, elle n’hésite pas à affirmer que se soumettre passivement à l’autorité paternelle, c’est porter atteinte à la liberté, à la dignité inviolables de notre être moral.
En dépit des restrictions qui entourent ce principe d’affranchissement, c’est bel et bien justifier toute révolte généreuse et sincère.
Ce fut au nom même de cette dignité morale, dont elle se faisait un idéal si fier, que Mme Jules Ferron ne craignit pas de développer ses principes jusque dans leurs conséquences extrêmes, admettant le mariage contracté aux portes de l’Église, mariage de deux consciences, de deux volontés libres, dont le caractère est aussi sacré que s’il avait reçu la sanction des lois.
Après le cours, on batailla autour de cette affirmation, qui dans la bouche de Mme Jules Ferron prenait une valeur singulière.
Chacune de ses paroles est une semence qui tombe sur cette terre labourée ; quelques Sèvriennes timides en face de l’opinion publique, écrasent ce germe avec mépris ; Victoire, protestante, comme tout esprit qui vit par le libre examen, reçoit le germe qui ne fructifiera pas dans une terre trop sèche. Berthe songe à des choses qu’elle ne dit pas, se souvenant peut-être des tristesses de son enfance.
Seule, Marguerite, dans le sillon douloureux que l’épreuve a déjà tracé, voit la graine s’ouvrir, le germe grandir, promesse de l’épi bientôt mûr. Elle défend, près de ses compagnes, l’idée du mariage libre, le jugeant en lui-même, non par les faits, trouvant, dans l’affranchissement de deux êtres qui s’aiment, une beauté qui les sauvegarde, une preuve de courage, digne à ses yeux de tous les respects.
....... .......... ...
A l’heure où toute sa vie sera en jeu, avec une émotion profonde, Marguerite Triel se rappellera, qu’en obéissant à sa conscience, elle n’a pu démériter dans l’esprit de Mme Jules Ferron.
CHAPITRE XVIII
AU NOM DU DROIT
Lettre de Berthe Passy à son père.
Montmartre.
« Quelle gaffe ! mon pauvre Jules !
» Sur la question des bûches, on a failli tomber le gouvernement.
» Allons, bravo pour ces petites femmes qui réclament, avec tambours et trompettes, le droit de culbuter leurs marmites.
» Assurément c’est la faute au dépensier !
» Rogne-portion a eu le toupet de suspendre ce jourd’hui, 15 février, la distribution réglementaire des bûches, bûchettes et boquillons.
» Fallait souffler dans ses doigts et se claquer les joues devant l’âtre vide, depuis que les bûches demeurent récalcitrantes. Et là-haut, paraît-il, une hirondelle faisait le printemps.
» Par respect pour la loi, ainsi qu’on nous l’enseigne au cours, nous nous sommes révoltées.
» Maître Victoire Nollet, plaignante et défenderesse, vêtue de sa seule toge Sèvrienne, a rédigé, suivant les us et coutumes du palais, une requête de « commititur ».
» Plaise à Notre Dame (était-il dit) que ces bûches commitatoires soient au plus tôt réintégrées au domicile des plaignantes, à savoir, en chaque chambre d’élève. Oncques n’ayant vu l’usurpation de ce droit qui est de recevoir, bon an mal an, trois bûches par jour, jusques au temps de Pâques.
» En des termes émouvants, autant que le permet l’archaïsme des légistes, notre défenderesse flétrit le grenier de la maison, caisse d’épargne gonflée par un délit. Elle rappela notre misère, les jours où la bise souffle par les calorifères, signalant en haut lieu cette preuve manifeste d’un stoïcisme ignoré.
» … En foi de quoi, plaise à Notre Dame, qu’il soit fait droit aux revendications de l’École.
» Et ce sera justice.
» Quelle journée historique dans notre vie de nonnains ! Ce fut beau, vois-tu, beau comme un 4 août ! On se serrait les coudes, on s’acclamait, on s’embrassait.
» Je sentais que j’allais aimer tout le monde.
» Victoire, debout sur son pupitre, se crut sur le pavois ; devant elle j’exécutai une danse de caractère.
» La fête finit là.
» A dix heures, on ne riait plus.
» A midi, le gigot ne passa pas.
» A trois heures, on se regardait avec méfiance.
» A cinq heures, c’était la fuite en Égypte.
» A sept heures, nous étions chez Mme Jules Ferron !
» Par file à droite les Littéraires, par file à gauche les Scientifiques.
» Au milieu, notre mère, blême, effondrée dans le fauteuil, trop bas, de la direction.
» Pour qui connaît la tête des Sèvriennes, à vue d’œil l’opposition allait caner.
» Retiens bien ce discours :
» — Votre acte est inqualifiable !
» Depuis que je suis à la tête de cette maison, j’ai cru que le meilleur régime était celui de la confiance et de la liberté.
» (Amère.) Je vois, qu’avec vous, je me suis trompée !
» (L’œil noir.) Qui donc êtes-vous, pour parler de vos droits, les revendiquer si haut, vous qui ne savez même pas le premier de vos devoirs !
(Silence.)
» (Douce.) Me suis-je jamais refusée à entendre vos réclamations ?
(Silence.)
» Si j’avais à qualifier une démarche pareille, je dirais qu’elle me rappelle les revendications… d’une Louise Michel !
» (Violente.) Pourquoi jeter cette bombe, jusque dans mon cabinet ?
» (Presque droite.) Est-ce ma démission que vous voulez ?
» (Hautaine.) Dites-le !…
» Un sanglot coupa le discours. Des bras, des mains, des larmes suppliaient. C’était du dernier pathétique, mais l’excès de ces regrets, partis du flanc scientifique, calma l’émotion naissante du flanc littéraire.
» Ça ne traîna pas.
» Mirepied, la plus sanglotante se traîna vers la Veuve.
— »Je vous le jure, madame, nous ne sommes pour rien dans cette réclamation.
— »Oh ! oh ! crièrent les Littéraires.
» J’aurais cogné ces pleurnicheuses qui clamaient si honteusement pardon. Parle-moi de nous, mon vieux, Victoire fit trois pas et face à face avec notre mère :
— »Madame, je suis seule responsable, c’est moi qui ai écrit cette lettre.
— »Non pas, non pas, cria notre groupe et comme un seul homme nous marchâmes sur Mme Jules Ferron…
» On nous a rendu les honneurs de la guerre. Les bûches accourent dans les cheminées ; même en route elles ont fait des petits.
» Voilà notre première gaffe, car les femmes ont bonne mémoire, et ce ne sera pas une fameuse recommandation, à notre sortie, que ce coup d’état sur la question des bûches.
» Hourra, quand même, pour notre cours de droit.
» Et futte, futte, p’tit père, tu n’as qu’à bien te tenir, je suis ferrée sur le Code, et je sais qu’en fait d’autorité paternelle, on peut violer la loi. Mais de la loi, peu m’en chaut, je t’aime un peu, beaucoup, et pas respectueusement du tout.
» Ta Berthe. »
CHAPITRE XIX
EN ATTENDANT M. LEGOUFF
Enfin il allait venir !
Un frémissement éparpilla dans la classe toute la « troisième année » qui s’était abattue autour d’une lettre, celle de leur vénéré maître.
Dans une heure il serait là, voulant s’entretenir avec les Sèvriennes, avant la séance de l’Académie française.
Tout de suite, ce fut dans la salle un joli manège d’oiseaux lissant leurs plumes, s’effilant le bec.
Adrienne bombe sa poitrine, Marguerite arrange ses cheveux blonds, Jeanne Viole cherche l’attitude ingénue d’un Grasset, tandis que Berthe, torchon en main, débarbouille les tableaux où s’étalent les fantaisies de la semaine. Le cacique laisse faire, plaquant, très grave, un nuage de poudre sur ses joues enflammées :
— Suis-je bien, mon chat ?
— En beauté, ma chère, répond Didi, qui s’installe près de son repoussoir.
Toutes de rire, et d’attendre frétillantes, gaies surtout, la venue de « l’Immortel ».
C’est une date, dans leur vie d’École, que ce jeudi, où M. Legouff, doyen de l’Académie, grand homme qui lança Sèvres, resserra par quelques paroles aimables, les liens qui l’attachent aux Littéraires de troisième année.
Qui assistera à sa conférence ?
« La Veuve » l’accompagnera-t-elle ?
Que non ! Les Sèvriennes savent bien la mésintelligence qui les sépare, Mme Jules Ferron ne se dérange jamais pour M. Legouff. Mais Mlle Ladièze et cette bonne Lonjarrey, on les attend.
Quand Mlle Ladièze, actrice honoraire, professeur de diction, entra, ce fut autour d’elle l’envol d’un essaim curieux, qui voulait savoir et ceci et cela.
La grosse demoiselle, essoufflée, d’un geste las, comme chez Molière, écarta ce harcèlement.
Mlle Ladièze est une amie de M. Legouff. C’est à lui qu’elle doit ce couronnement d’une carrière artistique restée virginale : l’entrée de Sèvres. Malgré ce haut patronage, elle est tenue en suspicion, et Mlle Lonjarrey, qui a de l’esprit, s’en va répétant :
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
Les Sèvriennes goûtent la bonhomie de Mlle Ladièze, dont le visage bouffi, couperosé, garde l’affreuse mâchure de l’onguent et du fard.
Qui retrouverait, dans cette ruine pontifiant à la chaire, la plus charmante créatrice des œuvres de Dumas fils, celle qui, en un temps, effaça les regrets que laissait Rose Chéri ?
Ce prestige est bien oublié, quatre lignes dans Vapereau, voilà tout ce qui reste du passé de l’actrice, de ce « chaste talent » qui s’est embourgeoisé jusqu’à vouloir enseigner, dans les Écoles, l’art de la diction.
A Sèvres, la partie est dangereuse pour elle, on ne respecte guère les procédés artificiels du Conservatoire. Déjà très instruites, et de goût délicat, les Littéraires ne transigent pas, elles font la moue quand Mlle Ladièze déclame l’Espoir en Dieu, ou les plaintes d’Andromaque, se rappelant les lectures naturelles, harmonieusement nuancées de d’Aveline, le verbe énergique de M. d’Artois.
Tout au plus, s’accorde-t-on à reconnaître Mlle Ladièze excellente dans La Fontaine et Molière, pas plus. On se répète ses axiomes préliminaires, que Berthe Passy illustre au tableau noir :
« Asseyez droit vos hypocondres !
« Faites oublier votre corps.
« La tête relevée, joignez modestement vos mains à la chute du ventre. »
Chaque matin, devant sa glace, Victoire Nollet se met en position ; elle est devenue la plus godiche des Sainte-Nitouche.
Adrienne Chantilly, vexée de n’être pas le type recommandé par Mlle Ladièze, voudrait émonder Victoire de ses bras superflus, et l’offrir comme le patron nouveau de la femme bien disante.
— Qu’on s’entende une bonne fois, sur cette question des rondes-bosses ; faut-il étaler ou proscrire son sexe ? dit-elle.
Mlle Lonjarrey s’étant oubliée, ce jour-là, dans les délices d’un flacon de rhum, les Sèvriennes purent causer à leur aise.
Elles surent tout de suite, que M. Legouff viendrait à deux heures, qu’il leur ferait une conférence sur Béranger, et que pour diminuer un peu sa tâche, elle, professeur de diction, lirait les stances sur Waterloo et les Souvenirs du peuple.
— Eh quoi, fit soudain l’excellente demoiselle dont les yeux tombèrent en arrêt sur le Heredia que feuilletait Marguerite, c’est à Sèvres que je trouve ce livre immonde. Oh ! mademoiselle, vous ne l’avez pas lu au moins ?
Toutes de protester.
— Mais si mademoiselle, c’est une de nos admirations : M. d’Aveline nous a lu « les yeux de Cléopâtre », nous avons lu le reste. Il y a un éclat, un modelé, une plastique dans ces sonnets, déclara Adrienne enthousiasmée.
— Oh ! oh ! oh ! mademoiselle, fit Mlle Ladièze en reprenant le jeu d’Arsinoé, je vous en supplie, n’avouez pas que vous lisez ce livre. Moi, à mon âge, et j’ai cinquante ans sonnés, je me refuse à voir plus loin que les premières pages. C’est de la littérature putride, cette lutte des Centaures ; un étalon en rut qui court sur sa cavale…
— C’est tout à fait ça, même qu’il y en a bien d’autres dans l’Aveugle de Chénier, n’est-ce pas Marguerite ?
— Mlle Passy, je n’ai jamais rien lu de pareil.
— Alors, mademoiselle, c’est que votre livre est expurgé, pas le nôtre.
— Enfin, mademoiselle, je ne veux pas me heurter à cette admiration… étrange, je réserve mon opinion.
— J’te crois, fit Berthe en pinçant le bras de Jeanne Viole, alanguie dans une pose artistique.
— Mlle Viole, si M. Legouff vous prie de lui lire une fable, qu’avez-vous préparé ?
— Les deux pigeons, mademoiselle.
— Vous auriez pu mieux choisir, répond sèchement le professeur, que l’air railleur de ses élèves agace un peu.
— Comment, vous n’aimez pas cette fable, mademoiselle, moi je lui trouve une grâce touchante ; elle a été écrite au milieu de nous ; si vous voyiez les pigeons de l’école, quand ils se retrouvent, posant sur le bord du toit leurs pattes purpurines, je suis sûre vous adoreriez l’élégie de La Fontaine.
— Peut-être, Mlle Triel, mais…
— Moi je suis de l’avis de Marguerite, interrompit Adrienne, cette fable a dans son allure languissante quelque chose du vol capricieux, lentement rythmé des colombes ; tenez, même la monotonie voulue des syllabes, pour l’oreille, a quelque chose de leur roucoulement langoureux.
— Votre remarque est peut-être juste, mais voyez-vous, mesdemoiselles, ce qui me gâte cette fable, c’est un vers gênant à dire.
— Et lequel ? demandèrent les grands yeux candides de Marguerite Triel.
— Oh ! vous le savez bien, vous n’êtes plus des petites filles. Non vraiment ?
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon souper, bon gîte, et le reste ?
Tenez, mademoiselle, quand Rachel, dans Adrienne Lecouvreur, disait cette fable, soulignant le dernier mot de la voix et de l’œil, toutes les honnêtes femmes se cachaient derrière leur éventail !
— Oh chic alors, le coup de la feuille de vigne !
Je n’avais pas compris ce vers, mais je comprends pourquoi, aux Français, les honnêtes femmes deviennent tout rouges quand Reichemberg dit :
Le petit chat est mort.
Que de finesses nous échappent dans ces classiques !
Le rire de Berthe gagne toute la classe que ce cours imprévu émoustille.
— Je vous disais, mesdemoiselles, d’éviter cette fable qui nécessite des explications délicates : qu’est-ce que ces deux pigeons ? deux amants, deux frères, quelque chose d’équivoque peut-être… La Fontaine imitateur, vous le savez, de Plaute et de Térence (stupeur des Sèvriennes) a-t-il voulu rappeler certaines mœurs grecques… N’insistons pas !
Ah, voilà deux heures ; la voiture de M. Legouff n’est pas loin.
Comme Adrienne l’interrogeait sur les tragédiennes contemporaines, Mlle Ladièze, que l’Université n’a pas guérie du mal des cabotins, de s’écrier :
— L’art dramatique ! coulé par Sarah ! puisque, même aux Français, les tragédiennes vont chercher leurs cris jusque dans leurs tripes !
CHAPITRE XX
M. LEGOUFF A SÈVRES
L’entrée discrète de M. Legouff, coupa court au développement qui allait suivre. Mlle Ladièze, oubliant les rancunes du « chaste talent », s’avança vers le maître, tandis que les Sèvriennes, debout devant leurs tables, saluaient.
Gracieux, il répondit. Mainte lèvre se dérida, et d’une bouche à l’autre, comme au jeu d’une aiguille, un sourire passa, enfilant pour lui, les grains vermeils de ces bouches closes.
Depuis trois mois, les Sèvriennes attendaient impatiemment cette visite. Que leur dirait-il ? Quelles seraient ses favorites ? Aurait-il, pour elles, la bienveillance qui le fait adorer des anciennes ? Obtenir un éloge, quelle joie ! quel espoir pour l’avenir ! Il n’oubliait jamais, on le savait, une Sèvrienne qu’il avait remarquée. Sa haute situation, son crédit au Ministère, sa popularité en province, donnaient à l’appui de M. Legouff un prix inestimable.
Toutes, elles voulurent plaire, comprenant d’instinct, que ce qui le charmerait, ce n’était pas la science débordante des futures agrégées, mais le naturel, la grâce de petites filles, attentives à lui fournir un aimable succès de causeur et de lecteur.
La plus âgée, à ce moment-là, n’eut pas quinze ans.
— Bon-iou, bon-iou Mesmoyelles, en-yanté fai-e vot’connaissance.
D’un geste, M. Legouff les prie de s’asseoir, offre la droite à Mlle Ladièze qui rayonne, puis éparpille sur le tapis vert, les feuillets de sa conférence.
Comme il est vieux ! Il a bientôt nonante ans ! mais qui le croirait, à le voir si droit, si vif, si remuant. Il est debout, il est assis, il marche, il est partout ; sa parole est en mouvement, soutenue par de petits gestes, par un regard qui court éveiller tous les yeux.
Les os font un petit bruit sec, sous la peau parcheminée, et sur le visage, que les rides mordent et griffent, poussent quelques poils tardifs.
Si la vie n’entr’ouvrait ces lèvres fines, et sous la paupière pesante, ne faisait trembler l’œil, comme au bout d’un fil tremble une goutte d’eau, on croirait voir en lui un de ces Dieux rustiques, que les artisans de Pompéi taillaient au cœur d’un buis, pour les placer ensuite aux portes des jardins, confiant à la garde de leur sourire, la sagesse et le bonheur des champs.
D’un mot aimable, dit à chacune, M. Legouff a conquis ses nouvelles élèves. Déjà il les connaît, ces Messieurs lui ont parlé de cette « troisième année si brillante » ; il sait la vie laborieuse de Victoire ; la fraîcheur, la délicatesse d’esprit de Marguerite ; l’élégante érudition de Jeanne Viole ; la fougue de Berthe ; le charme d’Adrienne.
Leurs yeux dans les siens, les Sèvriennes rougissent de plaisir, conquises par cette courtoisie, qui leur témoigne qu’elles sont autre chose que des élèves : des femmes.
M. Legouff a défait le légendaire pardessus vert-bouteille, si bien cambré à la taille ; il pose son gibus aux larges ailes, y glisse gants et mouchoir, s’assied ; d’un geste coutumier, mordille son pouce, et sans préambule, se sentant très écouté, annonce le sujet de sa conférence : Béranger, poète lyrique et national.
Où sont-elles donc ?
Dans un salon d’antan, où des dames en papillotes, en robes à falbalas, chuchotent en regardant venir le chansonnier, qui puise à petits coups dans sa tabatière, et s’apprête à leur chanter le couplet de Lisette, ou la Sainte-Alliance des peuples !
La jolie, l’inoubliable chose, que d’entendre ce vieillard parler, avec une ferveur juvénile, du grand poète Béranger.
Un coup de baguette attife ce démodé ; ce n’est plus le Bonhomme, promenant sa robe de chambre sous l’Arbre de la Liberté, sorte de Chrysale moins bourru que l’autre, taquinant une muse à bavolet, d’humeur gaillarde et franche, tout aussi bien que Martine…
Mais un poète, un vrai et sincère poète, dont l’inspiration généreuse enthousiasme encore l’ami de ses vingt ans. Quel merci Béranger lui dira plus tard, à celui qui rendit, par sa seule émotion, une grâce passagère aux fantômes de ses chansons.
Tout de suite, le vénérable M. Legouff expose les trois points du plan qu’il va suivre.
— Oui, mesdemoiselles, Béranger, en dépit des conceptions modernes du lyrisme, telles que M. Brunetière les étudie à la Sorbonne, Béranger a le droit de figurer dans le grand mouvement poétique du XIXe siècle, car nulle âme n’a été plus patriotique, plus humaine, plus indépendante.
Attentives à ne perdre aucune syllabe, tombant de cette bouche, lente à articuler une pensée rapide, les Sèvriennes notent, in petto, la méthode favorite du maître, sachant qu’au premier jour, il leur demandera un plan sur le lyrisme d’Esther et d’Athalie, le parallèle entre Racine et Corneille, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle.
— Sous la Restauration, commence-t-il de sa voix chevrotante, avec ce regard tout particulier de l’homme qui a vu et se souvient ; l’amour de la patrie se produisit sous deux formes très différentes. Il était fait à la fois d’orgueil et de honte !… Il faut, voyez-vous, mesdemoiselles, avoir vécu dans ce temps-là, il faut avoir assisté à l’entrée des alliés à Paris, avoir vu leurs soldats se promener dans nos rues, pour se rendre compte de ce qu’éveillait en nos cœurs, le nom de Wa-ter-loo !
Or, ce sourd et sinistre grondement du canon de Waterloo, n’eut jamais un plus douloureux écho, que dans ces stances : Mlle Ladièze va nous les lire.
Mlle Ladièze se lève, s’affermit sur ses vastes hypocondres, efface, vainement, tout son corps, tandis que Victoire modestement exulte, ayant pris déjà l’attitude du port d’armes.
D’une voix sombre, martelée, avec des « hou-hou » lointains, l’œil fixe sous la paupière vague, la bouche douloureuse, Mlle Ladièze commença :
Chante ce jour qu’invoquaient des perfides,
Le dernier jour de gloire et de revers.
J’ai répondu, baissant mes yeux humides :
Son nom jamais n’attristera mes vers.
— Assez, assez, merci, mademoiselle, et M. Legouff admire à présent le génie épique et familier, qui inspira au poète son œuvre la plus personnelle, ces Souvenirs du peuple, où des paysans écoutent la vieille grand’mère.
Parlez-nous de lui, grand-mère,
Parlez-nous de lui.
C’est lui alors qui récite la chanson, lui donne un mouvement naïf, alerte, n’ayant même pas besoin d’imiter le tremblement de la vieille.
Je venais d’entrer en ménage.
A pied, grimpant le coteau
Où pour voir, je m’étais mise,
Il avait petit chapeau
Avec redingote grise.
Un souffle passa, mouillant ces yeux qui fleurissaient sous le regard du lecteur, et certes plus d’une répéta dans la suite :
Quel beau jour pour nous.
— D’autres poètes, dit-il, ont chanté le peuple, mais ils n’en étaient pas. Béranger en était. C’est du peuple qu’il sortait, il n’a jamais cessé d’être en relations intimes avec lui. Je l’ai vu, plus d’une fois, dans sa très modeste salle à manger, avec sa houppelande de petit bourgeois du Marais, à côté de son poêle de fonte, déjeunant en compagnie de quelques artisans en veste de travail, ou d’une ouvrière au bonnet rond.
Quelle vérité d’accent, quelle intensité d’expression, quand il parle des humbles. Je n’en veux pour preuve que Jacques !
Sur ces derniers mots, Mlle Ladièze fait sa rentrée, mais lui coupant le souffle, tout au plaisir d’émouvoir encore une fois ses élèves, M. Legouff fredonne presque, avec de petits hochements las, de petits gestes vieillots, la voix tremblotante :
Lève-toi Jacques ! lève-toi,
Voici venir l’huissier du roi.
C’est un prodige du lecteur, du « premier lecteur de France », car voici l’âme du poète qui passe faisant pleurer les enfants et le maître.
Durant toute l’heure, M. Legouff fit présent de ses souvenirs, détaillant pour les Sèvriennes, quelques-unes de ces pages historiques où son nom, dans le passé, frôle tant de noms illustres.
Et puis ce fut fini.
Déjà près de la porte, retrouvant un geste gracieux pour saluer ces jeunes filles, M. Legouff leur dit :
— A propos, faites-moi donc le plan d’une comparaison entre le XVIIe et le XVIIIe siècle.
Au-voi, au-voi, mes ché-es enfants.
Attendries, les Sèvriennes suivirent la silhouette falote, s’enfonçant dans l’ombre de la voiture. L’immense besoin de tendresse, que la vie de l’École refoule, s’attachait délicieusement à M. Legouff, et Berthe, se retournant vers Mlle Ladièze, fut l’écho de tous les cœurs.
— Je voudrais l’embrasser, mademoiselle, car IL sera notre père grand.
CHAPITRE XXI
BILLETS DOUX
Adrienne Chantilly à M. Paul Réjardin, professeur de philosophie. Collège de France.
« Sèvres, 2 mars 189 .
» Monsieur,
» Le professeur de philosophie est-il vraiment le confesseur de ses élèves ?
» Serai-je écoutée, si j’ose m’ouvrir à vous ?
» Votre respectueuse élève,
» A. Chantilly. »
Paul Réjardin à Mlle Chantilly.
« Paris, 5 mars.
» Mais comment donc, Mademoiselle, je suis à vos ordres.
» Votre serviteur,
» Paul Réjardin. »
A. Chantilly à M. Paul Réjardin.
« Sèvres, 6 mars.
» O merci Monsieur !
» Ma confession sera brève. A la veille de quitter l’École, d’entrer dans la vie, je suis affreusement tourmentée. J’ai cru jusqu’ici, que nous portions en nous-mêmes, par le fait de notre nature, de notre tempérament intellectuel, la lumière qui éclaire la route.
» Vos paroles m’ont détrompée !
» Je rougis de mon ambition, de cette misérable vanité qui, devant moi, illuminait l’avenir.
» Oh ! que faire pour sortir de cet égarement, m’élever vers l’idéal que vous nous faites aimer ?
» Comprenez ma détresse ! Aidez-moi, vous qui fûtes cause des larmes que je verse.
» Votre élève respectueuse,
» A. Chantilly. »
M. P. Réjardin à Mlle Chantilly.
« Paris, 7 mars.
» Chère Mademoiselle,
» Votre cas est très intéressant. Comptez sur moi.
» Mais précisez, expliquez votre trouble.
» Respectueux hommages.
» P. Réjardin. »
A. Chantilly à M. P. Réjardin.
« Sèvres, 15 mars.
» J’hésite, Monsieur, à me raconter à vous. Quels mots sauraient vous dire le mal dont je souffre ? Quelque chose d’obscur frémit en moi. Je cherche dans saint Augustin, Thérèse, Tolstoï, l’épreuve réparatrice qui me rendra digne de l’estime que je souhaite.
» Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire, comme ma pensée, au cours, cherche à s’unir à la vôtre, la pénètre, la retient, l’incruste au plus profond de moi-même.
» Votre parole a créé une femme nouvelle.
» Veuillez agréer, de celle qui vous a choisi pour maître, l’assurance de sa vive et respectueuse affection.
» Adrienne. »
M. Réjardin à Mlle Chantilly.
« Paris, 18 mars.
» Vous me confondez, ma chère enfant.
» N’exagérez point ce retour à l’austérité des Augustin, et des Thérèse.
» Votre âme a une délicatesse d’ange ; mais à rôder aux abords des cloîtres, sa beauté se fanerait. Oubliez-vous donc que vous êtes une femme ! En vous faisant si belle, Dieu vous donna des ailes.
» Planez, planez, je veux guider ce vol charmant.
» Amitiés respectueuses.
» P. R. »
Adrienne à P. Réjardin.
« Sèvres, 22 mars.
» Vous êtes la Bonté, comme vous êtes la Force.
» Oh ! merci, d’être l’Initiateur que j’appelais. Dites, n’y a-t-il pas des moments où l’on se sent éternel ?
» Adrienne. »
P. Réjardin à Adrienne.
« Paris, 22 soir.
» M’auriez-vous donc deviné !
» Chère enfant, je suis à vous.
» Paul. »
P. Réjardin à Adrienne.
« Paris, 28 mars.
» Que me parlez-vous d’Orgueil, d’Égoïsme ; vous êtes trop prompte, chère amie, à vous dépouiller.
» Ce serait faire œuvre d’iconoclaste, que de dédaigner la forme splendide que Dieu vous a donnée.
» Venez donc me voir jeudi, après le cours, entre 5 et 6, nous causerons, et je pourrai mieux vous dire, qu’en ces lignes brèves, ce qu’il faut faire pour vivre harmonieusement.
» Je baise la main jolie de ma petite amie.
» Paul. »
Du même à la même.
« Paris, jeudi 30 mars.
» Vous n’êtes pas venue, méchante. J’avais tant à vous dire ; je vous cherchais à votre place, si chère déjà. Seriez-vous malade, ô pauvrette.
» Et quand maintenant ?
» Paul. »
Adrienne à P. Réjardin.
« Sèvres, 1er avril.
» Excusez-moi, Monsieur, je n’ai pu aller au cours, ni vous rejoindre ensuite. Une amie m’a enlevée en route, avec son frère normaliste de la rue d’Ulm. Nous avons été voir jouer « Ma Cousine ». Ne trouvez-vous pas que Réjane est bien « rosse » comme dit le frère de mon amie.
» Adrienne. »
Du même à la même.
« Paris, 2 avril.
» Chère grande enfant,
» Votre âme a trop de candeur, trop de flamme, pour se plaire à la rosserie des théâtres de boulevard.
» Que diable alliez-vous faire chez Réjane avec ce jeune cuistre ?
» Venez dimanche, je vous attendrai au parc Monceau.
» Amitiés.
» P. R. »
Adrienne à M. Paul Réjardin.
« Sèvres, 6 avril.
» Maître, maître, quelle journée adorable. Comment vous dire tout ce que votre parole bouleverse en moi. Où suis-je ? Qui êtes-vous donc pour me charmer ainsi ?
» Je buvais vos paroles. Un monde s’est ouvert à moi, celui de la Charité, de l’Amour immense, éternel, mystique.
» Oui, notre âme doit vivre par l’Amour.
» Oui, tout notre être doit venir boire à la source divine.
» Des ailes, les voilà ! j’échappe à ma prison.
» Quel rêve sublime, ô mon poète, que ton immensité.
» Maître je suis votre servante…
....... .......... ...
....... .......... ...
Comme Adrienne achevait ces lignes, dont la signification réelle, laissait à sa bouche un retroussis railleur, la cloche sonna le cours.
— Allons bon, il faut descendre, justement le pathos coulait à flots.
Oh là, là, le pauvre homme qui s’imagine que les voiles de sainte Thérèse vont nous emmener à Cythère !
Non pas, non pas. Dimanche on vous pose l’ultimatum, Monsieur, et nous verrons bien si ce bras illustre est le bras qui s’offrira au mien pour quitter cette École de misère.
Tout à l’espoir d’un triomphe prochain, la belle Adrienne glissa la lettre inachevée dans un tiroir, à côté des lettres de Paul Réjardin, et des brouillons de chaque lettre précédente.
Angèle Bléraud, souffrante, n’assista pas au cours ce jour-là.
Une heure après, cette bonne Lonjarrey, tout émue, portait à la direction l’épître inachevée. Dans le cabinet de Mme Jules Ferron, où elle fut mandée, Adrienne Chantilly, par contenance, s’évanouit.
M. Paul Réjardin se récusa, furieux d’avoir été berné par cette gamine, en quête du chemin de Damas.
Quelques jours après, la belle Chantilly, pour raison de santé, quittait l’École avec un congé illimité.
CHAPITRE XXII
Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, professeur au lycée de jeunes filles, Tourcoing.
« Sèvres, avril 189 .
» Dieu soit loué, l’Ancienne ! Sèvres avant de mourir, aura connu les beaux jours de Saint-Cyr. Racine est dans nos murs, Maintenon sous notre toit.
» Je t’arrête : il ne s’agit point de cavalcade, mais d’une représentation digne des mémoires de Caylus, puisque dimanche, sur les huit heures de relevée, nous eûmes petit gala.
» C’est le Saint-Cyr pénitent, qui revécut dans le huis clos d’une représentation extraordinaire, et la Jeanne d’Arc de Jérôme Pâtre. Rien n’y manqua, pas même « ces belles larmes » que le poète versa.
» Ah ! le plaisant homme que Jérôme, il mène en grande chevauchée la bonne Lorraine, des tréteaux du Châtelet au tapis bleu de l’École, de l’huis des séminaires aux estrades des lycées. C’est une croisade pour délivrer Jeanne d’Arc, prisonnière de l’Oubli.
» Un paladin ! quoi.
» A la longue, Jeanne d’Arc nous reviendra ; qu’importe, Sainte ou Mascotte, pourvu qu’elle soulève la Patrie au vol de son étendard. C’est le rêve de Jérôme, c’est le rêve qui fit battre, dimanche, le cœur de toute l’École.
» Ne compte pas sur moi pour un laïus de circonstance, Jérôme t’enverra sa pièce ; il t’aimait bien. Tu verras que son drame suit de très près l’histoire, le roman en est écarté ; cette trilogie : « Vocation, Glorification, Passion » de Jeanne d’Arc, me semble la division naturelle d’un drame historique, dont le lignage est plutôt du côté de Shakespeare que du côté de Corneille.
» Ma mère l’Oie raconterait cette vie de la Pucelle, qu’on en pleurerait, juge un peu quand Jeanne d’Arc, elle-même, se raconte avec une naïveté, une franchise, une ignorance de l’être sublime qu’a été cette paysanne.
» Jérôme a bien fait d’adorer dévotement, sans hasarder son œuvre sous une parure inutile.
» Pourquoi la pièce écrite en prose, n’a-t-elle pas réussi ; pourquoi la critique, au lieu d’admirer la grande actrice qu’est Segond-Weber, n’a-t-elle retenu de son verbe que les tirades patriotico-révolutionnaires, un peu prématurées. Ce fut une bamboula frénétique des vieux héliastes du théâtre.
» Enfin le four, le four noir, Jérôme l’a connu.
» Il en tomba malade ; songe que Jeanne d’Arc est la passion d’une vie déjà longue.
» Les noirs cheveux blanchissaient, sa barbe fourchue se « hirsutait », et sa verve : essoufflée, ma pauvre ! sa petite langue pointillante, sautillante, immobile maintenant ; oh ! le temps du « rossignou » était passé.
» Paix, paix, ma chère, nous ne le laissâmes point en c’t’état-là, après maints colloques, où chacune offrit ce qu’elle avait… trouvé, on décida de jouer Jeanne d’Arc à l’École, sans décors, sans costumes, sans autre spectateur que Jérôme.
» On lui donnerait la joie de voir sa pièce toute nue, et de n’entendre d’autre musique que des mélodies de Haydn et de Beethoven.
» Ainsi fut fait. En grand mystère, on prépara cette galante sérénade : personne n’en souffla mot. Vois-tu le cheveu de d’Aveline frémir, jaloux de la noire chevelure, et M. Lepeintre nous crier : « Ohé ! Jeanne d’Arc, elle est surfaite » !
» Quelle inoubliable soirée, ma vieille. J’ai beau me trémousser dans l’École, avec des airs hurluberlus, c’est pas pour rien que je suis de Paris, j’aime le panache ! J’ai joué mon rôle comme un petit soldat.
» N’était pas bien long, ni bien difficile, puisque j’étais La Hire. En moult occasions je devais répondre : Jarnidieu !
» Mais tu n’y entends rien, si tu ne sais pas, avec quelle âme, on peut pousser ces Jarnidieu.
» Et ma prière à « sire Dieu » ; parole, La Hire m’eût accolée comme un frère.
» On se disputait les rôles ; on les tira au sort, mais le choix voulut que Marguerite Triel fut Jeanne d’Arc ; n’en a-t-elle pas la plastique, la belle tête d’illuminée ?
» Elle a été admirable, émue quand il le fallait, douce, tragique, navrée, toujours simple et sincère, plus qu’une actrice ne saurait d’être. L’âme de Jeanne d’Arc vivait en elle. Si tu l’avais vue à genoux, écoutant les « voix », les cherchant de ses grands yeux fascinés. Ce n’était plus la Marguerite que tu as connue, mais un être qui resplendissait d’une joie surnaturelle.
» Je voyais les lèvres de Jérôme trembler ; il se pencha vers Mme Jules Ferron, à quatre pas de La Hire, et lui dit :
» Jamais ma pièce ne m’a causé une émotion pareille… la voilà enfin la Jeanne d’Arc rêvée !
» Et j’ai vu, oui, j’ai vu notre bon maître qui pleurait.
» Un triomphe, un triomphe délirant ! Jérôme ne savait comment nous dire merci ; parions que d’un seul geste il eût voulu nous englober sur son cœur. Enfin il est content.
» Mais nous n’en avons pas fini avec les honneurs rendus à Jeanne d’Arc, puisque Jérôme s’est fait le « barnum » de la Grande française.
» Il l’a conduite, tout dernièrement, jusqu’à la barrière du faubourg Saint-Germain.
» Une duchesse, oui, ma chère, et de Pomone encore, fit demander à Jérôme Pâtre trois conférences sur Jeanne d’Arc. Nous fûmes de la troisième ; je pense que le public aristo faisait défaut, à moins que la bonne dame fût exempte de préjugés.
» Cette duchesse, lady en Écosse, prêtresse officiante d’une théosophie occulte, habitacle successif de Marie Stuart et de Jeanne d’Arc, est une extraordinaire douairière qui habite Holy-Rood… avenue Loban.
» On nous reçut, non dans l’Oratoire, où ont lieu les entretiens magiques, mais dans le Hall ; un hall épatant, ma vieille ; rien ne peut te donner une idée de ce décor. Vraiment pour une femme seule, la dame de céans a trop d’âmes et trop de pommes.
» Elle porte en écusson cinq pommes, et ces cinq pommes on les retrouve sur la marqueterie du parquet, dans les ferronneries des portes, sur les boiseries, les vitraux, les tentures, où elles montent jusqu’aux caissons de la voûte, épanouies en cinq allégories : Ève, Pâris, le jardin des Hespérides, le vieillard d’Orient et peut-être bien, je n’affirme pas, Babet au pays de Corneville.
» Il m’a paru même, que la duchesse de Pomone, sous sa robe d’orfroi, portait ses armes parlantes de façon assassine.
» Hélas, pendant deux heures on nous y fit croquer le marmot !…
» Pardonne ma pauvre vieille, si au lieu de te parler cours, École, philosophie, je te conte nos divertissements imprévus.
» J’ai voulu t’envoyer, de Sèvres, un de ces rayons blancs, comme il en passe parfois sur notre ciel gris. Te rappelles-tu ces clartés qui filaient sur l’École, les soirs où, de ta fenêtre, nous regardions Paris. Nous n’étions pas de la fête mais cette lumière, qui ployait jusqu’à nous les branches de son éventail, était encore une joie.
» Souris un moment, ma pauvre vieille, va, je devine tes tristesses, qui demain seront les nôtres. Tu n’oses pas nous écrire que tu souffres, tu n’es pas de celles qui se plaignent, pauvre cœur discret. Notre École, c’est ton paradis perdu. Je savais que te parler de nous, c’était alléger la contrainte du présent.
» Ma bonne humeur est un de ces feux du soir, je veux que tu en aies ta part, vieille et loyale amie, c’est la seule richesse que je puisse partager.
» Écris-nous plus souvent ; dis-nous tes peines, tu parles trop des autres pour ne rien nous cacher de toi-même.
» Crois-moi toujours, le plus sûr, le plus dévoué de tes camarades de route. Pourquoi ta directrice veut-elle t’embéguiner ? ça me paraît aussi cocasse que de voir « Marianne » porter un goupillon.
» Faut-il en parler au bonsoir ? Je suis assez bien en cour… chut, on me tutoie. Use vite de mon crédit « souvent femme varie ».
» Aussi avec ceux que j’aime, mordious je veux être garçon.
» Fidèle.
» Berthe Passy. »
P.-S. — Le mariage de Renée Diolat est fixé au 15 mai ; elle lâche l’alma mater. M. Marnille veut avoir une femme, et non ce trois quarts d’épouse qu’est le professeur marié. Brave homme va, ce que c’est que d’avoir la tête pleine de beaux contes ! en épousant notre Renée, il écrit le plus joli de tous, et rien ne sera inventé.
CHAPITRE XXIII
LUI
Pour la première fois, Marguerite Triel venait à l’atelier d’Henri Dolfière.
Après ce silence impitoyable, il l’appelait enfin :
« Je vous en prie, Marguerite, venez la voir avant qu’on ne l’emmène de l’atelier. J’ai fini.
» Je sors d’un rêve écrasant. Depuis ce jour affreux, j’ai vécu seul ici, m’enfermant avec son ombre, m’acharnant à retrouver son sourire dans le marbre. J’ai voulu qu’il restât au moins une image de cette aurore qu’a été notre amour. La tombe de Charlotte est faite de mon sang et de mes larmes. Ah ! que ne suis-je celui qui insuffle sa vie au fantôme de pierre ; j’adorerais à genoux l’être qui ne s’évanouirait plus.
» Je suis malheureux, Marguerite, venez je vous en supplie.
» Henri. »
Elle partit angoissée d’un malaise indéfinissable, comme si la joie de retrouver l’ami perdu était au-dessus de ses forces.
On était à la mi-avril. Cette journée de dimanche s’annonçait mal, avec ses coups de vent, ses giboulées aigres, la mauvaise humeur des rues et des passants.
A peine dehors, Marguerite souhaita d’échapper à cette mystérieuse hostilité des choses. Elle rentra, prête à rejeter d’un mot l’appel qui réveillait sa douleur.
Une force irrésistible la poussa loin de l’École. Dans la pluie elle marcha vite et vite, maudissant la boue qui retardait ses pas. Son âme dévorait l’espace.
Par une disposition étrange de son esprit les moindres incidents de cette journée décisive se fixèrent dans sa mémoire, avec une netteté photographique. Superstitieuse, elle appréhendait tout. Cherchant un symbole, un présage qui la rassurât.
Elle ne vit autour d’elle que des larmes.
CHAPITRE XXIV
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
Dimanche 12 avril.
Rouvre-toi cher journal : je n’ai pas fini de souffrir.
Quel spectacle terrifiant j’ai eu sous les yeux depuis Sèvres jusqu’aux Moulineaux. La crue de la Seine est énorme, par endroits, le fleuve touche le talus du chemin de fer.
Du côté de Paris, l’eau est visqueuse comme une chair pourrie ; du côté de Sèvres, profond miroir d’étain ou de plomb, elle étincelle.
Aucun sillage ne la meurtrit, aucune hélice n’ose déchirer ce corps fluide, où s’étouffent les clameurs ; mais que de souffrances crispent ces flots, qui si doucement coulaient.
La Seine fonce devant elle, dévore les prés, goulûment, comme un fauve exaspéré par un trop long jeûne, sans autre bruit, que celui d’une langue monstrueuse qui laperait la terre.
Les îles s’enfoncent, les pontons ballottent, les épaves se heurtent aux barrages des arbres, noyés pacifiques, dont l’eau arrache les branches, tue les bourgeons frémissants.
Sur le ciel infiniment gris, les corbeaux tourbillonnent, tourbillonnent, traçant sur les nuages, gonflés comme des tombes fraîches, le signe noir d’une croix funèbre. C’est une tristesse de mort, qui endeuille jusqu’aux maisons.
Quel jour pour le revoir !
Sur le viaduc d’Auteuil, j’ai croisé des gens qui passaient très vite, l’air effrayé d’entendre sourdre à leurs pieds une vie formidable qui les menace. Soudain, derrière eux, le soleil se lève, flamboie sur l’eau ténébreuse qu’il pénètre, qu’il fouille. Mais la nymphe d’hier, effrayante Isis, reste inviolable dans son suaire mouvant. La colonne de feu s’abat, brusquement engloutie par l’ombre du fleuve.
J’ai fui cette vision de malheur.
Pourquoi la mélancolie, ou la souffrance des choses, semble-t-elle nous avertir que la douleur approche ?
J’ai marché longtemps à la dérive, désâmée.
Me voici rue Raynouard, à l’atelier d’Henri. Un mur tout branchu, dans une rue de maisons mortes ; une porte vermoulue, qu’une vieille clanchette de fer ouvre et ferme, retombant avec le bruit si triste qu’ont les choses fêlées.
C’est là.
Mon cœur m’étouffe ; je n’oserai pas entrer. Charlotte, Charlotte, elle est près de moi.
Une cour ; l’herbe s’écrase sous des blocs de marbre, sous des statues de saints, des clochetons ; tout est austère comme en un chantier d’église.
Henri !
Voilà mes mains dans les siennes, comme il est changé ! ses yeux ont un éclat qui me trouble, sa main me brûle !
Pauvre Henri ! Qu’attend-il de moi ?
Je ne sais plus où je suis, cette route funèbre, ce cloître, lui si pâle qu’il semble avoir donné son sang goutte à goutte.
Tout mon être défaille.
Je vais donc la revoir, l’approcher encore. Les mots s’étranglent dans ma gorge, je répète ce nom, le sien, qui tant de fois, depuis un an, s’est uni à celui de Charlotte.
Henri m’a fait entrer dans une grande salle nue, crépie à la chaux. Le jour tombe très blanc, éclairant quelques statues emmaillotées de linges. Le sceau, l’ébauchoir, traînent près d’une motte de glaise ; quelques chaises, une table ; au milieu de dessins la dernière photographie de Charlotte, toute fleurie de violettes.
Quel refuge pour vivre avec une morte ! Comme il a dû l’aimer.
Mes yeux cherchent ; en tremblant, avec une voix que je ne me connaissais pas :
— Où est-elle ?
Un voile tombe.
La voilà.
A quel instant de ma vie pourrais-je oublier cette apparition ? comme c’est bien, ma pauvre Charlotte, l’amie charmante de Sévigné, la sœur qu’elle reste pour moi.
L’amour l’a ressuscitée plus belle, son âme rayonne sur sa bouche, elle est vivante dans sa chair de marbre. Qu’il est profond ce cri de l’amant, qui cherche là une femme, et n’étreint qu’une statue.
Et ce n’est qu’une image, fixée au cœur d’un miroir blanc, qui reçoit les baisers, mais ne les rend jamais.
Longtemps, longtemps, nous avons pleuré ensemble, n’osant élever la voix, pour ne pas effaroucher l’être invisible qui joignait nos cœurs.
C’est un pur symbole qu’Henri a trouvé pour la tombe de Charlotte : un bas-relief assez élevé, rappelant par sa forme et sa décoration les bas-reliefs Louis XVI.
Sur un petit mur, dont le dessin rappelle le vieux mur de Sèvres, avec ses pampres sauvages, sa toison de clématites fleuries, s’adosse un banc rustique. Charlotte est assise. De longs vêtements souples laissent apparaître la ligne virginale. Son image se détache à peine sur le mur ; par un modelé très doux, qui donne au marbre cette lumière colorée, cette transparence, caractéristique des œuvres de Rodin, tout ce corps charmant semble repris par la matière, qui laissa son œuvre inachevée.
Elle lisait là, comme aux jours familiers. Soudain, une tempête passa, jetant à ses pieds, dans un tourbillon de feuilles et de fleurs, une colombe morte, qui de son aile, couvre encore le nid qu’elle avait préparé.
Charlotte regarde avec effroi le vol des colombes effarouchées, tandis que sa main, abandonnant le livre, d’un geste implore les oiseaux d’amour.
Dans l’encadrement de ce bas-relief, parmi les guirlandes, Henri a écrit ces mots qui disent toute la vie de Charlotte :
Elle riait à l’amour ;
Un souffle de mort passa,
Brisant ce nid où dorment les Colombes.
Une lumière vaporeuse caresse cette tombe, rayonne sur ce visage de jeune fille, qui s’anime et se fond avec une grâce divine.
Elle me plaît cette image de l’évanouissement d’un être, déjà repris — fleur, arbre, ou plante — par la matière. Si les morts ont des yeux, Charlotte aurait souffert d’emblèmes effrayants, qui couvrent nos cimetières chrétiens ; le symbole païen rappelle mieux, à ceux qui l’aimèrent, la poésie de sa beauté.
Mes larmes silencieuses ont dit à Henri l’œuvre admirable qu’il vient de faire pour Charlotte.
....... .......... ...
Tout bas, loin d’elle, l’ami m’a raconté sa vie depuis un an ; l’horreur des premiers mois, où il songea à se tuer. L’apaisement, la résignation lâche au destin dès qu’il s’était remis au travail. Alors le désir fougueux de faire pour elle une œuvre virile, de demander à cet amour brisé, l’inspiration qui crée des choses éternelles… puis ses doutes revenus, le suicide lent de son corps dans cet atelier, où il avait vécu en communion surnaturelle, épuisante, avec l’être invisible que son amour recréait.
« — Maintenant l’illusion est finie ; on va l’emmener là-bas ; elle ne m’appartient plus. J’ai déchiré mon cœur pour y trouver cette statue. Elle partie, c’est le dernier arrachement…
» Vous m’avez aidé, Marguerite, à monter mon premier calvaire : aujourd’hui, c’est encore votre main amie que j’appelle, ne m’abandonnez pas. »
L’abandonner, grand Dieu, n’est-il pas tout pour moi !
De quelle voix il s’est plaint, chaque parole se gravait douloureusement en moi. Pourquoi ne m’a-t-il pas appelée plus tôt, moi qui ne pensais qu’à lui, moi qui lui aurais parlé d’elle, essayant de lui rendre courage, de le consoler d’un espoir. Sa vie est longue encore, n’y a-t-il plus de place pour la joie ; ne peut-il plus aimer ?
Qui a aimé comme lui, doit aimer encore ; il faut pour lui-même, pour le grand avenir qui l’attend, le détourner du passé.
N’est-ce pas mon devoir, moi l’amie qu’il appelle enfin, de le rattacher à la vie ; de lui montrer le but glorieux qu’il doit atteindre. Ne puis-je donc pas l’aider, de toutes mes forces, à devenir un homme, lui que je retrouve faible comme un enfant ?
Oh ! si, je le veux ; je veux qu’il soit très grand, et qu’il doive à l’amie, ce qu’il demandait à la fiancée.
Nous ne disions plus rien, souffrant l’un et l’autre au réveil des souvenirs qui nous ont meurtris. J’avais gardé sa main dans la mienne, je la serrais, pour l’assurer que s’il le voulait, je resterais toujours son amie à lui, comme j’avais été l’amie de Charlotte.
La nuit est venue, effaçant autour de nous ces apparences d’êtres. J’étais engourdie, sans force pour me lever et lui dire adieu ; j’aurais voulu rester là près de lui, toujours. Dans cette obscurité, plus rien n’existait du passé, qu’une immense tristesse qui liait mon âme à la sienne.
Sa tête est tombée sur mon épaule, ses larmes ont mouillé ma poitrine. Il n’a rien dit, mais tout mon être a tressailli à l’appel de cette détresse.
Doucement, d’instinct, mes lèvres sont descendues, fermant ses yeux clairs, éloignant d’un baiser, l’image qui torture mon pauvre ami.
Je suis partie à la nuit close, la petite porte vermoulue s’est refermée sur moi, avec le bruit si triste qu’ont les choses fêlées.
Est-ce sur ma vie ancienne que cette porte se ferme ?
Je suis revenue à l’École fiévreuse, inquiète.
Ce baiser, ce premier baiser que je donne, est-ce un baiser de sœur ?
Est-ce la pitié qui me pousse vers lui ?
Est-ce encore de l’amitié ?
Alors, pourquoi ce trouble près de lui, cette langueur subite, quand j’ai senti ses larmes me brûler délicieusement.
Pourquoi, au seul souvenir d’Henri, tout mon être défaille-t-il ?
Regarde en toi même, Marguerite, tu es seul juge de dire qui l’emportera dans ta vie, du tumulte des eaux, de l’étendue morne, de l’étoile merveilleuse qui brille sur son toit.
CHAPITRE XXV
COURS DE LITTÉRATURE
PASCAL
D’Aveline continua :
« Il lui reste aux lèvres le goût de la mort. Depuis sa conversion, elle habite en lui. Pascal est un mourant qui cherche Dieu, avec l’épouvante de sa justice. Il a choisi la route du martyr, mais il tâtonne, écrase en gémissant les joies qui se lèvent à ses pieds. Sa chair s’épuise, il la flagelle. Son sang coule, il pleure le sang de Jésus. Il tombe, mais se relève pour courir vers l’Aube éternelle.
» Et dans cette nuit, où son âme agonise, humble, il murmure à Dieu des mots ineffables. Comme son génie se revanche, dans ces prières sublimes que nous lirons tout à l’heure.
» Cherchez quel philosophe, quel poète, quel moraliste, a connu le désespoir de Pascal en face de la mort ?
» La sérénité des anciens peut-elle apaiser son effroi ? est-ce l’indolent scepticisme de Montaigne qui donne la résignation ? A ses yeux, les tendresses d’ici-bas, sont bien vaines pour affermir l’espoir d’un rendez-vous céleste.
» Chrétien, le mystère de l’au delà l’écrase. Éternité des joies, éternité des peines, voilà notre sort, Dieu le tient suspendu.
» Êtes-vous fous de ne pas trembler, de vous laisser piper à ces apparences de vie, vous, Épicuriens, de rire au plaisir, vous, Stoïques, de croire à votre vertu orgueilleuse. Dieu vous damne, vous, qui n’ouvrez pas à son appel le tabernacle mutilé de vos âmes.
» Seigneur, que vous faut-il donc ?
» Que ta vie soit l’holocauste volontaire, le don expiatoire qui rachète tes péchés, et tire de la misère présente la grandeur de mon pardon !
» O hommes ! hâtez-vous, hâtez-vous, la mort est là qui rôde ! Suivez sa lumière, car vous vivez dans les ténèbres ; vous serez perdus pour l’Éternité, si vous n’entendez la parole de Dieu… »
....... .......... ...
....... .......... ...
La voix se fait lointaine, s’assourdit, puis éclate en tempête, secoue rudement les endormies. Ce n’est plus d’Aveline qui parle, c’est Pascal qui menace, cingle, sous le fouet divin, ces âmes esclaves, toutes chaudes encore de la tiédeur du nid.
Recueillies, frissonnantes, les Sèvriennes écoutent d’Aveline. Elles ne songent plus à prendre des notes, l’angoisse de Pascal les déchire ; c’est la plainte de l’âme en peine qui passe sur elles toutes.
Ce cours de littérature, un des derniers avant les examens d’agrégation, est le commentaire du chapitre IX des Pensées de Pascal.
Brusquement, d’Aveline a fermé le livre. Empoigné par la tristesse de ces pages, il se lève, quitte la chaire, et tout en marchant devant les tables d’élèves, improvise cette méditation.
Une grande mélancolie tombe sur les Sèvriennes qui se penchent, n’osant avouer leurs larmes, s’isolant, presque farouches, dans cette solitude qu’ouvre la pensée de la mort.
Malgré l’éclat du jour, les rumeurs de la rue, la classe s’est assombrie, et la voix de d’Aveline les trouble, comme le chant grave et triste du violoncelle. Il dit, ce chant, la tristesse de l’abandon, la pitié infinie, pour ces créatures impuissantes que le Seigneur mène où il veut, qu’il réprouve à son gré. Il dit la folie de nos rêves, de nos amours, de nos actions. Il gémit de ne pouvoir imiter les anges, de croupir dans ce cloaque d’erreur.
La voix semble pleurer, menacer, gémir, avant de s’éteindre en un murmure très doux, qui jette, sur ces âmes enfiévrées, une apaisante caresse.
D’Aveline s’arrête. Toute la classe vibre. Il se penche sur elle, avec le plaisir d’un dilettante, suit la route mystérieuse, la route saignante qu’ont suivie ses pensées.
Le cours de littérature, en troisième année, a pris un caractère nouveau. D’Aveline n’est plus le professeur qui, d’un doigt capricieux, feuillette l’esprit des Sèvriennes, pour y jeter ici, un ornement, et là, une retouche. Sa leçon perd son allure pittoresque, amusante. Il ne s’agit plus d’étudier l’éloquence ou la logique ; mais de former l’âme de ces jeunes filles, en abordant le côté réel, « vécu » des œuvres classiques.
Non que d’Aveline veuille imposer un culte unique, et comme Jérôme Pâtre, enrôler les Sèvriennes sous la doctrine de Kant. Lui les conduit à travers la vie, tantôt sous la garde d’un sceptique tel Montaigne, d’un passionné tel Pascal, d’un imaginatif tel Rousseau.
Elles sont libres de choisir.
Ce qu’il veut, en étudiant avec ses élèves, les hommes qui s’imposent à notre respect par l’intelligence, c’est exciter, chez ces jeunes filles, le sens de la poésie, l’enthousiasme réfléchi.
Par là, il veut corriger, en les faisant entrer au cœur même de la vie, la vision du monde héroïque et romanesque, qu’imaginent les solitaires de vingt ans.
Ce cours sur Pascal, commencé depuis trois leçons, les ramène impérieusement à l’examen de conscience.
Après avoir aimé la mort, au temps des aspirations vagues, vers la quinzième année, elles s’en détournent avec effroi. Pourtant, elles le savent, cette pensée constante de la mort, et de l’au delà, est la seule qui nous donne la notion positive de ce que nous sommes dans la vie universelle.
— Est-ce que, de l’idée du néant ou de l’immortalité, ne dépend pas notre règle de vie ?
Une barre creuse le front obstiné de Victoire Nollet. La mort, pour elle qui a vu mourir sa sœur, est une nécessité qu’il faut subir, mais à qui l’on ne doit rien soumettre.
Quoi, tout son travail pour agrandir son être serait nul aux yeux de Dieu ! Sans la grâce elle ne peut être sauvée, et la grâce n’est qu’un caprice de l’Omnipotence !
C’est impossible, à chacun selon ses œuvres. Pascal est un mauvais maître qui vous désarme devant l’action.
Victoire relève la tête, et regarde bien en face d’Aveline, qui épie sur ces figures sincères l’émoi de sa lecture. Dans les yeux qui le fixent, il n’y a qu’énergie, mépris de la mort.
Près d’elle, Jeanne Viole est secouée d’un grand frisson, frisson de l’oiseau exilé du ciel.
— « Ah ! ce Pascal, il vous prend, vous emporte, vous jette meurtrie à la porte d’un cloître ; cette vie ne vaut pas d’être vécue ; j’entends sonner un glas céleste, c’est la cloche des moniales, c’est l’Orante qui m’appelle vers l’époux mystique… »
Ses yeux chavirent, ses joues pâlissent comme une hostie dans l’ombre, laissant croire à d’Aveline, que sa parole fait naître l’extase.
— « Cabotine », murmure Berthe, en s’amusant à crayonner, au dos de son Pascal, l’extase de Jeanne Viole, « décidément elle pince toutes les cordes ».
« Elle ne respecte rien. C’est pourtant terrible ce rappel de la mort. Ce diable d’homme m’a mis le cœur à l’envers. Ai-je jamais pensé que je pouvais mourir et m’en aller où ? Retrouver qui ?
» Il y a quelque chose de plus affreux que cette angoisse brutale, c’est le silence de ceux qui sont partis on ne sait où… »
Berthe n’a pas peur de la mort, elle est trop insouciante elle-même, mais elle tremble à la pensée que « son vieux » doit partir le premier, et que sans doute ils ne se retrouveront jamais.
Un sursaut chasse cet effroi de leur affection brisée, une immense tendresse lui réchauffe le cœur. Oh comme elle va l’aimer, le câliner, lui faire une vieillesse heureuse à son pauvre Jules ; qu’au moins, il ait son Paradis sur terre, ne l’a-t-il pas durement gagné. La vie n’a pas été tendre pour les Passy ; qu’il doive à sa petiote la douceur des derniers jours ; la mort qui le prendra lui semblera moins cruelle, si le père s’en va un sourire sur les lèvres.
La figure cachée dans ses mains, Marguerite pleure.
Trop de souvenirs cruels l’accablent, elle n’a pu retenir ce flot de larmes qu’appelle la voix de d’Aveline. Elle les connaît pourtant, ces pages terribles, que seuls peuvent aimer ceux qu’on ne console pas.
Ces mots vulgaires, ces images brutales, la saisissent d’effroi, comme si, devant elle, on fouillait la terre, pour lui montrer l’œuvre ténébreuse de la mort.
Tout ce que son imagination voile s’étale là, comme une pourriture qui lui fait horreur. Elle a peur, son être éclatant de vie regimbe, et ramène sur soi la pitié qui s’en va, vers les restes innommables de ce qui fut l’adorable Charlotte.
La mort fera son œuvre, sur elle aussi, tout ce qui fait sa beauté, ses yeux, ses cheveux, sa chair blanche, où courent comme des sources de petites veines bleues, son parfum, son corps qu’elle aime, la mort demain en fera, pour les autres, un objet de dégoût.
Elle se sent lâche devant cet anéantissement ; l’incertitude de l’au delà, la rejette éperdument vers toutes les forces de la vie : seule certitude que nous ayons.
Est-ce pour nous préparer à mourir, en vivant dans la pénitence, que Dieu nous a créés ? Faut-il faire de sa vie un désert ? renoncer au bonheur, à la joie d’unir son être à un être adoré, donner à Dieu seul son cœur, sa chair, son rêve de Vierge ?
Non, non, tout son être se révolte devant une pareille malédiction.
La pensée de la mort, de la ténébreuse destruction des êtres, exalte follement son désir de vivre, de posséder la vie, l’amour, la volupté, tous ces biens que Pascal condamne.
Aimer, aimer, voilà le souverain bien, Dieu n’a jamais voulu écraser ses créatures sous la malédiction d’une vie solitaire.
« Je t’aime, je t’aime » chuchote son cœur, « je t’aime, je t’aime » répètent ses lèvres brûlantes, et ce mot maintenant signifie tout, c’est la loi qu’il faut accomplir, pour que la vie soit éternelle.
Lumière, joie, caresses, voilà ce que sa jeunesse répond aux cris de Pascal. C’en est fait de la torture qui l’épuise, elle a vu clair. Henri, elle aime Henri ; c’est lui qui la prendra, c’est lui qui sera la chair de sa chair. Elle sent battre son cœur dans le sien, et son sang brûle de ne pas couler encore avec le sang du bien-aimé…
Marguerite ne sait plus où elle est ; la voix de d’Aveline est un bourdonnement, une plainte vague qui passe sur elle.
Que peuvent les lamentations de Pascal sur ce cœur ivre d’amour ?
De la terre morte de cette classe, montent des parfums ardents, c’est l’odeur violente du Paradou. Demain, avec Berthe, elle retournera lire l’abbé Mouret, sous l’ombre fraîche des arbres. C’est là, que ces pages flamboyantes de soleil, où tout se pâme et râle d’une immense volupté, éveillèrent en elle le frisson du désir. Quelle ivresse lui vient de ce livre, complice du rêve éperdu qui, la nuit, la soulève et lui ouvre les bras vers celui qu’elle appelle…
Derrière ses mains jointes, Marguerite boit ses larmes, dérobant à d’Aveline, à celles qui l’écoutent, son émoi.
Quelque chose d’inconnu, de farouche et de mystique, plus fort que sa pudeur, la pousse impérieusement vers l’ami malheureux. Elle tremble à la pensée que peut-être il ne l’aime pas, qu’il ne veut pas qu’un autre amour le console. Pourtant, à travers ses yeux clos, elle le voit à ses genoux, parlant, suppliant, et déjà tout son être défaille du désir de ces lèvres qui cherchent les siennes.
....... .......... ...
D’Aveline a rouvert son Pascal, et lu, avec un frémissement, le mystère de Jésus, ineffable cantique de l’amour mystique. « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé. »
Les Sèvriennes, recueillies, écoutent le dialogue divin, que répète pour elles, la voix grave du violoncelle. Respectueux du silence, des larmes muettes de Marguerite, d’Aveline s’approche d’elle, fait sa voix plus caressante encore, pour dire l’admirable poème de Sagesse :
Ah ! Seigneur, qu’ai-je, hélas ! me voici tout en larmes
D’une joie extraordinaire : votre voix
Me fait comme du bien et du mal à la fois,
Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et me voici
Plein d’une humble prière, encor qu’un trouble immense
Brouille l’espoir que votre voix me révéla.
Et j’aspire en tremblant…
Vers lui se lèvent alors deux yeux illuminés, non plus les yeux de madone, si langoureux et si frais, qu’à les voir se poser sur lui, d’Aveline les avait aimés, mais deux grands yeux consumés implorant de l’Amour cette réponse de Dieu :
… Pauvre âme, c’est cela.
CHAPITRE XXVI
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
20 mai 189 .
Je saurai me taire, et vivre passionnément de mon secret, comme j’ai vécu de ma douleur.
Je l’aime, je l’aime follement.
Je le dis à mes livres, à mes fleurs, à mon lit.
Je l’aime !
L’École est radieuse, ma chambre embaume l’amour.
Lui seul ne saura pas que je l’aime, je ne veux pas que ces lieux, si tristes pour lui, soient les témoins de sa joie.
Avant de quitter Sèvres, là-bas, chez lui, je retournerai le voir : il tremblera que ce soit l’adieu ; alors un mot, un tout petit mot, un geste seulement, et il saura que je l’adore, la tristesse s’effacera de ses yeux, il n’y aura plus que du bonheur, plus que de l’amour…
Mais si je me trompais ? S’il ne m’aimait point ! Non, non c’est impossible, ses yeux le trahissent, hier encore au Louvre, comme il me regardait ! Il ne sait pas qu’il m’aime, c’est moi qui le lui apprendrai, il ne sait pas que l’amour entre nous, a grandi de toutes les larmes solitaires que nous avons versées !
Ce n’est point trahir Charlotte qu’aimer Henri. La mort délie tous les liens ; elle restera l’amie, que nous pleurerons ensemble, elle qui fut l’instrument de la Destinée.
Elle avait l’âme trop haute, pour souhaiter qu’Henri fût malheureux ; peut-elle m’en vouloir, de guérir la blessure qu’elle a faite ?
Longuement j’ai prié et pleuré sur sa tombe.
Je suis rentrée à l’École l’âme allégée ; Charlotte a entendu ma prière.
1er juin.
Partir, avec quel déchirement j’écris ce mot ; qu’est-ce qui m’attend, au seuil de cette École.
Comme elle passe, passe maintenant, la lente caravane des jours. Les premiers furent mélancoliques, qu’ils sont loin déjà ; puis l’aube s’est levée, j’ai vu les cavaliers rapides, les manteaux blancs, les harnais d’or, et flotter sur la croupe des chevaux, ces robes d’azur, ces robes couleur de rose, couleur de pourpre, dépouilles galantes d’oasis traversées. Jours inoubliables, où mes lèvres ignorantes s’offraient au baiser.
Après eux, d’un galop foudroyant, dont l’écho brise encore mon oreille, le cavalier noir est accouru. Il s’est penché près de moi et l’a prise.
A l’horizon les autres ont disparu, lui seul est debout : un jour de mort est un jour éternel.
La troupe morne a passé, mes yeux ne voyaient que le cavalier noir.
Voici les derniers jours : anxieuse, je les regarde venir ; où est-il le jour lumineux, le jour divin, qui me donnera au bien-aimé ?
4 juin.
Pauvre maison, quels regrets tu me laisses ! J’ai été si souvent joyeuse, si souvent taciturne, quand de cette fenêtre, je regardais vivre les êtres mystérieux, que sont les arbres, les fleurs.
J’ai aimé la grâce des jeunes branches ployant et se redressant, comme de beaux corps, dans l’air agité. J’ai vu la lune trembler sur le jet d’eau, et le bassin se velouter d’ombre, sous le pied léger, tournoyant, de cette ballerine fantastique, qui déchire le tulle de sa robe pailletée au premier souffle du vent.
Tous ces frissons d’une vie obscure ont passé en moi, comme si j’étais enracinée à la terre de mon École.
Adieu, retraite charmante, où j’ai vécu tant de rêves ; maison laborieuse, où j’ai appris la toute-puissance du Destin, maison des pleurs, qui ne doit pas être la maison d’amour.
L’École m’a faite femme ; mon cœur est plein d’affectueuse reconnaissance, pour les Maîtres qui m’ont aidée à vivre libre, fière sous la seule loi de ma conscience.
Mais que serai-je demain, moi qui ne puis rien contre mon cœur ?
15 juin.
Est-ce curieux, mes compagnes parlent de leur vie de professeur, des élèves, des cours. Moi, je ne me vois pas dans une chaire.
Un inexplicable malaise me serre le cœur chaque fois qu’on parle d’avenir.
Et le mien peut être si beau !
CHAPITRE XXVII
LE SUICIDE D’ISABELLE MARLOTTE
O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre,
Le pays nous ennuie, ô mort, appareillons.
Baudelaire.
Isabelle à ses amies de l’École de Sèvres.
« Tourcoing, 16 juin 189 .
» Eh bien non, je ne suis pas heureuse !
» Tant que je l’ai pu, mes grandes, je vous ai caché le crève-cœur de ma vie nouvelle. J’ai cru à un mal passager, celui des habitudes trop lentes. J’ai cru au spleen que me cause ce ciel gris. J’ai tant besoin de soleil, et là-haut, pas un coin bleu n’étoile cette lourde armure de l’infini.
» Je suis accablée de tristesse dans cette ville enfumée. Les rues n’ont pas un rayon, tout est menace, jusqu’à ces cheminées d’usines qui dressent, sur les toits, une herse colossale. Tout vous crie : halte-là !
» Il n’y a que le vent qui passe, un vent de plaine qui se lamente et pleure ; un vent de nostalgie, qui maintenant gronde en moi.
» Quels nocturnes on entend ici !
» Vous rappelez-vous le frisson que nous donnait cette ballade de Lénore ! La nuit, quand j’écoute le galop du vent, il me semble qu’une vie mystérieuse, pareille à celle des légendes, force ma porte, et m’ordonne de partir.
» Vous me croyez malade ?
» Non.
» Je suis lasse, lasse de vivre. L’ennui m’a mordue au flanc, et je vous écris, mes chéries, comme une pauvre bête blessée qui tourne vers vous l’adieu de son dernier regard.
» Je n’en peux plus. Il a suffi d’un an d’épreuve, pour arriver à cet écrasement de tout mon être. Ne croyez pas que cette plainte, qui monte vers vous, soit celle d’un cœur blessé, ou d’une vanité froissée !
» J’étais de celles qui, dans la vie, renoncent à tout. Mon rêve chaque jour s’est fait plus petit, il ne couvait que des joies discrètes, il a suffi d’une main méchante pour tout effacer.
» De cette vie silencieuse, qu’est la vie du professeur femme, je n’aurai connu que l’amertume d’être seule.
» C’est là ce qui me tue.
» Être seule ! il n’y a rien de plus cruel au monde. C’est avec des mots comme celui-là que la douleur s’enracine.
» Depuis ma sortie de l’École, qui s’est inquiété de moi ? qui a voulu savoir si j’étais heureuse ? qui m’a tendu la main ?
» Alors que j’avais besoin de conseils, d’encouragements, ah de reproches aussi, personne n’a su me dire : « Mon enfant, faites cela. »
» On croit, parce que nous sommes savantes, que nous n’avons pas de cœur ! on ne se doute donc pas que nous souffrons plus que les autres, parce que nous pensons trop, et que ce serait de la joie encore, que de sentir monter vers soi l’appel des misérables.
» Cet isolement, d’autres le supportent, moi je n’ai plus la force de l’accepter. C’est l’abandon qui cause ma terreur.
» Les plus anciennes de mes collègues ne souffrent pas ; au sortir de l’École, elles étaient femmes faites, non des enfants, comme nous. Elles ont peuplé leur solitude de petites choses égoïstes ; elles se sont rouillées. D’autres plus vibrantes ont été malheureuses, elles ne disent pas ce qui les console. Les unes sont mariées, ou vivent dans leur famille, les heureuses ! jamais elles ne connaîtront la fièvre qui dévore les autres, celles qui s’enferment dans « leur garni », mangeant ou ne mangeant pas, dormant, ou remuant dans un besoin effréné d’agitation et de bruit, sans autre ressource que de se parler tout haut, pour se donner l’illusion que quelqu’un est là, qui les écoute… et qui a pitié d’elles !
» Au Lycée, nous sommes étrangères les unes aux autres. On se salue, on ne se recherche pas.
» Renée avait raison de nous avertir de la froideur ou de l’hostilité qui vous accueillent. Notre solidarité n’est qu’apparente ; le rideau tombé, le lâchage commence.
» Le Lycée, mais c’est une abstraction !
» L’École avait une âme. Quelque chose d’indénouable nous attache à Sèvres. Vous le verrez, son regret vous suit. Et pourtant, c’est Elle, c’est sa vie trop ardente, c’est l’habitude qu’elle nous donne trop tôt de généraliser, d’appliquer, au fourmillement qui nous engloutit, la logique d’un système idéal, qui nous rendent si malheureuses. Mais je l’aime encore plus d’être si belle et si dangereuse.
» Quand je parle de mon École, tout en moi se réveille : j’entends la pluie dolente du jet d’eau, je revois les vitres si vieillottes qu’irisent les reflets du soleil mourant ; j’entends, au bord de ma fenêtre, chanter le rossignol, puis c’est la cloche matinale, et d’Aveline qui nous lance son « Bonjour, mesdemoiselles ».
» Toutes ces choses perdues me font pleurer.
» Que je vous aime, mes grandes, de m’être restées fidèles. Vos lettres m’apportaient le caquetage rieur de notre cage lointaine. Mes lettres ont voulu prendre le ton des vôtres, elles m’ont trahie ; je croyais les poudrer d’or, elles s’enroulaient dans ces flocons de tristesse qui palpitent autour de moi.
» Je vous ai parlé de ma vocation, de mon ardeur, de mon plaisir même.
» Je vous ai menti.
» La vocation, je ne l’ai pas, mais elle serait venue, si on m’eut laissé faire. Tout de suite, j’ai compris que mon enseignement ne vaudrait rien, si je ne m’ouvrais d’abord le cœur de mes élèves.
» Je suis allée à elles ; j’ai voulu être leur petite mère, celle qui achève l’œuvre de l’autre, et j’ai donné ma pensée, mon travail, comme j’eusse donné mon sang.
» On a pris ombrage du succès de ma méthode. L’élan affectueux qui jetait, dans mes bras, ces enfants, rompait les traditions glaciales du Lycée. On me fit dire que cela déplaisait. Les petites s’obstinèrent. Je devins suspecte. On soupçonna dans ma conduite le calcul d’une ambitieuse (la fille du préfet ne jurait que par moi). J’aurais dû me méfier et me garer à temps. Je n’ai su. Du coup on m’a cassé les reins.
» Pour la directrice du Lycée, je suis l’ennemie n’ayant pas la même confession : elle est Janséniste, violemment autoritaire, tranchant sur tous d’une vertu orgueilleuse. Règle, devoir, principes, pour tout cela elle est inflexible, le reste lui importe peu.
» Elle veut effacer du fronton du Lycée cette injure : École de libres-penseuses, et faire de sa maison une rénovation des petites écoles de Port-Royal. Il ne lui manque que le talent, la grâce, l’amour de la mère Angélique.
» Son austérité morale est le gage de son entente avec la municipalité cléricale de Tourcoing. La Directrice, avec un zèle hypocrite, embauche élèves, professeurs dans toutes les Confréries chrétiennes, et porte la bannière aux jours de procession.
» Le Gouvernement ?
» Le Gouvernement approuve : le Lycée à présent n’a plus besoin de subvention.
» J’ai repoussé l’embauchage, je n’ai fait aucune concession à la manie tyrannique du maître ; je me suis refusée à confesser mes élèves, pour les trahir ensuite.
» On veut qu’à mon cours, je confonde l’enseignement philosophique et l’enseignement religieux. Je m’y refuse avec une intransigeance qui m’a perdue. J’ai osé expliquer la sagesse de Renan, et m’aider des livres d’Anatole France.
» Le jour où j’ai osé cela, j’ai senti que je jouais mon avenir ; je ne pouvais reculer, ma directrice ayant écouté à la porte une partie de mon cours.
» Le soir même, un rapport était adressé au recteur. La directrice se faisait l’écho insultant des bruits qui circulent sur mes opinions morales. Je devenais une émancipatrice dangereuse, une révoltée, une nihiliste ! Je compromettais le Lycée de Tourcoing !
» Je reçus un blâme officiel.
» Je n’ai pu tolérer ce blâme que je ne mérite pas. J’ai relevé les accusations dont on m’accable, c’était mon droit. Je suis allée trop loin.
» J’éprouvais une joie sauvage à défigurer cette belle âme, c’étaient des mots corrosifs, du vitriol qui lui brûlaient la face.
» Elle m’a laissé parler. J’étais perdue.
» Je suis sous le coup d’une révocation. L’administration, qui, dans ces sortes de choses, a le rôle des muets du sérail, m’étranglera sans rien dire.
» Mon avenir est brisé, personne ne me défendra. M. Legouff est trop vieux, Mme Jules Ferron trop loin, du reste elle n’intervient jamais.
» Qui croira que je n’ai pas failli, et que ma révocation n’est pas justice ?
» Une démarche au ministère, un marché, me sauverait… non, non pas ça, pas cette souillure. J’aime mieux une fin plus fière.
» Il m’est impossible de transiger avec ma conscience. Mes idées à moi, c’est encore ma conscience. Je ne pourrais vivre ailleurs, s’il fallait recommencer ce dur apprentissage de la lâcheté humaine.
» Si prévenue que j’aie été, je n’ai pas su juger les gens et la vie.
» Là-bas, nous voyons tout à travers un ciel trop pur ; c’est notre tour d’ivoire, elle est si haute qu’on ne peut y sentir l’odeur de pourriture humaine qui m’empoisonne.
» On part la joie dans le cœur ; aux premiers pas, on butte. J’aime mieux m’en aller ; j’entrerai sans tache dans le néant. Si quelque part un Dieu juste m’appelle, il pourra m’absoudre d’avoir mis, à plus haut prix que ma vie, le respect de moi-même.
» Adieu, mes douces chéries, vous êtes toute mon affection. Je redoute pour vous ces épreuves qui m’ont vaincue. Fuyez la solitude ; aimez, soyez aimées : vous serez fortes. Puissiez-vous ne jamais connaître cette tâche poignante qui a été la mienne : borner sa vie à gagner son pain quotidien.
» Adieu, mes dernières larmes sont pour vous. Je vous aimais.
» Votre Isabelle. »
CHAPITRE XXVIII
FAIT DIVERS DE LA « GAZETTE DE TOURCOING »
18 juin 189 .
Notre lycée de jeunes filles vient d’être cruellement éprouvé. Un des plus sympathiques professeurs, Mlle I. M…, en manipulant des produits photographiques, par une imprudence inexplicable, s’est empoisonnée avec du cyanure de potassium.
Malgré les soins dévoués de l’admirable femme qui dirige cette maison d’éducation, cette malheureuse jeune fille n’a pu être sauvée.
Mlle I. M… avait vingt-trois ans.
Nous prions Mme la directrice du Lycée de jeunes filles d’agréer, dans cette douloureuse épreuve, nos respectueuses condoléances.
La Rédaction.
CHAPITRE XXIX
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
20 juin 189 .
Quelle pitié de voir mourir, en pleine jeunesse, notre douce Isabelle. Est-ce donc impossible de lutter contre l’injustice, de conquérir le bonheur. Faut-il, que parmi nous, les plus pures expient les crimes des autres !
Quelle blessure cruelle, cette mort rouvre en moi ; Charlotte, Isabelle, toutes les deux frappées, quel est le malheur qui m’attend ?
Mon Dieu, mon Dieu, gardez-moi mon Henri.
Pourquoi ce suprême souvenir d’Isabelle, l’envoi de cette poupée que d’Aveline autrefois nous avait donnée ; on riait en la baptisant : Isabelle, en ce temps-là, était follement joyeuse. Elle voulut emporter à Tourcoing ce « fétiche ! »
Je veux laisser la poupée dans son petit cercueil, le malheur doit être avec elle.
1er juillet.
Oublierai-je jamais comme M. Legouff m’a reçue à Seine-Plage aujourd’hui ; comme il a été paternellement bon. Il m’a rassurée sur mon examen, m’annonçant un beau succès, me promettant dans la suite de s’occuper de moi.
En partant, comme je le remerciais très émue de tant de bienveillance :
« Chère fille, veillez sur vous. Cœur tendre, imagination triste. Peut-être connaîtrez-vous de cruelles blessures. Soyez forte, espérez, c’est moi qui vous le dis, vous épouserez celui que vous aurez choisi. »
Puisse-t-il dire vrai.
Qu’un jour vienne, où celui qui m’a prise corps et âme, oublie la tristesse du passé ; que le don de moi-même, le console de ce qu’il souffre.
Qu’il soit heureux.
Oh ! comme je l’aime !
4 juillet.
Nous avons passé ensemble l’après-midi dans les bois. Il m’attendait à la Lanterne de Saint-Cloud. Nous avons été droit devant nous, sans but, presque silencieux : j’évite de lui parler de l’École, de mon départ si proche ; j’aime mieux qu’il me raconte ses projets. Sans cesse, je le ramène à l’idée qu’il doit créer quelque chose de très grand.
Il dit que l’artiste, sans l’amour, est impuissant.
Ah ! si c’était vrai, ah ! si je pouvais lui rendre le désir, le rêve, la force, tout ce qui s’en va de lui, chaque jour un peu plus !
Nous nous sommes assis au pied d’un arbre, en plein bois. Nous étions seuls, pas un bruit, pas un souffle, le voile des feuilles nous enveloppait.
Il était allongé sur les mousses, semblant chercher quelque insecte qui fuyait ; je le regardais. Soudain ses yeux se sont relevés, fixant les miens, les buvant, buvant éperdument tout mon être…
J’ai cru que j’allais mourir, brusquement il s’est relevé, s’est enfui ; quand il est revenu près de moi, sa figure était baignée de larmes.
Qu’a-t-il ? pourquoi cette lutte, pourquoi ses lèvres se ferment-elles, quand la délivrance est si proche. Que me cache-t-il ?
Hâtez les jours, mon Dieu, je ne peux plus vivre ainsi.
5 juillet.
J’ai les nerfs tendus à se rompre, je deviendrais hargneuse. Jeanne Viole tournaille autour de moi, comme une mouche noire. Berthe vit dans le parc, à califourchon sur un arbre. Victoire m’horripile avec ses séances d’agrégation, qu’elle multiplie dans tous les coins.
Que m’importe leurs soucis, que m’importe l’agrégation, un autre mal me ronge.
Et puis, en ce moment, c’est fini de la camaraderie, l’égoïsme s’étale et triomphe. L’examen est le Dieu Moloch de tous les bons sentiments.
6 juillet.
Jeanne Viole l’autre jour, en allant à Seine-Plage, m’a laissé entendre que la directrice de Tourcoing, qui avait en haute estime, son intelligence et son caractère, lui avait promis de la demander au ministère, quel que soit son rang d’agrégation, avec certitude de lui laisser sa place de directrice dans un temps assez proche !
Ah ! on va loin, sous le manteau de Tartuffe !
CHAPITRE XXX
LES SÈVRIENNES CHEZ M. LEGOUFF
— Eh bien, allons-nous-en causer dans mon petit bois, fit M. Legouff en se levant de table.
Les Sèvriennes radieuses suivirent leur vieux maître, qui ce dimanche-là, avait invité Victoire Nollet et Berthe Passy, au déjeuner de famille.
C’est une coutume chère à M. Legouff, de réunir quelques élèves, autour d’une tasse de thé, pendant l’hiver, et de recevoir, à sa maison de campagne, les Sèvriennes qui lui agréent.
L’autre dimanche, Marguerite Triel et Jeanne Viole, sont venues ; c’est aujourd’hui le tour de Berthe et de Victoire.
Sans doute, les invitations se borneront-là ; l’examen est si proche.
Les oubliées en ont le cœur gros.
A Sèvres, on s’est pris tout de suite à aimer M. Legouff, pour la bonhomie de ses entretiens, son abord facile, pour cette mémoire du cœur si surprenante chez un vieillard.
Avant de partir, chacune voudrait lui dire, oh sans phrases, ces mots qui remercient, ces mots de souvenir et de gratitude, ancre jetée d’une main sûre, dans les parages qu’on ne reverra plus.
De leurs fenêtres, les Sèvriennes guettent le retour de leurs compagnes ; quelles reliques vont-elles rapporter ? fleurs, livres, ou portrait ? Auront-elles vu, à la table de famille, le petit-fils musicien, prix de Rome, ma chère, ou bien le peintre qui expose au salon, peut-être aussi l’auteur de l’inoubliable Champignol malgré lui ?
Décidément ce soir-là, on est un personnage !
C’est la maison paternelle, que cette maison des champs, où les petits-fils et les arrière petits-fils vivent autour de l’aïeul ; comme dans une chesnaie vigoureuse, les jeunes plants nouent leurs racines, aux racines du vieux chêne.
C’est la maison dont :
Le toit s’égaie et rit de mille odeurs divines.
Où, le dernier petit, mal campé sur ses trois ans, gazouille à en perdre la tête, frisant de ses menottes l’herbe haute comme ses doigts.
Au seuil d’un petit bois, se dresse la maison blanche, sous le treillis des glycines et des roses. Les volets clos laissent au logis, la fraîcheur des gazons mouillés, l’odeur sereine des arbres, le parfum des larges clématites, qui étoilent l’arche des portes.
Le vent en passant, jette une fuselée d’eau sur les marches branlantes, un tantinet verdies, car la maison est vieille.
Elle est plus vieille encore que M. Legouff, et comme lui fidèle au temps passé. Elle n’a pas de style, et ne rappelle en rien ces logis qu’on aimait au XVIIIe siècle, tout de rocailles, de trumeaux : une bâtisse lourde, trouée de fenêtres inégales, aux vitres décolorées. Des meubles de la belle époque de M. Guizot, acajou et reps, guéridons trapus ; Estelle et Némorin sous le globe des pendules ; lits étroits dans les alcôves ; portraits graves de messieurs « à toupets » cravatés de blanc ; de vieilles dames à « repentirs » s’étudiant à pincer la dentelle d’un mouchoir…
....... .......... ...
M. Legouff a pris son panama, Berthe et Victoire leurs ombrelles ; ils sont partis vers le petit bois.
Les arbres ne sont pas hauts, mais les ramilles touffues plafonnent des allées charmantes ; dans les recoins, au dessus des tables, les charmilles bouffent en jupe légère.
Les feuilles, encore fraîches, ont une transparence d’émeraudes filtrant le soleil ; à peine alourdie par l’été, la vie bourdonne, butine, vole, murmure, exhale son odeur : l’âme des choses erre souriante à travers la verdure.
— « Et je plante encore, à mon âge… » dit M. Legouff en désignant de son parasol une pépinière d’arbrisseaux. « Chaque fois qu’il nous naît un enfant, je plante un arbre ; voyez comme mon Jacques pousse, celui-ci, c’est Antoinette, cet autre, mon petit Jean. »
Les Sèvriennes marchent et s’arrêtent avec lui, surprises de sa vigueur, il est presque jeune dans ce costume de coutil blanc.
Leurs yeux s’attachent à tout ; elles savent l’histoire de la maison, les événements heureux dont elle fut témoin, l’union des enfants, les coups de chance qui aplanirent la longue route de M. Legouff.
— Vous ne vous êtes jamais demandé, mesdemoiselles, comment moi, qui suis plutôt un homme de théâtre qu’un pédagogue, j’ai pu devenir votre directeur ? Eh bien voilà : on fonde Sèvres. — Qui mettre à la tête ? — Ministre, Directeur, très embarrassés ! — on vient me trouver. — Accepteriez-vous ? — Moi ! diriger des jeunes filles et des savantes encore ? — Nous ne demandons pas de titres universitaires, mais vous avez écrit : l’Histoire morale des femmes, l’Art de la lecture,… vous avez, cher maître, le doigté, l’expérience… — Non, non, cela m’effraie.
Et quelques jours après, le ministre m’écrit :
« Vous pouvez leur faire du bien, vous seul le pouvez. »
— Alors je suis votre homme, ai-je répondu.
Le lendemain j’étais Directeur de Sèvres.
Sa main se tend d’un geste charmant vers les deux jeunes filles, qui s’inclinent et le remercient.
— Votre nom, monsieur, dit Victoire, a été pour l’École une sauvegarde. Il a rassuré ceux mêmes qui s’inquiétaient de voir Mme Jules Ferron à notre tête.
On s’est dit, qu’avec M. Legouff, nous ne pouvions apprendre que de belles et utiles choses.
— Vous dites vrai, mon enfant, quantité de mes amis s’effrayaient de cette création. Il est encore bien tôt pour juger des résultats. Nous avons été avec prudence, plus va, plus je voudrais restreindre l’ampleur encyclopédique de vos programmes. C’est une belle cause que celle de l’émancipation des femmes, mais que de dangers, que d’erreurs possibles ; rien ne brûle un cerveau comme des études hâtives.
— Vous pouvez être rassuré sur ce point, monsieur, fit Berthe, la discipline de l’École a dompté les esprits qui tout d’abord regimbaient.
Elle poussa un soupir…
— N’aimeriez-vous pas l’École mon enfant ?
— Oh si je l’aime ! j’y suis heureuse, tranquille. J’y ai bien pleuré quelquefois, M. d’Aveline a la main rude ! Maintenant j’y suis faite ; je m’en irai avec chagrin et si tourmentée !
— Allons, qu’est-ce qui vous tourmente, grande fille, est-ce l’agrégation ?
— Non, monsieur, je sais bien que je ne serai pas reçue à l’agrégation, c’est mon avenir de professeur qui me tracasse.
Suis-je prête ?
Ces titres de licenciées, d’agrégées, dont nous sommes si fières, ne sont pas une garantie de notre talent.
Apprendre et enseigner sont deux ; si je n’ai pas peur d’exposer devant le jury, le système de Pythagore, je suis terrifiée, en songeant qu’il me faudra expliquer, à des marmousets, les règles élémentaires de la Grammaire.
M. Legouff a écouté, un peu surpris, cet aveu de Berthe ; puis se reprenant à marcher, il tapote la main qu’il vient de prendre :
— N’ayez pas peur, mon enfant, la difficulté n’est pas aussi grande que vous vous l’imaginez. Faites toujours de votre mieux, le succès viendra par surcroît. On s’habitue à tout, et vous enseignerez la règle de « même » et de « gens », comme vous dissertez sur Pythagore.
Tenez, je suis bien sûr, à la mine de votre compagne, que Mlle Nollet ignore vos scrupules. C’est une nature combative la sienne, virile, j’ajouterais presque. Avec sa petite robe noire, et son chapeau comme ça, elle me fait penser à quelque calviniste de Genève, pour qui, tout livre accepté devient une Bible.
— C’est vrai, monsieur, il me tarde d’être affranchie de la tutelle de l’École, de chercher, d’appliquer, une méthode qui soit la mienne. J’ai hâte de posséder l’esprit de mes élèves, de leur enseigner la bonne parole.
J’ai longuement réfléchi, depuis que je suis à Sèvres.
— Et ? interrogea M. Legouff.
— Je crois que je suis prête. Aussi, j’entends diriger ma classe, sans l’ingérence de personne ; je suis avide de responsabilité ; toutes mes forces, je les dépenserai librement, certaine d’ouvrir l’intelligence de mes élèves, par l’effort que je leur imposerai.
M. Legouff s’arrêta près d’une source endormie et les invita à s’asseoir : il avait ouvert son parasol blanc, et sa figure ossifiée, s’anima pour répondre à Victoire Nollet, très rouge.
— Voyez-vous cette petite personne décidée ! saura-t-elle régenter ces élèves !
Vos idées sont-elles aussi tranchantes en matière d’éducation ? Voyons votre idéal.
Posément, accentuant de la main, en un geste rude, Victoire expose ses idées, leur donnant de la voix l’apparence d’axiomes indiscutables.
— Mon idéal, monsieur, le voici :
Tout dans notre enseignement des jeunes filles doit se ramener à la culture de la Raison : raison pratique, raison pure, tout est là.
Il est dangereux de cultiver l’imagination, la sensibilité. Cette culture se fera d’instinct, à son heure. J’estime, que quelques promenades dans les champs, quelques contemplations du ciel étoilé, en apprennent plus qu’un tableau de Raphaël, ou des vers de Lamartine. Cultiver les beaux-arts, c’est ouvrir la porte aux rêvasseries, et perdre son temps.
Ce que je veux ? Fortifier l’intelligence par les études abstraites, ou comparées ; fournir l’occasion de discuter, de juger, de vouloir surtout.
En somme, je ramène l’instruction de nos lycées à la formation du caractère. Mes élèves seront des femmes de tête, passionnées, mais aussi maîtresses d’elles-mêmes, capables d’élan réfléchi, de sacrifice héroïque ; Portias ou Cornélies de l’homme moderne.
Rousseau et George Sand, ont détraqué notre génération, après la génération de nos mères ; nous devons être les chirurgiens de ces âmes. Pour moi, je considère comme un devoir de faire table rase du passé, pour implanter, vigoureusement, le culte absolu de la force morale.
— Mon Dieu, monsieur, vous devez sourire de nos prétentions à trancher des questions si graves, vous qui êtes notre Maître, vous qui apportez tant de restrictions dans votre jugement.
Permettez-moi de protester tout de suite ; Victoire affirme des théories, qu’à Sèvres nous ne partageons guère.
Vous Victoire, vous êtes une stoïcienne convaincue, vous tueriez le corps pour sauver l’âme. J’avoue que l’austérité de vos principes, appliquée à l’éducation des jeunes filles, me paraît désastreuse.
J’ai pu le voir à l’École, et déjà au lycée Fénelon, une instruction trop développée, va souvent à l’encontre du développement du caractère. Des jeunes filles, très raisonnables, aussi longtemps qu’elles ont été soumises aux principes de la famille, ont brusquement cessé de l’être, le jour où l’étude les a prises.
Oui, l’étude a été pour elles une volupté dangereuse, énervante, qui les a affaiblies, corrompues même ! Elles ont vécu dans leurs livres, d’une vie artificielle, s’éloignant chaque jour de la réalité. Elles ont fait, sur elles-mêmes, de l’analyse psychologique ! elles ont voulu expérimenter la science qu’on leur dévoilait. L’esprit d’examen en a fait des raffinées, des curieuses, peut-être des coupables.
Et répondant au geste de Victoire :
— Cette question de philosophie qui est la dominante de votre enseignement, me paraît à moi la cause de tout le mal. Comment voulez-vous que des fillettes de quinze ans, même guidées par votre sagesse, se reconnaissent au milieu de tous les systèmes qu’on leur expose !
Vous en ferez des sceptiques, des raisonneuses, des égoïstes. En gagnerez-vous beaucoup à votre système, qui étouffe la joie, et vous le savez bien, Victoire… la charité.
« Souffre et abstiens-toi. »
Faites donc accepter cette morale à de jeunes êtres avides de vivre !
— Je l’avoue, monsieur, je suis inquiète de cet enseignement que nous allons répandre : le sens moral est en jeu, sommes-nous assez sûres de nous, pour rétablir l’équilibre du dedans.
N’avons-nous pas justement à Sèvres le type de cette génération montante, que nos anciennes ont formée. Voyez ce groupe si curieux de Juliette, d’Hélène et de Marianne. L’une s’est emballée sur la question sociale, et toute sa philosophie aboutit aux utopies d’un monde nouveau, créé après l’anarchie. Que seront ses élèves à celle-là ?
L’autre, est une hégelienne qui méprise la vie, habite la lune, je suppose. Qu’enseignera-t-elle sur la pratique de la vie, elle qui nie les faits.
Et la troisième, épousant les idées de tout le monde, allant dans la vie comme un bâton flottant !
Enseignera-t-elle le secret de vouloir !
Les avez-vous observées de plus près, alors vous avez vu que leur « armature » n’est pas autre chose que l’orgueil… ne trouvez-vous pas Victoire, que les gens de bon sens peuvent regretter la lande de nos grand’mères. Parfois il y volait des papillons, tandis que nos épis, souvent ne sont que des épis creux.
— Mais c’est un vrai débat, s’exclama M. Legouff en se levant ; vos maîtres, mesdemoiselles, n’ont pas perdu leur temps.
Tempérons ! Tempérons ! vous mettez les choses au pis, écoutez-moi, je suis sûr de vous rallier à mon opinion.
D’abord vos élèves ne fructifieront pas, en bien et en mal, comme vous le préjugez : elles seront récalcitrantes, parce que médiocres. Les semailles ont beau être riches, la terre peut ne rien valoir ; contentez-vous, si le blé n’est pas dru, d’y voir pousser quelques bluets.
Mesurez, observez, tentez différentes cultures. Ne brisez pas vos élèves sous une volonté de fer, Mlle Nollet. Ne craignez pas, Mlle Passy, de les exalter par des idées hautes.
Le bonheur de ces enfants est entre vos mains, mesdemoiselles, plus que leur bonheur, l’avenir de notre race, car les fils sont l’œuvre de chair et d’âme de leurs mères.
Oui, je le reconnais, l’École vous tient éloignées du monde réel, mais elle est le « sanatorium » où toutes, vous vous refaites moralement des muscles et du sang. Vous emportez de Sèvres une magnifique culture intellectuelle, votre tempérament saura en faire usage.
Vos directrices vous aideront à ne point dépenser, inutilement, les trésors que vous leur apportez.
— Nos directrices ! ah ! monsieur, fit Victoire toute droite, il est bien difficile de compter sur elles, ou elles vous accablent de conseils et vous noient, ou elles vous les refusent et condamnent.
Ce serait curieux d’énumérer les types de nos directrices actuelles ; à peine y en a-t-il deux ou trois qui soient dignes, comme Mme Jules Ferron, d’être à la tête d’un lycée de jeunes filles.
— Oui, le type le plus redoutable, c’est la directrice juge et gendarme, qui vous garrotte à tous les moments du service, et hors du service. Avec elle, nous autres, ses égales, fait Berthe indignée, nous serons ravalées à ce rôle de Vingtras, laquais de l’administration !
Et puis, on en meurt de cette tyrannie. Je pense que d’avoir assassiné Isabelle Marlotte, la directrice de Tourcoing doit avoir d’édifiants colloques avec sa conscience.
— Que dites-vous là, mon enfant ?
Berthe se tut, hésitant à révéler l’infamie d’une ancienne ; puis, très bas, avec des larmes dans la voix :
— Isabelle Marlotte s’est suicidée. Sa directrice n’ayant pu l’endoctriner, l’a menacée d’une révocation. Isabelle qui n’était ni romanesque, ni déséquilibrée, mais une âme fière, incapable de lutter contre la méchanceté, a préféré mourir plutôt que de perdre, par une disgrâce, l’estime publique.
— Oh ! l’affreuse chose, que ne m’a-t-elle écrit, j’aurais pu…
— Elle a mieux aimé se taire.
— Oui, c’est vraiment très beau ce sacrifice du « moi » au culte intransigeant d’une idée, fit Victoire Nollet, que l’émotion même de M. Legouff ne touchait pas.
— Quelle chose irréparable ! Et sa directrice ?…
— Elle aura de l’avancement.
Un long silence tomba ; puis Berthe, voulant effacer l’impression trop triste de ce souvenir, dit en s’adressant à M. Legouff :
— Je crois que d’autres meurent lentement du mal d’abandon. Si Renée Violat n’avait épousé M. Marnille, l’ennui de vivre l’aurait prise à son tour. La force de résistance s’use dans cette longue inertie de province ; elle est générale cette tristesse inguérissable des femmes professeurs.
Avec un demi sourire, elle murmura intérieurement :
La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
— D’où leur vient cette tristesse, le savez-vous ?
— Elle vient, je crois, monsieur, de l’isolement du cœur. Quelques-unes, comme Victoire, se consolent avec elles-mêmes, mais les autres ? Celles qui ne trouvent ni amitié ni protection dans la ville où le hasard les envoie, d’où un caprice les rappelle ?
Je ne sais pas, si nos anciennes vous écrivent les épreuves qu’elles traversent, ce qu’elles nous racontent, à nous, est peu rassurant : quand leur vie n’est pas un épisode héroï-comique, c’est une souffrance de tous les jours, qui leur vient de l’opinion publique.
On ne se commet pas avec nous ; on ne nous reçoit pas. A notre façon, nous sommes les chemineaux de l’Université. On nous surveille, on nous critique, on met en garde contre nous la sympathie et la confiance, sous prétexte que nous sommes à la dévotion d’un parti !
Enfin, on exige de nous une prudence, une conduite avertie, que n’ont pas toujours des femmes de quarante ans, et nous n’en avons pas vingt-cinq !
Ah ! la pitié, la solidarité, dans notre milieu ! des mots, des mots tout cela. On en fait des manuels, ça se vend…
— Taisez-vous, petite fougueuse, dit M. Legouff qui n’a pas entendu ces dernières paroles, taisez-vous, l’amertume n’est pas de votre âge. Allons, reprenez-moi votre belle vaillance. Tout s’arrangera, le temps est un grand maître.
Moi, qui ai pris racine à l’ombre de ces arbres, je vais vous dire ce qu’ils vous recommandent.
Acceptez l’épreuve avec courage ; allez où l’on vous enverra, la loi des milieux est une loi bienfaisante. Elle tempère et unifie ; peu à peu, vous vous habituerez à cette vie, vous mettrez votre énergie à remplir votre mission.
Haut les cœurs, mes enfants !
Vous êtes de ces métaux précieux qui servent à la frappe de nos belles monnaies : purs, ils gardent mal l’empreinte et se déforment sous les doigts. Alliés à un métal ductile, l’empreinte est éternelle. Voilà l’alliage que fera la vie : dans ce creuset, vous apportez l’or fin ; elle ajoute le bronze !
Soyez gaies, un sourire de femme arrête la fortune ; voyez Mlle Diolat, elle est heureuse ; d’autres m’ont écrit : « Je vous envoie le meilleur de moi-même, le sourire de mon petit enfant. » Voilà des joies promises !
Allez mes enfants, souvenez-vous qu’on peut compter sur moi.
— Oh merci, monsieur, nous emportons là notre viatique !
Et Victoire radieuse serra la main que monsieur Legouff lui tendait.
Berthe, songeuse, embrassa d’un dernier coup d’œil la maison, les enfants qui se roulaient sur l’herbe, le vieux maître, qui ressemble, là plus encore, à ces Dieux rustiques protecteurs de la sagesse et de la paix des champs, puis se baissant vers l’allée, Berthe y choisit, pour le garder, un petit caillou blanc.
CHAPITRE XXXI
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
16 juillet.
Demain commence le concours de licence et d’agrégation. J’y vais indifférente, résignée à un échec possible.
Il me serait doux cependant de réussir, pour l’École d’abord, et parce qu’il serait fier de me voir agrégée.
Il est temps d’en finir, je me traîne depuis huit jours : je n’ai de goût à rien, je ne puis fixer ma pensée, elle s’éparpille, elle s’évapore.
J’ai ouvert le Léopardi que j’ai lu, et relu tant de fois, quand mon journal restait clos, pendant cette retraite intérieure qui a suivi la mort de Charlotte.
Que de tristesses se réveillent, entre ces lignes écrites, lues dans les larmes.
Étendue sur ma natte, je rêve à des choses mal définies ; c’est un brouillard, un brouillard étouffant, je me réveille, je ne sais plus ce qui m’a fait pleurer.
Je crois que je pleure sur moi-même.
20 juillet.
Ouf ! l’examen est fini.
Je ne suis pas mécontente de moi ; j’ai aimé ce sujet entre autres : « Ah ! qu’il est difficile d’être content de quelqu’un. »
31 juillet.
Je passe presque toutes mes heures de sorties avec mon ami ; nous allons dans les bois, ou bien il m’emmène voir les Musées qu’il fréquente.
Quel repos pour l’esprit, que ces promenades dans le royaume de la beauté, avec lui pour guide.
Il s’emballe sur une ligne, une couleur, une expression ; à grands traits, avec des gestes qui semblent modeler la vie, il me fait comprendre et admirer l’art de Vinci, de Rembrandt, de Velasquez.
Longuement au Louvre, nous avons regardé les Carpeaux : la ronde furieuse des Bacchantes m’a paru un morceau prodigieux dans la sculpture moderne, si près de la nature et de la vérité.
Cette admiration, qu’il sait me faire partager, nous rapproche encore ; voilà maintenant nos esprits qui se saisissent, il y a longtemps que son cœur est maître du mien.
— Au revoir, m’a-t-il dit hier, vous emportez ma joie, quand vous reverrai-je ?
Demain peut-être, je lui dirai adieu !
1er août 189 .
Joie, joie, je suis admissible et c’est lui, lui Henri, qui me le télégraphie de la Sorbonne.
Oh ! il m’aime, comment douter maintenant !
Ses lèvres, ses yeux, je les retrouve partout, et je brûle et j’ai froid ; toute ma jeunesse crie vers lui.
Rien que des images voluptueuses autour de moi ! Dans le ciel, des nuages comme des bras inassouvis étreignent la nue ; la grande fleur mystique du jet d’eau s’enroule en flocons neigeux ; des ailes battent frémissantes, des oiseaux s’aiment dans ce nid ! L’odeur des lys et des roses me suffoque. Une sève ardente me consume, et je me désespère, la nuit, de ne point délier ces lèvres que j’adore.
2 août.
L’amour me torture. L’image de Berthe ! quel souvenir ! je suis le Faucon qui là-haut tournoie au-dessus de sa proie. M’abattre, me gorger de baisers !
Est-ce bien moi, moi, qui vient d’écrire ces pages ?
Plus rien n’existe que lui, tout le reste est loin. L’amour est mon destin.
10 août.
Mes épreuves orales sont terminées ; le résultat sera connu le 14. Demain, j’irai lui dire adieu.
J’ai conscience d’avoir vécu cette huitaine d’examen comme une somnambule ; je ne sais plus ce que j’ai dit, ce que j’ai fait ; un autre être a parlé pour moi. Moi, j’étais près de lui. J’aimerais mieux mourir, aujourd’hui même, que de vivre sans lui.
CHAPITRE XXXII
DERNIERS FEUILLETS DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
11 août, 6 heures soir.
Mon Dieu, mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour me punir ainsi.
Tout est fini, nous ne nous reverrons plus. Il m’aime, il m’aime, il me l’a dit. Cet amour est impossible, je ne peux pas être sa femme.
Ma tête se brise. Je deviens folle.
Mais où suis-je ? la nuit m’a chassée de là-bas, je ne sais par où je suis revenue à l’École, est-ce là ma chambre ? pauvre cahier, qui as bu déjà tant de larmes secrètes, je n’ai pas fini de pleurer.
Quel coup de couteau ! il m’aime, c’était le bonheur, et c’est la mort…
....... .......... ...
Il m’attendait à son atelier, très pâle ; l’atelier vide, à la place où Elle était une ébauche ; plus de fleurs, plus rien, que des essais partout, abandonnés.
Sans me tendre la main, il m’a montré le marbre qu’il achevait : une main énorme soulevant une motte de terre, où deux êtres accomplissent l’œuvre d’amour.
— Ce sont les Éphémères dans la main du Tout-Puissant. Voyez, rien d’autre n’existe pour eux. Sur le bloc de glaise, où leurs corps s’enfoncent, ils obéissent à l’impérieuse loi, ils s’aiment. Leur œuvre finie, ils pourront mourir.
— Que c’est beau, Henri.
— Emportez-le, Marguerite, c’est pour vous que je l’ai fait. Vous rappelez-vous cette promenade à Saint-Cloud… autrefois ?
Je vous revois, emprisonnant dans votre main, l’essaim des éphémères qui voltigeait sur une feuille. Vous disiez : « Ne sommes-nous pas des éphémères, ceux-ci du moins sont plus sages que nous. »
— C’est vrai, et vous m’avez répondu, Henri : « notre destinée est la même, beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’amour, ne lui échapperont pas ».
....... .......... ...
— Marguerite, c’est votre destinée, suivez-la ; j’ai voulu que l’adieu de votre ami fût pour vous, le rappel d’une espérance, aimez, soyez heureuse… Il n’acheva pas, ses yeux, qui me suppliaient, se fermèrent, il tomba en sanglotant.
— Henri ! Henri, qu’avez-vous ?
Je vous aime, vous ne savez donc pas que je vous aime ?
Près de lui, à genoux, je me suis serrée, déliant ses bras, cherchant son visage, buvant ces pauvres larmes que je ne comprenais pas.
Il m’a prise tout contre lui, oh ! son cœur entrait dans ma poitrine, tout son être mordait le mien.
Ses lèvres cherchèrent un instant les miennes, et sa voix, une voix rauque, blessée. — Je t’adore, tu es ma bien-aimée, tu es celle que je veux ! Marguerite, j’ai faim de ton cœur, de ta chair… Mais va-t’en, va-t’en donc, tu ne vois pas que je blasphème : elle ne veut pas qu’une autre soit ma femme.
D’un bond, je lui échappe ; qui, Elle, Charlotte a fait ça !
Cruelle, tu as brisé sa vie, tu défends à une autre de prendre ta place, et tu ne lui défends pas d’aimer. Mais non, c’est impossible.
Je sais maintenant, il a juré le soir, avant son agonie.
Son serment le tiendra-t-il.
Hélas !
C’est effrayant qu’on ne puisse pas mourir du coup.
Aurai-je la force de ne pas maudire celle que j’ai tant aimée…
....... .......... ...
14 août, 6 heures soir.
Ici s’arrête le livre de ma vie de jeune fille.
Acculée à une résolution suprême, je regarde bien en face mon destin.
Je vais faire acte de femme, fièrement, bravement.
Nul ici ne peut prévoir ce que je ferai demain et c’est pourtant la parole de mes maîtres qui m’affranchit.
Je vais vivre désormais, hors de la vie commune ; mais la tête haute, consciente de l’œuvre féconde que sera l’œuvre d’amour, je pars, ayant au cœur une gratitude infinie pour cette École, dont la main libératrice rouvre la porte au Bonheur.
CHAPITRE XXXIII
LES ADIEUX DES SÈVRIENNES
Une nuit bleuâtre, enveloppante, nuit de caresses et de langueur, tombe sur le parc de l’École. C’est l’heure des adieux. Une dernière fois les Sèvriennes se promènent dans les allées familières, attendant le résultat des examens de licence et d’agrégation.
Mlle Vormèse se recueille, elle suit avec angoisse le mouvement de ces ombres qui attendent, mornes, fiévreuses ou sereines, le premier coup du destin.
La lune, nonchalamment, s’endort sur les feuillages, et de là haut, jette sur les vitres, qui miroitent, une nébuleuse clarté.
Depuis un moment, Marguerite et Berthe sont là, assises sur les marches branlantes du pavillon Lulli ; elles écoutent le silence, leurs mains jointes par moment se serrent ; un regard, un baiser disent l’adieu.
L’horloge sonne la dernière demi-heure, Marguerite avec effort se lève, et dit à Berthe :
— Je n’aime pas ce qui finit, mon cœur est lourd ce soir : encore quelques moments à vivre ici, et toute notre vie d’école sera dans le passé.
Ces choses qui nous entourent, dis, les reconnais-tu ? comme l’adieu les change : voilà les cendres de ce que nous avons aimé !
Écoute, des voix nouvelles pleurent dans le jet d’eau. Te souviens-tu des premiers soirs, où de nos fenêtres nous l’écoutions ? Il montait vers les étoiles !… ce soir, comme un oiseau blessé, il retombe sur son nid ; (elle ajouta avec un sourire…) c’est l’agonie d’un beau cygne.
Berthe regarde, regarde toutes ces choses qui demain seront mortes pour nous. Je voudrais emporter en moi l’odeur de la maison, ce bruissement, ces clartés.
— Mais nous reviendrons à Sèvres, Marguerite, tu retrouveras les visages anciens, ta chambre, ton banc sous les feuilles. Tu laisses le logis plein de roses, encore qu’elles soient fanées, tu aimeras les respirer un jour.
— Non, il ne faut pas revenir ; demain la porte de ce logis sera close, j’en veux perdre la clef.
— Moi pas, je t’avoue ma vieille, que de bon cœur je reverrai d’Aveline et le savant Criquet. Ont-ils été assez gentils ! Jérôme Pâtre tremblait en nous disant adieu : « Mesdemoiselles, je garde de vous toutes un cher et doux souvenir ; je vous souhaite d’être heureuses comme femmes et comme professeurs. » Et son œil mouillé, et sa petite langue qui frétillait. Tu n’as pas vu ça toi !
Du reste, je ne sais où tu as la tête ; d’Aveline voulait te dire adieu… à toi ; quand il nous a parlé de nos petits bonshommes, de nos petites bonnes femmes, et de l’espérance, et de la joie, il a bien vu que tu allais pleurer.
Hou la vilaine qui a raté le baise-main ; lui n’était pas content !
C’est drôle qu’on s’attache même à ceux dont on se moque le plus ! ça me fait de la peine, de ne plus revoir le museau de Mlle Lonjarrey, la barbe de Rogne-portion, la casquette du pipelet et les tisanes poivrées de l’infirmière, (avec son bon rire de gavroche, Berthe ajoute) : par la Bouche et par l’Esprit, je reste prisonnière de l’École.
— Et ton cœur ?
— Oh ! pour ce qui est de mon cœur, c’est une autre affaire : le coup de ciseaux du bonsoir a coupé net ce fil d’Ariane que nos anciennes vont dévidant, jusqu’au bout de la France.
— Quel adieu glacial !
— On n’en fait plus, des directrices comme Mme Jules Ferron ; c’est entendu, elle a une âme sublime, elle aura son buste dans la galerie stoïcienne, on dira ses vertus… mais, ça je le jure, pas une larme vraie ne coulera pour elle.
— Pourtant, elle est l’icone de nos anciennes ; elles ont dû écrire ces paroles inoubliables d’hier soir : « Vous êtes des êtres libres. Ici vous avez appris à ne compter que sur vous-mêmes. Aimez à vivre seules, le souverain bien est dans la possession de soi-même. Étouffez vos désirs, vos passions ! Ne vous attachez pas aux vanités, rappelez-vous le conseil du sage qui se détourne des liens d’affection, sans regret, comme le voyageur regarde, sans émoi, les cailloux de la plage. Faites votre devoir. »
— Oui c’est beau comme un livre, une âme comme celle-là, une âme morte, soupira Marguerite, que cet adieu avait froissée au plus profond de sa peine.
— Tu dis vrai, un livre, mais un livre incomplet, car son œuvre d’éducation a été dangereuse pour quelques-unes : vois Isabelle, résignée, s’abstenant héroïquement de vivre ; sa mort, c’est le stoïcisme de La mort du loup ; crois-tu que le culte de l’énergie prépare, dans Victoire Nollet, un être bien humain ?
— La volonté est un outil parfois criminel ; et je ne crois rien de plus faux que d’estimer une âme, selon qu’elle se redresse, ou qu’elle s’abandonne. Quelle prise Mme Jules Ferron aura-t-elle eue sur nous ?
— Aucune.
— Si ; on n’oublie pas que sa pensée domine et dirige l’École. Ici, ou là-bas, le tourment sera le même : mériter toujours cette estime hautaine, rester digne des principes que sa vie nous force à respecter.
Même affranchie, être encore son élève !
— Bernique, ma vieille, j’en ai soupé moi des « baisers philosophiques », je suis tout à la joie de vivre enfin avec mon pauvre vieux, dans un coin, où il vous plaira, m’sieu le ministre, pourvu qu’il puisse planter sa toquée de persil, sa touffe d’œillets, fleurir son jardinet comme il fleurit sa mansarde. Nous emmenons le minet, et la grosse Rosalie. Ah ! Margot, ce qu’on va être heureux de pouvoir gâter son vieux Jules…
Un pas rapide sonne sur la terre sèche. Les deux Sèvriennes se taisent, laissant passer Victoire Nollet, qui gesticule comme une folle.
— Pauvre fille, voilà le quart d’heure de Rabelais ; regarde-la se démener ; crois-tu qu’elle songe à sa mère, comme tu penses à ton père, ma Berthe ?
Elle sera première agrégée, nul n’en doute, elle aura Paris. M. Rabier a été épaté de son épreuve de philosophie : Droits de l’homme, droits de la femme.
En parlant, elle avait presque la laideur de Mirabeau.
— Tant mieux pour elle, tant mieux pour l’École ; sa vertu me défrise, et je trouve un comble de l’entendre dire partout : « Je rougirais de n’être que seconde à l’agrégation. »
Oh là là ! qu’on me laisse ramasser en miettes de quoi faire la dernière agrégée, et je dirai à mes juges : « Grand merci, messieurs, des 500 francs que vous m’octroyez ; c’est pour le vieux père Passy, qui aura sa goutte de marc tous les matins. »
— Dans un quart d’heure nous saurons qui sera reçue ; est-ce qu’Hortense Mignon arrivera à la licence ?
— Non, mais Ugène la consolera !
— Ugène ! tu ne sais donc pas ? mais tout est rompu depuis qu’Hortense a perdu sa dot !
— Boudious, quelle canaille ! pauvre Hortense, la voilà bien plantée aujourd’hui, plus d’écus et pas d’Ugène !
— Jeanne Viole aura un bon rang à l’agrégation.
— Euh ! euh ! elle a fait une de ces gaffes, l’autre jour en parlant de l’Alsace-Lorraine, comme d’une terre allemande. Je m’apprête à danser une bamboula en son honneur.
— Que t’a-t-elle fait Berthe, pour être impitoyable le dernier jour de notre vie commune ?
— A moi rien, mais elle préparait une petite infamie, dont tu aurais été victime, sans le hasard qui m’a permis de prendre Angèle Bléraud par la peau du cou, de la mettre à la porte de ta chambre, qu’elle cambriolait pour le compte de Jeanne Viole.
Il s’agissait de dénicher ton journal, et de le faire parvenir à temps à Mme Jules Ferron ; tu le vois, c’était renouveler l’affaire des billets doux, on essayait de se débarrasser de toi, comme on l’a fait d’Adrienne Chantilly.
Je l’ai menacée, si elle touchait à toi, d’aller moi-même dire à Mme Jules Ferron ce qu’elle fait, depuis trois ans, avec Jeanne Viole, et de les faire rayer toutes deux de notre association de Sèvres.
— Oh laisse-la, Berthe, je lui pardonne, il faut avoir pitié, même d’une Angèle Bléraud ; ne faisons souffrir personne, nous n’en avons pas le droit.
Un flot de Sèvriennes monte à l’assaut du parc ; les Scientifiques se préoccupent de l’état du ciel, l’observatoire annonce pour ce soir le rarissime passage de Vénus derrière la lune ; les Littéraires s’informent des postes disponibles, des directrices aimables et franches, de l’accueil des citadins.
Hélène, Juliette, Marianne montent à leur tour, et jettent déjà leurs projets de retour par-dessus les vacances.
— Notre promotion sera la plus chic de l’École.
— Qu’on réforme de suite l’esprit de la maison ; nous voilà les maîtres, à bas la tradition.
— Surtout imposons notre idée philosophique.
Elles passent, et la vanité de leurs propos s’éteint dans la nuit. L’ombre se fait plus noire, des voix montent qui entourent le jet d’eau.
— Jolie femme, oui, Marguerite Triel, mais trop de hanches !
— Les hommes ne s’en plaindront pas ! lance une voix gouailleuse derrière le pavillon Lulli.
Une cloche sonne, les Sèvriennes s’en vont dans l’allée du parc où Mlle Vormèse les attend. On ne voit aucune figure, les corps se noient dans l’ombre, quelque chose d’immatériel plane, âme de l’École, faite de toutes ces âmes de vierges.
— Êtes-vous là, mes enfants, toutes ?
J’ai voulu vous faire mes adieux dans ce parc où tant de fois nous avons causé.
Vous partez demain ! que Dieu vous protège, qu’il laisse, au fond de vous-mêmes, quelques-unes des paroles que je viens vous dire.
La vie s’ouvre lumineuse devant vous ! de jeunes âmes vous attendent, vous allez leur porter la bonne parole.
C’est une tâche magnifique que la vôtre, une tâche de sacrifice, mais de joie aussi.
Vous allez créer d’autres femmes en leur apprenant à vivre. Votre responsabilité est énorme. Que rien ne vous coûte pour inspirer, à celles qui vont se confier à vous, l’amour de la vie, c’est-à-dire, l’amour du bien.
Encouragez tous les efforts, soutenez leurs espérances, respectez leurs droits.
Rappelez-vous, mes enfants, que tout éducateur ressemble au prêtre qui se donne à Dieu : vous, vous vous donnez à la jeunesse !
Aimez-la, protégez-la, si vos efforts sont méconnus, pardonnez-lui.
J’ai confiance en vous, mais vous êtes inégalement préparées. Votre bon maître, M. Legouff, a coutume de comparer nos Sèvriennes à ces métaux précieux que l’alliage rend éternels, et l’alliage, dit-il, c’est la vie qui le fera.
Eh bien, je suis un peu « l’écouteur d’or, » celui qui interroge le son du métal, et devine aux tintements la paille qui brisera la médaille.
Depuis trois ans, j’écoute vos âmes : je suis sûre de quelques-unes, je crains pour les autres. Déjà, la souffrance a creusé son nid parmi vous. Mes enfants, ne désespérez jamais de l’avenir : les heures de joie viendront, si vous placez votre bonheur au-dessus de vous-mêmes, si vous faites, que toujours vos actions soient les servantes dociles de votre conscience…
Elle s’arrêta un instant, et plus bas, la voix pleine de larmes :
Si vous souffrez trop, la destinée est dure parfois, souvenez-vous de votre École. On vous aime ici. Mes bras vous seront toujours ouverts dans la maison du réconfort.
Venez que je vous embrasse.
Ce fut délicieux, des larmes vraies coulèrent ; l’âme de l’École avait enfin communié avec l’âme du maître.
Un nouveau coup de cloche, comme un glas, avertit les Sèvriennes de l’arrivée de Mlle Lonjarrey, venant annoncer les résultats.
Au milieu du tumulte, des cris déchirants, des sanglots, monte une voix calme :
— Allons mes p’tits.
Résultats de la Licence :
1re. Hélène Dinan !
Cris de Juliette Faucon.
— Quelle injustice ! vocifère Marianne Bruille.
Les 2e et 3e ne sont pas de l’École.
4e. Marianne Bruille, etc.
Juliette s’évanouit, elle n’est pas reçue ! adieu philosophie éthérée, voilà bien le fait réel, positif celui-là.
Agrégation.
1re. Marguerite Triel !
— Moi ! s’exclame Marguerite qui embrasse éperdument Berthe, ravie de ce triomphe.
2e. Victoire Nollet.
— Compliments, chère, fait Jeanne Viole, grinçant des dents.
— Ça n’en vaut pas la peine ! répond Victoire qui étouffe ses sanglots.
3e. Adrienne Chantilly, en congé.
C’est tout pour cette fois, mesdemoiselles…
Mlle Lonjarrey s’éloigne, Mlle Vormèse console les malchanceuses, et sur le parc, un instant bouleversé, la nuit se remet à tisser l’éternelle toile d’oubli…
....... .......... ...
— Eh bien, chérie, quel poste demanderas-tu ?
— Aucun, Berthe, ce soir même je démissionne !
— Tu brises ta carrière ; c’est donc pour ne point le quitter ; oh comme tu l’aimes !
— Je l’adore, tout mon être lui appartient, je ne peux pas partir, où il ira j’irai, ce qu’il voudra je le ferai ; je ne sais plus qu’une chose : maintenant, que j’ai payé à l’École ma dette de succès, l’aimer lui, lui rendre la force de vivre et d’être un grand artiste.
— Alors tu l’épouses ?
— Non, je ne puis l’épouser devant les hommes. Charlotte a exigé de lui un serment. Je l’épouserai en mon âme et conscience, devant Dieu seul.
Si Charlotte, continua Marguerite, très grave, n’avait pas été mon amie, j’aurais supplié Henri de ne pas croire son honneur engagé. Ce serment-là est de ceux qu’on délie, car les morts ne peuvent exiger de nous l’engagement d’une vie, qui ne leur appartient plus.
Henri a l’âme trop haute pour violer un serment. C’est à moi quand même, de lui donner le bonheur.
Voilà trois jours que je vis dans le désespoir. Il m’aime ! il m’aime, comprends-tu, dis, Berthe, et je ne ferais rien pour lui ! Oh ce serait misérable.
J’ai souhaité la mort, c’est la pensée de la mort qui me rejette à la vie, qui va me donner la force de m’affranchir !
Si tu savais avec quelle ivresse je pars, je vais à lui, enfin voilà le bonheur.
— Chérie, ma chérie, que vas-tu faire, tu ne calcules point.
— L’aimerais-je donc si je calculais !
Enlacées, elles reviennent toutes deux vers l’école endormie ; le jet d’eau s’est tu.
Le ciel peu étoilé, discrètement écarte de la lune les témoins de ce baiser que Vénus, en passant, donne à Diane endormie.
Seuls, les regards humains contemplent ce baiser d’astres.
— Vois là-haut ce mince croissant de lune. Vénus glisse, elle s’approche, la voilà suspendue comme une larme, une larme d’amour.
Te souviens-tu quand Salammbô vient au camp et que Matho, éperdu, la supplie de lui donner les petites cornes de gazelle qui supportaient ses colliers ?
C’est une larme de Matho, larme de désir, qui roule encore dans l’Infini.
Je cherchais mon étoile : la voici. Adieu, ma Berthe, je vais suivre le chemin d’amour que Vénus me trace dans le ciel.
CHAPITRE XXXIV
LE DON
Lettre de Marguerite Triel à Henri Dolfière.
« Sèvres, 14 août 189 , 10 heures soir.
» Dans quelques heures, j’aurai quitté l’École. Je suis libre, Henri, je suis reçue et je démissionne. Je veux que mon travail reste libre, afin de disposer de ma vie selon mon cœur.
» Je vous aime, Henri. Je vous aime depuis longtemps ; depuis toujours, je crois. Ce sont vos larmes, un soir, qui m’ont donnée à vous. J’attendais, j’implorais votre aveu. Rien ne me faisait pressentir que ce jour si éperdument désiré, serait pour nous encore un jour de douleur.
» J’ai fui vos bras. J’ai cru devenir folle. Vous m’aimez ! Le souvenir de vos paroles me brûle et m’écrase. J’ai maudit la vie. J’ai voulu vous arracher de moi, vous haïr. Je vous adore.
» Cette révolte est passée.
» A quoi bon vous torturer de mes prières, laisser en vous peut-être, si vous m’exauciez, un regret qui serait un blasphème.
» Nous sommes deux malheureux ; pourtant notre destin ne dépend plus que de nous-mêmes.
» Mieux vaut mourir tout de suite, que de vivre sans amour.
» Mon bien-aimé, je n’aimerai que toi, j’ai besoin du nid, des ailes protectrices et caressantes, tout mon être va vers le tien. Tu es en moi, je suis en toi, je ne veux que toi. Comme je voudrais te dire là tout près, ma bouche sur tes lèvres, mon amour pour toi.
» C’est très grand, va. Je t’aime avec tout ce qu’il y a de meilleur, de généreux en moi !
» Je veux, mon bien-aimé, que tu sois heureux, que tu me doives l’oubli de ta peine ; qu’en moi, tu puises la force sacrée qui aidera ton génie. J’ai foi en ton avenir, je le vois si glorieux.
» Je ne serai point ta femme devant les hommes ; je ne prendrai pas à ton foyer la place vide. Je veux être ta femme devant Dieu, devant ta conscience ; je serai à tes côtés, la compagne effacée, mais loyale et fidèle, de toute ton existence.
» Je suis fière de ton amour, il m’aidera à oublier ce que je t’abandonne ; s’il faut souffrir, le bonheur d’être à toi m’en donne le courage.
» Je n’ai plus ni mon père, ni ma mère. Dès demain je puis vivre et travailler avec toi.
» Henri, Henri, de toute mon âme, je me donne à toi. Viens, viens, nous serons les Éphémères que bénit le Tout-Puissant, car ton œuvre restera le magnifique et pur symbole de notre baiser.
» Viens, je t’attends.
» Tienne, par tout le désir de mon cœur et de ma chair.
» Marguerite. »
FIN DES SÈVRIENNES