PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

LA COUR DE LA VIEILLE SORBONNE

Par ce frais matin de juin, le soleil glisse sur les toits biscornus qui coiffent la vieille Sorbonne et jette, sur le cadran de pierre, la première ombre de l’aiguille. Il est sept heures et demie ; quoique très animée, la cour reste maussade comme le giron d’une vieille dame grise prêchant l’austérité.

Des groupes de jeunes filles attendent, la serviette sous le bras, qu’on ouvre la petite porte de l’Amphithéâtre. Les unes restent immobiles, clouées aux pavés luisants, on en voit qui suçotent l’eau de mélisse ; les affamées se lestent d’un dernier croissant ; d’autres, fiévreuses, arpentent la cour, des marches de la chapelle aux grillages des portes ; l’une s’esquive pour repasser « un sujet » ; plus loin, une autre interroge son sort, au hasard des petits papiers.

Elles sont là cinquante, soixante, quatre-vingts. Tout à l’heure, il y en aura plus de cent : ce sont les aspirantes littéraires et scientifiques au concours de l’École normale supérieure de Sèvres.

On en voit de gentilles, dix-huit à vingt-cinq ans, pas plus, pâlies par l’émoi ou la houppette, les yeux vifs, fiévreux, un peu battus. Du chic dans une robe de quatre sous, qu’elles portent avec aisance ou désinvolture. Quelques scientifiques ont l’aspect « chien battu » des pauvres institutrices. Quelques littéraires ont arboré la « toilette Conservatoire », à leurs risques et périls : ces messieurs n’aiment pas ça.

En corbeille autour des aspirantes, les mères de famille observent les rivales, lisent sur les figures les chances de réussite : « En voilà une qui doit être très forte… oh, rien à craindre de celle-là. »

Les papas, plus avisés, supputent la cote supplémentaire d’une bouche rieuse, et des yeux qui seront jolis à voir pleurer.

Jalousement on s’observe, on se défie ; puis d’instinct les groupes se forment, s’isolent. Il n’y a plus que des gens qui vont se battre à la course : jeu terrible dont quelques-unes ne se relèveront pas.

Premier groupe. — Lycée Fénelon.

Celui-là très en vue, le plus nombreux, porte beau.

Une brunette sémillante, de jolie tournure parisienne, Jeanne Viole, interpellant une de ses compagnes, Berthe Passy, sorte de gavroche enjuponné :

— Dis donc, sommes-nous assez Méduses ! Les pauvres petites, elles tremblent à nous regarder. Oui, Mesdemoiselles, c’est nous le Lycée Fénelon, à nous les premières places, à vous les autres… s’il en reste.

— Il nous manque un Suisse, pour nous annoncer, répond l’autre ; entends-tu ça, dans le vieil Amphithéâtre : « Messieurs, le lycée Fénelon, pépinière de l’École de Sèvres ! » Du coup, toutes les ombres des jeunes clercs voudraient revenir composer avec nous.

Un éclat de rire général accueille cette boutade, et Jeanne Viole, heureuse de cacher son émoi, sous ce papotage d’écolière, reprend :

— C’est gentil ce que notre Plumkett a fait hier pour Didi, son chouchou !

— Quoi donc ? est-ce qu’il lui aurait donné des tuyaux sur notre examen, le lâche !

— Mais non, Plumkett, tu le sais bien, est incapable de ça. Il a confié à Didi, avec mille rougeurs, un petit bout de crayon, un fétiche quoi, afin qu’à l’examen, elle retrouve sa note coutumière.

— Chic, chic, voilà qui méritait un baiser ! Gageons, fait Berthe railleuse, que Didi ne l’aura pas compris. Cette fille-là ne saura jamais dire merci. Pourtant 18 toute l’année !!! que Dieu fasse, elle a gardé son 18. Ce qu’ils la gobent au Lycée. Il n’y a que Mlle Adrienne Chantilly qui sache parler, qui sache dire ; pour elle, on trouve d’illustres comparaisons ; crois-tu, que dans les petites classes, on répète : Didi fait du Heredia, Didi parle comme Jules Lemaître, Didi a la voix de Moréno.

Je voudrais seulement qu’on dise de moi : elle a le coup de paupière de cette Didi : je serais sûre aujourd’hui d’entrer première à Sèvres !

En bonne compagne, Jeanne Viole, cherchant à concilier tous les esprits, arrête ce flux de paroles :

— Bêche toujours, ma pauvre vieille, Adrienne Chantilly a le charme, elle séduit les délicats : elle saura prendre d’Aveline, comme elle a pris Plumkett, comme ça, nonchalamment, avec grâce. Je te l’accorde, l’affreuse Nollet lui est supérieure, mais sa laideur est le rachat de son intelligence. Vois-tu, ça nous vexe toujours qu’une autre soit plus femme que nous…

A ce moment, survient une grande jeune fille, Madeleine Bertrand, élève médiocre, cachant sa pauvreté d’esprit sous une attitude hautaine ; le poids d’une natte énorme, tombant jusqu’aux talons, redresse sa tête ; il y a du triomphe dans sa démarche.

— Comment, c’est encore d’Elle qu’on parle ici ! Peut-on songer à d’autres qu’à soi-même, dans un moment pareil ! Moi j’ai la fièvre, mon cœur bat…

— Ouais, riposte Berthe Passy, ton cœur bat, la belle : aurais-tu la frousse ! Attention on nous regarde, ne dis pas que tu as peur, tu rendrais courage à tout ce monde-là. Et le moyen de vaincre après ?

Tu sais ce qu’a dit la Directrice de Fénelon : Je veux que les cinq premières qui entreront à Sèvres, sortent de mon lycée ! C’est dit. Mais tu m’amuses toi ! avec une pareille natte dans le dos, n’es-tu pas sûre d’être reçue ! Qu’est-ce qu’une corde de pendu, auprès de ce porte-veine.

Madeleine Bertrand, bouche bée, ne sait que répondre : elle va, vient, imperturbablement sotte, au milieu des petits rires moqueurs ; puis un mouvement se fait, l’attention du groupe de Fénelon se porte sur Adrienne Chantilly, qui arrive enfin, nonchalamment, avec une grâce de lévantine. C’est une belle juive, à la taille très cambrée ; des cheveux frisés, poudrés d’or ; des yeux d’un vert glauque, qui luisent comme une source à travers les ramilles ; des sourcils noirs, un teint mat, l’arc de la bouche très joliment tendu.

Les jeunes filles échangent des poignées de mains, et Didi, fort à son aise, cherche à placer son petit potin.

— Savez-vous pourquoi Thaddée a lâché si brusquement Fénelon ?

— Anémie cérébrale, assure Mlle Frolière.

— Pas du tout ! On a découvert un flirt sensationnel entre Thaddée et Mounet-Sully ! Oui, ma chère ! figure-toi qu’elle avait eu le toupet d’aller lui demander des leçons de déclamation. Mounet, surpris de sa belle voix, accepta. Sitôt fait, l’autre tombe amoureuse, écrit des vers, promène sur son cœur une photographie à dédicace ; elle a trop causé, on a tout su, bref, pour raison de moralité, la Directrice lui a fait dire de ne plus revenir au cours.

— Pauvre Thaddée, soupire ironiquement Jeanne Viole, sa vocation était l’amour, ou le théâtre ; elle était fourvoyée parmi nous.

— Ma foi oui, conclut Berthe Passy, là au moins elle n’aura rien à perdre, et tout à gagner. Mais voici Victoire ; que peut-elle bien ruminer encore ? regardez-la, elle se parle à elle-même ; cette fille est sans cesse aux prises avec son destin.

Victoire Nollet est justement cette aspirante à Sèvres, qui passe, dans tout le lycée, pour le modèle accompli de la laideur, sorte de Quasimodo femelle ; un corps en tuyau de poêle, une tête énorme, congestionnée : construction audacieuse de têtard intelligent.

Elle cause tout haut, très excitée par l’approche de son examen.

— 24 juin ! Voilà le grand jour arrivé ; dire que, depuis six ans, je bûche, pour en arriver là.

Ai-je assez traduit Hegel et Klopstock ! Mis en mauvais allemand la prose de Voltaire ! Ai-je fait assez de résumés d’histoire, pioché ma nomenclature, lu et relu les documents, paraphrasé Racine, Bossuet, Hugo ! continue-t-elle tout à fait emballée.

Mêlé l’astronomie à la géologie, la géographie à la philosophie ! Je sais par cœur mon « Rabier ». J’ai collé mon frère, un vétéran de Henri IV, sur les Noumènes ! Hier, j’en savais trois fois plus qu’on ne m’en demandera ; le nez devant cette porte, j’ai peur d’avoir perdu mon temps au lycée…

— Allons, allons, ma chère, vous êtes un peu folle ; vous voulez qu’on vous redise encore que vous êtes la merveille de notre « Sixième », que vous savez tout ce que moi j’ignore ; vous êtes épatante, vous citez les petits Pères et l’Almanach de Gotha, comme une élève des bonnes « maisons » !

A Sèvres, ils en seront baba ! et tu oses te plaindre, ingrate.

— Mais vous ne savez donc pas, que si au lieu d’un laïus sur l’Immortalité, sur nos Droits, on s’avise de me questionner sur la politesse, je suis collée !

— Faites comme moi, Victoire ; tout à l’heure j’avais le trac, je me suis remontée en pensant à l’ancêtre qui hurle, à la porte du lycée, notre devise d’aujourd’hui : De l’audace ! encore de l’audace ! toujours de l’audace !

Et d’un geste qui enroule ses magnifiques cheveux autour du cou, Madeleine ajoute avec candeur : J’en ai.

— A la bonne heure, fait Berthe qui salue jusqu’à terre.

Huit heures moins le quart sonnent à l’horloge ; quelques figures blêmissent dans les autres groupes, Racine, Molière, Sévigné.

On voit arriver très vite Mlle Frolière, le sympathique professeur de littérature, une blonde grassouillette, trente ans sonnés, la bouche gourmande, l’œil sensuel et câlin. Elle est la toquade de toutes ses élèves, qui s’arrachent des vieilles plumes, des vieux papiers, voire même des morceaux de pain qu’on se partage comme pain bénit. Tout Fénelon se précipite :

— Vite mes petites, que je vous redise une dernière fois votre Credo.

1o Littérature.

Si votre texte commence ainsi : On a dit… On répète souvent… d’après une critique célèbre, etc. Vous voyez la formule, c’est une question de cours ; ne vous y trompez pas, le sujet est donné par le Révérend professeur Taillis.

Il n’est sensible qu’au devoir banal et correct. Rappelez-vous que vous n’êtes rien, que c’est Merlet, Nisard, Sarcey qui vaudront la meilleure note à votre copie.

— Ouf ! jette Berthe Passy, gouailleuse, c’est pas un homme, m’sieu Taillis, c’est un carrefour !

— Taisez-vous, petite. — Tout autre sujet fleurant la poésie, le goût, l’esprit sera du pur d’Aveline. Soyez simples, mais élégantes. Donnez à votre copie un joli tour discret, évitez les fautes de goût. Mais n’espérez pas à ce prix conquérir votre homme ! C’est au-dessus de votre talent. Il vous suffira de trouver le mot — c’est là le hic. — Un mot juste, un mot heureux, placé sans prétention. — Il faut qu’il le découvre, ce petit mot de rien du tout, qui aura l’effet magique de la lampe d’Aladin.

— Oh ! mademoiselle, donnez-nous le mot de passe !

— Incorrigible, laissez-moi finir !

2o Grammaire historique.

Faites une copie d’un aimable pédantisme. Jouez-vous gravement de la Sémantique, de l’Étymologie, des Doublets, de la Morphologie ; Darmesteter, Brunot, Brachet, recommandez-vous de leurs gloses !

3o Philosophie.

Quelle que soit la question, ramenez tout à Jeanne d’Arc. Que la Pucelle d’Orléans soit la clef de voûte de votre argumentation : admirez hautement, le reste ira tout seul, car Jérôme Pâtre sera content.

4o Géographie.

Inutile, Mesdemoiselles, de vous répéter ce que Mlle Pierron vous a dit toute l’année. Plus de nomenclature, plus de détails, lâchons les vieux procédés, soyons tout à la « Méthode Criquet » ; manœuvrez le pluviomètre, la sonde ; mesurez les Océans ; évaluez, par des coupes, les hauteurs moyennes des montagnes ; articulez vos côtes ; généralisez, cherchez avec les fleuves, les voies de pénétration : car M. Criquet lui-même vous corrigera.

— Je résume mes quatre ficelles : Merlet, Le Mot, Jeanne d’Arc, Méthode Criquet. —

Maintenant, il ne tient plus qu’à vous d’être toutes reçues !

Et sur ces mots, Mlle Frolière, toujours charmante, va s’esquiver, mais les aspirantes se resserrent autour d’elle.

— Mademoiselle, mademoiselle, embrassez-nous !

Ce sont des embrassades folles, qui mettent en rumeur tout ce public aux écoutes : quelques élèves préférées se faufilent, pour être embrassées deux fois ; puis toutes :

— Mademoiselle, que fera-t-on après l’écrit ?

— Je vous lirai Phèdre !

— Ah ! ah ! et puis ?

— Et puis, si on est sage, je vous apprendrai le Curé de Pomponne.

— Bravo, bravo, crie tout le groupe, en reconduisant Mlle Frolière jusqu’à la rue, sans souci du dépit et de la mauvaise humeur qui se peignent sur les visages des autres aspirantes.

Une Molière interpellant une Racine :

— Quel aplomb ! ce n’est pas la peine, si on les reçoit à l’avance, de nous faire venir ici.

Plus loin, une mère rogue, à une autre mère plus rogue encore :

— A Fénelon, elles n’ont pas de pudeur ; comme elles étalent leur joie, les entendez-vous rire ! Ah ! ma pauvre Adèle, pourquoi donc que t’n’as pas eu ta bourse dans ce lycée-là ? Je ne me tournerais pas les sangs aujourd’hui. Pauv’ petite, croiriez-vous, Médème, que depuis Pâques, ça se lève avant les cloches ! tout ça pour entrer à c’t’école de Sèvres.

Que je donnerais donc des mille et des cents pour que ce soit fini.

Plus loin, très seules, deux jeunes filles attendent, ce sont deux élèves du Collège Sévigné ; l’une, Marguerite Triel est grande, svelte : des bandeaux blonds sur une figure de Madone ; des yeux ravissants, que l’émoi embrume, comme deux fleurs dans la lumière indécise de l’aube. Il y a en elle une distinction, une réserve qui surprend, au milieu de ces écolières manquant de tenue. Son amie, Charlotte Verneuil, est petite, gracieuse ; elle est de celles « dont la bienvenue rit dans tous les yeux ».

— Tu les vois, Charlotte, sont-elles assez tranquilles ! qu’est-ce qui croirait, à les voir, que pour nous toutes, cette porte cache quelque chose de redoutable ! Moi j’ai peur, je me sens triste jusqu’à la mort. — Si j’étais recalée ! C’est un concours, le hasard peut tout ; à Fénelon que de chances elles ont de réussir : les meilleurs professeurs de Paris, d’anciens succès, et la Foi !

— Sans compter les recommandations ! Vois-tu, ma chérie, il faut là aussi du piston ; et la réclame crois-tu qu’elle ne sert à rien ? Si Mlle Nollet est la fille d’un vieux républicain de 48, Jeanne Viole est parente d’un Inspecteur général ; et depuis six mois on répète partout, qu’Adrienne Chantilly est l’étoile du lycée Fénelon, et qu’elle entrera première à Sèvres !

— Et le reste que nous ne savons pas. Vilain chapitre celui-là.

— Tiens, compte, Marguerite, nous voilà près de deux cents, et dire que Bordeaux, Toulouse, Aix, Nancy, Caen, vont en envoyer d’autres. Comment veux-tu que j’aie la moindre espérance de réussir ; je n’ai pas le feu sacré moi, c’est par raison que je désire entrer à Sèvres ; tu sais que mon tuteur ne trouve pas Henri assez riche pour deux. Il veut que je puisse gagner ma vie au besoin ; sans cette nécessité-là, j’aimerais mieux bercer un marmot et regarder le père travailler, que de venir, ici, résoudre des équations.

— C’est bien là aussi ta destinée, ma Lolotte, je ne te vois pas pontifiant dans une chaire de professeur ; tu es faite pour devenir une adorable épouse. Comme tu le rendras heureux, ton sculpteur ! patience va, après l’agrégation, dans trois ans, tu trouveras le nid tout prêt !

Moi, je n’ai pas au cœur d’amour qui me réconforte. J’avais ce matin une telle angoisse que j’ai été mettre une rose sur le tombeau de sainte Geneviève. Voilà le seul « piston » que je puisse avoir, encore ne suis-je pas bien sûre que le fameux proverbe dise vrai : le Ciel est si loin à présent.

— Oui, Marguerite, tu seras reçue ; tu dois être reçue, parce que tu le mérites. Aucune de ces jeunes filles n’a travaillé plus que toi, et aucune d’elles n’a ton âme belle et pure. Ta prière à sainte Geneviève me rappelle ce pauvre innocent de chez nous, qui ramassait les roses à la procession, pour les offrir, agenouillé, à la femme la plus belle. Je ne sais pas ce qu’il espérait, mais la Dame du Paradis sait bien ce que demandait ta rose. Je t’assure qu’elle t’exaucera.

— Si tu disais vrai… Et Marguerite encore plus émue serra tendrement la main de son amie. — Je rêve d’une vie si chaste, si laborieuse ! Savoir, comprendre, aimer toutes les merveilles que je devine autour de moi… Être à Sèvres ! comme ce mot rayonne dans l’avenir ; toute petite, déjà j’aimais l’École ; il me semble à présent que je suis sur une barque, que les voiles se tendent, se gonflent. Enfin, elle va prendre le vent… — et murmurant pour elle-même, — voilà le soleil…

A l’horloge, huit heures sonnent ; vite les deux jeunes filles s’embrassent. Les portes s’ouvrent, un huissier commence l’appel. C’est une scène indescriptible ; les mères gémissent, les aspirantes s’affolent, quelques-unes défaillent. Les hommes agitent violemment leurs chapeaux.

Mesdemoiselles A, B, C, D, etc…

Présent, présent, présent… autant de mots, autant d’intonations différentes. Les aspirantes disparaissent une à une, s’engouffrent dans le vieil escalier de bois. On entend de moins en moins les mères, les sœurs, qui de la cour crient encore :

— Adèle, as-tu ta mélisse ?

— Jeanne, prends ton éther !

— Éva, n’oublie pas tes sandwichs !

— Reine, courage, ne te gêne pas, demande à la demoiselle le lavabo.

Déjà les aspirantes s’installent sur les gradins crasseux et vermoulus, ayant devant elles de petites tables noires.

L’amphithéâtre est immense, laid, nu, comme une salle de caserne. Un relent de vieux habits et de lointaines sueurs prend à la gorge.

Une dame au profil chevalin, Mlle Lonjarrey, fonctionnaire à l’école de Sèvres, distribue les feuilles, au milieu d’un silence religieux. Sur l’estrade, un petit homme sec, jeune encore, sanglé dans sa redingote, l’inventeur de la Méthode Criquet lui-même, agite une grande enveloppe ministérielle, l’ouvre, et d’une voix qui a des sonorités de cymbales, dicte :

Et la Grâce plus belle encore que la Beauté

Des yeux effarés s’interrogent. Marguerite Triel ferme les siens et pense. Madeleine Bertrand invoque Danton. Didi, hardiment, fixe l’aréopage, d’un air qui signifie : « Ah ! ah ! c’est du d’Aveline ! à moi le Mot. »

Et tout autour de celle qui sera reçue première, les jolis mots, mouches d’or, se mirent à danser.

CHAPITRE II

A SÈVRES, LE JOUR DU RÉSULTAT

La chaleur écrasante de juillet tombe sur l’école silencieuse. Rien ne bouge, seuls les coqs persistent à chanter midi. On dirait que les heures, pauvres oiseaux redoutés, se refusent à courir au-devant du crépuscule.

C’est le dernier jour de l’examen oral à Sèvres. Le résultat sera connu vers quatre heures.

L’École normale supérieure de l’enseignement secondaire des jeunes filles, fondée en 1880, occupe, dans la petite ville de Sèvres, les bâtiments quasi royaux de l’ancienne manufacture.

La bâtisse, coûteusement rapiécée, est d’une belle ordonnance ; de la rue, personne ne s’y trompe, et tout le monde la prend pour la Gendarmerie nationale.

Cent vingt fenêtres étirent leur ombre immobile, sur la blancheur d’un mur à quatre étages. La façade rigide, très Louis XIV, avec son correctif Liberté, Égalité, Fraternité, s’adosse au coteau. Le parc, au deuxième étage, réunit, comme un toit de verdure, les deux ailes trapues.

Point de jardin, mais une cour seigneuriale plantée de jeunes sycomores, toute sablée : plage fulgurante aux soleils de midi, champ de glace aux premiers rayons de lune.

Comme une terrasse de château-fort, elle a ses douves et ses ponts. Pour unique fleur, un jet d’eau ouvre son calice vers le ciel, éphémère épousée, qui retombe pâmée, d’avoir cueilli le pollen des étoiles.

La fraîcheur de l’eau ne monte pas vers ce parc, si étroit qu’on dirait une haie de verdure, bordant les chemins escarpés, qui lacent un mur à l’autre. Une voûte de feuillage file vers une ruine pittoresque, celle du pavillon Régnaud, mitraillé par les Prussiens, toute vénérable aujourd’hui, sous ses bouffettes blanches et ses traînées de lierre.

Une autre bicoque historique, le pavillon Lulli, avec ses petites vitres d’église et son toit moussu, garde, dans la solennité du lieu, un air vieillot de rendez-vous galant. L’entrée en est interdite aux Sèvriennes.

Les examens oraux, qui amènent chaque année à Sèvres une cinquante d’admissibles, se passent dans les classes.

Pendant trois jours, c’est un va-et-vient inusité, dans le grand couloir pavé de briques rouges, où tant de pas ont tracé leur sentier rose.

Tables, chaises, petite chaire avec son tapis vert, voilà tout le mobilier d’une classe : à peine y retrouve-t-on un léger parfum de femme. C’est là que les Sèvriennes préparent leur carrière de professeur, hypnotisées longtemps à l’avance par ce but poursuivi : être licenciées ! agrégées !

Dans ces classes nues, rien ne vient distraire leur regard, si ce n’est la grâce rythmique des mouches qui dansent, des hirondelles jetant sur le ciel bleu une trame noire, qu’elles brodent d’un coup d’aile, et rebrodent sans cesse.

Mais jour et nuit, dans la maison, le jet d’eau chuchote, chuchote ; une goutte redit à l’autre la joie de vivre et de n’être plus. Et quand vient le soir, son âme éparpillée, au seuil des portes closes, sanglote, sanglote, de ne pouvoir aimer.

....... .......... ...

Les Sèvriennes achèvent de déjeuner, on n’entend que bruits de fourchettes, d’assiettes ramassées. Dehors, les aspirantes sortent des restaurants voisins et rentrent à l’école, où leurs examinateurs fument une dernière cigarette, sous les arbres de la cour.

La plupart des admissibles viennent du lycée Fénelon. D’autres arrivent des lycées de Toulouse, Lyon, Alger, Montauban. Les Méridionales, avec leurs robes trop claires et la volubilité de leurs paroles, apportent une note gaie au milieu des préoccupations égoïstes ou féroces de l’examen.

Didi, Victoire Nollet, Madeleine Bertrand, Jeanne Viole, Berthe Passy, sont admissibles à l’oral. Marguerite Triel l’est aussi, mais son amie, Charlotte Verneuil, a « bafouillé » dans ses problèmes de physique ; elle est ajournée.

Berthe Passy, qui a déjeuné dans le parc, d’un morceau de pain et d’une tranche de saucisson, se promène en faisant tout haut ses petits calculs de probabilité.

— Allons, que je refasse ma liste : c’est certain, Adrienne Chantilly entrera première, elle a la cote d’amour ; qui sera seconde ?…

Jeanne Viole ou Victoire Nollet ?

Jeanne a bien lu son La Fontaine, elle a eu des réminiscences heureuses, elle a eu quelques gestes élégants, et d’Aveline n’a point paru insensible au charme de ses deux fossettes.

— Ouais ! mais Victoire a exposé la campagne d’Italie avec une science épatante : corps d’armées, généraux, position des troupes, effectifs, marches, contre-marches… elle savait tout. Et son laïus sur les Stoïciens ! Elle mérite 19 comme rien. Je lui donnerais donc le no 2, mais avec sa binette, elle aura le 3. Moi je garde le 4 ; la natte de Bertrand lui vaudra le 5 ; quant au reste, je m’en bats l’œil !

— Ah mais, et cette grande blonde de Sévigné, Triel, je crois, quel chic type ! où la logeront-ils ?

Le cas lui paraît embarrassant ; mais certaine de la solidarité qui unira, sur la liste, les noms de son lycée, Berthe tire la langue, en gamin qui ne cherche plus, et tout d’une traite, déjà chez elle, dégringole un sentier du parc.

Justement, M. Jérôme Pâtre, l’examinateur de philosophie, essayait, sur une petite table, une réussite. Surpris par la dégringolade de cette aspirante sans façon, il remet ses cartes dans sa poche, se lève, sourit avec bonhomie, et s’en va.

— Eh ! bien, en voilà une ! Jérôme qui se fait des réussites ! Est-ce que, par hasard, il jouerait au sort les refusées ! Les anciennes m’ont bien dit qu’il voudrait nous recevoir toutes, pour ne causer de chagrin à personne. Dieu que ces philosophes sont naïfs ! gageons qu’il planterait là le célibat, s’il pouvait aussi nous épouser toutes.

Cette idée, sans doute, lui semble prodigieuse, car elle tombe sur un banc et rit à se tordre : quelques aspirantes, qu’attire l’hilarité de Berthe, s’approchent ; déjà l’histoire de Jérôme a fait le tour du parc.

Très communicatives, les méridionales racontent leurs aventures à Paris. Thérésa dit que, de Tarbes à la gare d’Orléans, elle a voyagé avec les confrères de la rue d’Ulm ; on a parlé de Bersot et de Mme Jules Ferron, on a déjeuné ensemble, et l’on doit se revoir au quartier Latin.

Hortense, qui se grise des paroles de Thérésa, continue, sans arrêt, le récit des aventures ; du Monsieur qui les suit et à qui l’on donne un petit sou ; du calicot qui porte leurs paquets, du haut en bas du Louvre, et fatigué de l’inutile quiproquo, leur dit : « Mesdemoiselles, je ne suis pas de la maison. »

C’est un rire général, Hortense et Thérésa riant plus fort que les autres. L’une a un joli nez retroussé, une bouche ronde comme une cerise ; l’accent et le roulement d’r des Montalbanaises, ajoutent une senteur poivrée à tout ce qu’elle raconte. L’autre, vulgaire, très peuple, parle avec de grands gestes, une volubilité étourdissante.

Berthe Passy a vite lié connaissance, et comme on parle du « toupet » des étudiants au Luxembourg, elle leur montre Charlotte Verneuil, qui se promène avec Marguerite Triel.

— Ce matin, j’ai entendu un bien joli mot qu’a dit cette jeune fille, la plus petite des deux, celle qui a des yeux si tendres et si rieurs. Des étudiants la regardaient passer ; l’un d’eux la suit, j’entends qu’il lui vante ses propres mérites : bon garçon, travailleur, aime pas la noce, fume pas, vit chez lui, petite femme bien heureuse avec lui ; elle, sans le regarder, hausse les épaules : « Le prix Monthyon, quoi ! ». L’autre l’a laissée passer chapeau bas.

— Oh ! très joli, très spirituel, quel à propos !

— C’est une littéraire ? interroge Hortense.

— Non, une scientifique… et une recalée.

— Dommage.

— Avez-vous vu passer son amie, cette grande blonde qui a des yeux d’un bleu sombre de gentiane ?

— Oui, reprend Thérésa, elle est brillante et modeste ; pas de pose. M. d’Aveline, hier, en paraissait charmé. Elle a dû lui plaire, c’est tout à fait la Lorely de Henri Heine, avec son beau corps de statue et ses cheveux d’or.

— Moi, fait Hortense, en bonne méridionale qui accentue les muettes, j’adore-e Mlle Chantilly, quelle-e voix, quels yeux, et une bouche-e, et une grâce-e.

— Si vous en êtes amoureuse, foi de Passy Berthe, garde à vous, mademoiselle, il faudra vous battre avec tous vos professeurs !

Drelin, drelin, drelin, drelin, din, din, din, din !

La cloche sonne furieusement, aux abois. C’est la fin de la dernière récréation. Les classes se remplissent, le public s’assied derrière les tables, chaque aspirante, à son tour, se place à côté de la chaire, en face du professeur qui l’interroge.

Salle de Philosophie.

M. Jérôme Pâtre, debout sur l’estrade, gesticule, et laisse à Mlle Bertrand, trop émue, le temps de se remettre. Elle tousse, retousse, ne sachant pas un mot de son sujet : les Lois. La salle reste silencieuse, quelques vieilles dames écrivent, pour des journaux, les questions et les réponses. Près de la fenêtre, une dame à cheveux blancs, mal coiffée, petite, boulotte, les yeux vifs et les joues roses, suit l’examen de près ; c’est Mme Jules Ferron, directrice de l’École de Sèvres, veuve du grand orateur de la République. Elle laisse tomber un regard sévère sur Mlle Bertrand qui « joue de la natte ».

— Voyons, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre, indulgent, ne vous troublez pas ainsi. Remettez-vous, je vous prie… Nous disions donc que le caractère d’une loi…

— Le caractère d’une loi, ânonne Madeleine, c’est d’être… elle tousse, tousse, suffoque.

Très ému, M. Jérôme Pâtre lui offre son verre d’eau : Madeleine en boit quelques gorgées et repousse le verre du côté de l’examinateur. M. Pâtre perdant contenance, s’assied et tresse la frange du tapis vert.

— Allons ma vieille, lance-toi, se dit l’aspirante, à bout de ressources…

Et continuant la phrase commencée :

— Le caractère d’une loi, c’est d’être absolue, universelle, catégorique. — Kant a défini le devoir l’impératif catégorique, par opposition à l’impératif hypothétique qui est…

Elle continue, récite son manuel, travesti par ses souvenirs, reprend son bel aplomb et s’arrête au bas de la dernière page.

— Merci, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre ; il pousse un soupir, marque une note, sous l’œil de Mme Jules Ferron de plus en plus sévère, puis regardant l’auditoire amusé :

— Mademoiselle Triel est-elle ici ?

Marguerite se lève et vient s’asseoir en face de lui. Elle est habillée simplement : une robe de serge noire, égayée d’un collier de velours bleu, souligne discrètement sa distinction et sa beauté. M. Pâtre suit avec complaisance la grâce de ses mouvements, et près de la fenêtre, les yeux sévères s’adoucissent :

— Voyons, mademoiselle, dites-nous ce que c’est que la Politesse.

L’aspirante se recueille, groupe ses idées, et dans un ordre simple, définit ce qu’on appelle généralement la politesse ; distingue la vraie politesse de la fausse, indique les dangers de la flatterie, et de la franchise brutale ; s’appuie d’exemples pris dans la littérature et dans l’histoire. Comme elle paraît regretter la politesse d’autrefois, M. Jérôme Pâtre s’emballe, et citant Saint-Simon, lui rappelle ce que cache le masque hypocrite de cette politesse parfaite.

Sans se troubler, Marguerite Triel discute, reconnaît la bassesse des courtisans, mais s’appuie sur l’étude de mœurs de la Princesse de Clèves, pour montrer que dans la vie mondaine, on ne retrouve plus le respect, témoigné sous une forme aussi délicate, aussi courtoise qu’autrefois.

L’examinateur prend plaisir à la discussion. Tous deux s’animent, le public lui-même est pris. Marguerite remporte un véritable succès, et Charlotte l’entraînant, lui crie :

— Tu as 19 ! je l’ai vu marquer ta note, ce qu’il avait l’air content !

Salle de littérature.

La classe est trop petite pour contenir le public qui voudrait assister aux interrogations du jeune maître d’Aveline, un beau nom déjà dans l’Université. Très sympathique aux femmes, par son charme personnel, l’enchantement de sa voix, la finesse et le mordant de son esprit, il les captive tout à fait, par la légende poétique qu’un deuil d’amour attache à sa vie intime.

Trop intelligent pour colporter lui-même ses meilleurs mots, il laisse ce soin à d’autres ; timide, dès qu’une femme le trouble, il devient brutal pour celle qui veut l’intimider. D’Aveline est l’idole ou la bête noire des Sèvriennes.

L’examen est sur le point de finir, il ne reste plus que deux aspirantes à interroger, et le jeune maître, un peu las, semble s’isoler de cette galerie aux écoutes, en cachant son visage pâli, derrière ses mains, d’ailleurs parfaites.

A l’appel de son nom, Madeleine Bertrand, qui n’a pas conscience du four énorme qu’elle vient de faire en philosophie, s’apprête à jouer du paradoxe, pour séduire la curiosité de d’Aveline.

Elle s’assied à la petite table, lisse le tapis vert d’un geste élégant, tandis que le professeur, les mains toujours en œillères, dans une pose coquette de méditateur, s’efforce de trouver le rouage de cette machine à examen.

— Voudriez-vous, mademoiselle, me lire cette scène du Misanthrope, et me dire ce que vous en pensez.

Madeleine lit la grande scène entre Alceste et Célimène, commente, insiste sur le stoïcisme du héros, sur la grandeur de son amitié ; elle exalte sa vertu, lui prête une générosité imaginaire, condamnant cette futile Célimène, ce léger Philinte, dont le commerce trop facile la choque ; cite Euripide, Shakespeare, Fabre d’Églantine, se trompe, ne s’en aperçoit pas, poursuit encore ; il faut bien payer d’audace ! On s’attend presque à l’entendre s’écrier, comme Doña Sol : O mon lion superbe et généreux !

D’Aveline la laisse s’enferrer : visiblement, il prépare un bon mot, qui sera le mot de la fin ; ses lèvres tremblent et d’une voix railleuse :

— Connaissez-vous, mademoiselle, quelque chose de plus ridicule, qu’un cheval de fiacre qui s’emballe ? — Je vous remercie.

Des rires approbateurs fusent dans ce public de jeunes femmes ; vite on crayonne cette boutade ; seule, Madeleine ne comprend pas, et sort absolument certaine d’être reçue à l’examen.

Un instant de repos suit : d’Aveline encore une fois s’isole. Ces dames chuchotent, quel esprit ! quelle voix ! une musique à vous ensorceler ; regardez donc la blancheur de cette main, et les ongles ma chère ! Ne trouvez-vous pas, que cette barbe mousseuse a quelque chose de sculptural ? Oui, mais ces paupières retombantes, c’est bien laid ! il a beaucoup de talent, mais trop peu de cheveux.

— Oui, lance effrontément Berthe Passy à ses voisines en extase, il n’en a plus qu’un, mais il est solide, c’est le dernier des Mohicans.

« Chut, chut » voilà Mlle Lonjarrey qui amène Mlle Chantilly. Didi est très en beauté dans sa robe collante de drap bleu, un chapeau piqué de bluets, juste assez de poudre d’or pour relever l’éclat de ses cheveux frisés ; les lèvres sont imperceptiblement peintes, et les yeux, à travers les longs cils noirs, luisent comme de jeunes pousses d’avril. Beauté de juive qui a déjà le parfum violent, peut-être ignoré, de la courtisane.

D’Aveline, gracieux, la prie de s’asseoir, satisfait, après un rapide examen, de la tenue de l’aspirante.

— Sur quoi désirez-vous que je vous interroge, mademoiselle ?

Didi hésite, semble confuse d’une telle prévenance, puis relevant doucement les ailes épeurées de ses longues paupières :

— Sur La Bruyère, monsieur.

— Soit ; tenez, lisez-moi ce portrait de Catherine Turgot.

Didi lit le fragment d’une voix grave et souple, bien timbrée, avec quelques sonorités musicales, qui par moment troublent le professeur et l’auditoire, comme certaines notes des violons hongrois.

— Mes compliments, mademoiselle, vous avez lu ce portrait avec une science parfaite, j’aurai ici peu de chose à vous apprendre.

Les paupières de Didi battent et se relèvent, les yeux se posent, étrangement doux, sur d’Aveline, qui précipitamment baisse les siens.

— Et maintenant, j’écoute votre commentaire, mademoiselle.

En bonne élève, Adrienne Chantilly commente le texte ; sa parole est élégante, le mot souvent juste. En pleine possession d’elle-même, l’aspirante, d’un regard presque voluptueux, fascine le pauvre d’Aveline, dont la face, subitement, devient très rouge.

— Et que pensez-vous de l’existence d’Homère, mise en doute de nos jours ?

— Si Homère n’existait pas… il faudrait l’inventer !

— Ah ! très bien, très bien, mademoiselle, je vous remercie !

Et d’Aveline, à côté du nom d’une si charmante fille, marque un 18 3/4.

Adrienne se retire au milieu des murmures flatteurs. Elle sera reçue première ; quelle beauté originale, quel talent : bien supérieure à la moyenne des Sèvriennes. L’a-t-elle assez enjôlé !

D’Aveline sort à son tour, mais pas assez vite, pour ne pas entendre Didi répondre à Berthe Passy :

— Je n’ai que 18 !

— Eh ! plains-toi donc la belle, sais-tu qu’il donne 20 à Dieu et 19 à lui-même !

....... .......... ...

Quatre heures sonnent enfin !

Depuis une heure, l’examen est fini : les aspirantes, fiévreuses, errent dans le parc, dans les couloirs ; quelques-unes, à l’infirmerie, boivent de la fleur d’oranger. Les cœurs se serrent, on ne respire plus.

Le sort de ces jeunes filles est décidé ; encore un moment, il sera connu. La minute est longue d’un siècle, le silence glace les visages. Les étrangers se tiennent à distance, très émus par l’angoisse des aspirantes, qui semblent attendre là une parole de vie ou de mort. Refusées, tout leur semble perdu ; reçues, que d’efforts, de fatigues, oubliés dans la joie d’entrer au Paradis.

Que cette attente est longue !

Marguerite Triel est figée près de Charlotte, qui fait encore bonne contenance ; Berthe Passy rit nerveusement ; Jeanne Viole est morne ; le masque de Victoire est d’une laideur tragique. Les deux Montalbanaises pleurent ; Didi subit le malaise du doute : si une autre qu’elle était première. Trente autres tressaillent de la même anxiété. Enfin un coup de sonnette, bref, avertit les futures Sèvriennes que leur sort va être connu ! Une porte s’ouvre, un feuillet blanc voltige, dix-huit noms sont affichés là : c’est une poussée furieuse, un recul d’effroi.

— J’y suis ! J’y suis, je n’y suis pas ! Un grand cri de désespoir, et Madeleine Bertrand s’évanouit.

Dans ce couloir aux briques rouges, où l’usure de tant de pieds a tracé un sentier rose, c’est une scène indescriptible de joie, de colère, de douleur ; la mère d’Adèle insulte le jury, crie à l’injustice ; de pauvres petites ont des crises nerveuses, d’autres, prostrées, s’en vont, sans savoir où ?

Mais Didi exulte, son nom tient l’affiche. Marguerite, seconde, est folle de joie ; Berthe Passy est cinquième, après Jeanne Viole, un peu dépitée, et Victoire humiliée d’être quatrième. Les heureuses s’embrassent, se serrent les mains, plus gênées qu’apitoyées par la douleur des autres, et quelques Sèvriennes, gentiment, viennent consoler les recalées.

— Allons, allons, du calme, « mes p’tits » fait la dame au profil chevalin, Mlle Lonjarrey, surveillante à l’école, ce n’est pas tout d’entrer à Sèvres… il faudra en sortir !

CHAPITRE III

LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

Sèvres, 3 octobre 189 .

De pied en cap, me voilà donc Sèvrienne. Je n’en porte pas l’uniforme, par la raison qu’il n’en existe pas. Mais dans le cœur, j’ai l’amour de la maison.

Aujourd’hui commence ma vie nouvelle.

Comme les paysannes de chez nous, qui cueillent, durant la belle saison, les plantes odorantes, je voudrais, jusqu’au plus lointain hiver, parfumer ma vie des souvenirs que je vais recueillir ici.

Aujourd’hui donc je commence mon journal.

Je n’ai pas d’amie à l’École, et je suis lente à me lier ; j’ai, en amitié, la méfiance des gens qui redoutent d’accepter une pièce fausse. Qu’il m’est dur d’être séparée de Charlotte ! L’absence n’est rien quand on s’aime ; moi, je me sens bien seule. Pour retrouver ma Lolotte, il faut lui écrire.

Écrire, c’est rompre un charme pour en jeter un autre.

Notre amitié qui vivait d’un silence, où tant de choses communes volaient entre nous, prend une forme nouvelle : je suis la confidente à qui on ose tout dire, parce que ses yeux ne vous regarderont pas. Son fiancé va revenir bientôt de Rome ; j’ai hâte de le connaître, elle l’aime tant. Lui et moi, nous sommes tout dans le cœur de Charlotte.

Elle rit de l’amour jaloux que j’ai pour mes livres, des mille riens qui m’enchantent, des paysages fugitifs où je promène mes songes nouveaux, et des tristesses aussi qui piquent, sur la feuille blanche de mon livre d’heures, le premier papillon noir.

Charlotte est trop amoureuse pour subir jamais le charme de cette école. Son amour la lie au passé. Moi, j’ai senti, à la porte de cette maison, tomber comme un vêtement de voyage, tous les souvenirs tendres, tous les souvenirs cruels, qui font le passé d’une écolière de 20 ans.

Je suis seule au monde ; j’étais encore enfant lorsque papa et maman sont morts. Mais ils vivent en moi, leur amour a formé ma conscience ; jusqu’ici, ils ont été les guides mystérieux qui m’ont conduite à la porte de cette école.

L’ont-ils franchie avec moi ?

Je ne sais ?

Depuis le jour de mon admission à Sèvres, je ne suis plus moi : le monde change à mes yeux. Il y a des jours où je suis éperdue, et je ne sais encore d’où vient cet orgueil, cette joie, ce trouble surtout.

A qui dire tout cela ?

Ah ! si j’avais un ami ! Eh bien, ce journal sera mon ami. J’éprouve un plaisir infini à écrire ce mot au masculin : mon ami.

Je voudrais qu’un homme fût mon ami, qu’une affection virile m’enveloppât, me protégeât dans cette vie nouvelle qui me charme et m’épouvante. Je voudrais trouver en lui le Bon conseil et le Maître.

M. d’Aveline, j’en suis sûre, serait un ami exquis. Il doit avoir d’infinies tendresses, des gronderies si douces.

A quoi bon penser à lui ; je me suis promis de me défendre contre une toquade possible. Presque toutes les anciennes sont amoureuses de lui ; s’il rit des autres, je ne veux pas qu’il se moque de moi.

On m’a dit aujourd’hui qu’il avait coutume de baiser la main. Sa bouche, sur une main de femme, quelle caresse !…

Marguerite, Marguerite, attention, tu vas te laisser prendre. Non, ce serait idiot.

Puisque toi seul, cher Journal, seras mon ami, je veux être avec toi orgueilleusement sincère. Je ne ferai pas ma petite Eugénie de Guérin ; je suis trop fougueuse et trop câline pour accepter la vie avec humilité ou résignation.

J’adore qui m’aime. J’ai le désir de plaire, mais n’attache de prix qu’aux amitiés qui se ménagent. Je leur suis fidèle.

J’ai la volonté capricieuse, et ne veux pas qu’on me domine. Je me sens libre, dès que le calme revient en moi, car si j’ai le sens très net du réel, j’ai l’imagination romanesque. Je vois le danger, il m’attire. Dès que mon cœur s’emballe, ma volonté le suit et mène follement mon imagination vers une équipée sentimentale.

Mes aventures n’ont été que des rêves ; elles ne me laissent ni désir, ni regret.

Je suis encore catholique par culte de la beauté. J’adore les offices comme de magnifiques spectacles ; la musique religieuse me bouleverse : je pleure, sans savoir pourquoi, des larmes de grande pécheresse.

Mais, j’apporte ici deux cultes tenaces ; celui de la Vierge, parce qu’elle fut bonne et qu’elle était pure ; celui de saint François d’Assise, mon poète. J’aime en passant à leur donner des roses.

J’entre dans cette vie nouvelle, avec un grand désir de bien faire ; j’aimerais honorer l’École, car j’ai une idée très haute de ce que doit être une Sèvrienne, et me crois capable de tout braver, plutôt que de commettre une vilaine action.

Enfin, j’ai vingt ans, je suis belle, j’ai le respect de mon corps. Les Dieux ont mis en moi une parcelle d’eux-mêmes, en me donnant la beauté : j’ai conscience de la grâce qu’ils m’ont faite.

En moi, sonne haut et fier l’enthousiasme de ma jeunesse.

Même jour, 9 heures soir.

Ma vie sentimentale commence par une déception !

J’arrive de chez Mme Jules Ferron. Elle a été glaciale.

J’avais gardé, de son passage aux examens, le souvenir d’un joli sourire de bonté, et je n’ai retrouvé, tout à l’heure, qu’une femme austère, engouffrée dans son fauteuil, me fouillant de son œil gris.

D’une voix sèche, elle s’est brièvement informée de la famille que je n’ai plus, de mon humeur, de mes projets. En cinq minutes ce fut fini ; sans un mot bienveillant, me voilà congédiée. Ç’a été plus fort que moi, de grosses larmes ont coulé le long de mes joues, j’ai baissé la tête ; elle a tout vu et m’a rappelée.

Pourquoi Mme Ferron ne m’a-t-elle pas prise dans ses bras, comme maman le faisait ! A cette minute-là, j’étais encore une si petite fille.

Elle a plaisanté mon enfantillage ; un baiser m’aurait donnée à elle, tandis que, pour toujours, me voilà éloignée de celle qui n’a pas, pour ses élèves, des entrailles de mère.

Où est l’accueil que M. Bersot faisait à ses élèves ! S’il s’est attaché toutes les âmes qu’il a formées là-bas, rue d’Ulm, c’est que son stoïcisme ne rayonnait pas, comme il rayonne ici, sur des landes sèches.

Comme je vais « cultiver mon jardin ».

4 octobre 189 .

J’ai mal dormi. Il y a des galopades de chats, dans ces longs couloirs, qui vous éveillent à tout moment. La grosse horloge sonne trop fort dans la nuit, et Mlle Lonjarrey ouvre et ferme les portes des chambres avec tapage. J’avais hâte d’entendre la cloche du réveil et de vite descendre retrouver mes compagnes.

Ma chambrette me plaît ; elle est bien petiote, et haut perchée : je suis au cinquième, sous les toits, tel un poète qui se respecte. Les murs sont nus, mais j’arrangerai tout cela. L’état nous met drôlement dans nos meubles : un petit lit de fer, une armoire en pitchpin, une table, une toilette, deux chaises, et un miroir ; au pied du lit, une descente, râpée, ô combien ! Mais nous sommes libres d’embellir la « turne » comme dit B. Passy.

J’ai déjà accroché ma guitare, un symbole, déclare ce gavroche qui est ma voisine de chambre. Quand je serai triste, je pincerai une corde, la plus grave, j’aurai l’illusion d’entendre la voix de l’ami qui me cherche… et que j’attends.

Sous ma fenêtre, un grand lys d’argent s’épanouit et se fane sur la pièce d’eau.

Quel apaisement parmi les grands arbres du parc ; ils ont une beauté sereine, qui se marie au calme de notre vie d’étude.

6 octobre.

La journée est réglée immuablement, les études succèdent aux cours du matin ; après le déjeuner, on se repose ; à 1 h. ½ les cours reprennent ; à 4 heures, les études recommencent. On dîne, on se promène dans le parc, ou l’on danse à la salle de réunion. Puis on va dire bonsoir à Mme J. Ferron, dans son cabinet.

Je n’ai pas voulu aller au bonsoir hier, je n’ai pas encore accepté de vivre si près et pourtant si distante d’elle.

Ici, personne n’est surpris de cette froideur : les anciennes y sont accoutumées ; les nouvelles, trop heureuses d’être libres, ne se soucient pas de se confier à leur directrice.

Pour beaucoup, je le vois, Mme Jules Ferron n’a d’autre rôle que de prêter l’appui d’un nom illustre au fonctionnement de l’École ; Rôle de parade ! escompte d’une signature, qui doit amorcer le public, et rassurer nos familles sur l’esprit et la moralité de Sèvres !

Comme c’est la méconnaître.

Il ne faut pas longtemps pour surprendre la pensée d’une telle femme, puisque Sèvres est son œuvre.

Elle veut nous préparer à vivre par nous-mêmes, à nous suffire, sans qu’une défaillance arrête notre mission de professeur. Elle veut que Sèvres nous donne cette force virile sans laquelle on s’aventure désarmé. Brusquement, nous cessons d’être des écolières, qu’une directrice écoute avec intérêt, nous sommes des êtres responsables et libres, nous ne devons attendre d’elle, qu’un mot d’estime ou de blâme. Elle vit dans un monde d’idées si fières, si triomphantes, qu’elle n’admet pas, un instant, la possibilité d’être incomprise, méconnue, ou ce qui est pis, de se tromper.

Sa froideur, le respect glacial qu’elle inspire, font partie de ce système d’éducation qui me semble aller contre la nature.

Que fera-t-elle de moi ?

8 octobre.

Joie, joie, j’ai revu d’Aveline. Il a été charmant.

10 octobre.

Nos cours s’organisent, je voudrais de suite noter mes impressions.

Mais j’ai trop de choses à voir, à retenir ; mes yeux sont éblouis par le spectacle d’une vie si différente de celle que j’ai menée jusqu’à présent. Je me crois encore le jouet de quelque rêve merveilleux.

12 octobre.

Aujourd’hui dimanche, j’ai à moi quelques heures de solitude, amusons-nous, m’ami.

Adrienne Chantilly notre « cacique » (mot barbare qui nous vient de la rue d’Ulm et signifie la première de notre promotion) nous a reçues hier dans sa chambre algérienne. Nous avons pris le thé, dans un décor de bazar, embaumant, un peu trop, les pastilles du sérail.

A mon avis, elle est intelligente, mais beaucoup moins que la réclame l’affirme. C’est un esprit surfait. Elle est séduisante, et je me rends parfaitement compte que, dans l’attrait qu’elle exerce sur nos professeurs, il y a un je ne sais quoi qui n’a rien d’intellectuel !

Elle me fait des avances, mais je me tiens sur la réserve ; c’est humiliant et douloureux d’abandonner la main qu’on avait prise trop vite.

Je préfère cette écervelée de Berthe Passy, une originale, un pitre, un esprit mordant qui saute d’emblée sur le ridicule des gens. Un mot d’elle, vous voilà peint. C’est une enfant mal élevée, on lui passe tout ; et puis elle a une nature si rude, si franche, si délicatement fière.

— Je l’aimerai celle-là.

Mais le drôle de père ! un bonhomme tout sec, qui court ses sabots aux mains, grimpe quatre à quatre nos escaliers trop sonores ; et dans le tourbillon qui passe, on ne distingue que des tire-bouchons, volant éperdus, à l’entour d’un vieux béret.

C’est un poète ; sa Muse un peu dégrafée, dit-on, chante à Montmartre.

Jeanne Viole me plaît de moins en moins. Je la trouve maniérée ; elle a de petits gestes, de petits cris, des pruderies de langage qui m’agacent. C’est elle qui dit : l’inexpressible de papa, chaque fois que le mot culotte exige un euphémisme !

Elle joue si bien les Marquises de Marivaux, que nous nous demandons si le hasard ne nous aurait pas donné, pour compagne, une princesse déguisée. Elle ne parle que d’alliances chic, de bibelots rares, d’académiciens et de gouvernantes ; elle se contredit, déplace ses propos flatteurs, et l’amoureux d’hier est tantôt Bourget, Barrès ou Marcel Prévost.

Elle avoue dépenser 100 fr. par mois ! Seigneur, je me signe, moi qui ferai durer si péniblement mes deux écus jusqu’au 1er novembre.

Bast, c’est encore là du marivaudage, jeu des fausses confidences, qui s’accordent très bien avec ce joli visage poudré, ces cheveux souples, ces yeux gris, fugitifs, et ces deux fossettes qui attirent… les baisers d’Angèle Bléraud, comme un alvéole attire l’abeille.

Cette Angèle Bléraud, quel type ! elle me poursuit de ses embrassades, et ses joues pâles, ses yeux meurtris, me causent une gêne singulière chaque fois que je les regarde.

Elle voulait venir, le soir, me border dans mon lit. — Personne ne l’a jamais fait depuis que maman est morte.

J’ai refusé sèchement. — Elle a pleuré.

Parmi nous, Victoire Nollet est la seule qui songe déjà à l’agrégation ; la première en étude, la dernière à se coucher, on la voit partout un rollet à la main, pour ne pas perdre une minute. On ne sait trop, à la voir, à quel sexe elle appartient : elle a le corps d’un poupon, et la tête d’une laideur fantastique, toujours congestionnée. Ce qui lui attire une volée de bons mots.

Berthe Passy vient de me montrer la caricature qu’elle en a fait : le poupon XXe siècle, encore au maillot, pousse à coups de reins un chariot avec plumes, encre, papier, et à la remorque, un bourdaloue.

Des autres, je ne sais rien encore, si ce n’est qu’Hortense Mignon a des amours contrariées, et que son sergent Laflûte, un grand paresseux, se prépare à bien la gruger, une fois en ménage.

Ouf ! j’entends ouvrir toutes les portes des chambres, vite je te cache, cher cahier ; c’est la vieille Lonjarrey, qui passe son inspection domiciliaire.

CHAPITRE IV

PAQUET DE LETTRES

Quelques élèves, fatiguées de leur première semaine de cours, ont quitté plus tôt la salle d’études, pour se reposer dans leurs chambres, où elles baguenaudent jusqu’à l’heure du dîner. La nuit est venue, le gaz éclaire une haute salle presque déserte. De longues listes de leçons à faire barbouillent les tableaux noirs ; des feuilles de buvard traînent sur les vieilles tables incommodes, tailladées au canif, incrustées d’initiales, luisantes à la place des coudes. Le long des murs, dans les casiers, traîne le « fourbi » de la nouvelle promotion ; dix cocottes en papier, portant un nom en sautoir, représentent les dix Sèvriennes littéraires de première année.

Au milieu de la salle, une poutre mal équarrie soutient le plafond. C’est le Pilori de Sèvres, où les mécontentes ont coutume de clouer leurs professeurs : le père Taillis s’y balance à perpétuité au bout d’un fil.

Trois Sèvriennes, très absorbées par leur correspondance, se hâtent d’écrire, car la cloche va sonner, et l’inflexible Lonjarrey, au nom du règlement, entend qu’au premier coup les nouvelles soient toutes au réfectoire.

Lettre de Victoire Nollet à Mme Nollet, rue Royer-Collard, Paris.

ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DE L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES

« 8 octobre 189 .

» Chère mère,

» Ne vous inquiétez pas, le régime de l’école me conviendra. J’ai réglé de suite mon emploi du temps, il n’y aura rien de changé dans mes habitudes :

» A 6 heures, je suis debout ; à 6 h. ½, j’ai pris ma douche et fait ma réaction ; à 6 h. 3/4, je suis en étude ; à 7 h. ½, je vais au déjeuner ; je remonte faire ma chambre. Avant 8 heures, je suis à la bibliothèque et à 9 heures au cours.

» Je trouve qu’on a ici beaucoup trop de récréations ; j’y aviserai, il ne faut pas perdre ainsi son temps. Mme Jules Ferron m’a demandé si j’étais bien la fille de Muma Nollet, le vieux Républicain, et sur ma réponse affirmative, elle m’a serré la main, en me disant de me montrer dans la vie la digne fille d’un tel homme.

» Il faut que j’arrive première à la licence. Mes compagnes ne m’intéressent pas beaucoup : j’ai trop à faire. La nourriture est bonne ; je mange la viande et laisse les légumes.

» Adieu, chère mère, je n’ai pas autre chose à vous dire ; j’ai tout Reclus à lire pour faire une leçon sur les déserts.

» Votre fille qui vous aime,

» Victoire Nollet. »

« P.-S. — Mon petit chat, travaille bien à Fénelon, il faut que dans trois ans tu entres première à Sèvres. Dimanche prochain, je viendrai à Paris ; je ferai la route à pied, le docteur dit que ça me fera du bien. Prépare ta version d’anglais, ton discours de Michel de l’Hôpital, nous bûcherons ensemble jusque 6 heures.

» Ta grande sœur qui t’embrasse, mon chat,

» Victoire. »

Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, poète, boulevard Rochechouart, Montmartre.

« Au bahut, 8 octobre 189 .

» Mon vieux Jules,

» Ne te tourmente donc pas, je suis très bien ici. J’ai pris mes cantonnements pour toute la saison. Je loge au cinquième, côté rue, au deuxième, côté douves, mais pas d’eau en bas pour y faire des ronds.

» Je connais toute la boîte : ça n’a pas été long. J’ai retrouvé ici quelques bons zigs du lycée, et nous avons, en quatre coups de crayon, campé la binette de nos professeurs, je ne te dis que ça !

» Apporte-moi donc, jeudi, des cigarettes et du café, parce qu’ici, c’est l’usage de s’offrir le Kaoua au sortir du réfectoire : ça fait passer le gigot, et le poulet, qui n’a plus que les os « pour avoir trop aimé », a dit Michelet !

» Sois tranquille, je ne rêve pas à la lune ; je laisse ça à ma voisine, Marguerite Triel, un type chouette, qui me botte. En voilà une qui te plairait, mon vieux, pas pionne pour un sou, et belle, et belle ! Elle a même trouvé le temps de garder toutes ses illusions.

» Ce que l’école va démolir tout ça ! Moi d’abord je te préviens que je ne bûcherai pas : je veux ménager ma cervelle, la pauvre ! ces examens l’ont mise à une rude épreuve ; il me faut au moins l’année pour me refaire.

» La vieille Lonjarrey a parlé de toi à « notre illustre mère », et je vois à l’air dont on me reçoit, au bonsoir, qu’on prend tes papillotes et tes sabots pour une fumisterie déplacée.

» Ah ! si l’on savait, ce que te coûtent ces chansons qui nous font vivre !

» Courage, mon vieux, dans trois ans, tu pourras te reposer ; ta petiote te rendra, tant qu’elle pourra, tout ce que tu fais pour elle.

» En attendant, ce qu’elle a de meilleur, son gros baiser, est à toi.

» Ta fille et amie,

» Berthe. »

Ah ! dis à Rosalie de t’acheter de la pommade, et de ne pas oublier, comme ça lui arrive, le mou de Friquette.

Lettre de Hortense Mignon à M. Eugène Laflûte, sergent au 20e d’infanterie, Carpentras.

« Sèvres, 8 octobre 189 .

» Mon Eugène bien-aimé,

» Ah ! comme je me languis d’être seule dans cette maison. Je ne pense qu’à toi ; je voudrais parler de toi à tout le monde ; faut-il que le sort soit méchant, puisque je resterai ici une année sans te voir, — sans te voir — mon amour !

» Mon père m’a conduite à Paris. En route, je lui ai reparlé de notre mariage, il est devenu furieux, il jurait, sacrait, t’envoyait à tous les diables ; je suis sûre maintenant d’être déshéritée si je t’épouse. Mais qu’est-ce que ces choses-là me font : je t’aime, je ne céderai pas, je serai ta femme.

» Tu m’aimes bien, dis ? tu m’attendras dis, tu me seras fidèle ? je t’aime tant ! travaille, je t’en conjure, ne vas pas au café, pense à tes examens de Saint-Maixent qui approchent ; je t’aiderai, je ferai tout ce que tu m’enverras à faire, mais aime-moi bien. J’ai fait un petit autel dans mon armoire ; au pied du Baiser de Prud’hon (un éphèbe beau comme toi, qui embrasse, mange, brûle les lèvres de sa bien-aimée) j’ai mis ta chère photographie.

» Écris-moi, dis-moi que tu m’aimes, nos lettres ne sont pas ouvertes, et du reste, Mme Jules Ferron, une philosophe, ne se préoccupe pas de ces choses-là.

» Au revoir, fiancé adoré, ô le plus beau, le plus aimé des hommes, à toi toute ma vie.

» Je t’adore,

» Hortense. »

Au premier coup de cloche, précipitamment, les trois Sèvriennes fermèrent leurs lettres, et rangèrent leurs casiers, coururent à l’antichambre de Mme Jules Ferron déposer leur courrier.

Le flot des Sèvriennes, affamées par tout un après-midi de travail, se précipita vers le réfectoire, où sur les nappes luisantes, au milieu de chaque table, fumait le pot-au-feu.

Et Berthe Passy esquissant un entrechat, au grand scandale de la vieille demoiselle Lonjarrey, souleva la soupière, en s’écriant :

— O béni sois-tu, pot-au-feu de nos familles.

— Amen, fit Marguerite, vas-tu faire encore la parade.

CHAPITRE V

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL (suite)

15 octobre.

— Je suis ébahie d’une liberté aussi anglaise, on va, on vient, dans la maison, on sort le dimanche, sans dire où l’on ira. On reçoit ses amis dans sa chambre, sauf les frères et les cousins ! ils ne restent cependant pas le nez dehors, et j’en sais qui prennent part aux goûtettes du jeudi.

On nous laisse responsables de nos actions ; le régime adopté à l’école est celui de la confiance et de la liberté ; le règlement, très large, est appliqué à la lettre par l’inexorable Lonjarrey. Seule, Mlle Vormèse, notre répétitrice, si attachante, n’en retient que l’esprit.

Il n’y a pas sur nos actions de contrôle direct ; au sortir de la discipline soupçonneuse des lycées et des pensionnats, on est un peu désorienté de se sentir si libre de mal faire.

Beaucoup de Sèvriennes sont encore des gamines ; il est facile d’être imprudentes, quand on est mal gardées.

Aussi les potins ne manquent-ils pas ! Mais les commérages du dehors n’ont pas de prise et n’attaquent en rien la conception très élevée qu’on se fait de notre culture morale.

Ah ! si Mme Jules Ferron consentait à descendre jusqu’à nous !

L’esprit de l’École est bon. Il est fait d’une commune estime, d’une entente sympathique entre les trois années. On s’oblige volontiers, les aînées n’affectent pas trop d’être les douairières, elles nous invitent au thé de quatre heures ; puis à table, en salle de réunion, au bonsoir, petit à petit les anciennes nous livrent les traditions de Sèvres.

Les repas sont amusants ; on se groupe à sa guise, les conversations y gagnent en intérêt : chacune a le droit d’y être sincère, et d’avouer ce qui lui plaît, dans les habitudes de cette vie intime. C’est à l’heure des repas que se prennent les résolutions ; de table en table passent les circulaires, les pétitions, les petites notes sur les objets perdus.

Au coup de fourchette, bien plus qu’aux conversations, se révèlent soudain les milieux. A ma table, j’ai pour compagnes la fille d’un tisserand et la fille d’un colonel : personne, au cours, ne devinerait une semblable différence de situation ; voilà le dîner servi, les tares inconscientes, mais révélatrices, trahissent l’origine.

Jeudi nous sommes allées nous promener au bois, c’était charmant. Par groupes de cinq on trotte dans les petits chemins encore secs. Les feuilles craquent, la terre embaume, le vent picote. J’ai fait connaissance avec les bassins d’eaux mortes et les ruines de Saint-Cloud.

On dirait que quelqu’un habite sous ces ronces, parmi ces statues mutilées, ces miroirs brouillés, qu’on redoute de briser en y jetant une pierre.

Il y a des coins de ce parc qui ont une mélancolie, une amertume de cimetière abandonné.

En été, nos chefs de groupe, deux anciennes, Isabelle Marlotte et Renée Diolat, nous emmèneront cueillir les fleurs pour nos herbiers, à Viroflay, à la Malmaison.

On ira loin, loin, mon cœur bondit de joie. Les arbres, les clairières, l’ombre mouvante des feuilles, me séduisent infiniment ; je ne suis « moi », qu’assise à l’ombre des forêts. O Racine, aurais-je, comme Phèdre, la nostalgie des grands bois.

Au retour, j’ai trouvé Charlotte dans ma chambre, tranquillement installée. Elle m’apportait un bel André Chénier — car j’ai une leçon à faire sur ce poète. Nous avons causé comme deux petites folles ; Henri Dolfière, son fiancé, sera dans 15 jours à Paris, nous sortirons ensemble, il nous emmènera toutes deux au Louvre.

C’est drôle, je m’imagine qu’Henri Dolfière doit ressembler un peu à d’Aveline ; j’ai hâte de le connaître : il me plaira, c’est sûr, mais lui plairai-je ?

Si je mettais, ce jour-là, ma robe de velours noir ? Charlotte m’a dit qu’elle m’allait bien.

Berthe Passy est venue prendre le thé avec nous, elle nous a lu la lettre qu’elle écrivait hier soir à son père : C’est inimaginable ! Elle appelle son père, mon vieux Jules ! Et ça naturellement ; toute petite, elle a entendu les camarades l’appeler ainsi, et voulant être la camarade de son paternel, Berthe n’a rien trouvé de mieux que cette irrévérencieuse tendresse.

Impossible de se fâcher de ce qu’elle dit, tout cela jaillit d’une terre franche. L’absence de la mère — elle ne m’a jamais parlé de sa mère — explique cette éducation de bohème.

Elle nous a promis un portrait soigné ! qu’est-ce que ce sera, Seigneur !! de la vieille Lonjarrey, du dépensier et des autres fonctionnaires de l’École.

Je lui ai demandé grâce pour l’exquise Mlle Vormèse : la seule femme dont l’âme tendre tressaille avec la nôtre.

C’est notre répétitrice, elle assiste à nos leçons, et guide notre travail ; si j’avais besoin d’un secours, j’irais à elle : je suis sûre que sa figure, d’une austérité de sainte, ne ment pas.

Ma main, d’instinct, cherche la sienne.

Soir, même date.

Une nuit diaphane tombe sur le parc, les arbres vivent dans une clarté surnaturelle ; le pavillon Lulli rejette lentement sa cape d’ombre, et la lune, qui monte au-dessus du jet d’eau, sourit à la nymphe ruisselante qui se baigne dans la vasque sonore.

CHAPITRE VI

UN COURS DE GÉOGRAPHIE

Il est neuf heures, la cloche sonne les cours. De la bibliothèque, des études, des chambres, les Sèvriennes sortent en désordre, c’est un branle-bas dans toute la maison.

Les Scientifiques, en grands tabliers bleus, se hâtent d’aller retrouver Jean, le préparateur, qui surveille les cornues ou dispose grenouilles, cœurs de moutons, étoiles de mer, pour l’exercice de dissection.

D’une allure plus tranquille, plus élégante, les Littéraires, serviette sous le bras, s’en vont par groupes dans leurs salles de cours. Elles bavardent, sans se presser, sachant par habitude, que ces Messieurs s’attardent volontiers dans le cabinet de Mme Jules Ferron, qu’ils veulent tout d’abord saluer.

Quelques élèves, toujours les mêmes, épient sur le palier les craquements de l’escalier d’honneur. Par hasard, elles se trouvent tous les matins sur le passage de ces Messieurs, heureuses d’un salut, fières d’une parole, triomphantes si l’un d’eux va jusqu’à leur tendre la main.

Entre soi, cette petite comédie s’appelle « monter le quart ».

Désir et hardiesse ne vont pas plus loin : paraître l’élève favorite d’un professeur, est le rêve instinctif de toute Sèvrienne. Le jeu semble ne point déplaire à ceux qui redoutent, au milieu de tant de jeunesse, d’être les « vieux barbons ».

Si libéral que soit l’internat à Sèvres, il n’empêche point, que six jours sur sept, les professeurs sont les seuls hommes qui fréquentent l’École. Ils ont le prestige des Dieux, et il n’est pas jusqu’à Jean, garçon de chimie, et M. le dépensier, major de la valetaille, qui ne produisent sur les élèves une impression flatteuse.

M. Criquet, gloire de la nouvelle Sorbonne, est de tous les professeurs celui qui a le mieux capté l’esprit des Sèvriennes.

Elles lui savent gré d’être intellectuel et vigoureux, à côté du vieux Taillis dont l’âge n’a plus de sexe, de M. Lepeintre, l’éminent historien, qui s’illusionne, de d’Aveline qui se ménage, et de l’excellent Pâtre, qui s’offre toujours et ne se donne jamais.

La première année est en émoi. Le cours d’aujourd’hui inaugure la série des leçons faites par les élèves, en présence de Mme Jules Ferron, de Mlle Vormèse et du professeur. Angèle Bléraud doit faire un exposé sur le Pôle, et ses compagnes, si M. Criquet le juge à propos, feront la critique de cette conférence.

Elles attendent depuis dix minutes déjà, sous l’œil sévère de Mlle Lonjarrey, quand un accès de toux, rythmant des pas sonores, annonce l’arrivée de Mme Jules Ferron.

On se lève, les chaises crient, la directrice s’installe ; vite Amélie, la femme de chambre, glisse sous ses pieds une chaufferette. Victoire Nollet bat des paupières pour faire reluire ses yeux, Marguerite fait bouffer sa blouse, Berthe Passy s’affermit sur sa chaise, Angèle Bléraud tremble, mais Adrienne, très calme, toujours en beauté, tend l’arc joli de ses lèvres.

D’un bond, le jeune et illustre maître est à la chaire, d’un saut il est en bas, disposant galamment les cartes, la gaule et le tableau noir.

— La parole est à Mlle Bléraud !

Une grande fille maigre, étiolée, se lève, et avec une gêne visible marche vers la chaire ; on la sent prête à pleurer. Elle a des yeux bizarres, où le regard luit comme un reflet de lune dans l’ombre froide d’un puits.

C’est une poétesse qui chante, en prose décadente, la cruelle Marguerite, la méchante Jeanne. Amoureuse de ses deux compagnes, — ô souvenir de Sapho ! — Angèle n’a, pour les séduire, ni force, ni grâce, ni figues mielleuses, ni flûte mariant l’heure qui passe à l’heure qui s’enfuit.

Marguerite lui a fermé sa porte, et Jeanne, moqueuse, donne aux autres le baiser qu’elle lui refuse. Elle n’a aucune sympathie dans sa promotion.

Assise dans cette chaire de maître d’école, faisant face à ses compagnes, à Mme Jules Ferron, Angèle Bléraud s’affole, le cerne étrange de ses yeux s’enfonce, comme deux stigmates, dans sa chair d’une pâleur morbide.

Toute la salle tourbillonne autour de la chaire, elle voit des visages inconnus qui la menacent. C’est une torture inouïe, ces yeux fixant cette bouche muette, qui se refuse absolument à parler.

Elle parle, elle a l’angoisse de ne pas reconnaître sa voix, d’entendre un autre « moi » gourmander le sien, se substituer à lui, et faire cette leçon, sans qu’elle ait, un instant, conscience de ce qui se passe au pied de la chaire.

Le trac est chose commune, au début de ces conférences, qui se renouvellent à chaque cours. On s’en guérit à la longue, mais les timides et les nerveuses, comme Angèle Bléraud, jusqu’à leur sortie de l’école, subissent, sans pouvoir la dominer, la bête aux abois.

....... .......... ...

— Mesdemoiselles, commence Angèle Bléraud avec effort, le sujet de cette leçon est celui-ci : Étude des caractères de la région polaire.

« J’ai lu tout ce qui a rapport à la question. Bien des hypothèses sont émises qui me paraissent toutes acceptables, étant séduisantes ou ingénieuses. Je n’ai pas qualité pour discuter leur valeur.

» Je crois qu’en cette matière, il faut tout attendre, non de la théorie, mais de l’empirisme. Or le pôle, pour nous c’est l’Inconnu.

» De même qu’avant le XVe siècle, les esprits chercheurs étaient fascinés par une Atlantide, de même aujourd’hui, dans une étude aussi problématique, faut-il faire place aux visions des poètes, aux récits des voyageurs… »

Cet exorde visiblement ironique, puisqu’il annonce une leçon tout à fait en dehors de la Méthode Criquet, provoque un petit rire étouffé dans l’auditoire. L’oreille au guet, le sourcil froncé, le professeur griffonne quelques notes sur son carnet.

Par phrases saccadées, brèves, avec des mots rares, Angèle continue sa leçon, la face tremblante, crucifiée sur le tableau noir.

Elle évoque les visions blêmes, les grisailles du pôle, les apparitions étranges, démesurément grandies, l’angoisse des longs jours crépusculaires, l’éclatant réveil de la lumière qui flamboie sur les glaces, ouvre dans le ciel épuisé une large plaie, par où le soleil laisse couler son sang.

Elle-même semble un fantôme revenu de là-bas, racontant une croisière de rêve, frissonnant à l’approche d’une banquise, qui glisse avec un bruit sourd, des froissements, des craquements formidables.

Récit monotone, scandé comme une mélopée, dont les visions lointaines fuient et s’effacent sur la trame grise d’une leçon, toute poétique et sans rapport direct avec la géographie.

Les Sèvriennes n’écrivent plus, M. Criquet, furieux, mordille sa moustache, le beau front de la directrice se durcit ; Mlle Vormèse arrête ses yeux émus sur la détresse de son enfant.

Un grand silence marque la fin de la leçon. Le professeur se lève, saute en chaire ; avec une colère contenue, il exécute Angèle Bléraud.

« Mesdemoiselles,

» La leçon qu’on vient de faire ici, pour la première fois, me prouve qu’il est nécessaire de redire encore ce que doit être pour vous, pour vos élèves futures, la véritable géographie, science de la terre.

» Non, non, ce n’est pas se battre contre des moulins à vent, que d’attaquer cette désastreuse Méthode, qui substitue une vaine description à l’étude rationnelle, à l’anatomie de la terre, si j’ose m’exprimer ainsi.

» Laissons la poésie aux poètes, l’éloquence aux professeurs de rhétorique, soyons de bons géographes !

» Il y a une beauté géographique, mais cette beauté est purement géométrique, car nous procédons ici par axiomes et par démonstrations.

» Je m’explique :

» Il n’y a de science que du général, a dit Aristote, or…

....... .......... ...

Et la leçon du maître continue, claire, passionnée, entraînante. Les Sèvriennes, suspendues à ses lèvres, boivent les paroles qui révolutionnent leurs habitudes d’esprit, ouvrant une voie nouvelle à la pensée. La géographie, enseignée par M. Criquet, n’est plus une affaire de mémoire. Aux faits, se mêle la recherche des causes géologiques, astronomiques, qui dominent les phénomènes terrestres.

La géographie est une résultante des autres études, particulièrement de la philosophie et des sciences naturelles.

Un peu irritée de la brusquerie du cher professeur, Berthe Passy maugrée à Marguerite, enthousiasmée par cette exposition si rationnelle :

— Qu’il aille donc enseigner sa méthode aux scientifiques, si pour le comprendre, il faut être astronome, physicien, naturaliste, géologue, marin, et avoir perpétuellement une alidade en poche !

Sa réflexion se perd dans le tumulte de la sortie ; la cloche sonne, Mme Jules Ferron radieuse se lève, félicitant le jeune maître de la puissance philosophique de son enseignement ; les Sèvriennes, sans un mot pour leur compagne, filent en salle d’étude. Mlle Vormèse sourit à Angèle : ce sera mieux une autre fois, tandis que Berthe, prise de pitié, devant cet abandon, déjà féroce, entraîne Angèle Bléraud dans le parc, la console, et subitement amusée, oublie les larmes de la malheureuse, pour faire une de ses gambades familières.

— Regarde donc la belle Chantilly et Jeanne Viole là-bas, elles courent après d’Aveline, ma chère : les Saintes Femmes poursuivant Jésus !

D’Aveline, un peu gêné, ne se retourna pas, et, pour cette fois, sous le feutre campé cavalièrement en arrière, on ne vit pas frémir le dernier des Mohicans !

CHAPITRE VII

JOURNAL DE MARGUERITE

17 octobre 189 .

Nous avons eu ce matin une belle conférence de M. Criquet ; à propos d’une leçon ratée par cette pauvre Angèle Bléraud, il nous a fait l’exposé de sa méthode, avec une chaleur, une puissance, qui me transportent.

Vive la géographie du géographe Criquet ! Nous lâchons les anciens manuels, pour ne plus suivre que Vidal-Lablache, M. de Lapparent, et surtout Paul Criquet !

Nous voilà débarrassées d’un fatras pédantesque, il ne s’agit plus que de raisonner juste. J’en suis.

Nous n’avons pas été tendres pour Angèle ; il est vrai que son obstination était, chez elle, un parti pris. Mais qui sait l’accueil réservé à chacune de nous ? Moi, je suis très tourmentée par cette leçon à faire sur André Chénier : le sujet est délicat, où faut-il s’arrêter ? Il y a dans les Élégies des vers qui me troublent. Faut-il le dire ?

D’Aveline en sera froissé.

Mais si je tais ce côté sensuel de l’œuvre de Chénier, ma leçon sera celle d’une petite fille. N’ai-je pas le droit, sans fausse pudeur, d’expliquer ma pensée et mes impressions ? Tact, mesure… Que c’est difficile, mon Dieu !

Ah ! les beaux vers :

Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire…

Là parmi les oiseaux, l’amour vient se poser.

Là sous les antres frais habite le baiser…

J’aime me dire à moi-même ces vers, le soir, avant de m’endormir. Ils me bercent, ils appellent les beaux songes.

19 octobre.

Victoire Nollet a horreur de la salle de réunion ; au lieu de venir danser avec nous, elle préfère arpenter, cent fois de suite, le grand couloir glacial.

C’est une heure charmante que celle qui nous réunit toutes dans une même salle.

La pièce est nue, luisante de cire, avec quelques belles gravures, un piano, des meubles cannés, que le frotteur aligne soigneusement aux murs, et que les Sèvriennes éparpillent, chaque soir, en traîneaux sur la glace du parquet.

Ce serait un parloir de couvent, s’il n’y régnait une gaieté folle. On rit, on chante, on danse, on cause. Les plus graves redeviennent enfants au contact des autres, car c’est l’oubli momentané du travail, des peines, des soucis de l’étude.

On danse surtout par plaisir et par nécessité, pour que la digestion soit plus rapide, et pour suppléer à la chaleur imaginaire d’un calorifère asthmatique.

Les « Troisième Année », suivant le code des préséances, organisent les sauteries, et mettent partout de l’entrain, en gentilles maîtresses de maison qui seraient un peu les petites mères des nouvelles.

Quel spectacle ! celles qui n’ont jamais eu le temps de marcher en cadence, tendent l’oreille et font leurs premiers pas. D’autres apprennent la bourrée, la polka du Languedoc, les branles poitevines, voire même le menuet. Et soudain, toutes ces jupes s’emmêlent et se démènent dans un quadrille furieux, où l’on piaffe, où l’on houspille ses voisines, accrochant une main, pinçant un bras, déchirant une robe, dans un vertige de tournoiement barbare.

Un bien-être indicible paraît sur tous ces visages en sueur. C’est la détente nerveuse, l’usure brutale d’une fougue vite dépensée, qui renaîtra demain pour s’abattre à nouveau.

Mlle Vormèse se mêle à nous volontiers ; son esprit droit, sa tranquille bonté, donnent à ses moindres paroles un accent qui va droit au cœur.

Une paix bienfaisante nous vient d’elle. C’est une protestante passionnée, mais tolérante ; sa figure me fait songer aux Saintes de Port-Royal, qu’a peintes Philippe de Champagne : sur un front très bombé, de magnifiques cheveux noirs, aplatis sans coquetterie ; des yeux qui vous cherchent, une bouche simple qui vous sourit.

Je l’aime.

Elle m’a embrassée parce que je lui montrais l’étrange aspect de notre École, à cette heure-là. L’avenue des Marronniers semble le pied gigantesque d’une croix d’ombre, qui s’enfonce dans la nuit ; nos classes sont les bras, cette salle joyeuse est à la place du cœur. Tout paraît mort, la tête, les bras, les pieds ; le cœur seul flamboie comme un cœur mystique, il est vivant de tout notre bonheur.

Le symbole lui a plu, alors elle m’a dit ces paroles que je veux écrire ici : « Quand vous quitterez Sèvres, Marguerite, emportez un rayon de cette lumière ; quel que soit votre sort, riez au passé, puisqu’ici vous aurez été heureuse. »

....... .......... ...

Le dernier quart d’heure est le plus amusant ; il reste peu d’élèves à la salle de réunion : les bûcheuses sont retournées à leurs livres, les paresseuses à leurs lits. On se groupe, on débine les professeurs, on fait des chansons.

En voici une, toute fraîche ; l’auteur est une « seconde année », une bonne fille, Isabelle Marlotte.

Elle se chante sur un air connu :

Voici un émule de Platon

La digue la digue digue

La digue digue dong.

Jérôme Pâtre est son doux nom

La digue digue digue

La digue digue dong.

Il a toujours la bouche pleine

D’une langue qu’il tire gentiment

A chaque instant !

A chaque instant

Dans ses moments d’abandon

La digue digue digue

La digue digue dong

Il appelle les choses par leur nom

Digue digue digue

Sur sa chaise il s’met à genoux,

Ou bien tout d’bout,

Ou bien tout d’bout.

Et ça continue.

Les anciennes, qui savourent mieux que nous les traits décochés, applaudissent au passage, les :

Voilà le point, Mesdemoiselles !

Au surplus, au fait, au fait, etc., qui sont les mots collants de Jérôme. —

J’adore la valse, celle au rythme lent ; j’aime la musique qui m’entraîne sur un mode mineur ; j’aime les modulations vaines des retours en majeur, les notes grises, veloutées ; alors d’invisibles caresses me ferment les yeux ; tout mon corps s’abandonne au plaisir de suivre un rythme divin.

Quelques Sèvriennes ont, quand elles dansent, la grâce des branches qui ploient et se relèvent sous le poids d’un oiseau. Renée Dolat, une ravissante Arlésienne, a des mouvements si harmonieux qu’on s’arrête pour l’admirer.

Mais d’autres ! celle-ci, une toupie hollandaise qui fait du sentiment. Celle-là, une corvette en détresse, et les Scientifiques valsent avec une élégance de fagots agités !

Quelle partie de rire encore, quand on s’est aperçu que les rotondités d’Adrienne Chantilly n’étaient que rembourrage ! Berthe, toujours elle, en dansant avec notre « cacique », lui a malicieusement piqué une aiguille au beau milieu de la hanche, et l’autre ne broncha pas !

Un mot terrible de d’Aveline sur une ancienne, qui a trop de prétentions à la beauté mythologique :

« Vénus, il est vrai, mais Vénus marine, car il lui reste encore un peu d’algues aux dents. »

Fi le vilain.

A huit heures et demie, tout le monde se retrouve à la porte de Mme Jules Ferron, pour le bonsoir. Subitement, ce coin de lumière et de vie meurt ; l’ennui est roi de cette solitude.

Même en plein jour, ce long corridor est un triste promenoir de nonnes. Des murs lavés à la chaux, à terre des briques trop rouges, des fenêtres qui prennent la clarté au fond des douves. Quand la lune est haute, elle perce la crête des arbres, et par un soupirail, éclaire ce couloir d’une lumière glacée, jetant sur le mur d’ombre la silhouette blanche d’un porche de tombeau.

Est-ce que la Pompadour, qui vécut ici même, rêva de pénitences nocturnes, en cilice, pieds nus, dans ce cloître presque souterrain ?

Les bruits s’y éteignent, pour ne laisser sourdre que la plainte du jet d’eau, qui se lamente, qui se lamente, sans écho.

Deux ombres enlacées passent… un bec de gaz vacille et s’éteint. Mon cœur frissonne, je me sauve.

20 octobre.

On dit que Mlle Lonjarrey, hier, en faisant sa ronde de nuit, a trouvé Angèle Bléraud évanouie au pied d’une porte, qu’elle déchirait de ses doigts crispés.

CHAPITRE VIII

LE BONSOIR

La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, et du dehors une voix jeta :

— Mesdemoiselles, il n’y a pas de bonsoir aujourd’hui !

Les têtes se relevèrent, un instant détournées des livres, et la dame au profil chevalin, satisfaite de son petit effet, se pencha, fouillant la salle d’un regard autoritaire, méfiant, et sans bruit, encore aux écoutes, referma la porte.

Un bruissement, un rire de petites feuilles passe sur toutes les lèvres ; un chuchotis éveille les hautes vitrines Louis XV, blanches volières où les livres, oiseaux captifs, dorment d’un sommeil fécond ; et les glaces, amies coquettes, reflètent le long des tables tous les visages égayés. Quelques mains se frottent, satisfaites ; des chaises remuent, un souffle soulève les fiches et les rabat aussitôt.

— Corvée de moins, et temps de gagné, lance Victoire Nollet, du plus loin de son escabelle.

Toute la bibliothèque approuve ; les têtes se replongent dans les atlas, sur les fiches cataloguées. On n’entend déjà plus que le crépitement du gaz qui flambe, sous les abat-jour verts.

Le bonsoir est tellement incrusté dans la vie journalière de l’École, que le supprimer une seule fois est un événement. Rien n’oblige les Sèvriennes à venir saluer Mme Jules Ferron, mais l’oublier est une inconvenance.

Le bonsoir est plus qu’un témoignage de respectueuse politesse, c’est une sorte de revue familière, d’examen de conscience à deux. C’est l’occasion offerte aux élèves, de parler avec confiance à leur Directrice, de s’ouvrir librement à elle.

Mais c’est aussi l’hommage, sorte de baise-main modernisé, que l’École tient à rendre à la grande veuve.

Pour laisser à cette visite son caractère intime, Mme Jules Ferron reçoit les Sèvriennes dans son petit cabinet, en bas, près du couloir si triste où le jet d’eau lointain pleure.

La porte étroite qui ferme les appartements de la Directrice, donne sur un palier à rampe de fer. Les Sèvriennes attendent là, debout, pressées, emboîtées, faisant queue tous les soirs, comme au théâtre un jour de prix réduits.

On bavarde (à Sèvres, trois élèves dans un coin, voilà un salonnet où l’on cause). On s’interroge sur le travail de la journée, sur les conférences du lendemain, les sorties du dimanche ; celles-ci écoutent, celles-là songeuses rêvent, se regardent, la tête posée sur une épaule câline.

Victoire Nollet apporte son lexique allemand et, les yeux clos, répète les cinquante mots qu’elle doit savoir avant de se coucher.

Petit à petit le silence s’anime, les jambes piétinent, les voix montent, les colloques troublent la dernière méditation de l’illustre veuve ; un hum ! hum ! vigoureux, de l’autre côté de la porte, suffit à rappeler tout ce petit monde impatient aux convenances.

— Renée, je vous assure qu’il est la demie, frappez, on gèle ici.

Renée Diolat, l’élégante Sèvrienne de troisième année, ouvre volontiers le bonsoir. Vite un coup de peigne pour lisser les cheveux, en un tour de main elle a rajusté sa toilette, relevé ses bagues le long des doigts fins.

— Toc, toc.

Pas de réponse.

— Allons frappe plus fort, Renée, si elle lit Sénèque, elle ne t’a pas entendue, murmure une Scientifique irritée de l’attente qu’on lui impose.

— Toc, toc, toc.

Même silence.

Renée se retire furieuse.

— Vous voyez bien qu’il n’est pas huit heures et demie, puisque Mme Ferron ne répond pas.

Deux minutes, trois minutes passent lentement. Enfin, comme une fleur qui tombe, à petit bruit, d’une robe froissée, la demie se détache de l’horloge.

— Entrez, répond enfin une voix sèche au troisième toc-toc.

A pas menus, les Sèvriennes s’avancent, l’une derrière l’autre ; chacune s’incline, souhaite le bonsoir à Mme Jules Ferron, et reçoit d’elle une poignée de main.

Suivant son humeur, un sourire, une parole gracieuse accompagne la réponse uniforme :

— Bonsoir, mon enfant, dit d’une voix lente, avec une prononciation auvergnate.

Les jours moroses, où les ennuis de la maison se dérobent sous un masque glacial, la main retombe ; un bonsoir indifférent surprend et gêne les élèves. Chacune se demande : qu’y a-t-il ? pourquoi cette froideur ? Avons-nous démérité ?

Et les rires s’éteignent, car ce que les Sèvriennes redoutent le plus, c’est la mésestime de Mme Jules Ferron.

D’autres fois, un rayonnement adoucit les traits un peu tendus de cette figure sévère ; le sourire, les yeux clairs, le geste captivent. On dirait la transfiguration d’une abbesse au sortir de la communion.

Ces jours-là, le petit cabinet de travail s’illumine. Dans la pénombre, on la voit entourée des livres dont elle vit : les Stoïciens, Montaigne, Corneille, les œuvres de Jules Ferron. Les papiers débordent sur les tables ; partout des portraits de son illustre époux : médaillons de bronze, bustes de marbre, eaux-fortes, tableaux, photographies intimes, lui assis, elle debout, la main dans la main.

Ce cabinet est le refuge consacré à la gloire du grand homme ; sa veuve assise au fond d’une vieille bergère, entretient, au milieu de ces reliques, un culte fidèle.

La lampe luit sur les cheveux argentés, agrafés négligemment au sommet de la tête ; les yeux ont la fraîcheur des yeux d’une toute jeune femme, et la main grassouillette serre tendrement la main qu’elle a prise.

— Aujourd’hui, c’est jour de confession ; bien, je repasserai, fait Victoire qui n’aime pas les longs arrêts sur le palier. Quatre à quatre, elle reprend le chemin de la bibliothèque, où tout Reclus l’attend. Charitablement elle avertit là-haut les bûcheuses que le bonsoir durera une heure.

Ce jour-là, Mme Jules Ferron, qu’une surprenante mémoire familiarise avec chaque élève, s’intéresse à tout.

— Vous allez bien mon enfant ? dit-elle à Marguerite Triel, un peu effarouchée de cette gentillesse, est-ce que vous pleurez encore, petite fille ?

— Non madame, répond Marguerite respectueuse, je me suis vite faite à ma nouvelle vie qui me plaît beaucoup.

— Tant mieux, mon enfant, continuez à bien travailler, vos professeurs pensent du bien de vous… N’avez-vous pas une amie, qui se présentait aussi à l’École, que fait-elle ?

— Charlotte se prépare pour l’année prochaine, madame, elle sera reçue, fait Marguerite avec élan ; un froncement de sourcils lui rappelle que Mme Jules Ferron l’interroge, mais ne souhaite pas de confidence. J’espère que mon amie sera reçue, reprend-elle, Charlotte travaille, elle est si intelligente.

— A-t-elle ses parents ?

— Non madame, mon amie est orpheline, mais elle est fiancée.

— Ah ! vraiment, fait déjà curieuse, la vieille Mme Ferron ; qui doit-elle épouser ?

— Un artiste, madame.

— Vous aimez beaucoup cette jeune fille, Marguerite ?

— Charlotte est ma sœur, madame.

— Bonsoir, mon enfant.

La main se fait très douce, mais serre vainement celle de Marguerite Triel ; ni la main, ni le cœur, ne répondent à cet appel tardif et peut-être passager.

A peine sortie, une autre la remplace ; une autre vient ensuite ; à chacune, Mme Jules Ferron ce soir-là, dit un mot gracieux, mais quand arrive le tour d’Adrienne Chantilly, qui lui fait une révérence de cour :

— Vous avez fait une bonne leçon, mon enfant, mais ce n’est pas assez personnel. Lisez un peu moins, pensez davantage, ne croyez pas que la forme sauve tout. Ici il vous faut songer non pas à vous-même, mais aux élèves que vous aurez… et puis, ne vous parfumez plus, comme vous le faites, vous incommodez vos professeurs.

Adrienne froissée se retire. Hortense, arrive, salue gauchement.

— Vous avez trop de correspondance, mon enfant, c’est du temps perdu ; je vois sans cesse des lettres qui vous arrivent de Carpentras, vous êtes à l’École pour préparer votre avenir de professeur, ne le compromettez pas… et comme Hortense, très rouge, ne se retire point :

— Vous avez quelque chose à me demander ?

— Oui madame (hésitant, et baissant les yeux sous le regard dur qui la pénètre). Voulez-vous me permettre d’aller demain jeudi à Paris ?

— Encore pour aller au Bon-Marché ! déjà Mme Ferron s’apprête à refuser net, quand Hortense saisit au vol un mensonge.

— Non, madame, pour aller voir le dentiste.

— Allez, fait la directrice, très indulgente aux maux de dents.

Les Sèvriennes continuent à défiler dans le petit cabinet ; selon les mines, radieuses ou humiliées, on devine que chacune emporte son paquet.

Presque la dernière, arrive tout essoufflée Berthe Passy. Elle s’excuse de n’être pas venue la veille, ayant oublié l’heure du bonsoir, au milieu d’une lecture philosophique.

Mme Jules Ferron sourit.

— Vous avez une conférence à faire pour M. Pâtre, Berthe ?

— Oui, madame, je ne sais pas manier l’abstraction, le langage philosophique m’embrouille.

— Voyons un peu ce qui vous embarrasse ?

— Tout mon sujet, madame !

— Allons, allons, grande enfant, venez demain dans mon cabinet, nous en reparlerons ; et conquise par la sincérité si brusque de cette nouvelle Sèvrienne, Mme Jules Ferron s’abandonna jusqu’à l’embrasser.

Angèle Bléraud entre ; les yeux se durcissent.

— Vous êtes sur la liste du docteur, mademoiselle ; demain, s’il l’approuve, l’infirmière vous donnera des douches et vous prendrez tous les soirs du bromure.

Effarée, la malheureuse sort ; d’autres passent : la main glisse du même mouvement lent par-dessus le bureau, tandis que le reste du corps s’immobilise dans l’ombre de la bergère.

Puis, c’est fini. La porte doucement se ferme. Les bruits de pas s’éloignent, s’éteignent dans le couloir solitaire.

Mme Jules Ferron est seule.

Les yeux sur un Marc-Aurèle, peut-être songe-t-elle à sa mission : N’est-elle pas là pour aider ces jeunes filles à l’apprentissage de la vie ? Ne doit-elle pas faire appel sans cesse à leur raison, donner à leur caractère l’empreinte énergique qui leur manque ? Quel germe couve dans cette terre trop hâtivement remuée ? Quelles femmes l’enseignement viril de Sèvres fera-t-il de ces enfants ?

....... .......... ...

Les élèves, encore sous l’impression de cet accueil, se demandent en reprenant leurs livres à la page commencée :

— Que lui a-t-on fait, pour que nous ne puissions, sans mentir, l’appeler : la Meilleure, notre Mère.

CHAPITRE IX

SOIRÉE PHILOSOPHIQUE

Mlle Berthe Passy à M. Jules Passy, homme de lettres, Montmartre.

« 28 octobre 189 .

» Mon vieux Jules,

» Dimanche tu mangeras sans ta Pépette la popote de Rosalie. Impossible de quitter ma turne : je ponds, je ponds, je ponds !

» J’aurai fini mardi. Ce sera douloureux, mais réussi. Crois-tu que l’excellent Pâtre m’a donné en leçon de philo : De l’Éducation de la Raison.

» Éducation de la Raison, à moi ! comme si j’avais l’âge où l’on parle de ces choses-là !

» Je vais, je viens, j’interroge toute l’École. Mon expérience est nulle en la matière. As-tu jamais songé à faire l’éducation de ma raison ? Dis, dis !

» Il est vrai que mon paternel ne ressemble guère à celui de Victoire, un pédagogue qui avait inventé une méthode raisonnée, vers 1848, pour faire faire pipi à ses chats dans une assiette. Aussi, quelle fille prodigieuse il a dressée ! Crois-tu qu’elle porte dans sa poche un petit rollet, où tout son temps est détaillé par quart d’heure, sans oublier ce qui est pour elle, paraît-il, le quart d’heure de Rabelais !

» Dans sa chambre, elle a piqué au mur deux papiers couverts de jambages, qui montent et qui descendent.

» Devine ce que c’est !

» Cherche pas, va. Jamais tu ne croiras qu’une fille de vingt ans n’a d’autre baromètre que celui-là.

» C’est une statistique comparée des forces cérébrales, chez ceux qui travaillent le dimanche, et chez ceux qui ne font rien.

» Épatant, hein !

» Dire que toi et moi, nous nous sommes aventurés dans la vie, comme sur une corde tendue, le cœur d’une main, l’esprit dans l’autre, et le balancier par terre !

» Je le ramasse et je recommence.

» Vois-tu, mon vieux, la Reine de ce pays-ci est une dame à longue toge, et à bonnet carré : Ergo.

» Qui n’a point l’esprit philosophique, pour elle est une sotte.

» Qui n’a point de principes philosophiques, est une mécréante.

» Qui n’a point de vocation philosophique, est une ratée.

» Maintenant que je le sais, je rattrape la Dame et vais porter sa queue. Lui faisant la cour, je gagnerai ses faveurs à coups d’abstraction, de généralisation, d’induction, de déduction, de dé-mons-tra-tion !

» Pour être des Batignolles, on en vaut bien une autre. Elle m’a embrassée en cachette : C.Q.F.D.

» La maladie est dans l’air, tu le vois, et se gagne en quatre semaines. Mais pour charrier tant de globules philosophiques, le sang de l’École n’est pas corrompu. Nous n’avons pas de « Sujets » comme nos voisines des Roses, pas la plus petite crise mystique.

» Tandis que là-bas, les visions, les tête à tête avec Jésus se multiplient. Après une nuit de Pascal, leurs yeux s’ouvrent à la vérité, et bon nombre de catholiques deviennent de farouches protestantes. On les voit même porter en amulettes les articles de foi du directeur de la maison.

» Que ferais-tu à sa place ?

» Lui, naïf, les appelle : « Mes sœurs en J.-C. » et leur réserve de bons petits postes aux sorties de fin d’année.

» Ce prosélytisme est une rouerie qui nous amuse. Mais ici le zèle ne va pas plus loin que de se morfondre, sous un air enjoué, aux soirées philosophiques du mercredi.

» J’y fus hier.

» Je t’en supplie, fais provision de chaussettes à raccommoder. Avec mes bas, je pourrai tirer ces deux heures de glose sur Épicure, Socrate, les Stoïciens, Stuart Mill, Jean-Paul, Jean-Jacques et tous ceux qui, depuis 3000 ans, croient avoir épousé la Vérité.

» On est là trente autour de la table, dans la salle à manger de « la Veuve ! » Tu sais qu’entre nous, ce petit mot exprime toute sa grandeur. Les unes apportent du travail, les autres n’apportent rien, les plus fines pioncent dans les coins.

» J’étais au premier rang pour voir, pour être vue. Pas moyen de chatouiller, de pincer, de faire rire tout le monde, de bâiller en arpège, son œil était sur moi, et sans cesse.

» Que penchez-vous, Berthe, de chette définichion ? Êtes-vous de l’âvis d’Emerchon ?

» Moi, je répondais tout de go. Mais j’ai remarqué que les plus intelligentes disent souvent des niaiseries, pour ne pas se compromettre. Les Scientifiques parlent du bout des dents ; elles n’entendent que Darwin. Les autres, graines de Bélise, affectent le mépris de la Beauté, et repoussent, ô comme un fromage qui sent, le mariage des musiciens célestes.

» Thérésa, qui n’a peur de rien, a mis en branle tout le midi. Hortense, si on l’avait laissé faire, à propos de tout, aurait cité l’amour d’Ugène pour son Hortense, et la passion d’Hortense pour Ugène. J’avais beau lui faire le pied, elle n’en voulait pas démordre !…

» Quand c’est Socrate qu’on lit, on pleure. Ce sera le tour de tes chaussettes ; tu verras, pas un sou d’oublié. Mais tu sais, le jour où on lit la jalousie, dans La Rochefoucauld, j’y vas les mains dans mes poches, et je parle.

» C’est renversant, mais ici, on cause de ces choses-là comme si on revenait de Cythère. O que je regrette le huis clos de ces entretiens ! Ça manque d’hommes, et vois-tu, la philosophie entre femmes, c’est gentil, mais c’est comme en amour, il y manque quelque chose.

» Je ne donnerais pas ma soirée pour un fauteuil à tes Guignols : en sortant, j’ai vu le meuble le plus cocasse que tu puisses imaginer ; c’est la bergère où l’illustre Veuve se repose.

» Sûrement, c’est un cadeau qu’a reçu Jules Ferron sur ses vieux jours ; mais ça a l’air d’une farce. Imagine-toi, au milieu du siège, brodés au petit point, un jeu de dés, un pot à tabac, des cartes, une pipe, une boîte d’allumettes avec ces mots rouge-sang, placés juste à la chute… des reins : Feu !

» Le fou rire m’a prise, j’ai cru que je ne retrouverais jamais ma chambre. Je me roulais en zig-zag dans le couloir, secouant les portes. — Feu ! feu : c’était un hoquet, des larmes, feu, feu. J’avais les côtes étranglées. J’ai fini par tomber par terre, les autres, autour de moi, riaient encore à se pâmer.

» Nous avons fait scandale, et la chemise de nuit de Mlle Lonjarrey nous a poursuivies de récriminations jusqu’au matin.

» On devrait léguer ce fauteuil de valétudinaire en détresse à la Comédie française. Il remplacerait les chaises percées de Molière.

» Ah ! mon petit Jules, c’est toi le vrai philosophe, puisque tu as nourri la joie dans mon cœur, et semé le rire sur mes lèvres frondeuses.

» Une patte à Friquette, un salut au cordon bleu, un bécot pour toi de

» Ta gamine,

» Pépette. »

CHAPITRE X

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

1er novembre.

Je ne quitterai pas l’École pendant ces deux jours de congé. Charlotte est souffrante, ma vieille cousine est encore à Orléans ; que ferais-je seule dans Paris ? J’ai un peu peur de ces sorties, je suis gênée d’un regard, surtout de ces regards qu’on rencontre le soir et qui vous déshabillent. Il m’est odieux d’être suivie, je perds la tête, je me sauve.

Je resterai dans ma chambrette, à coudre mes mousselines, qui égaieront ces fenêtres ; à piquer quelques photographies de musée ici et là.

Je ne m’ennuyerai certes pas, j’ai mon journal, mon André Chénier, et ces pages, si drôlement écrites, que Berthe Passy m’a apportées ce matin.

Elle s’amuse à faire des portraits, et sa plume campe ses personnages en vrais types de comédie mais il faut la voir, quand elle lit ce qu’elle vient d’écrire. Toute sa figure est en mouvement ; les yeux noirs pétillent ; le nez, très François Ier, s’allonge encore, la bouche accentue l’impertinence ou la gauloiserie du trait. C’est là un masque d’une mobilité si expressive, qu’à la regarder, on croit voir les personnages mêmes qu’elle peint.

— Voici le premier, qui est frappant.

Mlle Lonjarrey

Des pantoufles discrètes, feutrées, glissant de porte en porte, entraînent, sans aucun bruit, l’ombre écouteuse de Mlle Lonjarrey, qui, du petit coup sec d’un doigt osseux, viole l’entrée de nos chambres, sans s’émouvoir d’un pantalon qui tombe, d’une chemise qu’on enlève.

Par le profil, Mlle Lonjarrey descend du grand Condé ; mais la fortune n’a point souri à son auguste ressemblance !

Mlle Lonjarrey cumule, à l’École de Sèvres, les fonctions de gardien de la paix, et de truchement entre les élèves et l’administration.

Le code en main, elle surveille, censure, dresse un rapport, avec un zèle, un sérieux, une bonne foi, qui mériteraient ailleurs quelque gratification. Mais par une étrange infirmité de l’esprit, chez elle, les idées s’embourbent ; au milieu d’un discours, la roue s’enraie et ne tourne plus.

Dans cette retraite de l’intelligence, Mlle Lonjarrey rend les services de l’Invalide à la tête de bois. Cependant, elle a conscience de la hauteur de ses fonctions. « Nous avons résolu », dit-elle, et ce nous est une politesse à l’adresse de Mme Jules Ferron.

Mlle Lonjarrey, très classique par la forme de son visage, tient encore du grand siècle le respect du maître. Sèvres est une cour, Mme Jules Ferron en est la Reine : il importe, pour bien vivre, de plaire à son souverain.

Dès l’aube, elle hume et prend le vent ; si elle caresse ou aboie, on sait en quelle estime le maître vous a.

D’humeur gaie, cette longue et maigre dame, en son profil chevalin, aime à fouiller les petits secrets, et à donner quelques avertissements. C’est un phonographe qui enregistre, par intermittence, de belles et graves paroles ; sa mémoire sème, à tort et à travers, des axiomes philosophiques, qui sont pour elle autant de règles de vigilance, et pour les Sèvriennes autant de prétextes à rire.

Car cette brave Lonjarrey est une si bonne fille ! dans le particulier, elle adore le militaire, — chacun sait ça — et ne dédaigne point, en son honneur, de vider à tout coup son petit verre de « Calvados ». Elle a le gosier sec, ou pour tout dire, sa vraie philosophie tient, tout entière, dans cette larme odorante qu’elle échauffe entre ses doigts osseux, et qu’elle sirote goutte à goutte.

Et par petites gouttes, elle en a tant bu ! et de tant de sortes ! qu’il s’exhale d’elle un parfum de cerises, de pommes, de prunes, d’oranges, de raisins distillés. Son cabinet ne fleure plus l’odeur des roses, qui se pâmaient entre les seins de la Pompadour, alors que penchée sur une carte d’Europe, son épingle d’or piquait les victoires de Louis le Bien-aimé !

De respirer, là-haut, ces fumets qui les grisent, les petits amours titubent en trottinant sur la corniche, et tout autour de la Cantinière pompette, cul par-dessus tête, effrontément se roulent !

Monsieur le Dépensier

Mossieu le Dépensier a la barbe et le port d’un Sultan qui, pour jouer la comédie, porte tablier bleu en son harem !

Cognant, jurant, sonnant, voilà le roi de notre valetaille : les chambrières lui font la barbe, les mitrons en émoi, redoutent ses colères d’Agamemnon, porteur de lardoire. Les Sèvriennes affamées sourient au rogne-portion qui, pour un œil vif, donne 4 bûchettes, et le plus gros rosbeef à la plus gentillette !

L’Infirmière

Une grande chatte maigre, au sourire fin, aux cheveux rares, nourrie aux lettres contemporaines, frottée à tous les poulaillers de théâtre, ayant, au bout de sa lorgnette, le nez des actrices célèbres, la plastique des cabotins en vogue, et dans sa tête les ritournelles de tous les opéras.

La plus originale des infirmières ! connaissant Aristophane, et parlant Esthétique, avec la science comparée d’une femme qui en douche 20 autres chaque matin.

On aime ses tisanes, d’un goût relevé, parfois équivoque. C’est la gazette de Hollande, qu’on lit entre deux portes, pendant que thé, café, ou chocolat — ô drogues exquises ! — chantonnent sur le gaz aux frais du Gouvernement.

Concierges

Philémon et Baucis à la porte du Temple.

Ils vieillissent là, modestes, tranquilles, attendant la maladie et la mort.

Au seuil de l’extrême vieillesse, peut-être une indulgente philosophie leur fait-elle croire qu’une bergerie heureuse est une bergerie mal gardée.

Silencieux dans leur loge, ils laissent faire, ils laissent passer, ayant acquis par là des droits à l’ingratitude humaine !

— Avez-vous encore vos parents ? demandait-on à leur fils potache quelque part.

— Oui, madame, mon père est Fonctionnaire à l’École de Sèvres.

Est-ce tapé ! j’aime ce tour d’esprit railleur et si vivant ; on la croit méchante ! Que non, Berthe a un cœur qu’on ne soupçonne pas ; chez elle tout est de primesaut. Sa verve, c’est l’éclat brutal, mais franc, d’une sève généreuse. Sa droiture est inexorable devant toutes les petites hypocrisies qu’on découvre peu à peu autour de soi.

5 heures soir.

La maison est silencieuse, l’âme de ces vieux murs, de ces ronces, de ces arbres, s’est envolée ce matin. Les cloches sonnent tristement, lentement ; personne à qui parler de ses morts. Ils sont là pourtant, auprès de moi, les chers disparus, je sens leurs yeux sur moi ; embrasser ma mère, ô comme je voudrais embrasser maman…

La corde a chanté sous mon doigt, très grave ; le jet d’eau s’est tu, pris de langueur ; la nuit tombe : ô triste jour de Toussaint… mon âme écoute leur âme.

2 novembre, jour des morts.

J’ai travaillé tout aujourd’hui, à ma leçon sur André Chénier, pour ne pas céder à cette tristesse morbide qui m’anéantit. La pensée de la mort m’épouvante, je la fuis ; je n’ai sur terre aucun refuge où mon âme puisse se blottir.

Être seule ainsi, toute la vie ! Il y a des jours comme celui-ci, où je voudrais n’être plus.

— Va, retourne à tes livres, pauvre petite.

J’ai lu toute l’œuvre d’André Chénier ; j’en emporte une impression confuse, ardente, troublante surtout. Ce qui m’a le plus intéressée (faut-il l’avouer sans rougir) ce sont ces vers d’amour, écrits avec l’ardeur d’un sang enfiévré ; ce sont des mots qui ont un parfum, des mots qui ont la puissance d’une caresse, des mots qui me brûlent, et que pourtant, je ne comprends pas toujours.

Tout mon sang est amour, dit-il.

L’amour seul dans mon âme a créé le génie.

Quelle surprise ! je découvre là un poète inconnu, moins pur, moins empoignant que celui de la Jeune captive, mais un poète amoureux, qui sous les grands bois, au bord des fontaines, réveille les nymphes endormies.

Camille, ô voluptueuse Camille, « cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche », sa voix chante encore les beaux vers qui te suppliaient.

Je les lis tout haut, et puis je me tais, comme si je faisais quelque chose de mal.

3 novembre.

Je suis à la torture : que dire d’André Chénier, s’il faut ignorer cette partie de son œuvre, qui à mon sens, vaut bien les Idylles de Théocrite et certaines pages de Virgile.

Si j’allais consulter Mlle Vormèse… j’y vais.

Mlle Vormèse a prononcé ce vilain mot de « poésie érotique ». Cela suffit pour éclairer mon ignorance et m’interdire toute allusion à ces vers.

Allons sagement, classons les fiches que j’ai tirées de Sainte-Beuve, de Jules Lemaître, de Faguet, et cuisinons une belle petite conférence pour jeunes filles, sur le Chénier des Iambes et des Idylles, sans même leur dire, que l’homme qui écrivit ces vers était beau comme un Dieu.

4 novembre.

Mon plan est arrêté, Mlle Vormèse l’approuve, je suis tranquille. J’étudierai, devant mes compagnes, l’âme antique et l’âme moderne dans l’œuvre de Chénier ; j’essayerai de leur montrer la divine poésie des anciens, ressuscitée par cette imagination d’artiste, et la poésie contemporaine née, chez lui, de la sincérité de sa douleur.

5 novembre.

Je viens d’aller faire ma leçon aux arbres du parc. L’air était si doux, que sous les feuillages blonds, près de l’herbe fraîche encore, on se serait cru au printemps. Mon plan bien en tête, j’ai improvisé. Les paroles, les images surtout, naissaient à chaque pas.

La marche rythme ma pensée, je suis toute surprise de parler ainsi sans embarras ; quand un mot s’obstine à ne pas venir, je n’ai qu’à regarder les feuilles, à m’avancer plus loin sous le bosquet, en cherchant, et le mot, le mot cher à d’Aveline, est là sur mon chemin.

5 novembre, 8 heures matin.

Je n’ai pas dormi de la nuit. Je suis nerveuse, hors de moi. Si j’allais manquer ma leçon, être au-dessous de l’opinion qu’après mon examen d’Aveline s’est faite de moi. J’ai le trac.

Mentalement j’offre une rose aux deux saints que j’aime.

Vite, notons les pages à lire. La cloche sonne, je vois d’Aveline qui cause avec Isabelle Marlotte. Mon Dieu que j’ai peur.

Même jour, midi.

Joie, joie. Il a été content, il m’a dit que c’était bien, il a loué mon tact, l’ingéniosité du plan, la pureté et la simplicité de la parole. Je suis ravie, brave d’Aveline, va, si tu savais quelle force me rendent tes éloges, comme je suis prête à me donner plus encore à l’étude !

Je l’aime, cet homme. Tout de suite une grande paix est entrée en moi ; les yeux de Mlle Vormèse m’ont souri, et je me suis sentie en communion de pensée avec lui, avec mes compagnes.

Mme Jules Ferron a daigné, en passant, me sourire : quel éloge !

Inoubliable jour que celui de ma première leçon de littérature à l’École de Sèvres.

CHAPITRE XI

L’AME DE L’ÉCOLE

Toute la « première année » se trouvait réunie, ce jeudi-là, dans la chambre un peu austère de Mlle Vormèse, répétitrice à l’École de Sèvres. Auprès du lit en bois noir, drapé de cretonne sombre, un portrait de Mme Jules Ferron ; au mur la Cène de Vinci ; sur une table volante, auprès d’un buste d’enfant de Donatello, l’Imitation de J.-C. C’est plutôt la cellule d’une diaconesse protestante, que la chambre où vit, repose, travaille, une femme belle, aimée, jeune encore.

« Je vous ai réunies chez moi, mes chères petites, dit Mlle Vormèse, en refermant sur Adrienne Chantilly la porte de sa chambre, pour donner à notre entretien plus d’intimité.

» Oubliez un instant que je suis votre répétitrice ; ne voyez en moi qu’une amie, qui veut vous parler, au milieu de ces choses familières, de ce que nous aimons toutes : de notre chère École.

» Nous ne sommes plus des inconnues les unes pour les autres. — J’ai suivi vos examens, je vous retrouve aux cours, à nos répétitions. Quelques-unes ont eu confiance en moi et sont venues me demander conseil. Je crois donc vous connaître à peu près, et je tiens à vous assurer que pendant vos trois années de Sèvres, vous me trouverez toujours prête à vous aider, à vous soutenir, comme une sœur aînée doit le faire pour ses cadettes. »

Un murmure affectueux remercia Mlle Vormèse, qui la tête appuyée au creux de la main, songeuse, semblait chercher dans son passé une leçon pour l’avenir.

« Vous arrivez très jeunes à l’école, continua-t-elle, vos anciennes ne vous ressemblaient pas. Nous sommes entrées ici déjà mûries par la vie, et considérant notre stage comme un abri calme et laborieux. Nous y avons oublié les premiers chagrins, les défaillances dans la lutte. En nous séparant, nous emportions le mystérieux viatique, qui est l’amour absolu du Devoir.

» L’École sera-t-elle pour vous ce refuge propice, où l’on prend conscience de soi-même, où se fera la transfiguration de vos âmes ?… (D’un accent convaincu.) Je l’espère.

» Votre grande jeunesse, et vos rapides succès, vous ont laissé l’illusion d’être encore au Lycée, (rieuse) un lycée select, le premier lycée de France, si vous voulez. En bonnes élèves, vous avez bûché vos manuels, dévoré les catalogues de la Bibliothèque, et tout de suite, votre programme d’études et de lectures a pris des proportions encyclopédiques.

» Je vous ai laissé aller.

» Au bout d’un mois, quelques-unes ont bronché, s’apercevant que leurs professeurs exigeaient autre chose qu’une érudition de dictionnaire, et qu’ils se montraient plus sensibles aux traits spontanés, aux réflexions personnelles, qu’aux découvertes trop faciles des bouquineuses.

» Elles sont venues à moi :

»  — Que faut-il faire ? Nous sommes déroutées, notre méthode de travail ne vaut rien ! »

D’une voix nette, détachant les mots, Mlle Vormèse la tête relevée, reprend après un instant de silence :

« Ma réponse, mes chères enfants, s’adresse à vous toutes. Vous avez besoin de réfléchir, de chercher, d’organiser votre vie intellectuelle et morale à Sèvres. — Rappelez-vous une chose, c’est que votre carrière, votre mérite de professeur, dépendront de ce que vous ferez ici.

» Il me semble que l’École vous propose un double but :

» Apprendre à penser ;

» Apprendre à agir.

» Vous devez quitter la maison, véritablement professeurs, c’est-à-dire que femmes d’intelligence et d’énergie, vous saurez diriger les jeunes filles qui chercheront en vous un modèle.

» Celles d’entre vous qui ne sortent pas des lycées où l’esprit de Sèvres rayonne, peuvent, par comparaison, se rendre compte de notre idéal de la femme instruite :

» Ni savante, ni pédante ; un esprit juste, cultivé, qui cherche dans la science, non pas une parure, mais un appui.

» L’École veut préparer des générations de professeurs distingués, soucieux de tous leurs devoirs, soucieux des intérêts supérieurs, qui porteront enfin, dans la vie, une sagesse aimable, une dignité simple.

» Vous trouverez ici toutes les ressources possibles pour votre travail. Il ne dépend que de vous de tirer profit de cette culture libre, forte, que vous donnent vos maîtres.

» Votre travail effacera les « plus » et les « moins » qui vous différencient. Chacune doit s’efforcer d’être elle-même, de garder son naturel, les qualités et les aptitudes qui font sa force. N’imitez personne, ne croyez pas qu’en reflétant l’esprit d’un autre, vous plairez mieux… rappelez-vous ce que dit le bon La Fontaine.

» Si vous êtes découragées par une critique trop dure, ayez l’énergie de vous corriger : bien souvent les défauts qu’on vous trouve ne sont que l’excès de vos qualités.

» Ne vous bourrez pas des miettes d’autrui. Pensez, soyez hardies, allez de l’avant, quitte même à vous tromper ; vous êtes à l’âge où l’on peut se faire une maxime du vers de Musset :

Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.

» Donnez à votre pensée une forme qui vous appartienne ; forme concise, pittoresque, colorée, éloquente, suivant votre nature. Nous ne tenons pas à vous couler dans un moule identique ; de l’Unité dans la Diversité, voilà la force de notre corps enseignant : la volière chante, écoutez l’harmonie du concert… »

Avec insistance, cherchant les yeux des Sèvriennes :

« Je voudrais bien me faire comprendre de vous, mes chères enfants, être sûre que ces paroles viennent à l’heure propice, qu’elles vous forceront à réfléchir, et à voir, dans l’étude des sciences et des lettres, l’espace le plus magnifique offert à votre pensée. »

Mlle Vormèse s’arrête un instant ; les élèves recueillies boivent ses paroles.

« Pendant des années, votre horizon a été ce coteau de Sèvres ; c’était pour vous le Paradis : entrant à l’École, vous étiez sûres plus tard de gagner, honorablement et librement, votre vie.

» … Comme sur les côtes, de petites barques vont de ville en ville porter leurs marchandises, en prendre de nouvelles, ne s’égarant jamais, grâce aux feux qui s’allument dans la nuit, votre jeunesse a suivi les escales d’une route tracée à l’avance. D’un examen vous passiez à un autre, d’un autre au suivant, toujours plus riches, et plus sûres d’atteindre le port.

» Vous y êtes !

» Il en faudra sortir. Bientôt les côtes s’effaceront derrière vous, c’est la pleine mer, c’est l’inconnu que vous devez parcourir.

» Vous ne savez pas où vous irez en sortant de Sèvres, mais déjà, par vos compagnes, vous entendez dire que la vie vous sera dure.

» On nous raille, on nous méprise, on nous attaque partout où les lycées se créent.

» Il faudra du temps, et combien d’efforts, pour vous faire connaître, et obtenir de l’opinion publique, l’estime et l’affection que vous mériterez. »

Très bas, d’une voix presque tremblante, Vormèse poursuit son image :

« Oui, c’est vraiment la pleine mer, houleuse, méchante, où votre barque doit tracer un sillon. Que deviendra-t-elle, si avant de quitter le port, vous n’avez pas cherché là-haut une étoile…

» Apprendre à agir, voilà ce qu’il faut faire ici. Orientez votre vie vers une croyance, avec la ferme volonté d’agir conformément à votre foi.

» La tolérance la plus large règne à l’École. Vous êtes libres. Un système de compression ne produirait que des êtres affaiblis, sans ressort, soumis par la crainte, incapables d’agir avec vigueur dans les circonstances difficiles. Vous seriez dépourvues de courage pour lutter contre vous-mêmes. »

D’une voix plus nette :

« Mme Jules Ferron a trop le respect de votre liberté, pour souffrir qu’on vous impose une direction de conscience. Vous êtes libres de votre choix, responsable de vos actes.

» Que celles d’entre vous, qui ont gardé le culte de leur enfance, le gardent jalousement et y puisent la résignation et la force pour lutter.

» Que les errantes cherchent, s’éclairent, se décident. Les discussions philosophiques de nos mercredis, les cours de M. Jérôme Pâtre, des lectures réfléchies, les aideront à se former un idéal, une religion philosophique.

» Disciples de Socrate, d’Épictète ou de Kant, ayez en vous-mêmes le ferme propos de vivre conformément à votre loi, d’obéir toujours à votre conscience, de la considérer comme le témoin exigeant et hautain, devant qui vous ne sauriez rougir.

» Soyez donc énergiques et probes.

» Comme dit saint Augustin : « Aimez et faites ce que vous voudrez. » Mais gardez-vous dans la vie du scepticisme qui tue l’action morale.

» Gardez-vous d’une fausse pitié pour vous-mêmes, et pour les autres ; souvent ce n’est qu’une lâcheté déguisée.

» Gardez-vous d’une facile bonté, ce n’est qu’indifférence ou égoïsme.

» Faites ici l’apprentissage de la vraie bonté. Aimez-vous les unes les autres. Cherchez un peu votre bonheur dans le bonheur d’autrui, mais n’attendez jamais de votre prochain ce que vous serez toujours prêtes à lui donner. »

Très émue, Mlle Vormèse se lève ; elle voit qu’un peu de son âme illumine les yeux brillants de quelques Sèvriennes.

« Pardonnez-moi la longueur de cette homélie, mes chères petites. Je vous reçois enfants, mon devoir est de vous aider à devenir femmes droites, intelligentes et fortes.

» Je suis prête à faire mon devoir avec amour, et j’en serai largement récompensée, si vous emportez de notre chère École un souvenir de tendresse et de reconnaissance joyeuse. »

Des visages émus se tournent vers elle, des mains confiantes cherchent la sienne. D’un même élan, les Sèvriennes se groupent avec respect, avec amour, autour de celle qui, la première à Sèvres, a su trouver le chemin de leur cœur.

— Alleluia, chanta Berthe Passy, en dégringolant l’escalier, voilà donc quelqu’un qui nous aime.

Et Marguerite Triel, rêveuse, se mit à chercher, dans le ciel encore nébuleux, l’étoile dont parlait Mlle Vormèse.

CHAPITRE XII

LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

15 novembre.

En somme la vie est très douce ici ; nous n’avons qu’à faire nos lits, les domestiques s’occupent du reste. Le jeudi, nous pouvons librement rester dans nos chambres, nous réunir autour d’une tasse de thé, causer, chanter, jusqu’à la nuit tombante. A l’heure où les becs de gaz s’allument, il faut se séparer : la vieille Lonjarrey et son règlement viennent troubler la fête. Le dimanche, sortie.

Tous les jours, le dépensier, roulant son chariot, dépose dans nos cheminées, trois bûches et trois bûchettes. Prudemment on économise le chauffage, pour la flambée joyeuse du dimanche.

Mais qu’il fait froid ! on gèle dans les couloirs ; dans nos classes les calorifères ne marchent plus !

Il a fallu offrir une chaufferette à ce pauvre Taillis, dont les idées, si rares en tout temps, se congelaient dans ses esprits refroidis ! Sous les sycomores, nous avons fait un bonhomme de neige à sa ressemblance, qu’à tour de rôle, chaque promotion décapite avec fureur. Longtemps encore, ce pauvre Taillis sera la tête de Turc des Sèvriennes.

— Voilà l’hiver.

L’eau ne tambourine plus sur le zinc de ma fenêtre, mais la bise hurle dans les couloirs, s’engouffre dans les cheminées, râle sous les arbres blancs. Il a neigé. Il gèle, on ne pourra plus courir dans le parc ramasser les branches de bois mort. Brou,… il faudra, malgré soi, être stoïcienne !

Que c’est joli dehors, j’ai les yeux en joie. Les coteaux sont duvetés de blanc ; sur le ciel d’un gris soyeux, la ligne des bois ondule comme une caravane nuageuse un instant arrêtée. Une nuit a suffi pour couvrir la terre d’une blancheur de pardon. Les traînées de clématites s’étalent, voiles de mousseline que des mains candides voudraient détacher. La cour est veloutée ; sur le toit du pavillon Lulli, un essaim de colombes s’est posé ; leurs pattes, en passant, ont entre-croisé leurs fines ramilles sur la neige de ma fenêtre ; le bassin gelé, a, dans sa gaine éphémère, les lueurs mystiques de l’armure que revêt Parsifal, et tout autour, les sycomores portent la livrée du blanc chevalier.

Les bruits s’éteignent. L’horloge et la cloche s’assoupissent en sonnant, pour s’endormir tout à fait, le soir.

Alors tout devient irréel dans la nuit lumineuse, et je reste à regarder la lune, avec les yeux d’un vieil orfèvre épris de l’orient de cette perle, qui roule solitaire dans le firmament.

Pas de bruit ; rien ne bouge, et dans ce lit tout blanc où la terre se couche, on n’entend plus battre le cœur de la mère éternelle.

J’aime ce silence, cette pâleur des choses, si semblables au recueillement des âmes qui vont approcher de Dieu !

20 novembre.

Enfin j’ai vu Henri Dolfière. Il est charmant. Nous avons déjeuné ensemble ce matin. Quelle bonne journée de franche causerie et d’abandon ; j’ai tant ri, tant bavardé, tant écouté, que la tête me tourne un peu.

Henri Dolfière a 23 ans, il est plutôt petit, mince, de mouvements aisés ; il porte toute sa barbe qui est brune, et laisse tomber ses cheveux assez bas sur le front ; des yeux bleus, clairs et sombres, où la pensée a mis une clarté magnifique, ce qui ne les empêche nullement, quand il nous taquine, d’avoir un regard plein de gaminerie.

Il a bien l’air d’un artiste, quoique sa mise soit correcte et simple ; ça doit tenir à l’habitude de préciser ses paroles par un geste, ou bien à cette pose d’abandon que le corps prend d’instinct, quand l’esprit rêve.

Tel qu’il est, il me plaît : il doit être bon, aimant, il sera fidèle à Charlotte, qui le rendra très heureux. Elle a avec lui des façons câlines et sages de petite mère ; si raisonnable, et pourtant si passionnée, je crois qu’elle sera pour lui la vraie compagne de l’artiste.

Car il est très, très artiste ; Henri, (non, non, n’allons pas si vite), M. Henri Dolfière m’a raconté son voyage à Rome, l’impression prodigieuse des vieilles ruines, la beauté de la Renaissance italienne, puis le charme attachant, presque humain, des vieilles demeures allemandes. Il a des mots si expressifs, si colorés !

Était-il amusant, lorsque je disais quelque chose, moi si ignorante d’art, « c’est très juste, c’est ça ; votre œil sait très bien discerner le beau, mademoiselle ».

Et moi, au fond, d’être ravie.

Nous devons ensemble visiter le Louvre et le Luxembourg ; mais par avance, j’irai me documenter « de visu » ; je ne veux pas avoir l’air trop « béotien » devant nos chefs-d’œuvre.

M. Dolfière est l’élève passionné de Rodin, il fait de son maître l’égal d’un Dieu ; en tous cas, il le met de pair avec Michel-Ange. O honte, et j’ignore encore l’œuvre d’un Rodin.

Je veux marquer d’un caillou blanc, comme les anciens le faisaient, cette journée délicieuse.

Et moi qui croyais qu’en dehors de l’École il n’y avait pas de gens intéressants !!

Voilà mon esprit conquis du premier coup. Je dois les revoir bientôt.

24 novembre.

Victoire Nollet a fait une leçon très fière, très « tolstoïenne » sur le droit de juger. Cette fille est une barre de fer ; son intelligence, aussi bien que son corps, ne transige avec rien.

Elle nous refuse carrément le droit de juger nos semblables. Il y a du vrai.

Mais si elle est logique, il faut qu’elle aille jusqu’au bout, jusqu’au nihilisme, pour arracher à la société la lourde et cruelle main de justice.

Jérôme Pâtre s’est emballé, on a discuté, et… tout cela s’est envolé ; ce sont des conférences fumeuses que nos conférences de philosophie.

25 novembre.

D’Aveline veut-il être indiscret ? il nous a donné en composition littéraire : les feuilles mortes.

Berthe dit que c’est en mémoire des cheveux qui tombent. Cruelle gamine !

« N’y a-t-il pas dans la vie des souvenirs qu’on voudrait jeter au vent comme une poignée de feuilles mortes ? » c’est la belle Chantilly qui nous a fait ce soir cette triste, cette mélancolique réflexion.

1er décembre.

J’ai parcouru cet après-midi la galerie des Antiques, au Louvre ; j’ai voulu commencer par le commencement, et aller admirer les œuvres dont on nous prêche l’admiration.

Avant d’arriver à la Vénus de Milo, à la Diane de Gabie, à la Minerve, que d’Hercules, de satyres, de faunes, de jeunes hommes peu vêtus, j’ai rencontrés.

Tout d’abord, je n’osais m’arrêter devant ces marbres révélateurs ; je passais toute rouge, confuse, m’assurant bien que j’étais seule à contempler les statues grecques.

C’était idiot ; je me suis vertement sermonnée, traitant de préjugé cette fausse pudeur qui me tenait les yeux baissés, ou relevés tout juste, devant une statue d’homme. Alors bravement, j’ai ouvert mes yeux et regardé la nature en face.

Je dois m’avouer pourtant, que cette promenade dans le royaume de la Beauté, m’a légèrement troublée, et que cette chair de marbre ne m’a pas du tout laissée insensible.

Quelle force harmonieuse dans ces corps d’adolescents qui lancent le disque ou la palestre !

Quelle grâce voluptueuse a ce jeune Bacchus qui sourit à la ronde furieuse des Bacchantes ; et les belles jeunes filles de Panathénées ; et le corps allongé, le corps juvénile de la déesse dont les hanches se gonflent ; et la mystérieuse nymphe couchée qu’aime Théophile Gauthier. Et l’esclave de Michel-Ange, quelle colère, quel désespoir, tend les muscles de ce corps enchaîné !

Je suis ivre ; cette promenade recueillie est pour moi la révélation subite de la beauté charnelle. Aussitôt revenue dans ma chambrette, j’ai rouvert mon Chénier, aux pages que j’aime ; j’ai relu les premiers sonnets des Trophées, et j’ai senti mon sang couler plus vite, mon sang brûler, aux fougueuses descriptions de l’amour des centaures, aux tendres appels des bergers.

2 décembre.

Est-ce que le Beau pourrait être l’étoile mystique ?

J’ai tant songé à ce que nous a dit Mlle Vormèse. La foi, je ne l’ai plus. Le stoïcisme est au-dessus de mes forces. Je ne puis rien mépriser de la vie ; j’aime tout ce qu’elle me donne, tout ce qu’elle me promet. Je suis attachée à tout ce que le stoïcisme méprise.

Mes sens me donnent de la joie : voir, sentir, respirer, n’est-ce pas déjà connaître le bonheur.

Puis une idée philosophique est une idée trop abstraite. Ma nature me porte vers le concret ; les images m’émeuvent beaucoup plus que les idées.

Je n’aime batailler que pour la poésie,… et pour l’art.

Quelle sera donc ma loi !

Je cherche.

5 décembre.

Il m’est arrivé une toute petite chose ce soir, en revenant à l’École ; je veux la noter ici pour le souvenir délicat que j’en garderai.

J’étais avec ma vieille cousine, nous passions boulevard Saint-Germain devant une fleuriste, elle s’arrête, achète des violettes. Je marchande une botte de mimosa, qui mettait des gouttes d’or dans l’ombre des feuillages durcis. Combien ? « Deux francs, c’est trop cher, Marguerite. »

Je repose la botte ; et ma cousine, qui ne comprend pas que pour avoir une fleur on fasse une folie, m’entraîne vers le tramway.

J’ai mis tout mon cœur dans le regard de regret que j’ai lancé sur les branches épanouies.

Nous partons. A vingt pas de là, un gosse courant derrière nous, crie : Mimosa ! Mademoiselle ! Mimosa ! et sans attendre, il me met dans la main les fleurs que j’avais désirées. C’étaient bien les mêmes.

— Combien petit ? fait ma cousine.

— Cinq sous, M’ame, répond le gosse crânement.

— Tu vois Marguerite qu’il est bon quelque fois d’attendre avant d’acheter, etc…

Oui, mais la chère femme, si drôlement sentencieuse, n’a pas vu, près de nous, un vieux monsieur très bien, qui regardait et souriait.

Tout à l’heure ce monsieur choisissait un bouquet chez la fleuriste, et j’ai compris, un peu confuse, qu’il m’offrait ce mimosa.

Ne sachant trop que faire, pour lui dire merci, j’ai respiré les fleurs.

Et c’est tout. Ce monsieur ne m’a ni saluée, ni suivie. Mais je vais faire sécher dans mon journal un petit brin fleuri.

8 décembre.

Je vais passer mes vacances du jour de l’an avec Charlotte et Henri Dolfière. Je suis folle de joie.

Et c’est dans deux jours la fête de l’École ! Je me ferai belle !

CHAPITRE XIII

AUTOUR D’UNE TASSE DE CAFÉ

Adrienne Chantilly a invité ce jour-là quelques Sèvriennes à prendre une tasse de café. Un parfum violent de peau d’Espagne s’exhale des étoffes algériennes, suspendues tout autour de la chambre : meubles, cuivres, nattes, bibelots, cette pacotille criarde donne au cadre de la jeune beauté, l’aspect d’un bazar, sous les arcades Rivoli. Sur les étagères, des photographies de Pierre Loti, costumé suivant ses états d’âme ; sur la table de nuit, près du vaporisateur, Mounet-Sully, dans la célèbre attitude du To be, or not to be, si avantageuse à la plastique du beau comédien.

Une cafetière chantonne dans la cheminée ; Berthe Passy, allongée sur une natte, surveille les préparatifs, pendant qu’Adrienne tourne hâtivement le moulin à café. Marguerite Triel feuillette un album tunisien ; Hortense relit une lettre d’Eugène ; Thérésa, sans façon, inspecte l’appartement.

— Ton café sent rudement bon, ma vieille, fait Berthe, qui s’étire entre deux bâillements arpégés, mais vas-tu nous faire languir ! Si tu savais ce que j’ai sur l’estomac, tu ne nous ferais pas attendre la docte Lonjarrey. D’ailleurs voici pour elle, et Berthe élevant le bras, montre un flacon de rhum mis bien en évidence, pour sacrifier au culte de la gracieuse surveillante.

— Es-tu grincheuse aujourd’hui, tu ne peux pas attendre cinq minutes, qu’as-tu ? répond Adrienne, qui mesure tranquillement son café à la cuillère, et le verse avec mille précautions dans l’intérieur d’une cafetière russe. Tiens, visse-moi ce filtre, je n’ai pas de force dans les doigts.

— Ce que j’ai, tu le demandes ! et Berthe, accroupie devant une table mauresque, tourne de toute la force de sa poigne, le filtre qu’Adrienne lui a tendu. J’ai depuis dix-huit heures sur l’estomac le Saint-Honoré du dépensier, et ma première soirée dans le monde. Ça reste là, j’ai beau faire le boa, ça ne passe pas ! Le café, le café, ou je te lâche ?

— Patiente, ma petite Berthe, tu sais bien qu’on va se payer la tête de Lonjarrey et celle de Christofla dans ses chansons de l’Ukraine.

— Tu as les lendemains tristes, toi. Allons raconte ton mal (avec un beau geste de tragédie),

A raconter ses maux, souvent on les soulage.

— Berthe, Berthe, racontez, crie Hortense, radieuse d’avoir relu pour la dixième fois l’épître de son Eugène. Boudiou moi qui ai si peur de faire une gaffe quand ma série ira en soirée ; entrer, sortir, saluer Mme Jules Ferron, jouer la comédie, boire devant elle une tasse de thé ! Boudiou, Boudiou, c’est pas à Montauban que j’aurais appris ça !

— On a prévu votre ignorance : il y a des monitrices dans l’antichambre, et Marguerite, amusée par les souvenirs comiques de sa première soirée chez Mme Jules Ferron, ferme l’album pour continuer l’initiation.

On vous dira : En rang, mettez vos gants.

Attention ! je frappe, suivez-moi, glissez, ne marchez pas (ça, c’est pour les Scientifiques). Saluez, et si vous le savez, faites une révérence. Prenez ce siège. Taisez-vous, parlez, applaudissez, mangez, saluez. Allons-nous-en !

Vous en savez autant que moi sur le protocole de l’École de Sèvres.

— Et quoi, c’est là tout ?

— Oui, ma chère, de neuf à onze heures on s’ennuie en musique, les deux mains sur le ventre, les yeux sur le nombril. C’est l’attitude du sage !

— Dis-donc Berthe, ce n’était pas la tienne hier soir. T’es-tu assez trémoussée sur ton fauteuil, jambe de ci, jambe de là, la tête en haut, la tête en bas. Tu te tiens très mal dans le monde ; j’avais des inquiétudes pour la vénérable ruine qui te portait, tu lui as donné le coup de grâce !

— Comment, tu oses me blâmer ! Elle est bonne celle-là : faire revenir les gens de Paris à cinq heures, les arracher à leur paternel, à leurs amis, à leur chatte, aux petits plats du dimanche, pour les tenir assis, muets, face à face en rangs d’oignons.

Et qu’est-ce qu’on leur offre ? un harmonium pleurard, un piano nasillard, des voix qui chevrotent. Autant vaudrait suivre le service de l’Armée du Salut, là au moins tout y est cocasse.

Oh ! je vous recommande un air des petits agneaux pour harmonium et piano ; il m’a pris l’envie de faire une ronde avec la vieille Lonjarrey et de chanter, au beau milieu de ce salon :

Il pleut ! Il pleut, bergère,

Ramenez vos moutons.

Et ces sentences inouïes : (imitant la voix de Mme Jules Ferron).

— Je n’aime pas le Chôpin, mon enfant, ch’est une mugique malchaine. Oui, oui, on ne doit pas faire attenchion aux paroles qu’on chante. Ch’est la mugique qui est tout.

— Oh là là ! Ça ferait plaisir à mon paternel. Je demande au prochain tour à chanter un laïtou laïtou, sur une pirouette.

Vous savez, vous autres, il faut s’exécuter, et payer en monnaie de singe la tasse de thé et le rhum, et les tuiles de l’Illustre Veuve.

(Imitant encore la voix de Mme Jules Ferron.) Et vous Marguerite, vous êtes mugichienne ? nous vous écoutons. Et vous Jâne vous récitez ? et vous Victoire vous chantez ? Toutes y passent, je…

Marguerite interrompit ce flot de paroles, qui de lui-même allait s’arrêter, dans un de ces bâillements dont Berthe était coutumière.

— Allons, allons, vilaine gamine, ne t’emballe pas, tu as rattrapé le temps perdu. Savez-vous qu’hier soir, dans le couloir des chambres, cette incorrigible s’est mise à faire de la boxe avec une « troisième année », qui a eu le nez cassé d’un coup de poing !

— C’est vrai, j’ai fait la folle, j’avais de tels grillons dans les jambes, que d’un bout à l’autre du couloir, je me suis ruée sur toutes les épaules que je rencontrais. Mathilde a voulu riposter, et devant sa porte : un, deux, moulinet. (Prudemment les Sèvriennes se mettent hors de portée.) Je lui ai envoyé mon poing en pleine figure : ah ! le beau coup !

— Dis-donc ne recommence pas ; va plutôt quérir Mlle Lonjarrey et racoler Jacqueline, voilà le café qui filtre.

D’un bond Berthe Passy est dehors, et l’on entend, sur les planches sonores du couloir, la bête échappée qui piaffe et se rue chez Mlle Lonjarrey.

— Cette Berthe, quel type ! Mme Jules Ferron se gondolerait à l’entendre, fait Thérésa, dont les réflexions manquent assez souvent aux plus élémentaires convenances.

— Ne croyez donc pas un mot de ce qu’elle vous dit. Berthe a le don de faire des charges à propos de tout. Je vous assure que cette soirée a été un peu longue, un peu morte, mais pas si ennuyeuse que vous l’imaginez.

On entre là à petits pas, comme dans une chapelle : l’harmonium est dans le coin, le buste de Jules Ferron, au milieu. Il y a des sièges. Des fleurs aussi…, sur le tapis. Aux murs des tableaux anciens, alternant avec des glaces.

Mme Jules Ferron parle à chacune de nous ; il faut lui répondre avec mesure, avec tact ; elle applaudit d’abord, on applaudit ensuite. On l’applaudit elle-même, quand elle joue en grande artiste du Beethoven.

Vous lui verrez un air riant, et dans sa longue robe à traîne, une dignité simple qui la transforment ; nous ne sommes plus ses élèves, mais ses invitées. C’est très curieux à observer. Par malheur, nous, nous ne changeons pas ; la gaieté se fige sur tous les visages, il y a quelque chose de contraint, de glacial, qui gâte la fête qu’on nous offre.

Les « troisième année » ont joué M. Perrichon ; Labiche a, paraît-il, toute l’année les honneurs du tapis bleu, puis on a pris le thé, debout devant sa chaise ; Mme Jules Ferron tient la théière et passe, Mlle Lonjarrey suit… avec le rhum et le sucrier, la doyenne offre les gâteaux secs ; on boit timidement, avec la terreur de commettre une maladresse. Les tasses sont de Chine, offertes à l’orateur par un mandarin de passage et…

La porte s’ouvre en coup de vent, Berthe Passy s’efface, laissant passer la riante Mlle Lonjarrey, puis Marie Christofla, dite Jacqueline « une seconde année », qui parsème sa chevelure de fleurs, et sa robe de bijoux.

Lève-toi, Jacques, lève-toi !

fait Berthe parodiant Béranger,

Voici venir l’huissier du roi.

Le café est exquis, on le savoure assis à la turque sur les nattes éparses ; seule Mlle Lonjarrey se prélasse dans un fauteuil : Berthe lui a pris les deux pieds, et a calé sur un coussin de drap fin, brodé par quelque odalisque, les deux « arpions » de la surveillante.

— Mademoiselle, un peu de ce rhum Letchy, première marque.

— Volontiers, mon p’tit.

Une rasade tombe dans la tasse, puis une autre plus longue ; Mlle Lonjarrey, en connaisseur, déguste avec de petits claquements de langue.

— Que disiez-vous donc, mes p’tits, quand je suis entrée ?

— Marguerite nous racontait ses impressions sur la soirée d’hier ; elle est ravie, Berthe aussi, de l’accueil si gracieux que leur a fait Mme Jules Ferron…

Mlle Lonjarrey n’a point vu le roulement d’yeux de Berthe, ni le rire déguisé de toutes ces jeunes bouches, qui feignent de chercher, au fond de leur tasse, la dernière goutte de café.

— Oh ! mes p’tits ! on ne sait pas quel grand cœur est celui de Mme Jules Ferron ! moi qui suis son bras droit, j’en sais long là-dessus ; si je parlais…

Puis, changeant brusquement de sujet, par suite de cette infirmité d’esprit qui l’empêche de suivre une idée jusqu’au bout : Aurez-vous de gentilles toilettes pour la fête de l’École ? Vous savez qu’il est défendu de se décolleter : ni bras, ni épaules nus ; pour le reste ça vous regarde. Au fait ne parlons pas de cela, puisque c’est une surprise que vous nous ferez. Adrienne, passez-moi le flacon…, exquis ce rhum, exquis.

La main, desséchée, tremblote ; et l’odeur de rhum échauffé se répand tout autour de Mlle Lonjarrey.

— Aviez-vous remarqué, mademoiselle, fait Berthe, en humant à plein nez l’odeur sui generis de la surveillante, dont le corps à la longue l’imprègne d’alcool, aviez-vous remarqué que Myriam Lévis se présente toujours de profil ?

— C’est vrai, mon p’tit, elle fait valoir ce qu’elle a de mieux.

— Un profil de médaille.

— Pour le temple de Salomon.

— Une reine de Saba, quoi !

Et Marguerite fredonne :

Le roi Soliman, la voyant si belle…

— Je crois que Myriam ne moisira pas dans notre corporation. Elle se mariera tout de suite.

— Qui sait ? on se marie difficilement par le temps qui court ; vous toutes, mes p’tits, ne vous faites pas d’illusions, vous ne trouverez pas facilement chaussure à votre pied…

— Tant pis, mademoiselle, on se consolera ; moi d’abord je suis amoureuse !

— Vous mon p’tit ! et de qui ? allons Berthe dites, dites.

— Je n’ose pas.

— Mais si, dites, dites.

Tous les regards dévorent Berthe, qui feint un embarras subit, et se traînant sur la natte, à la façon d’un cul de jatte, s’approche de Mlle Lonjarrey et pose sa tête malicieuse dans le giron de la vieille fille.

— Vous le voulez, mademoiselle.

— Oui, dites, dites, serait-ce de M. Pâtre, de M. Criquet ? peut-être de M. d’Aveline ! La vieille Lonjarrey grille d’impatience.

— Eh ! bien voilà, mademoiselle ; je suis amoureuse… (rougissante)… de pommes de terre frites.

— Ah ! ah ! ah ! elle est bien bonne, ah ! ah ! ces p’tits veulent se payer ma tête, ah, ah !

Le rire, qui secoue la bouche prodigieuse, et met en branle le dentier de Mlle Lonjarrey, gagne toutes les Sèvriennes ; on se lève, on se presse, on tire Berthe qui se défend.

— Mais oui, je vous dis que je les adore ; tant pis si je moucharde, mais je vous jure que le dépensier nous les rogne, il les compte, mademoiselle, il les compte. Si c’était un effet de votre bonté de lui dire qu’il en mette un peu plus dans sa poêle.

— Oh ! mon p’tit, je vous donnerai les miennes ! elle caresse Berthe du bout de son doigt sec comme une branchelette, et mire son petit verre de rhum dans l’éclat de la flamme ! Hein quel esprit franc ! quel cœur ouvert ! rien de caché là-dedans. Il faudra que ce soir je conte ça à Mme Jules Ferron.

Revenons donc à ce que je vous disais tout à l’heure. J’en causais justement ce matin avec Mme Jules Ferron : ces p’tits, disais-je, ne se marieront pas ; elles en valent bien d’autres cependant.

Ainsi, moi, je ne suis plus jeune, je ne suis pas jolie, eh bien, qui m’épouserait ne ferait pas une mauvaise affaire… au bas mot, je rapporterais 10.000 francs par an à mon mari.

— Et comment ? Boudiou, Ugène ne m’en demande pas tant.

— Suivez bien mon raisonnement :

Appointements fixes2.000 fr.
Tenue de maison, pas de coulage, ordre, économie, couture, repassage, blanchissage, etc. Est-ce trop d’estimer ça6.000 fr.
Mes goûts sont modestes, je ne vais ni au concert, ni au théâtre (ni au café, chuchote une voix impertinente), tout cela représente bien, bon an, mal an2.000 fr.

Faites l’addition, voilà mes 10.000 fr.

— C’est net comme torchette. Et vous n’avez pas trouvé d’épouseur à ce prix ?

— Non ma p’tite Berthe ; je tiens trop à l’École pour la quitter jamais : on m’aime, car vous m’aimez, n’est-ce pas ? on vient me voir, j’ai des poussins un peu partout, qui viennent me faire fête le dimanche. Vous verrez mes « pipos », les pipos de mon cousin, et mes p’tits « blaux », pas un ne m’est infidèle. Je vous inviterai chez moi, un jour qu’ils seront là.

Eux, ça ne compte pas. Vous n’avez pas de dot, mes p’tits, ils ne vous feront point la cour : ah ! les hommes, pas un qui calcule comme nous…, de la poudre aux yeux… faut savoir jeter de la poudre aux yeux… Ah ! si j’avais encore votre âge, pauvre Lonjarrey… Vous verrez plus tard, vous direz : Elle avait bien raison, Mlle Lonjarrey, comme elle connaissait la vie !…

Le rire tremble sur toutes les lèvres, qui se crispent dans une grimace attendrie. Marie Christofla, très digne, se retire à l’anglaise sans avoir placé ses chansons de l’Ukraine ; les Sèvriennes ne s’en aperçoivent pas, empressées autour de la pauvre incomprise, qui soudain entendant sonner la cloche des cours, tend son verre à Didi.

— Il n’y a que ça qui ne trompe pas, mes p’tits, encore une goutte, une petite goutte.

— Oui, mademoiselle, la goutte de consolation.

CHAPITRE XIV

LA FÊTE DE L’ÉCOLE

Sèvres n’est plus la maison grave, où toute la vie se règle aux tintements des cloches. La joie court librement au bruit des talons qui sonnent, des portes qui claquent, des lumières qui courent, éclairant robes blanches et papillotes.

Les vieux couloirs, où persiste d’habitude l’âcre odeur de peinture rouge, embaument les eaux de toilette et le parfum subtil des visages poudrés.

Depuis un mois, les Sèvriennes chuchotent leurs projets, organisent un comité. Aux Scientifiques, les cotisations et le souci des vivres ; aux Littéraires, le soin du programme et du décor de la fête.

L’École elle-même, pour fêter l’anniversaire de sa fondation, offre aux élèves un festin de Balthazar : sur les bras d’une femme de chambre, un énorme saumon, passe de table en table, acclamé avec fureur avant d’être dépecé. Il y a encore dindonneaux et galettes.

Jusqu’au dernier moment, le programme de la fête est un mystère ; mais le bruit court qu’il y aura des projections électriques, et que des bombes glacées remplaceront, au souper, le traditionnel nougat.

L’École, ce jour-là, est un peu folle ; ces messieurs, indulgents, ferment les yeux sur le travail qu’on néglige ; Mlle Lonjarrey laisse courir, de droite et de gauche, les Sèvriennes très court vêtues ; il n’est pas jusqu’au jet d’eau qui ne dresse coquettement, sur l’eau engourdie, son plus joli panache !

Dès huit heures du soir, le réfectoire n’est plus qu’une magnifique salle des fêtes : partout des fleurs, des lumières ; de bec en bec, des guirlandes de lierre, des girandoles de papier rose piqué d’étoiles. Quelques paravents chinois simulent les coulisses d’une petite scène, et tout près du piano, sont étalés les lots pour la loterie des pauvres.

Par couples les élèves descendent, car l’usage veut qu’une Ancienne ait une Nouvelle à son bras, pour entrer dans la salle.

Adieu les robes fanées, les sarraux bleus, les cheveux en chien fou ; les Sèvriennes sont toutes en robes de bal, fleurs au corsage, un tantinet décolletées, pour fronder le règlement.

La transformation est surprenante ; elles se regardent les unes les autres, étonnées, charmées, comme les passants, le soir, s’arrêtent devant les petites boutiques inaperçues le jour, et qu’un rayon intérieur illumine et pare. Les moins bien arrangées sont encore charmantes.

On se presse, on se cherche, on s’appelle, on se déshabille du coin de l’œil. Derrière l’éventail, aux entrées sensationnelles, ce sont des oh ! des ah ! d’admiration un peu enfantine, mais sincère.

Marie Christopha est en satin rouge, des géraniums semés dans les cheveux, des bagues à tous les doigts. Renée Diolat étrenne une robe de crépon mauve, qui discrètement pare sa beauté blonde. Adrienne Chantilly est en tulle jaune, avec de lourdes broderies de jais ; Jeanne Viole en cachemire bleu, Victoire Nollet en gris, Angèle Bléraud en foulard vert, Hortense en rose de village, Berthe en blanc, Marguerite en velours noir.

Chacune grille de plaisir, en songeant au bal qui va suivre le concert. Et pourtant ce ne sera qu’un bal blanc ; par prudence, afin de ne pas tourner ces jeunes têtes, les professeurs mêmes ne sont pas invités. Le dépensier, seul, de loin, regarde la fête.

Adrienne, très en beauté, déplore de groupe en groupe, de ne pouvoir faire un vis-à-vis avec d’Aveline, et de connaître l’ivresse de la valse, au bras de Jérôme Pâtre et de M. Lepeintre, le nouveau professeur d’histoire.

Des programmes circulent, tous dessinés et peints à l’École, il y en a de charmants. On sait alors, que Myriam Levis sera la Muse dans la Nuit d’Octobre, et Sylvia dans le Passant. Renée sera la Vierge dans le Noël de Bouchor.

De toutes parts, les Anciennes, aujourd’hui professeurs, arrivent à l’École ; les absentes s’excusent par une dépêche, par une lettre ; on lit les missives dans le brouhaha de l’attente. Le comité s’effare, il y a conflit au sujet des préséances ; on se fâche, Mlle Lonjarrey parle d’aller se coucher, si elle n’a pas la gauche de Mlle Jules Ferron ; et Mlle Melnotte, du lycée Racine, exige la présidence d’une table, si on veut la garder jusqu’au bout. On va se quereller, le comité en bloc va rendre les cordons du tablier ; il n’est plus temps. La porte s’ouvre, un grand silence apaise, une seconde, les colères, les jalousies, les coquetteries, les désirs qui se chamaillent. Sous un flot de lumière, entre les Sèvriennes formant la haie, Mme Jules Ferron passe au bras de la Doyenne.

L’État-major des surveillantes et des répétitrices la suit, en robes sombres.

La Veuve porte une longue robe princesse en pou de soie noire, dont la traîne à petit bruit serpente sur le plancher ciré, corrigeant, par les plis d’une étoffe cossue, l’abandon d’un corps grassouillet.

Elle sourit, et derrière elle, le même sourire se propage. La joie des Sèvriennes, le souvenir de l’œuvre qu’elle créa si victorieusement, illuminent ses traits, leur donnent une beauté sereine, qui ne s’effacera qu’à la porte de chez elle, où de nouveaux tracas l’attendent.

Mme Jules Ferron s’est assise, le concert commence. Piano, violon, chant, monologues, récitatifs, tout est applaudi par des mains généreuses et des esprits distraits. On chuchote derrière les éventails dressés : Vois donc, ma chère cette peau rugueuse, ses bras ont en permanence la chair de poule. Une fausse grasse, je te le disais bien, des bras gros comme des fifres. Victoire est-elle assez boudinée. C’est pas un corset, c’est une camisole de force. Comment ? ça, Louise Melnotte ! le béguin de Jérôme, ça, ça ! elle vous a un air de détailler « de la p’tite saucisse et de la chaircuiterie ». Heu, rappelle-toi Rousseau, ces philosophes gobent tant de choses.

— Chut ! chut ! Mlle Lonjarrey baisse les lumières, les éventails s’abattent sur les genoux, les yeux fixent la scène, où Myriam Lévis parle au poète qui pleure. Elle est voilée, mais son fier profil au milieu des blancheurs, se détache presque lumineux.

On n’entend plus un souffle ; quelque chose d’inexprimable, de très grand, fait trembler les lèvres qui écoutent :

L’homme est un apprenti, la Douleur est son maître,

Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert.

La voix se fait lointaine, musicale, troublante ; les cœurs les plus ingénus palpitent d’un émoi léger, pour avoir entendu dans l’ombre, les yeux clos, la plainte amoureuse du grand Inconsolé…

Une ritournelle, un « rigaudon » de Rameau, efface l’impression trop vive, et les bouts de causerie reprennent en bourdon, jusqu’à ce que Myriam revienne, et d’une voix brisée, puis ardente, puis fraîche comme le bruit d’une fontaine, dise les regrets de Sylvia et la tristesse de ne plus aimer.

— C’est trop bien ! elle serait sur les planches, qu’elle ne jouerait pas mieux.

— Dis donc, Margot, c’est le cas de dire qu’aujourd’hui Sèvres reçoit M. Cupidon ! mais voilà, ici, ce n’est pas autre chose que Vert-Vert chez les Couventines…

— Tu ne réponds pas, qu’as-tu ? tu souffres ?

— Tais-toi, ne me regarde pas, je t’en prie, Berthe ; je ne sais pas ce que j’ai… cette poésie m’a fait mal, j’ai le cœur si gros… (très bas) de n’être pas aimée, et deux grosses larmes tombèrent brûlantes sur les mains qui se rejoignaient.

Le concert fini, la tombola tirée, on s’en va à la queue leu leu, dans la salle de réunion, manger sandwichs et babas, glaces et petits fours. On se congratule, on s’embrasse ; Myriam, très entourée, résiste à peine aux compliments qui l’accablent ; elle abandonne sa belle main aux lèvres d’Angèle Bléraud, ses regards disent assez l’ivresse de la cabotine triomphante.

Renée, la vierge pure du Noël, disparaît devant cet éclat ; les Sèvriennes affolées adorent en Myriam, le poète de l’amour, que cette voix leur a révélé.

Elles dansent, mais leur pensée est ailleurs ; comme une maîtresse, la poésie les caresse et les meurtrit. Elles tourbillonnent éperdues, silencieuses, et les heures passent, les heures s’en volent, elles sont heureuses.

Mme Jules Ferron regarde et sourit encore.

Sur l’ombre orgueilleuse de la vieille maison, se déroule, s’enlace, la liane vivante d’une dernière farandole ; et pour un soir, oubliant dans cette ivresse son impassibilité stoïque, elle se sentit enfin des entrailles de mère !

CHAPITRE XV

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

15 décembre.

L’École, le soir de la fête, était en beauté ; un coup de baguette et l’austère « prison », devenue un palais de féerie, nous laissait à chacune l’illusion d’être dans un de ces collèges d’Outre-Manche si à la mode aujourd’hui.

Nous étions toutes belles ; qu’il doit être difficile, dans un vrai bal, de choisir la reine ; ici nous avions toutes une fraîcheur, un éclat, des yeux si rayonnants, que je ne saurais fixer une préférence.

J’avais mis ma robe favorite, ma robe de velours noir, si simple, toute droite, avec une petite traîne souple, qui se pose, quand je m’arrête, comme un joli chat réclamant une caresse. Autour du cou, une écharpe de tulle bleu, faisant papillon au bas de la nuque ; mes cheveux avaient un joli reflet d’or… J’ai embrassé mon miroir pour lui dire merci.

Et cependant, je garde un souvenir pénible de cette soirée ; je suis partie radieuse au bras d’Isabelle Marlotte, je suis revenue navrée ! Navrée d’une tristesse incompréhensible. Ces lumières, ces fleurs, ces rires, brusquement ont éteint ma joie. Myriam a dit des vers de Musset, j’ai pleuré, et je ne sais pas pourquoi j’ai pleuré. J’aurais voulu fuir, courir dans le parc, appeler, qui ? crier cette peine que j’ignore, mais que je sens au fond de moi-même, comme une plaie qui m’épuise.

Quel coup m’a donc blessée ?

La vie me rit, mes compagnes m’aiment, mes professeurs m’encouragent, Mlle Vormèse ne cache point l’intérêt qu’elle me porte.

Alors ?

Depuis trois mois, je m’accoutume à cette existence solitaire ; ce n’est pas de vivre enfermée que je souffre ; depuis longtemps je ne vis qu’avec moi-même.

C’est un tourment, un besoin confus, mais sans répit, de me dégager de mes anciens rêves. Le passé me laisse indifférente, tant de choses nouvelles m’attirent ; chaque jour, par une lecture, par un effort, j’avance vers ce but, encore voilé.

Est-ce curieux, j’éprouve par l’esprit, un malaise analogue à celui que tout mon corps subit lorsque je devins jeune fille.

16 décembre.

J’assiste impassible à ce bouleversement de mon être. Là-haut j’ai vu ce soir l’image de mon état d’âme. Des nuages galopent, fouaillés par le vent qui se lève ; c’est une course insensée à travers le ciel ; ils passent devant la lune qui s’obscurcit, d’autres accourent, puis la meute fantastique disparaît, dégageant l’astre qui monte, serein vers son zénith.

23 décembre.

Une chose me frappe à l’École, et me semble la caractéristique de l’enseignement qu’on nous donne : les Sèvriennes parlent sans cesse de licence, d’agrégation, jamais de professorat !

Jamais il n’est question de nos futures élèves. Jamais nos leçons ne visent l’esprit limité d’enfants de dix à quatorze ans. Foin de pédagogie théorique, semble-t-on dire, « en forgeant on devient forgeron », faber, fabricando. Sur la fin de notre carrière, nous serons peut-être capables d’enseigner, simplement, des choses élémentaires.

Je me reconnais inapte, au sortir de l’École, à mettre à la portée de mes gamines, l’histoire du moyen âge que nous étudions en ce moment.

Un beau sujet de composition écrite que celui-là : Rôle de l’Église sous les premiers Carolingiens.

24 décembre, soir.

Jeanne Viole nous a offert ce soir un punch promotionnel. C’est toujours tout pareil, on potine, on s’use à dire des riens méchants. J’aime mieux rester seule deux heures dans ma chambrette. Les bougies ont une clarté charmante près des fleurs, au milieu des mousselines qui parent mon lit, mon miroir, ma fenêtre.

Joie de lire seule et de rêver après, d’aller ailleurs, dans ce monde qu’ouvre la poésie, comme un autre firmament.

Minuit, Noël.

Les cloches sonnent, les voix fredonnent, le jet d’eau tinte dans la nuit. Là-haut, glisse dans les nuages, le pâle visage de la Mère. D’un souffle elle écarte les voiles qui la nimbent, et radieuse se penche vers la terre. Sous ce regard d’amour, le jet d’eau ploie, ses broussailles ruisselantes s’écartent, et comme en un berceau de rêve, l’image incertaine de l’Enfant sourit à l’éclatante image de la Mère.

O Noëls de mon enfance :

Courons d’un grand randon

Vers thio petit poupon.

Je veux former un vœu, exauce-le, petit Jésus de mon enfance : fais que bientôt je découvre l’étoile qui dirigera ma vie ; comme les Bergers et les Mages, je te le jure, je la suivrai jusqu’où elle me mènera.

31 décembre.

Charlotte viendra demain me voir. J’ai l’influenza, défense de sortir.

L’École est vide, je me sens perdue. Je n’aime pas les choses qui finissent, j’ai l’angoisse de quelque chose qui meurt en moi, autour de moi.

Adieu, année ancienne, tu me fus propice, que l’année nouvelle soit encore une année heureuse pour ceux qui me sont chers.

1er janvier 189 .

Ave, et pourtant j’ai du chagrin, je ne les verrai point.

Le médecin est venu : quel bonhomme ! un ricaneur ; il m’a auscultée, Mme Jules Ferron l’accompagnait, et son œil curieux s’est vite renseigné sur le décor de ma chambre.

Il a plaisanté sur tout, sur mes yeux trop creux, Mme Jules Ferron silencieuse l’écoutait. En partant, elle m’a tendu la main. Je lui ai dit merci.

Charlotte attendait dans la chambre de Berthe ; elle n’a pu rester, l’infirmière l’a renvoyée, et je n’ai rien su d’elle, de lui, si ce n’est qu’il a de la peine de me savoir malade. Ma chère Lolotte, pour mes étrennes, vient de m’apporter cette Diane de Gabie qu’il a choisie à mon intention… Comme c’est bon de savoir, qu’au loin, une amitié vous cherche. Leur bonheur m’est cher.

4 janvier.

Je ne souffre plus, demain je reprendrai mes cours.

CHAPITRE XVI

CES MESSIEURS

Le feu flambe, réchauffant la toute petite chambre de Marguerite Triel, une chambre claire, accueillante comme un frais visage de seize ans. Partout, à la fenêtre, autour du lit, de la toilette, des mousselines d’Écosse drapent sur un fond blanc, des feuillages très doux, des fleurs mauves et jaunes, colchides mélancoliques nées du premier frisson de l’automne. Quelques photographies cachent le papier banal du « locatis » fourni par l’État. Au chevet, la sainte Monique d’Ary Scheffer ; près du miroir la belle Vénitienne à sa coiffure, du Titien ; à droite de la cheminée le Bacchus de Vinci, étrange figure, sœur du saint Jean-Baptiste, indiquant du même doigt l’ombre propice des forêts ; à gauche le portrait de César Borgia, aux lèvres gonflées d’amour, à la main longue assouplie pour l’épée et la caresse. Sur la table, parmi les mille riens qu’il faut pour écrire, des portraits de femmes de Carrière, et la Diane de Gabie, entourée de roses et de capillaires.

Sur l’étagère, quelques livres souvent ouverts, Euripide, Pascal, Chénier, la Salammbô de Flaubert, les Trophées de Heredia, Sagesse de Verlaine.

Dans cette chambre, tout indique les goûts préférés d’une femme mystique, inconsciemment voluptueuse. Les fleurs qui s’épanouissent là semblent se plaire, dans ce logis très gemüthlich, comme de beaux vers parfumant, de pages en pages, un livre chaste et fier.

Sur une table volante, un service à thé, des sandwichs, des confitures, attendent la venue des Sèvriennes ; la bouilloire devant le feu chantonne, le bois craque, éclate : en l’absence de l’hôte les esprits mystérieux du feu et de l’eau conversent, et c’est d’Elle, encore.

Soudain, des salles de cours, monte un bruit assourdi de chaises traînées sur le plancher ; c’est la fin des conférences, ces Messieurs sont partis. Tout de suite, les Sèvriennes escaladent les escaliers, se ruent avec une fureur de bêtes délivrées, vers les études, vers les couloirs des chambres.

La porte s’ouvre brusquement, Marguerite essoufflée entre chez elle, portant quelque chose dans ses bras ; Berthe Passy la pourchasse, puis Renée Diolat, Isabelle, Victoire Nollet s’engouffrent derrière elles.

Berthe lutte, voulant écarter les bras de Marguerite et lui chiper ce qu’elle porte.

— Laisse-moi seulement voir à qui ça ressemble ?

— Non, je ne te le donnerai pas, Berthe, tu me le casserais.

— Dis-nous son sexe.

— Celui de son père !

— Je t’en prie, ma petite Margot, prête-moi ce gosse, je veux être sa nounou.

Elle s’assied posément, Marguerite rassurée lui met, sur les genoux, une poupée vêtue de sa seule chemise.

— Très chouette le môme, on va le baptiser tout de suite, je ferai le parrain, reprend Berthe qui dodeline le poupon, puis le fait sauter en l’air de façon inquiétante.

Les Sèvriennes, très amusées, se penchent sur elle ; la poupée, de son œil rond qui palpite à chaque saut, semble ahurie d’être le joujou imprévu de ces grandes filles.

Isabelle Marlotte tend les bras, elle veut l’avoir à son tour. C’est gentil ce que d’Aveline a fait là ! il n’y a que lui, ici, pour faire des surprises aussi féminines ; donner une poupée à toute une promotion parce qu’elle travaille trop, mais il est à croquer cet homme !

— Croquons, mesdemoiselles, croquons. Le morceau est un peu mûr, mais il se fait rare. Je réclame pour Isabelle le morceau du roi, et se tournant, gentille, vers celle-ci qui se rebiffe, Berthe ajoute : Allons, allons, est-ce qu’on ne sait pas que tu l’aimes !

— Oui, répond Isabelle, qui ne ment jamais, je déteste celles qui ne l’aiment pas, je hais celles qui l’aiment trop.

— Oh ma chère, est-ce que tu gardes sa vertu ? ne sais-tu pas, qu’avec lui, une glissade n’est jamais un faux pas ! D’Aveline aimer ! Renée sourit à de lointains souvenirs, mais juge inutile de propager les potins qui croupissent éternellement, comme toutes les mauvaises choses, dans le passé d’une École.

— Mon Dieu, qui voudrait se contenter de ses restes, me semblerait peu difficile.

— Vous parlez d’or, Victoire. Soigner ses rhumatismes, contempler son demi-cheveu, adorer l’ombre qu’il est encore ; on en ferait une image… Fi ! un professeur de littérature n’est jamais qu’un coucou, pilleur de nids célèbres : il revient le bec plein et n’offre à sa femelle que la ponte d’autrui. Où s’arrêtent les réminiscences ? That is the question !

— C’est une diffamation, vilaine gamine, M. d’Aveline ne mérite pas ces reproches, fait Marguerite un peu agacée d’entendre sans cesse débiner, par Berthe, le professeur qu’elle préfère. Il est original, son esprit est bien à lui ; il a des mots qu’on voudrait avoir faits. Hier, on m’en a répété un de ses meilleurs. Vous savez que d’Aveline sollicite la chaire de poésie française, rue d’Ulm. Il va voir le Directeur, qui n’a rien de l’intelligente bonté de M. Bersot.

— Et quels titres avez-vous, monsieur, pour appuyer cette demande ?

Sans sourciller, d’Aveline, faisant allusion aux œuvres de Brunetière, son compétiteur :

— Mon Dieu, monsieur le Directeur, il y a des choses qui se pèsent à la bascule et d’autres à la balance…

— Ah ! très bien ! exquis ! du pur d’Aveline ! s’écrie le groupe des Sèvriennes : mais Victoire Nollet, rageuse, s’insurge.

— Vous êtes ma foi bien indulgentes, vous autres. Dès qu’il s’agit de cet homme, on se pâme : quelle finesse ! quelle grâce ! quel poète !… Enfonceur de portes ouvertes, va ; vous ne lisez donc rien, pour ne pas savoir, que tout ce qu’il dit, Sainte-Beuve ou Lemaître l’ont dit avant lui.

J’enrage de cet aveuglement ; il n’a pour lui que des détails, le joli, toujours du joli, et parce qu’il a une voix qui vous prend, et vous retourne, vous en faites un génie. Pas une idée neuve, pas une trouvaille qui en engendre d’autres ; mais Brunetière, c’est une montagne à côté de la souris !

Et par-dessus le marché, cet homme a l’esprit faux !

— Oh ! oh ! vous allez trop loin, Victoire ; en troisième année nous ne pensons pas autant de mal que vous de M. d’Aveline ; vous en reviendrez, croyez-moi. Le grand mérite de son enseignement littéraire, c’est de n’être pas dogmatique. Son cours est une causerie qui éveille la pensée, et la force à s’exprimer dans une langue délicate, simple, savoureuse si c’est possible. Il nous force à admirer, quoi de plus grand ? Il nous force à comprendre, quoi de plus juste ?

— C’est possible, Renée, vous êtes une ancienne : mais vous jugez son enseignement, avec des préjugés d’École, dont je suis libérée, moi, heureusement.

Son devoir est de faire de nous des professeurs, non des docteurs ès lettres ; par sa méthode, il manque à son devoir.

— Dis donc, Victoire, pour une stoïcienne tu manques d’impassibilité : ce rude langage ne viendrait-il pas d’une blessure encore fraîche ? Tu en veux à d’Aveline, avoue-le, parce qu’il te reproche la raideur d’un esprit étroit, ce n’est pas sa faute si tu ne veux pas t’ouvrir, et si tu écris, dans tes devoirs sur Rousseau, des phrases comme celle-ci — je cite textuellement, mesdemoiselles : « Rousseau connut la femme qui s’aime seule dans une futaie… »

Berthe rit à pleine gorge, et ce rire cingle Victoire, qui de rouge devient noire de colère.

— Elle est historique ta phrase, les générations à l’École, ne l’oublieront pas. Bast, quand il n’aurait fait que te mettre un peu de son inexorable clarté dans l’esprit, tu ne devrais pas lui en vouloir.

— Tu ne sais ce que tu dis, toi, tu es prise comme les autres ; tu ne vois pas que cet homme est un cabotin, oui je le répète, un ca-bo-tin. Il ne cherche que ficelles pour gagner son public. Vous êtes là, bouche bée, riant quand il a de l’esprit, pleurant quand il feint d’être ému, et le cœur à l’envers, parce qu’avec sa voix molle et ses mots caressants, il vous a dit les malheurs de Myrto ou d’Éryphile !

— A la porte, à la porte.

— Non, vous ne m’empêcherez pas de crier ma colère ; je vous dis qu’il a le don de s’émotionner lui-même et de pincer de la guitare, avec autant d’artifice, qu’Adrienne Chantilly en met à s’évanouir à côté de lui.

— Oh Victoire, c’est indigne ! et deux grosses larmes perlèrent dans les yeux d’Isabelle Marlotte, que Marguerite entraîna vers la table, mettant fin à cette querelle qui s’envenimait.

— Notre thé se refroidit, hâtons-nous de baptiser mon fils ; voilà le Compère, soyez toutes les Commères, donneuses de ce qu’il vous plaira ; mais je supplie Victoire de n’être pas, par rancune, la fée Carabosse de notre baptême.

Les Sèvriennes se pressent autour du poupon, déjà revêtu d’une culotte, taillée dans un mouchoir.

— Je te donne l’esprit, la bonté, l’éloquence, la veine. Et vous, Victoire ?

L’austère Victoire hésite ; décidément il lui est cruel de souhaiter le bonheur à cette poupée qui vient de d’Aveline, mais il ne faut pas désobliger une compagne gentille !

— La Beauté, murmure-t-elle.

— Vous me volez, qu’est-ce qu’il me reste alors ?

— Donne-lui ton cœur, répond Berthe, avec un baiser à l’enfant qu’elle pose triomphalement sur le sucrier. Et baillez-moi la saucisse ou les cornichons.

— Boudiou ! fait Thérésa qui entre, est-ce que j’arrive trop tard, on ne débine plus !

Pendant quelques instants, le silence de la petite chambre n’est troublé que par le bruit des cuillers, remuant le sucre dans les tasses brûlantes, les mâchoires dévorent ; puis, la première faim apaisée, tandis que Berthe, à califourchon sur une chaise, grille une cigarette qu’elle vient d’allumer à celle de Thérésa, Renée distraitement joue avec le poupon :

— Je parie que notre cher M. Lepeintre est encore allé déjeuner aux étangs de Ville d’Avray. J’ai remarqué que chaque fois qu’il met son costume gris et ses chaussettes de soie rouge, il se hâte de nous donner campo.

— Chic alors, le beau général ; car il l’a dit, moi je suis le général Boulanger des Sèvriennes, le beau général se gante en rouge ! Porte-t-il maillot ? Hum ! fait Berthe, en dessinant avec le pouce, la ligne mince, si mince, de l’élégant professeur, il doit manquer de plastique pour se produire sans artifices !

— Ah ! il va aux étangs de Ville d’Avray ! Si nous y allions un jeudi, proposa Marguerite, j’aimerais à voir les paysages de Corot.

— Nenni, ma belle, les nymphes de Corot courent encore sous bois, et les rapins les poursuivent. Je gage que si M. Lepeintre s’en va déjeuner là-bas, c’est pas scrupule d’homme de science, qui veut préparer, de visu, une leçon sur l’Atalante Spartiate.

— Que nous importe ce qu’il y va faire ! parlez-moi d’un professeur d’histoire comme M. Lepeintre. Son enseignement est d’une clarté mathématique, pas de digressions, d’hypothèses imprudentes. Il ne s’emballe, ni pour Michel-Ange, ni pour Napoléon : il contrôle d’abord, il affirme ensuite.

— Assurément, approuve Hortense, qui s’épanouit au souvenir des services que ce cours d’histoire rend à son militaire, sa méthode est froide, mais personne ne s’entend comme lui, à débrouiller une période confuse, et à rendre à chacun ce qui lui est dû.

— M. Legouff, notre vénérable directeur, nous a affirmé, l’autre jeudi, que M. Lepeintre était le professeur d’histoire le plus remarquable de ce temps-ci. En troisième année, nous pensons toutes comme lui ; ce scepticisme rationnel le rend impartial, et nous met en garde contre l’emballement des Michelet.

— Nous n’avons pas encore pu nous rendre compte de l’esprit de son cours, fait Marguerite, en offrant quelques petits beurres à ses compagnes, mais son érudition n’a rien d’assommant ; j’aime le goût très sûr, le sens philosophique qu’il apporte dans ses études d’art et de civilisation. Il a le don des idées générales.

— L’ordonnance de ses leçons, vous le verrez plus tard, fait penser aux belles compositions d’Ingres, où chaque chose est harmonieusement placée : plus de dessin que de couleur.

— Oh oui, en seconde année, on se fanatise pour la logique lumineuse de cet esprit ; il n’est pas jusqu’à sa parole lente, zézayante un peu, qui n’accentue le relief des différentes parties de son plan.

— Amen ! Amen ! trop de louanges mes amies ; voulez-vous donc qu’à mon tour, je fasse mon petit Lepeintre, et crie à votre nez qu’il est surfait… on ne saurait en dire autant de ce bon Jérôme. Mon paternel qui l’a vu conférencier, dit qu’il a une tête de faune, et que sa langue, frétillante comme un dard, brûle de convoitise… encore si la convoitise en faisait un saint Jean Bouche-d’or.

— Hélas…

— Oh ! pour celui-là, je vous l’accorde, il est inimaginable : il troque la robe universitaire contre le casaquin et la plume des troubadours ; sa philosophie embrasse tout, se plie aux cantates patriotiques, aux sirventois, aux odelettes d’amour, aux mystères religieux, aux drames historiques !…

— C’est le portrait de l’Homme-orchestre que tu nous fais-là, Renée !

— Gavroche, va ! il est certain que pour être bon professeur, son esprit a trop de fougue ; Jérôme Pâtre est en retard de cinquante ans, il date des gilets rouges d’Hernani, sa barbe noire, ses cheveux noirs, ses yeux noirs, et son teint rouge brique, cette jeunesse si lourdement conservée, même sa belle âme déclamatoire, ont quelque chose de démodé. Jusqu’à ses mots, qui feraient encore le bonheur de M. d’Aurévilly…

— Oh ! dis-nous vite, ceux que tu connais ; Marguerite les collectionne dans son journal.

— Voilà :

Renan, l’eunuque de la Philosophie.

Royer-Collard, le garde du corps du Dogmatisme.

Le sceptique, un feu follet.

Voltaire, un touche-à-tout de génie.

La Rochefoucauld, un génie constipé !

Un fou rire accueille ce dernier trait qui peint M. Pâtre, beaucoup mieux que toutes les comparaisons de ses élèves, mais Victoire, qui est de l’opposition, s’attache immédiatement à sa défense.

— Celui-là est sincère, qu’importe s’il manque de goût ! Ah ! s’il canalisait son éloquence…

— Voilà le point, illustrissime Victoire, canaliser son éloquence, si l’on ne veut pas tomber dans le verbiage. En attendant le miracle, je vais à son cours comme j’irais au cirque, pour voir les jeux d’une habile écuyère : sur son cheval, en galopant, elle fait la révérence, enlève ses voiles ; va-t-elle se déshabiller et se dresser toute nue sur la bête emballée ? Non point. La cloche sonne, le cheval s’arrête, cette fois encore nous n’avons vu que les oripeaux de la philosophie.

— Allons bon, ta philosophie, ma chère, ferait un joyeux vis-à-vis, avec cette reine de village, dont Pascal parle quelque part. Reconnais que, malgré ses défauts, son cours est passionnant, vous en sortez toutes la tête en feu !

— Oui, mais les pieds cloués à la terre, soupire Thérésa !

— Tu me la bailles belle, Marguerite, as-tu appris, à son cours, un mot de philosophie ? As-tu relu tes notes ? Sois franche, vois-tu plus clair dans ce chemin noir, où l’on se bouscule pour découvrir la vérité ?

— Non, et de cela je lui en veux ! c’est une ronde où toutes les idées tourbillonnent, ivres, comme des mouches sur une cuve de vendange.

— Jérôme, mon p’tit, peut se vanter de faire mousser ta verve : tu railles, car tu l’aimes, parce que tu sais que dans ces leçons d’éloquence… verbeuse, j’en conviens, il met toute son âme, une âme bonne, naïve, et si pleine d’affection pour nous toutes…

— Non, je t’arrête, tu es trop indulgente pour le Dieu Pan des Sèvriennes.

Laisse-moi dégonfler ma rate, ma pauvre vieille, elle est trop lourde depuis que je suis raisonnable ! « La Philo » vit-elle, comme la littérature, de l’air du temps et de beaux désespoirs ?

Si elle est la science de la vie, elle doit éclairer nos idées, elle doit nous donner un tel respect de nous-même, que nous voulions vivre nos idées.

Rappelez-vous l’homélie de Mlle Vormèse, qui s’est refusée, par scrupule, à nous prôner une doctrine plutôt qu’une autre, voulant que nous fissions seules nos premiers pas, et que notre règle de conduite fût le fruit de nos études philosophiques !

Aujourd’hui, je suis aussi bête qu’il y a six mois et je suis moins tranquille !

Quand Jérôme explique les Pères de l’Église, j’envie le sort des Martyrs. Quand il vante les Stoïciens, j’adore Lucrèce ; s’il exalte Épicure, je crois que le Beau pourrait être ma conscience morale. L’égoïsme de Bentham, me semble vertu ; la sympathie de Stuart Mill, me fait pleurer de tendresse. Perchée sur toutes ces doctrines, je suis le coq d’une girouette qui pousse son kokoriko à tous les vents.

— Il y a du vrai, murmure Marguerite, que cette diatribe ramène vers une souffrance cachée, la science est peut-être un mal. La vraie philosophie serait-elle de vivre conformément à sa nature ?

— Mais, Berthe, pourquoi n’allez-vous pas consulter Mme Jules Ferron ? fait soudain Victoire, qui depuis un instant serre les lèvres, plisse son front attentif et rageur.

— Moi aller la trouver ! Lui dire ce que je pense, avec des mots qui s’embrouillent dans ce charabia scolastique ?

Elle aurait une piètre idée de moi. Je ne veux pas de ses bésicles ; j’aime mieux demander conseil aux arbres, aux vieux rocs, aux nuages de notre chère forêt. La nature, elle, ne se trompe pas, la nature ne ment pas !

— Vous oubliez, ma chère, fait l’autre froissée, que vous serez professeur, qu’il vous faut une doctrine, que vous en serez responsable. Pourquoi ne pas vous arrêter à celle que vous voyez à l’œuvre.

— Qui moi, épouser le Stoïcisme ! Ah ! ben j’en ai soupé de cette doctrine, depuis que j’ai vu les gens d’ici se murer le cœur.

Le Stoïcisme ! c’est une doctrine de vieillards, pour qui la résignation est une fin !

Mais quand on a toute la vie devant soi, qu’elle vous appelle, les bras ouverts, moi je m’élance avide d’espoir… et si je tombe, je n’ai pas honte de pleurer.

— Ne blâme pas le Stoïcisme, ma chérie, fait gravement Isabelle Marlotte, dont la figure pensive prend soudain une expression douloureuse. Nos âmes, parce qu’elles sont trop neuves, ne le comprennent pas et le jugent inhumain. Les Stoïciens sont des héros, la grandeur d’âme chez eux, ne peut se mesurer qu’à la taille des événements.

Savons-nous au prix de combien de larmes secrètes, de douleurs cachées, celle que vous repoussez a acquis le droit de proclamer sa Force ?…

Assise au coin du feu, Marguerite chantonne, à la poupée endormie, une berceuse de Schubert ; le bois crépite, éclate, l’eau bouillonne, les esprits mystérieux du feu et de l’eau accompagnent la musique de leur rythme léger.

Dormez, dormez, celle qui vous aime,

Veille sur vous, mes chères amours.

....... .......... ...

Renée Diolat, touchant du doigt l’épaule de Berthe, lui montre Marguerite perdue dans un songe :

— La voilà cette sagesse que vous cherchiez si loin… et c’est d’Aveline qui nous l’envoie.

CHAPITRE XVII

JOURNAL DE MARGUERITE

20 février 189 .

Quel est le manège de Jeanne Viole ; on la surprend dans les petits coins avec Mlle Lonjarrey.

Se confesserait-elle ? de quoi, pourquoi ?

De fausses confidences, alors ? Avec elle, on en revient toujours à Marivaux. Mais non un Marivaux léger, qui ne blesse ou ne souffre qu’à fleur de peau. Le Marivaux qu’elle incarne a plus de rouerie.

Elle s’est composé un personnage, qu’elle s’apprête à jouer dans la vie : elle s’essaie ici. Chez elle tout est mensonge, l’esprit sait où il va, le caractère fuit…

Elle affecte une nostalgie des Carmels, où les âmes vivent sans cesse agenouillées devant Dieu, et l’on sait fort bien qu’elle encourage l’amour de cette malheureuse Angèle Bléraud, qui ne vit, ne respire que pour elle.

Quand Jeanne Viole parle des siens, il semble que ce soit de rois en exil (décidément on voit que son imagination a des lettres) et l’on sait par Jacqueline, qui est de son pays, que le père Viole est « chand’d’vin » à Toulon.

On voit, sur sa table de travail, des livres édifiants : Le Devoir présent, et les livres du pasteur Wagner, très appréciés dans le monde ministériel. Depuis huit jours, elle limite sa nourriture à table, elle s’émacie, noircit le dessous de l’œil, brûle avec un peu de fard de fausses pommettes de poitrinaire. On la regarde, on la plaint, on l’interroge ; elle révèle une si belle âme, que Mme Jules Ferron lui accorde la faveur d’un entretien !

Tout le monde serait-il dupe de cette comédienne ?

24 février.

Isabelle Marlotte sort d’ici, ce qu’elle vient de me raconter me confirme la rouerie de Jeanne Viole.

Elle aussi avait été enjôlée ; ce brave cœur avait subi aveuglément le charme irrésistible, paraît-il, de ces yeux verts, de ces deux fossettes voluptueuses. Jeanne Viole était si bien entrée dans la vie intime d’Isabelle, que ses moindres relations lui étaient devenues familières. Elle a voulu s’en servir, c’est à cela qu’elle vise partout, le truc a mal réussi.

N’a-t-elle pas ébauché un mariage, entre une amie d’Isabelle (une jeune provinciale, un peu excentrique, mais riche, belle, fille unique, dont le rêve serait de chanter à l’Opéra), et un soi-disant vicomte de X***, jamais le nom n’a été livré. Ce vicomte était le merle blanc, vieille noblesse, château en Touraine, grosse fortune, jeune, beau et militaire ! Excentrique lui aussi par-dessus le marché !

Au premier mot, la jeune fille tombe amoureuse de cet inconnu qui demande sa main sur sa seule réputation (est-ce assez conte bleu, cette histoire-là). Une tante, vieille dame fort respectable, assurait Jeanne Viole, servit d’intermédiaire, on devait se rencontrer dans ses salons très prochainement.

Or, renseignements pris, la fortune de la fiancée se trouvant très ébréchée, et l’excentricité ayant été crûment qualifiée d’esprit fêlé, par les gens qui renseignaient, le merle blanc se retira : sans explication, sans excuse, le voilà parti.

Fureur de la jeune fille qui, se voyant déjà vicomtesse, étudiait le blason.

La tante de Jeanne Viole propose un autre mari, puis deux, puis trois, avec une telle insistance, qu’un beau matin la mère et la fille débarquent sans prévenir, et tombent dans le guêpier d’une agence matrimoniale.

Isabelle Marlotte, indignée, vient de gifler la belle Viole, qui se morfond de colère, et certainement se vengera.

Jusqu’où ne montera-t-elle pas, puisque voilà le premier échelon de la duperie franchi.

27 février.

Je travaille avec allégresse, mon travail est bon. Je sens peu à peu que l’instruction que j’acquiers n’est plus cet amas de marchandises empilées dans un hall spacieux ; j’ai conscience d’ouvrir mon esprit à un monde nouveau, de le déchiffrer, et de m’agrandir au contact de la pensée humaine.

Derrière moi, je laisse les dépouilles de l’être que j’étais encore, en entrant à l’École ; mais le chemin parcouru, hélas ! est de ceux qu’on ne retrouve jamais.

28 février.

Une image :

En des temps barbares, les chasseurs d’élans dressèrent, comme un trophée de chasse, le long d’une route, les bois de leurs victimes ; chaque andouiller porte d’autres ramures, le nid de merle est si large qu’il supporterait aisément l’épieu meurtrier. Au-dessus de l’avenue, passe dans une gloire nuageuse, le cimier de l’ancêtre… Et dans le parc ce sont les arbres défeuillés sous la lune d’or. Est-ce beau l’imagination !

1er mars.

Ah ! si la vagabonde se bornait à chercher des images. Mais elle va, elle va, elle crée l’avenir, l’arrange si radieux ou si triste, que selon les jours, je soulèverais des mondes, ou je resterais là, anéantie.

Charlotte ne comprend rien à cette nervosité ; elle est si calme, si fraternellement amie de son fiancé ! Moi je n’aimerai jamais ainsi, si j’aime ! Pourquoi penser à ces choses : aimer, ce serait une folie, je ne serais plus à mes livres, à ma tâche, et je me suis vouée à l’Enseignement.

A quoi bon souhaiter qu’on m’aime, leur amitié me suffit. Charlotte a confiance en moi, Henri Dolfière me témoigne sans cesse son estime et sa sympathie par des riens qui me vont au cœur. Je l’admire, je crois qu’il y a en lui la promesse d’un avenir magnifique. Je l’ai revu deux fois cet hiver, il m’a déjà conté ses projets de statues, expliqué ses rêves, ses habitudes de travail… Quel être mystérieux, attirant qu’un artiste !

Si j’aime jamais, ce ne sera qu’un poète ou un artiste : il sera simple et bon comme le fiancé de mon amie.

CHAPITRE XVIII

Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à Barbizon.

« 12 avril.

» Mon vieux Jules,

» Il y a bien du nouveau ici, ce coquin de printemps fait des siennes ! L’École est tout en émoi depuis que les bourgeons s’ouvrent et que les ministres viennent.

» Nous avons été cette semaine en grand tralala. Je suis estomirée de l’effet qu’un homme produit, dès qu’il est ministre. Nous étions toutes comme M. Jourdain devant les Mamamoutchis. Mais quelle déplorable éducation est la mienne, au fond de mon sac, je n’avais pas de quoi faire une harangue, à peine un tout petit mot sec, pour l’assurer de mon dévouement !

» Mais dès qu’il a été parti, l’esprit m’est revenu avec une cabriole, et je leur ai chanté la chanson du troupier.

Elle retroussa sa queue

Et s’assit sur un banc,

Fit un panier de c…

Pour Mossieur l’Président.

Elle a de l’entendement,

Cette bique !

Elle a de l’entendement.

» Il y avait de quoi me fourrer au clou. La vieille Lonjarrey en a ri aux larmes, et m’a mouillé la joue d’une goutte de marc : j’étais dans la note !

» Le ministre n’a pas été le bienvenu. Qu’avait-il besoin de passer en revue nos binettes ? On lui a bien fait voir que ce qui se passe chez nous ne le regarde pas. Mais il y avait eu du bruit dans Landerneau, on parlait de guerre ouverte, de démission… tout ça courait de bouche en bouche, avec des chut, des n’en dites rien, gardez-moi le secret. Le soir même, nous pleurions l’École à deux doigts de sa perte !

» Je m’apprêtais à te rejoindre pedibus cum jambis, mon baluchon sur l’épaule, quand les ministres sont venus.

» Rassure-toi donc, mon vieux, j’en ai pour deux ans encore à vivre aux frais de la princesse.

» Le ministère est dans la dèche, on réclame des économies ; on devait nous manger les premières, c’était une prévenance, sans doute, que de venir nous demander à quelle sauce nous voulions être mangées.

» Notre jeunesse a parlé pour nous, cette fois on nous fait grâce.

» Ne trouves-tu pas qu’un ministre, qui se respecte, devrait toujours paraître en public, avec la robe de Mazarin, (ces choses-là devraient faire partie du garde-meuble) un ministre en pardessus, ça manque au décorum de l’histoire : comment le populo aurait-il confiance, dans un ministre qui n’a pas d’uniforme !

» Enfin, pour un ministre en bourgeois, le nôtre avait belle tournure. Son monocle à l’œil, il voletait d’une élève à l’autre, d’une classe au jardin, avec de petits gestes surpris, satisfaits, mesurant tout, de son œil supplémentaire.

» Ah ! si nous avions eu le temps de faire connaissance, ce jour-là, Sèvres fournissait à la France soixante directrices nouvelles ; un mot de lui, on nous créait des lycées !

» Mais la Veuve était là.

» Elle trottinait devant ces Messieurs, toussant, faisant sonner le pas du maître. Le ministre suivait, les yeux sur ses bas blancs et ses gros petits pieds. M. Gréard et M. Rabier accompagnaient le convoi !

» D’une voix sèche, en passant, notre Mère nommait : bibliothèque, salle d’étude, matériel du cours de coupe, classe, chambre d’élève…

» Voyons, insistait le Ministre.

» Crois-tu que l’Excellence a chipé un gâteau dans la chambre de Myriam Lévis ! Quelle tête a dû faire la Veuve !

» Tout de même c’est un bon garçon, ce ministre. Le plus joli de l’histoire, ce n’est pas d’avoir vu le pipelet endosser l’habit bleu (ô bleu de Sèvres), ni d’avoir contemplé l’air rogue, l’air à la Diogène parlant au fils du Soleil, de notre très illustre directrice ; le clou de la journée, ça été l’ingénieux manège des élèves qui vont quitter l’École.

» Ah ! mon pauvre vieux, pour qui sait regarder, il n’y a pas grande différence entre l’École et ce Monde qu’on nous apprend à mépriser. Pour être en République, on ne renie pas le vieil esprit de cour ; il faut se pousser dans le monde, j’en vois qui déjà y travaillent, tous les moyens sont bons.

» Ces demoiselles avaient soigné la tenue du jour, robe noire sans fanfreluche ni dentelle, chignon provocant, regard velouté, vraie tenue d’examen, faite pour donner aux juges l’envie d’admirer ce qu’on prend trop de soin à leur dérober.

» La tête sur leurs livres, elles dévoraient Port-Royal, Pascal, Mme de Maintenon. L’École n’avait plus assez de bouquins jansénistes ou pédagogiques !

» J’ai mis les miens aux enchères, ça m’a rapporté trente bûches pour me chauffer cet hiver.

» Pense donc : M. Rabier est un philosophe protestant et M. Gréard se tue à faire de Mme de Maintenon, la matriarche de l’Université !

» Dans tout ça, la barbe brune du ministre a été négligée ; il n’a pas fait de livre, lui, et de plus il n’est que la roue de rechange du chariot universitaire. Mais au bout d’une heure, toutes ces demoiselles étaient amoureuses des grands yeux noirs de M. Rabier, ou du fin profil XVIIIe siècle de M. Gréard.

» Allons, il y aura cette année quelques débuts à Paris.

» Et puis, le vent verse sur l’École des effluves printaniers. Depuis que les feuilles poussent, on a du vague à l’âme, et Jérôme, notre fidèle Jérôme, fait l’école buissonnière en quête du « rossignou. »

» Il est venu à neuf heures du soir faire son cours. Quelques élèves étaient couchées, les autres éparpillées dans la maison. On sonne la cloche ! Vite, sur les chemises de nuit, on jette un tablier, un châle. Les frisettes du lendemain se dépapillottent, et au petit bonheur on se faufile dans la salle, pour écouter la plus brillante, la plus fougueuse, la plus lyrique improvisation sur l’Amour.

» Dehors des nuées d’étoiles palpitaient, ça sentait bon comme dans les rêves de Shakespeare.

» Il a parlé de l’amour dans la nature, loi suprême de la vie, du rossignol se mourant pour sa femelle. Il s’emballait, et comme nous avons droit de discuter, je l’ai taquiné pour qu’il allât plus loin, et à propos du sentimentalisme chez Gœthe, j’ai défendu la Charlotte de Werther, ce qui m’a valu cette riposte :

»  — Alors, Mlle Passy, vous serez de celles qui ménagent la chèvre et le chou.

» Pouf !

» Il flamboyait, sa barbe noire, plus noire encore, un vrai diable, papa. A la fin je n’osais plus le regarder, sa langue pointue, frétillante, gigotait si vite, que j’en avais le vertige. Il ne tenait plus en place, bondissant sur l’estrade, prenant sa chaise, la quittant, frappant la table, toujours en gestes parallèles, appuyant sa démonstration d’un : Voilà le point, mesdemoiselles !…

» Tout à coup, un rayon de lumière a fait miroiter, au bout de sa chaîne de montre, un long cheveu de femme. Était-il noir ou blond ? Personne n’a pu le reconnaître, mais le fou rire m’a prise, j’ai feint de parler à Marguerite Triel.

»  — Vous disiez, mademoiselle ?… Allons dites, dites, j’aime qu’on me contredise.

» Et moi, hypocritement : — J’affirmais, monsieur, qu’une femme ne peut être heureuse, que si elle est une Célimène.

» Lui : — Célimène, mademoiselle, y pensez-vous ! Mais c’est une dévoreuse de cœurs ! une cannibale ! C’est l’éternel bourreau !

» Ah ! voilà bien les femmes !

» Non, non, mesdemoiselles, ne soyez jamais des Célimènes. Soyez des femmes, aimez, soyez aimées.

» La femme, voyez-vous, il n’y a que ça. C’est l’être de « boté », de toutes les « botés ». Et je ne parle pas de cette « boté » fade et conventionnelle, mais d’une « boté » saine et habitable…

» Heureusement il n’y avait pas de lune ! Curieux, tu voudrais bien savoir de quoi nous avons rêvé cette nuit-là.

» Je te réserve le trait de la fin, un trait monstrueux qui te donnera l’idée nette du stoïcisme sèvrien :

» Victoire Nollet (tu sais ce chronomètre à siphon), a perdu brusquement sa petite sœur. On est venu la prévenir quelques instants avant de faire sa leçon d’histoire. Elle est allée tout droit chez Mme Jules Ferron et lui a dit :

»  — Madame, ma sœur vient de mourir, voudriez-vous me permettre de partir après avoir fait ma leçon.

» Mme Jules Ferron lui a serré la main.

» On admire beaucoup ici cette énergie, que moi j’appelle du sans-cœur !

» Enfin, les vacances de Pâques approchent, je vais donc te rejoindre, mon bon vieux ; avec Rosalie, nous aurons vite fait de repasser et de raccommoder ton linge, à moins que, par économie, tu n’aies fait comme la reine Isabelle ; ou bien comme l’ami Pierre, allant chaque semaine, laver sa chemise dans le joli petit lavoir, sous bois.

» Ah ! si tu ne m’avais pas ! et si tu ne m’avais pas donné, sans le vouloir, de la raison pour quatre !

» A bientôt, mon p’a ; on va polissonner dans la forêt, et lézarder à plat ventre sur les mousses. Tu me dénicheras une couvée de merles, je les lâcherai dans le parc, quand ils sauront siffler les plus jolies chansons.

» Un p’tit bécot, de ma bouche toute ronde,

» Ta Pépinette. »

CHAPITRE XIX

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

14 avril 189 .

Je suis bien contente. Berthe a eu les honneurs de la première visite de M. Legouff, notre directeur.

Il est venu aujourd’hui au cours de M. Lepeintre, nous étions tout regards, tout oreilles.

Voilà le premier Académicien que je vois !

C’est un petit homme sec, sec comme sarment de vigne, vendanges faites, avec de petits poils autour de la tête. Sa peau est si ratatinée, qu’on lui donnerait cent ans, mais il est encore droit, alerte, sanglé dans une redingote vert-bouteille, avec des galoches aux pieds, sans doute pour l’empêcher de s’envoler au premier coup de vent.

Il semble porter le costume de son premier drame, pantalon puce, redingote vert fané, gilet croisé, faux-col en collerette, gibus aux ailes retroussées.

Et ce vieillard-là fut enfant avec Musset, Hugo, Lamartine ! on dit que sur eux, il a mille détails à conter.

Berthe tremblait ; bonnement, pour la rassurer, et peut-être aussi pour mieux l’entendre, il lui a pris la main : Ar-ti-cu-lez mieux, mon enfant. Ses yeux, sous les paupières retombantes, l’encourageaient d’un si gentil sourire.

Nous aurions voulu être toutes à la place de Berthe. Mais je suis contente que ce soit elle qui ait recueilli les félicitations de M. Legouff, après une conférence très vive, solide, bien composée, sur les « Maures en Andalousie ».

Mme Jules Ferron, est-ce un hasard, n’assistait pas au cours. M. Legouff est parti avec M. Lepeintre, qui l’emmenait en « troisième année ».

Il nous a laissé une impression charmante, celle que ferait un bon grand-père, très savant, très illustre, qui aimerait à donner à ses petits-enfants d’adoption, le meilleur de son esprit, et un peu de son cœur.

Comme nous l’aimerons en « troisième année », puisqu’il ne vient à l’École, que pour aider de ses conseils les futures agrégées.

18 avril.

Voici Pâques ; je pars en vacances, j’irai à Barbizon voir Berthe et son père, puis je rejoindrai Charlotte et son fiancé, nous avons tout un programme de promenades à faire dans Paris.

Mon cœur bat trop vite, comme je vais être heureuse avec eux.

Barbizon, jour de Pâques.

Il pleut, pas moyen de courir en forêt, nous restons là, calfeutrés dans la chambre ; Berthe déclame Salammbô, M. Passy somnole dans un vieux fauteuil mal rempaillé, sa chatte entre les bras. J’écoute, mais ma pensée est loin, elle tournaille obstinément, autour d’une autre chambre que j’aime, où vit, où respire, où travaille si joyeusement Charlotte. Ma pensée les voit, je leur ris. Il fait bon ici près de Berthe, mais je voudrais être là-bas, auprès d’eux.

22 avril.

Il pleut ; entre ciel et terre, c’est une trame mouvante que brode le feuillage des grands chênes, et que déchire — avec quelle joie barbare — le vent, le vent qui viole la forêt, le vent qui tue les nids. C’est sur les cailloux du chemin, dans l’herbe, les rigoles, une lente ritournelle, un fredon mélancolique d’êtres invisibles, qui se plaignent : eux aussi souffrent ! Ainsi la Douleur est partout ! Et cette trame grise, entre ciel et terre, comme un voile obscurci, enveloppe notre souffrance et celle de l’univers.

23 avril.

La Forêt a dit : « Il faut avoir pitié ! » Je pense aussi que les plus hautes leçons, les leçons de grandeur d’âme, c’est la Mer, la Forêt, la Montagne qui nous les donnent.

24 avril.

M’y voici, dans cette vieille rue Saint-Jacques, où habite Charlotte ; je n’arriverai jamais assez tôt, pour leur offrir les premiers rameaux de « joli bois », que le père de Berthe est allé me cueillir, ce matin, dans la forêt.

L’étrange et brave cœur : il est bien l’image complète de l’ébauche qu’est Berthe ; à vivre près de lui, on ne songe plus au ridicule de ses habits, à la singularité des papillotes. Il vit en communion avec la nature, simplement ; c’est cette sincérité, cette bonté qui seront dans la vie la grande force de Berthe.

A table, on cause de mon voyage à Barbizon, les fleurs embaument, M. Dolfière a voulu que je lui fleurisse sa boutonnière ; Charlotte, avec ses dents, a coupé le brin que j’ai piqué ensuite au veston de son fiancé.

25 avril.

Visite au Luxembourg : nous avons regardé longuement le saint Jean-Baptiste de Rodin, et sa Danaïde. Puis les Puvis de Chavannes, les Carrière, les très rares tableaux de l’École impressionniste. C’est un éblouissement. Il nous a expliqué, à toutes deux, les tendances modernes de l’art, le retour à la nature, à l’admiration du vrai, à la plastique sincère des êtres vivants.

26 avril.

Je rentre heureuse à l’École. Pendant ces vacances, trois choses ont remué en moi les sources profondes ; trois choses ont surgi, qui vont dominer, je le sens, ma vie de Sèvrienne.

La pitié pour ce qui souffre.

L’amour du beau.

L’impérieux besoin de me retrouver, moi aussi, dans un autre cœur.

CHAPITRE XX

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

15 mai.

Je travaille fiévreusement ; les jours passent sans durée, je suis avide d’aller sans cesse plus avant, je dévore la bibliothèque. J’abandonne à d’Aveline le soin de me rapprendre mes classiques, je les ai tant, tant rabâchés depuis mon brevet supérieur, que je finis par les considérer, comme M. de Goncourt considérait l’antiquité : « ce pain des professeurs ».

Tous mes jeudis, en revenant de notre promenade dans les bois, je lis les œuvres de nos poètes contemporains, en remontant à Musset, puis à Sully-Prud’homme, à Leconte de Lisle que j’ignore.

Comme ceux-là sont près de mon âme, près de mes yeux. Il n’y a pas à dire, même dans les œuvres du divin Racine, il y a une phraséologie de bonne compagnie, une majesté dans l’allure des tirades, comme dans le mouvement des personnages, qui glacent l’émotion très profonde du drame.

Il faut la simplicité, la mesure, l’émotion contenue, mais qu’on sent si profonde, de Mlle Bartet pour ressusciter, au bout de deux cents ans, l’Iphigénie rêvée par Racine.

Sa voix, la noblesse de sa résignation, la réserve de son ingénuité, l’autre jour m’ont bouleversée. C’est la première fois que j’ai senti, au théâtre, une âme souffrir sincèrement : et c’est la divine Bartet qui fait ce miracle de ranimer la momie qu’était devenue, pour nous, l’œuvre de Racine.

Je lui ai écrit, le soir même, mon admiration, ma reconnaissance aussi. Était-ce bien correct ?

Faut-il toujours vivre guindée par cette correction qui vous prive si souvent du plaisir d’avouer sans détour ce qui plaît, ce qui émeut ?

20 mai.

Bartet m’a répondu un mot charmant ; je le fixe, comme une fleur, à cette page de mon journal.

1er juin.

Est-ce gentil, Bartet m’envoie une baignoire pour la matinée de dimanche aux Français, on joue : On ne badine pas avec l’amour. Je préviens Charlotte et son fiancé.

4 juin soir.

Elle a été exquise, l’austère Camille, l’égarée, celle qu’une expérience prématurée déflore, cruelle et candide, se jouant sans scrupule de l’âme de Rosette, de l’âme de Perdican.

Mais pourquoi cette comédie de Musset, si émouvante à la lecture, si à la fois rêve et réalité, devient-elle obscure à la scène ; Charlotte et moi nous avons eu la même impression, comme si ce théâtre, écrit pour les délicats, n’était vraiment clair, vraiment dramatique, que lu en silence.

Même ces passages exquis, cette poésie que l’âme de Perdican jette sur les souvenirs de son enfance, sur l’étang, les arbres qu’il retrouve si petits : à la scène, quoique dits par Le Bargy, cela paraît déclamatoire.

Je crois que le mystère d’une lecture convient mieux au théâtre de Musset, que le jeu, souvent médiocre, des artistes qui l’interprètent.

Henri Dolfière m’avoue qu’il est venu là pour me voir, mais qu’il a horreur des bonshommes et des bonnes femmes des Français.

Je lui ai parlé de mes lectures, il m’a demandé de ne pas lire Baudelaire ; pourquoi ? parce qu’il aurait regret, que les Fleurs du Mal laissassent leur ombre sur ma pensée.

Non, non, je ne lirai pas ce livre, il m’est doux d’obéir à ce désir, si délicat, d’un ami.

Fin juin.

Je ne sais même plus le jour qu’il faudrait marquer en haut de cette page. Le temps file, monotone, fécond. Nous arrivons au bout de notre programme. Ma première année sera finie dans un mois, j’en suis surprise !

Comment, il y a un an que je chevauche mon rayon d’or, étonnée, radieuse, cueillant à pleines mains les souvenirs qui parfument ma route.

Je ris de la gloriole des premiers jours, quand je faisais mettre sur ma carte, ce titre de Sèvrienne, dont j’étais plus fière que de six quartiers de noblesse !

Au fond, je suis très individualiste, j’ai l’orgueil de vouloir être quelqu’un, de faire moi-même ma vie présente, ma vie future.

Ai-je bien profité de cette année de travail ?

Mes professeurs disent oui, je partirai avec des compliments plein mes poches. Mais je ne suis pas satisfaite. J’ai conscience de temps perdu, de mauvaises habitudes d’esprit, que je n’ai pas corrigées par paresse. Je me fais l’effet d’être toujours en location, de ne pouvoir encore me mettre dans mes meubles.

Ce que je pense n’est pas entièrement à moi. Ma maison est faite de bric et de broc, arrangée peut-être avec chic. Ceux qui m’écoutent ont l’illusion d’entendre des choses personnelles : je rougis de mes larcins. Je voudrais payer mes idées par un effort vigoureux, et sculpter mes meubles, après les avoir construits moi-même, pour les besoins de ma maison.

Je ne voudrais pas que mes élèves, plus tard, ne vissent en moi qu’un Manuel de l’École de Sèvres.

Tout mon travail de seconde année tendra vers ce but ; il est grand temps d’être autre chose qu’un brillant esprit d’assimilation.

Et puis, je ne veux pas séparer l’effort de mon esprit, de l’effort de ma conscience ; si jamais le grand principe de l’étude a été donné, c’est bien par cette vertueuse femme que nous fréquentons trop peu : Eugénie de Guérin.

Je lis non pour m’instruire, mais pour m’élever.

Son journal devrait avoir la place d’honneur, dans nos chambres de jeunes filles ; il nous redirait, lui, d’être probes, d’écarter toutes les lectures qui peuvent souiller nos âmes, de sauvegarder, comme un bien inestimable, la pureté.

1er juillet.

J’ai eu trois ou quatre fois, la joie de faire une très bonne leçon. Ces jours-là, j’ai connu le paradis : je me sentais soulevée, frémissante, avide d’atteindre à la perfection.

C’était un contentement délicieux, que je savourais dans mon for intérieur. Je me surprenais à rire, du même petit rire qu’a ma conscience, après une bonne action.

Les jours qui suivaient, c’était une sérénité paresseuse, j’envisageais l’avenir sans inquiétude, comme si le succès était désormais infaillible.

Tout me paraissait facile, je me sentais des épaules à soulever le monde.

Mais que de jours mornes, où, le cœur serré, je n’osais plus me réjouir, doutant de moi-même, maltraitant mes professeurs, croyant à la malchance, nerveuse, irritable et si malheureuse que j’aurais voulu mourir… parce qu’une leçon ne valait rien.

Je n’ai pas le courage de Berthe, qui ne se laisse déprimer par aucune injustice. D’Aveline la goûte peu ; cet esprit frondeur, irrégulier, cette parole trop prompte, et souvent éclairée de mots que lui fournit le lexique paternel, choquent le puriste, un peu étroit, qu’est notre professeur.

Moi, je reste désarmée devant un jugement sévère : l’idéal serait d’être le personnage pondéré, si réfléchi, qu’est Victoire Nollet ; celle-là plane dans une impassibilité stoïcienne, au-dessus des bourrasques de notre vie scolaire.

Il se fait, dans l’ordre de la promotion, un mouvement sensible. Adrienne Chantilly ne tient plus la tête de la classe ; nos professeurs ont vite percé le fragile tissu de son esprit. Seuls, des évanouissements propices et le jeu de paupières, dupent encore M. d’Aveline.

Victoire monte, monte ; Jeanne Viole travaille et mène de front une tactique fort intelligente, qui lui gagne ici des sympathies utiles. Bléraud est nulle ; Hortense ne travaille que pour Ugène ; Thérésa est moyenne, Berthe inégale.

En somme, la lutte pour le no 1 de la licence est bien limitée entre Victoire Nollet et moi.

10 juillet.

Nous y pensons déjà : ce matin les élèves de deuxième et de troisième année, sciences et lettres, sont parties pour la Sorbonne, où ont lieu les examens d’agrégation et de licence.

Dès six heures du matin, le désarroi était dans l’École : de grandes voitures Cook, à postillons, stoppaient devant les grilles ; nous étions toutes levées, aidant nos compagnes, leur faisant du café, des rôties. Elles sont vertes, ou si pâles, que les flacons de sels circulent. Vite on les met en voiture : « Cherchez sur la route, un bossu, un soldat, une femme grosse, leur crie Berthe, et tout ira bien. »

Les voitures enfilent l’avenue, tournent brusquement sur la route, les voilà parties, nous agitons encore nos mouchoirs.

Isabelle et Renée m’ont fait peine à voir. Myriam s’est trouvée mal.

Ce départ pour les examens me bouleverse.

Il y avait quelque chose d’héroïque, dans le sourire confiant qui passait, une seconde, sur ces pauvres figures tirées, fiévreuses, dont les yeux criaient grâce. Cette seconde était celle du baiser que Mme Jules Ferron donnait à chaque Sèvrienne.

Elle était descendue jusqu’au perron d’honneur, nous étions toutes groupées au bas des marches, la regardant, si pâle, elle aussi, dans sa robe noire, debout au seuil de la maison.

A cet instant, elle eut l’attitude hautaine du chef, qui veut donner son âme à celles qui partent, et c’est le cœur battant, que chaque élève a reçu son baiser.

Voilà quel viatique elles emportent !

Je crois à son efficacité.

18 juillet.

Nous sommes dans l’attente du résultat.

Renée dit qu’elle n’a pas su traiter son sujet de littérature !

« Hugo et Lamartine peuvent-ils être appelés des classiques ? »

Quant à Isabelle, elle est sûre d’avoir dit des sottises, dans sa composition de philosophie : « Quelle place faut-il faire aux beaux-arts, dans l’éducation des femmes. »

Aucune, a-t-elle répondu.

Myriam a porté une feuille blanche au jury, puis s’est retirée.

19 juillet.

Je gagne mon pari, elles sont admissibles. Renée a vite sauté sur mes Contes grecs de Marnille, que je lui avais promis. Elle adore l’esprit de ce conteur, qui est l’auteur aussi, de la plus intelligente, de la plus amusante histoire grecque.

Ma joie, demain, sera complète.

20 juillet.

Charlotte est reçue.

C’est dans ma chambre, où ils m’attendaient tous les deux (pour épargner à ma Lolotte l’angoisse de voir passer ce feuillet blanc, qui affiche si peu de noms à la porte de l’École), que je leur ai annoncé la bonne nouvelle.

En route, j’avais croisé d’Aveline, qui m’avait dit tout de suite le résultat ; il voulait me parler de moi, me serrant si affectueusement la main. Mais je brûlais de me sauver, d’aller les rejoindre, j’ai crié : merci, merci, et au galop, je suis revenue dans ma chambre.

Nous étions ivres tous les trois, Charlotte pleurait, je riais, lui nous tenait chacune par la main, et confondant nos mains dans un même baiser :

« Vivent les Sèvriennes, vive Mlle Lonjarrey, hourrah pour Marguerite Triel. »

En partant, il m’a dit :

— « Maintenant que Charlotte va être un peu plus votre sœur, mademoiselle, voulez-vous me faire la grâce de m’accepter pour ami.

—  »Oh ! oui, ai-je répondu, en y mettant tout mon cœur. »

Charlotte nous regardait avec des yeux ravis.

— « Tu sais qu’il t’adore, et qu’il veut dans un médaillon sculpter nos deux profils. »

Je me suis sentie rougir.

25 juillet.

Il était écrit que j’aurais un ami !

L’amitié d’Henri me comble de joie ; son esprit me plaît, son cœur me plaît. J’aime son passé de travail, d’efforts souvent pénibles (Charlotte me l’a dit), pour réaliser le beau rêve de l’artiste. Je l’aime d’avoir choisi l’être sincère et tendre qu’est Charlotte, pour en faire le compagnon de toute sa vie.

Puis, je crois bien que, sans tout cela, je l’aimerais, parce que je sens qu’il m’aime.

29 juillet.

Voici les dernières lignes que j’écris à Sèvres.

Demain, nous quitterons toutes l’École, pour aller en vacances. Je ne m’en réjouis point. Je voudrais demeurer ici toujours.

Si nous sommes des Bénédictines laïques, il est si doux de l’être.

Il faudra s’en aller tout à fait dans deux ans ; déjà cette pensée me déchire. On est si bien sous ce toit, près des beaux arbres, près du jet d’eau où chuchotent des voix anciennes, parmi les livres rangés dans les vitrines blanches, sous les écussons blancs enguirlandés de lys. Chercher les idées qui volent, du portrait de Louis XV à ce qui fut jadis le médaillon de la Marquise, chercher son visage dans les hautes glaces, et s’y voir encore fraîche. Ignorer la vie, n’en connaître que les on dit des poètes et des penseurs, vivre de ses seules émotions.

Quel rêve !

Adieu, chère petite chambre que je ne retrouverai pas en revenant ; une autre prendra ma place, et ne saura pas combien tu me plaisais : j’ai voulu que ta parure, ces mousselines, ces fleurs, ces photographies fussent un reflet de moi-même ; c’est un peu de mon âme, chère petite chambre, que je t’ai donné là.

Je m’en vais, le cœur gros des souvenirs que je te laisse, j’avais fait mon nid ; malgré moi, je l’abandonne, je pars, déjà je n’ose plus me retourner.

Adieu, adieu, si les choses ont des yeux, si les choses gardent mémoire de ce qui passe, souviens-toi, qu’ici nos mains fraternellement se sont unies, et que plus rien, jamais, ne détachera la mienne de celle qui la cherchait.

CHAPITRE XXI

Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à l’École de Sèvres à Mme Jules Ferron.

« Madame,

» Vous m’avez chargée, l’année finie, de vous adresser un rapport confidentiel, qui puisse compléter le dossier des élèves, que j’ai sous ma surveillance.

» Le voici.

» D’une façon générale, je ne trouve pas dans cette promotion, la discipline et le respect nécessaires, comme vous nous le dites souvent, madame, à toute œuvre intellectuelle et morale. Presque toutes ces demoiselles sont d’esprit léger, remuant. Elles aiment la parure, et leur jeunesse accorde une créance inimaginable à la plus-value d’une fraîcheur passagère. Elles attachent du prix à des détails, et semblent ignorer que la vraie vie de l’École, est celle où vous les conviez, madame, dans les hautes sphères de la méditation et du recueillement.

» Je m’efforce de le leur faire comprendre. Je ne désespère pas de voir aboutir la conversion que j’ai entreprise.

» Voici donc ce que je puis vous dire sur chacune de nos Sèvriennes :

»  Mlle Chantilly a, au plus haut degré, le souci de sa taille et de son ajustement. Orgueilleuse de ses prérogatives de première, elle s’imagine que sa présence, au milieu de nous, augmente la gloire de l’École.

» Au surplus, je la soupçonne de n’avoir aucune vocation pour l’Enseignement, de viser à autre chose, en se servant de l’École comme d’un tremplin, si j’ose m’exprimer ainsi.

» Si j’en crois les confidences de qui vous savez, son entreprise serait de compromettre un de ces Messieurs, puis de s’en faire épouser. Elle aurait jeté, à cet effet, son dévolu, sur M. d’Aveline.

» Comptez, madame, sur ma vigilance.

» Mlle Triel, gentille jeune fille, douce, timide, bien élevée, un peu trop sauvage. S’ignore elle-même. Travaille beaucoup, sans bruit. Promet d’être un professeur solide et modeste. Je n’ai rien à ajouter.

» Mlle Nollet mérite en tout point l’estime dont vous voulez bien l’honorer, madame. Depuis le malheur qui l’a frappée, je ne l’ai pas surprise une seule fois à pleurer ; même, Mlle Vormèse lui ayant demandé ce qu’elle pourrait faire pour l’aider dans sa peine, Mlle Nollet a prié Mlle Vormèse de vouloir bien lui permettre de travailler l’allemand avec elle, en vue de sa licence. Elle est donc tout à l’étude.

» Sa santé reste déplorable, la crise attendue ne se déclare pas, malgré les douches glacées que, sur l’ordre du docteur, l’infirmière lui administre tous les jours que Dieu fait. Enfin !

» J’ai plaisir à insister sur le labeur, sur l’énergie de cette jeune fille, qui témoigne d’une nature virile, bien préparée à recevoir la manne stoïcienne.

» Mlle Viole, une de nos bonnes élèves, serviable, droite, méfiante d’elle-même, demandant à plus expérimentée qu’elle l’appui d’un conseil.

» Elle cherche sa voie. N’osant s’adresser à vous, madame, par un sentiment de touchant respect, J. Viole est venue à moi. Dans mon cabinet, nous discutons morale et philosophie ; elle est vraiment intéressante, dans son ardeur à chercher la vérité, à s’attacher aux principes découverts.

» C’est une âme délicate, plus faite pour le cloître que pour la vie. Cependant j’espère, par des paroles réfléchies, lui rendre le goût de l’action ; et, en m’inspirant, madame, de votre sagesse, l’aider à sortir de cette voie mystérieuse, où son cœur, comme dit Pascal, se cherche et ne se retrouve pas.

» Mlle Passy, un garçon étourdi, tapageur, dont les paroles sont souvent marquées au coin de la plus mauvaise éducation. Elle est susceptible de perfectionnement. L’esprit est sain, le cœur franc : peut-être y aurait-il à redouter dans l’avenir, la défection d’une frondeuse, d’une révoltée.

» Mlle Hortense Mignon. Je me permets d’appeler toute votre attention, madame, sur cette élève qui est très cachottière.

» Elle entretient, poste restante, une correspondance très active, avec un jeune homme de son pays, sous-officier sans avenir, qu’elle veut épouser sans l’aveu des parents.

» Non seulement, elle néglige son travail, pour bûcher les examens de ce Monsieur, mais ce qui est plus grave, cette jeune fille s’est permis, en l’absence de tout le personnel, pendant les vacances de Pâques, de recevoir son fiancé à l’École, et même de partager ses repas avec lui.

» Je suis bien sûre que ces heures de tête à tête n’ont été que des répétitions, et que ce jeune paresseux a trouvé moyen encore de piller les cours de sa fiancée. Néanmoins, je tiens à révéler ces faits indubitables, qui m’ont été appris par qui vous savez, madame.

» Mlle Thérèsa Espérou, une bonne grosse fille, un peu bêtote.

» Mlle Bléraud. Depuis que vous lui avez accordé son pardon, madame, aucune tentative détestable ne s’est renouvelée.

» Cette personne s’amende. Je n’ai qu’à me louer de son zèle, qui peut nous être d’un véritable secours, dans l’œuvre de perfection et de grandeur morales, que nous poursuivons.

» Mlle Bléraud n’est pas sympathique à ses compagnes, qui l’écartent, depuis que le bruit a couru, dans l’École, qu’elle était hystérique. Seule, Jeanne Viole rachète, par quelques bonnes paroles, la froideur de toute sa promotion.

» Voilà, madame, ce que vous m’avez mandé de vous faire connaître.

» Je me suis acquittée, avec discrétion et vigilance, de la tâche délicate que vous m’avez confiée, et reconnaissante de tout ce que je vous dois, je suis heureuse, madame, de pouvoir vous assurer que jamais l’École n’a été si parfaitement unie dans la communion d’un sentiment unique de respect et d’admiration pour votre personne.

» Veuillez agréer, etc. »

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.