AVERTISSEMENT

Ce volume a d'abord paru en librairie sous le titre de Dernières années du roi Stanislas. Ce titre a éveillé les susceptibilités, d'ailleurs légitimes, d'un historien de Nancy, M. Pierre Boyé, qui a publié les Derniers moments du roi Stanislas et qui depuis de longues années consacre ses recherches à l'histoire complète et définitive du roi de Pologne. Comme nous ne voulons à aucun degré nous donner même l'apparence d'un procédé peu amical vis-à-vis d'un confrère, que Stanislas n'est nullement, en somme, le héros de notre récit, et que nous ne nous occupons de lui que très accessoirement, nous avons adopté un nouveau titre, beaucoup mieux approprié à l'objet de notre travail.

Nous n'avons eu en effet d'autre ambition que de suivre Mme de Boufflers à la cour de Lunéville de 1750 à 1766 et de faire revivre cette spirituelle figure au milieu de son cortège de parents et d'amis. C'est tout spécialement ce petit groupe de physionomies curieuses et caractéristiques que nous nous sommes efforcé de reconstituer en les plaçant dans le cadre où elles ont vécu.


Comme nous le disions déjà en tête de notre premier volume sur la Cour de Lunéville, nous avons évité autant que possible au cours de notre récit les renvois et les notes; notre travail en effet n'est pas un travail d'érudition; nous n'avons pas voulu fatiguer le lecteur ni nous donner, par l'étalage d'un imposant appareil, l'apparence de prétentions déplacées. Mais nos lecteurs trouveront ci-dessous la liste des principaux ouvrages auxquels nous avons eu le plus fréquemment recours.

Avant tout, nous tenons à rendre hommage aux savants travaux de M. Pierre Boyé, qui nous ont été très précieux. En voici la liste:

Après les ouvrages de M. Boyé nous citerons également avec gratitude:

Toutes ces intéressantes études nous ont surtout servi pour
les chapitres III, VIII, IX, XVI, XXI, XXV et XXVI du présent volume.

Précis des travaux de la Société royale des sciences.

Mémoires de la Société royale des sciences.

Mémoires de l'Académie de Stanislas.

Bulletin de la Société d'archéologie lorraine.

Mémoires de la Société d'archéologie lorraine.

Les principaux ouvrages auxquels nous avons eu également recours sont:

[ VIII]

DERNIÈRES ANNÉES
DE LA
COUR DE LUNÉVILLE


CHAPITRE PREMIER
1750

La Cour de Lunéville en 1750.—Le carnaval.—Fête à la Mission.—La société de Mme de Boufflers.—Le comte de Bercheny et sa famille.

Après les événements tragiques survenus à Lunéville dans les derniers jours de l'année 1749, la cour resta morne et désemparée et pendant quelque temps sous une impression de tristesse que rien ne pouvait dissiper[ [2]. Tous les esprits étaient hantés de pénibles souvenirs et le Roi plus que tout autre se montrait inconsolable. La mort de Mme du Châtelet et le départ de Voltaire le privaient de ses plaisirs les plus vifs, du charme qu'il trouvait dans un commerce journalier avec des esprits supérieurs, éminemment aimables et distingués.

Dans son chagrin profond Stanislas s'isolait et fuyait ses courtisans les plus chers; il ne voulait plus d'autre société que son chien Griffon, son singe, et le cher Bébé dont les facéties de mauvais goût avaient seules encore le don de le distraire.

C'est alors qu'on composa ce distique railleur:

Voilà les trois jouets d'un Roi cher au Lorrain,
Griffon, son chien, son singe, avec Bébé, son nain.

Mais un monarque n'est pas fait pour s'éterniser dans la douleur, il fallait réagir.

Tout le monde donc à la Cour se met en frais pour occuper Stanislas et le détourner de ses pensées amères; Mme de Boufflers plus que tout autre cherche à l'amuser et, bien qu'elle soit elle-même assombrie par la perte d'une amie très chère, elle fait violence à ses sentiments intimes.

Bientôt la vie reprend son cours et dans le désir de lutter contre des tristesses trop légitimes, on se laisse presque emporter au delà du but; il semble qu'une véritable rage de plaisirs se soit emparée à cette époque de la cour de Lorraine.

A Lunéville, à Nancy, à Commercy, à la Malgrange, partout où réside le roi, on n'entend parler que de fêtes et de réjouissances de toutes sortes. Le carnaval de 1750 est particulièrement brillant.

Stanislas s'est installé à Nancy, à l'Intendance, et il s'est fait accompagner de sa musique; tous les jours, il y a concert, assemblée, redoute, comédie, etc. On a construit une nouvelle salle de spectacle, et c'est la troupe de Nancy qui en a la primeur. On joue la Servante justifiée et Cénie, la pièce nouvelle que Mme de Graffigny vient de faire représenter à Paris avec un succès étourdissant. Bébé danse deux fois sur le théâtre, et il est couvert d'applaudissements.

Lunéville n'est pas moins bien partagée. Stanislas y fait venir les comédiens italiens appelés bouffons; le 18 mai ils donnent devant le Roi le Joueur et la Serva padrona. Les deux principaux interprètes sont Manelli et la demoiselle Tonnelli; leurs mérites réciproques soulèvent des discussions sans nombre.

Les soupers, les bals masqués, les représentations dramatiques se succèdent sans interruption; on n'a pas un instant de repos. Toute l'ancienne «troupe de qualité» qui, sous la direction de Voltaire, a si bien interprété autrefois les pièces du répertoire, est de nouveau mise en réquisition; cette fois c'est Mme de Boufflers elle-même qui paie de sa personne et se transforme en impresario; non seulement elle dirige les répétitions avec un zèle que rien ne peut lasser, mais elle monte sur les planches et charme tout l'auditoire par la finesse de son jeu. Sous sa direction on joue les Femmes savantes, Nanine, la Femme qui a raison, le Double Veuvage, etc., etc. On peut se croire revenu aux plus beaux jours de l'année 1749.

L'arrivée à Lunéville de quelques animaux étranges et presque inconnus dans la région vient encore occuper la cour. Chaque jour le Roi et ses courtisans vont visiter une ménagerie installée sur une des places de la ville et s'extasier devant un chameau, un dromadaire, un lion qu'un industriel promène de ville en ville. Mais l'animal qui soulève la plus vive curiosité est «un rhinocéros femelle», âgé de dix mois, qui à tous semble presque fabuleux. On ne se lasse pas de l'admirer.

Il ne faut pas cependant que la marquise se croie seule le droit de distraire le monarque; le Père de Menoux revendique sa part dans ce rôle flatteur et il ne déploie pas moins de zèle que la favorite.

De tous temps, du reste, l'habile jésuite et ses confrères de Nancy ont saisi toutes les occasions de faire leur cour au prince, et lors de ses séjours à la Malgrange, ils se sont toujours efforcés de l'attirer à la Mission et de le charmer par des représentations dramatiques, des chants, des repas somptueux, voire même des illuminations et des feux d'artifice.

En 1750, le Père de Menoux décide d'ériger dans la salle basse du couvent un buste en marbre de son pénitent et bienfaiteur. Naturellement l'inauguration de ce buste sert de prétexte à une grande fête. Non seulement Stanislas daigne l'honorer de sa présence, mais il pousse la condescendance jusqu'à présider la table des Révérends Pères.

L'occasion était belle pour accabler le monarque de compliments hyperboliques et l'on n'y manqua pas.

Avant le dîner, le Père Leslie récite une ode de sa composition où il rappelle «habilement» tous les bienfaits que la Lorraine doit au roi de Pologne. La pièce est pitoyable et d'une longueur démesurée, mais il serait cependant dommage de n'en pas citer quelques strophes, quand ce ne serait que pour montrer jusqu'à quel degré peut aller la flagornerie humaine.

Ainsi Rome, en Héros féconde,

Dans ses Temples, sur ses Autels,

Jadis pour l'exemple du monde

Consacrait leurs traits immortels.

Des Grands Hommes, des vrais Monarques,

Ces monuments vainqueurs des Parques

Rappeloient les noms, les vertus.

A ces héroïques modèles

L'univers dut les Marc-Aurèles,

Les Antonins et les Titus.

Telle, d'un Héros sage et juste,

De siècle en siècle la bonté,

Revivant dans ce marbre auguste,

Instruira la postérité.

Là les Grands apprendront à l'être,

Les Peuples à les reconnoître,

A les juger par leurs bienfaits,

A n'apprécier leur mérite,

Ni par leur rang, ni par leur suite,

Mais par les heureux qu'ils ont faits.

Marbre chéri, durable Image

D'un Prince mieux peint dans nos cœurs,

Avec son Portrait, d'âge en âge,

Transmets ses sentimens, ses mœurs,

Ses vertus, son esprit sublime,

Son cœur vrai, tendre, magnanime,

Son air, ses grâces, sa bonté.

Que leur alliance adorable

Offre l'homme le plus aimable

Dans le Roi le plus respecté!

Qu'il vive, Grand Dieu, pour ta gloire,

Ce Roi donné pour ton amour,

Qu'il vive autant que la mémoire

De ses bienfaits en ce séjour!

Conserve pour nous, pour toi-même,

A l'État un Maître qui l'aime,

Aux Autels l'appui de la Foi,

Aux malheureux un tendre père,

Aux Beaux-Arts un dieu tutélaire,

A tous ses sujets un bon Roi!

Leslie, J.

Quand les applaudissements que méritait un si remarquable morceau se furent un peu calmés, le buste du Roi fut couronné de lauriers par le Père de Menoux lui-même et orné de rubans de diverses couleurs. Au dessert, le Révérend débita un dialogue de circonstance dont les principaux traits se rapportaient à la statue; puis on récita des compliments, des vers, des stances; enfin un Jésuite doué d'une belle voix chanta une petite chanson paysanne où, sous une forme familière, l'on rappelait tous les bienfaits du Roi; le refrain était repris en chœur par toute l'assistance.

Pendant que les excellents Pères chantaient ses louanges à tue-tête, Stanislas se pâmait d'aise et il ne cessait de s'extasier sur le bon goût de ses hôtes et leur esprit d'à-propos.

Des illuminations et un brillant feu d'artifice terminèrent dignement cette belle fête. Le Roi se retira ravi.

Avant de continuer notre récit et pour la clarté des événements qui vont suivre, il nous paraît utile de tracer une légère esquisse de la Cour en 1750. Rappelons rapidement quels en sont les principaux personnages, ceux qui gravitent autour du Roi et de la favorite; nous dirons aussi quelques mots des nouveaux venus, de ceux que les hasards des circonstances vont appeler à y jouer un rôle.

Les familiers du château sont toujours les mêmes et nous les connaissons tous: le duc et la duchesse Ossolinski, la princesse de Talmont, la comtesse de Lutzelbourg, M. et Mme de la Galaizière, le comte de Croix, le chevalier de Listenay, M. de Lucé, le marquis du Châtelet, son fils M. de Lomont, Solignac, le Père de Menoux, M. et Mme Héré, M. et Mme Alliot, Durival, etc. Mais c'est toujours la famille de Beauvau qui tient le premier rang; Mme de Boufflers règne plus que jamais sur le cœur du vieux Roi et le retour de ses parents en Lorraine n'a fait qu'accroître son crédit[ [3]. Depuis que le prince et la princesse de Craon sont installés dans leur royale résidence d'Haroué, il n'y a sorte de politesses, d'avances que le Roi ne leur fasse. Il va les voir, il les attire à Lunéville, il paraît trouver dans leur société un charme infini[ [4]. M. et Mme de Craon n'ignorent nullement le rôle que remplit leur fille auprès de Stanislas, mais ils ne paraissent s'en soucier en aucune façon; ils viennent sans cesse à la Cour, et s'y montrent aussi parfaitement à leur aise qu'il est possible; ils jouissent sans scrupule, et pour eux et pour les leurs, du crédit de Mme de Boufflers. Ainsi sont les mœurs du temps.

La marquise n'a pas seulement auprès d'elle son père et sa mère; son frère, le prince de Beauvau, habite presque constamment la Lorraine depuis que ses parents y sont revenus; ils ne fait plus à Versailles que les séjours strictement obligatoires. Les sœurs de Mme de Boufflers, la maréchale de Mirepoix, la princesse de Chimay, la belle comtesse de Bassompierre, ses nièces de Cambis et de Chimay, sont également presque toujours à Lunéville ou à Haroué, tant et si bien que la famille de la favorite finit par former la société presque exclusive du Roi. Mme de Bassompierre, en particulier, ne quitte jamais sa sœur et elle jouit également de la plus grande faveur. Bien que d'une santé délicate qui l'oblige à de grands ménagements, elle supporte ses souffrances avec beaucoup de douceur et une grande égalité d'humeur.

Stanislas ne cesse de donner à tous les membres de cette heureuse famille des marques de sa bienveillance. En 1751, M. de Craon ayant eu des besoins d'argent, le Roi lui acheta son hôtel de Nancy pour 70,000 livres; tel était du moins le prix porté sur le contrat; mais le prince reçut de la main à la main une somme supplémentaire de 60,000 livres.

Contrairement aux usages de l'époque, la marquise n'a pas consenti à se séparer de ses enfants; elle les a gardés près d'elle et elle se montre excellente mère, très tendre, très attentive. Bien qu'encore fort jeunes, ils commencent à se montrer à la Cour et on les voit peu à peu figurer dans toutes les réunions intimes. Stanislas, avec sa bonté ordinaire, leur fait grand accueil et les comble de cadeaux. La gaîté et la gentillesse de la «divine mignonne», surnom flatteur que les courtisans ont décerné à Mlle de Boufflers, sont particulièrement appréciées.

Si le crédit de la favorite n'a pas diminué, celui de son ancien ennemi, le Père de Menoux, n'a pas subi non plus d'altération, et il brille toujours du même éclat.

Cependant la situation réciproque des deux adversaires a subi des modifications profondes. Après bien des péripéties, bien des luttes épiques, le jésuite et la maîtresse, se voyant impuissants à s'évincer l'un l'autre, ont fini par où ils auraient dû commencer, par vivre à peu près d'accord, chacun se bornant à sa spécialité et restant jalousement cantonné sur son terrain. Le jésuite, satisfait de conserver son influence, ne cherche plus à en abuser et il ne prétend plus à l'omnipotence; il ferme les yeux sur Mme de Boufflers, la laissant en paisible jouissance d'une situation acquise. La marquise, de son côté, toujours fine et habile, évite avec soin des querelles qui pourraient lui coûter cher. A mesure que Stanislas vieillit, en effet, il montre un détachement de plus en plus marqué pour les biens terrestres; par contre il paraît s'attacher davantage aux récompenses futures. Le rôle du confesseur est donc devenu plus facile à mesure que celui de la maîtresse devient plus délicat.

La vie de la Cour n'a pas changé; dans la journée on chasse, on se promène, on sort à cheval ou en carrosse, on consacre des heures entières au trictrac, à la comète; la marquise peint ou joue de la harpe devant le Roi; on assiste à des concerts, à des représentations dramatiques. Le soir on se réunit, comme par le passé, chez la favorite, on fait de la musique, des lectures attrayantes, on rime à tort et à travers, on se livre aux douceurs de la conversation, et les heures s'envolent. A dix heures, le Roi, immuable dans ses habitudes, se retire dans ses appartements.

Stanislas continue à avoir une grande représentation et les deux millions qu'il reçoit de la France y suffisent à peine. Chaque mois M. de la Galaizière fait payer au trésorier du Roi, M. Alliot, 166,666 livres.

La dépense mensuelle, y compris les gardes du corps, les cadets, les suisses, les appointements de toute la maison, la bouche, l'écurie, la musique, la vénerie, les bâtiments, les aumônes, les pensions, en un mot toutes les dépenses ordinaires, s'élève à 140,000 livres.

Depuis la mort de la Reine, la bouche a considérablement augmenté. La table, qui n'était autrefois que de seize couverts, est maintenant de vingt-cinq. Aussi la dépense monte-t-elle, non compris le vin et le gibier, à plus de 30,000 livres par mois.

Si Mme de Boufflers n'a presque pas changé au physique, elle n'a pas davantage changé au moral; son cœur est toujours aussi jeune, il éprouve le même besoin d'aimer, et moins que jamais il peut s'accommoder de la solitude. Le vicomte d'Adhémar, après tant d'autres, a été oublié. La marquise s'est prise d'une belle passion pour le comte de Croix, un des plus brillants seigneurs de la Cour, aimable, spirituel et du meilleur ton; «il est aussi connu par la noblesse de son caractère que par les grâces qui accompagnent ses actions»; pour le moment, c'est lui qui est l'heureux élu. Il semble même que son règne ait été moins éphémère que celui de ses prédécesseurs.

Mais l'amour dans le cœur de l'aimable femme ne fait pas de tort à l'amitié; elle est restée fidèle à ses vieux amis: Panpan et l'abbé Porquet font plus que jamais partie de son petit cercle intime; pas de jour où elle ne passe avec eux de longues heures.

Quant à Saint-Lambert, il a fait comme Voltaire; après la mort de Mme du Châtelet, il a fui Lunéville et il n'y revient plus qu'à d'assez rares intervalles. C'est à Nancy qu'il a établi sa résidence; mais comme il est plein de confiance en lui et que la Lorraine lui paraît un champ bien restreint pour ses mérites, il se rend fréquemment à Paris, où ses tristes aventures lui ont attiré plus de réputation que ses meilleurs poèmes. Il est accueilli d'abord avec curiosité, puis bientôt recherché par toute la société. Nous l'y retrouverons dans quelques années.

La marquise n'a pas renoncé à ses goûts littéraires, elle «taquine toujours la muse» et, comme autrefois, elle compose en se jouant, dans ses heures de loisir, des chansons qui ne manquent pas de mérite. Mais combien différentes des productions de sa jeunesse! Il semble qu'elle soit déjà arrivée à l'heure du désenchantement, et que, l'âge aidant, elle commence à mieux comprendre la vanité des choses de ce monde. La mort de sa meilleure amie a été pour elle un grand enseignement, elle en a gardé au cœur une tristesse qu'elle ne peut surmonter. Malgré elle, elle revoit sans cesse ces heures lugubres du mois de septembre 1749. Tout ce qui coule de sa plume subit maintenant l'influence de ce changement d'idées et ses poésies fugitives, autrefois si mordantes et si gaies, sont agrémentées d'une pointe de philosophie morose qui, loin de les priver de leur charme, leur donne une incontestable saveur.

Elle se laisse aller sans cesse à de mélancoliques réflexions. N'écrit-elle pas un jour cette chanson désabusée:

Chanson

Air: Votre cœur aimable.

L'homme est né pour la tristesse,

Son état est la douleur.

Esclaves de la faiblesse,

Tyrannisés par l'erreur,

Nous nous égarons sans cesse

Pour arriver au malheur.

La vanité de la vie et des biens de ce monde est devenue le thème ordinaire de ses méditations. C'est une pensée désespérante qui la hante et qu'on retrouve à chaque instant sous sa plume:

Chanson

Air: Quand vous entendrez le doux zéphyr.

Pour un instant,

On sort du néant,

Et dès qu'on vit, on est las de vivre;

On hait son sort

Et l'on craint la mort

Sans estimer la vie.

Dieu tout-puissant,

Qu'on dit bienfaisant,

Tous les mortels pleurent de vos présents;

Et soit qu'ils meurent

Ou qu'ils demeurent

Tous sont mécontents.

Rien n'est un bien,

Le passé n'est rien,

Et le présent passe comme un songe;

De l'avenir

Ne crois pas jouir,

L'espoir est un mensonge.

Panpan, lui non plus, n'a pas renoncé au culte des muses, mais quand il rime, c'est toujours en l'honneur de la divine marquise. Chaque année il compose pour sa fête un bouquet qu'il vient lui débiter en grande cérémonie. En 1750, il écrit pour elle ce couplet:

Sur l'air: Ton humeur, Catherine.

C'est votre fête, Thémire.

Pourquoi cet air glacial?

Tout reconnaît votre empire,

L'amour même est mon rival.

Ce dieu, malgré cette mine

Dont sont obscurcis vos traits,

Ce dieu qui vous examine

Applaudit à vos attraits.

Il arrive, à tire d'ailes,

Chômer ce jour avec nous;

Il rit, vous voyant si belle,

Son triomphe en est plus doux.

Sur nous sa victoire est sûre.

Il vous donne, au lieu de fleurs,

De sa mère la ceinture,

Son carquois et tous les cœurs.

Le cher abbé Porquet, toujours jeune et sémillant, n'entend pas être en reste de galanterie: lui aussi consacre ses loisirs à décocher d'aimables flatteries à la mère de son élève:

D'Églé sur tous les cœurs si l'empire s'étend,

Dit un jour la reine de Gnide,

C'est de moi seule qu'il dépend;

Qu'on la regarde et qu'on décide.

C'est, répliqua Minerve, un effet de mes soins;

Qu'on l'écoute et puis qu'on prononce.

Du débat les Grâces témoins

Aux deux divinités firent cette réponse:

Déesses, terminez des discours superflus;

Églé vous doit beaucoup, mais nous doit encore plus;

Tout ce qu'en sa faveur votre amour n'a pu faire,

A vos bienfaits nous l'avons ajouté;

Vous donnez, il est vrai, l'esprit et la beauté,

Mais c'est par nous que vos dons savent plaire.

Panpan et Porquet ne sont pas les seuls à chanter la grâce souveraine et l'irrésistible charme de Mme de Boufflers. La «divine marquise» est l'unique et éternel sujet des poètes de la cour.

L'un d'eux lui adresse ce songe:

A Mme de Boufflers

Dans mon sommeil j'ai cru suivre les traces

D'un jeune enfant aux rives de Paphos;

Il m'a conduit dans le Temple des Grâces,

Et sur l'Autel il a gravé ces mots:

«Églé paroît, c'est assez, elle enchante,

Sur le secours de ses heureux talens;

En l'écoutant on dit: Qu'elle est charmante!

Elle a de trop tous les traits du Printemps.

Églé ne veut ni briller ni séduire

Par son esprit, par toute sa gaîté;

Elle vous plaît comme une autre respire;

On n'aperçoit jamais sa vanité.

Cessons, dit-il, Églé toujours nouvelle

Est le sujet de mille heureux portraits;

Il faut avoir presque autant d'esprit qu'elle,

Pour définir tout ce qu'elle a d'attraits.»

En 1750 le bruit se répand que la noble dame, sous l'influence des souvenirs qui l'oppressent, songe à son salut, qu'elle parle de pénitence, d'austérités; ce langage si nouveau bouleverse toute la Cour et M. de Lucé se fait l'interprète de l'émoi général en la détournant d'un excès de zèle si fâcheux, et en la suppliant de «continuer à faire des heureux». Chacun ne gagne-t-il pas le ciel à sa manière, et celle qu'elle a adoptée n'est-elle pas en somme la plus facile et la plus agréable?

C'est le jour de la Sainte-Catherine que le galant Lucé dépose aux pieds de la marquise ce bouquet, un peu vif assurément, mais d'un tour fort plaisant.

Votre patronne fut, dit-on,

Vierge, philosophe et martyre;

Croyez-le, et n'allez pas en rire,

Baillet en est la caution.

Elle eut ces vertus incroyables,

Sublimes, inassociables,

Qu'en ses élus jadis Dieu voulut réunir,

Afin d'avoir à nous offrir

Des modèles inimitables.

Ce même Dieu, pour nous punir

De voir, de penser, de jouir

Et d'oser être raisonnables,

Nous a privés de ces biens ineffables;

Et ne nous a laissé dans son juste courroux,

Pour consoler notre misère,

Que le don d'être heureux, et ce désir d'en faire

Que nous adorons tous en vous.

Depuis ce tems la sainteté

Devint de jour en jour plus simple et plus facile;

D'un ton, de jour en jour, on baissa l'Evangile,

Pour l'ajuster à la fragilité

De notre faible humanité.

Dans notre siècle, enfin, il n'est plus de miracles,

On n'entend plus tonner d'oracles,

Et vous seule en rendez à ce peuple d'amans

Qui vient admirer, sur vos traces,

L'esprit qui pare les talens,

La beauté qu'animent les grâces.

Je sais que de cette façon

Avec bien moins de gloire, et bien moins de renom,

On arrive au céleste dôme:

Mais pourvu qu'on entre en Sion,

Qu'importe que ce soit en suivant S. Platon,

Le grand S. Bayle, ou l'ardent S. Jérôme?

Tous ces chemins mènent à Rome.

Puisque nous avons à choisir

Pour nous sauver, embrassons la méthode

La plus simple, la plus commode,

La plus faite pour réussir.

L'ambition insatiable,

Dans le grand œuvre du Salut,

Trop souvent fait manquer le but,

Et devient un excès coupable.

On doit craindre de s'égarer

Par un débordement de zèle:

L'humble seul ne sauroit errer.

Vous pensez, vous sentez, vous serez toujours belle;

Irez-vous nuit et jour vous en désespérer?

Non, non. Sentez, pensez, songez à plaire:

Mais vous plaisez sans y songer.

Vivez donc, n'allez pas tristement vous plonger

Dans les détails de l'éternelle affaire,

Dont le très haut daigna charger

Un angélique et prudent émissaire,

Qui sans vous saura l'arranger.

Comme à l'ordinaire, la cour de Lunéville ne manque pas de visiteurs; leur présence charme le Roi, qui les accueille toujours avec grand plaisir.

La princesse de la Roche-sur-Yon, fidèle à ses habitudes, arrive en Lorraine au mois de mai 1750 et elle partage son été entre Plombières et Lunéville. Stanislas, bien qu'il ne songe pas un instant à donner suite aux étranges projets de sa fille[ [5], fait grand accueil à la princesse, dont l'esprit et la gaîté l'amusent; pour la distraire, il donne des dîners, des spectacles, des feux d'artifice, et il cherche à la retenir près de lui le plus longtemps possible. Pendant son séjour, M. et Mme de Craon, Mmes de Boufflers, de Bassompierre, de Chimay ne quittent pas le Roi et l'aident à faire les honneurs du château.

Il y a quelques nouveaux venus en Lorraine, et notre esquisse de la cour ne serait pas complète si nous n'en faisions un portrait rapide.

D'abord l'évêque de Troyes, Poncet de la Rivière[ [6]. C'est un prélat galant et fort ambitieux. Persuadé que le meilleur moyen de gagner les bonnes grâces du Roi est de faire la cour à Mme de Boufflers, il se déclare aussitôt fort épris de la marquise; mais, à sa grande surprise, ses avances sont repoussées et il en est pour ses frais. Il porte alors ses hommages aux pieds d'autres dames de la cour, et il obtient par leur influence le poste de grand aumônier du Roi de Pologne. Stanislas était flatté, dit Voltaire, d'avoir un évêque à ses gages, et «à de très petits gages».

Nous avons vu que, lors de ses fréquents voyages à Versailles, Stanislas s'arrêtait toujours au château de Luzancy, chez un de ses vieux amis, un Hongrois, le comte de Bercheny, celui dont la faveur avait autrefois causé tant de soucis à Mme du Châtelet[ [7]. Mais les courts séjours que le comte faisait en Lorraine ne suffisaient pas à l'amitié plus exigeante du Roi; à partir de 1750, il fut décidé que M. de Bercheny viendrait habiter Lunéville avec sa famille, c'est-à-dire ses six enfants[ [8], sa belle-sœur, et le fils d'un de ses parents, qu'il avait pour ainsi dire adopté, le jeune Valentin Esterhazy. Toute cette nombreuse famille fut logée dans un vaste appartement de l'aile droite du château, sur la cour d'honneur.

M. de Bercheny était un parfait honnête homme de l'ancien temps, mais il n'aimait pas le monde et était de formes peu policées. Il se levait de bonne heure, faisait de longues prières, fumait deux pipes et prenait deux tasses de café à l'eau, après quoi il s'habillait et recevait ses enfants. Il passait ensuite dans son cabinet, ou il allait se promener, et dînait à midi. L'après-dîner, si ses occupations ne le réclamaient pas, il restait dans le salon et faisait une partie. A huit heures il soupait, fumait sa pipe et, ses prières dites, allait se coucher. Il était du reste bon, sensible, bienfaisant; il aimait et respectait sa femme et adorait ses enfants.

La comtesse était une fille de rien, assez belle et bien faite; elle possédait une jolie voix, peu d'esprit, un mauvais ton; bonne femme au fond, mais d'humeur fantasque et menant son mari avec l'apparence de la soumission... elle était personnelle et avare. Elle tenait les cordons de la bourse. A la fin de sa vie elle n'était jamais de sang-froid en sortant de table[ [9].

La sœur de Mme de Bercheny, Mlle de Wiett, était une brave paysanne alsacienne, sans manières et d'une détestable éducation. Elle avait toujours été galante, d'abord dans l'espoir de se faire épouser, ensuite par habitude.

Ce tableau de famille ne serait pas complet si nous ne disions quelques mots du précepteur des enfants, l'abbé Leconte, digne émule de l'abbé Porquet, avec lequel il se lia du reste très rapidement.

«L'abbé Leconte avait de l'esprit naturel et plus d'usage du monde que sa naissance et son éducation n'eussent dû lui en procurer. Peu instruit, il avait une notion très imparfaite de toutes les connaissances, mais un extérieur fort décent et une figure douce et franche le rendaient attachant.»

Il n'avait pas plus de mœurs que les abbés de son temps, car un jour ses élèves, grâce à une porte mal fermée, le virent donner à Mlle de Wiett une leçon de physique expérimentale qui les intéressa beaucoup mais leur parut fort surprenante.

Pour le récompenser de si bons soins, M. de Bercheny obtint pour lui de Stanislas le prieuré d'Hérival.

On peut croire que la famille de Bercheny, telle que nous venons de la dépeindre, n'obtint pas grand succès à la cour de Lorraine, élégante et lettrée. Si les mœurs simples et la bonhomie du comte trouvèrent grâce devant Mme de Boufflers, il n'en fut pas de même des manières ridicules de Mme de Bercheny et de sa sœur; on ne leur épargna ni les moqueries cruelles, ni les sarcasmes, si bien qu'elles s'isolèrent rapidement dans leur demeure et ne firent bientôt plus à la cour que les apparitions indispensables.

CHAPITRE II
1750-1751

Arrivée du comte de Tressan en Lorraine.—Il s'éprend de la marquise de Boufflers.—Panpan devient son confident.—Il reçoit le roi de Pologne à Toul.

Dans les premiers jours de l'année 1750 était arrivé en Lorraine un nouveau personnage, le comte de Tressan.

Nous avons déjà eu l'occasion de parler de lui incidemment dans la première partie de cet ouvrage, mais il va bientôt jouer à la cour de Lunéville un rôle si important qu'il est indispensable de donner sur lui de plus amples détails[ [10].

Louis-Élisabeth de Lavergne, comte de Tressan, était né le 5 octobre 1705, dans le palais épiscopal du Mans, dont son oncle était évêque.

Après avoir été attaché à la personne de Louis XV pendant sa jeunesse et avoir partagé ses études et ses amusements, Tressan avait obtenu du Régent, en 1723, une commission de mestre de camp et une compagnie.

Aussi bien au physique qu'au moral, Tressan était doué des plus précieuses qualités. Il avait une physionomie charmante, beaucoup de grâces naturelles, une politesse facile et des formes aimables; de plus il possédait de l'imagination, de l'esprit, des connaissances, un goût très décidé pour les sciences exactes et la poésie[ [11]. Des débuts assez heureux dans des genres si dissemblables lui attirèrent très jeune une véritable réputation. Malheureusement son caractère souffrit de ces faciles succès et il ne put se défendre d'un peu de vanité et de beaucoup de pédanterie.

Toutes les bonnes qualités de Tressan étaient, en outre, gâtées par son esprit caustique et son goût pour l'épigramme. On l'a comparé plaisamment à une guêpe tombée dans du miel.

Ses travaux sérieux ne l'empêchaient nullement de se distraire et il avait l'art précieux de mener de front le travail et les plaisirs. A Versailles, il partageait les amusements d'une cour jeune et brillante. A Paris, il faisait partie des sociétés les plus agréables.

Il était de celle de Pantin, composée d'hommes spirituels et de femmes charmantes. Ils avaient loué à frais communs une vaste habitation; on y faisait de la musique, on y dansait, on y jouait la comédie, on y donnait des fêtes.

Il fréquentait aussi le salon de Mme de Tencin, et parmi ses bêtes (c'est ainsi qu'elle désignait ses habitués), il portait le surnom de mouton, qui ne convenait guère, cependant, à son genre d'esprit.

Ce même surnom l'avait suivi dans la société de la Reine, qu'il fréquentait assidûment. Marie Leczinska l'honorait d'une bienveillance particulière et lui pardonnait une indépendance d'idées et des incartades de conduite qu'elle n'eût pas aisément supportées chez d'autres.

Tressan, en effet, était philosophe et frondeur; il ne se contentait pas de courir les sociétés galantes et les bureaux d'esprit de la capitale, il fréquentait le clan philosophique, la société du Temple et celle du Palais-Royal; c'est là qu'il se lia avec l'abbé de Chaulieu, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu, Hénault, l'abbé Nollet, Montcrif, Gentil-Bernard, etc., etc. Il leur donnait à souper, leur montrait ses productions et recevait leurs encouragements.

Voltaire, plus que tout autre, paraissait apprécier le jeune poète. Dès 1732, il chantait son précoce talent en ces vers charmants:

A M. de Tressan

Tressan, l'un des grands favoris

Du dieu qui fait qu'on est aimable,

Du fond des jardins de Cypris,

Sans peine, et par la main des Ris,

Vous cueillez ce laurier durable

Qu'à peine un auteur misérable,

A son dur travail attaché,

Sur le haut du Pinde perché,

Arrache en se donnant au diable.

Vous rendez les amants jaloux;

Les auteurs vont être en alarmes;

Car vos vers se sentent des charmes

Que l'Amour a versés sur vous.

Tressan, comment pouvez-vous faire

Pour mener si facilement

Les neuf pucelles dans Cythère

Et leur donner votre enjouement?

Ah! prêtez-moi votre art charmant,

Prêtez-moi votre main légère,

Mais ce n'est pas petite affaire

De prétendre vous imiter:

Je peux tout au plus vous chanter:

Mais les dieux vous ont fait pour plaire.

Je vous reconnais à ce ton

Si doux, si tendre et si facile:

En vain vous cachez votre nom;

Enfant d'amour et d'Apollon,

On vous devine à votre style.

Pas une lettre de Voltaire qui ne contienne des éloges hyperboliques à l'adresse de son correspondant. On aurait lieu de s'en étonner, si l'on ne savait que Tressan est aussi bien vu à la Cour que Voltaire y est peu apprécié. La protection du jeune officier est donc bien précieuse pour un pauvre philosophe honni, pourchassé, et dans les moments les plus critiques, c'est à Tressan que Voltaire s'adresse pour tâter le terrain et savoir s'il peut rentrer en France sans courir risque de la Bastille:

«Voilà la grâce que vous demande celui qui vous a aimé dès votre enfance, lui écrit-il en décembre 1736, qui a vu un des premiers ce que vous deviez valoir un jour et qui vous aime avec d'autant plus de tendresse que vous avez passé ses espérances. Soyez aussi heureux que vous méritez de l'être et à la Cour et en amour...»

Si Tressan avait borné ses travaux à des études littéraires ou scientifiques, et s'il s'était contenté de succès mondains, il eût vécu plus heureux, mais, nous l'avons dit, il avait l'épigramme facile, il ne savait pas résister à un bon mot. On se rappelle le quatrain mordant et outrageant qu'il avait composé sur la jeune duchesse de Boufflers:

Quand Boufflers parut à la Cour,

De l'Amour on crut voir la mère;

Chacun s'empressait à lui plaire,

Et chacun l'avait à son tour[ [12].

Ce goût pour la satire n'était pas sans attirer quelquefois au poète de fâcheux désagréments. Ainsi Mme de Boufflers, devenue la maréchale de Luxembourg, lui demanda un jour si le fameux quatrain était de lui, bien qu'il en eût toujours avec indignation repoussé la paternité. Elle l'interrogeait avec tant de bonhomie, elle disait avec tant de candeur: «Cette chanson est si bien tournée que, non seulement je pardonnerais à l'auteur, mais je l'embrasserais.»—«Eh! bien, dit Tressan, par l'odeur alléché, c'est moi, madame la Maréchale.»—Il n'avait pas achevé qu'il recevait deux grands soufflets.

Une mésaventure analogue lui arriva avec Louis XV. Il s'était permis une épigramme sur Mme de Châteauroux. Le Roi l'interrogea, en ajoutant qu'il ne pouvait croire que cette méchanceté fût de lui, parce qu'elle était trop bête. Tressan, froissé dans son amour-propre d'auteur, ne sut se contenir et il défendit ses vers avec une si grande chaleur qu'autant valait les avouer. Le lendemain il était envoyé en disgrâce.

Cela ne l'empêcha pas de faire les campagnes de Flandre de 1744 à 1747, en qualité de maréchal de camp, d'assister aux sièges de Menin, d'Ypres, de Furnes, de Fribourg, de Tournai et d'être blessé grièvement deux fois à Fontenoy.

En 1747 il quitta la maison du Roi, fut fait lieutenant général et employé dans ce grade sur les côtes de Bretagne. Il y menait une vie fort agréable, lorsqu'il eut encore, car il était incorrigible, l'imprudence d'écrire quelques vers satiriques sur Mme de Pompadour. La marquise n'entendait pas raillerie sur ce point, et l'imprudent Tressan fut enlevé à son poste des côtes de Bretagne et nommé commandant de la ville de Toul.

Tel était l'homme que les disgrâces de la vie de cour envoyaient en Lorraine.

Si, en faisant exiler le comte de Tressan à Toul, Mme de Pompadour avait cru frapper d'un cruel châtiment l'homme qui l'avait persiflée, elle se trompait étrangement. Toul était bien en effet la plus triste des résidences, mais cette petite localité ne se trouvait qu'à une courte distance de Lunéville, et les charmes de la cour de Stanislas étaient de nature à faire oublier bien vite le morne ennui de la capitale du Barrois.

Tressan n'arrivait pas seul dans sa nouvelle garnison; il amenait avec lui sa femme et ses enfants. Mme de Tressan était une excellente créature, très douce, très modeste, qui aimait peu le monde et se consacrait tout entière aux soins de sa famille. Son mari se croyait très supérieur à elle; il la respectait, mais il s'en occupait le moins possible et la trompait le plus consciencieusement du monde.

Dès que son installation à Toul fut à peu près terminée, M. le gouverneur s'empressa, comme c'était son devoir, d'aller présenter ses hommages au roi de Pologne. La disgrâce de Mme de Pompadour était un titre certain à la bienveillance de Stanislas. De plus, ce dernier avait vu Tressan maintes et maintes fois à la cour de sa fille; il appréciait les qualités de son esprit, sa rare érudition, ses goûts scientifiques; il fut charmé de le revoir; il l'accueillit à merveille et lui fit toutes sortes d'avances. Ravi d'une réception si douce pour un homme en disgrâce, le comte se prit d'une belle passion pour cette cour galante, spirituelle et lettrée, qui lui rappelait les meilleurs jours de Versailles. Chaque fois que les soucis de son commandement lui laissaient quelque loisir, ce qui était bien fréquent, le gouverneur de Toul abandonnait gaiement sa femme et ses enfants, et il accourait à Lunéville prendre sa part des réjouissances de la Cour. Il chercha naturellement à gagner tous les cœurs, et il y réussit parfaitement. Bientôt il est lié avec tous les hôtes que nous connaissons; non seulement il fait la conquête de Stanislas, mais il ne déplaît pas à Mme de Boufflers, qui l'admet dans sa société particulière; il est au mieux avec Mmes de Craon, de Bassompierre, de Cambis, de Chimay, il est intime avec Panpan, avec l'abbé Porquet, le chevalier de Listenay, etc., etc.

Panpan est tellement sous le charme de son nouvel ami qu'il ne l'appelle plus que «Tressanius» et qu'il lui décoche cette épître louangeuse:

De la cour les brillants orages,

Ses intrigues, ni ses plaisirs,

N'ont pu dérober tes loisirs

Aux spéculations des sages.

Mais, sage sans austérité,

Savant avec aménité,

Dans les esprits, dont tu t'empares,

Tu fais germer la vérité;

La vertu perd son âpreté

Sous les attraits dont tu la pares.

Cher comte, à des talents si rares

Tu joins les plus aimables dons;

Rival de nos Anacréons,

Et des Chaulieux et des Lafares

Tu feras oublier leurs noms...»

Tressan avait à cette époque quarante-cinq ans bien sonnés, il avait beaucoup aimé et l'on pouvait croire que l'âge avait calmé chez lui la fougue première des passions; il le pensait lui-même et se croyait désormais à l'abri des coups de l'Amour. Il n'en était rien cependant et il allait en faire la cruelle expérience.

Mme de Boufflers touchait à sa trente-neuvième année, mais elle était restée telle que nous l'avons connue autrefois. Aussi bien au physique qu'au moral, le temps avait glissé sur elle sans l'atteindre; personne ne lui aurait donné plus de trente ans. Elle était toujours aussi séduisante, aussi charmante.

Tressan fut ébloui. Certes, il avait connu à Versailles des femmes bien délicieuses; pas une ne lui avait fait une impression aussi profonde, pas une ne lui avait paru aussi désirable; dès leur première rencontre, il se sentit entraîné vers la favorite par un irrésistible sentiment.

Le comte avait eu dans sa vie trop de bonnes fortunes pour ne pas être confiant dans l'avenir; cependant, sur ce terrain nouveau, il fallait être prudent et ne rien compromettre par une précipitation indiscrète. Mme de Boufflers était mariée, elle était toujours la maîtresse attitrée du Roi, elle avait une liaison connue avec le comte de Croix; il fallait agir doucement et se concilier peu à peu les bonnes grâces de la dame.

Du reste, par une déplorable fatalité, la marquise ne paraissait nullement subir l'ascendant du séduisant gouverneur; certes elle l'accueillait très aimablement, mais, soit crainte de cet esprit railleur, soit manque de sympathie, elle lui décochait de temps à autre quelque plaisanterie mordante qui déchirait le cœur du pauvre soupirant.

Un amour heureux peut se passer de confident; un amour malheureux a besoin de s'épancher et de crier sa douleur. Ainsi pensa Tressan et il chercha dans l'entourage de la marquise une âme compatissante qui pût le secourir. Le brave et excellent Panpan lui parut tout désigné pour cette mission de confiance.

Certes, le comte n'ignorait pas que le lecteur du Roi, dans des temps plus anciens, avait joui auprès de la grande dame d'une singulière faveur; mais c'était le passé, et si Tressan avait dû s'en soucier il aurait eu vraiment trop à faire. Panpan n'était-il pas resté le meilleur ami de la marquise? n'avait-il pas gardé sur elle une influence considérable? Cela suffit pour décider le gouverneur à confier à son nouvel ami ses tourments et ses espérances.

Panpan, en maintes circonstances, nous l'avons vu, avait déjà rempli ces mêmes fonctions, aussi ingrates que délicates. Il accueillit avec une indulgence souriante les aveux de son ami, et il lui promit son bienveillant concours, dans la mesure, du moins, où cela lui était possible.

Il résulta de cette complicité secrète, non seulement une extrême intimité, mais pendant les absences forcées du gouverneur une correspondance des plus actives, à laquelle nous ferons de fréquents emprunts. C'est par l'intermédiaire de l'officieux Panpan que Tressan s'efforce d'obtenir des nouvelles de celle qui l'occupe exclusivement:

«Toul, mardi.

«Vous croyez donc, monsieur de Panpan, que deux ou trois plaisanteries que Mme de Boufflers a laissé tomber sur moi avec un air de négligence, et seulement comme pour n'en pas perdre l'habitude, que ces plaisanteries, dis-je, suffisent pour répondre à la lettre que je vous ai écrite?

«Oh! détachez-vous un peu de cette confiance, jouez quatre coups de moins au volant, fichez sept ou huit points de moins dans votre ouvrage, et écrivez à vos amis.

«Je pars après demain pour Metz, et je vous promets d'attendre jusqu'à mardi ou mercredi à médire de vous avec l'ami Saint-Lambert. Je compte qu'une lettre de vous m'y déterminera à lui parler toujours du cher Panpan avec ce plaisir, cette vivacité qu'il inspire à ceux qui l'aiment d'aussi bonne foi que moi.

«Assurez Mme de Boufflers et Mme de Bassompierre de mes respects et dites-leur que je les regretterais, quand même je n'aurais pas passé la journée de mercredi avec dix-huit suisses, celle d'hier avec dix-huit chanoines, et celle d'aujourd'hui avec M. de Roquépine, qui m'a paru plus bavard et plus extraordinaire que jamais»[ [13].

Depuis que Tressan était arrivé en Lorraine, Stanislas s'était efforcé à plusieurs reprises d'améliorer son sort et il avait fait à Versailles, en sa faveur, plusieurs démarches pressantes. Mais, en dépit de l'appui de Marie Leczinska, l'hostilité de Mme de Pompadour avait tout arrêté.

Si le roi de Pologne n'a que peu d'influence à Versailles, en Lorraine fort heureusement on l'écoute plus volontiers; puis n'est-il pas intimement lié avec le maréchal de Belle-Isle, «son chérissisme maréchal», sous les ordres duquel se trouve Tressan? C'est donc à M. de Belle-Isle que s'adresse le Roi pour obtenir quelque adoucissement à la situation de son nouvel ami. Le maréchal s'empresse d'accéder au désir de Stanislas et il charge le gouverneur de Toul de missions importantes, entre autres d'inspecter plusieurs garnisons de la région, de surveiller les frontières, de visiter les mines, de rectifier la carte du pays, etc. Ces fonctions grandissent le rôle du gouverneur et lui procurent une augmentation de traitement fort appréciable.

Aussi écrit-il, ravi, à Panpan:

«Toul, 1750.

«J'ai reçu hier un ordre de M. le maréchal de Belle-Isle qui me rend seigneur et commandant dans plus de pays que le marquis de Carabas n'en possédait et que le diable n'en offrit sur la montagne du Thabor. Je prie Mme la marquise de Boufflers, si elle en peut trouver le moment, de témoigner au roi toute ma reconnaissance de la bonté qu'il a eue d'autoriser cet arrangement.»

Mais il ne suffit pas d'être nommé, il faut encore se montrer digne des postes que l'on vous confie. Tressan, qui a de l'amour-propre, et qui espère, grâce à ses nouveaux emplois, parvenir aux plus hautes destinées, se prépare à les remplir avec zèle:

«Je vais rassembler quelques chevaux à bon marché pour me mettre en état de commencer mes tournées les premiers jours de juillet. Vous savez, mon cher Panpan, qu'il n'est pas permis à un homme qui pense de s'acquitter négligemment de ses devoirs. On vient de me tirer du service borné dans lequel je languissais pour m'en donner un actif et honorable; c'est une paire d'ailes qu'on m'attache pour continuer à m'élever, et je dois m'en servir, et employer le peu de talent que j'ai reçu pour aller avec prudence, mais avec zèle et activité, aux grands commandements auxquels je peux prétendre sans chimère.

«Mes tournées ne m'éloigneront jamais de Lunéville et mon cœur me rappellera sans cesse à la fontaine de l'amour. Que j'aimerai à vous retrouver sur ses bords!»

Malheureusement, au moment même où Tressan, plein d'ardeur, se préparait à parcourir la province qu'on confiait à ses soins et à sa vigilance, il tomba assez gravement malade. Dès qu'il va mieux, il écrit à Panpan, pour lui confier ses malheurs.

«A Toul, ce 14 juin 1750.

«Je suis bien éloigné, mon cher Panpan, d'être en état d'aller voir M. d'Argenson. La fièvre et les accidents ont redoublé, et malgré une médecine, une saignée du bras et une saignée du pied que j'ai encore essuyées depuis mon retour, je ne suis pas encore à la fin de toutes mes misères.

«Assurez Mme la marquise de Boufflers de mon respect, dites-lui que j'ai vu couler mon sang avec plaisir, que je trouve ce remède-là fort doux et que je le préférerais au remède du prince de Guise. J'ai joui de quelques petits moments dont mon ami Montaigne m'a appris à connaître tout le prix, mais comme je me rends justice, je ne mérite pas d'être parfaitement heureux.

«J'ai la grossièreté d'être bien aise de l'assurance presque certaine d'un retour prochain à la santé. On ne peut pas être malade avec plus de dignité que je le suis à Toul; j'ai des médecins aimables et de bonne compagnie qui songent également de me guérir et de m'amuser.

«Adieu, mon cher Panpan, je vous embrasse bien tendrement. Je vous souhaite bien du moment de voir Mme de Boufflers et bien des comètes qui vous dédommagent de l'ennuyeuse nécessité de voir les autres.»

Comme tout bon philosophe, Tressan est sceptique et incrédule et il ne croit pas plus à l'art d'Hippocrate qu'aux mystères de la religion; il plaisante même agréablement les médecins et proclame volontiers qu'il n'a en eux aucune confiance, ce qui ne l'empêche pas de les appeler à grands cris dès qu'il est le moindrement souffrant:

«Vous sentez bien, écrit-il bravement à Panpan aussitôt qu'il se trouve mieux, vous sentez bien que je ne vois de médecins que par pure bienséance; ils ne me font guère plus d'impression que les prédicateurs. Cependant il n'est point à négliger de les voir; ils connaissent mieux que nous les vertus des remèdes et peuvent ouvrir un bon avis dont on profite.»

Touché de la cruelle disgrâce de son ami, Panpan lui répond, l'encourage; il lui parle de la cour, des événements qui s'y passent, et de ce qui par-dessus tout lui tient au cœur, de Mme de Boufflers. Tressan, ravi de ne pas être oublié, reprend la plume aussitôt.

«A Toul, ce 19 juin 1750.

«Ah! que je suis heureux, mon cher et aimable Panpan, que vous vous accoutumiez à m'écrire, moi misérable, qui n'ai d'autre plaisir que de penser, que de parler de notre divinité et d'en parler avec vous.

«Je me porte à merveille; le peu qui me reste de sang circule avec aisance; je me suis défait d'un vilain sang noir et épais, tel que celui qui rend le teint de la jalousie si plombé et si livide dans les vers d'Homère et de Virgile. L'air me paraît plus pur, le soleil plus brillant, les fleurs de mon jardin plus fraîches et plus colorées. Les désirs renaissent, mais plus vifs et plus sensibles, et ont toujours le même objet.

«Je vais prendre des bouillons rafraîchissants pendant quelques jours et, après ce temps, je serai rendu à la vie ordinaire.»

Son premier soin et son plus grand bonheur sera de se retrouver à Lunéville, dans cette cour charmante où l'infortuné a laissé son cœur et où il brûle de retourner. En attendant l'heureux jour qui le ramènera aux pieds de sa divinité, il rime en son honneur:

Toul, juin 1750.

De ces lieux l'aimable déesse,

Boufflers, avec grâce et finesse,

Amuse les tendres amours

Par quelque innocente caresse,

Et d'une main enchanteresse

Serre leurs chaînes tous les jours.

Ce n'est point la langue d'Astrée

Qu'on parle en ces aimables lieux,

On y sent bien pour deux beaux yeux

Ardeur encor plus épurée,

Mais le ton est moins précieux.

Les ruisseaux, les bois, les prairies

Sur le soir se changent en jeux

Et quelquefois en harmonies...

«Je m'explique; elles ne m'ont jamais paru belles lorsqu'on jouait ut, ut, ut, mi, sol, ut, ou cette musette divine dont mon cœur bat toujours la mesure, mais bien lorsque j'ai entendu déshonorer des brionnettes par le son rauque d'un maudit violon, et certaine bouche qui en bredouillait les paroles. Oh! pardieu, M. de Panpan, vous me le pardonnerez, et on est un peu en droit de dire de ces choses-là quand on a essuyé huit jours de fièvre et quatre saignées.

«Je suis pénétré de reconnaissance de la bonté que notre divine Eglé a eue de reprocher le petit procédé qu'on a eu pour moi au sujet du logement, mais c'est une misère dont il ne faut plus parler.....

«Je comptais, mon cher Panpan, n'aller à la Cour que lorsqu'elle serait à la Malgrange, mais le diable me bat pour aller bientôt à Lunéville; ce diable-là pourrait bien avoir des ailes couleur de roses. Comme je me cache à moi-même les motifs les plus vifs, l'amitié m'en présente un autre qui est bien plus que suffisant pour me déterminer, c'est celui de vous voir, de vous embrasser, et de passer deux jours entre les bras de l'amitié. Cela me dédommagera, autant qu'il est possible, d'être si éloigné d'être dans ceux de l'amour.»

Les sentiments de Tressan pour Mme de Boufflers n'ont fait que s'exaspérer par l'éloignement et la maladie; il ne pense plus qu'à elle, ne parle que d'elle et le «cher Panpan» étant resté huit jours sans donner de nouvelles, «Tressanius» est hors de lui.

Il est guéri maintenant, bien portant, il est tout prêt à se déplacer. Mme de Boufflers ne l'invitera-t-elle pas à venir faire un séjour? Ah! si Panpan pouvait obtenir pareille faveur, quelle reconnaissance il lui en garderait!

«Toul, ce 26 juin 1750.

«Vous m'avez laissé dans le silence et la solitude, mon cher Panpan, depuis près de huit jours, et j'ignore si Mme de Boufflers se porte bien et si elle se souvient quelquefois de ce pauvre Tressanius.

«Le roi va mercredi à la Malgrange; je compte y aller jeudi matin, mais absolument en gentilhomme campagnard qui vient voir le seigneur du château, et qui ne se vante d'avoir porté son bonnet de nuit que quand on l'a suffisamment prié à coucher.

«Je ne suis pas né haut, mais très sensible; un dégoût me perce le cœur, et j'en peux essuyer un second par reconnaissance et par attachement, mais je n'en essuierai pas un troisième.

«Jugez, divin Panpan, combien cela me tourmente et me fait souffrir, moi qui voudrais passer aux pieds de notre enchanteresse, ou au bout de son clavecin, tous les moments où je ne suis pas un animal bavardant ou griffonnant de par le roi. Dites-lui donc cela, je vous en conjure, et elle est assez bonne pour faire en sorte qu'on parle du Tressanius en galante compagnie et qu'on dise: «Pourquoi ne le voyons-nous plus? est-il encore malade? quand viendra-t-il?»

«Donnez-moi réponse sur cela avant jeudi, je vous en supplie; je ne partirai qu'après votre lettre reçue.

«Je suis assez heureux pour avoir trouvé un cheval excellent pour moi, deux bons chevaux de chaise, et deux de suite, à assez bon compte, mais aussi je suis réduit à la plus complète mendicité, et si j'étais à Lunéville, j'irais chercher dans le clavecin, dans le coquemart, et dans toutes les petites caches où on trouve de bons petits égarés. Ah! mon cher Panpan, que tout ce que je trouverais dans cet appartement-là m'enchanterait! Je baise les cheveux de Mme de Boufflers, dussent-ils sentir la chandelle! L'air qu'on respire auprès d'elle est la preuve la plus triomphante de ma chère électricité.

«Je viens de louer une petite maison sur les bords de la Moselle, bâtie, embellie par le prince d'Elbeuf; on y voit les statues d'Antinoüs, de Narcisse, de Bacchus, d'Anteros; il reste une place vide, j'y placerai celle du cher Panpan. Cependant je me prépare à brûler des parfums et purifier cette solitude. Envoyez-moi quelque chose qui ait touché à Mme de Boufflers, cela suffira pour répandre une flamme plus pure, et inspirer d'autres sentiments à ceux qui l'habiteront.»

M. et Mme de Tressan possédaient en effet une maison vaste et commode, ce qui leur permettait de recevoir leurs amis et les nobles personnages qui de temps à autre traversaient la ville. C'est ainsi que Tressan a quelquefois l'heureuse fortune d'accueillir Mme de Boufflers et ses amies de la cour. Malgré la modicité de ses ressources, il n'est sorte de frais qu'il ne fasse en leur honneur.

Dans les premiers jours de juillet, la princesse de la Roche-sur-Yon s'arrête quelques heures à Toul avec sa suite et elle daigne accepter un goûter chez le gouverneur. Laissons Tressan lui-même raconter la galante réception qu'il offre à ses invitées et les charmantes surprises qu'il leur ménage.

«A Toul, ce 10 juillet 1750.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Le lundi Mlle de la Roche-sur-Yon me fit l'honneur de venir descendre chez moi avec Mmes de Boufflers, de Bassompierre, de Saint-Germain, de Lambertye, et la «divine mignonne», que j'eus le bonheur de mener p.....

«En arrivant, la princesse trouva une table couverte de crèmes, de fruits rouges, de glaces, de toutes espèces de fleurs, de meringues, et un buffet avec de fort bon café; toutes les dames eurent de beaux bouquets. Comme je n'ai point de faucon, j'étais embarrassé, mais Mme de Boufflers ne voulut jamais permettre que je fisse mettre jonquille à la broche; cela aurait retardé la princesse.»

Tressan ne se contente pas d'offrir aux dames un goûter fort galant, il a encore pour elles les plus délicates prévenances; il sait qu'en voyage, on se trouve souvent fort dépourvu, et il a disposé près de la salle à manger un asile discret où elles peuvent trouver cachées sous un monceau de fleurs de précieuses ressources. Le comte lui-même nous raconte son ingénieuse invention et le succès qu'elle obtint auprès de ses illustres convives:

«Dans le cabinet à côté il s'élevait une pyramide entrelacée et couronnée de fleurs. J'avais eu une attention extrême de n'en admettre aucune qui n'eussent des couleurs aussi vives, aussi brillantes que le teint de Mme de Lambertye ou celui du beau prince quand il a fait une bonne plaisanterie ou une pointe.

«Cette pyramide était bâtie de petits bourdaloues dignes d'une dévote, et à l'usage qu'on en a fait, s'ils pouvaient parler, comme celui d'acajou, ils me diraient sûrement les plus jolies choses du monde.

«Je fus comblé des bontés et des marques d'amitié de la princesse et des dames, et elles me parurent contentes de la galanterie du Tressanius.»

Une autre fois, c'est Mme de Craon qui doit dîner chez le comte: une réception digne d'elle lui est préparée; malheureusement, par la faute et la rapacité d'Alliot, la princesse ne peut arriver en temps voulu. Tressan nous raconte sa déconvenue:

«Le mercredi j'avais une petite fête toute préparée pour Mme la princesse de Craon, Mme de Mirepoix et Mlle de Chimay; mais à trois heures et demie elles m'envoyèrent dire qu'elles ne viendraient point, et moi et ma compagnie affamés dévorâmes le dîner. M. Alliot avait oublié d'envoyer des relais à la princesse, mais non de déménager la Malgrange de tout ce qui a eu vie; les dames firent un vrai souper de Bramine et vécurent d'un plat de lait et d'un bouquet de fleurs d'orange.

«La princesse ayant profondément réfléchi a choisi, entre vingt ou trente résolutions, celle de retourner à Haroué. Mme de Mirepoix, qui heureusement n'en avait qu'une, est venue hier avec Mlle de Chimay et elles m'ont fait l'honneur de dîner chez moi.

«Je comptais aller demain à Commercy, mais Mme de Mirepoix m'ayant dit que le beau prince pouvait bien passer demain samedi ici, le seul espoir de le voir un moment plus tôt fait que je retarde mon voyage jusqu'à dimanche; j'y serai donc sans doute ce jour-là, mais aux pieds même de notre divinité; je soupirerai de n'y pas voir le cher Panpan.

«Je ne serai que trois ou quatre jours: il faut que je sois le 17 à Metz, et le 20 je pars pour mes grandes courses. Je m'arrangerai pour finir par Charmes et Bayon, et qui mieux est pour arriver à Lunéville à l'heure du dîner, et j'irai demander un poulet non à M. de Panpan, mais à M. de Vaux le père et en famille. De dire à peu près le jour, c'est ce que j'ignore et ce que je me garderai bien de laisser deviner, mais ce ne pourra être au plus que dans le mois prochain.

«Adieu, mon cher Panpan, je vous plains d'être éloigné de tous vos amis, je vous embrasse mille fois et du plus tendre de mon cœur.

«J'ai écrit deux lettres à l'ami Saint-Lambert en commun pour notre ami Liébault; point de réponse. Si ce dernier est avec vous, je vous fais mon compliment à tous deux. Ne m'oubliez pas auprès de M. votre père.»

Tressan n'avait pas seulement la joie d'accueillir dans son «petit palais» toutes les dames de la cour de Lorraine; il avait quelquefois le bonheur d'y recevoir Stanislas lui-même. Quand ses déplacements le menaient dans la direction de Toul, le roi de Pologne s'arrêtait volontiers chez son cher gouverneur, et il daignait accepter son hospitalité. On peut supposer l'allégresse de Tressan quand pareille bonne fortune lui arrivait et tout ce qu'il déployait d'amabilité pour charmer son hôte.

La première fois que le roi de Pologne s'arrêta à Toul, le comte l'accueillit par ce compliment:

Le Dieu qui lance le tonnerre

Vint voir Philémon et Baucis.

Un repas frugal sut lui plaire;

Il reçut leurs vœux réunis.

Aimez notre petit ménage,

Vous qui l'honorez en ce jour;

Vous y recevrez un hommage

Bien tendre et bien rare à la cour.

Tout ici retrace l'image

De la simplicité des champs;

Le cœur de celle qui m'engage

En conserve les sentiments.

Votre bonté, votre présence,

La touchent plus que mon retour;

Pour vous notre reconnaissance

Est plus vive que notre amour.

Il n'est sorte de grâce, de flatteries que Tressan n'imagine pour se mettre bien en cour et gagner la faveur de Stanislas. Un jour où ce dernier a encore fait l'honneur au gouverneur de venir dîner chez lui, il trouve sur son couvert quatre bouquets: le premier d'immortelles, le second d'épis de blé, le troisième de rameaux de lauriers et le quatrième de lis. Chaque bouquet portait un des vers suivants:

Vos écrits sont gravés au temple de mémoire.

Vous répandez ces dons sur vos peuples heureux.

Vous les avez cueillis dans les champs de la gloire.

Ces lis naissent de vous pour vos derniers neveux[ [14].

CHAPITRE III
1750-1751

Mort de la princesse de la Roche-sur-Yon.—Mort du marquis de Boufflers.—Fondation de l'Académie de Nancy.—Rôle prépondérant joué par Tressan.—Panpan est nommé académicien.—Correspondance de Voltaire et de Panpan.

La fin de l'année 1750 fut attristée par un deuil cruel. Le 30 novembre le Roi apprenait par un courrier de Versailles que la princesse de la Roche-sur-Yon avait succombé le 27 à un mal presque foudroyant. Stanislas, qui éprouvait pour elle une véritable amitié, et qui se rappelait non sans plaisir les nombreux séjours qu'elle était venue faire à sa cour, celui qu'elle faisait encore quelques mois auparavant, ressentit un réel chagrin de cette perte si inattendue. La cour prit le deuil aussitôt.

Les débuts de l'année 1751 ne furent pas plus heureux.

Le 8 janvier, c'était le chancelier de La Galaizière qui était frappé dans ses plus chères affections. Son fils, le chevalier de Mareil, après une indisposition de deux jours, était trouvé mort dans l'appartement qu'il occupait au château. Le malheureux jeune homme, à peine âgé de vingt ans, était capitaine en second des gardes du corps de Stanislas, et il donnait les plus belles espérances[ [15]. On peut deviner la douleur du père infortuné.

Puis on apprit une nouvelle qui consterna la France, la mort du comte de Saxe. Le corps du héros fut transporté en grande pompe de Chambord à Strasbourg. Bien que le maréchal fût le fils de celui qui lui avait enlevé le trône de Pologne, Stanislas voulut que les plus grands honneurs fussent rendus à sa dépouille mortelle pendant la traversée de la Lorraine. Quand le cortège arriva à Nancy, le 31 janvier, à trois heures de l'après-midi, il fut reçu au bruit du canon et par toutes les troupes assemblées. Le fourgon funèbre fut déposé à l'arsenal dans la ville vieille, où une chapelle ardente avait été préparée. Le 1er février, le triste convoi partit à huit heures du matin pour Lunéville; il y fut reçu avec la même pompe; toutes les troupes formaient la haie.

A peine avait-on rendu au maréchal de Saxe les derniers honneurs qu'une catastrophe inattendue vint une fois encore affliger la Cour.

Après la mort du chevalier de Mareil, Stanislas avait décidé de faire quelques changements parmi les principaux officiers de ses gardes du corps; il lui fallait avoir l'agrément du ministère français, et c'est pour l'obtenir qu'il chargea le marquis de Boufflers de se rendre à Versailles.

Le marquis partit de Lunéville le 11 février, accompagné de son neveu le prince de Chimay. Le temps était très froid et une prodigieuse couche de neige couvrait la terre. Le lendemain matin, vers sept heures, dans les environs de Sandreux, les postillons, trompés par la neige, et peut-être aussi à moitié endormis, abandonnèrent la route et le carrosse versa dans un précipice. Quand on retira le marquis de la voiture, on s'aperçut qu'il était sans connaissance et très grièvement blessé à la tête.

Le prince, qui avait été assez heureux pour s'en tirer avec quelques contusions, courut chercher des secours à la ville voisine, mais, quand il revint, son oncle avait déjà succombé.

La triste nouvelle parvint à Lunéville le lendemain, et elle y causa un émoi facile à deviner. Cependant, pour couper court à des scènes pénibles et attristantes, on décida de ne pas ramener le corps du défunt; le roi envoya à Bar-le-Duc l'abbé Alliot, avec mission de faire inhumer convenablement le pauvre marquis dans l'église de Saint-Pierre. Quant à Mme de Boufflers, le saisissement, et la douleur aussi, espérons-le, l'empêchèrent de se déplacer.

Ainsi mourut de tragique façon cet homme paisible et doux qui s'appelait le marquis de Boufflers. C'était un être excellent, de peu de moyens assurément, mais si facile à vivre, si accommodant, si peu gênant! Sa mort passa presque inaperçue, comme l'avait été sa vie.

Dire qu'il fut très regretté serait assurément excessif. Mme de Boufflers ne pleura pas longtemps ce mari débonnaire qui depuis des années ne jouait plus dans sa vie qu'un rôle purement décoratif. Après un simple deuil de convenance, elle reprit sa vie comme par le passé.

Il faut rendre cette justice à Stanislas, il ne pleura pas davantage le commandant de ses gardes du corps. Le jour même où la nouvelle du funeste événement arriva à Lunéville, il nomma à la place du défunt le jeune prince de Chimay, celui-là même qui avait si miraculeusement échappé à l'accident où son compagnon avait trouvé la mort. De cette façon ce poste envié ne sortait pas de la famille.

Dans son ardent désir de quitter le moins souvent possible la cour de Lorraine et l'aimable femme qui en faisait tout le charme, Tressan cherchait de mille manières à complaire au roi de Pologne et à augmenter la faveur dont il jouissait déjà près de lui.

C'est ainsi qu'il fut amené à jouer un rôle très important dans la création de l'Académie de Nancy.

Depuis plusieurs années déjà, le chevalier de Solignac avait suggéré à Stanislas l'idée de fonder une académie comme il en existait dans quelques grandes villes d'Europe. Le roi aimait passionnément les lettres et les arts, l'idée lui parut fort heureuse. Outre le charme de discussions littéraires et philosophiques dont il prendrait sa part, Stanislas voyait déjà les plus illustres savants de l'Europe briguant le brevet d'académiciens de Nancy, et il songeait avec orgueil à l'honneur et à la réputation qui en résulteraient pour la Lorraine.

Malheureusement, quand le roi s'ouvrit de ses projets à M. de la Galaizière, il se heurta à des objections de toutes sortes. Le chancelier ne lui cacha pas le peu de goût qu'il éprouvait pour une société de beaux esprits qui échapperaient à sa juridiction et qui, pour se donner de l'importance, trouveraient spirituel de créer un foyer d'opposition.

La vérité est que le chancelier, qui avait pour mission de détruire peu à peu l'autonomie de la Lorraine, était dans l'obligation, de par ses fonctions mêmes, de s'opposer à tout ce qui de près ou de loin pouvait contribuer à reconstituer cette autonomie.

Stanislas, toujours pacifique, et quoi qu'il lui en coûtât, s'inclina devant la volonté de son terrible chancelier, et il attendit patiemment qu'une occasion meilleure lui permît de mettre son projet à exécution.

L'arrivée du comte de Tressan allait lui faciliter l'accomplissement de ses désirs.

Tressan était déjà membre de l'Académie des sciences de Paris, des Académies de Londres et d'Édimbourg; sa réputation littéraire et scientifique était grande; en somme, c'était un personnage considérable et dont l'opinion n'était pas de peu d'importance.

Mis au courant des projets avortés du Roi et de Solignac, le comte s'empressa de les adopter, et il composa pour les défendre un mémoire qui, s'il faut en croire Durival, était «fort séduisant et d'un style enchanteur».

Pour ne pas heurter de front l'opposition du chancelier, et ne pas éveiller de nouveau ses susceptibilités, il fut convenu que la future académie prendrait modestement le titre de bibliothèque publique, et, en apparence, ne serait destinée qu'à «ceux qui voudraient s'instruire». Elle devait être surveillée par des censeurs royaux, qui seraient appelés en même temps à décerner chaque année des prix aux Lorrains qui se distingueraient dans les lettres et les arts.

Tressan, le véritable inspirateur de la société, ne voulait pas avouer les motifs tout politiques qui l'obligeaient à tant de prudence; et il abritait sous des raisons purement littéraires l'humilité de la nouvelle création. C'est ainsi qu'il écrivait à un de ses amis:

«Toul, 16 décembre 1750.

«Je vais à Lunéville pour un grand projet que le roi de Pologne veut exécuter; ce prince, après avoir fait les établissemens les plus utiles pour l'éducation et le bonheur de ses sujets, veut couronner l'ouvrage en établissant une bibliothèque publique et une société littéraire. Il sent bien que les sciences et les belles-lettres sont presque dans leur berceau en Lorraine, et que ce seroit compromettre l'honneur d'une académie naissante et même du fondateur que de prétendre l'élever tout d'un coup au ton des anciennes académies. Il va donc commencer par fonder la bibliothèque des prix, et quelques pensionnaires qui n'auront d'abord que le nom de censeurs; les gens qui lui sont attachés travailleront de leur côté à former une société, et des conférences, qui à mesure qu'elles deviendront plus fortes et plus complètes pourront se joindre au premier établissement, et alors la totalité pourra prétendre au nom d'académie ou de société royale; je vais tâcher de trouver quelques moyens sages de concilier l'utile, l'agréable, et la prudence[ [16]

Cette bibliothèque n'avait rien qui fût de nature à effrayer le chancelier, et elle trouva grâce à ses yeux.

Elle fut fondée par un édit royal du 28 novembre 1750 et installée dans la salle des cerfs de l'ancien château. Dès le 16 janvier les censeurs formaient, suivant le vœu de Tressan, une petite société particulière qui devenait la Société littéraire de Nancy.

Stanislas lui-même, comme fondateur, fut le premier membre de la docte compagnie, puis il désigna ses collaborateurs immédiats Solignac et Tressan; il s'adjoignit ensuite l'évêque de Troyes, Poncet de la Rivière; l'abbé de Choiseul, primat de Nancy; Saint-Lambert; enfin, pour bien montrer son éclectisme, le Roi invita les Pères de Menoux et Leslie à faire partie de la nouvelle société[ [17].

La cérémonie d'inauguration eut lieu le 3 février 1751; à 10 heures et demie du matin, l'abbé de Choiseul célébra la messe à la Primatiale et le Père de Menoux prononça en chaire un discours sur l'établissement de la Bibliothèque publique. Les évêques de Châlons et de Troyes étaient présents.

A 3 heures et demie, dans une grande assemblée à la salle des cerfs, on procéda à l'ouverture de la Bibliothèque.

La réunion était superbe; tous les courtisans, les dames de la cour, tous les gens de lettres et de robe étaient présents; le prince de Craon, le duc Ossolinski, M. de la Galaizière, Mme de Boufflers et ses sœurs, Mmes de Bassompierre et de Chimay, trônaient au premier rang. Le roi de Pologne n'assistait pas à la cérémonie.

M. de Solignac donna d'abord lecture des règlements de l'association; puis Tressan, nommé directeur par le Roi en récompense de son zèle et du succès obtenu, prononça un long discours dans lequel il exposa le but de l'institution et fit un éloge pompeux de son fondateur. La séance se termina par une très belle harangue de l'évêque de Troyes sur le goût; le prélat fut plus applaudi que tous les autres orateurs.

Quelques jours après, les membres de la société choisirent pour patron saint Stanislas et ils décidèrent que son panégyrique serait célébré chaque année dans l'église des Cordeliers.

La seconde réunion eut lieu le 8 mai, à Nancy, dans la grande galerie de l'hôtel de Craon. L'assistance était encore fort nombreuse; Mme de Boufflers et sa famille s'y trouvaient au complet, ainsi que toute la Cour. Le directeur eut le plaisir d'annoncer à ses confrères que la création de la savante compagnie n'avait pas passé inaperçue et que d'illustres personnalités briguaient déjà l'honneur d'en faire partie; le président Hénault, Montesquieu, son fils M. de Secondat avaient écrit au Roi pour solliciter leur admission. Il fut fait droit à leur requête.

Puis le Père Leslie fit un discours interminable; Solignac lut le Lysimaque de Montesquieu[ [18], enfin Saint-Lambert prononça son discours de réception.

Comment notre ami Panpan ne se trouvait-il pas au nombre des académiciens du Roi? N'avait-il pas des titres littéraires plus que suffisants? n'était-il pas un des familiers de la cour, le plus cher ami de Mme de Boufflers? l'intime de Tressan? Soit par oubli, soit pour toute autre cause, le lecteur du Roi n'avait pas été nommé.

Tressan avait à Panpan trop d'obligations, il espérait trop de son influence sur la marquise pour ne pas s'efforcer de lui faire rendre une tardive justice. Bientôt le Roi cédait et Panpan était admis au nombre des Immortels Nancéiens. Panpan académicien! quel rêve!

Comme il n'ignore pas qu'il doit à Tressan ce nouvel honneur, le reconnaissant lecteur s'empresse de remercier son ami, qui lui répond:

«Vous êtes trop bon, ô mon cher Panpan, de me faire un mérite d'un acte qui m'est aussi agréable. Et qu'ai-je donc fait que de suivre ce que l'esprit, le goût et le cœur m'inspiraient pour vous?

«Ne faites-vous pas plus d'honneur à la littérature lorraine que vingt tristes commentateurs? Le langage de la raison, la connaissance du beau, du naturel, et de l'art de le peindre et de le bien exprimer, le talent de faire les plus jolis vers, le don de sentir vivement, la justesse dans le goût, le ton de la bonne compagnie, et par-dessus tout cela, tout ce qu'il faut pour mériter et conserver des amis: vous manque-t-il aucun de ces traits? et croyez-vous qu'ils ne m'aient pas fait tour à tour une impression durable? Avec votre chienne de modestie vous m'enquinaudez et l'ami Liébaut m'accusera de coqueter avec vous, mais je compte bien qu'il aura son tour et que je renverserai certains remparts jésuitiques, car enfin ce n'est pas tout que d'être homme d'honneur et d'esprit avec eux, leur amitié ne se donne pas à si bon marché.»

Mais le cœur de Panpan déborde de reconnaissance; il a comblé son ami de remerciements, il veut l'en accabler et il redouble en effusions épistolaires. Cette fois Tressan se fâche et il riposte à son correspondant en ce style plus que familier:

«Je vous prie d'aller une fois de plus vous faire f..... pour vous apprendre à me faire un beau compliment sur votre place à l'académie...»

Croit-il donc que la Société littéraire lui a fait grand honneur en lui ouvrant ses portes? Mais c'est tout le contraire qui est la vérité. «Vous êtes un de ceux, lui dit-il, qui sauverez cette société de la langueur et du ridicule qui l'accable.»

Les critiques de Tressan n'étaient déjà que trop justifiées. En dépit des efforts de ses organisateurs, les débuts de la nouvelle société étaient plutôt pénibles et les séances se traînaient en de lamentables banalités. On se bornait en général dans chaque réunion à couvrir d'éloges le roi de Pologne, puis à prononcer de pitoyables discours souvent sur les sujets les plus invraisemblables. Le 11 mars 1751 Tressan parle longuement de deux enfants nés à Nancy et qui ont un cœur commun; un jour il est question des redoutables dangers des rapports entre les deux sexes; une autre fois un académicien fait un discours si déplacé sur les sécrétions du corps humain, qu'on est obligé en hâte de lui enlever la parole, etc., etc.

Ce fut le 20 octobre 1752 que Panpan fut admis à prononcer son discours de réception. Il avait pris pour sujet l'esprit philosophique.

Alors comme aujourd'hui ces fêtes littéraires étaient très recherchées; elles l'étaient d'autant plus qu'elles avaient pour les Lorrains l'attrait de la nouveauté. Panpan jouissait du reste de trop de réputation pour ne pas faire «salle comble». Le 20 octobre l'assistance était donc des plus brillantes, on se pressait dans la salle des séances, les plus jolies dames de la cour assistaient à la cérémonie. Inutile d'ajouter que Mmes de Boufflers et de Bassompierre occupaient les places d'honneur.

Le discours de Panpan, fort bien composé et lu avec beaucoup d'art, fut très goûté de la nombreuse assistance et il remporta un suffrage unanime. L'auteur fut couvert d'applaudissements.

Tressan, que ses devoirs de gouverneur avaient empêché d'assister à la cérémonie, s'empressa d'écrire à son ami pour le féliciter:

«Toul, 1752.

«Je sais que vous avez prononcé un discours charmant et applaudi sur l'esprit philosophique. Je me doute bien que vous n'aurez pas donné la préférence aux stoïques et que vous aurez vanté et prouvé cette paix de l'âme qui conduit Fontenelle dans une route semée de fleurs jusqu'à cent ans; de cette paix délicieuse à laquelle vous ne souffrez quelque petite secousse que les jours de congé, et qui vous rend égal, riant et jouissant de la société dans votre grand fauteuil et aux pieds de nos charmantes marquises.»

Si l'on pouvait s'étonner que Panpan n'ait pas dès le début fait partie de la Société littéraire, il était encore beaucoup plus extraordinaire que Stanislas n'ait pas songé à offrir à son ami Voltaire un siège dans son Académie. Le philosophe n'était-il pas tout désigné pour en faire partie, et par son illustration, et par son amitié avec le Roi et par les souvenirs impérissables qu'il avait laissés de son séjour à la cour de Lorraine? Et cependant il n'en fut pas question.

Il est vraisemblable que, livré à lui-même, Stanislas se serait empressé de nommer un homme dont le nom seul suffisait pour immortaliser la jeune Académie, mais le Père de Menoux ne l'entendait pas ainsi; outre qu'il n'avait pas oublié les querelles anciennes, il caressait l'espoir de dominer la nouvelle société et il ne se souciait nullement d'avoir pour confrère son ennemi juré, un rival dont l'autorité incontestée réduirait à néant ses ambitieux projets. Il usa donc de toute son influence sur le roi et il obtint qu'on laisserait à l'écart l'illustre philosophe.

Certes le titre d'académicien de Nancy était pour Voltaire d'une bien mince importance; il fut cependant surpris et froissé d'un ostracisme auquel il ne devait pas s'attendre. On sent, dans sa correspondance, combien l'oubli dans lequel on l'a laissé lui a été sensible.

Panpan allait lui fournir l'occasion de manifester sa mauvaise humeur et ses secrets désirs.

Depuis qu'il avait quitté la cour de Lunéville, après les tristes événements de septembre 1749, le philosophe avait séjourné dans la capitale et fait de fréquentes apparitions à Versailles. Mais il n'avait pas reçu à la cour l'accueil qu'il espérait, et en particulier la froideur de Mme de Pompadour lui avait été fort pénible.

D'autre part, Frédéric ne cessait de lui rappeler ses promesses si souvent renouvelées et il lui offrait à Potsdam une fastueuse hospitalité. En juin 1750 Voltaire, indigné des mauvais procédés dont on l'abreuvait, se décida à partir pour Berlin. Il y fut reçu avec enthousiasme et bientôt l'univers entier fut au courant des honneurs exceptionnels qui lui étaient rendus et de l'intimité qui régnait entre le roi et son hôte.

Panpan avait à Lunéville un ami d'enfance, Liébault, avec lequel il avait toujours gardé les plus cordiales relations. Après avoir été dans l'armée et fait brillamment plusieurs campagnes, Liébault était revenu en Lorraine et se trouvait en quête d'une situation sociale.

En apprenant le crédit dont Voltaire jouissait à la cour de Berlin, Panpan, toujours obligeant, eut l'idée de lui écrire pour lui demander s'il ne pourrait pas obtenir une place auprès d'un prince pour un officier de ses amis.

La réponse ne se fait pas attendre et elle est des plus satisfaisantes:

«Potsdam, 8 mai 1751.

«Mon cher Pan Pan (car il n'y a pas moyen d'oublier le nom sous lequel vous étiez si aimable), le jour même que je reçus vos ordres de servir votre ami (prière est ordre en ce cas), je courus chez un prince, et puis chez un autre, et les places étaient prises. J'écrivis le lendemain à la sœur d'un héros, à la digne sœur du Marc-Aurèle du Nord, pour savoir si elle avait besoin de quelqu'un d'aimable, qui fût à la fois de bonne compagnie et de service; point de décision encore. Je comptais ne vous écrire que pour vous envoyer quelque brevet signé Wilhelmine, pour votre ami, mais, puisqu'on tarde tant, je ne peux pas tarder à vous remercier de vous être souvenu de moi.

«Quand vous recevrez une seconde lettre de moi, ce sera sûrement l'exécution de vos volontés, et M. Liébault pourra partir sur-le-champ: si je ne vous écris point, c'est qu'il n'y aura rien de fait.»

Ainsi à la cour de Lorraine, quand on a besoin d'un service, on n'hésite pas à recourir au crédit du philosophe, et cela au moment même où on le traite avec une désinvolture si blessante, un oubli si méprisant! Voltaire, bien que peu flatté du procédé, n'a garde de s'en plaindre, il se borne à faire une allusion discrète à l'Académie; mais en même temps il n'est pas fâché de montrer que si la cour de Lorraine est ingrate, celle de Prusse sait récompenser le mérite, et il raconte complaisamment le bonheur dont il jouit, la douceur de sa vie, les honneurs dont on l'accable: une énorme pension, une clef de chambellan, un grand cordon, etc., etc.

«Mon cher Panpan, mettez-moi, je vous prie, aux pieds de la plus aimable veuve des veuves; je ne l'oublierai jamais et quand je retournerai en France, elle sera cause assurément que je prendrai ma route par la Lorraine. Vous y aurez bien votre part, mon cher et ancien ami; je viendrai vous prier de me présenter à votre académie.

«Notre séjour à Potsdam est une académie perpétuelle: je laisse le Roi faire le Mars tout le matin, mais le soir il fait l'Apollon et il ne paraît pas à souper qu'il n'ait exercé cinq à six mille héros de six pieds; ceci est Sparte et Athènes: c'est un camp et le jardin d'Epicure; des trompettes et des violons, de la guerre et de la philosophie.

«J'ai tout mon temps à moi; je suis à la Cour, je suis libre; et si je n'étais pas entièrement libre, ni une énorme pension, ni une clef d'or qui déchire la poche, ni un licou qu'on appelle cordon d'un ordre, ni même les soupers avec un philosophe qui a gagné cinq batailles, ne pourraient me donner un grain de bonheur. Je vieillis, je n'ai guère de santé, et je préfère d'être à mon aise avec mes paperasses, mon Catilina, mon siècle de Louis XIV et mes pilules, aux soupers des Rois et à ce qu'on appelle honneurs et fortune. Il s'agit d'être content, d'être tranquille, le reste est chimère: je regrette mes amis, je corrige mes ouvrages et je prends médecine. Voilà ma vie, mon cher Pan Pan. S'il y a quelqu'un par hasard dans Lunéville qui se souvienne du solitaire de Potsdam, présentez mes respects à ce quelqu'un.»

Comment écrire à Panpan sans lui parler de leurs amis communs, de ces amis tout-puissants à la Cour, et leur lancer quelques reproches discrets? Voltaire termine ainsi sa lettre:

«Il a été un temps où tout ce qui porte le nom de Beauvau me prenait sous sa protection, ce temps est-il absolument passé? Mme la marquise de Boufflers daigne-t-elle me conserver quelques bontés, serait-elle bien aise de me revoir à sa Cour, serait-elle assez bonne de dire au Roi de Pologne, qui ne s'en souciera peut-être guères, que je serai toute ma vie pénétré des bontés de Sa Majesté. C'est le meilleur des Rois, car il fait tout le bien qu'il peut faire.

«Adieu, mon très cher Pan Pan, aimez toujours les vers, et n'aimez que les bons, et conservez quelque bonne volonté pour un homme qui a toujours été enchanté de votre caractère. Vale et me ama.»

Malheureusement la bonne volonté de Voltaire et ses efforts en faveur de Liébault n'ont pas de résultats favorables, et peu de temps après le philosophe est obligé d'avouer le peu de succès de ses démarches.

«Potsdam, 1751.

«Mon cher Pan Pan, je vous assure que je ressens bien vivement la douleur de vous être inutile. Croyez que ce n'est pas le zèle qui m'a manqué. Vous ne doutez pas de la satisfaction extrême que j'aurais eue à faire réussir ce que vous m'avez recommandé, mais ce qui est difficile en Lorraine est encore plus difficile en Prusse, où la quantité de surnuméraires est prodigieuse.»

Puis le philosophe revient sur la question de l'académie; on sent que le coup lui a été rude et qu'en dépit de tout, il n'a pu en prendre son parti. Puisqu'on n'a pas voulu comprendre une allusion discrète, cette fois il expose son désir de telle sorte qu'on ne puisse s'y méprendre. On sent qu'il espère toujours qu'on lui rendra un honneur mérité:

«Je compte bien profiter de bontés du roi Stanislas et venir me mettre aux pieds de Mme de Boufflers au premier voyage que je ferai en France; et assurément je postulerai fort et ferme une place dans votre académie. J'aurais le bonheur d'appartenir par quelque titre à un Roi qu'on ne peut s'empêcher de prendre la liberté d'aimer de tout son cœur. Cette place, mon cher et ancien ami, me serait encore plus précieuse si je comptais au nombre de vos confrères...

«Je vous supplie de ne pas m'oublier auprès de Mme de Boufflers.

«Tout ce que je sais de votre cour, c'est que je la regrette, même dans la société du héros philosophe auprès de qui j'ai l'honneur d'être.»

Le philosophe en fut pour ses avances et ses politesses. Il était loin, le Père de Menoux était près; Stanislas ne se soucia pas d'avoir des querelles avec son confesseur pour un philosophe ingrat qui avait préféré les bords de la Sprée aux rives de la Moselle.

Le temps se passe et l'on n'entend plus parler de Voltaire. Panpan revient à la charge, mais cette fois la réponse du philosophe est tout à fait décourageante. Il est froissé de voir que l'on n'a rien fait pour lui, pourquoi se mettrait-il en frais pour ceux qui l'ont oublié? Et puis il est malade, il y a huit mois, s'il faut l'en croire, qu'il n'est sorti de sa chambre; comment irait-il solliciter?

«Potsdam, 7 octobre 1752.

«Ce n'est point ma paresse, monsieur, mais ma mauvaise santé qui a retardé ma réponse, et qui m'empêche même de vous répondre de ma main; je crois que j'aurais grand besoin d'aller faire un tour aux eaux de Plombières, dans votre voisinage. Le désir de faire encore ma cour au roi de Pologne, et de vous revoir fera mon motif principal. Je voudrais bien, en attendant, pouvoir faire ce que vous me demandez pour votre ami, mais les places sont ici bien rares. Il est vrai qu'il y a un petit nombre d'élus, mais il n'y a aussi qu'un petit nombre d'appelés. Ma mauvaise santé ne me permet guère d'être à portée de chercher ailleurs. Il y a huit mois entiers que je ne suis sorti de ma chambre que pour aller dans celle du roi. Je suis son malade comme Scarron était celui de la reine...

«Adieu, mon cher et ancien ami, je vous embrasse du meilleur de mon âme.»

Si Voltaire ne fit pas partie de l'Académie de Stanislas, en revanche il eut le profond déplaisir d'y voir nommer son ennemi acharné Fréron. Ce dernier mourait d'envie d'être académicien et, faute de mieux, Nancy lui suffisait. Il avait couvert d'éloges dans ses feuilles l'Histoire de France du président Hénault; c'est à lui qu'il s'adressa pour obtenir de Stanislas le titre qu'il ambitionnait. Hénault écrivit au Père de Menoux, qui, ravi de jouer un bon tour à Voltaire, mit autant de chaleur à prôner la candidature de Fréron qu'il en avait mis à s'opposer à celle du philosophe.

Stanislas ne résista pas aux instances de son confesseur: le folliculaire fut nommé et le roi poussa même l'amabilité jusqu'à lui envoyer une boîte avec son portrait.

Fréron, ravi d'un honneur aussi inattendu, s'empressa de remercier le monarque, en lui adressant ces vers:

Pandore fut des dieux le plus parfait ouvrage;

Ils se plurent à la former;

Minerve lui donna la sagesse en partage,

Vénus l'art de se faire aimer,

Les Grâces leurs souris, les Muses leur langage.

Les Dieux ont des mêmes présents

Comblé Stanislas, leur image,

Mais avec des traits différents.

La boîte que donna Pandore

Renfermait tous les maux, et celle que je tiens

M'offre les traits chéris du héros que j'adore;

Elle renferme tous les biens.

CHAPITRE IV
1750-1752

Passion de Tressan pour Mme de Boufflers. Correspondance avec Panpan.

Tressan ne consacrait pas uniquement les loisirs que lui laissait son gouvernement à la création de l'Académie de Nancy; il avait encore d'autres soins. Plus il vivait à la cour de Lunéville, plus il subissait le charme de la marquise de Boufflers, plus il se sentait entraîné vers elle par un irrésistible penchant.

On voit par sa correspondance les progrès inquiétants que fait l'amour dans le cœur du pauvre gouverneur. Pas de jour, pas d'heure où sa pensée ne se reporte à Lunéville, dans cette cour délicieuse, près de ces deux sœurs également séduisantes, près de celle surtout qui peu à peu s'est emparée de toutes ses facultés. On sent combien il l'aime, à quel point elle le possède tout entier. Il ne songe plus qu'à elle, au bonheur de la revoir, et, en attendant ce jour béni, il veut qu'elle soit au courant de tout ce qui lui arrive, des moindres incidents de sa vie.

Un jour il fait une chute assez grave et se blesse sérieusement au pied. Bien vite il charge Panpan d'annoncer sa mésaventure à la «dame de ses pensées», mais la triste nouvelle ne paraît pas affecter outre mesure la «divine marquise».

«A Toul, ce dimanche.

«Je vois par la réponse du cher Panpan que Mme la marquise n'a pas grande pitié du pauvre Tressanius. J'ose espérer cependant qu'elle le plaindrait, s'il paraissait un moment à ses yeux.

«Ma blessure était au pied gauche et assez profonde pour m'inquiéter, d'autant plus qu'au moment de la blessure, j'avais eu des éblouissements et des maux de cœur, preuve certaine que la gaine d'un tendon avait souffert. Je me suis pansé avec de l'eau d'arquebusade de Berne, qui est très bonne mais très forte. Ma blessure en effet a été bien guérie en quatre jours, mais la chaleur de l'eau d'arquebusade m'a attiré un accès de goutte affreux; j'ai jeté les hauts cris, j'ai trouvé que la douleur était un grand mal, j'ai usé vainement du remède de Mme d'Aiguillon; j'ai eu beau me rappeler tous les charmes de nos deux charmantes sœurs; tout ce que j'adore en elles n'a pu m'empêcher de crier en leur vouant tout ce qui me restait alors de moi-même.

«L'orage est un peu calmé, mais mon pied est du double de sa grosseur, et j'ai bien peur d'être plus de huit jours sans en pouvoir faire le moindre usage. Heureusement la tête est revenue; je peux lire et même penser et sentir quelque chose d'agréable, puisque je vous écris.

«Je suis dans mon lit, buvant de la tisane comme Chaulieu. Je m'en consolerais si je faisais des vers comme lui et si Mme de Boufflers était ma Mazarin. Enfin, cher Panpan, cher veau plus divin que celui d'Égypte, je vous donne le premier instant de mon retour à la vie. J'ai eu certainement l'existence d'un autre pendant trois jours et je n'imagine pas qu'on puisse éprouver rien de plus cruel.

«Faites ma cour aux divines sœurs. Dès que je pourrai me traîner, j'irai à Lunéville. Le beau prince dirait à cela: venez toujours, vous y serez sur le même pied que M. de Croix; mais comme je n'ai pas encore attrappé les grâces du fauteuil, comme j'aime à suivre Mme de Boufflers comme son barbet, j'attendrai d'être un peu raffermi sur mes pieds.

«Pendant ce temps malheureux, mes renoncules fleurissent, mes petits pois, mes fraises mûrissent. Je ne peux rien voir, rien manger. Mme de Tressan triomphe et commande despotiquement jusqu'au plus petit de mes mouvements.

«Voilà mon état, cher ami. Le seul plaisir qui ait pu aller jusqu'à mon cœur est de lire votre lettre. Adieu, car on me gronde et je sue à grosses gouttes pour vous écrire ces quatre mots... ma tête ne me permet nulle application. Je ne peux vous exprimer combien elle a été ébranlée...»

Dès qu'il est rétabli, Tressan veut annoncer lui-même sa guérison à Mme de Boufflers, et c'est encore Panpan qui sert de boîte aux lettres.

«Toul, mardi.

«Enfin, mon cher Panpan, je suis guéri sans fièvre, sans mal de tête; je veux l'apprendre moi-même à Mme de Boufflers. Donnez-lui ce mot de lettre et soutenez le pauvre Tressanius, qui vous aime, auprès de la seule femme dont il estime l'esprit, dont les charmes pussent le faire radoter aussi complètement qu'il l'a fait, le fait et le fera sans doute, à moins qu'elle ne m'en empêche, car elle seule peut défendre ceux qui l'approchent de l'adorer en leur en faisant connaître à tous moments l'inutilité et la déraison. Encore ne sais-je si elle réussirait à me persuader aussi bien l'un que l'autre. Un seul moment, de ceux qu'on ne saisit point auprès d'elle, mais qui pénètrent le cœur, suffirait pour confondre et mes raisonnements de deux mois et les siens.»

Épris comme il l'est, Tressan peut-il ne pas rimer en l'honneur de celle qui est devenue son unique pensée? A quoi servirait la langue des dieux si elle n'aidait les pauvres mortels à chanter les mérites incomparables de la femme adorée et à lui avouer ce qu'on n'ose encore lui dire?

L'amoureux gouverneur compose une chanson qu'il envoie à sa bien-aimée:

Sur l'air: Ah! combien l'amour a de charmes

Le printemps ne fait point éclore

De fleurs plus brillantes que vous;

Les oiseaux chantant dès l'aurore

N'ont point des accents aussi doux;

Sans cesse une grâce nouvelle

Se dévoile et vient vous parer:

Heureux qui, vous voyant si belle,

Ne fera que vous admirer!

Plus heureux qui pourra vous plaire:

Qu'il soit digne d'un sort si doux!

Que rien ne puisse l'en distraire,

Qu'il soit sans cesse à vos genoux!

Qu'il vous dise: Je vous adore...

Mais d'un ton si vif, si touchant,

Qu'il puisse l'être plus encore

Que vos regards et votre chant.

La passion de Tressan devient si vive qu'il en oublie ses travaux, ses études, ses recherches même sur l'électricité, qui peu de jours avant le passionnaient encore si complètement. C'est dans une épître assez finement tournée que le poète exprime à la marquise les sentiments qu'elle lui inspire:

De ma chère électricité,

O rivale trop redoutable!

Pourquoi ne suis-je plus tenté

De découvrir la vérité,

Ou tout au moins la vraisemblable!

Quel pouvoir me tient enchanté!

Belle Églé, vous faites renaître

La douce espérance en mon cœur;

Par la plus légère faveur,

Vous me donnez un nouvel être,

Et me rappelez au bonheur.

Chère Églé, je n'ai d'existence

Que celle que je tiens de vous...

Dans le Styx, par votre courroux;

Dans le néant, par votre absence;

Et dans l'Olympe, à vos genoux.

C'est alors que, d'un vol rapide,

Je suis votre esprit qui me guide,

Je m'élève au plus haut des airs;

Éclairé par vos feux, j'embrasse,

Et l'immensité de l'espace,

Et l'agent qui meut l'univers.

Sur les ailes de la pensée,

Quand vous dissertez sagement,

Et démêlez si finement

La réalité d'une idée,

Des nuances d'un sentiment,

Par vous ma raison éclairée

Apprend à juger sainement:

Si vous la voyez égarée,

L'esprit, les grâces, l'enjouement

La rappellent si doucement

Que, de ce bonheur enivrée,

Et d'un trait de feu pénétrée,

Elle soumet son jugement.

Jamais Apollon ne m'inspire;

Je crains ses savantes leçons:

Églé seule accorde ma lyre,

Je lui dois les plus tendres sons.

Lorsque je vois sa main charmante

Voltiger sur un clavecin,

Et d'une ariette brillante

Rendre par sa touche savante

Les agrémens et le dessin,

L'enchantement de l'harmonie,

Le feu qui brille dans ses yeux,

Mieux que la céleste Uranie,

Me donnent l'art et le génie

Que m'avoient refusé les dieux.

L'amour est mon unique maître!...

Églé!... vous seule faites naître

Mon goût et mes faibles talens:

Chère Églé!... ce que je puis être

Dépendra de vos sentimens:

Ah! rendez mes progrès moins lents.

Que votre feu brillant m'éclaire,

Que le mien passe en votre cœur

Et, par l'excès de mon bonheur,

Rendez-moi digne de vous plaire.

Qu'éprouvait Mme de Boufflers pour cet amoureux si loquace? Était-elle touchée d'une passion si vive? Tressan avait-il l'espoir de voir «couronner sa flamme»? En aucune façon. Les temps sont bien changés. Mme de Boufflers qui, autrefois, savait si peu résister, a complètement changé d'allures; elle se pique maintenant de fidélité, relative s'entend, et quelques pressantes que soient les instances du beau Tressanius, elle ne veut rien entendre. C'est en vain qu'il prodigue les preuves d'amour, c'est en vain qu'il se montre ardent, empressé, c'est en vain qu'il pare son style de toutes les métaphores de l'Astrée et de Clélie, qu'il évoque les bergers des bords du Lignon et tous les héros de d'Urfé et de Mlle de Scudéri, la marquise se moque de ses galantes abstractions, elle se rit de ses protestations amoureuses, ou du moins feint de ne les pas comprendre. Quand il parle amour elle lui répond amitié, et le pauvre Tressanius ne fait pas le moindre progrès dans le cœur de celle qu'il aime.

Et cependant ce rôle d'ami qu'on lui impose, il n'en veut à aucun prix; il le trouve impossible à soutenir. Il aime Mme de Boufflers et «il veut devenir son amant».

Autrefois, gâté par de faciles amours, il a toujours été plein de confiance en lui; maintenant, en présence de la marquise, il perd toute assurance.

Malgré la sincérité de sa passion, on ne peut s'empêcher de sourire du style boursouflé, emphatique de cet homme à bonnes fortunes, de l'irrésistible Tressan, et l'on se demande comment cette pitoyable rhétorique pouvait subjuguer le cœur des belles dames de l'époque.

Le caractère si franc, si simple de Mme de Boufflers ne pouvait s'accommoder de pareilles exagérations sentimentales, et ce mélange prétentieux de pédanterie et d'amour devait lui paraître aussi insupportable qu'incompréhensible.

C'est à son cher Panpan que le gouverneur confie ses doutes et ses craintes.

«Toul, lundi.

«Puisque vous devez la voir ce matin, mon cher Panpan, allez-y de bonne heure, faites en sorte qu'elle s'éveille en pensant à moi; je ne veux souffrir rien de faible dans une lettre où j'ose peindre celle que nous admirons. Elle a beau me reprocher l'ardeur de mon imagination, mon amour ni son portrait ne lui doivent rien. On ne peut se servir de pareils traits sans avoir joui de tous leurs charmes. Je ne crains point que l'amour m'embellisse tout ce que j'adore en elle, mais je dois bien craindre un trouble qui peut m'empêcher d'exprimer tout ce que je sens. Mme de Genlis ne m'a fait connaître que celui de la jalousie. Un peu d'amour-propre, l'assurance de plaire, je l'avoue même, la supériorité d'esprit, tout me donnait alors une confiance en moi-même que je n'ai plus. Je frémis, mon cher Panpan, de la peur de lui devenir insupportable. Elle ne peut plus m'aimer comme un ami, je ne peux lui paraître aimable qu'autant qu'elle me comptera comme le plus tendre des amants...»

Si Tressan n'ose avouer ouvertement sa passion, s'il n'ose se jeter aux pieds de l'adorée et lui découvrir ses sentiments, qui mieux que Panpan, cet ami si dévoué, ce confident si éprouvé, pourrait se charger de ce soin? C'est donc à lui que Tressan s'adresse: c'est lui qu'il charge d'être l'interprète de ses sentiments amoureux et de plaider sa cause auprès de la cruelle, qui jusqu'à présent feint de tout ignorer.

«Si vous osez lui parler de moi, ah! dites-lui bien du moins à quel point je lui suis soumis; que je saurai renfermer tous mes désirs dans mon cœur; que je voudrais que le même feu, qui me fait mourir à chaque instant, détruisît tout ce qui l'importune; il le détruira peut-être en effet, mon cher Panpan. Mes nuits sont charmantes, mais cruelles; mon sang est allumé et, malgré cet état violent, j'éprouve des saisissements qui en arrêtent le cours.

«Hier, en la revoyant, à peine pouvais-je lui parler et chercher ses yeux. Il faut cacher sans cesse mon état à tout ce qui m'entoure, et, ce qui me perce le cœur, il faut lui en cacher la plus grande partie à elle-même. Mais je ne raisonne plus, je me livre à toute la fureur d'une passion qui ne finira qu'avec ma vie. Toutes les réflexions ne font qu'augmenter mon amour et les charmes de celle que j'aime. Je suis sûr du moins que cette ardeur me soutiendra et m'empêchera de tomber malade tant que je la verrai. Que m'importe d'en mourir quand elle partira pour Paris!»

Il est question, en effet, d'un voyage de la marquise dans la capitale. Que deviendra le pauvre amoureux pendant son absence? Quelle jalousie lui dévorera le cœur, quand il saura Mme de Boufflers près de celui qui a des droits sur elle? Tressan n'ignore pas la liaison qui l'unit au comte de Croix, mais il met en pratique les théories si larges de l'époque et il n'a pas la sottise d'être jaloux. Que lui importe que la marquise ait un amant! il ne demande qu'à fermer les yeux, mais à une condition, c'est qu'il se sache préféré; il suffirait d'un mot d'elle pour apaiser les tourments qui le dévorent. Panpan ne pourrait-il l'obtenir, ce mot divin?

Laissons le comte professer lui-même cette étrange philosophie; il le fait dans des termes qui sont de véritables perles dans la bouche d'un amant en survivance.

«Sur toutes choses, mon cher Panpan, gardez-vous bien de lui laisser entrevoir que je sois jaloux; il n'appartient qu'à l'amour heureux de l'être, et je la connais trop pour avoir un sentiment aussi odieux. Si j'étais sûr de son cœur, je n'exigerais point de sacrifices marqués de celle dont je connais toute la fermeté. Un mot de sa bouche me suffirait: «Je ne l'aime plus et je vous aime.» Voilà, mon cher Panpan, ce qui fixerait ma destinée, ce qui me ferait souffrir sans mourir d'être éloigné d'elle, ce qui me rassurerait contre tous les reproches, toutes les persécutions qu'on tenterait en vain de lui faire.

«Adieu, mon cher Panpan, ayez pitié d'un misérable qui connaît, mais trop tard, que l'amour ne lui avait porté que de faibles coups, d'un ami enfin qui n'aura de moments heureux que ceux où vous adoucirez ses peines en lui parlant sans cesse de celle qui va décider de sa vie ou de sa mort.»

Si la passion de Tressan devenait chaque jour plus violente, si elle le possédait au point de lui faire perdre à peu près complètement la tête, on peut dire que les sentiments de Mme de Boufflers suivaient une marche absolument inverse. Soit que des hommages surannés n'eussent pas le don de lui plaire, soit par pure coquetterie, plus son adorateur se montrait soumis, ardent, passionné, plus elle se montrait agressive, froide, sans pitié.

La marquise n'était pas toujours d'humeur accommodante, et dans ses mauvais jours, malheur à qui devenait l'objet de ses railleries! Tressan l'apprit souvent à ses dépens. Par un sentiment assez naturel à la femme, elle trouvait plaisir à martyriser celui qui gémissait à ses pieds; elle le prenait volontiers pour cible et elle le criblait de flèches acérées qui le mettaient au désespoir: un jour où ses assiduités l'avaient plus particulièrement énervée, elle lui décochait brutalement cette épigramme:

Air: Réveillez-vous.

Votre triste pédanterie

Partout vous rend fort ennuyeux;

Votre froide plaisanterie

Vous coûte plus, ne vaut pas mieux.

Les sarcasmes de la marquise déchiraient le cœur de Tressan; et il en perdait le boire et le manger. Cependant il les supportait sans se plaindre, car il craignait par-dessus tout d'être disgracié. Qu'adviendrait-il de lui s'il était chassé de la présence de l'objet aimé? Cette seule pensée le glaçait d'effroi. Affolé, désespéré, le malheureux se tournait alors vers Panpan; il s'épanchait naïvement dans le sein de son ami, lui contait ses douleurs, ses souffrances et le suppliait de le faire rentrer en grâce.

«Toul, lundi.

«Je ne peux vous exprimer, mon cher Panpan, tout ce que je souffre depuis hier; il faut qu'on m'ait fait quelque noirceur auprès de Mme de Boufflers ou qu'elle ait interprété en mal un plat propos que j'ai tenu, mais dont le sens qu'elle pouvait y donner est trop éloigné de ma façon de penser, pour qu'elle puisse s'y arrêter.

«Vous connaissez, mon cher Panpan, quels sont mes sentiments, et combien ils me rendent malheureux! Je n'ai point été assez sage pour n'adorer dans Mme de Boufflers que tout ce qui rend son amitié si désirable; la passion la plus vive m'a entraîné, et les réflexions ne m'ont point encore ramené à la raison. Cependant mes propos, ni mon maintien ne lui parlent que du respect et du tendre attachement que j'ai pour elle. Je renferme dans mon cœur tout ce qui fait mon malheur, sans la toucher, et je me force à ne lui rendre que les devoirs les plus simples et les plus ordinaires dans la société.

«Vous aurez pu voir, mon cher Panpan, que depuis plusieurs jours, elle m'accable de dédains divers, de persiflages; elle est trop juste pour le nier. Elle ne me croit pas assez imbécile pour ne le pas sentir, mais j'ai toujours espéré que ce n'était que par bonté et amitié pour moi, qu'elle voulait me corriger d'un défaut qu'elle m'a reproché, et qu'elle ne voulait qu'éprouver si l'amour-propre était éteint et savait recevoir une bonne plaisanterie.

«Pouvait-elle douter que rien puisse balancer les sentiments que j'ai pour elle, et ne me croit-elle pas assez soumis, assez attaché pour lui tout sacrifier?

«Mais pourquoi me faire sentir aussi cruellement qu'elle commence à me prendre en aversion, si elle n'en a pas des raisons? Elle est trop juste, trop bonne amie, pour désespérer un homme qui l'adore, si elle ne s'y croit pas fondée.

«Tâchez donc, mon cher Panpan, de pénétrer ses raisons. Si on m'a fait des noirceurs, qu'elle me permette de m'en justifier. Si elle m'a cru assez bête et maussade pour attacher un sens à la platitude que j'ai dite hier à la comète, mettez-moi à ses pieds pour lui en demander pardon. Enfin, mon cher Panpan, peignez-lui toute la douleur que j'ai, et que je sens qui ne peut qu'augmenter. Ramenez-moi auprès d'elle, mon cher Panpan. De tous les maux le plus cruel et le plus insupportable pour moi est de ne pas la voir ou de la voir irritée contre moi.

«Je ne crains point de paraître à ses yeux le plus faible de tous les hommes. Quand je n'aurais que sa pitié, je me trouverais heureux encore de la mériter. Finissez, mon cher ami, une tracasserie qui me perce le cœur et donnez-m'en promptement des nouvelles.»

Si le gouverneur de Toul était vraiment fort malheureux en amour, il avait du moins, au point de vue de sa carrière, quelques compensations. Stanislas, qui l'appréciait de plus en plus, saisit avec empressement la première occasion qui se présenta de l'attacher à sa personne. En 1751, le maréchal de Montmorency étant mort, M. du Châtelet le remplaça comme grand chambellan. La place de maréchal des logis qu'occupait M. du Châtelet restait donc vacante; le Roi la donna au comte de Tressan.

CHAPITRE V
1740-1753

Mme de Graffigny à Paris.—Cénie.Les engagements indiscrets.

On n'a pas oublié l'aimable femme qui avait protégé les débuts dans le monde de Panpan et de Saint-Lambert, celle qui avait cherché une consolation à ses malheurs dans des distractions extra-conjugales, et aussi en formant à Lunéville un petit cénacle littéraire, dont elle était la reine[ [19]. Depuis ses mésaventures à Cirey avec Voltaire et Mme du Châtelet, Mme de Graffigny s'était établie à Paris et elle y avait eu une étrange fortune[ [20].

A peine arrivée dans la capitale, grâce à l'amitié de la duchesse de Richelieu, elle avait vu tous les salons s'ouvrir devant elle. Quand sa situation dans le monde fut bien établie, elle voulut refaire, et dans de meilleures conditions, ce qui lui avait déjà si bien réussi à Lunéville; elle ouvrit un bureau d'esprit et se mit à recevoir. Bientôt elle réunit chez elle la meilleure compagnie. Sa nièce, Mlle de Ligniville, qui l'avait suivie dans la capitale, l'aidait à tenir son salon.

Les goûts de Mme de Graffigny la poussaient surtout vers les sociétés littéraires; elle attira chez elle tous les gens de lettres un peu marquants de l'époque et principalement les encyclopédistes. On rencontrait dans son salon Diderot, d'Alembert, Helvétius, Thomas, Turgot, Morellet, l'abbé de Voisenon, Mlle Quinault, etc., etc.

Si l'esprit et la verve de la maîtresse de la maison groupaient facilement autour d'elle une société nombreuse, la beauté et la jeunesse de Mlle de Ligniville n'étaient pas non plus complètement étrangères à cette affluence.

Quand les conversations dans le salon étaient par trop sérieuses ou philosophiques, Minette (c'était le surnom donné par les habitués à Mlle de Ligniville) se levait tout simplement, et elle s'en allait dans la pièce voisine où elle se livrait avec ses amis à d'interminables parties de volant. Les partners les plus assidus de la jeune fille étaient Turgot et Helvétius.

Turgot, à peine âgé de vingt-trois ans, était charmant, séduisant au possible; il éprouva bientôt pour Minette une amitié très tendre et il était payé de retour. On s'étonnait qu'il ne songeât point à l'épouser, lui qui se montrait si chaud partisan des mariages d'inclination[ [21]; mais il était encore à la Sorbonne, il n'avait aucune fortune et il se fit un honorable scrupule d'associer à sa misère celle qu'il aimait.

Helvétius, lui aussi, avait subi le charme de la jeune fille. Sa beauté, les agréments de son esprit, la dignité avec laquelle elle supportait la mauvaise fortune avaient fait sur lui une profonde impression. Après être resté avec elle pendant plus d'un an dans les termes d'une très simple amitié et sans jamais lui parler du goût qu'il éprouvait pour elle, il vint un jour lui offrir de partager son sort. Mlle de Ligniville appartenait à la plus haute noblesse Lorraine; épouser un fermier général, si riche fût-il, «était une mésalliance considérable». Elle accepta cependant et le mariage eut lieu au mois de juillet 1751[ [22].

Auparavant Helvétius avait abandonné la ferme générale et acheté la charge de maître d'hôtel de la Reine.

Le mariage de Mlle de Ligniville priva le salon de Mme de Graffigny d'un de ses plus grands attraits[ [23].

En dépit de l'âge, l'ancienne amie de Panpan avait conservé le cœur tendre que nous lui avons connu et elle ne pouvait se décider à renoncer aux joies de l'amour. Depuis l'abandon de l'ingrat Desmarets, elle avait eu plusieurs liaisons plus ou moins éphémères. La pauvre femme cependant ne se faisait pas illusion sur sa propre faiblesse, elle la confessait naïvement. Elle écrivait à Panpan, son éternel confident:

«Je maudis l'amour, mais cela ne me guérit de rien. Je crois quelquefois que c'est un rêve, car j'ai toutes les peines du monde à convenir, qu'à mon âge, de ma figure, je puisse faire tourner la tête à quelqu'un.»

Mme de Graffigny n'avait que de bien modestes ressources et le train de vie qu'elle menait les absorbait et au delà. Elle avait autrefois écrit de petites pièces qui avaient été jouées avec succès à la cour de Léopold. Ses amis, au courant de la situation précaire de sa fortune, l'engagèrent à écrire pour augmenter ses revenus. Elle suivit leur conseil et composa une petite nouvelle: Le mauvais exemple produit autant de vertus que de vices (1745), qui parut dans le Recueil de ces Messieurs. Deux ans plus tard, elle publia les Lettres d'une Péruvienne, pastiche des Lettres persanes, de Paméla, et des Amusements sérieux et comiques[ [24].

L'ouvrage eut le plus grand succès. Naturellement il souleva des jalousies et l'on prétendit que Mme de Graffigny s'était fait beaucoup aider par l'abbé Perrault. Mais si cela avait été vrai, l'abbé aurait-il gardé le secret?

La publication des Lettres péruviennes fut pour l'auteur une véritable bonne fortune. Elle était toujours restée en relations avec la cour de Vienne. Le succès de son ouvrage engagea l'impératrice à lui demander quelques petites pièces, simples et morales, qui pussent être représentées par les jeunes archiduchesses. Mme de Graffigny s'empressa de déférer à l'impérial désir et elle composa cinq ou six comédies qui furent jouées effectivement par les princesses et les dames de la cour[ [25].

Enhardie par le succès des Lettres péruviennes, Mme de Graffigny voulut s'essayer dans l'art dramatique; elle composa un roman en cinq actes, intitulé Cénie, et elle le proposa aux comédiens français. La pièce fut admirablement montée et jouée à ravir. Grandval et Sarrasin, Mlles Gaussin et Dumesnil, y étaient inimitables et ils firent verser aux spectateurs «des torrents de larmes». Le succès fut étourdissant. Fréron écrivait à l'auteur:

Besoin n'était qu'on fît défense

A la critique de railler.

Quand même elle pourrait parler,

Vous la réduiriez au silence.

Cénie fut reprise au mois de novembre et elle eut onze représentations[ [26], ce qui était énorme pour l'époque.

Ce n'est pas seulement à Paris que l'auteur de Cénie fut couvert d'éloges; en Lorraine on se montra très fier de son succès, qui rejaillissait sur ses compatriotes.

Le 3 février 1751, Solignac, prononçant un discours à l'Académie de Nancy, s'écriait:

«Votre province, messieurs, vient de nous fournir un exemple bien éclatant que les sciences n'ont jamais que d'heureux effets dans les âmes bien nées. Permettez à l'amitié un éloge où mon sujet me conduit naturellement, que je ne puis refuser à la justice, que je dois à votre gloire, et qui est propre à exciter en vous une noble émulation.

«Vous connaissez Cénie, et où ne la connaît-on pas au moment que je parle? Quelle pièce de théâtre a-t-on faite de nos jours qui marque plus de finesse et d'agrément dans l'esprit, plus d'élévation et de délicatesse dans les sentiments, où la vertu se montre avec tant de charmes; et qui fasse passer si rapidement de l'admiration de l'ouvrage à l'amour de l'auteur? Ouvrez les Lettres péruviennes, vous y verrez des traits curieux d'une philosophie, jusqu'à présent inconnue dans nos romans, et vous conviendrez de ce que j'ai voulu prouver d'après un si bel exemple, que c'est uniquement des germes d'un mauvais cœur que viennent les fruits amers qu'on attribue aux belles-lettres.»

Mme de Graffigny, désireuse de montrer sa reconnaissance de l'accueil qu'elle avait reçu autrefois à la cour de Lorraine, avait envoyé à Stanislas le premier exemplaire de Cénie, mais par une inexplicable et déplorable erreur, le relieur, au lieu des armes du roi de Pologne, avait gravé sur la couverture les armes de l'électeur de Saxe. Stanislas, sans croire à une plaisanterie, qui eût été de fort mauvais goût, fut froissé de l'inadvertance et il donna l'exemplaire.

Mais après les éloges arrivèrent les critiques. Comme pour les Lettres péruviennes, on accusa l'auteur de plagiat et en particulier d'avoir pillé Nanine, Tom Jones et surtout la Gouvernante de La Chaussée, qui venait de paraître. Il est vrai que la dame soutenait que c'était au contraire La Chaussée qui lui avait dérobé son sujet. Et l'abbé de la Galaizière prétendait qu'elle avait raison.

On s'aperçut aussi, à la lecture, que le style de Cénie était souvent néologique et précieux. On trouva que l'on ne devait pas dire que les charmes d'une jeune personne s'embellissent de la décrépitude de son mari et que la caducité d'un vieillard éternise la jeunesse de sa femme. On fut étonné de lire des phrases de ce genre: L'amour double notre sensibilité naturelle; il multiplie des peines de détail dont la répétition nous accable. On ne s'accoutumait point à cet amour qui double une sensibilité en multipliant des peines[ [27].

Soit que les lauriers dramatiques de sa vieille amie l'empêchassent de dormir, soit qu'il voulût se montrer digne de son titre d'académicien, Panpan composa à son tour une petite comédie en un acte, dont, à l'usage des auteurs, il pensait beaucoup de bien. Après avoir sollicité la critique et obtenu l'approbation de Mme de Boufflers, le lecteur du Roi se jugea digne d'affronter la rampe et il envoya sa comédie à Mme de Graffigny, en la priant d'user de tout son crédit pour la faire représenter par les Comédiens-Français.

Mme de Graffigny n'avait rien à refuser à Panpan; elle s'acquitta de la commission et bientôt elle eut la satisfaction d'annoncer à son ami que les Engagements indiscrets, tel était le titre de la pièce, allaient entrer en répétition.

La joie de Panpan eût été complète s'il avait pu se rendre à Paris pour s'entendre avec les comédiens, choisir ses interprètes, conduire les répétitions; malheureusement des intérêts indispensables le retenaient à Lunéville, et il dut s'en rapporter au zèle et à l'intelligence de sa correspondante.

Fort heureusement, vers la fin de l'année 1752, Tressan fit le voyage de Paris dans l'espoir d'obtenir quelque amélioration à sa situation pécuniaire. Panpan recommanda donc à son collègue de la Société Royale de joindre ses efforts à ceux de Mme de Graffigny, pour laquelle il lui donna les plus pressantes recommandations.

Mais on ne fait bien ses affaires que soi-même, le lecteur du Roi allait en faire la triste expérience. Tressan était très occupé pour son propre compte, et très naturellement se réservait toutes les influences dont il pouvait disposer, puis il connaissait à peine les comédiens, craignait de froisser Mme de Graffigny, bref il se tint assez à l'écart.

Quant à l'auteur de Cénie, elle s'occupa peu de son ami et elle défendit fort mal ses intérêts. Mlle Gaussin devait jouer le principal rôle; on le lui enleva pendant une absence et il fut confié à Mlle Guéant, jeune actrice de seize ans, qui possédait la plus jolie figure du monde, mais qui était sans voix, sans intelligence et sans talent[ [28].

Les Engagements indiscrets furent joués le 26 octobre, pendant que la cour était à Fontainebleau. Mlle Guéant, comme ce n'était que trop facile à prévoir, s'acquitta fort mal du rôle qu'on lui avait confié, et pour comble de disgrâce Mlle Lamotte[ [29] fit en scène une chute qui faillit tout compromettre. Cependant la pièce reçut du public un accueil favorable, puisqu'elle eut cinq représentations, ce qui était un succès fort honorable.

La critique fut bienveillante: «Cette pièce est bien écrite, dit Fréron, et bien dialoguée; on y trouve des détails agréables, des traits ingénieux[ [30]

Cependant ce demi-succès fut loin de répondre à l'attente de l'auteur. Tressan, pour le consoler et pour dégager sa propre responsabilité, rejetait bien entendu toute la faute sur Mme de Graffigny; il allait même jusqu'à la soupçonner de jalousie littéraire. Il mandait à Panpan:

«Ce vendredi 1752.

«J'ai reçu il y a cinq jours la lettre du cher et aimable confrère Panpanius optimus et je suis parti sur-le-champ pour lui faire réponse moi-même...

«Il est vrai que Mme de Graffigny avec tout son esprit ne pouvait mieux s'y prendre pour vous faire une niche. Votre pièce s'est soutenue malgré la bêtise de la petite Guéant et la culbute et les soixante ans de la Lamotte.

«J'ose dire qu'il a fallu une éloquence aussi mâle et aussi pénétrante que la mienne pour vous raccommoder avec Mlle Gaussin. Elle connaissait le rôle, elle l'aimait, elle désirait le jouer et s'en faire un mérite auprès de vous, qu'elle aime déjà sur ma parole. On lui souffle ce rôle dans une absence, et de là elle a dit hautement qu'elle se promettait à l'avenir de refuser tous ceux qui ne lui plairaient pas. La petite d'Anchevolle est dans le même cas et a prononcé le même arrêt. Leur colère est flatteuse pour vous, puisqu'elle naît de leurs regrets.

«J'ai tout raccommodé, on ne s'en prend point à vous, et si vous voulez dans six mois ou un an faire reprendre votre pièce et n'avoir pas la bêtise (le mot est de Saint-Lambert) de la faire jouer pendant une absence, elles reprendront leurs rôles, et je m'en charge.

«Adieu, cher et aimable confrère, mettez-moi aux genoux des deux charmantes sœurs, et gardez-moi dans votre cœur où mes sentiments pour vous me mériteront toujours une place.»

Soit que Panpan ait pardonné le peu de zèle de Mme de Graffigny pour sa pièce, soit qu'en homme d'esprit il ait pris son parti gaîment d'un insuccès relatif, dès que sa comédie fut imprimée, il envoya un exemplaire à son amie avec cette dédicace flatteuse:

A Mme de Graffigny.

Graffigny, je dois tout à votre amitié tendre,

Cet ouvrage est à vous, je ne puis vous l'offrir;

S'il a quelques beautés, vous sûtes l'embellir.

Je ne vous donne rien, je ne puis que vous rendre[ [31].

CHAPITRE VI
1753

Correspondance de Tressan.—Passion désordonnée pour Mme de Boufflers.

Aussitôt de retour en Lorraine, Tressan, auquel l'absence a paru longue, s'empresse d'accourir à Lunéville et de voler aux pieds de la «divine marquise». Certes jusqu'à présent il n'a pas lieu de se louer du succès de ses efforts, mais la femme est changeante, Mme de Boufflers plus que toute autre; qui sait si un jour elle ne se laissera pas attendrir par un amour si persévérant.

Du reste, la marquise n'est pas toujours impitoyable; et par moments elle donne à son «mourant», pour emprunter la langue de Mlle de Scudéri, quelques lueurs d'espoir qui lui rendent un peu de vie. En dépit de ses railleries mordantes, elle s'intéresse à lui et quand elle le voit, absorbé par la passion, négliger tous ses intérêts, elle s'en inquiète et le force elle-même à montrer plus de souci de son avenir.

Le gouverneur s'incline devant une volonté à laquelle il ne saurait résister, mais il en profite pour plaider lui-même sa cause, sans intermédiaire cette fois, et tâcher de fléchir la cruelle qui le repousse.

«Toul, mardi.

«Je viens de vous obéir. C'est à votre amitié, à vos ordres que je dois le courage d'avoir pu m'occuper de mes affaires et d'écrire deux longues lettres que j'ai interrompues vingt fois pour penser à vous. Je crois qu'elles sont bien, mais je serais bien insensible à leur réussite, si je n'avais le bonheur d'être sûr que vous vous intéressez à mon sort.

«Croyez-vous qu'il me soit possible de finir ma journée sans vous écrire, sans vous remercier de m'avoir forcé à suivre le projet que vous m'avez dicté. Hélas! je ne le dois peut-être qu'à votre pitié! Vous voyez que je ne pense, que je ne respire que pour vous aimer, et malheureusement, trop maîtresse de vous-même, vous vous servez de votre raison pour réparer le désordre de la mienne. N'importe! Tout ce qui tient à un de vos sentiments est adorable pour moi. Ah! si quelque chose vous touchait aussi, que vous me trouveriez d'ardeur pour m'y livrer tout entier; toujours prêt à me sacrifier moi-même pour vous, je ne désire que votre bonheur; si je ne suis pas assez heureux pour réussir jamais à y contribuer, soyez sûre que même celui qui fera le malheur de ma vie me sera respectable. J'aime mieux mourir dans la douleur et dans le silence que de troubler un de vos moments. Jamais je ne ferai de questions qui puissent me donner des armes dont je rougirais de me servir. Du moins, j'espère que vous ne trouverez rien que d'estimable dans mes sentiments pour vous.

«L'idée que vous seule m'avez donnée de l'amour éteint tout ce qui tient à l'art, ou aux faibles ordinaires des amants: je vous adore, mais avec une simplicité, avec une ardeur qui ne connaît ni la défiance ni la jalousie. Vous avez triomphé de la philosophie qui calmait mon cœur, des études qui occupaient mon esprit, des goûts qui l'amusaient. Vous me faites oublier de même tout ce que j'ai pu apprendre par l'usage du monde.

«Que je me suis bien défini lorsque j'ai dit que je n'ai plus d'autre existence que celle que vous me donnez! En vérité, je commence à croire Malebranche, car il est bien sûr que je ne vois plus rien qu'en vous. Jamais on n'a été anéanti comme je le suis! Vous ne me soupçonnerez pas du moins d'être en état de me faire un système de conduite pour vieillir auprès de vous. Il ne me vient pas une idée qui ne soit un désir, et même elles se succèdent trop rapidement pour que je puisse m'arrêter à la crainte d'être toujours malheureux; celle de vous déplaire, de vous perdre, d'être obligé de m'éloigner de vous, est plutôt en moi un instinct, un sentiment qu'une réflexion, mais je suis bien sûr que tout ce qui pourrait me menacer d'un pareil malheur me frappera au cœur trop soudainement pour que je puisse m'y méprendre et ne le pas réparer.

«Je suis sûr d'être aussi prudent avec les autres qu'éperdu et soumis à vos genoux. Ah! dieux! si j'étais dans ce moment! Mais vous auriez peut-être encore la cruauté de voir d'un œil tranquille, et mon amour, et ma timidité. Eh, quoi! n'aurez-vous jamais pitié d'un homme que vous désespérez? Vous êtes trop sûre de soumettre tous les désirs que vous faites naître, vous triomphez des faveurs mêmes que vous m'accordez. Ah! du moins, ne fuyez donc point des moments qui me feront peut-être mourir. Mais Maupertuis n'a rien dit de trop: un instant de bonheur avec vous m'est plus cher que le reste de ma vie.

«Je ne vous crois pas assez barbare pour vous moquer d'un misérable qui vous écrit, entraîné par une passion qui ne trouve rien d'assez vif pour s'exprimer. Quand je suis auprès de vous, vos yeux animent ou éteignent ma voix, je ne distingue plus mes pensées, et même dans ce moment-ci vous répandez dans ma lettre un trouble que vous devriez me pardonner. Hélas, on ne se fait aimer que lorsqu'on parvient à le faire sentir.

«Adieu, puissent ces beaux yeux, qui font le charme et le malheur de ma vie, s'ouvrir du moins plus brillants, plus doux que jamais. S'ils sont un instant attachés sur les miens, si je suis assez heureux pour oser y lire une pitié mêlée de tendresse, n'ayez plus la cruauté de les en punir en les forçant à l'air de la plaisanterie; l'autre mine leur sied bien mieux, quoique celle-ci soit charmante.

«Non, vous ne verrez pas cette lettre que je ne peux finir, que je n'écris que pour fixer sur le papier une étincelle de tout ce qui m'agite; c'est pour moi que je l'écris, et sûrement je la trouverai trop faible, trop raisonnable; elle ne peut ressembler à ce que je souffre et à ce que je désire[ [32]

Ce n'est pas de Tressan qu'on peut dire: loin des yeux, loin du cœur. Quand il est absent, il n'en pense que davantage à sa dulcinée, à celle qui pour jamais lui a ravi le cœur; il ne trouve de bonheur qu'à lui écrire. Ayant été obligé de suivre le Roi à la Malgrange, il raconte, sans tarder, à la marquise les rares incidents du voyage:

«A la Malgrange, à 10 heures du soir.

«Enfin, je suis seul et je me livre au seul plaisir qui puisse me toucher, étant éloigné de vous. Qu'il m'est doux de vous donner tous les moments qui sont à moi et de les passer à penser à vous ou à vous écrire!

«Je suis arrivé à Bon-Secours dans le moment qu'on allait chanter une grande messe. Jugez de ce que devait être ce vieux et triste opéra chanté par des Minimes! J'ai saisi l'instant de voir le visage du maître: il était doux, riant, plein de bonté. L'instant d'après, comme je ne voyais plus que son derrière, j'ai lu Tibulle et, mille fois plus amoureux que lui, j'ai bien regretté de n'avoir ni son esprit ni son harmonie pour vous faire aimer tout ce que je voudrais vous dire:

A l'amour je demande en vain

Des dons dignes de ma Thémire,

Je sens qu'il fait trembler ma main.

Il se plaît à voir mon délire;

Quoique soumis, il est mutin;

Quoique tout en pleurs, il désire,

Et souvent, au lieu d'une lyre,

Il ne m'offre, d'un air malin,

Que les chalumeaux d'un satyre.

«Hélas, je ne sais que trop que de pareils sons vous effarouchent et ne peuvent vous plaire! Vous ne les écouteriez qu'avec cette mine si jolie mais si redoutable qui me ferait tomber à vos pieds confondu et consterné et peut-être encore plus coupable. Vous ne saurez donc rien de tout ce que je sens, de tout ce que m'inspire le souvenir de quelques moments mêlés de délices et de désespoir.

«Hélas, je suis déjà assez malheureux, sans aller encore risquer de me faire une querelle de si loin. Rien ne me défend dans votre cœur et vous ne me pardonnerez point un trouble, une ardeur que vous ne sentez jamais. Mais ne me sera-t-il pas seulement permis de vous dire que jamais sainte Thérèse n'a senti un feu aussi doux, aussi vif dans son cœur, les jours qu'elle se croyait dans les baisers de l'époux...»

Pauvre sainte Thérèse! que vient-elle faire en si profane aventure!

Soit pitié, soit changement d'humeur, Mme de Boufflers se montre un beau jour un peu moins cruelle; elle accorde même quelques menues faveurs à son vieux Céladon. Aussitôt celui-ci croit toucher au but suprême de ses désirs, il exulte, il écrit une lettre dithyrambique: cette fois, s'il laisse en paix sainte Thérèse, dans son amoureux délire il invoque Prométhée, Brahma, Platon, Pétrarque, Laure, Malebranche, que sais-je encore!

«Lundi.

«Depuis hier au soir, je me sens un nouvel être, je crois comme Prométhée avoir enlevé le feu céleste, deux ou trois rayons de la divinité se sont unis à mon existence! Ah! qu'aisément ils sont devenus moi, mais en devenant ce moi, ils l'ont anéanti pour vous le soumettre à jamais.

«Ah! si vous saviez comme je frémis que vous n'ayez eu les mains chaudes, que mignonne ne se soit attendrie pour votre œil droit, que vous n'ayez eu un petit air abattu, qui vous sied cependant si bien! Malheureux que je suis, toutes vos réflexions sont contre moi, et je ne m'en fais point qui ne m'attachent à vous. Un instant de pitié vous paraîtrait une faiblesse; vous regardez un nouvel attachement comme un égarement dont vous êtes résolue à vous défendre.

«Pour moi je me livre sans crainte à une passion qui ne peut que m'éclairer. Quelle espèce de raison pourrait être honteuse de vous être soumise? Vous êtes née pour polir, pour inspirer et pour instruire tous ceux que vous charmerez. Vous vous plaignez quelquefois de mes distractions, mais croyez-vous donc que je vous abandonne un seul instant de ma vie? Votre idée m'est trop présente. Mais quelquefois une ardeur inséparable de l'amour égare mon esprit et mon attention dans ces moments si vifs que vous ne voulez pas connaître. Ah! dieux! si je vous les voyais partager, je crois que tous mes esprits se dissiperaient à la fois; mon âme s'unirait à la vôtre et Brahma craindrait de les séparer. Il n'y a aucune espèce d'amour que je ne sente et dont je ne sois capable pour vous.

«Quand vous parlez, je vous aime comme un disciple de Platon; quand vous dites des vers, quand vous chantez ou jouez du clavecin, je vous aime comme Pétrarque aimait Laure; quand nous nous promenons ensemble et que nous sommes au milieu de la société, je me crois sur les bords du Lignon et je vous adore comme Astrée; mais quand je vous vois dans ce négligé digne des bosquets de Gnide, que ces beaux cheveux sont bien chiffonnés, que les corsets, que les jupons blancs ne doivent plus leurs grâces et leurs contours agréables qu'à cette taille divine, ah! comment oser vous dire quels sont les hommages que je leur rends! Eh! pourquoi voudriez-vous les rejeter? Ne les méritez-vous pas comme les autres? Pourquoi voulez-vous ôter les désirs à l'amour? Contentez-vous de lui couper les ailes, vous qui, sans crainte, pouvez lui ôter son bandeau. Mais serai-je donc toujours maladroit et malheureux? Vous n'aimez pas les figures, et vous allez m'accuser de m'en être servi dans une lettre qui n'est cependant que l'ouvrage du sentiment...

«J'ai très bien fait de revenir ce matin! j'en meurs de regret, mais j'aurai demain le même courage, le véritable amour n'en peut manquer. Il n'y a que les passions faibles qui ne tiennent qu'à la volupté, qui trouvent des difficultés à se vaincre dans de certains moments. Je ne passe pas un instant auprès de vous qui ne me paraisse le plus doux de ma vie, mais je n'en passe pas un qui ne me donne l'espérance et le désir de mourir auprès de vous. Je voudrais avoir toutes les grâces de la jeunesse, mais je me console d'être plus vieux en pensant que vous me fermerez les yeux, que vous embellirez mes derniers moments et que vous les sauverez d'une faiblesse humiliante pour la raison...

«Cette lettre ne partira point d'ici. Quoique je l'envoie au cher Panpan, je ne la veux confier qu'à un de mes gens que je ferai repartir demain matin en arrivant à Toul.

«Adieu, reine de mes pensées, de mon cœur, de ma raison; soyez à jamais unique maîtresse d'un homme qui doit à l'amour qu'il a pour vous le peu de dons et de talents qu'il possède, aimez un peu votre ouvrage, et croyez que je ne suis plus et ne veux être que ce que vous voulez que je sois, pour vous adorer sans vous déplaire, et occuper quelques moments de votre vie.

«Je baise la main droite avec tout le respect qui est dû aux doubles cadences; je baise aussi cette pauvre petite main gauche qui voltige si bien les doubles octaves. Avouez que je suis bien généreux de les baiser, ces coquines de mains-là, après tous les mauvais tours qu'elles me jouent. Ah! si j'osais! Mais où serait-il possible que je puisse placer un baiser qui ne fût pour moi tel que celui que promettait la mère de l'Amour[ [33]

On peut supposer que ces interminables élucubrations, où l'ithos et le pathos se mêlaient fort pitoyablement, n'étaient guères de nature à toucher le cœur de la marquise et à lui inspirer des sentiments fort tendres. Elles n'avaient d'autre résultat que de provoquer chez elle de véritables accès d'hilarité et son esprit pratique et moqueur y trouvait matière à de faciles railleries.

Ne pouvant prendre au sérieux son amoureux transi, elle en fait son jouet et se moque de lui le plus cruellement du monde, sans se soucier autrement du mal qu'elle peut lui faire. Un jour elle semble s'attendrir, il entrevoit déjà les félicités suprêmes; quelques jours après, sans motif ni raison, elle le repousse brusquement et l'accable de dédains et de mépris. Le malheureux, qui déjà se flattait d'avoir ravi «quelques rayons de la divinité», est étourdi, affolé de ce changement d'humeur inexplicable et il s'effondre lamentablement. Dans sa détresse, il n'a même pas le courage de se retirer et de garder le silence; il reste sans force, sans dignité, et il a la faiblesse d'écrire encore à celle qui le torture, pour lui avouer tout ce qu'il souffre et essayer de la fléchir.

«Toul, jeudi.

«Je n'ai ni l'art ni le courage de vous cacher l'accablement où je suis et je frémis d'achever de me perdre auprès de vous par des plaintes trop importunes. J'ai tout perdu dans votre cœur. J'avais du moins le plaisir de lire dans vos yeux que je vous adorais sans vous déplaire; j'y trouvais de la douceur et cette intelligence qu'on n'a qu'avec ceux dont on aime les sentiments et la façon de penser; je n'y trouve aujourd'hui que la froideur, la distraction, quelquefois un air de pitié, mais cet air est mêlé d'ennui, d'embarras et de persiflage. Croyez que rien ne m'échappe, et même dans ce moment je vous vois sourire finement, bien moins touchée de ce que je vous dis qu'amusée de voir que toutes vos petites méchancetés réussissent et que je n'ai de sentiments que ceux que vous vous divertissez à m'inspirer tour à tour.

«Mais pourquoi me laisser si longtemps dans l'état où sûrement je suis le plus haïssable; pourquoi ne pas écarter un peu des nuages qui anéantissent le peu de moyens de plaire que je peux avoir? Ne sentirai-je plus auprès de vous que le trouble de la douleur et de la crainte? Celui de l'espérance me siérait bien mieux. Cette misérable imagination que vous me reprochez ne produirait plus que des fleurs, elle ne s'occuperait plus à déguiser mes plaintes, elle ne me dicterait plus vingt lettres que j'ai toutes déchirées; elle vous parlerait dans celle-ci de ses désirs, mais d'une façon si soumise, si tendre, que votre façon de vous en défendre ne tiendrait plus au dénigrement, mais au badinage et à la pitié. Je vous jure que ce que je vais vous dire, loin d'être un reproche, est un trait charmant pour moi, si vous me permettez de l'expliquer comme je le désire.

«Vous avez vu M. de Lomont piqué et affligé de ce que vous aviez dit avant-hier, et vous l'avez réparé avec toutes les grâces qui vous sont si naturelles. Vous me voyez depuis trois jours abimé dans la douleur et dans les réflexions les plus sombres: qu'avez-vous fait pour les bannir?

«Mais je serai trop heureux si vous pensez que l'amour le plus tendre me tient sans cesse à vos pieds, que vous avez dû rappeler M. de Lomont, et qu'un seul regard vous suffit pour me rendre heureux et soumis.

«Je ne peux vous exprimer tout ce que je souffre quand vous évitez les moments de vous trouver seule avec moi. Comme je ne suis que trop sûr que vous ne m'aimez pas assez pour les craindre, je dois trembler qu'ils ne vous soient odieux. Je me tais et j'aime mieux en mourir que de vous déplaire. Je vous sacrifie tout ce qui peut vous donner l'idée de la violence de mon état présent; vous êtes bien assez cruelle pour me reprocher d'être trop sensible. Que serait-ce, grands Dieux! si vous saviez tout ce qui se passe dans mon cœur!»

Dans une circonstance aussi critique, le pauvre Tressan a-t-il au moins trouvé quelque utile consolation? Son cher Panpan, cet ami si précieux dans le malheur, lui a-t-il été secourable? En aucune façon:

«Panpan vint hier au soir me reconduire, il fut attendri de mon état, mais il fut assez maladroit pour ne me donner d'autre conseil que de chercher à me guérir. Je ne peux vous exprimer le désespoir où me jeta un conseil que je crus qu'il avait pris dans votre façon de penser pour moi. Je le quittai sur-le-champ pour le lui cacher, je renvoyai mes gens et je passai deux heures dans un état qui ne vous paraîtrait qu'une situation pillée des romans de l'abbé Prévost et dont je ne veux point livrer les détails à votre indifférence, peut-être même à ce fond de plaisanterie qui vous peint en ridicule tout ce qui ne fait qu'effleurer ou votre cœur ou votre esprit.»

Enfin, pour laisser sa correspondante sur une impression moins pénible, Tressan termine cette longue série de gémissements et de plaintes par quelques détails d'un naturalisme excessif et qui durent provoquer un sourire sur le visage de la marquise:

«Un saignement de nez assez violent termina la tragédie. J'espère que vous et Melpomène me pardonnerez qu'un poignard ne l'ait pas fait couler. Cela m'a guéri des battements que j'avais dans le reste, et je ne m'en soucie que parce que cela me met en état de vous voir aujourd'hui.

«Il est charmant pour moi de vous écrire et c'est mon unique bonheur quand je ne vous vois pas, mais il est bien cruel d'être forcé à ne pouvoir vous exprimer que par des lettres que vous lisez en courant, et peut-être avec un examen qui ne tient point au sentiment, tout ce que je voudrais dire en tombant à vos genoux[ [34]