CHAPITRE VII
Naissance de Mlle de Tressan.—Mort du prince de Craon.—Voltaire en Alsace et en Suisse.
En dépit de ses déceptions amoureuses, Tressan continuait sa vie en partie double, tantôt à Toul, se consacrant à sa famille et à ses devoirs de gouverneur, tantôt à Lunéville, aux pieds de la cruelle marquise. Les semaines, les mois se suivaient et la situation ne se modifiait pas; en dépit de ses efforts, le gouverneur ne paraissait pas faire de progrès dans le cœur de Mme de Boufflers; cet échec cruel pour son amour-propre ne fut sans doute pas étranger à la recrudescence d'intimité qu'il éprouva pour Mme de Tressan et aux conséquences qui en résultèrent.
En 1753, en effet, la comtesse mettait au monde une fille qui eut pour parrain le roi de Pologne et pour marraine Marie Leczinska.
L'événement passa fort inaperçu, au point même que l'heureux père, assez piqué, s'en plaignit à ses amis. Il écrit à Panpan:
«A Toul, ce 22 décembre 1753.
«En vérité, mon cher Panpan, votre amitié est trop silencieuse, et vous ne vous souciez que des amis qui habitent Versailles ou la grande ville. Pour moi, quand j'aime quelqu'un, j'y pense souvent, et je lui écris.
«Mme de Tressan est accouchée, et quoique ce ne soit qu'une petite fille, il fallait toujours me faire un compliment qui m'eût été bien doux. Vous pensez comme ce jeune Athénien qui ne se leva point au spectacle pour un vieux sénateur, parce que, dit-il, ce sénateur n'avait point fait d'enfant qui pût le lui rendre un jour. Vous pensez de même que vous ne recevrez jamais de compliment de moi sur les heureuses couches de Mme Devaux.
«Je ferai de mon mieux pour me rendre le premier jour de l'an à Lunéville...
«Mme de Tressan vous fait mille tendres compliments, et moi, mon cher et aimable confrère, je vous embrasse et vous suis attaché avec une tendresse qui tient presque de l'amour.»
Dans le courant de la même année 1753, le 20 mars, Panpan avait eu la douleur de perdre son père. Entre autres qualités, le lecteur du Roi était un excellent fils, il adorait l'auteur de ses jours et il n'avait cessé de lui donner les marques du plus filial attachement; il ressentit de sa perte un chagrin profond. Seules les marques d'affection de Mme de Boufflers et de quelques amis fidèles purent apporter une atténuation à ses regrets.
Pendant le cours de l'année 1754 Tressan continua ses visites à Lunéville. Malgré ses infructueuses assiduités auprès de Mme de Boufflers, malgré les rigueurs qu'elle ne lui épargnait pas, ses séjours à la cour de Lorraine paraissaient délicieux au pauvre amoureux et il n'était jamais plus désolé que quand il lui fallait s'éloigner de celle qu'il adorait.
Un jour, après une semaine charmante passée à Lunéville, il écrit à Panpan:
«Toul, ce mercredi.
«Me voilà, mon cher Panpan, dans mon triste empire. Il me fait désirer d'être roi de la Côte d'Ivoire pour avoir le plaisir de vendre tous mes sujets.
«J'ai trouvé M. de Pimodan plus mort que jamais, Mme du Bosc plus bavarde, Mgr l'évêque plus douillettement emmitouflé, mes Suisses plus Suisses; ma seule consolation a été de trouver mon jardin fleuri, mais ces fleurs, en me faisant souvenir de Mme de Boufflers, ont bien vivement rappelé toute ma douleur d'être éloigné d'elle; dites-lui bien que son cabinet est un sanctuaire où mon cœur réside au milieu de vous tous. Je meurs de peur qu'elle n'aille le jucher à côté de ces magots si chers à la divine mignonne. J'aimerais bien mieux qu'elle lui permît de se cacher dans une de ses jolies mules couleur de rose, quoique je ne suis pas sûr cependant qu'il pût s'y loger...
«J'irai après-demain à Commercy passer deux jours, et il n'y a point de roquet qui fasse autant de tours et de petites gentillesses pour entrer dans la salle à manger, que j'en ferai pour me mettre en droit d'aller un moment à la Malgrange.
«J'ai encore reçu une lettre de M. de Belle-Isle qui me donne rendez-vous le 1er juin à Metz. J'ignore si j'irai à Sedan, mais je le crois. Tout cela mène bien loin, et surtout cela ne mène point au plaisir et aux pieds de la meilleure joueuse de volant qui soit en deçà du Gange. Les autres louanges sont trop communes, quoique personne ne les mérite comme elle, et d'ailleurs elles ont l'air de prétendre à quelque chose. Moi, misérable, à peine puis-je espérer d'être souffert; ce n'est plus qu'en tremblant que je lève ces tristes paupières qu'on ridiculise.
«Bonsoir, cher Panpan; au lieu de toucher, je sens que tout au plus je pourrai faire rire, et je ne veux plus qu'on aime mes lettres mieux que moi. Mettez-moi aux pieds de la divine Laurette, et gardez-moi dans votre cœur. Ce sont les deux places que je désirerais bien d'habiter, jusqu'au moment où je ne serai plus qu'une pauvre monade esseulée.
«Mettez trois ou quatre morceaux de papier dans votre tabatière et autant sur chaque manche, ou seulement un seul sur le corset de Mme de Boufflers, pour vous souvenir de demander à M. de Lomont la théorie des sentiments agréables de ce pauvre M. de Pouilly, qui ne fait plus de livres depuis qu'il ressemble à M. de Pimodan.»
Ce n'est pas seulement à Panpan que Tressan s'adresse pour avoir des nouvelles de la cour, dans ses moments de détresse morale, quand la vie de la province lui paraît par trop dure et trop amère; il n'hésite pas à porter ses doléances aux pieds de la divinité elle-même. Il n'ose certes espérer une réponse directe, mais ne peut-on lui faire écrire?
«Toul, avril 1754.
«Madame,
«Le Tressanius est inquiet de votre santé et, ne devant avoir l'honneur de vous voir qu'à la fin du mois, il vous supplie de lui faire donner de vos nouvelles.
«Je suis très étonné de me trouver le plus raisonnable de la ville de Toul. Notre saint évêque est plus parti que jamais pour ce pays où l'Arioste fait voyager Astolphe monté sur l'hippogriffe. Ma présence était très nécessaire pour remettre un peu d'ordre dans la ville. Enfin tout est calme et je jouis tristement de la langueur des événements qui se succèdent à Toul...
«J'espère, madame, avoir l'honneur de vous voir à la Malgrange, et je travaille à rétablir une chétive santé qui est encore très altérée.
«Je tousse toute la nuit et j'écris tout le jour. Je vois peu de monde, j'ai retrouvé mes livres, mon cabinet, mais je serais de bien mauvaise foi si je vous disais qu'ils me rendent heureux. Je regrette vingt fois le jour de n'être pas auprès de mon maître et de ne pouvoir vous faire ma cour.»
Le gouverneur de Toul saisit toutes les occasions de se rendre à Lunéville, dans cette cour adorable où il voudrait passer sa vie, mais il est souvent empêché et de fâcheux contretemps le retiennent à son grand désespoir. C'est au cher Panpanius qu'il confie ses plaintes et ses regrets:
«A Toul, ce 31 mai 1754.
«Je suis désemparé, mon cher et aimable Panpan, de ne point aller à Lunéville, mais, en vérité, il semble que les fées m'aient enguignonné: tantôt un officier de cavalerie fait une sottise, il faut que je la raccommode; toujours on en dit, et il faut que je les entende. Mille détails puérils, tenaces et fâcheux se succèdent les uns aux autres et le pauvre Tressanius reste cloué dans son triste Toul.
«Donnez-moi de vos nouvelles. J'espère que votre pauvre petite santé aura repris vigueur...
«J'attends une femme de mes amies qui arrive chez moi pour aller de là à Plombières. J'attends Mr l'évêque de Toul qui fera son entrée jeudi. Je ne peux aller que de dimanche en huit à Lunéville.
«Mandez-moi la marche du Roi et s'il vient à la Malgrange. Mettez-moi à ses pieds si vous en trouvez le moment. Mille respect à Mmes de Boufflers et de Bassompierre, et mille tendres compliments à MM. de Maillebois et de Lomont.
«Adieu, cher et aimable confrère; puissent les jours de congé se multiplier sans que vous toussiez... Je vous embrasse bien tendrement et vous suis attaché de même.»
Mais le pauvre Panpan est malade, fatigué, il se traîne misérablement. Des amis charitables, et qui ont beaucoup voyagé, lui ont recommandé un remède indien, le ségo, qui, paraît-il, fait merveille dans les cas de dépression physique. Panpan ne demanderait pas mieux que d'en faire usage; que ne ferait-on pas pour se guérir! Mais où trouver du ségo? A quelle porte frapper? Tressan est un savant, il doit tout connaître; c'est donc à lui que s'adresse le malade, et bien lui en prend.
Le gouverneur de Toul lui répond:
«A Toul, ce 14 novembre 1754.
«Oui, mon cher et aimable confrère, vous aurez du ségo. Je voudrais envoyer le pigeon Gasul pour le rapporter plus vite. J'écrirai demain à Boulogne, je prierai qu'on en envoye une livre sur-le-champ et par la poste, adressée à M. Alliot. Ayez soin de l'en prévenir. J'en demanderai une quantité honnête qui me viendra par les voitures publiques.
«Il serait indécent qu'un auguste membre de notre académie se guérît comme un imbécile par une nourriture dont il ignorerait la nature et l'histoire.
«Apprenez donc que dans l'île Mindanao, la principale des Philippines, les habitants possèdent ce fameux palmier qui fournit à tous les besoins de la vie. Tous les ans, il fait une pousse considérable; l'extrémité la plus tendre se mange et se confit comme des culs d'artichaut; elle en a la consistance et le goût. On fend l'arbre en quatre de la longueur de quelques pieds; on en tire une moelle abondante, saine, agréable, rafraîchissante et onctueuse; cette moelle s'épaissit, se pétrit, on la passe par un crible, et on la fait grainer: c'est le Sego. Il se garderait cent ans sans corruption.
«Les Anglais ayant découvert cette nourriture, remède presque universel des Japonais et des Indiens les plus orientaux, ils en ont apporté chez eux. Les docteurs Freindmead et Arbuthnot en ont fait les plus grands éloges, et les expériences les plus heureuses. On donne cette nourriture aux femmes en couches, aux malades qui ne peuvent digérer un bouillon, aux enfants désespérés et surtout à ceux qui sont attaqués de la consomption...
«Avouez que M. Purgon ne vanterait pas mieux les mirobolants, et le plus grand des charlatans son essence de vie.
«La façon de le préparer est d'en mettre une bonne cuillerée, ou une et demie, dans du bouillon ou dans du lait; il faut le laisser étuver et bouillir imperceptiblement pendant deux ou trois heures. Alors ce grain si petit se gonfle jusqu'à la grosseur d'une petite groseille blanche et y ressemble. En l'avalant, on croit se tapisser l'estomac de velours et son goût presque imperceptible tire sur celui du baume de la Mecque.
«Soyez sûr que vous n'en manquerez pas. Tenez ferme pour votre lait; tout ce que je désire, c'est qu'en guérissant vos entrailles, il adoucisse votre caractère et vos mœurs et qu'il diminue de ce courage féroce que vous portiez dans la dispute comme dans les combats.»
Pendant cette même année 1754, Mme de Boufflers avait eu la douleur de perdre son père, le prince de Craon.[ [35] Le vieux gentilhomme jouissait de la plus robuste santé, lorsqu'au mois de mars il tomba gravement malade; l'on crut d'abord qu'il triompherait du mal, en dépit de ses soixante-quinze ans, mais bientôt il ne fut plus possible de se faire illusion sur l'issue fatale et prochaine qui allait se produire. Ses enfants accoururent à son chevet; le prince de Beauvau, Mme de Boufflers, Mme de Bassompierre, ses petits-enfants, le marquis et l'abbé, son ami Saint-Lambert, tous se trouvaient à son lit de mort et reçurent sa bénédiction.
L'affliction de sa femme et de ses enfants fut pro onde, car le vieux prince était entouré du respect et de la vénération de tous[ [36].
Pendant que la vie s'écoulait paisible et douce à la cour de Lunéville, Voltaire avait éprouvé de singuliers déboires.
La dernière fois qu'il avait donné signe de vie à ses anciens amis, il se trouvait encore auprès de Frédéric et il racontait complaisamment les louanges et les honneurs insignes dont son hôte couronné l'accablait. Depuis, la situation était bien changée. Frédéric et Voltaire avaient les caractères les moins faits pour s'accorder; ils s'étaient assez vite heurtés, à l'amour avait succédé la haine, et une haine d'autant plus violente qu'on s'était davantage aimé. Puis était arrivée la séparation, le départ, ensuite les accusations basses et les procédés infâmes. Faut-il rappeler l'arrestation de Voltaire et de sa nièce à Francfort, le pillage de leurs bagages par les estafiers de Frédéric, la fureur effroyable du patriarche et ses plaintes à l'univers entier?
Après cette douloureuse mésaventure, Voltaire passa trois semaines à Mayence, à sécher ses habits mouillés par le «naufrage», puis le 28 juillet il partit pour Mannheim, chez l'électeur palatin. Le 15 août, il était à Rastadt et le lendemain à Strasbourg. Il y retrouva une de ses anciennes interprètes de Lunéville, la belle comtesse de Lutzelbourg, qui lui fit l'accueil le plus empressé.
La situation de Voltaire est des plus singulières; on sent qu'il avance à pas comptés, qu'il n'ose pas rentrer en France ou tout au moins s'éloigner de la frontière, de façon, à la moindre alerte, à pouvoir échapper à ses persécuteurs: en même temps il tâte le terrain de tous côtés, il voudrait bien trouver un asile, posséder enfin un abri où reposer sa tête; cette vie éternellement errante, exposée aux caprices des hôtes chez lesquels il réside, lui est devenue odieuse; il a assez de l'hospitalité, même royale.
Il possédait une rente viagère sur un bien du duc de Wurtemberg, à Harbourg, près de Neuf-Brisach; un instant il pensa à se faire bâtir un asile sur ce terrain: en même temps il négociait avec Mme de Lutzelbourg l'achat du château de feu son frère, à Ober-ker-Ghein; il lui promettait même un petit quatrain comme pot-de-vin si elle réussissait dans sa négociation; d'un autre côté, d'Argental lui proposait l'acquisition du château de Sainte-Payaie, à quatre lieues d'Auxerre.
Le 2 octobre, Voltaire quitta Strasbourg pour venir à Colmar, et se trouver ainsi plus près des domaines du duc de Wurtemberg. A ce moment le fameux libraire de la Haye, Jean Néaulme, publiait l'Histoire universelle sous le nom même de Voltaire. Le philosophe a beau protester que cette histoire n'est pas de lui, qu'on a abusé de son nom, que la publication est tronquée, falsifiée, etc., personne ne croit à ses dénégations et le scandale est grand. Effrayé, Voltaire écrit une lettre attendrissante à Mme de Pompadour pour se disculper; mais la marquise lui répond séchement que le Roi ne veut pas de lui à Paris et qu'il ait à en rester éloigné.
Cette dure réplique était aussi menaçante pour le présent que pour l'avenir, mais comme il ne fallait à aucun prix passer pour un homme en disgrâce, Voltaire n'hésite pas à écrire à ses innombrables correspondants que ce sont les bontés de la Cour de Versailles qui lui ont fait quitter la Prusse, qui l'ont rappelé en France, dont sa santé seule le tient éloigné.
La réponse de Mme de Pompadour, qu'il crut dictée par les jésuites, inspira à l'exilé les plus graves inquiétudes. La Compagnie de Jésus jouissait en Alsace d'une influence considérable. Le philosophe s'imagina qu'il ne s'y trouvait pas en sûreté. Il lui vint alors une autre idée qui peut-être allait le tirer d'embarras.
Colmar était près de la Lorraine. N'était-ce pas bien tentant de voir si, par hasard, on ne l'accueillerait pas avec joie dans ce pays dont il avait fait les délices quelques années auparavant? Mais à qui s'adresser?
Il y avait un homme très influent sur l'esprit du Roi et qui avait toujours fait au philosophe une guerre acharnée, c'était le Père de Menoux. Si le jésuite avait adouci son opposition et manifestait des sentiments meilleurs, il n'y avait plus d'obstacle. Voltaire pouvait hardiment se présenter, il était sûr de trouver à Lunéville un bienveillant accueil.
Prenant prétexte de difficultés soi-disant soulevées par un jésuite de Colmar nommé Mérat, Voltaire écrit donc au Père de Menoux pour lui demander son appui, et en même temps il lui décoche les plus délicates flatteries ainsi qu'à la Société à laquelle il a l'honneur d'appartenir.
«Colmar, 17 février 1754.
«Vous ne vous souvenez peut-être plus, mon révérend Père, d'un homme qui se souviendra de vous toute sa vie. Cette vie est bientôt finie. J'étais venu à Colmar pour arranger un bien assez considérable que j'ai dans les environs de cette ville. Il y a trois mois que je suis dans mon lit.
«Les personnes les plus considérables de la ville m'ont averti que je n'avais pas à me louer des procédés du Père Mérat, que je crois envoyé ici par vous. S'il y avait quelqu'un au monde dont je puisse espérer de la consolation, ce serait d'un de vos Pères et de vos amis que j'aurais dû l'attendre. Je l'espérais d'autant plus que vous savez combien j'ai toujours été attaché à votre société et à votre personne..... Il aurait dû bien plutôt me venir voir dans ma maladie et exercer envers moi un zèle charitable.....
«Je suis persuadé que votre prudence et votre esprit de conciliation préviendront les suites désagréables de cette petite affaire; le Père Mérat comprendra aisément qu'une bouche chargée d'annoncer la parole de Dieu ne doit pas être la trompette de la calomnie... et que des démarches peu mesurées ne pourront inspirer ici que de l'aversion pour une société respectable, qui m'est chère, et qui ne devrait point avoir d'ennemis; je vous supplie de lui écrire.»
Si Voltaire avait eu la naïveté de croire que son long exil avait pu ramener le jésuite à de meilleurs sentiments, la réponse qu'il en reçut dut singulièrement le désabuser. Il était impossible de se moquer de lui de façon plus impertinente:
«Nancy, 23 février 1754.
«Je suis flatté, Monsieur, de l'honneur de votre souvenir.
«L'état de votre santé me touche et m'alarme.
«Ce que vous me mandez du Père Mérat me surprend d'autant plus que, pendant deux ans que je l'ai vu ici, il s'est toujours comporté en homme sage et modéré. Depuis qu'il n'est plus de ma communauté je n'ai plus aucune autorité sur lui. Je vais pourtant lui écrire..... Peut-être vous a-t-on fait des rapports peu fidèles.....
«De bonne foi, Monsieur, comment voulez-vous que des gens dévoués comme nous à la religion se taisent toujours, quand ils entendent attaquer sans cesse la chose du monde qu'ils envisagent comme la plus sacrée et la plus salutaire?..... Je me suis toujours étonné qu'un aussi grand homme que vous, qui a tant d'admirateurs, n'ait pas encore trouvé un ami; si vous m'aviez cru, vous vous seriez épargné cette foule de chagrins qui ont troublé la gloire et la douceur de vos jours.....
«Que ne puis-je vous estimer autant que je vous aime!...»
La réponse du Révérend Père ne laissait à Voltaire aucun doute sur l'accueil qui l'attendait en Lorraine; il comprit et n'insista pas.
Mais il lui restait à éprouver une dernière amertume. Le Père de Menoux, non content de l'avoir persiflé, eut encore la cruauté de publier leur correspondance, «ce qu'ils s'étaient écrit dans le secret d'un commerce particulier, ce qui doit être une chose sacrée entre honnêtes gens», s'écrie le philosophe, indigné d'un procédé qui le couvrait de ridicule.
Bien que cette déconvenue ait décidé Voltaire à renoncer à des projets qui un instant lui avaient paru réalisables, cependant, comme on ne sait ce qui peut arriver et que mieux vaut toujours ménager l'avenir, chaque fois qu'il en trouve l'occasion, il se rappelle au souvenir de ses anciens amis et il proclame les sentiments très tendres qu'il a gardés pour eux.
En juillet, il est installé à Plombières, «cet antre pierreux» qu'il avait juré de ne jamais revoir, et c'est de là qu'il écrit à Panpan:
«Plombières, 19 juillet 1754.
«Mon cher Pan Pan, Mlle de Francinetti vient de mourir subitement pendant qu'on dansait à deux pas de chez elle, et on n'a pas cessé de danser? Qui se flatte de laisser un vide dans le monde et d'être regretté, a tort..... Elle m'avait montré une lettre de vous dont je vous dois des remerciements; j'ai vu que vous souhaitiez de revoir votre ancien ami. Vous parliez dans cette lettre des bontés que Mme de Boufflers et M. de Croix veulent bien me conserver. Je vous supplie de leur dire combien j'en suis touché, et à quel point je désirerais leur faire encore ma cour; mais ma santé désespérée et mes affaires me rappellent à Colmar, où j'ai quelque bien qu'il faut arranger.
«Adieu, mon ancien; votre belle âme et votre esprit me seront toujours bien chers, et vous devez toujours me compter parmi vos vrais amis.»
L'année suivante, le philosophe a enfin trouvé l'asile si laborieusement cherché, il s'est établi aux Délices près de Genève, il y goûte un repos bien gagné. C'est là qu'il reçoit une requête de Panpan. Le lecteur du Roi n'a pas pris son parti de l'échec relatif des Engagements indiscrets; il veut tenter de nouveau la fortune et faire reprendre sa pièce; comme cette fois il n'a plus confiance en Mme de Graffigny, il prie Voltaire lui-même de le recommander aux Comédiens français.
Le philosophe lui répond:
«Aux Délices, 26 juillet 1755.
«Mon très cher Pan Pan, votre souvenir ajoute un nouvel agrément à la douceur de ma retraite. Je vous prie de remercier de ma part la très bonne compagnie que vous dites ne m'avoir pas oublié. Si j'étais d'une assez bonne santé pour voyager encore, je sens que je ferais bien volontiers un tour en Lorraine. Mais je prendrais trop mal mon temps lorsque vous en partez.
«Je suis bien loin actuellement de songer à des comédies, mais faites-moi savoir le titre de la vôtre; j'écrirai un petit mot à l'aréopage... trop heureux de vous procurer des plaisirs que je ne peux partager.
«Mille respects, je vous prie, à Mme de Boufflers.
«Je vous embrasse tendrement.
«V.»
Puisque Voltaire a tant de bonne volonté pour son ancien ami, pourquoi Panpan ne se montrerait-il pas indiscret; deux mois plus tard il écrit de nouveau au philosophe; cette fois il sollicite ses entrées à la Comédie, et il obtient encore gain de cause.
«Aux Délices, 18 septembre 1755.
«Je peux, mon cher Pan Pan, vous prêter quelque triste élégie, quelque épître chagrine; cela convient à un malade; mais pour des comédies, faites-en, vous qui parlez bien et qui êtes jeune et gai.
«Voyez si vous vous contenterez d'un billet aux comédiens pour vous donner votre entrée. Il se peut qu'ils aient cette complaisance pour moi, et je risquerais volontiers ma requête pour vous obliger: comme je leur ai donné quelques pièces gratis, et en dernier lieu des Magots chinois, j'ai quelque droit de leur demander des faveurs, surtout quand ce sera pour un homme aussi aimable que vous.
«Mille respects, je vous prie, à Mme de Boufflers, et à quiconque daigne se souvenir de moi à Lunéville.
«V.»
Panpan mit ses projets à exécution, il se rendit à Paris, eut la joie de retrouver sa vieille amie Mme de Graffigny; il se lança dans la société littéraire, se lia avec Mlle Quinault, mais, en dépit de toutes les influences, les Comédiens français se montrèrent impitoyables, et il revint en Lorraine sans avoir eu la satisfaction de voir jouer les Engagements indiscrets.
CHAPITRE VIII
1755
Incendie du château de Lunéville.—Inauguration de la Place Royale et de la statue de Louis XV.—Discours de Tressan.—Le Cercle de Palissot.
On se rappelle qu'en 1744 un violent incendie avait détruit toute une aile du château de Lunéville et en particulier les appartements du chancelier de la Galaizière. Semblable accident survint au début de l'année 1755 et la famille du chancelier faillit encore en être la victime.
Le 6 février, à trois heures du matin, les habitants du château furent réveillés par ce cri sinistre: au feu! au feu! Toute l'aile droite des bâtiments était en flammes. Il fut impossible de rien sauver et l'on dut se borner à préserver le principal corps de logis. Le froid, qui était excessif, rendait les secours fort difficiles et ajoutait encore à l'horreur du sinistre. Presque tous les habitants durent s'échapper par des échelles, sans même avoir eu le temps de se vêtir. Mme de la Galaizière, le comte de Lucé, le marquis de Ménessaire, M. de Bercheny et toute sa famille s'enfuirent en chemise, ce qui, vu la rigueur de la température, ne laissait pas d'être assez dangereux. Une chanoinesse de Remiremont ne dut son salut qu'à un sergent des gardes qui, au risque de la vie, vint l'enlever au milieu des flammes. Pour comble de disgrâce, tous les effets des hôtes du Roi furent brûlés, ou volés par cette lie de la population que les catastrophes ne manquent jamais d'attirer[ [37].
M. de la Galaizière, aidé par les gardes de service, put sauver ses papiers les plus précieux.
Cette année, qui commençait sous d'aussi fâcheux auspices, allait voir l'achèvement d'une des œuvres les plus belles et les plus glorieuses du règne de Stanislas. C'est, en effet, au courant de l'année 1755 que fut terminée cette fameuse place Royale, qui aujourd'hui encore fait notre admiration.
L'origine de ce merveilleux monument est assez singulière. En décembre 1751, Héré, cet apprenti maçon dont Stanislas avait su deviner le génie et dont il avait fait son architecte préféré, assistait un soir au coucher du Roi. Tout à coup le monarque a une inspiration subite; il demande un crayon, du papier, il expose un projet qui vient de germer dans sa cervelle. Héré discute, approuve, blâme; bref, après une heure de discussion, le roi et son architecte se trouvaient d'accord et le plan général de la place Royale était arrêté et décidé. Stanislas, impatient, déclara que les travaux commenceraient dès le lendemain. Le jour suivant, en effet, vingt ouvriers étaient à l'œuvre.
Dès le 18 mars 1752, le duc Ossolinski posa solennellement la première pierre de la place, avec une inscription gravée sur une lame d'airain.
Mais ce projet grandiose n'était pas encore suffisant aux yeux de Stanislas; désireux d'émerveiller ses contemporains, il imagina d'élever une statue à son gendre. Il écrivait naïvement: «J'ai résolu une chose dont il n'y a pas eu d'exemple jusqu'à moi; aucun Roi n'a érigé une statue à un Roi vivant, ni un beau-père à son gendre!» Il fut décidé que cette statue s'élèverait au milieu de la place Royale, dont elle deviendrait le plus bel ornement.
Un arrêt du conseil des finances du 24 mars déclara que le Roi «ayant résolu de former une place publique dans sa bonne ville de Nancy et d'y ériger la statue du Roi Très Chrétien, son gendre, pour servir de monument éternel de sa tendre affection envers Sa Majesté, ce qui contribuera en outre de plus en plus à l'embellissement de la dite ville et à la commodité de ses habitants», il ordonne que la porte Royale servant de passage de la ville vieille à la ville neuve sera démolie et qu'il en sera ouvert une autre pour le même usage «au point milieu».
Louis XV, par la déclaration de Versailles du 8 juin 1752, enregistrée en la chambre des comptes de Paris le 14 juillet suivant, agréa et confirma les dispositions de Stanislas. «Nous nous sommes, dit-il, déterminé d'autant plus volontiers à concourir à ce qu'Elle désire, que le succès de son projet tend à notre gloire, à l'embellissement de l'une des plus belles villes, qui doit faire partie de notre royaume, et à affermir l'amour de ses habitants pour leurs souverains.»
On vit donc s'élever, avec une célérité qui répondait à l'impatience de Stanislas, l'Arc de Triomphe ou Porte-Royale, la place Royale, la place d'Alliance, la nouvelle rue de la Congrégation, la rue neuve Sainte-Catherine, la rue l'Évêque, la rue d'Alliance, les portes Saint-Stanislas et Sainte-Catherine, etc.
En 1755 tout était prêt. Le Roi décida que l'inauguration de la statue et celle de la place Royale auraient lieu le même jour et avec toute la pompe imaginable.
Sur le conseil de Mme de Boufflers, qui prenait toujours le plus vif intérêt à tout ce qui concernait l'Académie, le Roi voulut que la savante compagnie jouât un rôle important dans la cérémonie et il demanda à Tressan de prononcer un discours au nom de ses collègues. Très flatté, le gouverneur de Toul s'empressa d'accepter et il se mit à l'œuvre. Mais tout n'allait pas se passer sans encombre.
Si Stanislas s'était par hasard imaginé que la concorde et la paix régneraient toujours parmi les membres de la Société royale, il connaissait bien mal les gens de lettres et il ne tarda pas à être cruellement désabusé.
Déjà les tracasseries étaient incessantes et le Roi passait son temps à calmer les amours-propres irrités. Tressan, d'une part, prétendait tout diriger et voulait faire dominer l'esprit philosophique; le Père de Menoux, d'autre part, s'efforçait de s'emparer de l'Académie et de la diriger dans le sens contraire, c'est-à-dire, dans le sens dévot.
Au commencement de 1755, lorsque la Société se réunit pour élire son président annuel, grâce aux intrigues du Père de Menoux, elle désigna l'abbé de Choiseul, primat de Nancy. Tressan, qui s'attendait à être nommé pour cette année mémorable, écrit aussitôt à Mme de Boufflers une lettre où le dépit perce à chaque ligne; dans sa colère, il offre de renoncer à ses droits et d'abandonner à M. de Choiseul le soin de prononcer le fameux discours.
«Toul, samedi.
«M. de Pallas, madame, m'a dit que Sa Majesté avait fait dire à la Société d'élire M. le Primat pour directeur et Sa Majesté ne pouvait faire un meilleur choix. M. le Primat a déjà présidé une année avec toute la dignité possible.
«Au reste, madame, je vous supplie de faire agréer de Sa Majesté que je défère à M. le Primat le discours que Sa Majesté m'avait chargé de faire pour le jour de la dédicace de la statue et de la place. Quelque honneur que me fît une pareille commission, je manquerais essentiellement à M. le Primat, si je ne lui offrais de s'en charger comme Président de la Société et je ne puis l'accepter qu'autant qu'il me la remettra de lui-même.
«Je serais très fâché qu'on pût me reprocher d'avoir violé par vanité les lois des Académies; je les remplirai toutes, mais je remplirai aussi ce que je me dois à moi-même vis-à-vis de ceux dont je connais les sentiments, et je ne me compromettrai jamais à me trouver en sous-ordre avec des gens qui, de toutes façons, sont faits pour l'être toujours avec moi. J'espère que le Roi aura assez de bonté et de justice, pour ne pas exiger de moi de me voir présidé par M. d'Hequerty, et de donner ce ridicule spectacle aux gens qui pensent au moins cinq ou six fois par jour.
«M. de Solignac ressemble au statuaire de la fable, il a fait un dieu de son bloc de marbre, il peut aussi lui faire prononcer ses oracles, et en effet M. de Solignac a beaucoup de choses des anciens prêtres, qui les dictaient et les débitaient au vulgaire; pour moi qui, depuis un an, ai eu tout le loisir de connaître les détours obscurs du sanctuaire qu'il a préparé à son idole, j'aime mieux rester dans mon cabinet que de les habiter.»
Prévenu par Mme de Boufflers des susceptibilités du gouverneur, le Roi s'empressa de lui écrire pour le calmer et en même temps il lui confirmait aimablement la mission dont il l'avait chargé. «J'espère que vous n'oubliez pas ce que vous devez dire à l'érection de la statue, lui écrivait-il. Je compte beaucoup sur l'honneur que vous me ferez à la fête que je prépare.»
Donc Tressan, apaisé, se remet à l'œuvre. Un de ses plus chers désirs était d'arriver à l'Académie française. Qui sait si ce bienheureux discours n'allait pas lui faire obtenir le fauteuil tant convoité? Aussi le veut-il excellent, parfait; il mande à Panpan ses espérances et ses inquiétudes.
«Toul, lundi.
«J'ai beaucoup changé à mon discours; sans l'allonger, les liaisons sont plus exactes, l'intérêt bien plus vif vers la fin. Je voudrais bien vous le lire, et j'espère que peu de processions pourraient vous attendrir davantage. Je suis désolé, mon cher et adorable ami, de ne pouvoir partager les soins de ceux qui vous tiennent compagnie, et de ne pouvoir vous consulter sur ce petit morceau qui m'inquiète.
«Mes amis de Paris m'ont averti qu'on me guettait, que l'Académie française était en éveil sur le succès de ce discours, et la seule démarche que je veuille faire auprès de cette compagnie est de tâcher de rendre ce discours digne d'approbation. Le diable, c'est que l'à-propos de Nancy sera froid et perdu pour Paris. Qui sont ceux qui veulent, en lisant un ouvrage, se prêter aux circonstances et entrer dans tous les égards que l'auteur a eu à ménager? C'est un f.... métier que d'écrire et de parler sur la tribune. C'en est un bien plus doux de rire, de bavarder, et de faire des flonflons avec des amis tels que vous.»
Toute la Lorraine ne songeait qu'aux fêtes qui se préparaient.
Au mois d'avril, le célèbre chanteur Jelyotte traversa Lunéville et son arrivée vint changer un peu le cours des préoccupations qui absorbaient les habitants. Jelyotte était la coqueluche des Parisiens et surtout des Parisiennes; il jouissait dans la capitale d'une vogue inouïe, ses bonnes fortunes ne se comptaient plus. «On tressaillait de joie dès qu'il paraissait sur la scène, dit Marmontel, on l'écoutait avec l'ivresse du plaisir,... les jeunes femmes en étaient folles: on les voyait à demi-corps, élancées hors de leurs loges, donner en spectacle elles-mêmes l'excès de leur émotion et plus d'une, des plus jolies, voulait bien la lui témoigner...»
Jelyotte fut accueilli à la cour de Stanislas avec enthousiasme. Il y fut «fêté, caressé, admiré» par tous. Il chanta plusieurs fois à la cour, chez Mme de Boufflers, chez Mme de Talmont, chez M. de la Galaizière.
La veille de son départ, et pour le remercier du plaisir qu'il lui avait causé, le roi lui remit une tabatière en or, ornée de son portrait.
De Lunéville, Jelyotte se rendit à Nancy, où il s'arrêta une journée à la demande du Père de Menoux. Mme de Talmont et Mme de Boufflers avaient accompagné le comédien, dans l'espoir de l'entendre une fois encore. Elles furent récompensées de leur zèle. Jelyotte consentit à chanter à la Mission. Tout Nancy et les environs se pressaient sous les fenêtres du couvent, ne se lassant pas d'entendre cette admirable voix et la foule enthousiaste couvraient d'applaudissements frénétiques le célèbre chanteur.
En avril 1755, les travaux de la place Royale étaient à peu près terminés; on finissait l'arc de triomphe et on se disposait à poser les bois de l'hôtel du gouvernement; Joly achevait la salle de comédie; Girardet peignait à fresques celle de l'hôtel de ville; Jean Lamour avait posé la grille près de la Comédie, et on commençait le pavé de la place Royale.
Il était grand temps de s'occuper de la statue. On voulut la fondre dans la nuit du lundi 12 au mardi 13 mai; malheureusement, vers les neuf heures du soir, le fourneau «souffla par la mauvaise qualité des briques du creuset qui se vitrifièrent et se mêlèrent au bronze», mais on s'aperçut à temps de l'accident et le moule ne fut pas atteint.
Il fallut recommencer l'opération; cette fois, elle réussit à merveille. La statue fut coulée à Lunéville le 15 juillet, à sept heures du soir, en trois minutes, dans le jardin du sculpteur Guibal.
Le roi de Pologne, qui était à Commercy, apprit cette nouvelle le lendemain matin avec un «plaisir incroyable» et le soir il fit tirer un feu d'artifice en signe de réjouissance.
Stanislas, très désireux de hâter la cérémonie, souhaitait que le bronze fût en place pour la fin d'août, mais des retards imprévus survinrent et l'inauguration dut être remise au mois de novembre.
Enfin, tout paraissant prêt pour la cérémonie, le prince en fixa la date au 26 novembre.
Cette date ne plaisait pas à Tressan, qui écrivait à son ami Panpan:
«Je suis désolé que le Roi persiste à donner sa fête le 26; elle ressemblera un peu aux fêtes de Tentules où l'on immolait tant de victimes humaines; nous le serons tous par le froid et la boue, et les dames se plaindront que la seule ér...... qu'il y ait dans Nancy soit celle de la statue.»
Stanislas, dans son ravissement, s'occupa lui-même des moindres détails de la fête; le programme est tout entier de sa main[ [38].
Dans la journée du 15 novembre, la statue fut placée sur un chariot fait exprès et amenée vers le soir devant le corps de garde du château de Lunéville. Le 16, à huit heures et demie du matin, elle partit pour Nancy, traînée par trente-deux chevaux et accompagnée de deux brigades des gardes du corps; elle arriva à huit heures du soir devant la porte Saint-Georges. Le lendemain 17 elle fut introduite dans la ville et amenée sur la grande place, où se trouvait un détachement de la garnison pour la recevoir. A peine arrivée, les troupes formèrent le carré et elles ne laissèrent plus pénétrer que les ouvriers. Le 18 à midi, la statue était dressée sur son piédestal; elle fut aussitôt recouverte d'un voile pour en dérober la vue à la curiosité du public.
Le 21, Stanislas quittait Lunéville, suivi de toute la Cour, et il venait s'installer à la Malgrange, afin de pouvoir surveiller plus aisément les derniers préparatifs de la cérémonie.
Mais les décisions royales soulevèrent des difficultés que le monarque n'avait pas prévues et qui lui causèrent bien du souci. Tout d'abord un conflit s'éleva entre l'archevêque de Besançon, grand aumônier, et l'évêque de Toul; tous deux avaient la prétention de célébrer la messe à laquelle le prince devait assister. Stanislas chercha à les concilier, mais les prélats n'en furent que plus acharnés à défendre ce qu'ils considéraient comme leurs droits et leurs prérogatives. La dispute prit de telles proportions que le Roi, puisque sa présence était la pierre d'achoppement, déclara qu'il n'assisterait ni à l'une ni à l'autre des cérémonies annoncées.
Dans l'espoir d'apaiser la querelle, un esprit ingénieux proposa une combinaison, qui pouvait tout arranger: c'est que le Roi, au lieu d'une messe, en entendît deux. Cette solution plut à Stanislas, qui s'y arrêta. On voit en effet, par les comptes rendus officiels, qu'il assista le 26 à la messe de Bon-Secours, célébrée par le grand aumônier, et ensuite à celle de Saint-Roch, dite par l'évêque de Toul.
Le monarque entra à Nancy à deux heures après-midi: une partie du régiment du Roi faisait la haie depuis la porte Saint-Nicolas; l'autre partie était sur la place Royale. Sa Majesté Polonaise, en arrivant à l'Hôtel de Ville, que gardait un détachement des gardes lorraines, fut complimentée par M. Thibault à la tête des magistrats. Stanislas s'étant ensuite placé sur le balcon du grand salon, le héraut d'armes partit de l'Arc de triomphe, précédé par les trompettes et les timbales; il fit le tour de la place et, s'arrêtant devant chaque pavillon, il répéta à haute voix cette proclamation: «Messieurs, c'est aujourd'hui que le Roi fait la dédicace du monument que Sa Majesté a fait ériger comme un gage de son amour pour le Roi son gendre. Vive le Roi!»
Le reste de la cérémonie se déroula scrupuleusement suivant le programme arrêté. Tressan prononça son discours et reçut les félicitations du Roi et de la Cour. Puis le Père Menoux, qui n'entendait pas jouer un rôle muet, récita une chanson de circonstance, qui fut également fort goûtée. Aussitôt après on découvrit la statue, et la population, habilement préparée, poussa de longues acclamations[ [39].
Un incident futile faillit amener une terreur panique et transformer ce jour de fête en un jour de deuil. Pendant que le Roi était dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, au premier étage, quelques morceaux de plâtre se détachèrent d'une corniche du vestibule du rez-de-chaussée. Un garde du corps, qui s'en aperçut, s'écria que la salle où se trouvait Sa Majesté allait s'écrouler: la panique fut terrible. On se précipita sur le Roi pour le sauver, mais l'affluence de ceux qui se pressaient aux portes était telle qu'il était impossible d'avancer. Alors le prince de Chimay, capitaine des gardes, mit l'épée à la main pour faire faire place; les personnes plus éloignées, voyant des épées en l'air et entendant grand bruit, crurent qu'on en voulait au Roi et mirent aussi l'épée à la main. Ce n'était que trouble et confusion; plusieurs personnes, entre autres le marquis de Lenoncourt et Mlle d'Endreselle, faillirent être précipitées du haut du grand escalier. On se remit enfin de cette terreur folle et que rien ne motivait, et la cérémonie s'acheva sans nouvel incident.
A quatre heures, toute la Cour se transporta au théâtre de la ville pour entendre une comédie nouvelle d'un jeune Lorrain, Palissot de Montenoy[ [40]; l'auteur, bien qu'à peine âgé de vingt-cinq ans, était déjà fort connu et avait l'honneur de faire partie de la Société royale. La pièce, intitulée le Cercle[ [41], était agréable et gaie; l'auteur y raillait les travers d'une grande dame bel esprit et les ridicules des auteurs reçus dans son intimité. J.-J. Rousseau était très vivement pris à partie et assez clairement désigné pour qu'on ne pût s'y méprendre.
La comédie eut le plus vif succès et Stanislas personnellement parut y prendre grand plaisir.
Le soir il y eut bal paré, masqué, ambigu, etc.; Mmes de Boufflers et de Bassompierre brillèrent par leur grâce et leur animation.
Malheureusement, une petite pluie fine et continue s'étant mise à tomber, l'on fut dans la nécessité de remettre au lendemain l'illumination ainsi que le feu d'artifice.
Le 27, par une nuit très noire, l'illumination put enfin avoir lieu et elle fut des plus brillantes; il n'en fut pas de même du feu d'artifice tiré sur la place de la Carrière, en face de la nouvelle Intendance. Les poudres avaient «pris de l'humidité» pendant la nuit et la plupart des pièces ratèrent, au grand chagrin des badauds.
Comme consolation, les fontaines de la place Royale, au lieu d'eau, versaient des flots de vin, et les habitants, toujours pratiques, se précipitaient munis de tous les récipients qu'ils avaient pu trouver pour recueillir le précieux liquide.
Le 28, Stanislas repartit pour Lunéville.
Si les fêtes avaient réussi au gré de ses désirs, elles ne lui donnèrent pas cependant des joies sans mélange.
Les discours officiels prononcés en grande pompe par les autorités, et en particulier par Tressan, les louanges hyperboliques décernées à Stanislas et à son gendre n'avaient pu faire complète illusion sur les sentiments de la population et sur le peu de sympathie qu'elle éprouvait pour le nouveau régime.
Un incident qu'il fut impossible de cacher affligea singulièrement le monarque.
Le soir même de la cérémonie, pendant que les soldats du régiment du Roi, attablés sur la place publique, portaient encore des toasts à la santé de Louis XV, un groupe de vieux Lorrains, débouchant, musique en tête, de la place du Marché, ne craignirent pas de manifester leurs sentiments en allant devant un buste de Léopold chanter sur de vieux airs du pays les louanges du feu duc.
Stanislas, qui croyait s'être attaché ses sujets par ses bienfaits, fut profondément affecté par cette manifestation inattendue et il ne put dissimuler à son entourage le chagrin qu'il en éprouvait.
D'autres soucis allaient encore attrister le cœur du bon Roi. Ses deux sculpteurs favoris, Guibal et Cyfflé, avaient l'un et l'autre travaillé à la statue et tous deux en revendiquaient la paternité. Stanislas crut apaiser la querelle et s'en tirer par un bon mot: «La statue a été faite par Guibal d'un coup de Cyfflé», dit-il, et il fit graver sur le socle: «Guibal fecit cooperante Cyfflé.» Mais ce dernier, furieux de n'être nommé qu'en second, fit gratter la partie de l'inscription qui le concernait[ [42].
Tressan était si satisfait du discours qu'il avait prononcé et si heureux des félicitations qu'il avait reçues, qu'il voulut faire répandre dans la capitale ce rare morceau d'éloquence, et l'idée lui vint en même temps de jouer un bon tour à son ennemi le Père de Menoux. Le jésuite était parti pour Paris aussitôt après les fêtes. Quel fut son étonnement de recevoir un jour une énorme caisse contenant d'innombrables brochures! C'était le récit des fêtes de Nancy avec le discours de Tressan; l'auteur, assez indiscrètement, priait le révérend Père de répandre son œuvre à profusion dans les cercles littéraires et philosophiques.
Le Père de Menoux avait beaucoup d'esprit; loin de se fâcher, il s'empressa d'accuser réception de l'envoi à son confrère en le couvrant de louanges et en se moquant de lui très finement:
«Versailles, 30 décembre 1755.
«Mon illustre confrère,
«Je ne crains point que les éloges puissent vous causer le moindre scrupule; vous êtes dans l'habitude d'en recevoir, et qui mieux est de le mériter... Que deviendraient les lettres si dans un siècle où la licence et le mauvais goût, qui en est inséparable, sont si féconds en productions, il ne nous restait pas des écrivains accrédités qui mêlent l'honnête aux grâces et à la correction!...
«L'action du Roi de Pologne est si sublime, si intéressante, qu'il n'y a presque nul mérite à la mettre dans un beau jour; vous ferez plus que me pardonner cette remarque, qui semble diminuer le prix des choses charmantes que vous avez faites à l'occasion de cette fête, vous m'applaudirez de n'envisager dans tous les ouvrages auxquels ce jour si célèbre a donné lieu que le monarque qui y est peint.
«Jugez donc quelles obligations je vous ai de m'avoir fait part d'un grand nombre d'exemplaires de tous ces écrits.
«J'ai satisfait à l'empressement de bien des personnes de mérite dans les académies. J'en ai remis à nos journalistes, je les ai vus, échauffés de zèle et d'admiration, se préparer à publier cet immortel événement.
«Quel attrait vous me présentez de me faire envisager la possibilité d'aller passer quelques jours avec vous, d'être plus rapproché du monarque que nous adorons!
«Ce ne peut être qu'un mouvement d'amitié qui ait pu vous inspirer. Le bonheur de voir souvent Sa Majesté sera votre récompense. Ma reconnaissance, cependant, et l'attachement que je vous ai voués, mon illustre confrère, n'en seront que plus vifs et plus durables. Je vous ferai part successivement de ce que m'écriront les personnes de marque à qui j'ai envoyé les ouvrages dont il s'agit...»
Le Père de Menoux, en persiflant, savait fort bien ce qu'il faisait, et il n'ignorait pas le cruel déboire qui menaçait son confrère académique.
Tressan, en récompense du rôle important qu'il avait joué le jour de la cérémonie, avait reçu du Roi une médaille d'argent. Quelles furent sa déception et sa colère en apprenant que le Père de Menoux avait reçu une médaille d'or!
C'est dans le sein de Panpan qu'il épanche sa bile, et dans des termes d'une bien amusante naïveté:
«Toul, 10 février 1756.
«Je ne peux me refuser au désir de vous envoyer une copie de la lettre que j'écris aujourd'hui à M. le chancelier. Je vous avoue que je suis indigné que le Roi ait fait donner une médaille d'or au Père de Menoux pour sa chanson de Pont-Neuf, et une à M. l'évêque de Toul pour une bénédiction qu'on ne lui demandait pas.
«Je crois sans vanité que, dans une cour où l'on aurait des oreilles et quelque goût, le discours que j'ai prononcé valait bien cette petite marque de distinction.
«Comme je reconnais plus que jamais que c'est une duperie que de ne pas se plaindre des mauvais procédés, je vais commencer à ressembler à ce valet de comédie qui dit: «Mon maître ne m'habille ni ne me paie, mais je lui dis tout ce que je veux, et je l'aime à la folie.»
«J'espère que le cher Panpan approuvera la tournure de la lettre dans laquelle j'ai renvoyé la médaille d'argent que j'ai été assez benêt pour recevoir.»
Tressan, en effet, avait renvoyé au chancelier la médaille d'argent accompagnée d'une lettre qu'il croyait pleine d'esprit et d'ironie, et qui nous paraît aussi sotte que suffisante. La voici:
«Monsieur,
«Je compte assez sur l'honneur de votre amitié pour espérer que vous voudrez bien ordonner qu'il me soit permis de faire un échange.
«J'ai l'honneur de vous renvoyer, monsieur, la médaille d'argent que vous m'avez donnée et je vous prie de m'en faire donner d'autres en bronze pour le prix de celle-là. L'évaluation (à peu près) sera facile à faire.
«On dit que le Révérend Père de Menoux en a reçu une d'or pour sa chanson. Mr l'évêque de Toul me montra hier celle que la bénédiction lui a valu. Je conviens, monsieur, qu'une bénédiction est impayable, et j'ai ouï dire dans ma jeunesse qu'une bonne chanson est un ouvrage immortel; je n'oserais donc en concevoir de la jalousie; mais, monsieur, je désire d'envoyer cette médaille à plusieurs confrères étrangers qui me la demandent et qui ont daigné me faire compliment sur mon discours; je voudrais répondre à leurs désirs. Ordonnez donc cet échange, je vous en prie. Pourvu qu'il m'en reste une de bronze qui puisse rappeler un jour à mes enfants les traits chéris du maître auguste que j'ai le bonheur de servir et que j'ai eu celui de célébrer, cela me suffit pour fixer dans ma famille l'époque heureuse du plus beau jour de ma vie.
«J'ai l'honneur...»
Ainsi les fêtes de Nancy, au lieu de la satisfaction qu'il en attendait, n'avaient guère procuré à Stanislas que des soucis en soulevant autour de lui mille tracasseries.
Ce n'était pas fini. On se rappelle que le jour de l'inauguration de la place royale, on avait joué devant le Roi et à la satisfaction générale une pièce de Palissot intitulée le Cercle. Personne ne s'était avisé alors que cette comédie pût choquer qui que ce soit, ni que l'auteur se fût rendu coupable d'un crime de lèse-philosophie.
Palissot, flatté du succès qu'il avait obtenu, s'empressa de faire imprimer son œuvre et d'en envoyer des exemplaires à tout ce qui portait un nom dans la littérature; les encyclopédistes en particulier ne furent pas oubliés.
Mais à la lecture du Cercle, d'Alembert s'indigne; les plaisanteries qui ont paru fort innocentes à la scène deviennent à ses yeux d'abominables sarcasmes, une indécente diatribe contre un philosophe, et l'un des plus illustres. Or s'attaquer aux philosophes, aux encyclopédistes, n'était-ce pas un crime irrémissible? A l'appel de d'Alembert, toute la secte philosophique se lève comme un seul homme.
Chargé de porter la parole, au nom de tous, d'Alembert écrit à Tressan pour lui demander vengeance, et il réclame impérieusement l'expulsion du coupable de l'Académie de Nancy.
Tressan était intimement lié avec d'Alembert; il l'avait comme confrère à l'Académie des sciences, il comptait sur son appui pour entrer à l'Académie française, où son influence grandissait chaque jour; il n'avait donc rien à lui refuser. De plus n'était-il pas tenu d'épouser avec ardeur les querelles de ses amis les encyclopédistes?
Il se chargea donc de rédiger un rapport foudroyant contre l'auteur du Cercle. Comme la flatterie est toujours de saison, il rappelait l'honneur insigne que J.-J. Rousseau avait reçu lorsqu'un grand roi avait bien voulu combattre ses opinions: «Cela seul ne suffisait-il pas pour assurer au philosophe l'immortalité et le rendre sacré à tout homme respectable?» Quelle folie avait frappé Palissot d'oser s'attaquer à un homme avec lequel Stanislas avait daigné discuter[ [43]!
Tressan écrivait en même temps à J.-J. Rousseau que le Roi, pour punir Palissot de son attentat, allait le chasser de son Académie. Mais Jean-Jacques, qui était déjà en assez mauvais termes avec les encyclopédistes, se montra médiocrement flatté du soin que l'on prenait de sa réputation. Il voulut se donner l'attitude d'un sage qui sait se placer au-dessus de vulgaires attaques; il répondit à Tressan en prenant la défense de celui qui l'avait persiflé et en sollicitant sa grâce.
Cependant Palissot avait été informé de ce qui se tramait contre lui et il s'était empressé de protester auprès du Roi contre l'injuste interprétation donnée à sa pièce. Il soutenait qu'on ne pouvait le condamner pour un ouvrage qui, après avoir subi l'épreuve de la censure, avait été représenté devant le roi de Pologne lui-même et que ce prince n'avait désapprouvé ni à l'audition ni à la lecture. Il invoquait enfin le droit du théâtre et s'abritait derrière les illustres exemples d'Aristophane et de Molière.
Comme, entre temps, Rousseau avait écrit sa lettre généreuse, Stanislas n'avait plus de raison de se montrer impitoyable et Solignac put répondre à Palissot que «Sa Majesté était revenue des mauvaises impressions qu'on lui avait données» et qu'il serait maintenu sur la liste des académiciens.
Ainsi se termina ce minuscule incident qui avait soulevé tant de passions et fait verser des flots d'encre.
CHAPITRE IX
1756-1759
Correspondance de Voltaire avec Tressan.
L'année 1756 fut marquée par plusieurs pénibles événements.
Le 5 janvier la duchesse Ossolinska, la cousine du Roi, celle qui avait rempli si longtemps le rôle de favorite[ [44], fut enlevée presque subitement par un mal violent. Il semble que cette mort inattendue ait réveillé tout à coup chez Stanislas les tendres sentiments qu'il avait autrefois éprouvés pour la duchesse. En effet, par un mouvement de reconnaissance peut-être excessif, il ne voulut pas être séparé dans la mort de celle qui pendant sa vie lui avait donné tant de doux moments. Abusant des liens de parenté qui les unissaient, il ordonna que sa cousine serait inhumée à Bon-Secours, dans le caveau même qu'il avait fait élever pour lui et où la reine Opalinska, depuis neuf années déjà, dormait son dernier sommeil.
Le duc Ossolinski, qui avait trente ans de plus que sa femme, lui survécut six mois cependant; il mourut à la Malgrange le 1er juillet de la même année; mais il est peu vraisemblable qu'il ait succombé à la douleur.
Par esprit de justice, le Roi lui accorda également les honneurs du tombeau royal, et le corps fut déposé dans le caveau de Bon-Secours, aux pieds de la reine Opalinska.
Stanislas fut profondément affecté de la disparition si rapide de ce ménage qui vivait avec lui depuis de longues années et qui, dans des genres différents, lui avait rendu d'inappréciables services.
En février un fatal accident vint interrompre brusquement les réjouissances du carnaval qui s'annonçait des plus brillants.
Le chancelier de la Galaizière venait de fiancer sa fille à M. de Guitaut, guidon de gendarmerie, et le mariage devait être célébré le 1er mars. Cette union comblait de joie les deux familles et les intéressés eux-mêmes paraissaient on ne peut plus satisfaits. Le roi de France avait signé au contrat. M. de Guitaut arriva à Lunéville le 28 février, à midi, en compagnie de l'évêque de Toul. Quels furent sa stupeur et son désespoir lorsqu'il apprit que le matin même, à sept heures, sa fiancée avait été trouvée morte dans son lit, sans qu'il y eût «le moindre dérangement dans les draps et les couvertures.» On fit l'autopsie de la malheureuse jeune fille, et l'on ne trouva rien d'anormal, si ce n'est des grosseurs dans la gorge qui l'avaient probablement étouffée. Elle fut inhumée le 29, à six heures et demie du soir, dans l'église paroissiale de Saint-Remi, et sans aucune pompe, en raison de l'état de santé inquiétant de Mme de la Galaizière.
Ce déplorable événement plongea la Cour dans la consternation et la douleur.
On se rappelle que M. de la Galaizière avait déjà perdu un fils, presque subitement, peu de temps auparavant.
La mort du duc Ossolinski avait fait rentrer Stanislas en possession du domaine de la Malgrange, dont le feu duc avait la jouissance viagère. Le roi en profita pour ajouter une nouvelle faveur à toutes celles qu'il avait déjà accordées à Mme de Boufflers: il lui fit don de la Malgrange, «ferme, cour, basse-cour, jardins et dépendances, pour en jouir pendant sa vie,» et il prit toutes les précautions nécessaires pour que, ni dans le présent ni dans l'avenir, elle ne pût être inquiétée ni troublée dans sa jouissance[ [45].
Pour éviter toute difficulté au moment où la Lorraine reviendrait à la France, le roi de France avait, le même mois, pris un arrêté reconnaissant et ratifiant ladite concession.
Les bontés de Stanislas pour la famille de Boufflers sont fréquentes, et chaque fois qu'il en trouve l'occasion il ne manque jamais de donner à la favorite ou à ses enfants des marques de son affection.
Déjà, en 1750, il a nommé son fils aîné, à peine âgé de quatorze ans, capitaine d'une compagnie de ses gardes du corps.
En 1751, le 14 août, «voulant marquer de plus en plus sa satisfaction de l'attachement pour sa personne de demoiselle de Boufflers», il l'a gratifiée d'une pension viagère de 600 livres.
En 1752, l'abbé de Boufflers, qui n'a que treize ans, est nommé coadjuteur de l'abbaye de Béchamp.
En octobre 1753, à la pressante sollicitation de Stanislas, Louis XV accorde au jeune marquis de Boufflers l'exercice de la charge de menin du dauphin[ [46].
En 1756, aussitôt après la mort du duc Ossolinski, Stanislas désigne à sa place comme grand maître de sa maison le prince de Beauvau. Louis XV accorde en même temps au prince les entrées de la chambre comme les avait le feu duc.
Le 22 novembre de la même année, M. de Beauvau est encore nommé bailli d'épée du bailliage de Lunéville.
Le 1er octobre 1757, nouvelle libéralité en faveur de l'abbé de Boufflers. Non content des bénéfices qu'il lui a déjà accordés en différentes circonstances, le roi de Pologne, «bien informé des bonnes vies, mœurs, suffisance, capacité et conversation du sieur Stanislas-Catherine de Boufflers», lui fait don d'une pension de 600 livres sur l'abbaye de Sainte-Marie de Pont-à-Mousson[ [47].
Quelques jours plus tard, encore à la sollicitation de Stanislas, Louis XV nomme le prince de Beauvau au poste envié de capitaine des gardes du corps. Le prince quitte Lunéville le 31 octobre, pour se rendre à Versailles remplir ses nouvelles fonctions, et le 12 novembre il prête serment entre les mains du roi. A partir de ce moment il ne fait plus à Lunéville que de rares apparitions, il habite presque toujours Paris ou Versailles.
Si le roi de Pologne obtenait de son gendre tout ce qu'il voulait quand il s'agissait des familles de Beauvau ou de Boufflers, il en était tout différemment quand Tressan était en jeu. Rien n'avait pu apaiser la colère de Mme de Pompadour et faire cesser la disgrâce qui frappait le gouverneur de Toul. Cependant le pauvre Tressan éprouva en 1756 une satisfaction d'amour-propre qui dut le consoler un instant des déboires que lui attirait la haine de la favorite. Frédéric lui envoya le diplôme de l'Académie de Berlin et Maupertuis fut même chargé de lui demander s'il accepterait, en Prusse, le même grade et le même traitement que ceux qu'il avait en France.
Mais Tressan répondit au roi très noblement:
«Sire, Votre Majesté me console de mes malheurs, mais dussent-ils encore s'accroître, je suis Français, je me dois au Roi mon maître et à ma patrie.... Vous ne m'honoreriez plus de votre estime, si je cessais de lui être fidèle.»
Cette conduite pleine de dignité n'épargna pas au comte une nouvelle déconvenue, et la plus cruelle de toutes. La guerre qui depuis quelque temps menaçait entre la France et la Prusse avait fini par éclater. Tressan avait été désigné parmi les officiers généraux qui devaient prendre part à la campagne. La douleur du malheureux officier fut sans bornes lorsqu'il apprit que Mme de Pompadour, inflexible, avait fait rayer son nom. C'était lui enlever toute chance de se distinguer et, par suite, tout espoir d'avancement; c'était briser sa carrière irrémédiablement. Tressan resta anéanti. Il lui fallut cependant se résigner, et demeurer dans son triste gouvernement pendant qu'autour de lui tous ses amis, tous ses rivaux, le prince et le chevalier de Beauvau, le marquis de Boufflers, Saint-Lambert[ [48], etc., etc., partaient joyeusement pour faire campagne.
Il n'eut d'autre ressource pour se consoler que le culte des lettres et l'amitié de ses amis.
Tressan, depuis de longues années, était en relations avec Voltaire et ils échangeaient même des lettres assez fréquentes. Le séjour du comte en Lorraine et ses relations avec la Cour de Lunéville n'avaient pas mis un terme à leurs effusions épistolaires, bien au contraire; il semble même qu'ils aient provoqué chez le philosophe un redoublement de tendresse. Le gouverneur, du reste, que cette amitié flattait prodigieusement, ne manquait jamais l'occasion de témoigner à son illustre ami les égards les plus respectueux.
Aussitôt après les fêtes de Nancy, et dès que le fameux discours d'inauguration eut été imprimé, l'auteur s'était empressé d'en envoyer un exemplaire à Voltaire. Ce dernier était alors installé près de Lausanne, dans un ermitage charmant où il se consolait des déceptions qu'il avait éprouvées à la Cour de Prusse.
Le philosophe remercie aussitôt son correspondant de cet aimable envoi et en même temps il se rappelle au souvenir de tous ceux qu'il a connus à Lunéville, quelques années auparavant.
«A Montrion, près de Lausanne
11 janvier 1756.
«Il me paraît, monsieur, que S. M. P. n'est pas le seul homme bienfaisant en Lorraine, et que vous savez bien faire comme bien dire. Mon cœur est aussi pénétré de votre lettre que mon esprit a été charmé de votre discours. Je prends la liberté d'écrire au Roi de Pologne, comme vous me le conseillez, et je me sers de votre nom pour autoriser cette liberté.
«J'ai l'honneur de vous adresser la lettre; mon cœur l'a dictée, et je me souviendrai toute ma vie que ce bon prince vint me consoler un quart d'heure dans ma chambre, à la Malgrange, à la mort de Mme du Châtelet; ses bontés me sont toujours présentes; j'ose compter sur celles de Mme de Boufflers et de Mme de Bassompierre.
«Je me flatte que M. de Lucé ne m'a pas oublié; mais c'est à vous que je dois leur souvenir. Comme il faut toujours espérer, j'espère que j'aurai la force d'aller à Plombières, puisque Toul est sur la route. Vous m'avez écrit à mon château de Montrion. C'est Ragotin qu'on appelle Monseigneur. Je ne suis point homme à châteaux...
«Voici ma position: j'avais toujours imaginé que les environs du lac de Genève étaient un lieu très agréable pour un philosophe, et très sain pour un malade; je tiens le lac par les deux bouts: j'ai un ermitage fort joli aux portes de Genève, un autre aux portes de Lausanne; je passe de l'un à l'autre; je vis dans la tranquillité, l'indépendance et l'aisance, avec une nièce qui a de l'esprit et des talents et qui a consacré sa vie aux restes de la mienne.
«Je ne me flatte pas que le gouverneur de Toul vienne jamais manger des truites de notre lac; mais si jamais il avait cette fantaisie, nous le recevrions avec transports, nous compterions ce jour parmi les plus beaux de notre vie...
«Je crois avoir renoncé aux rois, mais non pas à un homme comme vous. Je m'intéresse à Panpan comme malade et comme ami.»[ [49]
Nous ne possédons pas la lettre de Voltaire à Stanislas, mais nous avons la réponse du Roi écrite dans le mauvais français dont le monarque est coutumier. Cette réponse est fort aimable assurément, mais le ton est bien changé. Quelle différence avec les tendresses de 1748 et de 1749!
«Lunéville, 27 avril 1756.
«J'ai reçu, monsieur, avec un plaisir sensible votre lettre que M. le comte de Tressan m'a rendue.
«Je suis charmé de voir que dans votre retraite, qui pourrait faire croire que vous avez renoncé aux amorces du monde, vous vous souvenez de ceux qui ne vous oublieront jamais.
«Je ne saurais répondre à ce que vous me dites de plus flatteur que par vos propres idées. On peut envier en effet aux cantons que vous habitez la douceur dont ils jouissent par votre présence, et plaindre ceux qui en sont privés.
«Si vous m'attribuez le désir de rendre mes sujets heureux, soyez persuadé qu'en vous déclarant celui de cœur, un des plus vifs plaisirs que je ressens est de vous savoir, partout où vous êtes, aussi parfaitement content que vous le méritez et aussi constamment que je suis avec toute estime et considération votre très affectionné.»
Quelque temps après, Tressan écrit encore au philosophe; il le met au courant de la vie de la cour, il lui soumet quelques essais poétiques dont il occupe ses loisirs, entre autres un poème sur Jeanne d'Arc, et incidemment il lui parle de l'Académie française, objet suprême de ses désirs.
Voltaire lui répond gaiement:
«Aux Délices, 18 août 1756.
«Vous êtes donc comme messieurs vos parents que j'ai eu l'honneur de connaître très gourmands, vous en avez été malade. Je suis pénétré, monsieur, de votre souvenir; je m'intéresse à votre santé, à vos plaisirs, à votre gloire, à tout ce qui vous touche. Je prends la liberté de vous ennuyer de tout mon cœur.
«Vous avez vraiment fait une œuvre pie de continuer les aventures de Jeanne et je serais charmé de voir un si saint ouvrage de votre façon. Pour moi qui suis dans un état à ne plus toucher aux pucelles, je serais enchanté qu'un homme aussi fait pour elles que vous l'êtes daigne faire ce que je ne veux plus tenter. Tâchez donc de me faire tenir comme vous pourrez cette honnête besogne, qui adoucira ma cacochyme vieillesse. Je n'ai pas eu la force d'aller à Plombières, cela n'est bon que pour les gens qui se portent bien, ou pour les demi-malades.
«J'ai actuellement chez moi M. d'Alembert, votre ami et très digne de l'être. Je voudrais bien que vous fissiez quelque jour le même honneur à mes petites Délices; vous êtes assez philosophe pour ne pas dédaigner mon ermitage.
«Je vous crois plus que jamais sur les Anglais, mais je ne peux comprendre comment ces dogues-là qui, dites-vous, se battirent si bien à Ettingen, vinrent pourtant à bout de vous battre; il est vrai que depuis ce temps-là, vous le leur avez bien rendu. Il faut que chacun ait son tour en ce monde.
«Pour l'Académie françoise ou française et les autres académies, je ne sais quand ce sera leur tour. Vous ferez toujours bien de l'honneur à celles dont vous serez. Quelle est la société qui ne cherchera à posséder celui qui fait le charme de la société?
«Dieu donne longue vie au roi de Pologne! Dieu vous le conserve, ce bon prince qui passe sa journée à faire du bien et qui, Dieu merci, n'a que cela à faire! Je vous supplie de me mettre à ses pieds. Je veux faire mon petit bâtiment chinois à son honneur dans un petit jardin; je ferai un bois, un petit Chanteheu grand comme la main et je le lui dédierai[ [50].
«Mlle Clairon est à Lyon; elle joue comme un ange des Idanie, des Mérope, des Zaïre, des Alzire. Cependant je ne vais pas la voir. Si je faisais des voyages, ce serait pour vous, pour avoir la consolation de rendre mes respects à Mme de Boufflers, et à ceux qui daignent se souvenir de moi. Vous jugez bien que si je renonce à la Lorraine, je renonce aussi à Paris, où je pourrais aller comme à Genève, mais qui n'est pas fait pour un vieux malade planteur de choux.
«Comptez toujours sur les regrets et le bien tendre attachement de
«V.[ [51]»
En 1758, Voltaire est toujours du dernier bien avec son correspondant: il lui écrit en lui parlant des occupations qui l'accablent:
«Je suis enchaîné d'ailleurs au char de Cérès comme à celui d'Apollon; je suis maçon, laboureur, vigneron, jardinier. Figurez-vous que je n'ai pas un moment à moi, et que je ne croirais pas vivre si je vivais autrement; ce n'est qu'en s'occupant qu'on existe.»
En même temps qu'il lui envoie ses œuvres complètes, imprimées chez les frères Cramer, il lui parle des divisions déplorables qui ont éclaté parmi les encyclopédistes, de la scission qui en est résultée, et dans l'intérêt du parti il le supplie d'user de son influence pour y mettre un terme.
«13 février 1758.
«Je reçois, monsieur, une réponse à la lettre que j'eus l'honneur de vous écrire hier; votre bonté m'avait prévenu. Je ne savais pas que vous eussiez déjà reçu le fatras énorme dont vous voulez bien charger les tablettes de votre bibliothèque. Il y a là bien des inutilités, mais si l'on se réduisait à l'utile, l'encyclopédie même n'aurait pas tant de volumes...
«Voilà le temps où tous les philosophes devraient se réunir. Les fanatiques et les fripons forment de gros bataillons et les philosophes dispersés se laissent battre en détail; on les égorge un à un, et pendant qu'ils sont sous le couteau, ils se brouillent ensemble et prêtent des armes à l'ennemi commun...
«D'Alembert fait bien de quitter et les autres font lâchement de continuer. Si vous avez du crédit sur Diderot et consorts, vous ferez une action de grand général de les engager à se joindre tous, à marcher serrés, à demander justice, et à ne reprendre l'ouvrage que quand ils auront obtenu ce qu'on leur doit, justice et liberté honnête. Il est infâme de travailler à un tel ouvrage comme on rame aux galères. Il me semble que les exhortations d'un homme comme vous doivent avoir du poids. C'est à vous de donner du cœur aux lâches.
«Vous persistez donc dans le goût de la physique. C'est un amusement pour toute la vie. Vous êtes-vous fait un cabinet d'histoire naturelle? Si vous avez commencé, vous ne finirez jamais. Pour moi, j'y ai renoncé et en voici la raison: un jour, en soufflant mon feu, je me suis mis à songer pourquoi du bois faisait de la flamme; personne ne me l'a pu dire et j'ai trouvé qu'il n'y a point d'expérience de physique qui approche de celle-là.
«J'ai planté des arbres et je veux mourir si je sais comment ils croissent. Vous avez eu la bonté de faire des enfants et vous ne savez pas comment.
«Je me le tiens pour dit, je renonce à être scrutateur; d'ailleurs je ne vois guère que charlatanisme et, excepté les découvertes de Newton et de deux ou trois autres, tout est système absurde; l'histoire de Gargantua vaut mieux.
«Ma physique est réduite à planter des pêchers à l'abri du vent du Nord. C'est encore une belle invention que les poêles dans les antichambres: j'ai eu des mouches dans mon cabinet tout l'hiver. Un bon cuisinier est encore un brave physicien: cela est rare à Lausanne. Plût à Dieu que le mien pût vous servir de grosses truites et que je fusse assez heureux pour philosopher avec vous le long de mon beau lac de Lausanne, à Genève.
«Recevez les tendres respects du vieux Suisse.
«V.»
Quelques mois plus tard Voltaire revient encore sur le sujet de l'Encyclopédie qui le passionne:
«Aux Délices, 22 mars 1758.
«Mon adorable gouverneur, je suis toujours très fâché que les auteurs de l'Encyclopédie n'aient pas formé une société de frères; qu'ils ne se soient pas rendus libres; qu'ils travaillent comme on rame aux galères; qu'un livre qui doit être l'instruction des hommes devienne un ramas de déclamations puériles qui tient la moitié des volumes; tout cela fait saigner le cœur; mais depuis cinquante ans, c'est le sort de la France d'avoir des livres où il y a de bonnes choses et pas un bon livre.»
Puis il invite Tressan à le venir voir dans sa petite mais ravissante retraite:
«Si vous vous mettez à voyager autour de votre province, mon cher gouverneur, tâchez de prendre le temps où nous jouons des comédies à Lausanne. Nous vous en donnerons de nouvelles.
«Vous vous imaginez donc que j'ai un château près de Lausanne; vous me faites trop d'honneur? J'ai une maison commode et bien bâtie dans un faubourg, elle sera château quand vous y serez. Je fais actuellement le métier de jardinier dans ma petite retraite des Délices qui serait encore plus délices si on avait le bonheur de vous y posséder.
«Conservez vos bontés au Suisse.
«V.»
En juin, nouvelle lettre du solitaire et non des moins aimables.
«7 juin 1758.
«M. de Florian, mon très cher gouverneur, ne sera pas assurément le seul qui vous écrira du petit ermitage des Délices. C'est un plaisir dont j'aurai aussi ma part. Il y a bien longtemps que je n'ai joui de cette consolation: ma déplorable santé rend ma main aussi paresseuse que mon cœur est actif, et puis on a tant de choses à dire qu'on ne dit rien...
«Comme cette lettre passera par la France, c'est encore une raison pour ne rien dire. Quand je lis les lettres de Cicéron et que je vois avec quelle liberté il s'explique au milieu des guerres civiles et sous la domination de César, je conclus qu'on disait plus librement sa pensée du temps des Romains que du temps des Postes. Cette belle facilité d'écrire d'un bout de l'Europe à l'autre traîne avec elle un inconvénient assez triste, c'est qu'on ne reçoit pas un mot de vérité pour son argent. Ce n'est que quand les lettres passent par le territoire de nos bons Suisses qu'on peut ouvrir son cœur.
«N'aurai-je jamais le bonheur de m'entretenir avec vous? N'irai-je jamais à Plombières? Pourquoi Tronchin ne m'ordonne-t-il pas les eaux? Pourquoi ma retraite est-elle si loin de votre gouvernement quand mon cœur en est si près?...»
Le projet de revenir en Lorraine et de reparaître à cette cour de Lunéville, dont il avait été autrefois l'idole, hantait toujours Voltaire. Depuis ses mésaventures avec Frédéric et le refus très net qu'il s'était attiré de Mme de Pompadour lorsqu'il avait voulu rentrer à Paris, le philosophe n'avait jamais complètement abandonné l'espoir de retrouver un asile auprès de Stanislas.
Certes, à l'entendre, il était le plus heureux des hommes dans ses douces retraites librement choisies sur les rives du Léman, mais Montrion, les Délices n'étaient que des abris précaires, et il le savait bien. Combien de temps l'y laisserait-on en repos? Combien de temps ces pasteurs, aussi intolérants en vérité que les jésuites, supporteraient-ils sa présence?
S'il habitait la Lorraine, au contraire, c'était vivre sous la protection de Stanislas, c'était le repos assuré, la sécurité certaine. N'en avait-il pas fait déjà l'heureuse expérience? C'était par-dessus tout s'ouvrir une porte pour rentrer en France, objet de ses plus ardents désirs.
Après avoir assez timidement tâté le terrain à plusieurs reprises, sans succès du reste comme nous l'avons vu, le philosophe se décida en 1758 à faire une démarche officielle auprès de Stanislas, mais sans aborder de front la question qui lui tenait au cœur. Il écrivit fort habilement au monarque, qu'il avait 500.000 francs à placer et que son rêve le plus cher était d'acheter une terre en Lorraine pour mourir dans le voisinage de «son Marc-Aurèle».
Malgré de précédents et cruels déboires, il ne craignait pas de mendier encore une fois l'appui du Père de Menoux, en jouant la comédie de la religion et en lui disant toute l'horreur qu'il éprouvait à la pensée qu'il pourrait mourir en terre huguenote: «Mon âge et les sentiments de religion qui n'abandonnent jamais un homme élevé chez vous, lui écrivait-il hypocritement, me persuadent que je ne dois pas mourir sur les bords du lac de Genève.»
Le projet de Voltaire était des plus sérieux; il avait même commencé des pourparlers de plusieurs côtés. On lui offrait deux terres en Lorraine, l'une celle de Fontenoy, l'autre celle de Craon; il ne savait trop pour laquelle se décider. A ce moment même il reçut une lettre de son ancien rival Saint-Lambert qui résidait alors à Commercy, auprès de Stanislas. Quelle meilleure occasion pour le philosophe de se renseigner sur les terres qu'on lui propose et en même temps d'être fixé sur les intentions de la Cour?
Voltaire se trouvait en séjour chez l'Électeur palatin; c'est de là qu'il écrit à Saint-Lambert:
«9 juillet 1758.
«Mon cher Tibulle, votre lettre a ragaillardi le vieux Lucrèce.
«Je suis pénétré des bontés de Mme de Boufflers et je voudrais l'en venir remercier. Je suis depuis quelques jours chez l'Électeur palatin; j'ai fait cent quarante lieues pour lui dire que je lui suis obligé. J'en ferais davantage pour votre Cour, pour Mme de Boufflers et pour vous.
«J'ai toute ma famille dans un de mes ermitages nommé les Délices, auprès de Genève; je suis devenu jardinier, vigneron et laboureur. Il faut que je fasse en petit ce que le roi de Pologne fait en grand, que je plante, déplante, et bâtisse des nids à rats, quand il rêve des palais.
«Je déteste les villes, je ne puis vivre qu'à la campagne, et, étant vieux et malingre, je ne puis vivre que chez moi: il est fort insolent d'avoir deux chez moi et d'en vouloir un troisième, mais ce troisième m'approcherait de vous. J'ai très bonne compagnie à Lausanne et à Genève, mais vous êtes meilleure compagnie. Mes Délices n'ont que soixante arpents, coûtent fort cher et ne me rapportent rien du tout: c'est d'ailleurs terre hérétique, dans laquelle je me damne visiblement et j'ai voulu me sauver avec la protection du roi de Pologne. Fontenoy m'a paru tout propre à faire mon salut, attendu qu'il me rapporte 10,000 livres de rente et que j'enrage d'avoir des terres qui ne me rapportent rien. Craon est un beau nom; Fontenoy aussi à cause de la bataille. Craon n'est-il pas une maison de plaisance, et puis c'est tout? Il n'y a rien là à cultiver, à labourer et à planter.
«J'ai une nièce qui joue Mérope et Alzire à merveille, toute grosse et courte qu'elle est, et qui, malgré le droit des gens de Puffendorf et de Grotius, a été traînée dans les boues à Francfort-sur-Mein, en prison au nom de Sa gracieuse Majesté le Roi de Prusse; et comme ce monarque ne fait rien pour elle, du moins jusqu'à présent, je me crois obligé en conscience de lui laisser une bonne terre, un bon fonds, un bien assuré. Voilà ce qui m'a fait penser à Fontenoy. Il n'y a plus qu'une petite difficulté, c'est de savoir si on vend cette terre.
«Quoi qu'il en soit, la tête me tourne de l'envie de vous revoir. Ma reconnaissance à Mme de Boufflers.
«Si vous voyez l'évêque de Toul, dites-lui que le bruit de ses sermons est venu jusque dans le pays de Calvin et que ce bruit-là m'a converti tout net.
«Avez-vous à Commercy M. de Tressan? C'est bien le meilleur et le plus aimable esprit qui soit en France. Et M. Devau, jadis Panpan? est-il aussi à Commercy? Conservez-moi un peu d'amitié. Comment va votre machine, jadis si frêle? Je suis un squelette de soixante-quatre ans, mais avec des sentiments vifs tels que vous les inspirez.»
Nous ne possédons pas la réponse de Saint-Lambert; il est probable qu'elle ne fut pas favorable et que Stanislas, qui ne voulait se créer de difficultés ni avec son gendre ni avec le Père de Menoux, montra peu d'empressement à recevoir son ancien ami. Toujours est-il que Voltaire renonça à son projet et qu'il se résigna à vivre «en terre hérétique».
«Les Délices.
«J'aurais voulu m'enterrer en Lorraine, puisque vous y êtes, écrivait le philosophe à Tressan, et y arriver comme Triptolème avec le semoir de Mme de Château-Vieux; il m'a paru que je ferais mieux de rester où je suis. J'ai combattu les sentiments de mon cœur, mais quand on jouit de la liberté, il ne faut pas hasarder de la perdre. J'ai augmenté cette liberté avec mes petits domaines. J'ai acheté le comté de Tournay, pays charmant qui est entre Genève et la France, et qui ne paye rien au roi, et qui ne doit rien à Genève. J'ai trouvé le secret que j'ai toujours cherché d'être indépendant, il n'y a rien au-dessus du plaisir de vivre avec vous.
«Mettez-moi, je vous prie, aux pieds du roi de Pologne; il fait du bien aux hommes tant qu'il peut. Le roi de Prusse fait plus de mal au genre humain; il me mandait l'autre jour que j'étais plus heureux que lui; vraiment je le crois bien, mais vous manquez à mon bonheur.
«Mille tendres respects.
«V.»[ [52]
A force de chercher et de s'ingénier cependant, le philosophe finit par découvrir un territoire neutre, le pays de Gex, où il se trouverait relativement à l'abri aussi bien des jésuites que des pasteurs. Il s'empressa d'y acheter la terre de Ferney, où il résida jusqu'à sa mort dans une tranquillité relative.
CHAPITRE X
1756-1758
Séjour de Mme de Boufflers à Versailles.—Mort de Mme de Graffigny.
Dans le courant de l'année 1757, la cour de Lunéville fut bouleversée par le départ de Mme de Boufflers pour Versailles. Depuis plusieurs années l'aimable marquise avait été nommée dame de Mesdames en survivance, mais elle n'avait pas encore été appelée à exercer sa charge[ [53]. En 1757, une vacance s'étant produite, elle fut nommée dame titulaire, et elle dut se rendre à Versailles pour prendre possession de ses fonctions. Son absence devait se prolonger assez longtemps et tous ses amis étaient dans la désolation. Tressan, toujours amoureux, gémissait sur le sort funeste qui privait la Cour de toute sa joie, de tout son charme, mais il se consolait en pensant aux succès qui sûrement attendaient «la dame de ses pensées».
Si les sentiments de Tressan sont restés immuables, son style, malheureusement pour nous, ne s'est nullement amélioré et il est resté tout aussi embrouillé, prétentieux et pédant que par le passé. Quelle différence avec les lettres de Voltaire, étincelantes d'esprit, de verve et de clarté!
Comme à l'ordinaire, c'est au fidèle Panpan que Tressan confie ses plaintes et ses espérances:
«A Toul, ce dimanche.
«Cher et aimable confrère, il est donc bien vrai que notre chère et divine marquise part pour Versailles? Mandez-moi donc le temps, la semaine, le jour; je veux absolument la voir, causer avec elle et savoir tout ce qu'elle voudra bien m'apprendre des détails de son voyage. Il n'y a rien d'elle qui ne me touche et je ne peux vous exprimer le vif intérêt que je prends à une réussite dont je suis sûr dès qu'elle paraîtra.
«Qu'elle ne perde rien de ce qu'elle porte à la Cour, c'est tout ce que je lui demande; ce maintien noble, doux et décent sied bien à la réputation d'esprit qu'elle s'est établie. Je vois d'ici M. le Dauphin et Mesdames en faire leur amie, la Reine en raffoler, et il va bien à sa façon de penser, à ses principes, et à une raison aussi éclairée que la sienne de se tenir à ces branches fermes et durables. Les fleurs et les feuilles tombent, se sèchent et s'envolent. Ce langage oriental est très intelligible pour quelqu'un qui a le bon esprit de ne pas préférer la personne du jour à celles de tous les temps...
«Dites bien à Mme la marquise que notre petit ménage est à ses genoux et que si elle veut l'honorer de sa présence en passant, Beaucis tuera son vie et le Tressanius son faucon.
«Répondez-moi vite sur le temps de son départ, car vraiment je vais bien me faire honneur de l'annoncer à mes amis qui méritent de devenir les siens...
«J'avais bien peur que toutes ces vilaines espèces ne m'eussent barbouillé auprès du Roi. Le Père de Menoux, avec tout son esprit, a fait un furieux pas de clerc; il en a assez dit pour se faire des ennemis immortels et il a la honte de retrancher à l'impression une bonne partie de ce qu'il a dit. Le Roi a été peut-être d'abord un peu fâché de mes protestations contre l'impression, mais avec le temps, il connaîtra qu'elles étaient décentes dans ma bouche, qu'elles sauvent l'honneur de la société, et que c'est une bien bonne leçon pour l'avenir.....
«Adieu, cher ami, aimez toujours le Tressanius qui a un trop tendre attachement pour vous et de trop jolis enfants pour ne le pas mériter.»
Mme de Boufflers partit donc pour Versailles, ainsi qu'il était décidé, et à peine arrivée, elle prit son service auprès de Mesdames.
Soit qu'elle fût revenue à l'égard de Tressan à des sentiments moins farouches, soit que l'absence et l'éloignement lui aient inspiré quelque pitié, il lui prit un jour fantaisie d'écrire à son adorateur platonique:
«Paris[ [54].
«Je suis bien sûre, mon cher Tressanius, qu'en ne vous écrivant pas, je ne vous en aime que mieux, et je veux me flatter que vous ne m'en aimez pas moins. Cependant, il y a longtemps que vous ne me l'avez dit, et cela commence à m'inquiéter. Je vous aime trop pour ne pas vaincre mes répugnances et changer même de caractère, s'il le faut, plutôt que de vous laisser douter de moi un moment. Songez aussi que votre amitié m'est absolument nécessaire, parce qu'elle entre dans tous les arrangements de ma vie.
«Croyez-vous que je n'ai pas encore pu voir Alliot un moment seul? Il vint avant-hier chez moi pour la première fois, parce qu'il avait été à Versailles. J'avais des visites qui ne me laissèrent pas la liberté de lui dire un mot de vos affaires ni des miennes. Je l'ai fort prié de revenir, il me l'a promis; mais je crains bien de ne le voir qu'en Lorraine, car je suis obligée d'aller ce soir à Versailles pour remplacer trois femmes de semaine malades. Vous croyez bien que j'arriverai le mois prochain, tout le plus tôt que je pourrai, et que je m'en fais un vrai plaisir.
«En attendant, je vais vous dire les nouvelles d'hier: que la dépouille de M. le prince de Dombes a été donnée, sauf les Suisses, que tous les princes demandaient, à M. le comte d'Eu; le gouvernement du Languedoc à M. le comte d'Eu; et la Guyenne qu'il avait à M. le maréchal de Richelieu; le commandement de Languedoc à M. de Mirepoix; l'artillerie réunie au secrétariat de la guerre, et les carabiniers détruits et réunis à l'infanterie, à ce que l'on croit, car cet article n'a pas été décidé en même temps que les autres.
«Votre oncle est assez mal à ce que disent les médecins; vous seriez effrayé de son changement; il a tout l'air d'un homme qui, sans avoir une maladie dans les formes, ne saurait aller loin.
«Adieu, beau Tressanius; mille compliments à Mme de Tressan et à Marichou[ [55].»
Tressan, ravi d'une tendresse à laquelle il n'est pas habitué, accorde sa lyre et c'est dans la langue des dieux qu'il répond à l'aimable marquise:
Charmante nymphe du Madon,
Vous qui sur ces rives sauvages
Apportez les mœurs du Lignon,
Et qui méritez les hommages
D'Adamas et de Céladon,
Pendant votre cruelle absence,
L'infortuné Tressanius
Vouloit de ses amis en us
Ranimer la correspondance,
Mais c'est à vous seule qu'il pense
Dès l'instant qu'il ne vous voit plus.
Que tiens-je d'eux que je compare
Au bonheur de vous écouter?
Ils ne m'apprennent qu'à douter;
Sur leurs pas souvent je m'égare,
Ou me plais à les réfuter;
Près de vous, mon âme enchantée
Jouit du calme le plus doux,
Et ne veut plus avoir d'idée
Qu'elle ne la tienne de vous.
La vîtes-vous jamais rebelle
A votre imagination,
Qui, toujours brillante et nouvelle,
Sait, dans la moindre bagatelle,
Porter la vie et l'action,
Et de la folle fiction
Tirer une beauté réelle?
Non, Églé! mais pour l'éclairer,
Vous la troublâtes trop cette âme:
N'en parlons plus... Sans m'égarer,
Je veux qu'une si douce flamme
Ne serve plus qu'à m'inspirer.
Mais je vous dois quelques nouvelles,
Et ne vous parle que de moi.
Commençons... Hier en désarroi,
Dédaigneuses sans être belles,
Sans chevaliers, sans palefroi,
Vinrent les cousines du roi.
Chacun courut au-devant d'elles,
J'y suivis le...
Ah! qu'il fut grand!... jargon, sourire,
De lui tout sut les amuser;
De l'art de parler sans rien dire
Avec grâce il sut abuser...
Mais... puis-je un seul instant médire,
Puis-je conserver de l'humeur,
Quand je me plais à vous écrire,
Vous à qui je ne voudrais dire
Que ce qui se passe en mon cœur?
Revenez, charmantes princesses,
Effacer ces tristes altesses,
Revenez parer ce séjour?
Beauvau, Bouillon!... noms que l'amour,
Les ans, les François et la gloire
Ont consacrés du même jour
Où l'on commence notre histoire;
Revenez orner notre Cour,
Et faire à la nuit la plus noire
Succéder les feux d'un beau jour.
Telle on voit la naissante aurore,
Avec l'étoile du matin,
Dans l'horizon qu'elle colore
Effacer l'éclat incertain
D'une comète ou d'un phosphore,
Et dans nos vergers faire éclore
La rose, le myrte et le thym[ [56].
Mme de Boufflers profita naturellement de son séjour à Paris pour aller voir tous ses amis; elle poussa même le zèle jusqu'à rendre visite à l'ancienne amie de Panpan, à Mme de Graffigny. La vieille dame n'était pas dans un état d'esprit très bienveillant et la marquise eut tout lieu de s'en apercevoir. Elle mande à Panpan:
«Paris, 7 janvier 1758.
«J'arrive de chez Mme de Graffigny, que je n'avais pas encore vue. Elle souffre d'une espèce de clou et des nerfs. Nous avons parlé de vous. J'ai commencé par lui demander des nouvelles de votre santé. Elle m'a dit que vous vous portiez à merveille, m'a parlé assez raisonnablement sur le lait, et puis avec aigreur sur votre conduite et sur vos lettres.
«La jalousie perçait dans toutes les paroles qu'elle m'adressait; mais je répondais avec la modération et la douceur qu'inspire le bonheur. Elle me paraissait si malheureuse de ne plus vous aimer que je ne cherchais qu'à adoucir la situation, et assurément elle conviendra un jour qu'on ne saurait triompher plus modestement. Cependant, il ne faudrait pas que vous lui parliez de tout ceci, car dans la disposition où elle est, cela me ferait sûrement une tracasserie...[ [57]»
Peu de temps après la visite de la marquise, Mme de Graffigny, encouragée par l'éclatant succès de Cénie et poussée aussi par le besoin de gagner quelque argent, présenta une nouvelle pièce au théâtre français: la Fille d' Aristide. Elle crut faire présent aux comédiens d'un véritable trésor.
C'est Collé qui fut chargé de lire la pièce; elle fut reçue à l'unanimité pour être jouée après le retour de Fontainebleau. L'auteur voulait garder l'incognito, mais Mlle Gaussin reconnut le style et Mme de Graffigny dut se déclarer.
«Autant qu'on peut juger une pièce de théâtre sur le papier, écrivait Collé, je parierais que celle-ci aura un grand succès.»
C'était montrer peu de perspicacité. La Fille d'Aristide fut jouée le 29 avril 1758. La pièce était froide, sans intérêt et ne fit aucun effet; elle tomba piteusement.
Collé se vengea de s'être si lourdement trompé en écrivant: «J'ai été d'un aveuglement qui me démontre bien que je n'entends rien aux pièces de ce genre et qui prouve que, quelque habitude qu'on ait du théâtre, on ne peut bien juger d'une pièce qu'au théâtre même; le jour et la nuit ne sont pas plus différents que la lecture et la répétition.»
Voisenon, de son côté, disait: «Mme de Graffigny me lut sa pièce, je la trouvai mauvaise, elle me trouva méchant. Elle fut jouée, le public mourut d'ennui et l'auteur... de chagrin.»
C'est effectivement ce qui arriva.
La pauvre femme éprouva de son échec un véritable désespoir. Naturellement on fut sans pitié pour elle et ses confrères et rivaux ne lui ménagèrent pas les sarcasmes.
On eut la cruauté de lui envoyer ces vers:
Bonne maman de la gente Cénie,
A cinquante ans vous fîtes un poupon;
On applaudit, on le trouva fort bon;
On passe un miracle en la vie,
Mais, d'un effort moins circonspect,
Sept ans après tenter même aventure
Et travailler encor dans le goût grec,
Pardon, maman, si la phrase est trop dure,
Je le dis, sauf votre respect,
C'est de tout point vouloir forcer nature.
Tressan, indigné de la conduite des auteurs, écrivait à Panpan:
«Toul, 3 juin 1758.
«Je suis bien aise que vous soyez rassuré sur la santé de Mme de Graffigny et qu'elle se porte mieux que sa pièce. Ah! l'horrible métier que celui d'auteur! On a eu la lâcheté de faire une épigramme contre l'adorable auteur de Cénie, mais l'épigramme est si plate qu'elle ne donne de ridicule qu'à celui qui l'a faite.»
L'amour-propre froissé, le dépit agirent si fortement sur Mme de Graffigny qu'elle tomba malade; ses maux de nerfs, ses vapeurs, toutes les misères auxquelles elle était sujette augmentèrent sensiblement; les efforts qu'elle fit pour dissimuler son état ne firent que le rendre plus précaire. Sa maladie était étrange. De temps en temps, pendant la conversation, elle s'arrêtait net au milieu d'une phrase et elle avait un évanouissement de quatre à cinq minutes, puis elle revenait à elle et reprenait sa phrase au point où elle l'avait laissée, sans s'être aperçue qu'elle avait perdu connaissance.
Son état s'aggrava assez rapidement et elle succomba, le 12 décembre 1758, âgée de soixante-quatre ans.
Sa dernière pensée fut pour son vieil ami Panpan; elle lui légua tous ses papiers et, en outre, un coffret auquel était attaché ce billet:
«Cette cassette ne contient que des lettres appartenantes à M. de Vaux le fils, receveur des finances de Lorraine. Je veux et je prie mon exécuteur testamentaire de les faire remettre audit M. de Vaux sans avoir été lues par personne. J'en charge sa probité, sa conscience et celle de mes héritiers. Telle est ma volonté expresse.
«A Paris, le 27 mai 1745.
«D'Happoncourt de Graffigny[ [58].»
Il ne nous semble pas qu'après la lecture de cette note, il puisse rester le moindre doute sur la nature des relations qui avaient existé autrefois entre Mme de Graffigny et Panpan.
En apprenant que Mme de Graffigny avait légué tous ses papiers au lecteur de Stanislas, Collé, furieux d'être frustré d'un héritage sur lequel il comptait, écrivait ces lignes pleines de fiel:
«Elle a laissé ses manuscrits à M. de Vaux. C'est bien le plus sot homme et l'esprit le plus faux qui soit dans la nature, une vraie caillette. Mme de Graffigny avait vécu beaucoup avec lui en Lorraine et il avait été toujours bassement son complaisant, ainsi qu'il l'a toujours été de toutes les femmes de qualité qui l'ont voulu avoir à leur suite comme un animal privé. Il est depuis longtemps le souffre-douleur de la marquise de Boufflers et est chez elle comme une espèce de valet de chambre bel esprit.»
Pauvre Panpan! être devenu lecteur du Roi de Pologne, académicien de Nancy, l'intime ami de la marquise de Boufflers, et se voir traité de «caillette, de complaisant, de valet de chambre bel esprit!» Heureusement pour lui il ignorait ces injures aussi plates qu'injustes et que dictait seule une basse jalousie.
Il serait cruel de dire que Mme de Graffigny mourait à propos, et cependant le mauvais état de ses affaires était tel qu'elle était menacée de tomber dans la misère noire.
Généreuse comme tous les prodigues, elle avait fait par son testament de nombreux legs. Elle n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'il serait impossible de les acquitter; on ne put même pas payer les dettes assez considérables qu'elle laissait derrière elle.
Mme Helvétius était restée intimement liée avec son ancienne protectrice et sa mort lui causa un réel chagrin. Mue par un sentiment de piété presque filiale, elle voulut préserver de l'oubli la mémoire de son amie et elle adressa à Panpan cette lettre touchante:
«Voré, 1758.
«Mon cher Panpan, voulez-vous bien que je pleure avec vous la perte commune que nous avons faite dans Mme de Graffigny? Vous avez été dans tous les temps l'ami de son cœur et elle vous en donne à sa mort une marque bien chère. Elle vous lègue tous ses écrits, c'est sa volonté expresse qu'ils vous soient tous remis. Je vous dirai, pour sa gloire et pour notre consolation, que tout Paris les attend avec la plus vive impatience. Je crois, mon cher Panpan, que vous aimez trop son nom et sa réputation pour frustrer l'attente du public. Sans doute, dès qu'on vous les aura remis, vous travaillerez sans relâche à les rendre dignes de son juste empressement et à en donner une édition qui soit également honorable à l'auteur et à l'éditeur: mais ne croyez-vous pas, mon cher Panpan, qu'il soit nécessaire que vous veniez passer à Paris au moins un an pour vous mettre en état de la mieux faire par les secours et les avis des gens de lettres qui chérissaient la gloire de notre amie commune autant qu'ils chérissaient sa personne?
«Vous pensez quel intérêt nous y avons tous les deux. Il me semble que ma douleur augmente mon attachement et que je ne puis recevoir de consolation qu'autant que je pourrai contribuer à rendre la mémoire de ma chère maman immortelle! Vous êtes bien en état, mon cher ami, de me donner cette satisfaction, mais je me défierais un peu de votre paresse, qui peut-être n'est occasionnée que par votre mauvaise santé, que je craindrais de rendre encore plus mauvaise par ce travail. Cependant, si vous vous sentez la force et le courage de l'entreprendre, je vous prie très instamment de le faire, par l'intime assurance que j'ai que vous le ferez mieux que tout autre, inspiré surtout par l'amitié. Mais il ne faut pas perdre de temps. Il faut profiter des dispositions présentes du public. Elles sont tout à fait heureuses, elles peuvent ne pas durer. Rien n'est si léger et si inconséquent que ce même public, il ne faut pas le laisser languir, il nous en punirait.
«Partez donc, mon cher Panpan, aussitôt ma lettre reçue. Je crois cela nécessaire; il s'agit de la gloire de votre plus tendre amie. Vous devez tout oublier pour elle, l'amitié vous en fait une loi indispensable.
«Recueillez chemin faisant tout ce que vous trouverez de lettres d'elle et faites-en un choix. Je vous attends avec la dernière impatience. J'oubliais de vous dire de ramasser aussi toutes les anecdotes les plus intéressantes de sa vie; car, à la tête de ses ouvrages, il faudra, s'il vous plaît, que vous en donniez un abrégé dans lequel vous aurez soin de développer, avec toute la force et l'énergie dont vous êtes capable, la grandeur de son âme, la sensibilité inouïe de son cœur, la pénétration et l'étendue de son esprit. Vous la connaissez mieux que personne, ainsi vous êtes plus en fonds pour en faire un portrait digne d'elle et de vous et de la postérité; attachez-vous surtout à faire connaître cette douce et sublime philosophie du cœur qui caractérisait ses mœurs et ses ouvrages.
«Je vous embrasse, mon cher Panpan, de tout mon cœur, et mon mari aussi[ [59].»
S'absenter pendant un an! quitter Mme de Boufflers, tous ses chers amis de Lorraine, ses livres, ses fleurs, ses habitudes, ses manies, et tout cela pour rendre hommage à un souvenir très tendre assurément, mais si lointain! Vraiment Mme Helvétius en parlait à son aise.
C'est qu'elle était bien loin de se douter de l'état d'âme de Panpan. La vérité est qu'il avait perdu de vue son amie depuis bien des années et qu'il ne ressentit sa perte qu'assez faiblement. Non seulement il ne songea pas un instant à se rendre à Paris, ainsi qu'on l'en priait si instamment, mais il ne s'occupa pas davantage de préparer une publication destinée à glorifier les mérites littéraires de Mme de Graffigny.
L'ingratitude de Panpan envers celle qui avait guidé ses premiers pas était, en somme, très humaine et très naturelle; on doit cependant la déplorer. On se rappelle l'entrain endiablé, la verve incomparable des lettres écrites de Cirey en 1739; toute la correspondance de Mme de Graffigny, si l'on en peut juger par quelques rares spécimens, était sur le même ton. En ne recueillant pas ses lettres et en ne les publiant pas, Panpan nous a privés d'une œuvre charmante qui aurait classé Mme de Graffigny parmi les meilleurs et les plus spirituels épistoliers du dix-huitième siècle.
CHAPITRE XI
1757-1759
Difficultés politiques en Lorraine.
On se rappelle que les difficultés politiques qui avaient troublé les premières années du règne de Stanislas s'étaient peu à peu apaisées; la noblesse avait cessé son hostilité et s'était franchement ralliée au nouveau souverain. Depuis 1744 Stanislas vivait en paix.
Après bien des désaccords et des souffrances d'amour-propre péniblement dissimulées, le roi avait fini par rendre justice aux grands talents de son chancelier et il entretenait maintenant avec lui d'agréables rapports. Il lui avait même fait cadeau de la terre de Neuviller, près de Nancy, et il allait très souvent lui demander à dîner.
Cependant l'administration de M. de la Galaizière était dure et le peuple gémissait sous le poids des impôts; mais depuis que la noblesse se taisait, personne n'osait élever la voix.
De nouvelles difficultés s'élevèrent en 1756 et elles se prolongèrent jusqu'en 1759, avec des alternatives de violence et de calme qui troublèrent grandement la quiétude du roi. L'existence en fut à ce point bouleversée que Mme de Boufflers entrevit le moment où il lui faudrait quitter sa chère Lorraine pour aller habiter Meudon ou Saint-Germain avec le vieux monarque.
Cette fois, c'était la Cour Souveraine de Nancy qui se chargeait de reprendre la lutte contre le chancelier et de soutenir les intérêts du peuple. Les magistrats avaient l'avantage sur les gentilshommes de ne pouvoir être soupçonnés de se laisser guider par des intérêts personnels ou de caste.
Les sujets de légitime protestation ne manquaient pas. Tantôt les magistrats défendaient la liberté de conscience, violée par la scandaleuse obligation imposée aux malades de s'adresser à un confesseur qu'ils n'avaient pas choisi; tantôt ils s'insurgeaient contre les procédés violents de la maréchaussée, tantôt contre les impôts excessifs et les corvées insupportables qui ruinaient le pays, etc., etc.
Naturellement la population soutenait de toute sa force les magistrats et elle ne leur ménageait ni les encouragements ni les acclamations.
En 1757, parurent deux brochures attaquant violemment l'administration. Un arrêt du Conseil du roi les supprima et Stanislas envoya cet arrêt à la Cour Souveraine avec ordre de l'enregistrer. Mais la Cour s'y refusa; elle se borna à désigner un conseiller pour instruire l'affaire et donner des conclusions sur ces libelles.
Ce refus irrita Stanislas au plus haut point. Ce ne fut qu'après de longues démarches que la Cour consentit à céder.
Une autre affaire beaucoup plus grave allait soulever de nouvelles réclamations.
Sur la demande de La Galaizière, le roi consentit à modifier les maréchaussées qui existaient en Lorraine et à les mettre sur le même pied que celles de France. La Cour Souveraine adressa aussitôt au prince un long mémoire pour lui peindre la désolation et la misère qui régnaient déjà dans le pays et l'impossibilité pour les malheureux habitants de supporter cette nouvelle et lourde taxe. Elle s'élevait en même temps contre les travaux en nature imposés aux populations et qui les réduisaient à la misère.
«Un peuple, disait la Cour, qui ne subsiste que par la culture des terres, se ruine et périt s'il n'est ménagé par une juste proportion de ses forces avec les travaux qui lui sont imposés; l'arracher aux occupations qui lui donnent la subsistance, pour l'attacher à des ouvrages qui ne lui procurent ni nourriture ni salaire, le forcer à s'éloigner de son champ pour l'employer pendant des semaines, des mois entiers à des travaux pénibles et gratuits, c'est épuiser à la fois sa fortune et sa santé.»
On n'a pas oublié qu'au moment de la guerre de la succession d'Autriche, M. de La Galaizière avait imposé, au mépris de toute justice, l'impôt du vingtième à la province, tel qu'il existait en France[ [60].
Cet impôt était d'autant plus inique que la Lorraine ne faisait pas encore partie du royaume de Louis XV, et qu'elle n'était en hostilité avec personne. Dans tous les cas, il ne pouvait être appliqué qu'en temps de guerre; cependant, même après la signature de la paix, il continua à être perçu. C'est en vain que les magistrats avaient protesté, La Galaizière était resté sourd à leurs légitimes revendications.
En septembre 1757, lorsque s'ouvrit la guerre de Sept ans, le chancelier émit la prétention d'établir un second vingtième. L'indignation fut générale dans la province. La Cour Souveraine, se faisant l'interprète de la population, refusa absolument de reconnaître le nouveau règlement. Malgré les injonctions réitérées du Roi, elle ne voulut pas obéir, tout en protestant de son respect et de son amour pour la personne du monarque.
Stanislas exila le procureur général; puis il fit venir à Lunéville le premier président et un autre député, et il leur parla avec affection et bienveillance.
Il les supplia d'avoir pitié de son âge, de ses efforts pour rétablir la concorde, de ne pas troubler par de pénibles divisions les quelques jours qui lui restaient à vivre:
«Je suis infiniment touché des assurances que me donne ma Cour Souveraine de son attachement pour ma personne, leur dit-il; je le serais bien plus encore si cet amour qu'on me témoigne était le même pour mon gouvernement, qui en est inséparable.
«J'ouvre ici mon cœur, qui n'est point du tout disposé ni à punir avec rigueur, ni à fléchir avec indignité... ma santé affaiblie par mon âge ne saurait supporter aucune tracasserie. Je jouis de la douceur de la paix sous la faveur de l'heureux règne et de la puissance de Louis XV, mon gendre; au bout du compte, ce pays qui me sert d'asile est son domaine perpétuel; je ne le gouverne qu'avec juridiction viagère; ainsi désormais si je ne puis être assez heureux que de concourir au zèle de ma Cour Souveraine, qui prétend être au-dessus du mien pour le bien de l'Etat, je veux qu'on adresse toutes les remontrances directement au Roi Très Chrétien sur lesquelles la résolution prise n'exigera de moi que l'exécution.»
La situation du Roi était fort difficile. D'un côté il était au désespoir de la misère de ses sujets; il reconnaissait la justice de leurs réclamations et il aurait voulu leur obtenir un meilleur sort; d'autre part, il était attaché à son chancelier, il le redoutait et entendait à tout prix le soutenir. Or, La Galaizière se montrait intraitable et il exigeait l'enregistrement de l'édit.
Le 28 avril, le président reçut l'ordre de se rendre à Lunéville avec treize de ses collègues. Il refusa. Onze conseillers furent exilés. La Cour suspendit ses séances.
Au bout de peu de temps, Stanislas voulut donner lui-même l'exemple de la conciliation et il rappela huit conseillers. Seuls MM. de Châteaufort, avocat habile et estimé, Protin et de Beaucharmois demeurèrent en exil.
Malgré la bonne volonté évidente du Roi, la Cour ne consentit pas à reprendre ses séances.
Le déchaînement contre M. de la Galaizière était général: on l'avait surnommé le loup et l'on invitait la noblesse à le traquer comme une bête fauve. Le pays était inondé de libelles contre lui; on avait proposé de descendre la châsse de saint Sigisbert et de la promener par la ville comme dans les temps de calamité publique, dans l'espoir qu'elle délivrerait la province du fléau qui la dévastait.
Tout le pays était bouleversé et les esprits au dernier degré de la surexcitation. M. de Raigecourt-Fontaine avait écrit à un de ses parents une longue lettre politique où il ne désignait le chancelier que sous le nom du monstre. Il avait chargé une femme mariée qu'il avait séduite, Mme Biet, de faire parvenir cette lettre. Le mari s'en empara et la porta au chancelier, qui la remit au Roi. Celui-ci, enchanté de cette découverte qu'il appelait «un coup du ciel», disait qu'il donnerait «quatre millions pour poursuivre le Raigecourt.»
On répandait tant de libelles et de calomnies contre le chancelier, le déchaînement contre lui était si général, que Mme de la Galaizière finit par s'en émouvoir. Le Roi lui écrivit aussitôt pour lui donner sa parole qu'il ne se séparerait jamais de son mari; il l'engageait en même temps à se rassurer, lui disant que le plus grand plaisir qu'elle pût faire à ses ennemis était de marquer quelque crainte.
Un des adversaires les plus violents du chancelier était la vieille marquise des Armoises, nièce du prince de Craon, qui habitait le château de Fléville, et qui jouissait d'une grande influence dans la province. Elle aimait beaucoup Stanislas et le voyait fréquemment. Elle ne manquait jamais dans ses conversations avec lui d'attaquer La Galaizière, si bien que Stanislas, impatienté, finissait par l'éviter. Un jour où, grâce à la connivence de Mme de Boufflers, la vieille marquise avait pu forcer la porte du Roi, celui-ci s'écria fort en colère: «Marquise, je n'ai pas l'honneur d'être un Alexandre, mais la ville de Nancy est une Babylone!»
Au mois de juillet 1758, Stanislas, obsédé de toutes ces tracasseries, décida, pour y échapper, d'aller passer quelques semaines au château de Commercy. Avant de s'éloigner, il fit venir M. de Marcot, procureur général, et il le chargea de dire aux membres de la Cour Souveraine qu'il partait pour Commercy pour ne plus entendre parler d'eux, qu'il les abandonnait, qu'ils pouvaient s'adresser au roi son gendre, etc.
La vérité est que Stanislas était désolé de ne pouvoir mettre fin à ces querelles et qu'il trouvait que la France lui faisait jouer «un fort sot personnage».
Après son séjour à Commercy, il se rendit à Versailles, décidé à demander à Louis XV de reprendre le gouvernement de la Lorraine, dont il ne voulait plus se mêler, puisqu'il n'était pas le maître de s'y faire obéir. Son intention était de se retirer à Saint-Germain ou à Meudon, près de sa fille, pour y finir paisiblement ses jours. Mais quand il s'ouvrit de ses projets à Marie Leczinska, elle y fit la plus vive opposition.
En attendant, les ministres du Roi mettaient en avant toutes sortes de combinaisons pour venger M. de la Galaizière et punir la Cour Souveraine. Tantôt on proposait de la supprimer et de faire ressortir les bailliages au parlement de Metz; on aurait en même temps supprimé les conseils et la chancellerie de Lorraine. Tantôt on faisait venir le parlement de Metz à Nancy, etc. En dépit des objurgations de sa fille, Stanislas, dans un grand conseil tenu devant les ministres, proposa pour sa tranquillité personnelle d'abandonner une partie de son autorité. On lui répondit qu'il serait encore bien plus tranquille s'il abandonnait complètement le pouvoir.
A cette proposition, la reine de France, qui était présente, se leva indignée et elle dit aux ministres «qu'elle n'étoit plus surprise si le royaume étoit si mal gouverné; qu'apparemment les conseils qu'ils donnoient au Roy Très Chrétien ne valaient pas mieux que celui qu'ils venoient de donner à son père; elle ajouta encore beaucoup d'autres choses, avec une éloquence et une force qu'on ne lui croyoit pas.»
Tous ces projets étaient dangereux, étant données les liaisons qui existaient déjà entre les divers parlements du royaume; il était à craindre que le Parlement de Paris ne prît fait et cause pour la cour de Nancy. Il parut plus sage de rester dans le statu quo.
Stanislas se résigna donc à conserver un pouvoir qui lui était à charge, mais quand il vit que la Cour de Versailles était décidée à lui laisser les responsabilités, il chercha la solution la moins défavorable à ses sujets.
Sur ces entrefaites, on apprit que le duc de Choiseul était appelé au ministère des affaires étrangères à la place de M. de Bernis et qu'il allait traverser la Lorraine en revenant de Vienne.
En arrivant à Blamont, le duc apprit la mort de sa mère[ [61], qui venait de succomber à Nancy, le 25 novembre. Il s'arrêta à Fléville et il eut le lendemain une longue conférence avec Mme des Armoises, la maréchale de Mirepoix et le prince de Beauveau, qui venait de l'armée de Contades avec son neveu de Chimay. Il ne fut question que des affaires de la Cour Souveraine. En qualité de Lorrain, Choiseul n'aimait pas La Galaizière; il n'aimait pas davantage les jésuites, qui soutenaient le chancelier; il écouta donc avec bienveillance les doléances de ses compatriotes.
A peine au ministère, il donna des ordres en conséquence. La Galaizière dut céder en partie; il consentit à remplacer le deuxième vingtième par un abonnement fixé à un million de livres tournois.
Aussitôt, Stanislas rappela les exilés et la Cour consentit à reprendre ses séances.
Cette nouvelle fut accueillie dans toute la Lorraine par des transports de joie. Le jour où MM. Protin et de Beaucharmois revinrent à Nancy, tous les habitants se portèrent à leur rencontre jusqu'à deux heures des portes de la ville. Les principaux magistrats les haranguèrent, la foule des carrosses était énorme; sur tout le parcours retentissaient des acclamations enthousiastes. Le soir, on tira des boîtes d'artifice, on fit des illuminations; ce fut un véritable triomphe.
Ces manifestations n'avaient pas uniquement pour cause la joie de revoir les exilés; elles avaient surtout pour but de montrer la haine que l'on portait au chancelier.
Le retour de M. de Châteaufort fut particulièrement brillant. Beaucoup de ses amis vinrent au devant de lui jusqu'à Lunéville. Il eut la sagesse de vouloir se dérober aux ovations qu'on lui préparait, estimant qu'il ne convenait pas à des magistrats d'échauffer le peuple, mais il ne put cependant éviter l'éclat qui l'attendait à Saint-Nicolas, où se trouvaient une grande partie de ses collègues. Il y eut «sonnerie, des boëtes, des: Vive la Cour Souveraine et M. de Châteaufort!». A partir de Bon-Secours, la ville était illuminée. C'était une ivresse et une «démence véritable» dans tout Nancy; on poussait des cris de joie, on criait: le pot de terre a cassé le pot de fer! si bien que M. de Châteaufort était en même temps «flatté, honteux et fâché de tout ce tintamarre».
A la suite de ces événements, en février 1759, M. de la Galaizière, sentant sa situation compromise, demanda un congé et il annonça son départ pour Paris.
Le lendemain, M. de Lucé, causant avec Stanislas, lui dit que c'était le moment de marquer à son frère des bontés dont il avait grand besoin:
—«Que dois-je donc faire, demanda le monarque?
—«Écrire au roi de France, répondit M. de Lucé.
Sur ce mot, Stanislas lui dit de se retirer, qu'il savait ce qu'il avait à faire.
L'après-midi, le Roi, rencontrant M. de Lucé, lui dit:
—«Je suis fâché à toi[ [62].
—«Sire, ce serait le plus grand malheur qui pourrait m'arriver.
—«Crois-tu avoir imaginé tout seul ce qu'il fallait faire? Je l'avais pensé avant toi; je sais ce qu'il faut faire dans les occasions importantes.»
Peu après, Stanislas remit à son chancelier une lettre tout entière de sa main pour le Roi, son gendre; il réclamait sa justice et ses bontés pour M. de la Galaizière, «victime d'une cabale», et il affirmait qu'il n'avait «rien trouvé à reprendre à son administration depuis vingt-deux ans.»
Le soir même, le chancelier, heureux de la satisfaction obtenue, soupa chez M. Alliot, avec plusieurs dames de la Cour; puis il joua à la comète et il quitta le jeu pour monter en carrosse et se rendre à Paris.
La Galaizière, tout en conservant son titre et ses fonctions de chancelier, dut donner sa démission d'intendant de Lorraine, mais il fut remplacé par son fils[ [63], ce qui ne changeait rien.
Dès que la fin des troubles fut assurée, Tressan s'empressa d'écrire à Mme de Boufflers pour l'en prévenir. Elle était à Plombières, attendant anxieusement ce qui allait se passer. Sa joie fut grande en apprenant que son cher Stanislas allait enfin retrouver le calme de l'esprit et qu'elle-même allait pouvoir continuer à vivre en Lorraine, sans rien changer aux conditions de son existence.