CHAPITRE XII
Les voyages du Roi à Versailles.
Depuis que Tressan était arrivé en Lorraine, et en particulier à la suite des événements que nous avons racontés, son intimité avec le Roi n'avait fait que croître. La mort du duc Ossolinski avait contribué encore à nouer entre le monarque et le gouverneur des relations plus étroites. Stanislas voyait avec anxiété les vides se faire de plus en plus fréquents autour de lui et il sentait le besoin, pour éviter la solitude menaçante, de se créer des attachements nouveaux.
Les goûts littéraires et scientifiques de Tressan lui plaisaient infiniment; aussi ne négligeait-il aucune occasion d'attirer à sa Cour cet esprit distingué. Quand il lui écrivait, il le faisait toujours dans les termes les plus affectueux et sans rien dissimuler du plaisir qu'il éprouvait à le voir près de lui.
Il lui mandait, le 1er janvier 1757:
«Lunéville.
«Vous êtes toujours le très bien venu quand vous venez, et maudit quand vous ne venez pas. J'attendrai donc avec impatience votre arrivée pour lever la malédiction et bénir le jour par votre présence. Au reste, je vous souhaite, en vérité, pour cette année, plus de bonheur que vous ne sauriez désirer. Il est dû à votre mérite et à la part que j'y prends. Je suis de tout mon cœur votre très affectionné
«Stanislas, Roi.»
En 1758, Tressan, pressé par la nécessité, ayant sollicité une augmentation de traitement pour ses fonctions de maréchal des logis, le Roi lui mande[ [64]:
«Lunéville, 9 octobre 1758.
«Je ne fais réponse à la lettre que vous m'avez écrite que pour vous dire qu'il ne faut pas tant vous prévaloir de l'exemple que vous citez de la charge de maréchal-des-logis, dont je n'ai absolument pas besoin; mais comme j'ai beaucoup d'amitié pour vous, que j'ai besoin de votre attachement, et que je ne suis pas fort riche pour mettre un prix à une douceur si inestimable, ce que je vous ai assigné a été à proportion de mes facultés, à quoi j'ajoute encore mille francs du premier jour de l'année, en n'exigeant de vous autre chose, que de me voir autant que ma société vous sera agréable.
«Je vous embrasse de tout mon cœur.
«Stanislas, Roi.»
Maintenant, quand il se rend à Versailles voir sa bien-aimée Maryczka, Stanislas, qui a perdu son fidèle compagnon Ossolinski, le remplace souvent par Tressan. C'est ce qui a lieu en particulier en septembre 1759.
A ce moment, les difficultés politiques qui ont si gravement troublé la vie en Lorraine sont à peu près apaisées et on peut enfin prévoir une ère de calme et de tranquillité; aussi le Roi s'empresse-t-il de partir pour Versailles. Il emmène avec lui MM. de la Galaizière, de Lucé, et de Tressan; la situation pécuniaire de ce dernier est devenue si critique qu'il ne peut même plus nourrir ses chevaux ni ses gens; il se berce de l'espoir qu'avec l'aide du Roi il obtiendra du ministre quelque faveur.
A mesure qu'il vieillit, Stanislas fait à Versailles des voyages de plus en plus fréquents. Soit qu'il sente venir l'heure prochaine et inévitable de la séparation et qu'il veuille profiter de ses dernières années, soit qu'il sente que sa chère Maryczka a plus besoin que jamais de sa tendresse et de ses consolations, malgré son grand âge, il se rend régulièrement deux fois par an auprès de sa fille.
Il supporte allégrement le voyage, et s'il va moins vite qu'autrefois, c'est par égard pour ses compagnons, dont la santé s'accommode mal de ces déplacements rapides. Le Roi est encore si vigoureux que quand Marie Leczinska veut lui épargner cette route longue et fatigante par des temps trop rigoureux, il lui répond galamment que les saisons ne lui font rien, et que quand il s'agit de la venir voir il trouve toujours les chemins semés de fleurs.
Le cérémonial des voyages royaux est immuable. Les compagnons de route de Stanislas sont toujours les mêmes, M. de la Galaizière, M. de Thianges, M. de Lucé, Tressan ou le prince de Chimay. Le Roi voyage dans un vis-à-vis avec un de ses courtisans; les autres suivent dans une seconde voiture.
Stanislas est toujours précédé d'un officier de la bouche et d'un surtout, qui marchent en poste devant lui. Chaque jour il dit à quel endroit il veut dîner le lendemain; le surtout part avec l'officier et va coucher au lieu indiqué, de façon que quand le Roi arrive il trouve son dîner tout prêt dans une auberge, à l'heure qu'il a ordonné, non seulement pour lui, mais encore pour sa suite.
D'ordinaire, Stanislas couche à Jarry, maison de campagne de l'évêque de Châlons, et le second jour à Luzancy, chez son cher ami le comte de Bercheny.
A Versailles, il s'installe à Trianon, qu'on lui a une fois pour toutes réservé; mais dans la journée il reste près de sa fille, qu'il quitte le moins possible; il occupe dans le château l'appartement du prince de Clermont. C'est la Reine qui lui donne à dîner.
Stanislas n'a rien changé à ses vieilles habitudes d'autrefois et sa vie est toujours réglée de la même façon. Il se lève à cinq heures et se couche à dix heures au plus tard; il dîne copieusement, mais ne soupe pas. Plusieurs fois par jour on le voit fumer sa pipe.
Sa santé paraît toujours excellente et son esprit est aussi gai qu'à l'ordinaire; malheureusement il commence à ressentir quelques-unes des infirmités de la vieillesse; il marche difficilement et sa vue s'affaiblit, ce qui le prive de bien des distractions qui lui étaient chères: Il ne peut presque plus lire; il a dû renoncer à la peinture; quant à la musique, il l'entend toujours volontiers, mais il jouait de la flûte et il a dû y renoncer.
Le Roi a toujours eu un goût marqué pour les arts et les sciences; toutes les nouvelles découvertes ont le don de le passionner et, dès que son arrivée est connue, on est sûr de voir accourir à Trianon tout un défilé d'inventeurs qui viennent lui soumettre leurs découvertes plus ou moins extraordinaires.
Un jour, c'est un sieur Bonnel, teinturier à Dieppe, qui a inventé un appareil de sauvetage, très utile aussi pour passer les rivières sans danger. «Il se compose d'une espèce de cuirasse formée de plusieurs morceaux de liège cousus ensemble avec du fil goudronné, et qui entoure le corps par devant et par derrière, depuis le col jusqu'aux hanches.»
Un autre jour c'est un sieur Grossin qui a imaginé un procédé du même genre. «Ce sont des tablettes de liège attachées les unes au-dessus des autres avec des morceaux de cuir cousus avec du fil goudronné; les tablettes couvrent l'estomac par devant et l'entre-deux des épaules par derrière.» L'inventeur prétend que l'eau maintenant les tablettes horizontales, on peut se tenir debout sans aucun risque et avancer par le moyen des mains.
Une autre fois on présente au Roi un modèle de remorqueur destiné à traîner sur une rivière tout un train de bateaux chargés. Puis un inventeur a imaginé de peindre le verre de telle façon qu'il imite ainsi le marbre à s'y méprendre, etc., etc.
Pendant que le Roi occupe ses loisirs de Versailles en examinant les découvertes les plus bizarres, Mme de Boufflers, suivant son habitude pendant les absences du monarque, fait une saison à Plombières; comme elle redoute l'ennui par-dessus tout, elle s'est fait accompagner de ses enfants et aussi de ses inséparables amis Panpan et l'abbé Porquet.
Avant de quitter la Lorraine, l'amoureux Tressan lui a écrit une longue épître; il est plus épris que jamais, et malgré le peu de succès de ses déclarations enflammées, il s'efforce toujours de faire l'aimable, et de gagner par d'agréables facéties les bonnes grâces de la noble dame.
«La Malgrange, ce vendredi.
«J'ai bien exécuté la commission dont la Reine de mes pensées m'a honoré; j'ai baisé les deux mains du Roi et je donnerais Marichou pour pouvoir faire ce dont ce prince m'a chargé.
«Je pars demain à la suite; je tâcherais de le tenir gaillard et de lui plaire. C'est en vérité tout ce que j'espère de mon voyage.
«Sur la réponse de... j'ai écrit au Maréchal pour avoir un ordre de toucher cette somme sur mes appointements. Mes chevaux seront vendus ou j'en ferai faire un pâté pour nourrir mes gens cet hiver.
«Mais voyez comment cette belle dame est bonne de penser à toutes les petites affaires du Tressanius! Il est encore bien plus honnête à elle de me regretter. Ah! madame! avec quel transport de joie j'aurais sondé avec vous la profondeur du foyer des eaux de Plombières! Comme nous aurions bien discuté, pesé, calculé analysé tous les phénomènes qui se rassemblent pour vous échauffer le bout du doigt quand vous vous y faites donner la douche!
«Je crois avoir lu dans Scaliger ou dans Grævius que la nymphe Egia s'étant mise en colère contre Tuceneia, sa femme de chambre, qui avait mis de l'eau presque bouillante dans son bidet, elle renversa le tout d'un coup de pied. Les dieux ne font rien en vain. Cette eau se multiplia encore mieux que la source que fit jaillir Moschus; elle prit son cours vers le vallon que vous habitez, et voilà, disent ces habiles commentateurs, l'origine la plus sûre des eaux de Plombières.
«Laissez-les donc refroidir, madame, qu'elles puissent ne vous causer qu'une sensation douce et même agréable! Que ne puis-je m'y baigner auprès de vous! vous y voir baigner! vous baigner! et d'encore en encore...
«Monsieur l'abbé, prenez garde à vous! le moindre petit degré de chaleur de plus dans votre existence vous changerait en salamandre, et dans votre état, il faut quelquefois être carpe.
«Cher Panpan, ne craignez point ce feu liquide qui ne peut embraser votre maison, ni changer Popole en statue de sel.
«Aimez-moi tous les trois, plaignez-moi de n'être pas avec vous; j'écrirai de Versailles bien exactement, et si vous voulez rafraîchir mon foie desséché par votre absence, écrivez un peu au Tressanius, qui recevra vos lettres comme le chasseur de Lybie étendu sur l'arène brûlante ouvre son sein au vent du nord.....
«Mme de Tressan et Marichou prient bien tendrement Mme la marquise d'être bien persuadée qu'elles sont pénétrées des marques de bonté et d'amitié dont elle les a comblées.
«Avouez qu'il faut être bien épris pour écrire si longtemps avec une aussi mauvaise plume et de si mauvais papier. Épris, c'est le mot; ce sera toujours mon état auprès de vous. Tout ce qui m'en afflige, c'est que la plus aimable de mes amies n'ait jamais goûté un instant tout le plaisir que cet état m'a donné, me donne et me donnera.
«Il faudra m'écrire à Versailles chez le duc de la Vauguyon et surtout me mander la marche de la dame de mes pensées».
Soit que la vie de Plombières lui donne des loisirs, soit que l'éloignement la rende moins cruelle, Mme de Boufflers répond très aimablement à son correspondant; elle paraît même s'intéresser à son sort; entre temps, elle lui donne des nouvelles de leurs amis communs:
«Plombières, lundi.
«Vous avez beau dire, mon cher Tressanius, Mme Baron est très aimable et Mlle Baron est belle; Panpan dit aussi que M. Baron est beau, et il faut l'en croire. Vous êtes assez aimable de m'avoir écrit, car personne ne s'en avise; mais vous le serez davantage quand vous me manderez des nouvelles.
«Je ne saurais croire que vous ne tirez aucun fruit de votre voyage. Avez-vous vendu vos chevaux, et le roi de Prusse est-il aussi écrasé que nous le désirons? Tous les Anglais sont-ils pendus ou noyés?
«C'est ce que nous ne savons pas.
«Tenez-vous compagnie assidue au Roi, ainsi que vous me l'avez promis? Baisez-lui les mains pour moi; parlez-lui de mon attachement, de mon ennui de ne pas le voir et de mon regret de l'avoir quitté huit jours trop tôt.
«Je meurs d'envie de vous revoir tous; vous me retrouverez sous les arbres de la Malgrange et peut-être plus loin. Mandez-moi comment vont les affaires de M. de la Galaizière. Je hais bien les violences et je désire de tout mon cœur que tout se pacifie.
«Panpan vous embrasse et vous respecte de tout son cœur. Voici des vers de l'abbé pour une jolie femme d'ici qui lui en a demandé!»
Le premier jour que je la vis, j'aperçus sa beauté,
Mais je n'aperçus qu'elle;
Et le jour que je l'entendis,
Je la trouvai bien plus que belle;
J'admirai son esprit, je louai ses attraits,
Sans penser que mon âme en serait enflammée.
Si j'avais su d'abord combien je l'aimerais,
Je ne l'aurais jamais aimée[ [65]!
Après son séjour habituel auprès de sa fille, Stanislas reprend la route de la Lorraine, avec ses compagnons. Suivant son habitude, il s'arrête chez la marquise de Mauconseil, dans sa superbe propriété du Bois de Boulogne qu'on appelle Bagatelle.
Mme de Mauconseil avait été dame d'atours de la reine Opalinska; Stanislas avait pour elle beaucoup de bontés, et il ne manquait jamais, à chacun de ses voyages, de prendre un repas chez elle.
La marquise, flattée d'un si grand honneur, ne se borne pas à offrir à dîner au roi, elle organise toujours des surprises, quelquefois de véritables fêtes champêtres avec compliments en prose, en vers, musique, comédie, etc.
Le roi de Pologne arrive généralement vers dix heures du matin. Après un compliment de circonstance, l'on se met à table et l'on sert un dîner fort recherché et de très bonne mine. Pendant le repas, des musiciens et des musiciennes chantent des chansons à la louange du monarque.
Toute la société se rend ensuite dans le parc pour prendre le café, et alors l'on offre au Roi les attractions les plus variées; tantôt on joue devant lui un petit acte d'opéra, tantôt on le promène dans une foire de village où se trouvent réunis tous les divertissements usités en pareille occurrence, tantôt on le fait pénétrer dans un petit cabinet de verdure avec cette enseigne: «Au grand café de Bagatelle», et deux jeunes filles, agréablement costumées, viennent servir le noble invité; tantôt il y a des marionnettes. Le tout est accompagné de danses, de chants, de musique, et de couplets en l'honneur du prince.
Puis toute la société et tous les acteurs accompagnent le Roi jusqu'à son carrosse, et il part pour Luzancy, où il s'arrête toujours pour coucher.
Cette bonne marquise de Mauconseil, si dévouée à Stanislas, fut un des exemples les plus frappants des extravagances et de la mobilité de la mode à la fin du dix-huitième siècle, et il serait vraiment dommage de ne pas rappeler les mésaventures qui lui advinrent. Un beau jour, Mme de Mauconseil tomba malade assez gravement, et sa fille, Mme d'Hénin, très inquiète à juste titre, vint s'installer près d'elle. Mais Mme d'Hénin était fort à la mode; sa piété filiale souleva un enthousiasme général et ses amies les plus intimes réclamèrent le droit de lui venir en aide et de veiller elles aussi la malade à tour de rôle; on vit donc camper sur des lits de sangle, dans les salons qui précédaient la chambre, Mmes de Turenne, de Poix, de Tessé, de Lauzun, de Bayes, de Brancas, etc.; on trouvait dans tous les coins des bonnets, des corsets, des sachets, des sultans, des flacons, des mantilles, des pantoufles, etc. Ces dames avaient amené leurs femmes, qui couchaient dans la seconde antichambre, sur des canapés; quant à la première antichambre, elle était occupée par des valets de la maison, qui dormaient sur des banquettes.
Cependant les amies de ces dames s'enflammèrent à leur tour, et douze ou quinze femmes sensibles vinrent s'établir dans la galerie de tableaux, où elles couchèrent sur des bergères, des sophas, des coussins ou des tapis. Les parents, les amis, les maris, les amants affluèrent; on passait les nuits à jouer dans ce vaste dortoir, où les plus grandes dames étaient rangées sur des malles, des coffres, des tapis roulés et même sur des meubles de garde-robe recouverts de leurs sarreaux de toile de Perse.
Bien entendu, dans la salle à manger, la table était mise en permanence, chacun apportait des victuailles, et c'était une odeur de comestibles à ne pas tenir dans la maison.
Les personnes les plus favorisées jouaient au loto dans la chambre de la malade.
Malgré tout, la marquise s'en tira, et l'on célébra sa guérison par une comédie champêtre et toutes sortes d'extravagances.
Six mois après, Mme de Mauconseil retomba malade. Personne n'y prit garde, elle avait cessé d'être à la mode. L'on n'apprit sa mort que par le billet d'enterrement.
Les voyages du Roi ne se passaient pas toujours sans encombre. En 1757, pendant la route, il arriva un accident qui aurait pu être fort grave. Stanislas n'adorait pas seulement les inventions nouvelles, il avait aussi la manie de les expérimenter; il avait imaginé une voiture à trois roues dont il attendait merveille et, bien que Mme de Boufflers eût essayé de l'en détourner, il avait absolument voulu en faire l'essai lui-même. A l'aller, tout se passa bien et le Roi était ravi, mais au retour il n'en fut pas de même. En approchant de Saint-Dizier, le postillon ayant voulu tourner trop court, la voiture et le cheval de brancard furent renversés sur le côté gauche; MM. de la Galaizière, de Lucé et de Tressan, qui se trouvaient dans le carrosse de suite, accoururent au secours du roi et leur effroi fut grand en trouvant Stanislas immobile, muet et comme s'il était inanimé; sa tête était cachée dans la voiture et on ne voyait que son dos couvert de débris de glaces. On ne savait comment le retirer de cette situation périlleuse lorsqu'il s'écria enfin: «Ce n'est rien!» Mais il eut le bon esprit de rester immobile jusqu'à ce que tous les morceaux de glace qui pouvaient le blesser eussent été enlevés. Enfin, après bien des efforts, on put le retirer par la portière de droite. Il était sain et sauf, très calme, et, pour bien montrer qu'il n'avait aucun mal, il fit une longue marche à pied pendant qu'on relevait la voiture et qu'on la réparait. Son chien Griffon, qui était avec lui dans le carrosse, ne fut pas moins heureux et s'en tira sans la moindre blessure.
CHAPITRE XIII
1756-1760
Les enfants de la marquise de Boufflers.
Ainsi que nous l'avons vu au cours des précédents chapitres, les trois enfants de la marquise de Boufflers avaient grandi auprès de leur mère, qui s'occupait d'eux fort tendrement, et ils s'étaient trouvés peu à peu mêlés à la vie de la Cour. Stanislas leur témoignait beaucoup d'affection. Mlle de Boufflers en particulier, celle que les courtisans avaient surnommée «la divine mignonne», avait, par sa gaîté juvénile et son esprit, conquis les bonnes grâces du Roi, et il l'appelait souvent auprès de lui.
L'aîné des enfants, celui qui, à la mort de son père, avait pris le titre de marquis, quitta assez jeune Lunéville pour aller à Versailles occuper la place enviée de menin du dauphin, place qu'il devait naturellement à la protection de Stanislas.
Quant au cadet, sur lequel nous insisterons davantage, parce qu'il va jouer dans notre récit un des premiers rôles, il était né prématurément, le 31 mai 1738, sur la grand'route de Bar-le-Duc à Commercy; la marquise était seule dans son carrosse quand l'accident lui arriva, et c'est le postillon qui lui donna des soins. Transporté aussitôt à Nancy, ainsi que sa mère, l'enfant fut ondoyé le lendemain à Saint-Roch[ [66]. Il eut pour parrain et pour marraine le Roi et la Reine de Pologne, et il reçut en leur honneur les noms de Stanislas-Catherine.
L'enfant fut immédiatement mis en nourrice chez une brave paysanne d'Haroué, et c'est là qu'il passa ses premières années, près de la magnifique résidence de ses grands-parents. Mme de Boufflers venait très souvent l'y voir, mais, rappelée par ses devoirs à la Cour, elle ne faisait jamais que de courtes apparitions et l'enfant se trouvait presque toujours seul. Il n'était pas cependant sans s'être créé quelques relations agréables dans la basse-cour du château, entre autres celle d'un gros chien de garde, installé dans la cour d'honneur, et qui répondait au nom de Pataud. Stanislas-Catherine et Pataud se comprenaient à merveille et ils passaient leur vie ensemble. Quand on cherchait Stanislas, on était toujours sûr de le retrouver dans la niche de son meilleur ami; quand on appelait l'un, l'autre arrivait également, tant et si bien qu'on arriva à les confondre et que tous deux finirent par répondre au même nom de Pataud.
Quand Stanislas eut atteint l'âge de neuf ans, Mme de Boufflers estima que les études sérieuses devaient commencer pour lui et elle le fit venir à Lunéville. L'enfant s'arracha non sans larmes et regrets à la vie libre et insouciante et à la précieuse intimité de Pataud pour commencer l'apprentissage de la vie.
Nous avons vu dans le premier volume de cet ouvrage que son éducation avait été confiée à cet ineffable abbé Porquet, dont nous avons conté l'étrange liberté d'allures et la singulière absence de principes[ [67].
L'éducation de l'enfant fut ce qu'elle devait être, étant donné le milieu dans lequel il vivait et le précepteur que la prudence de sa mère lui avait choisi. Si elle ne laissa rien à désirer au point de vue intellectuel, au point de vue moral il y eut de terribles lacunes. Aussi, personne, et Mme de Boufflers moins que tout autre, ne put s'étonner du résultat.
Stanislas, du reste, était le digne fils de sa mère; il paraissait admirablement doué, et plus il avançait en âge, plus il brillait par une intelligence vive et primesautière qui surprenait tous ceux qui l'entouraient; déjà on lui prédisait les plus hautes destinées.
Un jour, étant en séjour chez sa grand'mère de Craon, à Haroué, il donna une preuve singulière de son étonnante précocité.
«Le P. de Neuville, célèbre alors par son éloquence, venait souvent chez la princesse; la grande dame avait renoncé aux erreurs de ce monde et elle s'adonnait à la dévotion. Aussi était-elle assidue aux sermons du R. P. et y conduisait-elle volontiers ses petits-enfants. Un jour, après avoir prêché, le Père de Neuville vint la voir et il fut frappé de l'extrême attention avec laquelle le regardait le jeune Stanislas.
—«Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui dit-il.
—«C'est, reprit l'enfant, parce que vous avez très bien prêché ce matin.
—«Vous rappelleriez-vous quelque chose de ce que j'ai dit? repartit le Père étonné.
«L'enfant fit un précis tellement exact du sermon, que tout le monde fut confondu. A partir de ce moment, le P. de Neuville eut de lui une grande idée[ [68].»
L'on faisait naturellement honneur à l'abbé Porquet des brillantes dispositions de son élève et on lui en attribuait tout le mérite; on en concluait de plus que Stanislas-Catherine avait pour l'Église une vocation des plus décidées, et comme c'était à l'état ecclésiastique qu'on le destinait, ainsi qu'il était d'usage dans les familles nobles pour les cadets, tout le monde se réjouissait de cette heureuse coïncidence. Tout paraissait donc s'arranger pour le mieux.
Le Roi, qui aimait beaucoup son filleul, était ravi de cette vocation inespérée; il l'appelait, non sans emphase, «une fleur destinée à parer les autels;» en prévision de la mission sacerdotale dont l'enfant devait plus tard être chargé, et pour l'encourager dans la bonne voie, il s'empressa de le gratifier de plusieurs fructueux bénéfices. C'est ainsi que Boufflers fut nommé abbé de Longeville et de Béchamp.
Les talents du futur abbé ne firent que s'accentuer avec l'âge; non seulement il apprenait avec facilité tout ce qu'on lui enseignait, mais il était doué des dons naturels les plus précieux; il excellait aux exercices du corps, montait parfaitement à cheval, cultivait avec succès la musique et la peinture, etc.; il marquait pour la poésie des dispositions qui enchantaient sa mère et toute sa famille et qu'on s'empressait d'encourager.
En avril 1754, à peine âgé de seize ans, Boufflers traduisit en vers une pièce de Sénèque, et l'œuvre du jeune homme souleva les cris d'admiration de Stanislas, de Porquet, de Panpan et de toute la Cour.
DISCOURS DE THÉSÉE, SORTI DES ENFERS.
Je suis enfin sorti de ces cavernes sombres
Où des morts gémissants Pluton retient les ombres,
Et déjà du soleil le flambeau lumineux
D'un éclat inconnu vient étonner mes yeux.
Oui, quatre fois ce dieu, dans sa noble carrière,
A sur les champs dorés répandu sa lumière:
Et quatre fois la nuit, en fournissant son cours,
Vit son espace égal à l'espace des jours;
Tandis que de mon sort l'affreuse incertitude
Dans mon cœur éperdu versoit l'inquiétude;
Et tandis qu'enchaîné dans cet affreux chaos,
Du ciel et de l'enfer je souffrois tous les maux.
Mais vainqueur de Pluton, le vaillant fils d'Alcmène
De son ami captif enfin brisa la chaîne:
Sa bouillante valeur assurant mon retour,
Je sortis des enfers, je reparus au jour;
Je quittai de Pluton la demeure abhorrée,
Et je revins enfin sous la voûte azurée,
Mais de tous ces travaux la pénible longueur
De mon ancien courage énerve la vigueur;
Et mon corps abattu, ma force chancelante,
Ne peuvent seconder ma valeur languissante.
L'abbé Porquet s'extasiait sur cet élève qui lui faisait tant d'honneur; Mme de Boufflers était ravie des succès de son fils, elle admirait la variété de ses aptitudes, son humeur originale, la vivacité de ses reparties; Stanislas raffolait de ce jeune homme si bien doué, si gai, dont l'entrain le rajeunissait; il était pour lui plein d'indulgence et il lui passait mille fantaisies. Enhardi par la bonté du Roi, l'abbé s'était mis avec lui sur un pied presque familier.
La jeune muse de Boufflers ne s'attaquait pas seulement aux sujets sérieux; ceux-ci étaient même, il faut l'avouer, l'exception. Un jour c'est sur le singe même de Stanislas que le poète prétend exercer sa verve; mais il a soin de glisser dans son quatrain une délicate flatterie:
Ces climats ne l'ont point vu naître,
Et par un coup du sort, il tomba dans nos mains;
Mais par son amour pour son maître,
Jacko est devenu le singe des Lorrains.
Le Roi, très amusé par la verve du jeune homme, encourage ses essais poétiques, et Boufflers, que le succès rend audacieux, ose composer pour la fête du Roi une chanson qu'il débite à la table royale, aux applaudissements de tous les courtisans:
Chanson
Si l'on cherche un roi qu'on aime (bis),
On peut le trouver ici;
Et qui nous aime de même,
On peut l'y trouver aussi.
Si l'on cherche un roi qu'on aime
On peut le trouver ici.
Tous nos cœurs sont sa conquête (bis),
C'est sur eux qu'il règne ici,
On fête aujourd'hui sa fête,
N'est-ce pas la nôtre aussi?
Tous nos cœurs, etc.
A nos respects il préfère (bis)
L'amour qu'on lui porte ici;
De sa cour il est le père,
De son peuple il l'est aussi.
A nos respects, etc.
Partout on pourrait en dire (bis)
Tout ce qu'on en dit ici:
Car si de près on l'admire,
De loin on l'admire aussi.
Partout, etc.
Que parmi nous il s'arrête (bis)
Qu'il règne cent ans ici;
Nos vrais biens sont sur sa tête,
Nos beaux jours y sont aussi.
Que parmi nous, etc.
Stanislas, charmé, ne trouve pas sur le moment de meilleure récompense que d'embrasser le jeune poète et le couvrir d'éloges. Mais n'était-ce pas insuffisant et n'y avait-il pas d'autre moyen d'encourager ce talent qui donnait de si belles promesses?
Mais si, assurément. Il y a une Académie à Nancy, et quand on tourne si bien le couplet, on est digne d'en faire partie. L'abbé est bien un peu jeune, il n'a que vingt ans, mais Stanislas connaît ses classiques, et il sait qu'
Aux âmes bien nées,
La valeur n'attend pas le nombre des années.
Il est vrai que les statuts de la Société royale interdisent formellement de briguer les suffrages académiques avant l'âge de vingt-cinq ans, mais les règlements sont-ils donc faits pour un Roi! et qui oserait se permettre une critique? Ce serait, en vérité, une plaisante aventure. Donc Boufflers sera académicien, de par la volonté du prince.
Mais que va dire l'abbé Porquet? Au plaisir de voir son élève monter si haut ne se mêlera-t-il pas une pointe de jalousie? Et puis est-il d'un bon exemple de placer le précepteur dans un état d'infériorité vis-à-vis de son élève? Stanislas, dans sa sagesse, trouve le moyen de tout concilier. Porquet est un homme de goût, il cultive les lettres, il sera nommé académicien le même jour que Boufflers. Ainsi en décide le Roi, non pas sans opposition.
L'abbé de Choiseul, en effet, fait les plus vives objections; il soutient entre autres que les fonctions de précepteur sont inconciliables avec celles d'académicien; mais où a-t-il vu pareille incompatibilité? Du reste, Mme de Boufflers a décidé que Porquet serait de l'Académie. Qui oserait résister à la favorite?
On réunit en hâte la compagnie, on lui signifie les volontés du Roi. Boufflers et Porquet sont nommés à l'unanimité. Mais dans la même séance, et pour bien montrer que le règlement n'est pas un vain mot, M. de Champigneulles voit sa candidature résolument écartée parce qu'il ne remplit pas les conditions d'âge exigées.
Le 20 octobre 1758 les deux néophytes furent officiellement admis dans le cénacle. La séance fut magnifique. Le Roi était présent ainsi que Mme de Boufflers, Mme de Mirepoix, la marquise des Armoises, le chancelier, M. et Mme de Tressan, M. de Lucé, etc. Boufflers avait choisi comme sujet de son discours De l'éloquence.
Le président lui adressa quelques paroles de bienvenue et lui dit entre autres compliments:
«Vous vous êtes livré jusqu'à ce moment à l'étude des livres sacrés et de la théologie, parce que vous êtes né pour éclairer de vastes diocèses et pour être mis ensuite entre les premières colonnes de l'Église: honneurs qui sont la récompense due aux grands talents, lorsqu'ils sont soutenus d'un grand nom.»
A partir de ce moment, l'abbé de Boufflers assiste assidûment aux séances académiques; il prend souvent la parole et on l'entend aborder des sujets qui au premier abord paraissaient lui être peu familiers. Ne s'avise-t-il pas un jour de prononcer un long et pathétique discours sur les charmes de la vertu!
Les grandeurs, cependant, n'éblouissent pas Boufflers, car il a beaucoup d'esprit: son titre même d'académicien le laisse froid, il ne s'en soucie guère plus que de la théologie, et il continue plus que jamais à rimer à tort et à travers pour les jolies dames de la Cour, sans souci aucun de la morale et de la réserve qu'on était en droit de lui demander.
En décembre 1760, le jour de la Sainte-Catherine, il adresse à sa mère ce bouquet fort galant assurément, mais bien inquiétant sous la plume d'une future «colonne de l'Église», bien étonnant dans la bouche d'un fils:
Votre patronne, au lieu de répandre des larmes,
Au jour qu'elle souffrit pour le nom de Jésus,
Parla comme Caton, mourut comme Brutus;
Elle obtint le ciel, et vos charmes
L'obtiendront comme ses vertus.
Reniez Dieu, brûlez Jérusalem et Rome,
Pour docteurs et pour saints n'ayez que les Amours,
S'il est vrai que le Christ soit homme,
Il vous pardonnera toujours.
Ce «bouquet» aurait dû faire scandale, soulever l'indignation de Mme de Boufflers, attirer sur la tête de l'audacieux abbé tous les anathèmes; il n'en fut rien, bien loin de là. On le trouva charmant, d'une grâce inimitable; l'auteur fut comblé d'éloges et la marquise se pâma d'aise. C'était si bien le ton de la cour de Lunéville!
L'abbé a un goût marqué pour la plaisanterie, voire même pour l'épigramme, goût qu'il gardera toute sa vie, et dans son exubérante gaîté, il n'épargne même pas sa famille. Ne le voit-on pas un jour pousser l'audace jusqu'à s'égayer aux dépens de son oncle, le prince de Beauvau, de cet oncle si respecté cependant, qui occupe une si haute situation, et qui dans la famille inspire à tous une crainte salutaire.
C'est la similitude de nom du prince et de Panpan qui sert de thème aux facéties du jeune abbé:
Air.—De la Camargo.
Si Monsieur Deveau
Était un peu beau,
Que Monsieur de Beauveau
Fût un peu moins beau;
Ce Monsieur Deveau
Serait un Beauveau,
Et Monsieur de Beauveau
Ne serait qu'un veau.
Si le frère
De ma mère
Par hasard eût été veau;
Ses parentes
Et mes tantes
Seraient un troupeau
De nymphes Io.
Hélas! s'il était veau
Ce valeureux Beauveau,
Que toute sa famille redoute,
Je me doute
Que la croûte
D'un grand godiveau
Serait son tombeau.
Boufflers et sa sœur ne quittaient pas la Cour et la suivaient dans tous ses déplacements.
C'est ainsi qu'en 1759, il s'en fallut de peu que le château de Commercy ne fût la proie des flammes, grâce à l'imprudence de l'abbé.
Il habitait un appartement du premier étage; il commit l'étourderie de placer une chandelle trop près d'une tapisserie, puis de s'absenter pour aller rendre une visite à une dame qui lui voulait du bien; leur conversation, fort attachante évidemment, se prolongea très tard, si tard qu'à deux heures du matin l'abbé n'était pas encore rentré chez lui: il fut réveillé en sursaut par les cris au feu! au feu! qui retentissaient dans le château. Il n'eut que le temps de se précipiter dans les corridors, et c'est alors qu'il s'aperçut que son appartement était en flammes. Par grande chance, les secours ne se firent pas attendre et l'on put conjurer le danger, mais l'appartement de l'abbé fut entièrement consumé. Heureusement, l'on n'était pas collet-monté à la cour de Stanislas, et Boufflers, au lieu de reproches, reçut mille félicitations sur l'heureuse circonstance qui lui avait probablement sauvé la vie.
Pendant que l'abbé risquait d'incendier Commercy, son frère, le marquis, faisait la campagne d'Allemagne avec son oncle de Beauvau, et il se couvrait de gloire. Grâce à la protection de Stanislas, il avait été nommé colonel du régiment Dauphin Infanterie, puis gouverneur des villes et château de Pont-à-Mousson (1758). L'amitié intime du Dauphin lui présageait un avenir plus brillant encore.
Avant d'achever ce chapitre, disons quelques mots des événements qui se sont passés à cette époque dans la famille de la favorite et aussi dans l'entourage immédiat du roi.
Deux mariages sensationnels ont eu lieu à la Cour en 1757. Le 2 mai, le fils de M. de Bercheny a épousé Mlle de Baye, à six heures du matin, dans l'église paroissiale de Lunéville. Le Roi a offert un somptueux repas de noces au château de Chanteheu.
Le 26 juin, M. de Caraman, petit-fils de Riquet, le célèbre constructeur du canal de Languedoc, a épousé Mlle de Chimay, petite-fille du prince de Craon. La cérémonie a été célébrée en grande pompe dans la chapelle du château à Lunéville; c'est Stanislas qui a fait les frais de la noce, et il a gardé les deux époux près de lui pendant toute une année. En l'honneur du mariage, M. de Caraman a été nommé chambellan du roi de Pologne.
La même année, le 25 septembre, Mme de Boufflers apprenait la mort, en Languedoc, de son beau-frère le maréchal de Mirepoix, qui commandait les troupes du midi. C'était une perte cruelle pour la maréchale, qui adorait son mari, et qui resta longtemps inconsolable de sa fin prématurée.
M. de Mirepoix était capitaine des gardes du corps de Stanislas. En bonne sœur, la maréchale écrivit au roi que la plus grande consolation qu'elle pouvait recevoir de la perte de son époux serait de le voir remplacé par son frère de Beauvau. Stanislas s'empressa de déférer à un vœu aussi pieux et le prince fut nommé aussitôt.
Un an après, un nouveau deuil frappait la maison de Beauvau:
La princesse douairière de Chimay mourut au château de Commercy, le 22 juillet 1758, à une heure du matin. Quelques jours auparavant, Thoumain de Nancy, le célèbre chirurgien, lui avait fait «l'extraction d'un polype du poids d'une livre et demie dans la matrice». Sa mère, la princesse de Craon, sa sœur, la marquise de Boufflers, son frère, le chevalier de Beauvau, et enfin sa belle-fille l'assistaient à son heure dernière.
L'année suivante, son fils, le prince de Chimay, était tué à la tête des grenadiers de France, le 9 août, à la bataille de Toddenhausen, près de Minden; c'est lui qui avait si miraculeusement échappé à la mort lors de l'accident arrivé au marquis de Boufflers en 1751. Ce jeune prince donnait de grandes espérances; il fut très regretté.
Sa place de commandant des gardes du corps du Roi de Pologne fut donnée au fils aîné de Mme de Boufflers, le marquis de Boufflers-Rémiencourt. Peu de temps après, il était encore nommé bailli d'épée du bailliage de Pont-à-Mousson.
On voit que Stanislas, dans sa paternelle bienveillance, ne cessait de combler de ses faveurs les membres des familles de Beauvau et de Boufflers.
Le 16 mars 1758, le Roi eut la grande satisfaction d'apprendre par un courrier de M. de Belle-Isle que le roi de France, cédant à ses instances, venait de nommer le comte de Bercheny maréchal de France; c'était le glorieux couronnement d'une brillante carrière militaire.
En août de la même année, le roi de Pologne éprouva un chagrin véritable. Son officier d'office, le célèbre Gilliers, cet artiste culinaire qui avait publié le Cannaméliste français et que Stanislas, qui avait la passion de la cuisine, traitait plutôt comme un ami que comme un serviteur, succomba à une cruelle maladie[ [69].
Pendant les dernières heures du pauvre Gilliers survint un incident assez burlesque. Il était à l'agonie, on ne pouvait plus, depuis longtemps, lui arracher ni paroles ni gestes. Tout le monde croyait qu'il avait perdu connaissance. Au pied du lit, quelques femmes récitaient les prières d'usage en pareil cas, lorsque l'unes d'elles interrompit ses litanies pour dire à ses compagnes: «Heureusement que Mme Gilliers est encore fraîche et qu'elle trouvera aisément à se remarier.»—«Vieille garce!» s'écria d'une voix étranglée le moribond, en se dressant sur sa couche et en regardant avec colère la femme qui avait parlé. Tous les assistants, terrorisés, s'enfuirent; Gilliers, épuisé par l'effort, retomba sur sa couche et rendit aussitôt le dernier soupir.
Au mois de janvier 1760, Stanislas, eut encore le regret de voir disparaître un homme avec lequel il entretenait de fréquents et agréables rapports, Bernard Conigliano. C'était un négociant fort habile, d'une grande probité et que le monarque tenait en haute estime: aussi lui avait-il accordé le privilège des fournitures de la Cour avec le titre de «marchand du Roy de Pologne», changé plus tard en celui, plus vague et plus relevé, d'«agent du Roy.» Conigliano était né à Strasbourg, où son père, assesseur au «Grand Sénat» de cette ville, avait eu l'occasion de rendre d'importants services à Stanislas pendant les dures années de Wissembourg. Le jeune Conigliano s'était attaché à la fortune du prince et l'avait suivi à Lunéville, où il s'était marié. Il laissait plusieurs enfants.
CHAPITRE XIV
1758-1760
La vie de la Cour.—Les représentations dramatiques.—Passage du prince Xavier de Saxe.—Arrivée du nain Borwslaski.—Chagrin de Bébé.—Les réunions chez la marquise de Boufflers. Mme Durival.—Galanteries de Panpan.—Fâcheuse aventure de Mlle Alliot.
Les désastres de la guerre de Sept ans avaient-ils eu quelque influence sur la cour de Lunéville, et Stanislas avait-il ressenti comme il convenait les revers réitérés qui frappaient les armées de son gendre? En aucune façon, et c'est à peine si l'on paraissait se douter en Lorraine de l'état critique du gouvernement français. Cependant, à la fin de 1759, la situation financière devint si désastreuse que l'état se trouvait acculé à la faillite. Pour éviter une aussi fâcheuse extrémité, Louis XV invita ses fidèles sujets à envoyer à la monnaie leur vaisselle plate ou montée, et lui-même donna l'exemple.
Stanislas, quoi qu'il lui en coûtât, ne crut pas pouvoir se dispenser d'imiter la conduite de son gendre et il fit déposer son argenterie à la monnaie de Metz.
Ce sacrifice accompli, et ce tribut payé à ses relations de famille, la vie folâtre continua plus que jamais, sans souci des difficultés où se débattait la France.
Malgré son grand âge, Stanislas avait conservé son entrain et sa gaîté d'autrefois; dans les fêtes incessantes qui se donnaient à la Cour, il ne se contentait pas d'être un spectateur bienveillant, il payait de sa personne: pas un bal n'avait lieu où il ne dansât tantôt avec Mme de Boufflers, tantôt avec Mme de Bassompierre, tantôt avec quelque autre dame de sa société.
Le théâtre est toujours la passion dominante de la petite Cour. La troupe «de qualité» formée autrefois par Voltaire et Mme du Châtelet a été modifiée et renouvelée. Maintenant c'est Mme de Boufflers qui fait fonction d'impresario et qui stimule le zèle de tous. Mesdames de Boufflers, de Bassompierre, de Thianges, de Cambis, Mlles de Boufflers, Alliot, Dufrène, de Luzancy sont les principales interprètes.
Quand ce n'est pas la «troupe de qualité» qui donne, ce sont des acteurs de passage; ils jouent successivement: Sémiramis, Blaise le savetier, le Frondeur, la Fausse aventure, l'Ecossaise, Rodogune, Tartuffe, la Bohémienne, l'Orpheline, la Fausse Agnès, Iphigénie en Tauride, etc.
En 1759, on vit débuter le fils du directeur des théâtres de la Cour, qui devait acquérir plus tard dans son art une grande célébrité. Fleury, âgé de sept ans, eut l'honneur de jouer en présence du Roi de Pologne. Après la représentation, on conduisit le petit comédien devant le monarque, et ce dernier, charmé de sa gentillesse et de son talent précoce, l'embrassa et il lui fit en même temps un riche cadeau.
De fréquentes et illustres visites apportaient souvent dans la vie de la Cour une agréable distraction.
Au mois de juin 1758, Stanislas reçut le second fils d'Auguste III, Xavier, frère de la dauphine[ [70]. Le prince allait à Versailles pour voir sa sœur et offrir ses services à Louis XV.
Bien qu'il caressât toujours l'espoir de voir renverser Auguste III et de le remplacer sur le trône de Pologne, Stanislas, pour ne pas mécontenter son gendre, fit au jeune prince un accueil magnifique et il l'entoura de mille prévenances. Il envoya le chevalier de Beauvau et le marquis de Boufflers au devant de lui jusqu'à Chanteheu avec les carrosses de la Cour; lui-même alla l'attendre jusqu'aux grilles du Bosquet. Le prince arriva à neuf heures du soir, et il y eut un magnifique souper au Kiosque, avec illumination.
Le lendemain, après une messe en musique à la chapelle du château, il y eut table de trente-six couverts, et musique. Puis toute la Cour monta en carrosse et se rendit à Chanteheu; au retour, l'on fit jouer la cascade, et l'on mit en mouvement les figures du Rocher; à quatre heures et demie, le prince remonta en voiture pour continuer sa route, charmé de l'amabilité du Roi et de l'accueil qu'il avait reçu.
Au mois de novembre, on reçut la visite du prince de Condé, qui venait de l'armée de Broglie, puis celles du baron de Gleichen, du baron de Breteuil, etc.
Toutes les visites n'étaient pas toujours aussi importantes, mais elles étaient quelquefois plus amusantes.
A la fin de 1759, le 2 décembre, arriva à Lunéville la comtesse Humiecska, parente de Stanislas, et femme du grand porte-glaive de la couronne. Elle était accompagnée d'un gentilhomme polonais, nommé Borwslaski, âgé de vingt-deux ans, et qui était le nain le plus surprenant qu'on pût imaginer. Bien qu'il n'eût que vingt-huit pouces de haut, il était très bien pris dans sa taille et tous ses membres étaient parfaitement proportionnés; sa physionomie était douce et fine, ses yeux très beaux, tous ses mouvements pleins de grâce, enfin il dansait à merveille. Son esprit était aussi délicat et parfait que son corps: Il avait une très bonne mémoire, savait lire, écrire, compter; il parlait l'allemand et le français et ses reparties étaient fines et spirituelles. Il professait la religion catholique, dans laquelle il était fort instruit[ [71].
L'arrivée de M. Borwslaski à Lunéville fit le désespoir du pauvre Bébé.
Après avoir été longtemps le plus heureux des nains, et avoir joui à la Cour d'une situation privilégiée, Bébé avait éprouvé quelques déboires. Certes, Stanislas manifestait toujours la même passion pour son jouet favori, et il ne manquait jamais, dans les représentations de gala, de faire danser à Bébé des danses de caractère, mais l'intelligence du nain n'avait pas fait le moindre progrès, et le Roi s'en désolait.
Jamais on n'avait pu faire entrer dans la cervelle de Bébé les notions les plus élémentaires, son esprit ne s'était pas formé; on n'avait pu lui donner une idée de la religion, ni lui apprendre à lire: «Il est imbécile, colère, écrit le correspondant de la Gazette de Hollande, et le système de Descartes sur l'âme des bêtes serait plus facilement prouvé par l'existence de Bébé que par l'existence d'un singe ou d'un barbet.» Cela n'empêchait pas le nain d'avoir de lui la plus haute opinion.
Hélas! ce n'était pas tout encore. Jusqu'à quinze ans, Bébé s'était fort bien porté et il était très agréablement proportionné. La puberté eut sur son caractère et sur son état physique une déplorable influence. Il devint colère, jaloux; il eut des passions, des désirs ardents; s'étant aperçu qu'on permettait bien des choses à des nains de son espèce, il prenait plaisir à passer ses petites mains dans le corsage des dames de la Cour, puis il en faisait au Roi des descriptions fort indiscrètes.
Peu à peu, son corps frêle et débile s'étiola, ses forces s'épuisèrent, son épine dorsale se courba, ses jambes s'affaiblirent, son teint se flétrit, il perdit sa gaîté et devint valétudinaire.
C'est au moment même où le pauvre Bébé, à peine dans sa dix-huitième année, ressentait les atteintes d'une vieillesse précoce que la comtesse Humiecska fit son entrée à Lunéville avec Borwslaski.
Le chagrin de Bébé en voyant un nain plus petit que lui fut profond. Il «crevait de dépit» de l'arrivée de cet intrus qui se permettait d'avoir cinq pouces de moins que lui[ [72]. Sa colère n'eut pas de bornes quand il vit toute la Cour s'extasier devant le nouveau venu, lui faire mille caresses et le Roi lui-même ne pas cesser de l'admirer. Quand on mit les deux nains en présence l'un de l'autre, Borwslaski s'excusa poliment auprès de Bébé d'être plus petit que lui. Bébé lui répondit très aigrement qu'il avait été malade et que c'est ce qui l'avait fait grandir; puis il se refusa à un plus long entretien et il alla bouder dans la petite maisonnette qui lui servait d'appartement.
Le lendemain, quand il se retrouva avec son confrère, Bébé, incapable de dominer sa jalousie, chercha à le faire tomber dans le feu; mais il avait affaire à plus fort que lui et il reçut une verte correction.
La comtesse Humiecska et son nain passèrent quelques jours à Lunéville très entourés et très fêtés, puis ils partirent pour Paris, où Mme de Boufflers, qui se rendait également dans la capitale, leur offrit l'hospitalité.
Si la Cour du vieux roi Stanislas avait conservé en partie la gaîté d'autrefois, le petit cercle intime de Mme de Boufflers n'était pas non plus moins brillant. Comme au temps jadis, les réunions chez la favorite étaient délicieuses, illuminées par son esprit et son irrésistible charme; plus que jamais on y rimait à rime que veux-tu, et quand l'abbé de Boufflers écrivait ses chansons joyeuses et égrillardes, il ne faisait en somme que suivre les leçons de sa mère, de son précepteur et du cher ami Panpan.
La marquise cultive encore les muses et ses œuvres fugitives sont toujours pleines d'agrément. Elle est si dépourvue d'hypocrisie qu'elle ne craint pas de se peindre elle-même. Quoi de plus charmant que cette chanson où elle fait un mélancolique retour sur le passé et où elle avoue si ingénument les regrets qu'elle éprouve à ne plus voir autour d'elle une cour d'adorateurs:
Air: L'avez vous vu mon bien aimé?
Dans mon printemps
Tous les passants
Me parlaient de tendresse,
Mais à présent
D'aucun amant
Je ne suis la maîtresse.
J'ai fait naître tous les désirs,
J'ai goûté de tous les plaisirs.
Que ces beaux jours
Ont été courts!
J'ai cessé d'être femme,
Nos sentiments
Sont dans nos sens
Et nos sens sont dans notre âme.
Toutes ses pensées sont fines et délicates et elle les rend sous une forme exquise, mais elles n'ont plus la gaieté d'autrefois:
Sur l'air: Vive le vin! Vive l'amour!
J'ai toujours cherché le bonheur,
J'ai vu qu'il n'est que dans le cœur.
L'on est trompé par l'apparence.
Heureux qui sent plus qu'il ne pense,
Qui ne prévoit point l'avenir!
Il ne faut pas se presser de jouir,
Le plaisir est dans l'espérance.
Le petit cénacle s'est enrichi d'une nouvelle venue, Mme Durival[ [73]; c'est une femme charmante, admirablement douée, toute de fantaisie et d'invention. La marquise raffole de sa nouvelle amie, et comme elle ne peut plus s'en passer, elle l'a fait nommer dame du palais. Un jour elle écrit pour elle cette jolie chanson qu'elle adresse au mari:
Sur l'air: Ah! ma voisine, es-tu fâchée?
Tout ici doit rendre les armes
A ses beaux yeux.
Sans regret nous vantons les charmes
De ses beaux yeux.
Comme vous plus d'un cœur soupire
Pour ses beaux yeux.
Mais vous seul avez droit de lire
Dans ses beaux yeux.
Mme de Boufflers n'est pas seule à «taquiner la muse», tout son entourage rime à l'envi, le lecteur du Roi tout le premier. Mais il reste fidèle à ses sentiments anciens et c'est le plus souvent à la louange de la «divine marquise» qu'il exerce ses talents. Les années ont passé, l'amour s'en est allé, mais le temps n'a pu détruire ce touchant attachement. La charmante femme exerce toujours sur lui le même attrait, la même séduction, elle est toujours l'objet unique de son adoration. Un jour il lui envoie ce quatrain flatteur:
Le temps ne vous a rien ôté;
Les mois pour vous sont des journées.
Je touche à la caducité,
Les jours pour moi sont des années.
Lorsqu'elle lui reproche sa partialité envers elle, il riposte galamment:
Votre intraitable modestie
Accuse fort mal à propos
Un de mes vers de flatterie;
Je lui réponds en peu de mots.
Je ne le sais que trop: Tout passe.
Cependant je n'ai point flatté;
Le temps peut trop sur la Beauté,
Mais il ne peut rien sur la grâce.
Personne plus que Panpan n'admire les productions légères de Mme de Boufflers, ces œuvres fugitives composées en se jouant, pleines de fantaisie, d'originalité et d'un tour si facile. Il les juge dignes de la postérité. Aussi, en 1759, lui envoie-t-il pour sa fête «une écritoire» accompagnée de ce gracieux «bouquet»:
Lorsqu'en un temps plus fortuné
Pour célébrer ce jour que novembre ramène,
Je vous offris une fontaine
Que l'art forma d'un vase à la Chine tourné,
Je souhaitois du ciel, invoquant la puissance,
Que, fixant sur vos pas la grâce et la beauté,
Ma fontaine, pour vous, fut celle de Jouvence.
On a vu que des dieux, je fus presque écouté.
Cependant je vous offre aujourd'hui davantage
Car, si de mon présent vous daignez faire usage,
Il vous sera garant de l'immortalité.
La verve poétique de Panpan n'épargne personne, pas même ses meilleurs amis. Il compose ce quatrain sur le cher abbé Porquet, plus maigre et plus gourmand que jamais:
Ce squelette affamé qui croque à belles dents
Tout notre dîner sans mot dire,
N'est-il pas l'image du temps
Sur les ruines de Palmyre?
Cependant ce n'est pas toujours pour Mme de Boufflers que Panpan accorde sa lyre; il adresse quelquefois des vers à d'autres dames de la Cour, à Mme de Lenoncourt, à Mme de Neuvron, à Mme de Bassompierre, à Mme de Thianges, etc.
Un jour où trois de ses amies le sont venues voir dans sa modeste demeure, il les régale de ce triolet galant:
Oui, je crois être en Paradis,
Boisgelin, Cambis et Thianges,
Quand je vous vois dans mon taudis,
Oui, je crois être en Paradis.
Si vous n'êtes pas des houris,
Vous êtes pour le moins des anges;
Oui, je crois être en Paradis,
Boisgelin, Cambis et Thianges.
Le bon Lecteur, abusant de la liberté que donne la poésie, est souvent assez vif dans ses chansons, mais c'est le ton de la maison et personne ne s'en plaint. Il y a deux personnes qui excitent particulièrement sa verve, c'est Mme Alliot, la femme de l'austère intendant, et son aimable fille Rosette, celle qui joue si bien la comédie et que Mme de Boufflers a enrôlée dans «la troupe de qualité».
Tantôt c'est Mme Alliot qui est l'objet des attentions du poète:
Sur l'air de Joconde.
Le temps en vous ne peut flétrir
Les dons de la nature.
Pour plaire, le goût du plaisir
Est une route sûre.
Vous verrez toujours sous vos lois
Les enfants de Cythère.
Vous étiez leur sœur autrefois
Et vous êtes leur mère.
Mais Rosette est jeune et charmante et Panpan n'est pas insensible à ses attraits. Mme de Boufflers, qui aime beaucoup la jeune fille, s'occupe souvent de ses toilettes et se charge même quelquefois de l'habiller. Panpan prétend donner son conseil à l'occasion et contribuer lui aussi à faire valoir la beauté de Rosette. Il écrit un jour à la marquise:
Ordonnez sur toute autre chose,
Mais je veux aujourd'hui partager vos projets;
Je prétends, comme vous, embellir notre Rose
Et qu'on me doive un peu de ses nouveaux attraits.
Débarrassons surtout cette taille légère
De ces maussades plis qui la voilent aux yeux;
Elle n'a pas besoin de la montrer pour plaire,
Mais nous avons besoin de la voir un peu mieux.
Que la plus simple polonoise
Nous en dessine les contours;
Il n'est que la grâce qui plaise,
Et la grâce plaît sans atours.
Le poète paraît tout à fait sous le charme de la jeune fille; il ne se lasse pas de rimer en son honneur.
Dans Rosette, qui naît à peine,
On voit, on entend à la fois,
Air de nymphe, voix de sirène,
Gentils propos, joli minois.
Dans cette fleur si tendre encore
Lorsqu'en sa première saison
On voit tant de grâces éclore,
On connaît la rose au bouton.
Quelquefois même le lecteur se laisse entraîner à des propos grivois, mais on sait qu'avec lui cela ne tire pas à conséquence.
Un jour, dans un grand dîner, voyant Rosette si séduisante, il improvise pour elle ce quatrain:
Sur l'air: Pour passer doucement la vie
Ah! que Rosette est adorable
Et que sa gaîté l'embellit.
On doute en la voyant à table
Qu'elle puisse être mieux au lit.
Cette fréquentation de la cour et des aimables dames qui en font l'ornement, en particulier de Mme de Boufflers, ne paraît pas avoir particulièrement réussi à la charmante Rosette. Il lui arriva un petit désagrément qui dut être fort pénible au sévère Alliot.
Rosette rencontrait sans cesse chez la marquise le chevalier de Beauvau. Ce dernier se laissa prendre aux attraits de la jeune fille et elle-même ne sut pas résister aux douces paroles du brillant officier.
Ce petit roman fut mené fort loin, aussi loin même qu'il était possible, si bien qu'un jour arriva où il fallut à tout prix en cacher les conséquences. Il ne pouvait être question de réparation, un mariage entre un Beauvau et une Alliot étant une pure monstruosité; on eut alors recours à l'expédient ordinaire: un certain M. de Pont, conseiller à la Cour Souveraine, cherchait à se marier; on lui persuada que Mlle Alliot était la femme de ses rêves; il n'y contredit pas, et le mariage fut célébré dans la chapelle du château, en présence du Roi et de toute la Cour. Par malchance, l'heureux époux fut plus perspicace qu'on ne s'y était attendu, ou la situation de la jeune fille plus apparente qu'il ne fallait; toujours est-il que le mariage à peine célébré, M. de Pont en demanda la cassation et intenta un procès à l'officialité de Nancy. Pendant que le procès s'instruisait, la jeune femme accouchait paisiblement à Paris d'un fils qui fut ouvertement baptisé «en la paroisse de la Madeleine sous le nom de Basile-Amable, fils naturel de Marie-Louise Alliot et de Ferdinand-Jérôme de Beauvau!» M. de Beauveau était si loin de contester sa paternité qu'il signa tout simplement l'acte de baptême[ [74].
CHAPITRE XV
1759-1760
Tressan est nommé gouverneur de Bitche.—Voltaire envoie au roi de Pologne l'Histoire de Charles XII.—Le Roi riposte par son ouvrage: l'Incrédulité combattue par le bon sens.
Les démarches de Stanislas et les sollicitations de Tressan auprès du duc de Choiseul n'avaient pas été sans résultat. Quand le gouverneur de Toul était revenu avec le Roi à Lunéville, en 1759, il avait pu annoncer à Mme de Boufflers qu'il avait obtenu la survivance du commandement de Bitche et de la Lorraine allemande. C'était un poste très important, mais il ne devait entrer en fonctions que quand le titulaire, M. de Bombelles, cesserait de l'occuper; comme ce dernier était fort malade, la succession, selon toute vraisemblance, ne devait pas se faire attendre trop longtemps; jusque-là on accordait au comte une gratification annuelle.
Voltaire, qui cherchait à consoler son ami Tressan des déceptions qu'il éprouvait aussi bien dans la carrière académique que dans la carrière militaire, lui écrivait aussitôt pour le féliciter:
«Aux Délices, ce jeudi.
«Vous ne trouverez peut-être pas à Bitche beaucoup de philosophes, vous n'y aurez pas de spectacles, vous y verrez peu de chaises de poste en cul de singe, mais en récompense vous aurez tout le temps de cultiver votre beau génie, d'ajouter quelques connaissances de détail à vos profondes lumières. Vos amis viendront vous voir, vous partagerez votre temps entre Lunéville, Bitche et Toul; et qui vous empêchera de faire venir auprès de vous des artistes et des gens de mérite qui contribueront aux agréments de votre vie?
«Il me semble que vous êtes très grand seigneur; cinquante mille livres de rente à Bitche sont plus que cent cinquante mille à Paris. Je ne vous dirai pas que votre règne vous advienne, mais que les gens qui pensent viennent dans votre règne.
«Si je n'étais pas aux Délices, je crois que je serais à Bitche, malgré frère Menoux.»
Si Voltaire daigne couvrir de fleurs son modeste confrère, celui-ci, on peut le supposer, n'est pas en reste de compliments et de flagorneries. Le patriarche ayant envoyé à Stanislas son Histoire de Charles XII, c'est Tressan et Panpan alternativement qui en font la lecture au Roi en présence de Mme de Boufflers. L'enthousiasme du prince n'a pas de bornes, et comme il ne peut écrire, ayant presque complètement perdu la vue, c'est Tressan qui est chargé de transmettre à l'auteur les compliments du monarque. Voici en quels termes il s'en acquitte:
«A Commercy, ce 11 juillet 1759.
«Vous allez vous moquer de moi, mon cher et divin maître et ancien ami, mais je conçois trop la noirceur de l'envie et combien mille esprits rampants cherchent à répandre le doute sur les récits les plus fidèles et les vérités les mieux prouvées pour ne vous pas envoyer en bonne forme un certificat dicté d'après ce que je viens d'entendre dire au roi de Pologne; le destructeur des mensonges imprimés dédaignerait-il en ce moment mon zèle pour constater la vérité scrupuleuse qui règne dans votre Histoire de Charles XII!
«Le roi de Pologne a été transporté de plaisir tant que la lecture de cette histoire a duré; il en aime le style enchanteur, il admire les traits d'un grand maître qui caractérisent en peu de mots les vertus, les faibles, l'héroïsme d'un souverain ou le génie de différentes nations; le prince enfin, dans l'enthousiasme où il était, m'a fait l'honneur de me dire, en présence de la marquise de Boufflers et de plusieurs personnes de sa Cour, ce que je vais rapporter dans mon certificat ci-joint; j'ai senti à l'instant tout l'intérêt qu'un de vos anciens amis doit prendre à votre gloire, et celui qu'un honnête homme doit à tout ce qui peut constater la vérité d'une histoire si singulière et si intéressante; j'ai demandé au roi de Pologne la permission de vous envoyer littéralement ce qu'il m'a fait l'honneur de me dire; non seulement il me l'a permis, mais même il m'a ordonné de vous l'écrire et de vous assurer de son estime et de son amitié.
«Je doute que vous ayez jamais à faire usage du témoignage du roi de Pologne, quelque respectable, quelque honorable qu'il soit pour vous, mais si quelque vil littérateur osait jamais attaquer cette histoire, je vous prie de faire imprimer ce certificat, qui serait même signé par S. M. polonaise sans la peine qu'elle a présentement à écrire, et qui le sera quand vous le voudrez par les personnes les plus éclairées de la cour.
«Donnez-moi de vos nouvelles à Commercy; vous devez en vérité un remerciement à notre cher et aimable roi de Pologne pour l'amitié, le feu qu'il a porté dans son jugement sur cette histoire, et pour le sentiment qui l'a porté à m'ordonner de vous en rendre compte sur le champ.
«Je lui fais venir cette nuit votre Histoire universelle.
«L'ami Panpan et moi nous lisons tour à tour, et c'est vraiment bien ce qui peut nous arriver de mieux, car quel bonheur de vous lire et d'être distrait pendant quelques heures de tant de gens qui parlent sans rien dire!
«Mme de Boufflers vous fait mille tendres compliments. Panpan dit qu'il se met à vos genoux; daignez du faîte de votre temple de la Liberté jeter un coup d'œil sur nous autres, misérables serviteurs des rois. Tout ce qui nous console, c'est que les rois sont aimables et qu'on pourrait les aimer de l'amour de M. de Guyon.
«Que vos jardins fleurissent toujours à l'ombre du bonnet de Tell; aimez bien nos chers Genevois, auxquels je suis tendrement attaché. Si vous voyez M. Pictet le père dans Diesbach, dites-lui que je l'aime de tout mon cœur et que je suis sûr d'en être aimé; quoiqu'on ait pendu un de mes arrière grands-oncles au haut de ces créneaux sacrés de Genève qu'il avait essayé de violer, je n'en aime pas moins ces murs qui tiennent en sûreté des sages, et des sages qui vous aiment et parmi lesquels vous vivez heureux.
«Mille respects, je vous supplie, à Madame votre nièce; aimez toujours le plus attaché et le plus fidèle de vos amis et serviteurs[ [75].»
A la lettre était joint le certificat annoncé. Voltaire, ravi, s'empresse d'écrire à Stanislas une épître enthousiaste. Quelques jours plus tard, Tressan, au nom du Roi, envoyait encore au philosophe ces quelques lignes:
«A Commercy, ce 29 juillet 1759.
«Sa Majesté Polonaise, monsieur, veut que je supplée à sa vue pour répondre à la lettre charmante qu'elle vient de recevoir de vous. Ce prince m'ordonne de vous assurer de son amitié pour vous, et de sa haute estime pour vos ouvrages.
«Sa Majesté confirme de nouveau l'attestation qu'elle m'avait ordonné de vous envoyer au sujet de l'exacte vérité de tous les faits connus dans votre Histoire de Charles XII. Elle apprend par vous, monsieur, avec un plaisir sensible, que le roi son gendre, en renouvelant les anciens privilèges de vos terres, vous donne une marque distinguée de sa bienveillance et de son estime. Mais je sens, monsieur, tout ce que vous perdriez si vous ne voyez pas du moins les caractères d'une main que vous baiseriez avec tant de plaisir; un seul mot de ce prince adoré, qui exécute sans cesse tout ce que vous aimez à célébrer dans les grands rois, sera mille fois plus précieux pour vous que tout ce que le plus fidèle de vos serviteurs et amis pourrait vous dire.
«Tressan.»
A la suite de la lettre, Stanislas avait griffonné ce post-scriptum presque illisible:
«Je vous réponds de cœur, au défaut de vue, pour vous assurer que je conserve toujours les sentiments d'une parfaite estime et amitié pour vous.»
Craignant que Voltaire ne pût déchiffrer le grimoire royal, Tressan avait ajouté ce second post-scriptum:
«Votre cœur vous fera deviner ce que mon cher et aimable maître vous écrit: Je vous réponds de cœur, au défaut de vue, etc. Plaignez une âme active (et celles des Rois le sont si rarement); heu! plaignez-la d'être privée du bonheur de revoir ses ouvrages, de ne pouvoir plus lire, écrire, peindre, jouer des instruments, et voir votre ancienne amie, chez qui le Roi vient d'écrire ce petit mot.»
Saint-Lambert était en ce moment à Lunéville et il avait contribué de son mieux à faire valoir auprès du roi de Pologne les mérites de l'Histoire de Charles XII. Le philosophe, touché et reconnaissant, lui mande:
«Aux Délices, 1760.
«Je viens, mon très aimable Tibulle, de vous écrire une lettre où il ne s'agit que de Charles XII; je suis plus à mon aise en vous parlant de vous, en vous ouvrant mon cœur, en vous disant combien il est pénétré du bon office que vous me rendez. Vraiment je vous enverrai toutes les Pucelles que vous voudrez, à vous et à Mme de Boufflers, rien n'est plus juste..... Si vous voyez frère Jean des Entommeures Menoux, dites-lui, je vous prie, que j'ai de bon vin, mais j'aimerais encore mieux le boire avec vous qu'avec lui.
«Mes respects, je vous prie, à Mme de Boufflers et à Mme sa sœur. Je vous aime, je vous remercie: je vous aimerai toute ma vie.
«V.»
Stanislas, s'il n'a aucun désir de revoir à sa Cour l'encombrant et dangereux Voltaire, n'en reste pas moins son lecteur enthousiaste et il se fait lire toutes ses œuvres; pas un opuscule qu'il ne veuille connaître. C'est généralement Panpan qui est chargé de faire apprécier au Roi les productions de Ferney.
Quand il lui fait la lecture de Candide et qu'il en arrive à ce passage où les rois détrônés sont réunis dans une auberge de Venise, Stanislas se montre d'autant plus intéressé qu'il joue un rôle dans le récit. Voltaire met en effet dans la bouche du monarque ces quelques mots:
«Je suis aussi roi des Polaques; j'ai perdu mon royaume deux fois; mais la Providence m'a donné un autre État, dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule; je me résigne aussi à la Providence, et je suis venu passer le carnaval à Venise.»
«Eh! quoi! s'écrie Stanislas à cette lecture, pourquoi tous ces rois détrônés ne sont-ils pas venus à Lunéville? Je les aurais tous accueillis et fêtés.»
Panpan, qui sait si bien faire valoir aux oreilles du prince les œuvres du philosophe, est persona grata à la cour de Ferney. Aussi quand ses élucubrations poétiques lui paraissent dignes d'un illustre examen, il les soumet humblement au jugement du maître. Voltaire lui répond par des billets charmants, pleins de cordialité et d'affection:
«Les Délices.
«Je ne sais, mon cher Pan Pan, si Alexandre se connaissait en vers aussi bien que vous et j'aime bien autant votre taudis que ses tentes. Vos petits vers sont fort jolis; en vous remerciant.
«Mais, à propos, Tibulle de Saint-Lambert doit avoir reçu un gros paquet contresigné La Reynière, adressé à Nancy. Je crains quelque méprise.
«Vous voyez donc souvent Mme de Boufflers! Que vous êtes heureux, ô Pan Pan!
«V.
Enhardi par le succès de son Histoire de Charles XII, Voltaire se décide à envoyer à Lunéville l'Histoire de Pierre le Grand, et c'est encore Tressan, puisqu'il a si bien réussi une première fois, qui est chargé de l'offrir à Stanislas.
«Les Délices.
«J'ai l'honneur de vous envoyer les deux premiers exemplaires de l'Histoire de Pierre le Grand; de ces deux exemplaires, il y en a un pour le roi de Pologne. Je manquerais à mon devoir si je priais un autre que vous de mettre à ses pieds cette faible marque de mon respect et de ma reconnaissance. Il est vrai que je lui présente l'histoire de son ennemi, mais celui qui embellit Nancy rend justice à celui qui a bâti Saint-Pétersbourg, et le cœur de Stanislas n'a point d'ennemi. Permettez donc, mon adorable gouverneur, que je m'adresse à vous pour faire parvenir Pierre le Grand à Stanislas le Bienfaisant.—Ce dernier titre est le plus beau.
«V.»
Cette fois, Stanislas n'admire pas sans réserve l'œuvre de l'historien; il fait quelques objections, et c'est Saint-Lambert qui est chargé de les transmettre à Ferney. Voltaire riposte en écrivant à Tressan:
«Frère Saint-Lambert, qui est mon véritable frère (car Menoux n'est que faux frère), frère Saint-Lambert, dis-je, qui écrit en vers et en prose comme vous, m'a mandé que le roi Stanislas n'était pas trop content que je préférasse le législateur Pierre au grand soldat Charles; j'ai fait réponse que je ne pouvais m'empêcher en conscience de préférer celui qui bâtit des villes à celui qui les détruit, et que ce n'est pas ma faute si Sa Majesté Polonaise elle-même a fait plus de bien à la Lorraine par sa bienfaisance que Charles XII n'a fait de mal à la Suède par son opiniâtreté.»
En 1760, et avec l'active collaboration du Père de Menoux, le Roi compose un opuscule qui a pour titre: L'incrédulité combattue par le bon sens, essai philosophique par un Roi. L'auteur y combat avec violence les philosophes et l'athéisme qu'il leur reproche amèrement.
Puisque l'ermite de Ferney envoie fidèlement à Stanislas ses œuvres les plus importantes, n'est-il pas de toute justice que le Roi en fasse autant? N'est-ce pas là un échange de bons procédés habituel entre confrères? Ainsi pense Stanislas et il charge son collaborateur d'adresser à Voltaire leur œuvre commune.
Le Jésuite, ravi de jouer un bon tour à son vieil ennemi, s'empresse d'expédier à Ferney un exemplaire avec quelques mots ironiques.
Voltaire lui répond par cette lettre charmante:
«Aux Délices, 11 juillet 1760.
«En vous remerciant du Discours royal et de vos quatre lignes,
«Mettez-moi, je vous prie, aux pieds du roi ad multos annos.
«Envoyez surtout beaucoup d'exemplaires en Turquie, ou chez les athées de la Chine: car, en France, je ne connais que des chrétiens. Il est vrai que, parmi ces chrétiens, on se mange le blanc des yeux pour la grâce efficace et versatile, pour Pasquier, Quesnel et Molina, pour des billets de confession. Priez le roi de Pologne d'écrire contre ces sottises, qui sont le fléau de la société: elles ne sont certainement bonnes ni pour ce monde ni pour l'autre.
«Berthier est un fou et un opiniâtre, qui parle à tort et à travers de ce qu'il n'entend point. Pour le Révérend Père colonel de mon ami Candide, avouez qu'il vous a fait rire, et moi aussi. Et vous, qui parlez, vous seriez le Révérend Père colonel dans l'occasion, et je suis sûr que vous vous en tireriez bien, et que vous auriez très bon air à la tête de deux mille hommes.
«Je suis très fâché que votre palais de Nancy soit si loin de mes châteaux, car je serais fort aise de vous voir; nous avons, l'un et l'autre, d'excellent vin de Bourgogne, nous le boirions au lieu de disputer.
«Une dévote en colère disait à sa voisine: «Je te casserai la tête avec ma marmite.—Qu'as-tu dans ta marmite? dit l'autre.—Un bon chapon, répondit la dévote.—Eh bien! mangeons-le ensemble,» dit la bonne femme.
«Voilà comme on en devrait user. Vous êtes tous de grands fous, molinistes, jansénistes, encyclopédistes. Il n'y a que mon cher Menoux de sage; il est à son aise, bien logé, et boit de bon vin. J'en fais autant; mais, étant plus libre que vous, je suis plus heureux. Il y a une tragédie anglaise qui commence par ces mots: Mets de l'argent dans ta poche, et moque-toi du reste. Cela n'est pas tragique, mais cela est fort sensé.
«Bonsoir. Ce monde-ci est une grande table où les gens d'esprit font bonne chère: les miettes sont pour les sots, et certainement vous êtes homme d'esprit. Je voudrais que vous m'aimassiez, car je vous aime.
«V.»
Mais il ne suffisait pas d'envoyer une missive mordante au collaborateur du roi et de l'accabler sous d'ironiques remerciements, Voltaire devait encore adresser des félicitations à son confrère couronné. Il n'a garde de manquer à un devoir aussi sacré, mais il en profite pour glorifier les philosophes aux dépens des dévots et lancer quelques sarcasmes au Père de Menoux.
A Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar.
«Aux Délices, 15 auguste 1760.
«Sire, je n'ai jamais que des grâces à rendre à Votre Majesté. Je ne vous ai connu que par vos bienfaits, qui vous ont mérité votre beau titre[ [76]. Vous instruisez le monde, vous l'embellissez, vous le soulagez, vous donnez des préceptes et des exemples. J'ai tâché de profiter de loin des uns et des autres autant que j'ai pu. Il faut que chacun dans sa chaumière fasse à proportion autant de bien que Votre Majesté en fait dans ses États; elle a bâti de belles églises royales; j'édifie des églises de village. Diogène remuait son tonneau quand les Athéniens construisaient des flottes. Si vous soulagez mille malheureux, il faut que nous autres petits nous en soulagions dix. Le devoir des princes et des particuliers est de faire, chacun dans son état, tout le bien qu'il peut faire.
«Le dernier livre de Votre Majesté, que le cher Frère Menoux m'a envoyé de votre part, est un nouveau service que Votre Majesté rend au genre humain. Si jamais il se trouve quelque athée dans le monde (ce que je ne crois pas), votre livre confondra l'horrible absurdité de cet homme. Les philosophes de ce siècle ont heureusement prévenu les soins de Votre Majesté. Elle bénit Dieu sans doute de ce que, depuis Descartes et Newton, il ne s'est pas trouvé un seul athée en Europe. Votre Majesté réfute admirablement ceux qui croyaient autrefois que le hasard pouvait avoir contribué à la formation de ce monde; elle voit sans doute avec un plaisir extrême qu'il n'y a aucun philosophe de nos jours qui ne regarde le hasard comme un mot vide de sens. Plus la physique a fait de progrès, plus nous avons trouvé partout la main du Tout-Puissant.
«Il n'y a point d'hommes plus pénétrés de respect pour la Divinité que les philosophes de nos jours. La philosophie ne s'en tient pas à une adoration stérile, elle influe sur les mœurs. Il n'y a point en France de meilleurs citoyens que les philosophes: ils aiment l'État et le monarque; ils sont soumis aux lois; ils donnent l'exemple de l'attachement et de l'obéissance. Ils condamnent, et ils couvrent d'opprobre ces factions pédantesques et furieuses, également ennemies de l'autorité royale et du repos des sujets; il n'est aucun d'eux qui ne contribuât avec joie de la moitié de son revenu au soutien du royaume.
«Continuez, sire, à les seconder de votre autorité et de votre éloquence; continuez à faire voir au monde que les hommes ne peuvent être heureux que quand les rois sont philosophes, et qu'ils ont beaucoup de sujets philosophes. Encouragez de votre voix puissante les voix de ces citoyens qui n'enseignent dans leurs écrits et dans leurs discours que l'amour de Dieu, du monarque et de l' État; confondez ces hommes insensés livrés à la faction, ceux qui commencent à accuser d'athéisme quiconque n'est pas de leur avis sur des choses indifférentes.
«Le docteur Lange dit que les Jésuites sont athées, parce qu'ils ne trouvent point la cour de Pékin idolâtre. Le frère Hardouin, jésuite, dit que les Pascal, les Arnaud, les Nicole sont athées, parce qu'ils n'étaient pas molinistes. Frère Berthier soupçonne d'athéisme l'auteur de l'Histoire générale, parce que l'auteur de cette histoire ne convient pas que des nestoriens conduits par des nuées bleues sont venus du pays de Tacin, dans le septième siècle, faire bâtir des églises nestoriennes à la Chine[ [77]. Frère Berthier devrait savoir que des nuées bleues ne conduisent personne à Pékin, et qu'il ne faut pas mêler des contes bleus à nos vérités sacrées.
«Un gentilhomme breton ayant fait, il y a quelques années, des recherches sur la ville de Paris, les auteurs d'un journal qu'ils appellent chrétien, comme si les autres journaux étaient faits par des Turcs, l'ont accusé d'irréligion au sujet de la rue Tire-Boudin et de la rue Trousse-Vache; et le Breton a été obligé de faire assigner ses accusateurs au Châtelet de Paris.
«Les Rois méprisent toutes ces petites querelles, ils font le bien général, tandis que leurs sujets, animés les uns contre les autres, font les maux particuliers. Un grand Roi tel que vous, sire, n'est ni janséniste, ni moliniste, ni anti-encyclopédiste; il n'est d'aucune faction; il ne prend parti ni pour ni contre un dictionnaire; il rend la raison respectable, et toutes les factions ridicules; il tâche de rendre les jésuites utiles en Lorraine, quand ils sont chassés du Portugal; il donne douze mille livres de rentes, une belle maison, une bonne cave à notre cher Menoux, afin qu'il fasse du bien; il sait que la vertu et la religion consistent dans les bonnes œuvres, et non pas dans les disputes; il se fait bénir et les calomniateurs se font détester.
«Je me souviendrai toujours, Sire, avec la plus tendre et la plus respectueuse reconnaissance, des jours heureux que j'ai passés dans vos palais; je me souviendrai que vous daigniez faire le charme de la société, comme vous faisiez la félicité de vos peuples; et que, si c'était un bonheur de dépendre de vous, c'en était un plus grand de vous approcher.
«Je souhaite à Votre Majesté que votre vie, utile au monde, s'étende au delà des bornes ordinaires. Aurengzbeg et Muley-Ismaël ont vécu l'un et l'autre au delà de cinq cents ans[ [78]; si Dieu accorde de si longs jours à des princes infidèles, que ne fera-t-il point pour Stanislas le bienfaisant?
«Je suis avec le plus profond, etc.
«V.»
Voltaire est si content de sa réponse et de ses irréfutables arguments, si content du fougueux éloge des philosophes par lequel il a riposté à la diatribe du Père de Menoux, qu'il envoie des copies de sa lettre à tous ses amis, à Thiériot, à Mme d'Epinay, à d'Alembert, etc., avec prière de la répandre pour la bonne cause.
Il écrit en particulier à d'Argental:
«28 auguste 1760.
«Il faut que je vous dise que Frère Menoux, jésuite, m'a envoyé une mauvaise déclamation de sa façon, intitulée: l'Incrédulité combattue par le simple bon sens. Il a mis cet ouvrage sous le nom du roi Stanislas, pour lui donner du crédit; il me l'a adressé de la part de ce monarque, et voici la réponse que j'ai faite au Monarque. Voyez si elle est sage, respectueuse et adroite. Vous pourriez peut-être en amuser M. le duc de Choiseul, en qualité de Lorrain.»
CHAPITRE XVI
1760-1761
La comédie des Philosophes de Palissot.—Querelles à l'Académie de Nancy.
En prenant les philosophes sous sa protection et en proclamant la pureté de leurs doctrines, Voltaire savait bien ce qu'il faisait. La lutte qui depuis si longtemps régnait sourdement entre le parti dévot et le parti philosophique menaçait d'éclater au grand jour et il ne faisait que porter les premiers coups.
Un incident imprévu allait mettre le feu aux poudres et porter la polémique au plus haut degré de violence.
Déjà en 1755, avec la comédie du Cercle, Palissot, on se le rappelle, avait provoqué des querelles assez vives. Ce fut bien autre chose quand, en 1760, il fit jouer par les Comédiens français la pièce des Philosophes. L'auteur se moquait impitoyablement de la secte encyclopédique. Les philosophes les plus connus, sous un voile qui les déguisait à peine, étaient bafoués sans pitié. Les moyens employés pour les ridiculiser étaient du reste aussi plats que grossiers; ils consistaient entre autres à faire voir sur la scène J.-J. Rousseau marchant à quatre pattes et broutant une laitue. Mme Geoffrin, Diderot, d'Alembert, Helvétius, etc., étaient représentés comme des scélérats ennemis de toute autorité et de toute morale. Le but avoué de l'auteur était de montrer «à quelle dégradation conduit cette exemption des préjugés, soit religieux, soit politiques, soit de convention qu'affichent les encyclopédistes».
La pièce souleva un scandale effroyable et porta l'exaspération des partis à leur comble.
Les encyclopédistes prétendaient diriger l'opinion; leur fureur ne connut plus de bornes quand ils se virent couverts de ridicule sur la première scène parisienne. Leurs partisans jetaient feu et flamme, criaient à la persécution et demandaient la tête de Palissot. Leurs adversaires, au contraire, applaudissaient à outrance.
Tout Paris était bouleversé par cette misérable querelle. Personne ne songeait à la guerre, aux désastres de l'armée du Rhin; on ne parlait que des Philosophes, de Palissot, des encyclopédistes.
«Rien ne peint mieux le caractère de cette nation que ce qui vient de se passer sous nos yeux, écrit Grimm. On sait que nous avons quelques mauvaises affaires en Europe; quel serait l'étonnement d'un étranger qui, arrivant à Paris dans ces circonstances, n'y entendrait parler que de Ramponneau, Pompignan et Palissot? Voilà cependant où nous en sommes, et si la nouvelle d'une bataille gagnée était arrivée le jour de la première représentation des Philosophes[ [79], c'était une bataille perdue pour la gloire de M. de Broglie, car personne n'en aurait parlé!»
A peine la pièce eut-elle été jouée que parurent force pamphlets contre Palissot. Les Quand de Voltaire, les Si et les Pourquoi de Morellet. Enfin l'on publia sous le voile de l'anonyme une critique très fine et très sarcastique: la Vision de Charles Palissot. On la vendait au Palais-Royal. Le libraire fut arrêté jusqu'à ce qu'il eût dénoncé l'auteur.
Deux grandes dames avaient particulièrement protégé la comédie des Philosophes: la comtesse de la Mark et la princesse de Robecq. Toutes deux étaient violemment prises à partie dans la Vision. Mme de Robecq surtout, qu'on représentait mourante, et qui l'était en effet.
On eut la cruauté d'envoyer la Vision à la princesse, qui ignorait la gravité de sa maladie; cet écrit la lui révéla et l'émotion qu'elle en ressentit fut terrible.
Le duc de Choiseul, passionnément épris de Mme de Robecq, découvrit facilement l'auteur du pamphlet et Morellet fut enfermé à la Bastille[ [80]. Quinze jours après, la princesse mourut. L'affaire fit grand bruit, et l'opinion publique se prononça si fortement contre l'abbé, qu'à sa sortie de prison, il fut obligé de quitter Paris. Une particularité assez piquante fut qu'il dut son élargissement à la propre belle-mère de Mme de Robecq, la maréchale de Luxembourg.
Ce ne fut pas seulement dans la capitale que la comédie des Philosophes provoqua du scandale; les querelles qui divisaient Paris allaient avoir leur écho en Lorraine.
Depuis quelques années, la concorde ne régnait guère parmi les membres de la Société royale; une lutte violente s'était déclarée entre le parti philosophique et le parti dévot, le premier dirigé par Tressan, le second ayant à sa tête le Père de Menoux. Chaque jour les discussions devenaient plus âpres et plus amères, au grand chagrin de Stanislas, qui se trouvait sollicité par les uns et par les autres, si bien que cette Société, qui devait faire ses délices, finissait par faire son tourment.
Mais Tressan n'était pas de force à lutter contre son redoutable adversaire. Le jésuite, par sa ténacité et d'habiles manœuvres, était arrivé peu à peu à s'emparer de l'esprit de ses confrères; à mesure que son influence grandissait, celle de Tressan diminuait naturellement, et ce dernier, peu à peu, prenait en haine cette Académie qu'il avait tant contribué à fonder.
Un jour, Panpan lui ayant conseillé de poser la candidature d'un de leurs amis communs, de Liébault, Tressan lui répond: «Êtes-vous fol de me proposer sérieusement de parler de notre ami Liébault à la Société de Nancy? Songez donc que ma voix serait plus effrayante pour eux que celle de Spinosa. J'ai un projet très raisonnable, c'est d'élever à la brochette une petite société particulière, très libre et tant soit peu libertine[ [81]; et sûrement il sera du nombre des officiers que nous élirons.»
Du reste, le gouverneur se désintéresse complètement de l'Académie; il va aux séances pour ne pas manquer au Roi, mais il y reste muet pour ne pas se manquer à lui-même; de sa vie, il ne se mêlera plus de rien de ce qui regarde cette société.
En attendant, il cherchait à se venger et ne ménageait pas les épigrammes à son ennemi. Un jour que le Roi venait, à la sollicitation de Menoux, d'accorder des pensions à plusieurs membres de la compagnie de Jésus, Tressan lui dit ironiquement: «Sire, Votre Majesté ne fera-t-elle rien pour la famille de ce pauvre Damiens, qui est dans la plus profonde misère?»
Ces querelles intestines nuisaient à la réputation de la Société royale et faisaient mal augurer de l'avenir; aussi publiait-on force épigrammes sur sa fin prochaine. En voici une entre mille:
Il va périr ce corps d'élite.
Husson le Franciscain[ [82],
Le goupillon en main,
Va lui donner de l'eau bénite.
A la suite des graves incidents qui s'étaient passés à Paris au moment de la représentation des Philosophes, il y eut un redoublement de haine entre les deux factions qui divisaient la Société; des deux côtés on ne cherchait que les occasions de se quereller et de soulever de scandaleuses discussions. La présence du Roi et de Mme de Boufflers n'arrêtait pas toujours les passions déchaînées.
La séance du 20 octobre 1760 fut une des plus orageuses. Le Roi y assistait ainsi que le chancelier, Mme de Boufflers et sa fille. L'Académie recevait ce jour-là trois nouveaux membres. L'un d'eux, le comte de Lucé, après avoir remercié ses nouveaux confrères, fit l'éloge de la philosophie et la vengea «des calomnies du cagotisme». Durival cadet prononça à son tour son discours de remerciement et lut un Essai sur l'infanterie. Tressan, en qualité de directeur, répondit aux récipiendaires, et il traita le même sujet brûlant que M. de Lucé; plus que lui encore il parla en faveur des philosophes.
On croyait la séance terminée et Stanislas se disposait à se lever quand le Père de Menoux, effrontément et au mépris des statuts de la Société, prit la parole et, s'adressant au roi, il parla «de manière insultante» de l'opinion de MM. de Lucé et de Tressan[ [83].
Le scandale fut grand. Plusieurs membres, indignés, demandèrent l'expulsion du Révérend Père.
Enfin, à force de prières, Stanislas parvint à calmer la fureur des combattants. Il exigea même une réconciliation immédiate et publique; pour satisfaire le Roi, les deux adversaires durent s'embrasser incontinent, ce qui, l'on peut le supposer, fut fait sans enthousiasme et plutôt du bout des dents.
Le Révérend Père de Menoux, malgré son hypocrite baiser, ne se tint pas pour battu. Il voulut à tout prix ruiner le crédit de son adversaire, et il employa dans ce but tous les moyens, même les moins délicats.
Après la fameuse séance dont nous venons de parler, il n'eut rien de plus pressé que de signaler à Marie Leczinska les doctrines soit disant irréligieuses professées par son ancien favori.
A cette nouvelle, Tressan indigné écrivait à M. de Solignac:
«Je suis bien fâché, mon cher confrère, que le Père de Menoux ait poussé la folie et la fureur jusqu'à la calomnie la plus claire et la plus odieuse. Il vient enfin de se démasquer aux yeux du Roi et de la Lorraine. Et que lui avons-nous fait, M. de Lucé et moi, pour l'engager à faire de pareilles horreurs?... Mon premier mouvement était de porter en droiture mes plaintes à Rome au Révérend Père général...»
La Reine, très émue, écrivit à son père pour lui signaler la conduite du comte et lui dire que si les reproches étaient fondés, elle ne voulait plus ni le voir ni entendre parler de lui: «Mon ami, ma fille est indignée contre vous, dit le roi à Tressan; il faut vous justifier ou vous retracter.»—«Je ne demande pas à Votre Majesté d'où part la calomnie, riposta le gouverneur, je saurai la confondre; mais s'il faut me rétracter, il ne m'en coûtera pas d'imiter Fénelon,» et il ajouta: «Je supplie Votre Majesté de se ressouvenir qu'il y avait trois mille moines à la procession de la Ligue et pas un philosophe.»
Il envoya aussitôt une copie de son discours à la Sorbonne et une autre à l'évêque de Toul, en sollicitant leur jugement.
L'évêque répondit en envoyant l'approbation la plus authentique, et la Sorbonne en fit autant.
La Reine, satisfaite, s'apaisa, mais elle recommanda à son père de veiller à l'avenir plus attentivement sur ses amis les gens de lettres.
Pendant que ces querelles prenaient fin, Mme de Boufflers se trouvait à Paris avec Panpan; tous deux s'étaient employés activement en faveur de leur ami. Dès que Tressan est rassuré sur son sort, il se hâte de les en aviser:
«A Bitche, ce 20 janvier 1761.
«Enfin, mon cher et aimable Pan, toutes mes maudites tracasseries sont finies et M. de la Vauguyon m'a écrit la lettre la plus tendre, et le père Bieganski[ [84] m'a écrit aussi une lettre très obligeante de la part de la Reine.
«Quelle horreur! Quelle complication de faussetés et de méchancetés! N'en parlons plus, tout est dit pour moi. Pour la Société de Nancy, je n'y remettrai les pieds de ma vie.
«Le pauvre abbé de Saint-Cyr excite mes respects quoique j'eusse lieu d'en être fort mécontent. Bien d'autres excitent ma pitié et un certain sentiment qui me rend mes rochers de Bitche plus aimables que les lieux où l'on est trahi, persiflé, et abandonné aux mouches.»
CHAPITRE XVII
1760
Mariage de Mlle de Boufflers avec le comte de Boisgelin.—Chagrin de Tressan.
Pendant que Mme de Boufflers s'ingéniait à distraire le vieux Roi des soucis politiques qui l'obsédaient, un événement de famille des plus importants se préparait.
La «divine mignonne» que nous avons vue faire ses débuts à la Cour et inspirer à l'occasion la verve poétique de Panpan et de Tressan, la «divine mignonne» avait grandi; elle touchait à sa dix-huitième année et en 1760 l'on songea à la marier. A Lunéville, Mme de Boufflers ne trouvait aucun parti à sa convenance. Elle demanda à ses parents de Paris de l'aider dans cette difficile recherche. La maréchale de Mirepoix aimait beaucoup sa nièce, elle se mit en campagne, et bientôt elle crut avoir découvert celui qu'elle jugeait digne de faire le bonheur de la jeune fille. Il s'agissait d'un certain comte de Boisgelin, orphelin de mère, qui paraissait appelé à posséder un jour une grande fortune. Des amis communs s'entremirent, et bientôt l'union projetée parut marcher au gré des deux familles. Si bien que Mme de Boufflers, jugeant la présence de la principale intéressée indispensable, partit pour Paris avec sa fille; elle se fit accompagner de son fils, le futur abbé, et de ses confidents ordinaires, l'inséparable Panpan et le non moins inséparable Porquet. Tous descendirent rue Neuve, près l'ancienne porte Saint-Honoré, paroisse Sainte-Madeleine de la Ville l'Évêque.
A peine arrivée, les présentations eurent lieu et le mariage fut immédiatement décidé.
Quelque désir qu'il en eût, Tressan n'avait pas été admis à accompagner les voyageurs. Rebuté depuis dix ans dans ses tentatives amoureuses auprès de la marquise, ce «vieux fou» ne s'était-il pas avisé de reporter ses ardeurs sur Mlle de Boufflers et de s'éprendre pour elle d'une véritable passion. Bien loin de dissimuler ce sentiment très ridicule, il ne craignait pas de l'avouer et il poussait même l'inconscience jusqu'à adresser à la jeune fille des vers fort déplacés.
Usant des privilèges de l'âge et d'une vieille amitié, il embrassait volontiers la «divine mignonne» et celle-ci, fort innocemment, lui rendait son baiser. Tressan en restait tout étourdi et il ne cachait pas à la jeune personne le trouble profond qu'elle portait dans ses sens.
Il lui écrivait en effet:
Je vous aimai dès votre enfance,
Mais il est temps de fuir vos coups.
J'ai bien senti mon imprudence
En goûtant un plaisir trop doux.
Mon cœur d'un seul baiser frissonne,
Et c'est trop tard qu'il s'aperçoit
Que c'est l'amitié qui le donne,
Que c'est l'amour qui le reçoit.
Quand il fut question du mariage de Mlle de Boufflers, le gouverneur manifesta la plus ridicule douleur. Son chagrin fut si vif que pour changer le cours de ses idées et calmer l'esprit en fatiguant la bête, il se mit à arroser ses fleurs quinze heures par jour, à bêcher son jardin, à tailler ses arbres, etc. Ces dérivatifs violents produisaient le plus heureux résultat, lorsqu'un malheureux accident vint tout compromettre: un jour, Tressan, perché au sommet d'une échelle, s'absorbait dans une taille savante, lorsqu'il fut pris d'un étourdissement, et il tomba lourdement sur le sol. On releva en fort piteux état l'amoureux transi.
C'est à Panpan, au fortuné Panpan qui a suivi Mlle de Boufflers dans la capitale que le gouverneur de Toul raconte sa triste aventure. Il ne lui cache pas que Mme de Tressan le soigne avec un si complet dévouement qu'il se sent pris une fois de plus d'un regain de tendresse pour cette admirable femme.
«Toul, ce vendredi 13 1760.
«Ah! mon cher et aimable ami, que vous auriez été attendri si vous m'aviez vu hier même, et que vous le seriez si vous voyiez l'excès d'abattement, de douleur et de désespoir dont l'impression est restée sur toutes les parties de mon corps. Non, les enfers n'ont point de supplice semblable à celui que je viens d'essuyer pendant huit jours.
«Quand M. du Châtelet passa, j'étais mal, mais je l'ai été mille fois plus les trois jours depuis son départ. Des convulsions continuelles, des douleurs qui m'arrachaient des cris et des larmes. La pauvre Mme de Tressan et Soulches en étaient aux larmes et n'ont presque pas dormi pendant ce temps. Je ne peux trop vous dire à quel point je suis touché de la tendresse de la mère. Son âme, sa conduite, ses soins pour moi sont plus que le bien et l'esprit de la duchesse de Chaulnes. Oui, mon ami, j'adore cette bonne et honnête femme, digne d'être peinte par Rousseau et aimée de tous les cœurs sensibles.
«Enfin me voilà un peu mieux, mais j'ai encore la fièvre, et l'impression générale de douleur qui me reste. Le premier moment de plaisir que je sente est en vous écrivant, en vous ouvrant mon âme tendre et heureuse par la sensibilité que j'ai trouvée dans celle que j'aime.»
Quel que soit le chagrin qu'il ressente, Tressan est trop sincèrement attaché à Mlle de Boufflers pour ne se pas réjouir avec elle d'un heureux événement. Il pousse même le dévouement jusqu'à donner à la jeune fille les conseils les plus surprenants dans sa bouche; lui qui fait du mariage l'usage que l'on sait recommande à sa jeune amie le devoir, la vertu, par-dessus tout de chercher le bonheur dans l'union qu'elle va contracter. On ne peut dire qu'il prêche d'exemple:
«Ce qui peut me soutenir dans ce retour à la vie, c'est de savoir que notre aimable et chère mignonne va être heureuse. Elle sera grande dame, riche, et son mari est jeune et aimable; elle pourra l'aimer, elle fera bien de l'aimer; elle sera constamment heureuse en l'aimant; dites-le-lui bien et empêchez que tous les sophismes les plus spirituels n'entrent dans une âme douce et honnête, et qui est faite pour trouver les plaisirs les plus doux dans ce que nos pères appelaient des devoirs, nom dur à l'oreille pour une âme fougueuse et indépendante, mais agréable et cher à celui qui croit à la vertu.»
Comme son accident paraît l'avoir fortement éprouvé et qu'il le regarde comme un châtiment céleste, Tressan se montre bien décidé à renoncer à toutes ses absurdes folies et à rentrer enfin dans le devoir:
«Mandez-moi vite ce que vous saurez du mariage, car me voilà encore pour plus de dix jours sans pouvoir marcher. J'ai les deux pieds gros comme la tête, un genou retiré encore. Je vis avec deux bouillons par jour; en un mot, mon cher et aimable confrère, voici l'époque décisive de ma vie; de ce moment je me condamne au plus exact régime. Quelle funeste et affreuse punition! il faudrait que je fusse fol enragé pour m'exposer encore à un pareil supplice. J'arriverai à Lunéville au moment où je pourrai faire quatre pas de suite et souffrir la voiture.
«C'est un grand bonheur pour moi d'avoir essuyé cet accident à Toul, où du moins j'ai été bien soigné et à mon aise.
«Je vous demande pardon, mon cher ami, de ma longueur sur mes maux, et de mes effusions, mais ma tête est encore en désordre...
«Je vous embrasse, mon cher ami, je vous suis attaché pour la vie; la mère vous embrasse, je voudrais que vous y eussiez du plaisir en faveur de ce que je lui dois; mille tendresses et respects à la charmante mignonne.»
Une fois rétabli, le gouverneur va tenir compagnie au Roi, qui se morfond à Commercy. Il emmène avec lui Mme de Tressan, dont il n'a pas oublié les touchants procédés. Mais hélas! qu'est-ce que la Cour quand Mme de Boufflers en est absente? La vie y est navrante; l'ennui, le mortel ennui gagne tout le monde:
«A Commercy, le 15 juillet 1760.
«Mon cher ami, je me meurs, je péris d'ennui ici; il m'est impossible d'y tenir quand Mme de Boufflers n'y est pas. Le Roi n'y cause pas plus avec moi qu'avec le dernier imbécile de la cour et je lui suis très inutile. Mes enfants ne sont point ici, faute de logement, et M. Alliot nous a logés exprès très mal à notre aise.
«On ne joue point, la société y est décousue, et je mande à Mme de Boufflers que la tiédeur, la langueur, la fadeur y éclosent sans cesse aux pâles regards de sa triste sœur.
«Mme de Tressan retournera bientôt à Toul, et moi je n'attends que des nouvelles de Mme de Boufflers pour en faire autant. Si je lui suis utile, je resterai, sinon, j'irai manger mes melons chez moi.
«Il est très incertain que j'aille à Paris; il m'est impossible de toucher un écu. Je suis dans une misère et une désolation affreuses, et je suis bien aise de faire sentir à mes amis de Versailles qui m'y désirent la force des raisons qui m'empêchent de faire ce voyage, pour leur faire honte de n'y pas remédier.
«J'ai fait vos compliments à tous vos amis d'ici, qui vous embrassent et vous regrettent beaucoup. Mlle Clairon se porte à merveille, nous la voyons souvent.
«Adieu, cher et aimable ami, je vous embrasse bien tendrement. La mère en fait autant et soupire comme moi après vous.»
Pendant que l'on se morfondait à Lunéville et à Commercy, Mme de Boufflers achevait les derniers préparatifs du mariage de sa fille.
Le contrat fut passé à Paris devant maître Delaleu, notaire, les 21 et 22 septembre 1760.
Le père du fiancé[ [85] n'avait pu venir, il s'était fait représenter par son fils aîné, Raymond de Boisgelin, abbé de Cucé, vicaire général du diocèse de Rouen.
La fiancée, Marie-Stanislas-Catherine de Boufflers, comtesse et chanoinesse de Poussay, était assistée de sa mère, la marquise douairière de Boufflers; de ses frères, le marquis de Boufflers-Remiencourt, colonel du régiment Dauphin-infanterie, et de Stanislas Catherine, abbé de Boufflers; du prince de Beauvau et du chevalier de Beauvau, ses oncles; du marquis et de la marquise de Bassompierre, ses oncle et tante, et de quelques cousins, parmi lesquels figuraient le marquis du Châtelet.
La dot de la mariée s'élevait à la somme de 50,000 livres, que Mme de Boufflers douairière s'engageait à verser la veille des épousailles, en deniers comptants.
Les biens du marié consistaient:
1o En un emploi de maître de la garde-robe de Sa Majesté, qu'il venait d'acheter du comte de Maillebois, moyennant 640,000 livres;
2o En la somme de 180,000 livres tant en deniers comptants que dans le prix de la vente qu'il venait de faire au comte de Rochechouart de sa charge de premier cornette de la première compagnie des mousquetaires de la garde du Roy;
3o En une rente annuelle de 10,000 livres, que son père, le marquis de Cucé, s'engageait à lui fournir.
En considération dudit mariage, l'abbé de Cucé abandonnait à son frère cadet son droit d'aînesse et tous les droits et prérogatives attachés à ce titre.
Le contrat fut signé par le Roi et la Reine au château de Choisy, le 21 septembre, et le lendemain par les princes du sang.
Puis toute la famille, maître Delaleu compris, partit pour Lunéville.
Le 27 septembre, le roi de Pologne signait à son tour. La cérémonie eut lieu dans la salle du château, en présence de notre vieil ami «Pierre Charles Porquet, docteur en Sorbonne, aumônier de Sa Majesté le roi de Pologne et de Messire Nicolas-François-Xavier Liebault».
En l'honneur du mariage, Stanislas combla M. de Boisgelin: d'abord il le nomma premier gentilhomme de la chambre; puis il lui donna le gouvernement de Saint-Mihiel, qui rapportait 5,200 livres par an. Enfin on se rappelle qu'en 1757, le Roi avait accordé à Mme de Boufflers la jouissance viagère de la terre de la Malgrange; il étendit le bénéfice de cette donation aux futurs époux Boisgelin et à leurs enfants, s'ils en avaient[ [86].
Le prince de Beauvau s'était très généreusement démis de sa charge de colonel des Gardes Lorraines (Infanterie) et de la pension de 6,000 francs qui y était attachée, en faveur de son futur neveu; le roi, par brevet du 27 septembre, confirma la nomination de M. de Boisgelin et il paya de sa cassette les 40,000 livres qui étaient dues au prince pour prix du régiment. Il fut en outre stipulé que dans le cas où M. de Boisgelin se déferait du dit régiment, la somme de 40,000 livres qu'il en retirerait reviendrait à la comtesse, sa femme, à laquelle Sa Majesté en faisait don.
Le mariage fut célébré en grande pompe à Lunéville, le 6 novembre 1760. On donna à la cour de grandes réjouissances à cette occasion.
Quelques jours après, les jeunes époux partaient pour Paris. M. de Boisgelin présenta sa femme à Versailles le 30 novembre, et deux jours après, sur les pressantes sollicitations de Stanislas, elle était nommée dame pour accompagner Mesdames.
Mme de Boufflers, toujours assez besoigneuse, ne put acquitter que le 27 décembre la somme qu'elle avait promis de payer la veille du mariage. La scène se passa chez maître Delaleu. Elle remit à son gendre, «en louis d'or, d'argent et monnaie, bons et ayant cours, comptés, nombrés, et réellement délivrés à la vue des notaires soussignés, la somme de 50,000 livres.»
L'union de Mme de Boisgelin s'annonça d'abord sous les plus heureux auspices. La jeune femme eut ou crut avoir des espérances de grossesse; elle avait «des vomissements quotidiens» qui la ravissaient. Malheureusement, si ces incommodités continuaient, rien n'annonçait la réalisation des espérances conçues. Au bout de quelques mois, il fallut bien admettre qu'il y avait erreur. Ce fut pour la jeune femme une cruelle désillusion.
Le ménage allait éprouver bien d'autres déceptions.
La charge de maître de la garde-robe, que M. de Boisgelin avait achetée fort cher dans l'espoir qu'elle lui vaudrait ou un gouvernement ou une lieutenance générale, ou des grâces pécuniaires, non seulement ne lui rapporta rien, mais fut la cause directe et certaine de sa ruine. Il avait dû emprunter des sommes considérables et les intérêts élevés qu'il devait payer le réduisirent peu à peu à la gêne, bientôt à la misère[ [87]. Dans l'espoir de se distinguer dans la carrière militaire, il fit les campagnes de 1761 et de 1762. Il reçut, il est vrai, la croix de Saint-Louis, mais il rapporta de ses expéditions des rhumatismes si violents qu'il resta estropié d'un bras et d'une jambe[ [88].
Ces déceptions de carrière, de santé et de fortune n'eurent pas une heureuse influence sur le jeune couple et bientôt les deux époux furent aussi désunis qu'il était d'usage à cette époque. Du reste, si M. de Boisgelin était un fort honnête homme, il était d'une intelligence plus qu'ordinaire et sa femme, très vive, très avisée, ne fut pas longue à s'en apercevoir.
Mme de Boufflers, elle-même, malgré tout son esprit, ne pouvait se défendre de temps à autre d'être belle-mère, et alors malheur à son gendre! Un jour il lui avait fait une visite un peu longue, pendant laquelle il n'avait guère parlé que de ses propres mérites. Il n'avait pas tourné les talons que la marquise agacée composait ce malicieux quatrain:
Mon cher Cucé, va-t'en bien vite,
Ou du moins ne me dis plus rien;
Tu me parles de ton mérite,
Et ne dis jamais rien du mien.
CHAPITRE XVIII
1760-1762
Départ de l'abbé de Boufflers pour le séminaire.—Son chagrin.—La langue fourrée.—Mauvaises plaisanteries du jeune abbé.—Aline, reine de Golconde.
Mme de Boufflers avait donc réussi à établir convenablement deux de ses enfants; il s'agissait maintenant de s'occuper du troisième.
L'abbé ne pouvait éternellement rimer aux étoiles et se livrer à des facéties plus ou moins spirituelles: l'âge arrivait, il avait vingt-deux ans, il était grand temps qu'il terminât son éducation sacerdotale et se livrât enfin aux exercices et aux études exigés pour obtenir la prêtrise.
Vers la fin de 1760, la marquise, après en avoir longuement conféré avec le Roi, décida que son fils partirait pour Paris et qu'il irait achever sa théologie au séminaire de Saint-Sulpice, sous la direction du savant Père Couturier.
Avisé de cette décision, le jeune homme manifesta la plus vive répulsion, et même un véritable désespoir; il s'était si bien bercé de l'espérance qu'on l'oublierait, et qu'il continuerait à mener à la cour du bon Stanislas cette douce vie qui lui convenait si bien! Mais le rêve était fini, il se trouvait en présence de la douloureuse réalité.
C'est en vain qu'il se jeta aux pieds de sa mère en la suppliant de révoquer un ordre barbare, Mme de Boufflers fut inflexible: il était le cadet, il devait entrer dans les ordres. C'est en vain qu'il faisait valoir combien il avait peu de dispositions pour la profession ecclésiastique, à quel point la vocation lui manquait; la marquise lui répondait de ne la point fatiguer de billevesées, qu'il n'était qu'un songe-creux et que personne ne lui demandait de vocation; pourquoi en aurait-il eu besoin quand l'immense majorité du clergé de son époque s'en passait si aisément! La sagesse de sa famille lui avait destiné une situation fort brillante et très lucrative, il n'avait qu'à s'y tenir, et pour commencer il fallait obéir.
Désespérant de fléchir sa mère, Boufflers s'imagina qu'il serait peut-être plus heureux auprès du Roi, qui en toutes circonstances lui témoignait une grande bonté. Il ne lui cacha pas le chagrin qu'il éprouvait de s'éloigner de lui et le dégoût de plus en plus marqué qu'il ressentait pour une profession si contraire à ses goûts et à ses idées. Stanislas s'efforça de le consoler en lui faisant entrevoir tout ce qu'il comptait faire pour lui et le brillant avenir qu'il lui destinait; il l'assura qu'il le ferait parvenir aux plus hautes charges de l'Église. L'abbé lui répondit très sensément qu'il ne se souciait pas d'avancer dans son état, que l'ambition était un sentiment étranger à son cœur et qu'il se sentait plus fait pour être heureux que pour être grand, que du reste «le Roi l'avait déjà comblé de grâces, et que fît-il plus encore, il ne pouvait ajouter à sa reconnaissance et à son contentement».
Bien que touché de sentiments si noblement exprimés, Stanislas ne voulut pas se mettre en opposition avec les volontés de Mme de Boufflers, et l'abbé, la mort dans l'âme, dut se résigner à partir pour Saint-Sulpice.
On peut supposer ce que furent les pensées du jeune séminariste quand il quitta cette cour patriarcale où il faisait si bon vivre et où il avait passé de si douces années. Échanger le somptueux palais de Stanislas, le parc superbe, les gais horizons contre les sombres murs du noviciat de Saint-Sulpice, passer des mains de l'abbé Porquet, si dépourvu de préjugés, si indulgent aux faiblesses humaines, dans celles de l'austère Père Couturier, quel effondrement, quel irréparable désastre! Adieu la liberté, les jeunes et jolies femmes, les joyeuses parties, la vie heureuse et sans souci!
Pour rendre la transformation plus complète, et lui enlever jusqu'au souvenir du passé, l'infortuné Boufflers dut encore changer de nom; en entrant au séminaire on l'obligea à prendre le nom d'abbé de Longeville, d'une des abbayes qu'il devait à la libéralité de Stanislas.
A peine les portes du séminaire sont-elles refermées sur lui que le jeune homme est saisi d'un découragement à nul autre pareil. On lui a fait espérer que sa mère viendrait le voir; il lui écrit bien vite pour la supplier de hâter son arrivée, et en même temps il lui narre en termes pathétiques les malheurs qui l'accablent. Tout en pleurant et en annonçant les pires pronostics pour sa santé, il possède une gaieté si exubérante qu'il ne peut se défendre de plaisanter:
«Saint-Sulpice.
«Je suis dans une impatience de vous voir que vous ne concevrez que quand je vous aurai bien expliqué combien je vous aime, et je ne l'entreprendrai jamais. L'abbé Porquet me marque que votre départ est arrêté pour le 6 ou le 7; c'est une distance effroyable pour un malheureux qui compte les jours et qui est bien longtemps à compter un.
«J'ai appris des choses affreuses: c'est qu'on ne permet ici de sortir qu'environ deux fois par mois, au lieu de deux fois par semaine, et qu'il faut toujours être rentré à cinq heures du soir. J'imagine par le nombre des gens qui sont ici que cette règle souffre des adoucissements, car il serait bien difficile de trouver cent trente deux personnes qui la suivissent.
«L'inquiétude de l'avenir me tourmente plus ici que le mal présent: si vous êtes encore absente pour moi après votre retour, que deviendrai-je? Cependant je me sens un fonds de patience qui me fera supporter tous mes maux jusqu'à ce que j'y trouve un remède. J'aimerais bien mieux en triompher par ma gaîté, car la gaîté dispense de la patience, qui n'est qu'un abandon de soi-même à ce qu'on souffre, qui fait soutenir tristement la douleur, mais qui n'en console point. On dit que c'est un remède à tous les maux, et on a tort, car elle n'a d'autre mérite que de ne les faire pas trouver plus grands qu'ils ne sont.
«Souvenez-vous toujours de cette lettre du Roi de Pologne. Elle me sera d'une utilité infinie, en ce qu'elle me facilitera les moyens de rester ici, si elle fait effet, et d'en sortir, si elle n'en fait point. J'ai bien peur que le prétexte de ma santé, que je médite en cas de sortie, ne soit bientôt une bonne raison. Ma poitrine ressemblera dans peu à presque toutes celles d'ici que les fréquentes prières à genoux ruinent je ne sais par quelle raison.
«J'ai reçu la permission du Primat et une grande lettre édifiante de l'évêque de Toul[ [89]. C'est un bon homme: c'est dommage que ce soit un bon évêque. Au reste, peut-être n'est-il qu'un bon apôtre.
«Je vais travailler de toutes mes forces à mon sermon. Je compte en faire un vrai sermon depuis les pieds jusqu'à la tête. Je mettrai de l'Écriture et des Pères partout, et je substituerai galamment l'apostolique à l'académique.
«Adressez dorénavant les lettres que vous m'écrirez à Tonton[ [90], car l'archevêque de Toulouse[ [91] et l'évêque de Condom[ [92] ont recommandé à Mme de Mirepoix de me dire de me défier de l'inquisition des lettres, qu'on dit être ici des plus tyranniques et des plus contraires au droit des gens.
«Baisez ma sœur de ma part et battez-la bien à cause qu'elle m'écrit en raison inverse de ce que je l'aime.
«Si je vous dis de baiser ma sœur, jugez de ce qu'il vous faut faire.
«J'écris au Roi.»
On pourra trouver que l'archevêque de Toulouse et l'évêque de Condom donnaient au jeune séminariste de singuliers conseils, mais les deux prélats ne brillaient pas par leur orthodoxie et ils étaient loin d'offrir l'exemple de toutes les vertus. Si l'on veut s'en convaincre, nous renvoyons le lecteur au chapitre du Duc de Lauzun où il est donné sur la vie de monseigneur Dillon de si curieux détails[ [93].
En arrivant dans la capitale, le jeune abbé n'était certes pas isolé; il y retrouvait une grande partie de sa famille, d'abord son oncle le prince de Beauvau, Tonton, comme il l'appelle; sa tante, la maréchale de Mirepoix; ses cousines de Caraman, de Cambis, les amies de sa mère, la maréchale de Luxembourg, Mme du Deffant, et tant d'autres. Tous naturellement allaient s'efforcer d'adoucir son sort et d'atténuer pour lui la rigueur du séminaire. Il n'eut bientôt que trop d'occasions de se distraire et de perdre de vue le but sérieux qu'il poursuivait.
Mme de Boufflers, de son côté, eut la faiblesse de céder à ses pressantes instances, et elle obtint du roi une lettre pour le directeur de Saint-Sulpice. Stanislas, invoquant des raisons de santé et aussi les pieuses dispositions du jeune abbé, pressait instamment le supérieur d'accorder quelque liberté à son ouaille et de la traiter avec indulgence. Le Père Couturier n'était pas homme à résister à la prière d'un monarque; il s'empressa de déférer aux vœux de Stanislas et la vie de Boufflers devint plus supportable. C'est à sa mère que l'abbé raconte cet heureux événement et il lui fait part en même temps des bonnes fortunes culinaires qui adoucissent son sort:
«Saint-Sulpice.
«La lettre du Roi est à merveille et elle a déjà produit un grand effet. Mme de Luxembourg a demandé aujourd'hui la permission de m'emmener pour quatre ou cinq jours à Villeroy et l'a obtenue. Ce petit voyage qui m'aurait paru très insipide autrefois, à la société de Mme de Luxembourg près, devient à présent une dissipation pour moi et me fera un très grand bien, en ce qu'il abrégera le temps qui doit s'écouler d'ici à votre retour.
«Je suis dans une inquiétude inexprimable que le prince ne retarde votre départ plus que vous ne comptez. Je n'ouvrirai dorénavant toutes vos lettres qu'en tremblant, de peur d'y trouver des contradictions à mes désirs.
«Que cela ne vous empêche pourtant point de m'écrire, car votre silence serait encore pire que les plus mauvaises nouvelles.
«J'ai fait depuis peu beaucoup de chansons que vous ne saurez qu'à votre arrivée et je ne vous enverrai aujourd'hui que ma correspondance avec le président Hénault. Il m'a envoyé une langue fourrée avec un couplet que voici. Je ne peux pas de même vous envoyer la langue, par la raison d'Arlequin:
Air De Blot
Ce n'est point la langue latine,
Ni la grecque que j'imagine
Pour vous venger de Couturier;
Cette langue tendre et discrète,
Qui vient du meilleur charcutier,
Vous sera remise en cachette.
L'envoi d'une langue n'était pas un don indifférent et Boufflers l'appréciait à sa valeur. Aussi s'était-il empressé de répondre au généreux donateur par ce couplet:
Réponse
Les langues que j'aime le mieux
Ne sont point le Grec ni l'Hébreux,
C'est l'Italienne et la fourrée,
Mais la fourrée est préférée:
L'une est la langue des amants
Et l'autre celle des gourmands.
De figures de rhétorique
Ses discours ne sont point ornés,
Mais ils sont tous assaisonnés
D'un sel qui vaut mieux que l'attique.
Remerciement
J'ai deux langues en ce moment:
Dieu m'a donné l'une et vous l'autre.
Si Dieu m'en avait donné cent,
Toutes célébreraient la vôtre.
Le pieux régime du séminaire ne convenait en aucune façon à l'abbé et le nouvel ordinaire auquel il était soumis lui paraissait d'une austérité déplorable. Aussi bénissait-il les âmes charitables qui lui permettaient en cachette de l'améliorer. Sa famille, ses amis, tous contribuaient généreusement à garnir son garde-manger secret.
Lui-même raconte gaîment à sa tante de Mirepoix les heureuses aubaines qui lui adviennent et comment, grâce à la libéralité de ses amis, il parvient à rendre sa situation supportable. C'est à la fois un récit et une invite.
«Saint-Sulpice.
«Je vous prie instamment, madame la Maréchale, de vouloir bien vous faire tous mes compliments, vous assurer de tous mes respects, vous demander comment vous vous portez, si vous avez fait bon voyage, si vous n'êtes pas bien fatiguée... enfin de vous faire de ma part toutes les petites politesses que le public croit que je vous dois, et je vous ordonne de me rendre un compte exact de votre commission.
«Je viens de vous quitter un moment pour déjeuner avec une moitié de pâté que la princesse de Chimay m'a envoyée; j'y ai puisé un courage invincible pour braver la diète du séminaire et je me suis fait un fonds de sobriété admirable pour toute une journée.
«Mme du Deffand m'a envoyé dernièrement deux perdrix froides excellentes: ces deux pauvres petites créatures m'ont tenu une charmante compagnie. Hélas! je les regrette bien: je les ai tant baisées qu'il ne m'en reste rien du tout.
«M. le Président m'a envoyé une langue bien plus faite pour réussir au séminaire que la mienne; elle est fourrée, et j'en suis bien aise parce qu'elle est ainsi hors d'état d'avertir M. Couturier de tous mes déportements. Il y a joint un petit couplet auquel j'ai répondu de suite, mais point en chanson.
«Vous pouvez voir par l'exposition que je vous fais de mes provisions et de mes vers, que ma chambre est moitié Parnasse et moitié garde-manger, et que celui qui l'habite est moitié poète et moitié ogre, mais plus grand ogre que poète.
«Oh! ça! ma chère tante, assurez bien ma grand'maman de mes respects, et baisez-vous au front dans votre miroir de ma part. J'entends une cloche qui sonne, je prends mon surplis et mon camail et je vole à la paroisse.
«Vous pouvez juger de mon ennui par le plaisir excessif que m'a fait hier la visite du chevalier de Laurancy. Remerciez bien Mme du Deffand de toutes ses bontés quand vous lui écrirez, et pensez quelquefois à moi, madame la Maréchale, pardieu! je vous en prie. Adieu, adieu.
«Si on me gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez arrêté. Bonjour, bonjour[ [94].»
Tous les membres de la famille étaient successivement mis en réquisition, soit pour fournir des victuailles, soit pour faire sortir l'abbé sous un prétexte quelconque de son odieuse prison. A tous, il adresse des lettres attendrissantes, dans l'espoir qu'on aura pitié de son infortune.
Il écrivait à sa cousine germaine Mme de Caraman:
«Saint-Sulpice.
«En vérité, madame, il y a trop longtemps que je n'ai eu le bonheur de vous voir: ces fêtes-ci m'ont retenu aux pieds des autels et n'ont pas laissé de contrarier un peu le désir que j'avais de vous faire ma cour. Si je pouvais espérer ce bonheur-là demain, je demanderais ce soir la permission de sortir; sinon, je resterai à l'attache jusqu'à ce que vous vouliez bien m'en tirer.
«Ma mère est à Versailles, ma grand'mère est à Haroué, mon autre grand'mère est morte, j'ai perdu tous mes aïeux, et vous êtes la seule d'entre eux qui me restiez. Donnez-moi donc à dîner demain ou un autre jour de la semaine, car je me meurs de faim, et je n'ai autre chose que mon frein à ronger.
«Si cependant vous ne le pouviez pas, je vous prie de me faire savoir l'heure à laquelle je pourrais vous baiser les pieds. Je tâcherai de me contraindre si bien et de faire si fort contre fortune bon cœur que vous croirez que ce n'est pas précisément pour votre dîner que je vous aime.
«Soyez bien persuadée, madame, que jamais mon appétit n'égalera mon respect.»
Mais l'on va entrer dans le carême et tout le séminaire se prépare aux exercices et aux macérations d'usage pendant cette pieuse période. L'abbé va-t-il enfin rentrer dans le devoir et s'inspirer de pensées plus austères? En aucune façon. Il ne songe qu'aux plaisirs profanes et dès le Mercredi des cendres il mande à sa belle cousine de Caraman:
«Ce Mercredi des cendres.
«Allons, madame, allons à Roissy; j'ai un cheval qui a trois jambes et moi j'en ai deux; elles seront demain toutes cinq en campagne pour vous aller voir. Cinq jambes me suffiront bien pour faire les cinq lieues qui me séparent de vous. S'il ne s'agissait que de les faire une fois, il ne m'en faudrait pas tant; j'irais bien à cloche-pied, mais elles seront bien plus pénibles la seconde parce que les chemins ne seront plus aplanis par le désir de vous voir. Tenez, voilà la plus belle phrase que j'ai faite de ma vie; c'est dommage que ce soit un sentiment et point un compliment, car cela en compliment prouverait beaucoup d'esprit, au lieu qu'en sentiment cela ne prouve que beaucoup d'amitié pour vous.
«Adieu, madame, si vous n'aviez pas le roman de Rousseau, je serais dans mon tort avec vous, mais je m'en suis fié au zèle des colporteurs, qui ne sont point restés au lit le jour que les ballots sont arrivés.
«Il faut être bon homme et bonne femme pour le lire avec bien du plaisir. Il n'y a point d'honnêtes gens qui n'y puissent trouver leur portrait.
«J'ai l'honneur de vous lancer ma révérence, aussi bien qu'à M. le Margrave.»
Cependant Mme de Boufflers avait tenu sa promesse et était arrivée à Paris, escortée de ses compagnons ordinaires Panpan et l'abbé Porquet. Après une entrevue des plus touchantes avec son fils, après l'avoir réconforté et lui avoir prodigué les meilleurs conseils, elle était partie pour Versailles, où son service l'appelait.
Panpan et Porquet étaient demeurés dans la capitale; ils couraient les théâtres, les lieux de plaisir, les cercles littéraires, visitaient leurs amis; entre temps ils allaient à Saint-Sulpice porter à l'abbé de Longeville leurs encouragements et les témoignages de leur affection.
Tressan, que sa grandeur enchaînait en Lorraine, se consolait de sa mauvaise fortune en écrivant à ses vieux amis et en leur parlant de celle qu'il adorait toujours; en même temps il les chargeait de ses souvenirs pour l'abbé et de commissions de tous genres:
«Bitche, ce 20 janvier 1761.
«L'absence de Mme de Boufflers est pour moi un hiver que je veux passer comme les marmottes dans mon trou et sans aucun commerce avec le reste du genre humain.
«J'ai oublié dans ma dernière lettre de la prier de donner un louis à mon petit abbé pour ses étrennes, la première fois qu'il la viendra voir. Je vous prie de le lui donner si vous vous y trouvez, et de me mander à qui vous voulez que je le remette ici.
«Je vous prie à genoux ainsi que l'abbé Porquet de vouloir bien voir chez les libraires ou aux galeries du Louvre pour m'avoir les tomes in-quarto de l'Académie des sciences depuis 1720 jusqu'à 1736 inclus, ce qui fait dix-sept volumes, que je voudrais avoir bien conditionnés. Mandez-moi ce que ces dix-sept volumes me coûteront et je vous en enverrai sur-le-champ le montant payable à vue sur Paris.
«Quand pouvons-nous espérer de voir la dame de mes pensées en Lorraine? Mme de Cucé viendra-t-elle avec elle? Est-elle aussi grande fille que grande dame? Mille respects à toute cette charmante grâce.
«J'embrasse l'abbé Porquet, et vous, mon cher Panpan, la mère et tous les petits et moi nous vous sautons au col et vous assurons de notre tendre et durable attachement.»
On peut aisément supposer que l'abbé de Longeville devait donner peu d'agrément à son directeur, le Père Couturier. On peut deviner également qu'il devait être pour ses collègues du séminaire d'un exemple plutôt fâcheux. Le jeune sulpicien se souvenait plus volontiers de ses escapades à la cour de Lunéville qu'il ne se pliait aux exercices rigoristes auxquels on prétendait le soumettre. Il n'est pas de plaisanteries que son esprit inventif n'imaginât pour troubler le recueillement du séminaire et le calme de cette pieuse demeure. Tantôt, rééditant les facéties classiques, il versait de l'encre dans les bénitiers de la chapelle, tantôt il troublait le sommeil des futurs prélats en coupant des orties dans leurs lits, tantôt il donnait à quelques collègues choisis de joyeux soupers dans sa cellule, et il leur faisait, après boire, lecture de vers impies; tantôt il s'amusait à interrompre les classes en imitant le braiement de l'âne ou le chant du coq, petits talents de société où il excellait.
Ces plaisanteries de mauvais goût faisaient le désespoir de ses supérieurs, et cependant elles n'auraient passé que comme l'excès de sève d'un jeune seigneur et on les lui aurait volontiers pardonnés, s'il s'en était tenu là. Mais il avait le goût des lettres et, au lieu d'étudier les Pères de l'Église, il passait son temps à écrire des facéties: un soir il compose ce rébus:
L—n—n—e—o—p—y—l—i—a—t—t—l—i—a—m—e
l—i—a—e—t—m—e—l—i—a—r—i—t—l—i—a—v—q—l
i—e—d—c—d—a—c—a—g—a—c—k—c
Il prétendait qu'en prononçant ces lettres de suite comme il les avait écrites, elles donnaient distinctement ces mots:
«Hélène est née au pays grec; elle y a tété, elle y a aimé, elle y a été aimée, elle y a hérité, elle y a vécu, elle y est décédée assez âgée, assez cassée.»
Malheureusement les essais littéraires de Boufflers ne se bornaient pas toujours à des plaisanteries aussi innocentes; qu'il écrivît en vers ou en prose, il affectionnait particulièrement les sujets grivois.
Dans un jour de gaieté il écrit un conte: Aline, reine de Golconde. C'est l'histoire d'une petite laitière, d'humeur facile, qui d'aventures en aventures, et de chutes en chutes monte sur le trône de Golconde. Le style est aisé, alerte, élégant, mais l'auteur ne recule pas devant les plus voluptueuses peintures[ [95].
Boufflers, assez satisfait, et à juste titre, de son travail, n'eut rien de plus pressé que de le montrer à quelques amis; il plut beaucoup et il fut bientôt dans toutes les mains.
Aline eut même un tel succès que Grimm pouvait écrire: «C'est une des plus jolies bagatelles que nous ayons eues depuis longtemps. Si M. de Voltaire l'avait faite, je crois qu'il n'en serait pas fâché.»
Cet essai d'un «apprenti évêque» aurait dû faire scandale, mais telle était l'indulgence de l'époque que personne ne s'en étonna. On trouva même assez piquant de voir sortir de Saint-Sulpice cette œuvre licencieuse.
Par ses relations de famille Boufflers fréquentait un monde sceptique, frivole et libertin, qu'il amusait et charmait par la gaîté de sa conversation et son inépuisable verve et nul ne songeait à le blâmer. Entre temps, il versifiait en l'honneur des dames, collaborait à l'Encyclopédie, bref faisait tout ce qui était le moins conforme à son futur état.
Le bruit des succès du jeune abbé arrivait jusqu'à Ferney et Voltaire écrivait à Panpan:
«Ferney, 26 octobre 1761.
«Vous serez toujours mon cher Pan Pan, eussiez-vous quarante ans et plus! jamais je n'oublierai ce nom. Il me semble, monsieur, que je vous vois encore pour la première fois avec Mme de Graffigny! Comme tout cela passe rapidement! Comme on voit tout disparaître en un clin d'œil! Heureusement le roi de Pologne se porte bien.
«Ah! mon cher Pan Pan, que n'êtes-vous venu dans mes petites retraites, que n'ai-je eu le bonheur d'y recevoir M. l'abbé de Boufflers! J'entends parler de lui comme d'un des esprits les plus éclairés et les plus aimables que nous ayons; je n'ai point vu la Reine de Golconde, mais j'ai vu de lui des vers charmants, il ne sera peut-être pas évêque; il faut vite le faire chanoine de Strasbourg, primat de Lorraine, cardinal, et qu'il n'ait point charge d'âmes; il me paraît que sa charge est de faire aux hommes beaucoup de plaisir. N'est-il pas le fils de Mme la marquise de Boufflers, notre Reine? C'est une raison de plus pour plaire. Mettez-moi aux pieds de la Mère et du Fils. Je vois d'ici les orages de ce monde d'un œil assez tranquille; il n'y a que ce pauvre Frère Malagrida qui me fait un peu de peine; j'en suis fâché pour frère Menoux, mais j'espère qu'il n'en perdra pas l'appétit. Il est né gourmand et gai: avec cela on peut se consoler de tout.»
CHAPITRE XIX
1760-1762
Les sorties du séminaire.—L'abbé à l'Ile-Adam.—Il quitte la soutane et devient capitaine de hussards.—Il fait la campagne de Hesse.—Son retour à la Cour de Lorraine.
Si l'abbé de Longeville ne parvenait pas à scandaliser une société blasée et indifférente, en revanche il scandalisait fort ses directeurs, car il n'avait pas l'inconduite modeste. Il montrait complaisamment à ses collègues toutes ses productions, ses chansons gaillardes et impies; elles faisaient le tour du Séminaire et le pauvre abbé Couturier frémissait d'indignation et de terreur. Il aurait voulu sévir, chasser cette brebis impure qui menaçait de pervertir tout le troupeau, mais comment toucher au protégé du roi de Pologne, au neveu du prince de Beauvau, de la maréchale de Mirepoix? Était-ce possible sans s'attirer de terribles inimitiés? Le Père gémissait en secret et s'en remettait à la Providence.
Quand il sortait du séminaire, Boufflers avait-il au moins une tenue plus réservée? En aucune façon. Affolé par la vie sédentaire, son premier soin, pour prendre un peu de mouvement, était de courir les rues sur un grand diable de cheval, qu'il menait bien entendu à des allures désordonnées, sans se soucier des vilains qui ne se rangeaient pas assez vite et qu'il écrasait peu ou prou; aussi son passage était-il marqué par de virulentes vociférations et d'unanimes malédictions. Mais l'abbé n'en avait cure.
L'ardeur de son sang un peu calmée par ces exercices violents, le jeune homme allait visiter sa famille, mais surtout ses belles cousines et leurs amies; il ne puisait pas chez elles des leçons de morale.
Il les suivait souvent dans les châteaux des environs, et en particulier à l'Isle-Adam, où Mme de Cambis était fort en faveur; tout le monde y faisait fête au futur prélat. On s'amusait fort chez le prince de Conti; la réserve n'y était guère de mise, et Boufflers n'eut pas de peine à se mettre à l'unisson des jeunes fous et des aimables étourdies que le prince aimait à réunir près de lui. Aussi l'abbé se plaisait-il extrêmement dans ce riant séjour, où il menait une vie si parfaitement conforme à ses goûts et si différente de celle de l'odieux séminaire[ [96].
C'est de l'Isle-Adam qu'il écrivait à Mme de Mesmes cette fort galante épître:
«A l'Isle-Adam.
«Allons, il faut bien tenir sa parole et avoir pitié des honnêtes gens qu'on laisse dans la douleur!
«A peine tous vos ennuis de Paris pourraient-ils vous donner une idée de tous nos plaisirs de l'Isle-Adam. On nous compte ici par bataillons et ce qui vous étonnera davantage, c'est qu'on y compte les jolies femmes par douzaines. Je crois être au Salon de peinture, où tout enchante mes regards et rien ne les fixe; il semble continuellement qu'on fasse tort à l'ensemble de l'attention qu'on fait au détail; aussi j'ai pris ici mon parti d'aimer tout le monde à la fois. Si vous saviez quel embarras font dans cette place que vous connaissez mieux que personne, parce que vous y logez toujours, quel embarras, dis-je, font ces dames de Monaco, d'Egmont, de Choisy, de Blot, de Villebonne, etc., vous me plaindriez beaucoup.
«Cependant, si vous voulez que je vous fasse une confidence, leurs chars, quoique les plus brillants, ne sont pas ceux auxquels vous me verriez attaché. J'ai trouvé quelqu'un qui joignait l'air de la candeur à celui de la sensibilité, qui m'a paru tout à la fois une femme d'esprit et une jolie femme, à qui une langueur naturelle dans tous ses mouvements donne plus de grâces, et des grâces plus touchantes que celles de la vivacité la plus agréable. Ses regards sont tendres sans y penser, et le son de sa voix va au cœur par des chemins que les autres ne prennent point. J'ai vu tout cela et j'ai dit tout de suite:
Sur l'air: Les bourgeois de Chartres.
Partout plus de cent belles
Attirent nos regards;
Cent autres, ainsi qu'elles,
Méritent des égards.
Mais quiconque verra
La charmante de Mesme;
Plein d'admiration, dondon
Sans doute il s'écriera, lala
Personne n'est de même.
«Ce qui m'afflige en pensant à l'impression qu'elle m'a faite, c'est que peut-être je n'aime pas encore.
Cependant cela n'est pas sûr et il ne s'agit plus que d'une preuve pour être convaincu. Nous verrons si la vue de certains objets de votre connaissance lui fera tort à mon retour; si elle résiste à cela comme je l'imagine, toute la place publique s'écroulera comme une décoration d'opéra, à l'exception de votre château-fort, qui est indestructible parce que l'amitié l'a bâti, et il ne restera plus au lieu de toutes les petites guinguettes, où tant de mauvaises compagnies se trouvent mêlées à la bonne, que deux temples dédiés à deux divinités que le cœur humain est fait pour adorer: l'amitié et l'amour. Mon cœur en sera peut-être attristé, mais il sera ennobli; dans le fond je ne ferai qu'y gagner.»
Sans crainte au dieu d'amour je me donne aujourd'hui.
Il va me rendre heureux en me rendant plus tendre,
Les pleurs qu'il me fera répandre
Vaudront tous les plaisirs que j'ai goûtés sans lui[ [97].
Si Boufflers s'était borné à d'imprudentes escapades et à des inconséquences qui ne laissent pas de traces, le mal n'eût pas été grand, mais il aimait trop rimer, c'est ce qui le perdit. Un soir, poussé par ses amis, et le champagne aidant, il composa quelques chansons d'une rare indécence. Elles eurent, bien entendu, le plus grand succès et l'auteur fut loué à l'envi. Malheureusement il n'en fut pas de même à la Cour, où ces chansons furent colportées; le Dauphin en particulier se montra très choqué de voir un élève de Saint-Sulpice produire des œuvres aussi grivoises. C'est en vain que Boufflers chercha à s'excuser et fit plaider par ses amis les circonstances atténuantes; le Dauphin lui fit dire qu'il ferait mieux de choisir un état plus conforme à son caractère et à la tournure de son esprit.
Ces mésaventures firent longuement réfléchir l'abbé de Longeville, et le résultat de ses réflexions fut que la vie qu'on lui imposait lui était insupportable et qu'à tout prix il la voulait quitter.
Du reste, heureusement pour lui, l'abbé, quoique poète, avait du bon sens et du jugement, un sentiment très droit, beaucoup d'honnêteté naturelle. Bien qu'à l'époque on sût parfaitement concilier les fonctions du sacerdoce, voire même de l'épiscopat, avec une vie dépravée et des mœurs scandaleuses, il estima qu'il y avait incompatibilité complète entre ses goûts, ses penchants, ses instincts, son tempérament et la vie à laquelle on le destinait. Il prit sa décision sans consulter personne, ni sa mère, ni le roi de Pologne, ni aucun des siens; il sortit un jour de Saint-Sulpice et il n'y rentra pas. Dire que le Père Couturier montra un très vif chagrin de ne pas voir son ouaille revenir au bercail serait peut-être excessif; le digne jésuite se borna à prévenir la famille du départ de la brebis égarée et il se réjouit dans son for intérieur d'être débarrassé d'un élève dont la conduite compromettait si gravement la bonne réputation du séminaire.
En jetant le froc aux orties, Boufflers s'attira les plus violents reproches de tous les siens, mais il donnait en réalité un grand exemple d'honnêteté et de sincérité, et loin de mériter le blâme, il se montrait digne des plus vifs éloges.
Ravi d'être débarrassé de cette soutane, qui était pour lui la tunique de Nessus, le jeune homme n'hésita pas une seconde sur le parti qui lui restait à prendre. Il alla trouver son oncle de Beauvau, et par son influence il obtint le grade de capitaine dans les hussards d'Esterhazy et un poste d'aide de camp à l'armée de Soubise. Il endossa sans plus tarder le dolman des hussards, qui lui allait à merveille; il était au comble de la joie, et il se montrait partout dans son nouvel uniforme.
Mais ce n'était pas tout pour Boufflers de quitter la soutane: il fallait encore garder les bénéfices qu'il tenait de la générosité du roi de Pologne. Il trouva le moyen de tout concilier en se faisant affilier à l'ordre de Malte, ordre à la fois religieux et militaire; grâce à lui, il put continuer à porter l'uniforme et en même temps conserver ses bénéfices. Il dut, il est vrai, faire vœu de célibat, ce qui lui importait peu, mais non de chasteté, ce qui lui importait beaucoup. Il obtint en outre le titre de prieur, avec le privilège d'endosser le surplis pardessus l'uniforme et d'assister dans ce bizarre accoutrement aux offices religieux.
L'abbé de Longeville subit donc une nouvelle transformation; il devint chevalier de Malte, d'où le nom de chevalier qui lui resta toute sa vie.
Dans sa joie exubérante, Boufflers éprouve le besoin de crier sa satisfaction sur les toits. Il l'éprouve d'autant plus que sa détermination a soulevé bien des critiques et que beaucoup le blâment. Il n'en fait que rire, et il riposte aux censeurs par une pièce de vers, intitulée l'Apostasie; mais elle est à ce point inconvenante qu'on n'en peut citer que la première partie:
Sur l'air: Eh! mais oui da, etc.
J'ai quitté ma soutane
Malgré tous mes parents;
Je veux que Dieu me damne
Si jamais je la prends.
Eh! mais oui da,
Comment peut-on trouver du mal à ça?
Eh! mais oui da,
Se fera prêtre qui voudra.
J'aime mieux mon Annette
Que mon bonnet carré,
Que ma noire jaquette
Et mon rabat moiré.
Eh! mais...
Mon Annette est l'idole
Que j'encense à genoux
Eh! ses bras sont l'étole
Qu'elle me jette au cou.
Eh! mais...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais le chevalier, en rupture de petit collet, se moque bien de ses détracteurs; il a bien autre chose à faire que de leur répondre. Ne se bat-on pas en Hesse? Quelle meilleure occasion d'étrenner son bel uniforme! Donc il part sans plus tarder rejoindre l'armée de Soubise.
Avant de s'éloigner cependant, Boufflers veut se disculper auprès de sa famille, mais comme il n'ose affronter la colère de sa mère, c'est à l'abbé Porquet qu'il écrit pour expliquer les motifs qui l'ont poussé à prendre une aussi grave détermination.
Si cette lettre, dont nous citons les passages les plus saillants, fait grand honneur au chevalier, si elle montre une droiture et une honnêteté très rares, c'est en même temps un saisissant réquisitoire contre la façon dont se recrutait le clergé à cette époque.
«Paris, 1762.
«Enfin, mon cher abbé, me voici sur le point d'exécuter un projet que mon esprit a toujours chéri et que votre raison a toujours blâmé, celui de changer d'état. Ce n'est point une petite affaire que de commencer, pour ainsi dire, une nouvelle vie à l'âge de vingt-quatre ans: vous me direz peut-être qu'il faudrait mettre à cela plus de réflexion que mon âge et surtout ma vivacité ne me le permettent; mais ne me condamnez pas sans m'avoir entendu une dernière fois; et, comme en matière de bonheur il n'y a de véritables juges que les parties, laissez-moi, s'il vous plaît, plaider et décider dans ma propre cause.
«J'étais dans la route de la fortune; les premiers pas que j'y avais faits suffisaient pour m'en assurer. Les circonstances les plus favorables semblaient rassemblées pour présenter à mon imagination l'avenir le plus brillant. Sans aucun mérite, j'aurais pu, comme tant d'autres, obtenir encore quelques bénéfices: avec un peu d'hypocrisie, je serais probablement devenu évêque; peut-être avec un peu de friponnerie, cardinal; qui sait si quelques ruses et quelques intrigues de plus ne m'auraient point mis à la tête du clergé? mais j'ai mieux aimé être aide-de-camp dans l'armée de Soubise: Trahit sua quemque voluptas.
«La première règle de conduite n'est point de devenir riche et puissant; c'est de connaître ses véritables désirs et de les suivre. Alexandre, avec l'or de l'Asie dans ses coffres et le sceptre de l'univers dans ses mains, cherchait le bonheur dans Babylone; et un petit pâtre de dix-huit ans le trouvera dans son hameau, s'il obtient en mariage la petite paysanne qu'il aime.
«Mais quittons Alexandre, et revenons à moi, qui ressemble beaucoup plus au petit pâtre qu'à lui. Vous savez qu'un sang bouillant, un esprit inconsidéré, une humeur indépendante, sont les trois premiers traits qui me caractérisent. Comparez ce caractère-là avec tous les devoirs de l'état que j'avais embrassé, et vous me direz si j'y étais propre. Vous n'ignorez pas de quelle impossibilité il est pour moi, et de quelle nécessité il est pour un ecclésiastique, de cacher tout ce qu'il désire, de déguiser tout ce qu'il pense, de prendre garde à tout ce qu'il dit, et d'empêcher qu'on ne prenne garde à tout ce qu'il fait. Pensez de plus aux haines atroces, aux noires jalousies, aux perfidies indignes qui règnent encore plus dans les cœurs des prêtres que dans les autres, et à toute la prise que ma simplicité, mon indiscrétion, ma licence même, auraient donnée sur moi; vous conviendrez que je n'étais pas fait pour vivre parmi ces gens-là. Comptez-vous pour rien le cri général qui s'était élevé contre la liberté de ma conduite? Ce sont les sots qui crient, me direz-vous. Tant pis vraiment; il vaudrait mieux que ce fussent les gens d'esprit à parler et presque à penser comme eux, parce qu'il est dans l'ordre que les vaincus parlent la langue des vainqueurs.
«D'après l'extrême vénération dont vous me voyez pénétré pour la toute-puissance des sots, ai-je tort de chercher à rentrer en grâce avec eux? et ne dois-je pas regarder comme le plus beau moment de ma vie celui de ma réconciliation avec les premiers souverains du monde? Pardonnez-moi de m'égayer un peu dans le cours de mes raisonnements; c'est pour m'aider, et vous aussi, à supporter l'ennui: d'ailleurs Horace, votre ami et votre modèle, permet de rire en disant la vérité; et le premier philosophe de l'antiquité n'était sûrement pas Héraclite. J'aurais pu, me direz-vous, d'après mon respect pour l'avis des sots, quitter mon état sans en prendre un autre; mais les sots m'ont dit qu'il fallait avoir un état dans la société. Je leur ai proposé d'avoir celui d'homme de lettres; ils m'ont dit de m'en bien garder, parce que j'avais trop d'esprit pour cela. Je leur ai demandé ce qu'ils voulaient que je fisse, et voici ce qu'ils m'ont répondu: «Il y a quelques siècles que nous avons voulu que tu fusses gentilhomme; nous voulons à présent que tout gentilhomme aille à la guerre.» Là-dessus je me suis fait faire un habit bleu; j'ai pris la croix de Malte, et je pars.»
Mais, lui répondra l'abbé, ce n'est pas tout de prendre un parti, il faut encore le faire de façon convenable et décente. Comment n'a-t-il pas consulté ses parents les plus proches avant de se décider? Pouvait-il douter de leur tendresse, de l'excellence de leurs avis? En ne les consultant même pas, n'a-t-il pas manqué à ce qu'il leur devait essentiellement? La réponse est aisée:
«Il est vrai que je me suis contenté de faire part à ma mère et à mon frère de mon projet, sans les consulter; mais je crois qu'il était inutile de le faire. Ma résolution était formée; je les aurais trompés si je leur avais demandé leur avis avec l'air d'être disposé à le suivre. S'ils avaient pensé comme moi, les choses auraient été comme elles vont: s'ils avaient été contraires à mes idées, j'aurais souffert de ne point leur céder. J'ai mieux aimé manquer à une petite formalité que de les tromper, ou de leur résister en face. De deux maux inégaux, vous savez lequel il faut choisir.
«Mais il ne fallait peut-être pas former une résolution aussi forte que celle-là.
«Est-on maître de sa volonté? peut-on l'affaiblir ou la fortifier à son gré? et l'homme, esclave né de ses plus folles fantaisies, peut-il commander aux désirs que sa raison approuve?
«Mais ne doit-on pas obéir à ses parents?
«Le respect dû aux parents n'a point de terme; l'obéissance en a un, marqué par la nature; c'est celui de l'entier développement des organes de notre corps et des facultés de notre esprit. A ce moment nous entrons, pour ainsi dire, en possession de nous-mêmes; le gouvernail de nos actions est remis entre nos mains, et, après avoir appris des autres à vivre, nous commençons à vivre pour nous.»
Enfin le chevalier termine son apologie par cette phrase qui, pour lui, résume toute sa pensée et les mobiles qui l'ont fait agir:
«Concluez de ma longue lettre, mon cher abbé, et surtout du long temps que nous avons vécu ensemble, que je pourrai, comme il m'arrive souvent, être emporté loin de mes devoirs par la légèreté de mon esprit, par la vivacité de mon âge, par la force de mes passions, mais que je mourrai avant de cesser d'être honnête!»
Il était impossible de mieux parler, avec plus d'esprit et de loyauté, et si nous avons souvent plaisanté l'abbé Porquet sur ses médiocres aptitudes pour l'éducation, il nous faut avouer qu'il avait donné à son élève sur certains points essentiels des principes excellents et qui, à l'époque, n'étaient pas communs.
L'insouciance et la gaieté qui avaient été si funestes au chevalier pendant son séjour au séminaire lui furent au contraire très profitables dans sa nouvelle profession. Il ne se contentait pas de montrer sur les champs de bataille une bravoure étincelante; au camp il charmait toute l'armée par sa verve et ses bons mots.
Il avait baptisé ses deux chevaux de selle du nom des généraux ennemis; l'un s'appelait le Prince héréditaire, l'autre le Prince Ferdinand. Chaque matin Boufflers appelait son palefrenier et lui demandait avec le plus grand sérieux si le Prince Ferdinand et le Prince héréditaire étaient étrillés: «Oui, monsieur le chevalier,» répondait le palefrenier. Et Boufflers, avec toute la gravité dont il était capable, disait à sa compagnie: «Je les fais étriller tous les matins, vous voyez que j'en sais plus long que nos maréchaux.»
Lorsque le traité de Hubertsbourg (13 février 1763) eut mis fin à la guerre de Sept ans, Boufflers revint à Lunéville, à cette chère cour de Stanislas où il avait passé de si douces années et où tout le rappelait. Son escapade était oubliée, pardonnée, sa mère le reçut à bras ouverts, le Roi lui fit grande fête, tous les amis de son enfance, Panpan, Porquet, Tressan, etc., l'accueillirent avec une joie sans pareille. C'était le retour de l'Enfant prodigue. Le jour de sa fête, un grand banquet réunit au château tous les hôtes de Stanislas; on porta la santé du jeune capitaine, et au dessert, au milieu de l'attendrissement général, l'abbé Porquet se leva pour lire une chanson de circonstance dont l'esprit et l'à-propos parurent des plus heureux:
Messieurs et dames, du silence:
Célébrons l'heureuse naissance
De notre aimable chevalier;
Et faisons-lui la révérence,
L'abbé Porquet tout le premier.
Il parle mieux qu'un chancelier,
Il écrit mieux qu'homme de France,
Il est de plus grand chevalier:
Faisons-lui donc la révérence,
L'abbé Porquet tout le premier.
Modeste amant et fier guerrier,
Il excelle dans tout métier;
(Exceptons-en pourtant la danse):
Faisons-lui donc la révérence,
L'abbé Porquet tout le premier.
O l'être heureux et singulier!
Son maître, dans chaque science,
Est devenu son écolier:
Faisons-lui donc la révérence,
L'abbé Porquet tout le premier.
CHAPITRE XX
1761
Le régiment des gardes françaises passe à Lunéville.—Voyages de Mesdames à Plombières.—Plombières au dix-huitième siècle.—Réjouissances en l'honneur des princesses.
Pendant l'année 1761 Stanislas, apprenant que le régiment des gardes françaises rentrait en France, demanda qu'il s'arrêtât à Lunéville. Les officiers lui furent présentés au moment où il allait avec Mme de Boufflers et quelques dames à la chapelle pour assister au salut; il les reçut avec beaucoup de dignité. A peine rentré dans ses appartements, il les fit appeler. Lorsqu'ils furent tous dans le salon, il ordonna de fermer les portes. Alors s'approchant d'eux, il leur dit avec bonté: «Mes bons amis, vous avez vu fermer ces portes; l'étiquette est restée derrière. Regardez-vous ici comme en famille, auprès d'un père tendre qui veut dédommager ses enfants des fatigues de la guerre.» Et se tournant du côté de Mme de Boufflers et des dames de la cour: «Mesdames, dit-il, aidez-moi à faire les honneurs à mes enfants.»
Aussitôt mesdames de Boufflers, de Boisgelin, de Bassompierre, de Girardin, de Cambis, etc., s'empressèrent auprès des officiers et l'on installa plusieurs parties de jeu. Le roi s'approchait successivement de toutes les tables, demandant aux officiers si la fortune les traitait bien. Lorsque la réponse n'était pas favorable: «Tant pis, s'écriait-il, mais prenez-y garde; nos dames de Lunéville sont un peu friponnes.» Puis s'adressant aux dames, il leur disait: «Je vous en prie, mesdames, ne jouez pas tout votre jeu. Je sais par expérience que lorsqu'on revient de l'armée, on n'a pas d'argent de reste.»
Il engagea plusieurs officiers qui ne jouaient pas à aller voir ses appartements. A leur retour il leur demanda s'ils avaient vu dans sa chambre à coucher, au-dessus de son lit, le portrait de sa maîtresse: «Sire, nous y avons vu celui de Charles XII,» répondirent les officiers.
«Eh! c'est cela même, répliqua-t-il; il y a peu de maîtresses qui aient agi aussi bien avec leurs amants; c'est par ses faveurs que j'ai été placé deux fois sur le trône, et c'est sans doute ma faute si j'en suis tombé.»
Toute l'assistance passa ensuite dans la salle à manger, où un souper magnifique fut servi. Le roi s'assit un instant, prit un bouillon et dit à ses hôtes:
«Mes enfants, je voudrais bien prolonger la satisfaction d'être avec vous, mais je serais peut-être tenté de manger quelque chose, et mes médecins me tiennent à un régime bien sévère; ils veulent que je sacrifie mes plaisirs à ma santé. J'obéis et je demande qu'on suive mon exemple, car je veux absolument que personne ne se dérange. Adieu, mes amis, je vous souhaite un bon voyage. Je n'ai pas besoin de vous recommander de bien aimer ma fille; je parle à des Français, et elle est la femme de votre Roi.»
Tous se retirèrent charmés de l'accueil du monarque, de sa simplicité et de sa bonhomie.
Au cours de l'été de 1761, le roi de Pologne allait éprouver une grande joie.
La santé de ses petites-filles Adélaïde et Victoire laissait quelque peu à désirer et le médecin de la cour ayant vivement conseillé les eaux de Plombières, Louis XV décida que les princesses iraient faire une saison dans la célèbre station.
La Reine, désolée de voir ses filles s'éloigner, souhaitait s'endormir pendant toute leur absence et ne se réveiller que pour les recevoir. «Je voudrais, disait-elle tristement, être la Belle au Bois dormant.»
Les princesses quittèrent Marly le 30 juin, à neuf heures du matin; elles étaient accompagnées de la duchesse de Beauvilliers, des comtesses de Durfort, de Civrac, de Narbonne, des marquises de Brancas, de Castellane, de l'Hôpital, etc.
Sur tout le parcours elles reçurent les honneurs dus à leur rang, «les cœurs ainsi que les yeux volaient sur leur passage».
La joie du vieux Stanislas à la pensée qu'il allait revoir ses petites-filles, les posséder quelque temps sous son toit, était profonde. Dans son impatience de jouir plus tôt de leur présence, il se rendit au-devant d'elles jusqu'à son château de Commercy.
Le 2 juillet, jour de leur arrivée, il alla les attendre sous les ombrages de la Fontaine royale avec les principaux personnages de la Cour. Une superbe collation était préparée. L'entrevue fut des plus touchantes. Le monarque témoigna sa joie «par des embrassades sans fin et bien des larmes». L'on partit ensuite pour Commercy, où l'on arriva à neuf heures du soir.
Le lendemain fut consacré au repos; on retourna à la Fontaine royale et le soir on traversa les jardins illuminés par sept mille terrines ou pots à feu. Après le souper il y eut feu d'artifice, illumination, etc.
Le samedi 4 juillet l'on se rendit à la Malgrange.
Le cortège arriva à Nancy à sept heures du soir. Une compagnie de cavalerie bourgeoise s'était rendue au-devant de Mesdames jusqu'à deux lieues de la ville avec étendards, timbales et trompettes. Les princesses furent reçues au bruit du canon, au son de toutes les cloches et aux acclamations d'un peuple immense. Toutes les boutiques étaient fermées et les maisons étaient tapissées de verdure; des détachements d'invalides et des hommes choisis parmi les trois bataillons de milice bourgeoise faisaient la haie.
Accueillies aux portes de la ville par le corps municipal, les autorités, l'état-major, la noblesse, Mesdames eurent à subir naturellement force discours et compliments, mais elles étaient accoutumées à ce genre de souffrances et elles les supportèrent avec beaucoup de bonne grâce.
Le cortège se rendit ensuite au milieu d'une foule compacte jusqu'à la place Royale. Tous les édifices, les croisées, les balcons, les entresols, les toits eux-mêmes étaient remplis de monde.
Par une heureuse coïncidence, le ciel, qui toute la journée avait été menaçant, se découvrit complètement et les derniers rayons du soleil couchant vinrent éclairer la statue de Louis XV au moment même où Mesdames la «considéraient avec amour». Ce spectacle, dit le chroniqueur, «tira des larmes de joie aux assistants».
On offrit ensuite aux illustres voyageuses les présents de la ville; ils consistaient en deux paniers couronnés de fleurs d'Italie, ornés de taffetas blancs, de dentelles de blonde, remplis de dragées de Verdun, de mirabelles de Metz, de gâteaux faits dans les couvents à Nancy.
Enfin on vit s'avancer un char couvert d'un superbe baldaquin; vingt et une jeunes filles de la bourgeoisie s'y trouvaient réunies, toutes costumées en nymphes ou en vestales. A leur tour elles lurent un compliment et présentèrent dans un bassin deux bouquets que Mesdames «daignèrent prendre dans leur voiture et flairer».
Le cortège prit ensuite la route de la Malgrange, en passant par le faubourg de Bon-Secours. Après un court arrêt à la Mission pour recevoir la bénédiction du Père de Menoux, qui n'entendait pas se laisser oublier, l'on arriva à l'église de Bon-Secours, où l'on entendit le salut.
Enfin l'on parvint à la Malgrange où le Roi de Pologne offrit à ses petites-filles un magnifique repas. La beauté de la réception causait une joie générale. Les appartements, les parterres, les bosquets étaient remplis de monde. Le peuple, que l'on avait admis à considérer de loin ce brillant spectacle, exprimait naïvement sa joie et criait à tue-tête: «Vive Mme Adélaïde et aussi la Victoire!»
Le 5, Mesdames partirent à huit heures et demie du matin pour Plombières; elles y arrivèrent à sept heures du soir, après un voyage des plus heureux.
Plombières, où nous avons déjà à plusieurs reprises conduit nos lecteurs, et dont Voltaire nous a laissé une si navrante description, était avec Spa la ville d'eaux la plus célèbre du dix-huitième siècle[ [98]. Les malades y affluaient des quatre coins de l'Europe, mais particulièrement de France, d'Allemagne, de Suisse et d'Angleterre.
Puisque les hasards de notre récit nous amènent une fois encore dans la vallée de l'Eaugronne, profitons de l'occasion pour donner quelques détails sur la localité.
Voici ce qu'en écrit un contemporain:
«Plombières est une petite ville de Lorraine située au bas des montagnes escarpées qui l'environnent et que l'on nomme montagnes des Vosges. Elle est renommée par ses eaux chaudes et savonneuses, qui sont très salutaires. Son terrain, qui est fort mauvais et très pierreux, ne produit que du sarrasin, peu de seigle, du chanvre, des pommes de terre, du foin et du bois.»
La ville, qui ne se compose que d'une seule rue, est traversée dans toute sa longueur par un ruisseau où l'on pêche des truites excellentes. Sur la rive gauche de ce ruisseau, sur la route de Remiremont, s'élève une manufacture de papier; sur la rive droite, sur la route de Besançon, on a construit une filerie actionnée par le cours d'eau.
Lorsque la fabrique est arrêtée, les eaux reprennent leur cours naturel et forment une cascade dont «nul art ne peut égaler la beauté».
«C'est un séjour assez triste, mais surtout depuis le mois de novembre jusqu'au mois de mai; les montagnes, pendant ce temps-là, sont toujours couvertes de neige. La vapeur des eaux chaudes y rend l'air très épais. Si l'on veut respirer un air plus vif, il faut monter sur le sommet des montagnes, où l'on rencontre partout des sources.»
Les trois principaux établissements de Plombières sont la maison des dames de Remiremont, un couvent de Capucins et un hôpital fondé par Stanislas pour les pauvres et les soldats qui ont besoin de prendre les eaux[ [99].
Au milieu de l'unique rue de la ville s'élève le grand bain; c'est une vaste piscine qui exige seize heures pour se remplir; on ne peut donc la vider que de temps en temps! Il y a une seconde piscine située vis-à-vis des Capucins, d'où son nom de «bain des Capucins», et une troisième dite «bain des Dames», dans la maison des chanoinesses de Remiremont. Ces deux dernières ne mettent que douze heures à se remplir; aussi pour le plus grand profit des baigneurs les vide-t-on presque tous les jours.
Comme on le voit, les bains se prennent en commun. Les baignoires isolées sont une véritable rareté, et il n'en existe que dans quelques maisons particulières.
La plupart des habitations de la ville sont bâties en pierre, et couvertes de merrain taillé en forme de petites tuiles[ [100].
A Plombières il y a presque autant d'auberges que de maisons. La grande rue de la ville est émaillée d'enseignes: le Grenadier de France, le Grand-Cerf, l'Aigle d'Or, les Trois Rois, l'Ours, le Dauphin, la Couronne, la Poire d'Or, la Tête d'Or, le Corbeau, les Trois Princes, l'Ours couronné, l'arbre d'Or, l'Ange, la Fleur de Lys, la Croix Rouge, la Croix Blanche, la Vigne, l'Écu de France, etc., etc. Outre les auberges, toutes les maisons particulières reçoivent des baigneurs, et les propriétaires louent fort cher aux étrangers les chambres dont ils peuvent disposer.
La nuit qui précéda l'arrivée de Mesdames, un orage très violent, comme il en arrive fréquemment dans cette région, avait éclaté; la rivière avait débordé et causé dans la ville de grands dégâts, détruisant à peu près tous les préparatifs faits par les habitants.
Les princesses s'installèrent dans la maison des dames de Remiremont, qui avait été disposée pour elles; le mobilier en était des plus modestes.
L'usage, à cette époque, était de saigner les malades pour les mieux préparer à l'action bienfaisante des eaux. Mesdames ne cherchèrent pas à se soustraire à cette obligation; Mme Adelaïde fut donc saignée le 6 juillet au soir et Mme Victoire le 7 au matin.
Elles s'étaient fait accompagner d'un jésuite, leur confesseur. Cela permit au Père de Menoux de venir à plusieurs reprises sous le prétexte de visiter son confrère, mais en réalité pour faire sa cour aux petites-filles du Roi et s'efforcer de gagner leurs bonnes grâces; il y réussit parfaitement.
Mesdames, pendant leur séjour, distribuèrent d'abondantes aumônes, mais ce qui par-dessus tout souleva l'enthousiasme des habitants, c'est que tous les jours ils étaient admis à «l'ineffable bonheur» de regarder manger les princesses. Tant de bonté, de générosité «porta au comble la reconnaissance des Lorrains».
Le temps se passait fort agréablement à faire des parties champêtres et à visiter les environs, Luxeuil, le Val d'Ajol, Remiremont et son abbaye, etc.
Il avait été décidé que les princesses feraient deux cures successives et qu'elles iraient passer à Lunéville, près de leur grand-père, l'intervalle entre les deux saisons.
Le 13, la première saison étant terminée, elles partirent pour Lunéville, mais elles décidèrent de s'arrêter à Épinal, dont elles voulaient visiter l'abbaye.
En passant sur le pont d'Epinal, elles firent arrêter leur voiture afin de mieux admirer la belle cascade que forme à cet endroit la Moselle. A ce moment même les magistrats de la ville s'avancèrent respectueusement et ils offrirent aux princesses des lignes tout amorcées. C'est ainsi que de leur carrosse Mesdames purent se livrer au plaisir de la pêche. Le poisson comprenait si bien ce qu'il devait aux petites-filles du Roi qu'il vint de lui-même s'offrir aux hameçons et qu'en quelques instants, Mesdames eurent la satisfaction de prendre des carpes et des truites magnifiques.
Stanislas, dans son ravissement, se rendit au-devant des voyageuses jusqu'à trois lieues de la ville. Son aimable ingéniosité leur avait préparé d'agréables surprises. En traversant un bois, le cortège rencontra un char sur lequel se trouvait Diane, avec ses flèches et son carquois, entourée de douze nymphes galamment habillées. Une meute conduite par des piqueurs, qui sonnaient du cor, suivait le char.
Diane, s'approchant du carrosse royal, présenta à Mesdames différents gibiers en leur disant:
Diane de sa chasse, adorables Princesses,
Vous offre le tribut. Ah! que son sort est doux!
Le rang qu'elle occupait au nombre des Déesses
Flattait bien moins son cœur que d'être à vos genoux.
Une nymphe offrit ensuite une carnasssière remplie d'oiseaux vivants:
Ces oiseaux peuvent-ils regretter ces bocages?
Que je les trouve heureux dans leur captivité!
Ils passent sous vos loix: ce charmant esclavage
Vaut la plus douce liberté.
Les princesses logèrent au château, Mme Adélaïde dans l'appartement du Roi, Mme Victoire dans celui de la feue Reine.
Toute la ville était illuminée, les monuments publics, les tours de la paroisse, beaucoup de maisons particulières; au château on avait fait de magnifiques préparatifs: quatre mille lampions devaient figurer les noms d'Adélaïde et de Victoire et les armes du Roi et de France. Malheureusement une pluie torrentielle, un vent affreux et par-dessus tout «la mauvaise qualité du suif» firent tout échouer.
Dans son désir d'être agréable à ses petites-filles, Stanislas invente chaque jour de nouvelles distractions:
Le 14 il les conduit au Rocher mouvant. Le soir, un certain M. Chevalier, garde du corps, exécute sur la terrasse un superbe feu d'artifice de sa composition. La décoration était une pyramide très haute sur laquelle un feu chinois formait des mosaïques au milieu du nom de Mesdames et du Roi.
Le lendemain 15, fête militaire. Après le dîner, l'infanterie, la cavalerie bourgeoise et les grenadiers manœuvrent sous les fenêtres du château et défilent ensuite en bon ordre. Bébé, le nain du roi, en uniforme et l'épée à la main, marchait en tête des grenadiers. Le capitaine Bébé, à la tête des plus beaux hommes de la ville, était certes un spectacle fort plaisant! Il fit la joie des princesses.
Le 16, fête nautique. Le Roi offre à dîner à Mesdames et à toute la Cour à la Cascade. Pendant le repas, les musiciens du Roi exécutent une pastorale dont les paroles sont du chevalier de Solignac et la musique du sieur Perardel, musicien du Roi.
A peine le fruit fut-il servi qu'on vint avertir Stanislas qu'il paraissait au bout du canal, vis-à-vis le Rocher, un vaisseau qui battait pavillon hollandais. Tout le monde accourut sur le balcon pour voir le débarquement, qui se fit dans le plus grand ordre.
Treize matelots et douze matelottes descendirent deux à deux, marchant en cadence, les matelots chacun une rame sur l'épaule et la pipe à la bouche, et les matelottes une guirlande de fleurs à la main. L'habit des matelots était jaune, relevé de noir, galonné sur toutes les coutures; celui des matelottes était des plus galants: elles portaient un corset de taffetas citron, garni d'un réseau d'argent; les manches, en amadis, étaient garnies de blonde; le jupon de mousseline avec falbalas, et pour coiffure elles avaient un petit chapeau couvert de taffetas, orné de rubans: une fraise bordée d'agrément bleu leur servait de collier.
Cette troupe se forma au bout de l'allée, en face du pavillon, et commença un ballet hollandais.
Par la disposition de cette danse, les trois matelottes, qui se trouvèrent vis-à-vis de Mesdames, firent, l'une après l'autre, leur compliment. Celle du milieu débuta ainsi:
Filles d'un Roi, le plus puissant des Rois,
Vous venez de nouveau soumettre la Lorraine
Au prince aimable qui l'enchaîne
Par ses bienfaits autant que par ses loix.
Au règne heureux d'un Père à qui tout doit hommage
Vos grâces, vos vertus vont préparer les cœurs:
Attendez tout de l'esprit et des mœurs
D'un peuple qui, toujours soumis, fidèle et sage,
Aima ses souverains jusques dans leurs malheurs.
Quel peuple, en vous voyant, ne voudroit se soumettre.
Au doux empire des Français!
Quoique libres dans nos marais,
Qui de nous ne voudroit avoir Louis pour Maître?
Des matelots ne sont pas nés flatteurs,
Et Hollandois sur tout, nous n'aimons pas à feindre.
Puissions-nous seulement, princesses, vous bien peindre
Les vrais sentiments de nos cœurs,
Voir, dès ce jour, vos santés rétablies,
Nos ardeurs applaudies,
Et vos ans prolongés et comblés de plaisirs
Au gré de nos désirs!
Mesdames retournèrent en se promenant au château, tenant leurs rames à la main, «ce qui mit le comble à la joie de tout le peuple».
A leur arrivée nouvelle surprise: douze Alsaciens et douze Alsaciennes vêtues à la mode de leur pays et accompagnés d'une musique dansèrent plusieurs allemandes, et entre autres celle qu'ils appellent Kokerfberg. Mesdames parurent s'en amuser beaucoup.
Dès que les Alsaciens se furent retirés, la musique du Roi parut et la fête commença. Stanislas ouvrit le bal avec Mme Adélaïde et l'embrassa. Ensuite il se rendit auprès de Mme Victoire: «Il vous en coûtera autant qu'à Madame, lui dit-il.» Après lui avoir fait la révérence et l'avoir embrassée, il la conduisit à sa place.
Le 17 le Roi mène ses petites filles à Einville.
Le 18 après la messe, Stanislas et Madame tiennent sur les fonts de baptême le fils du comte de Clermont Tonnerre[ [101] qui reçoit les noms de Stanislas-Marie-Adélaïde.
Le 19 l'on va dîner à Chanteheu, où les filles du village, costumées en bergères, présentent aux princesses un agneau avec ce compliment:
Mesdames, cet agneau dont l'instinct est si doux,
Étoit l'honneur de notre bergerie:
Il veut vous être offert et s'immoler pour vous.
Ce bonheur lui paroît préférable à la vie.
Je crois, de bonne foi, qu'il pense comme nous.
Chaque soir il y a danse, jeu, concerts, comédies, fête au kiosque. Comme la chaleur est étouffante, l'on dîne presque tous les soirs sous les bosquets.
Le 28 Mesdames repartent pour Plombières et le 30 elles commencent leur seconde saison.
Le 8 septembre était le jour de la fête des princesses. Les habitants voulurent célébrer cet heureux événement par des réjouissances inaccoutumées; on planta une allée de sapins depuis la maison de Mesdames jusqu'aux Capucins: partout se dressaient des cartouches avec cette inscription: «Vivent Mesdames de France.» Le soir, suivant l'habitude, on alluma des rangées de lampions. Les princesses daignèrent sortir malgré l'avis des médecins et se promener dans la foule: «Tout le monde, écrit le naïf chroniqueur de ce récit, fut si pénétré de cette bonté, que l'on a vu plusieurs personnes en verser des larmes de tendresse.»
Stanislas vint trois fois voir ses petites-filles, malgré la chaleur et la fatigue de la route. Il logeait chez M. Grillot, à l'hôtel des Deux-Saumons.
En revenant à Lunéville, lors de sa dernière visite, survint un accident assez grave. L'exempt des gardes qui escortait le carrosse tomba de cheval si rudement qu'il rendait le sang par la bouche. Le Roi, très ému et toujours plein de bonté, fit descendre son compagnon de voyage, le chevalier de Listenay, et donna sa place au malheureux blessé. Quant à Listenay, il le fit tout simplement monter derrière la voiture.
Le 24 septembre, Mesdames quittèrent Plombières et reprirent la route de Paris.
CHAPITRE XXI
1762
L'ordre des Jésuites est menacé.—Stanislas appelle Cerutti à Nancy.—Exil des Jésuites.—Chagrin de Marie Leczinska et de son père.—Mesdames viennent encore faire une saison à Plombières.—Arrivée de Christine de Saxe.—Projets de mariage.—Fêtes à Plombières et à Lunéville.—Incendie du kiosque.—Fêtes à Nancy.—Retour à Plombières.
La fin de l'année 1761 avait été marquée par un triste événement: le 15 septembre, Mme de la Galaizière, dont la santé était depuis longtemps fort ébranlée, avait succombé à ses maux.
L'année 1762 commença encore sous de fâcheux auspices. D'abord l'on apprit la mort du fils de M. de Bercheny. Le malheureux jeune homme était attaché à l'armée de Contades et il avait été enlevé par une violente attaque de petite vérole.
Puis une véritable épidémie d'influenza se déclara à Lunéville, et, en dépit de toutes les précautions, fit dans la ville de terribles ravages. Le carnaval n'en fut pas moins gai, car il n'était pas d'usage à cette époque, quoi qu'il advint, de s'abandonner à la tristesse.
Pour occuper le Roi, Mme de Boufflers et son fils le chevalier s'efforçaient d'apporter dans les réunions de la Cour la plus grande animation possible. Il y eut nombre de soupers, de bals et de redoutes; plusieurs troupes vinrent donner des représentations; celle de Fleury, entre autres, joua le Père de famille, Tancrède, les Trois Sultanes, etc. Stanislas et la marquise ne manquèrent pas une seule représentation.
Bien qu'il se laissât assez facilement distraire, le Roi était assiégé de pénibles préoccupations et ses courtisans les plus intimes, la favorite elle-même, avaient quelquefois bien de la peine à l'arracher aux pensées affligeantes qui l'obsédaient.
Depuis quelques années, il s'inquiétait vivement de la situation des jésuites. Il leur était profondément attaché, et les attaques violentes dont ils étaient l'objet lui déchiraient le cœur, en même temps qu'elles lui inspiraient pour l'avenir une grande anxiété. Ayant entendu parler en 1760 d'un jeune professeur de l'Ordre, Joachim Cerutti, qui donnait les plus belles espérances, il demanda qu'on le lui envoyât à la Mission de Nancy, dans le but de lui confier la défense de l'Institut menacé.
Cerutti était né à Turin en 1738. Après avoir fait de brillantes études chez les jésuites de cette ville, il s'était fait admettre dans la Société, et il promettait d'en devenir un des plus célèbres adeptes.
Se conformant au désir de Stanislas, Cerutti, sous la direction des Pères de Menoux et Leslie, composa une défense de l'Ordre qui parut en 1762[ [102]. La plume alerte et vive du jeune Père fit merveille et son Apologie provoqua beaucoup d'admiration.
L'année suivante, Stanislas, désireux de récompenser le brillant défenseur des jésuites, le fit admettre à l'Académie de Nancy.
En même temps, Cerutti était accueilli et fêté par toute la société lorraine; la protection avérée de Stanislas lui ouvrait toutes les portes; il fut bientôt en commerce d'amitié avec la marquise des Armoises, Mme de Boufflers, Mme de Bassompierre, Panpan, et la meilleure compagnie de Lunéville.
Son Apologie cependant ne put détourner des jésuites la catastrophe qui les menaçait, l'affaire fut évoquée devant le Parlement.
Ce fut un coup terrible, non seulement pour Stanislas, mais encore et surtout pour sa fille Marie Leczinska.
Depuis quelques années, la vie de la Reine s'était singulièrement assombrie. Complètement abandonnée du Roi, elle vivait de plus en plus retirée, aussi s'adonnait-elle plus que jamais aux pratiques étroites de la dévotion.
Souvent elle allait passer la journée au couvent des carmélites:
«Mon Dieu! que l'on y est bien et que tout ce qui agite le monde et le tourmente paraît puéril! écrivait-elle... On n'a pas le temps de respirer chez elles, les heures y sont des minutes; c'est l'éternité anticipée... des louanges de Dieu continuelles, permanentes. Enfin, quand elles meurent, cela a l'air de quelqu'un qui se déshabille pour s'aller reposer, et quel repos! Qu'elles sont heureuses!»
De grands chagrins avaient contribué à accabler la malheureuse princesse.
Le 6 décembre 1759, elle a perdu de la petite vérole sa fille mariée au duc de Parme. En mars 1761, elle a vu succomber sous ses yeux son petit-fils le duc de Bourgogne. Ce n'est pas tout encore. L'état du Dauphin lui-même lui inspire déjà de très cruelles préoccupations.
Ces malheurs réitérés ont eu sur sa santé la plus fâcheuse influence et son moral en a été profondément atteint. Elle écrit au président Hénault: «J'ai des vapeurs à crever.»
C'est au milieu de ces tristesses présentes et futures qu'une nouvelle douleur vient la frapper.
Autant que son père, et plus peut-être encore, elle aimait les jésuites, et elle en avait toujours un près d'elle comme confesseur[ [103]. L'intervention menaçante du Parlement la consterna et sa correspondance montre bien l'amertume qu'elle ressentit:
«Ce que le Parlement fait contre nos pauvres Pères est affreux et indigne,» écrit-elle à Hénault. «Hélas, mon Dieu, où sommes-nous? C'est le pays où saint Louis a régné! Quel siècle! Il n'y a plus que ce qui est extravagant qui soit adopté...
«Tout ce que l'on voit pénètre de douleur; tout va de mal en pis: religion, autorité du roi, tout s'en va, et ce qu'il y a de pis, c'est que l'autorité s'en va, comme si cela devait être, sans que personne s'y oppose...
«La main de Dieu est visiblement appesantie sur nous.»
Pendant que le sort de la Société de Jésus se discutait au Parlement, Stanislas écrivait à sa fille:
«10 juin 1762.
«Sur mes chers jésuites, je ne sais plus sur quoi fonder mes espérances. Voyons avec résignation si la Providence a résolu leur perte entière.»
«23 juin 1762.
«Pour les jésuites, je les crois perdus, puisque le Roi ne s'oppose pas à leur perte. Malgré cela, je ne puis la comprendre, puisqu'elle est contre la raison et contre toute justice, et plus elle est énorme, et plus elle doit faire espérer qu'elle ne pourra pas subsister.»
Le 6 août, l'arrêt prononçant l'expulsion des jésuites fut prononcé.
La reine désolée écrit à son père:
«Je ne vous parle pas de ce que le Parlement a fait, car cela me fait mal, j'en suis dans la douleur: ce sont les indulgences de Luther!»
Elle reste accablée et dans un dégoût profond de toutes choses:
«Je ne vis que d'amertume, et ma consolation c'est Dieu et de penser que cette vie est courte.
«Ce que je puis vous dire, c'est que ni lecture, ni peinture, ni tous les plaisirs de la solitude ne m'empêchent point de sentir tout ce qui se passe, parce que cela touche l'intime de mon âme; il n'y a que le cabinet de la «belle mignonne»[ [104] où je prie Celui qui seul peut y remédier et qui peut donner la force aux faibles.»
Et elle ajoute cette phrase prophétique:
«C'est une sotte chose que d'être reine. Hélas! pour peu que les choses continuent à aller comme elles vont, on nous dépouillera bientôt de cette incommodité.»
Stanislas, très noblement, se refusa à abandonner les jésuites dans l'infortune; non seulement il écrivit à son gendre en leur faveur, mais il leur ouvrit ses États et leur offrit une large hospitalité. Malgré tout, il n'était pas trop rassuré sur la valeur de l'asile qu'il leur offrait, ni sur le sort de ceux qui habitaient la Lorraine. Il écrivait à sa fille le 3 mars 1763:
«Je ne suis pas un moment tranquille sur la sûreté des miens (jésuites) en Lorraine, qu'il me semble que je ne tiens que par la queue.»
En guise de protestation contre la mesure qui frappait l'Ordre qui lui était cher, Stanislas envoya Cerutti à Paris en le recommandant à son petit-fils. Le Dauphin l'attacha à sa personne et lui témoigna bientôt la plus grande confiance.
Malheureusement la mort inattendue du prince vint briser toutes les espérances du jeune écrivain.
Nous le retrouverons dans quelques années.
Pendant que le sort de la Compagnie de Jésus se décidait, une heureuse réunion de famille était venue détourner Stanislas de ses tristes pensées et adoucir le coup qui le frappait dans une de ses plus vives affections.
En 1761, après le séjour de Mesdames à Plombières, les médecins avaient pensé qu'une nouvelle saison d'eaux serait très favorable aux princesses.
En prévision de cet événement, et pour leur permettre de faire dans la petite localité un séjour plus confortable, Stanislas, aussitôt après le départ de ses petites-filles, avait fait construire une maison de belle apparence avec neuf croisées de façade sur la grande rue. Le rez-de-chaussée en arcades formait une promenade à couvert fort agréable. Ce bâtiment fut surnommé le Palais royal.
A peine terminé, il allait servir au but auquel on l'avait destiné.
En effet, en mai 1762, on annonça la prochaine arrivée de Mesdames. A cette nouvelle, Stanislas éprouva une joie d'autant plus grande qu'il traversait des circonstances plus critiques et qu'il avait besoin de plus de consolations. Comme l'année précédente, il vint attendre les princesses à Commercy. Le 26 mai, jour marqué pour leur arrivée, le Roi, accompagné de toute sa cour, se rendit jusqu'à Saint-Aubin où il accueillit les voyageuses avec beaucoup de tendresse.
Le 27, la Cour séjourna à Commercy; on retourna à la fontaine Royale, on revit le château d'eau, le pont d'eau, etc., et toutes les merveilles du parc.
Le 28, les princesses partirent pour la Malgrange: à Nancy toutes les rues étaient garnies d'une double haie de troupes depuis la porte Saint-Jean jusqu'à celle de Saint-Nicolas.
Mesdames, escortées d'une troupe de cavalerie, traversèrent la ville au bruit des timbales, trompettes, fifres et tambours, au son des cloches, au bruit du canon et aux acclamations de tout le peuple qui se portait en foule sur leurs pas.
Elles arrivèrent le 29 à Plombières, accompagnées du comte de Croix, que Stanislas avait choisi pour le représenter. On ne pouvait en vérité faire un meilleur choix.
Le séjour de Mesdames fut fort agréable. Tous les matins elles allaient à la messe aux Capucins à sept heures; il y avait musique à cette occasion. Tout le monde y courait pour voir les princesses et écouter l'orchestre et les chanteurs. Le Roi avait donné à ses petites-filles une partie de ses musiciens et chaque jour elles entendaient un concert des mieux choisis. Quatre cents hommes détachés du régiment de Royal-Navarre formaient une garde d'honneur.
Le comte de Croix, pour distraire les princesses, organisa des bals, des promenades dans les environs, des fêtes champêtres; dans une salle en planches on donna la première représentation du Mariage de Figaro; Beaumarchais, qui faisait lui-même une saison d'eaux, avait dirigé les répétitions. Enfin M. de Croix fit tout ce qu'il put imaginer pour varier les plaisirs. Par sa gaîté et le charme de son esprit, il contribuait beaucoup à l'agrément de toutes les réunions. Il réussit si bien que Plombières était devenu «un petit Versailles». «L'honnête liberté, l'aimable décence, l'enjouement le plus naturel, les ris, les jeux et les grâces composaient la cour de Mesdames».
Une fête entre toutes fit sensation; ce fut celle donnée par la comtesse de Civrac dans une ferme qu'elle possédait dans la montagne, à une demi-lieue de la ville. Une grange avait été décorée de guirlandes de fleurs et de feuillages qui formaient des panneaux et des losanges ornés des chiffres des princesses en fleurs et en rubans.
Comme l'usage des carrosses était impraticable dans ce pays montagneux, on avait arrangé des chars pour transporter les invités. Celui de Mesdames, disposé «d'une façon commode et galante», était traîné par quatre bœufs blancs; celui destiné aux personnes de la suite était attelé de quatre bœufs noirs.
Après un concert d'airs champêtres des mieux ordonnés, les princesses «collationnèrent avec plaisir». Le repas était à peine terminé que quatre bergères, galamment vêtues et accompagnées de moutons enrubannés, se présentèrent et invitèrent quatre personnes de la suite de Mesdames; ils dansèrent une contredanse exécutée par deux musettes, deux hautbois et un basson. Cette contredanse ouvrit le bal et on dansa jusqu'à la nuit.
Comme l'année précédente, Stanislas vint à plusieurs reprises voir ses petites-filles.
Lors de sa seconde visite, il leur donna une feuillée dans le bois, près de la grange Civrac. Ayant appris qu'il y avait non loin de là une fontaine, il s'y fit porter et il en fut émerveillé: «C'est une des beautés de la nature, dit-il, et je veux qu'elle porte mon nom[ [105].» Il fut fait suivant son désir.
Pendant l'un de ces séjours, il rencontra la sœur de la Dauphine, la princesse Christine de Saxe, qui voyageait incognito sous le nom de comtesse de Henneberg. Elle se rendait à Versailles dans l'espoir d'y trouver un établissement en rapport avec son rang.
C'est à l'instigation de Marie Leczinska que la princesse s'était arrêtée à Plombières. En effet, malgré la mort de Mme de La Roche-sur-Yon, la Reine n'avait pas renoncé à ses anciens projets; elle caressait toujours l'espoir de voir se réaliser un mariage qui enlèverait Stanislas à une liaison irrégulière, et bien que le Roi eût quatre-vingt-deux ans et la princesse Christine vingt-neuf, c'est sur cette dernière que Marie Leczinska avait jeté les yeux.
Lorsqu'elle avait mis loyalement son père au courant de ses intentions, le vieux Roi lui avait spirituellement répondu:
«Je me chatouille de rire sur votre projet de mon mariage. Je viens d'apprendre que ma prétendue épouse est terriblement laide. Vous jugez bien que je ne voudrais pas me marier sans vous donner une belle mère et non une laide.»
Quelques jours plus tard, il lui écrivait encore:
«Votre idée sur mon mariage m'a fait crever de rire.»
Quand Stanislas rencontra la princesse, il la trouva instruite et agréable, mais cette impression ne modifia nullement ses idées.
«Je reviens dans ce moment de Plombières, écrit-il à sa fille, le 29 juin 1762, ayant laissé les chères Mesdames dans une parfaite santé et Mme la comtesse d'Henneberg dans une estime générale de tout le monde, qu'elle s'est acquise par son mérite, lequel pourrait faire un progrès particulier sur moi et réaliser votre pensée. Mais il y a une raison insurmontable à ne pas me faire aller plus avant. Voulez-vous la savoir? C'est que cette union ne produirait pas une autre Reine de France, ma chère et incomparable Marie. Ainsi cet événement ne sera pas mis dans le compte des extraordinaires de ce siècle.»
Stanislas fit mille grâces à la princesse, l'engagea à le venir voir à Lunéville, invitation qui fut acceptée avec ravissement, et il resta dès lors en relations suivies avec elle. En effet, à partir de ce moment, on la retrouve très fréquemment à la Cour; elle y fait des séjours prolongés et elle obtient même du roi, à l'automne de 1762, la promesse de sa nomination comme coadjutrice de l'abbaye de Remiremont[ [106].
Mme de Boufflers, sûre de son influence, ne se préoccupait nullement d'une rivalité qui ne pouvait l'atteindre et elle faisait toujours à la princesse l'accueil le plus aimable.
Le 10 juillet, la première saison d'eaux étant terminée, Mesdames partirent pour Lunéville, où leur grand-père les attendait impatiemment.
Sur toute la route, les maisons étaient garnies de feuillages, les rues décorées de fleurs, d'emblèmes, de devises. Partout les bourgeois avaient pris les armes, partout ce n'étaient qu'acclamations, cris de «vivent Mesdames de France!»
Le roi de Pologne s'était rendu au devant de ses petites-filles jusqu'à Gerbeviller et il revint avec elles à Lunéville.
Le 11, Mesdames assistèrent à une messe chantée en musique. Le cardinal de Choiseul leur présenta l'eau bénite et il leur donna la patène à baiser.
Le soir, après le souper, l'on tira sur la terrasse du château un merveilleux feu d'artifice. Huit portiques étaient ornés des chiffres du Roi, de Stanislas, de Mesdames, entourés de nombreuses fleurs de lis.
«Il y avait de chaque côté du trophée deux bouquets en roses, et une comète de droite et de gauche du chiffre de Louis le Bien-Aimé; un grand soleil faisant son cours dont ce chiffre était le centre, plus de cent gerbes à la romaine, quantité de bouquets chinois, une lune qui faisait son cours, et nombre d'autres artifices.»
A une heure après minuit tout reposait dans le château, lorsqu'on entendit les appels des sentinelles qui criaient: «Au feu! au feu!» C'était le pavillon chinois qui brûlait. Comme le bâtiment était en bois et que les secours arrivèrent tardivement, il fut impossible de rien sauver.
Les habitants de la ville et des villages voisins accoururent pour porter des secours, mais il fallut se borner à préserver l'hôtel de Craon et les maisons proches de l'incendie. Il s'en fallut de peu qu'elles ne fussent, elles aussi, la proie des flammes. A six heures du matin, on était parvenu à conjurer le danger, mais le pavillon chinois était réduit en cendres, et tous les arbres voisins écorcés jusqu'au sommet.
Personne ne voulait annoncer cette mauvaise nouvelle au roi. Ce fut Alliot qui dut s'en charger. Il entra le premier dans l'appartement de Stanislas, qui lui parla beaucoup de la fête de la veille et en témoigna sa satisfaction.
«Oui, sire, dit l'intendant, elle était belle, mais elle serait encore plus agréable sans le petit accident arrivé cette nuit.
—«Eh! quoi donc? reprit le Roi avec vivacité.
—«Sire, votre pavillon chinois est réduit en cendres.
—«Les maisons voisines n'ont-elles pas souffert? demanda Stanislas après un moment de silence.
—«Il y en a trois d'endommagées.
—«Qu'on les répare bien vite, ajouta le prince. Quant au kiosque, je ne le regrette pas, je vais en imaginer un bien plus beau.»
Et il ne fut plus question de l'accident.
A partir de ce jour, les plaisirs et les fêtes se succèdent sans interruption. Le 13, toute la cour va dîner à Chanteheu. Le 14, on se rend à Einville. Le 15, le Roi donne un grand dîner à Jolivet. Enfin, le 17, il y a fête et repas à la cascade.
Le 19, doivent avoir lieu de grandes réjouissances à Nancy, accompagnées de spectacles, d'illuminations, etc. On a fait de grands préparatifs; les comédiens de Metz sont arrivés pour représenter des opéras bouffons; une armée d'ouvriers et d'allumeurs a été mobilisée. Le Roi, la princesse Christine, Mesdames, ont promis de venir de Lunéville pour jouir du spectacle.
Durival, préfet de police, prit des mesures sérieuses pour éviter l'encombrement et les accidents. Le 19 au matin, on afficha sur tous les murs de Nancy l'avis suivant:
AVIS POUR LE JOUR DE L'ILLUMINATION
«Les Bourgeois de Nancy sont avertis de balayer les ruës chacun vis-à-vis de soi, et d'arroser devant les maisons sur le passage de Mesdames à six heures du soir, de renouveller l'arrosement à sept heures et d'illuminer les croisées au premier coup de cloche du Beffroy.
«On aura attention qu'il ne reste ni chevaux, ni voitures dans les ruës où passeront Mesdames, et dans la place de la Carrière et la place Roïale. Enjoint de retenir les enfans au-dessous de sept ans dans les maisons.
«Deffenses de tirer des boëtes, fusées, serpenteaux et autres artifices, aux peines portées par les règlemens.»
Stanislas partit de Lunéville à trois heures avec la princesse Christine; ils arrivèrent à six heures à la Mission, où le chancelier de la Galaizière les attendait. Ils firent leur entrée à Nancy à sept heures et se rendirent immédiatement à l'Intendance, dont les salons étaient brillamment éclairés. Mesdames n'arrivèrent qu'à huit heures trois quarts. Aussitôt l'illumination commença.
Une foule prodigieuse d'étrangers était accourue pour jouir de ce spectacle; on n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Le naïf chroniqueur, dans son admiration, écrit:
«Un allumeur, qui étoit en l'air au fronton de l'hôtel de ville, fixe l'idée qu'on aura longtems de cette fête. Il s'arrêta d'admiration en regardant l'Intendance et dit: «Ah! mon Dieu, qui auroit cru cela? Non, un homme de cent ans n'aura jamais vu et ne verra jamais pareille chose!»
A dix heures, le Roi avec Mesdames et la princesse Christine vint à pied se promener sur la Carrière et sur la place Royale, puis ils montèrent en carrosse et se rendirent à la Malqrange.
Il y eut ensuite un bal populaire, auquel assista la comtesse de Civrac et plusieurs personnes de la suite des princesses.
Mesdames rentrèrent à Plombières le 25 juillet. Leur seconde saison ne fut pas moins agréable que la première. Stanislas vint à deux reprises passer quelques jours avec elles.
Leur départ était fixé au 4 septembre. Elles séjournèrent encore trois jours à Lunéville auprès de leur grand-père, et le 7 elles partirent pour Versailles.
CHAPITRE XXII
1763-1764
Mort de la princesse de Beauvau.—Mariage du prince avec Mme de Clermont.—Stanislas publie les œuvres du philosophe bienfaisant.—Mort d'Auguste III.—Le chevalier de Boufflers va complimenter la princesse Christine.—Ses vers à cette occasion.—Il va assister au sacre de l'Empereur à Francfort.
Au mois d'août 1763, la princesse de Beauvau vint faire un séjour en Lorraine avec sa fille. Après quelques semaines charmantes passées tantôt à Haroué, auprès de Mme de Craon, tantôt à Lunéville avec ses belles-sœurs et à la cour de Stanislas, la princesse regagnait Paris lorsqu'elle tomba malade à Commercy de la petite vérole. Dès le premier jour, la maladie prit un caractère des plus inquiétants. Mmes de Boufflers et de Bassompierre accoururent auprès de leur sœur, mais ni leurs soins ni leur dévouement ne purent la sauver. La princesse succomba le 6 septembre, à midi.
Son neveu, le prince de Turenne, avait pu encore la revoir; quant à son mari et à son frère, le duc de Bouillon, ils arrivèrent trop tard.
Pendant son agonie, faisant allusion à la liaison connue du prince de Beauvau, la pauvre femme ne cessait de s'écrier: «L'étoile de Mme de Clermont m'a tuée!»
M. de Beauvau «regretta en elle une femme qu'il avait toujours vue contente de lui. Elle était bonne, gaie, ignorante et d'une simplicité tout aimable. Elle avait cette facilité d'être heureuse qui préserve également les femmes des égarements, des inquiétudes et de l'humeur». Mais si le prince la traitait avec considération et s'il avait pour elle les plus grands égards, son cœur était ailleurs; en vrai mari du dix-huitième siècle, il négligeait sa femme et rendait des soins à la veuve du comte de Clermont d'Amboise, qu'il avait rencontrée dans le monde et pour laquelle il s'était épris de la plus violente passion.
Au physique comme au moral, c'était une femme délicieuse, et les contemporains la louent à l'envi: «La figure de Mme de Clermont, sans être régulière, a toujours fait plus d'impression que celle des beautés les plus parfaites; on en est plus occupé que frappé et elle plaît longtemps. Parmi les femmes qui font honneur à leur sexe, il n'y en a pas dont l'esprit soit plus à elle. Elle a de la gaîté, mais décente et modérée, elle jouit de celle des autres; son caractère est élevé, noble, généreux; son amitié est égale, vive, raisonnable; on ne craint avec elle ni les caprices ni l'art infernal des tracasseries.»
Peu de temps après la mort de sa femme, le prince, plus amoureux que jamais, épousa Mme de Clermont; il avait alors quarante-trois ans, et elle en avait trente-quatre. Jamais on ne vit un ménage plus tendrement uni et, pour la rareté du fait, il vaut la peine d'être signalé. M. et Mme de Beauvau s'adoraient et s'adorèrent jusqu'à leur dernier jour. «Leur union fut du petit nombre de celles qui démentent l'assertion de La Rochefoucauld qu'il n'y a pas de mariages délicieux[ [107].»
A la vue de cette intimité si douce, de cette union incomparable, unique peut-être au dix-huitième siècle Saint-Lambert, qui resta jusqu'à la mort du prince le commensal habituel de la maison, écrivait:
«J'ai été le témoin assidu de leur vie; qu'il me soit permis de leur en marquer toute ma reconnaissance: je dois sans doute leur rendre grâce des services qu'ils ont rendus à mes amis et à moi, mais c'est en versant des larmes de tendresse et d'admiration que je les remercie de m'avoir fait jouir pendant quarante années du spectacle de leur bonheur et de leur vertu.»
Depuis qu'il régnait en Lorraine et jouissait après tant d'aventures d'une vie calme et paisible, Stanislas avait profité des loisirs forcés qu'il devait à sa nouvelle existence pour s'adonner à un de ses goûts favoris et mettre au jour de nombreux opuscules sur la politique et la philosophie. Ces œuvres, qui partaient d'un bon naturel mais qui n'avaient qu'une médiocre valeur, étaient, comme de juste, accueillies par les courtisans avec des transports d'admiration.
En 1763, le secrétaire du Roi, M. de Solignac, eut l'idée de réunir toutes ces œuvres éparses et d'en faire une édition complète, qui perpétuerait à jamais les sentiments généreux du monarque et resterait comme un monument impérissable à sa gloire.
Il s'en ouvrit au Roi, qui n'eut garde de désapprouver un projet qui flattait si agréablement sa vanité; Stanislas chargea donc son secrétaire de procéder à une révision complète et approfondie de ses œuvres, non seulement d'en modifier, s'il était nécessaire, le fonds, mais encore et surtout de corriger le style, si souvent incompréhensible, et de le mettre en bon français. Le secrétaire eut aussi pour mission de composer en guise de préface un historique complet de la vie du Roi de Pologne. C'était une mission fort délicate; il ne fallait pas accabler le monarque de louanges excessives, il ne fallait pas davantage se borner à la stricte vérité.
Solignac s'acquitta de son travail avec un tact qui lui conquit tous les suffrages. Tout en restant courtisan, il mit tant d'habileté dans les éloges qu'il décernait à son maître, que celui-ci se déclara très satisfait: il lui écrivait en effet:
«Lunéville.
«Votre réflexion, mon cher Solignac, ne mérite pas seulement mon approbation mais encore le remerciement que je vous fais. L'avertissement que vous m'avez envoyé est parfait sans y changer aucune syllabe. Je vous prie que tout le sens du discours y soit relatif. Je vous renvoie l'exemplaire. J'attends celui auquel sera jointe la suite. Je ne doute pas que tout ne soit bien suivi étant entre vos mains. Je vous embrasse de tout mon cœur.
«Stanislas, Roy.
«N'oubliez pas de mettre, au lieu d'Avertissement, autre Avis de l'éditeur, comme vous l'avez marqué. Je vous envoie même votre lettre, pour que vous suiviez au pied de la lettre tout ce qu'elle contient. J'en suis enchanté ainsi, il n'y a qu'à mettre sous la presse après que vous l'aurez mis dans le sens où cela doit être[ [108].»
Les œuvres complètes du Roi parurent en 1763; elles furent publiées en 4 vol. in-8o et sans nom d'auteur. Elles portaient comme titre: Œuvres du philosophe bienfaisant.
Personne n'ignorait que le philosophe bienfaisant, c'était Stanislas. Le surnom lui avait été donné par ses sujets eux-mêmes en raison de toutes les institutions charitables qu'il avait pris plaisir à créer autour de lui.
Il est certain que la bienfaisance de Stanislas était extrême et que son cœur était profondément accessible aux souffrances des malheureux.
Il s'ingéniait sans cesse en effet à chercher des occasions de les soulager. Un jour un de ses courtisans lui dit ironiquement: «Sire, je crois que vous avez épuisé la série des fondations, sauf une seule, où votre perspicacité est en défaut.»—«Laquelle? fit le monarque vivement.»—«C'est de fonder des carrosses pour les pauvres.»—«Dieu merci», riposta Stanislas, «j'ai bien assez de mes mendiants en carrosse, sans en accroître le nombre.» Et le bon roi de rire de son excellente plaisanterie.
Non seulement Stanislas s'occupait des malheureux, mais en toutes circonstances il laissait voir la bonté de son âme et la générosité de son cœur. Ne s'était-il pas imaginé de fonder des messes perpétuelles pour ses amis et ennemis, vivants ou défunts, pour ceux auxquels il pouvait avoir donné sujet de scandale, pour ceux qui avaient péri à la guerre pendant les révolutions de Pologne, etc., etc.! La liste en était interminable.
Malgré son âge, Stanislas n'avait jamais perdu l'espoir de remonter un jour sur le trône de Pologne. En 1763, ayant appris que l'état de santé d'Auguste, son successeur, était des plus graves, il se persuada que ses anciens sujets allaient peut-être le rappeler. Son imagination aidant, cet espoir devint bientôt pour lui une certitude, et il s'efforça par tous les moyens de reconquérir cette couronne de Pologne qu'il regrettait si vivement. Il profita de l'intimité de ses relations avec la princesse Christine pour suivre de près la marche des événements et se faire tenir au courant de tout ce qui se passait à Dresde.
Les Lorrains n'ignoraient pas les secrets désirs de leur maître et ils lui reprochaient des projets qui ne tendaient rien moins qu'à les abandonner.
Peuples amis de la liberté,
Qui dans un Roi ne chérissez qu'un sage,
Venez à Stanislas rendre un troisième hommage,
C'est le rendre à l'humanité.
Mais, ô vous, Stanislas! vous, des Rois le modèle,
A votre propre loi seriez-vous infidèle?
Vous régnez sur nos cœurs, que voulez-vous de plus?
La monarchie universelle
N'est que l'empire des vertus.
Auguste s'éteignit le 5 octobre 1763. Mais en dépit de toutes les intrigues et malgré les plus actives démarches, Stanislas échoua complètement. Sa déception fut d'autant plus cruelle que ses espérances avaient été plus grandes. Poniatowski fut élu le 27 août 1764.
Malgré son habituelle philosophie, le Roi ne put jamais prendre son parti de cet échec et il en resta longtemps accablé; à partir de ce jour, son caractère changea: il devint aigri et mécontent.
Il ne voulut pas cependant faire retomber sur la princesse Christine, qui n'en pouvait mais, la colère qu'il éprouvait de sa déconvenue; fidèle à sa parole, au mois de janvier 1764, il la nomma au poste envié de coadjutrice de l'abbaye de Remiremont. Toujours galant, il décida d'envoyer à la future abbesse un ambassadeur pour lui porter ses félicitations et ses vœux, et il jeta les yeux sur le chevalier de Boufflers pour remplir cette mission flatteuse.
Nous avons vu dans un précédent chapitre qu'après la paix de 1763, le chevalier de Boufflers était revenu vivre près de sa mère, à la cour du roi Stanislas.
Mais le chevalier était atteint d'une maladie, bien fréquente de nos jours, beaucoup plus rare à son époque, celle de la locomotion; il ne pouvait tenir en place. A chaque instant, sous les prétextes les plus futiles, on le voyait partir sur son cheval gris, et l'on n'entendait plus parler de lui pendant quinze jours, un mois, puis un beau matin il revenait, le visage réjoui, l'humeur à l'avenant, mais c'était pour repartir encore.
Sa mère, sa famille, ses amis, tout le monde profitait de l'humeur voyageuse du jeune officier pour lui donner des missions dont il s'acquittait très volontiers, ravi d'avoir des occasions de se déplacer. Le Roi lui-même ne crut pouvoir mieux faire pour flatter sa manie que d'en faire son ambassadeur ordinaire, et chaque fois qu'une mission se présentait, c'est à Boufflers qu'il s'adressait.
Donc en janvier 1764, le Roi donne au chevalier l'ordre de partir pour Remiremont.
Bien que Boufflers, par malchance, fût, à ce moment, affligé d'une énorme fluxion, il n'était pas homme à reculer devant un déplacement; il sauta dans une chaise de poste et se mit en route. Mais la princesse était altière, et elle fit au jeune ambassadeur un accueil plutôt glacial. A peine répondit-elle quelques mots à ses compliments empressés et elle se borna à lui remettre une lettre pour Stanislas.
Boufflers, avec ou sans fluxion, n'aimait pas à être mal reçu. Piqué de l'accueil de la princesse, il reprit aussitôt la route de Lunéville, mais chemin faisant, et pour se venger, il s'amusa à composer sur son ambassade une chanson mordante et assez risquée; il se moquait sans pitié du peu de grâces physiques de la future abbesse et s'égayait à ses dépens en raillant les projets matrimoniaux dont elle souhaitait vainement la réalisation.
Sur l'air: Et j'y pris bien du plaisir.
Enivré du brillant poste
Que j'occupe en ce moment,
Dans une chaise de poste
Je me campe fièrement,
Et je vais en ambassade,
Au nom de mon souverain,
Dire que je suis malade
Et que lui se porte bien.
Avec une joue enflée,
Je débarque tout honteux:
La princesse boursouflée,
Au lieu d'une, en avait deux;
Et Son Altesse sauvage
Sans doute a trouvé mauvais
Que j'eusse sur mon visage
La moitié de ses attraits.
Air: Que ne suis-je la fougère?
«Princesse, le Roi mon maître
Pour ambassadeur m'a pris.
Il veut vous faire connaître
Que de vous il est épris.
Quand vous seriez sous le chaume,
Il donnerait, m'a-t-il dit,
La moitié de son royaume
Pour celle de votre lit.»
Air: Et j'y pris bien du plaisir.
La princesse à son pupitre
Compose un remerciement:
Elle me donne une épître
Que j'emporte lestement.
Et je m'en vais dans la rue
Fort satisfait d'ajouter
A l'honneur de l'avoir vue,
Le plaisir de la quitter.
Et comme la princesse a fait donner six louis à l'ambassadeur pour ses frais de déplacement, Boufflers ajoute à sa chanson ce quatrain:
Sur l'air: Ne v'là-t-il pas que j'aime!
De ces beaux lieux en revenant
Je quitte l'Excellence,
Et je reçois pour traitement
Cent vingt livres de France.
Son premier soin en arrivant à Lunéville fut de raconter à sa famille et à ses amis la médiocre réussite de son ambassade, mais en même temps il récitait la chanson qu'il avait composée pendant la route, et elle eut très grand succès. Elle parvint naturellement à Versailles, où elle ne fut pas moins goûtée; cependant la dauphine ne put cacher l'irritation que lui causait le ridicule dont on couvrait sa sœur.
Stanislas ne se laissa pas décourager par le résultat, en somme assez peu satisfaisant, de la première mission du chevalier. Peu de temps après, une nouvelle occasion se présentait d'envoyer un ambassadeur et c'est encore à Boufflers que le roi de Pologne s'adressa.
L'élection du roi des Romains allait avoir lieu à Francfort et l'on savait que les suffrages se porteraient sur le fils de Marie-Thérèse et de François Ier, l'archiduc Joseph[ [109]. De pompeuses cérémonies et de grandes réjouissances devaient avoir lieu, car l'impératrice et l'empereur accompagnaient leur fils.
Stanislas estima qu'il serait de bon goût de se faire représenter auprès de son prédécesseur sur le trône de Lorraine, dans une circonstance aussi solennelle, et il chargea le chevalier de se rendre à Francfort avec une lettre autographe pour l'empereur François[ [110] et une seconde pour le futur Roi.
Le choix du chevalier était d'autant plus indiqué pour cette mission que sa grand'mère, la princesse de Craon, se rendait elle-même à Francfort et qu'il était tout naturel qu'il l'y accompagnât. La princesse, qui ne quittait jamais sa magnifique retraite d'Haroué, avait cru qu'elle devait ce témoignage de fidélité et d'attachement au fils et au petit-fils de l'homme qu'elle avait tant aimé, et malgré son âge elle prit la route de Francfort. Boufflers n'était pas seul à l'accompagner; elle emmenait encore avec elle son petit-fils, le prince de Chimay et son neveu, le comte de Ligniville.
Bien entendu, le chevalier avait promis à sa mère de lui faire une exacte description de tout ce qu'il verrait et entendrait. A peine arrivé, il tint parole:
«27 mars 1764.
«L'élection du roi des Romains s'est faite aujourd'hui avec toute la pompe, la majesté, la magnificence et l'ennui possibles, et c'est l'archiduc Joseph qui a été élu d'un commun consentement, comme Mme la marquise de Boufflers me l'avait judicieusement prédit avant mon départ.
«Rien n'est comparable à tout ce qu'on voit ici; il semble que tous les vassaux et sujets de l'Empereur cherchent à paraître plus grands seigneurs que lui. L'or et l'argent me sortent par les yeux plus encore que par les poches. J'ai vu aujourd'hui trois abbés à cheval mieux montés que je ne l'ai jamais été; les ambassadeurs des six électeurs laïques les suivaient. Jamais rien n'a été si beau, de quelque sens qu'on l'envisage: c'étaient les plus belles voitures, les plus beaux chevaux, la plus belle garde, la plus belle livrée, la plus belle assemblée, le plus beau temps. Il n'y manquait que de l'ordre; mais la bourgeoisie de Francfort et moi nous regardons l'ordre comme un attentat à la liberté.
«Une circonstance qui intéressera le Roi, c'est que les portes de la ville sont fermées depuis hier au soir et viennent seulement d'être ouvertes à six heures. La ville de Francfort est si jalouse de ses droits, relativement à l'élection, qu'elle ne permet à aucun étranger d'y rester, sans la protection d'un ambassadeur électoral: tous les autres, soit ambassadeurs, soit étrangers, M. du Châtelet[ [111] entre autres, sont sortis hier matin de la ville et n'y rentrent que ce soir.
«Une autre circonstance qui vous intéressera, c'est que c'est l'ambassadeur de Prusse qui brille le moins. Il a de vieux carrosses argentés et des chevaux qui ne valent pas beaucoup d'argent; sa livrée est pauvre, sa maison est mauvaise et sa figure est triste. On voit que le Roi de Prusse aime mieux dépenser son argent à Berlin qu'à Francfort.
«L'ambassadrice est plus belle encore que la fête et plus magnifique que tous les couronnements du monde[ [112]. Elle n'a rien perdu de tout ce que nous aimons en elle, et elle se fait aimer de toute l'Europe; elle est adorée à Vienne et elle le serait à Francfort, si on la connaissait; mais personne ne sait le nom de son voisin, ce qui met beaucoup de variété dans les compagnies, avec un peu d'embarras dans les sociétés.»
Mais ce qui par-dessus tout devait intéresser Mme de Boufflers, c'était ce qui concernait sa mère, la princesse de Craon. Quelle figure faisait-elle dans cette brillante assistance! Quel accueil avait-elle reçu de l'Empereur? Boufflers se charge de satisfaire sa légitime curiosité:
«Ma grand'mère n'est guère plus magnifique que le roi de Prusse, mais ils sont respectés tous les deux à leur manière. Hier, l'électeur de Mayence lui avait promis de faire retarder contre toutes les lois de l'empire, si elle n'était pas revenue assez tôt de chez l'Empereur, qui demeure, comme vous savez, à deux lieues. C'était la première fois qu'elle lui faisait sa cour; nous l'y avons accompagnée, M. de Chimay, M. de Ligniville et moi. Voici la relation véritable:
«La princesse, à son arrivée, a fait demander M. de Kevenhüller, grand chambellan: il est venu sur-le-champ et a fait entrer la princesse par une petite porte de derrière dans l'appartement de l'Empereur. Il est venu quelqu'un à sa rencontre qui lui a dit: «Je veux vous servir d'ambassadeur.» Elle a demandé à M. de Kevenhüller qui c'était; il lui a dit que c'était l'Empereur. Ils ont causé le plus amicalement du monde tous les deux assis pendant plus d'une demi-heure. Pendant ce temps-là, M. de Chimay, M. de Ligniville et moi nous étions avec toute la Cour dans l'antichambre. Tout à coup il est venu quelqu'un à nous qui nous a dit d'entrer, et nous avons vu venir à nous l'Empereur, qui venait de quitter ma grand'mère en lui disant: «Je vous laisse avec mes enfants et je vais voir les vôtres.»
«Il a d'abord parlé à M. de Chimay avec beaucoup de bonté, ensuite il m'a parlé très longtemps, surtout de vous, en me recommandant de vous gronder de sa part de n'être pas venue le voir. Il me l'a répété plusieurs fois avec beaucoup de gaieté et a fini par nous dire: «Ah ça, je vais chercher mes enfants et retourner avec votre grand'mère.»
«Là-dessus il s'en est allé et nous a ramené les archiducs, à qui il nous a présenté, lui-même. Notre cour faite, nous nous en sommes allés, laissant ma grand'mère avec l'Empereur. Quand elle est sortie, nous sommes allés à la porte de derrière par où elle était entrée, pour lui donner le bras. L'Empereur, qui la reconduisait, m'a dit: «Ah çà! n'oubliez pas de dire mille injures à votre mère et de la bien gronder, mais prenez garde à la revanche.»
«Voilà le récit véritable de notre réception, qui m'a réellement charmé, et même touché, quelque blasé que je doive être sur l'affabilité.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Je me porte à merveille, je ne joue point et ne dépense rien: mes gens ne me coûtent pas plus cher qu'à Paris. Je n'ai pas encore parlé de ma lettre. M. du Châtelet m'a dit qu'elle pourrait me valoir un diamant. En ce cas-là, mon voyage serait une folie faite à bon marché; il m'en coûterait plus d'une autre manière pour être sage.
«Adieu, madame, je vous aime beaucoup pendant mon absence, quoique sûrement vous attendiez mon retour pour m'aimer[ [113].»
CHAPITRE XXIII
1764
Voyage du chevalier de Boufflers en Suisse.
De retour à Lunéville, Boufflers songe bien vite à de nouveaux déplacements; comme Stanislas, malgré sa bonne volonté, n'a pas d'ambassade à lui offrir, le chevalier ne trouve rien de mieux que de s'en confier une à lui-même et de réaliser enfin un projet longtemps caressé.
Bien qu'il fût encore très jeune en 1748, lors du séjour de Voltaire à la cour de Lorraine, le chevalier n'était pas sans avoir été frappé de la présence du philosophe, des hommages qu'on lui rendait et de la considération dont on l'entourait. Que de fois même Voltaire, toujours bonhomme, avait plaisanté avec le futur abbé et la «divine mignonne», pris part à leurs jeux enfantins! Quand le triste événement que nous connaissons eut éloigné à jamais le philosophe de Lunéville, son souvenir n'y resta pas moins vivant dans les esprits et dans les cœurs. Comment oublier cet homme qui, pendant deux ans, avait tenu la Cour et le Roi sous le charme; comment oublier ces heures délicieuses que Stanislas ne se rappelait jamais sans attendrissement! On parlait sans cesse de Voltaire, des aventures dont il avait été le héros, de son séjour en Lorraine, des événements qui lui advenaient, de ses œuvres. Le Roi, Mme de Boufflers, Panpan, Tressan, etc., n'avaient-ils pas mille anecdotes à raconter sur le philosophe, n'échangeaient-ils pas avec lui des lettres qu'on se montrait avec orgueil?
Il eût été présent qu'on n'aurait pas davantage parlé de lui. L'imagination du jeune chevalier, nourrie de ces récits, se montait de plus en plus; Voltaire devint pour lui un dieu, une idole, et son rêve fut bientôt de revoir enfin cet homme qui pour lui représentait le résumé le plus complet et le plus brillant de l'intelligence humaine.
Donc, l'occasion lui paraissant propice, Boufflers décida de rendre au patriarche de Ferney cette visite qui lui tenait tant au cœur, et en même temps il résolut de parcourir la Suisse, dont quelques voyageurs vantaient les sites montagneux et agrestes et qu'il devenait à la mode de visiter.
Cette fois, comme Boufflers agit pour son compte et qu'il est son maître, il imagine toute une mise en scène qui va, il le suppose du moins, le prodigieusement divertir. Comme il voyage pour son agrément, pour s'instruire, pour étudier les mœurs des peuples étrangers, il décide de garder l'incognito. Il veut devoir à son mérite personnel et non pas à son nom les heureuses aventures qui ne peuvent manquer de lui advenir. Le chevalier de Boufflers n'est plus; l'homme qui parcourt le monde est un jeune peintre fort inconnu, M. Charles, qui, pour payer son écot, fait le portrait de son hôte et au besoin celui des dames de bonne volonté qu'il trouve sur sa route. Le chevalier voit dans cet incognito mille perspectives amusantes, mille rencontres imprévues, il est ravi de son idée, et comme il écrit à Voltaire pour lui annoncer sa visite, il lui fait part de son travestissement en le suppliant de ne pas le trahir.
Les agréables péripéties que Boufflers se promettait se réalisèrent au delà de ses espérances; bien qu'inconnu, il reçut partout le plus charmant accueil et son voyage fut un enchantement de tous les instants.
Et cependant, il faut l'avouer, l'aspect extérieur du chevalier ne prévenait guère en sa faveur; sa légèreté et son étourderie ne lui permettaient guères de songer à sa toilette; aussi, qu'il fût en hussard ou en peintre, sa mise était-elle toujours très négligée et son apparence première assez hirsute. Il avait de la gaucherie dans le maintien, de la pesanteur, enfin du malvenu dans toute sa personne. La beauté de ses traits rachetait-elle ce que son apparence première pouvait avoir de déplaisant? Hélas! non; le chevalier était franchement laid. Mais dès qu'il parlait sa figure s'animait et ses yeux brillaient d'esprit; et puis il plaisantait si agréablement, il savait donner à tous ses récits un tour si vif, si original, si amusant, il avait toujours à sa disposition tant d'histoires drôlatiques, qu'on oubliait bien vite sa laideur pour rester sous le charme de son esprit.
Avec les femmes il était galant, empressé et d'une audace surprenante, qui du reste lui réussissait presque toujours. Il a eu bien des bonnes fortunes, mais sa légèreté naturelle lui interdisait d'être constant et il n'avait pas plutôt obtenu ce qu'il désirait qu'il passait bien vite à d'autres amours. Il a été aussi célèbre par son inconstance que par ses succès.
Donc à l'automne de 1764, vers la fin de septembre, Boufflers part pour la Suisse, à petites journées.
A peine arrivé à Colmar, il écrit à sa mère pour lui faire part de ses impressions et en même temps il la charge de ses instructions pour le personnel qu'il a laissé à Lunéville:
«4 octobre 1764.
«Je serai demain matin à Bâle, d'où je vous écrirai. Adressez-moi vos lettres, si vous m'écrivez, chez M. de Voltaire, sous le nom de Charles, en le faisant prier de me les garder jusqu'à mon passage.
«J'ai pris le parti de réformer mon cocher et mon postillon, et deux chevaux, dont l'un nommé vulgairement la Grise, sera vendu à quelque prix que ce soit; et l'autre, appelé par mes gens le Grand Entier, et par moi l'Évêque de Toul, sera donné pour quinze louis. Je vous prierai de vouloir bien charger l'abbé Porquet de cette exécution-là; qu'il veuille bien écrire à M. Rollin pour avoir l'argent nécessaire, et qu'il dise à mon piqueur de faire hacher la paille pour ceux qui resteront, et surtout pour le grand maigre, surnommé la Lanterne, à cause de sa transparence; et que le susdit abbé Porquet soit toujours bien persuadé qu'il n'a jamais eu d'élève aussi soumis que moi.
«Adieu, ma très belle maman, je me réjouis de parler de vous à M. de Voltaire, et de lui dire tout ce que j'en pense; car je parie qu'il n'avait pas assez d'esprit pour sentir tout votre mérite.»
De Colmar, Boufflers se rend à Soleure, où réside le chevalier de Beauteville, le nouveau représentant de la France:
«Du 9 octobre 1764.
«Me voici chez le chevalier de Beauteville, qui m'a reçu comme un Suisse qui descendrait du ciel à cheval sur un rayon. Il est en vérité charmant. Je suis arrivé au moment de son entrée et des députations des treize cantons qui viennent le reconnaître.
«La ville de Soleure devient le rendez-vous de toute Suisse; les femmes y sont charmantes; je serais même tenté de les croire coquettes, si les femmes pouvaient l'être.....»
Mais Boufflers ne voyage pas seulement pour son agrément, il a la prétention d'observer. Son étonnement est grand de voir ce qu'est un pays libre; combien le peuple y est plus heureux qu'en Lorraine et en France, où on l'écrase d'impôts! Bien qu'il sache à n'en pas douter que ses lettres seront lues non seulement par sa mère, mais aussi par le Roi, Boufflers écrit tout ce qu'il pense, sans souci de choquer personne, et dans sa juvénile indignation, il n'hésite pas à établir un saisissant contraste entre la situation d'un pays libre et celle d'un pays sous le joug.
«Ce peuple-ci me représente le peuple gaulois: il en a la stature, la force, le courage, la douceur et la liberté. Il n'y a pas plus d'hommes à proportion qu'en Lorraine. Le pays en lui-même est moins bon, mais la terre y est cultivée par des mains libres. Les hommes sèment pour eux et ne recueillent pas pour d'autres. Les chevaux ne voient pas les quatre cinquièmes de leur avoine mangée par les rois. Les rois n'en sont pas plus gras et les chevaux ici le sont bien davantage. Les paysans sont grands et forts, les paysannes sont fortes et belles. Je remarque que partout où il y a de grands hommes, il y a de belles femmes; soit que les climats les produisent, soit qu'elles viennent les chercher, ce qui ne serait pas décent.
«Cette nation-ci ne s'amuse guère, mais elle s'occupe beaucoup. On y est fort laborieux, parce que le travail est un plaisir pour qui est sûr d'en retirer le fruit; il y a autant de plaisir à labourer qu'à moissonner. Les lois des Suisses sont austères; mais ils ont le plaisir de les faire eux-mêmes, et celui qu'on pend pour y avoir manqué a le plaisir de se voir obéir par le bourreau.
«Adieu, madame, je me porte bien.
«B.»
«Faites souvenir le Roi que dans le pays le plus libre, il a à cette heure le plus fidèle de ses sujets; et vous, chantez de ma part: Aimez-moi comme je vous aime.»
En quittant Soleure et les pompes officielles, le chevalier se dirige vers le lac de Genève et c'est dans la délicieuse petite ville de Vevey, sur le bord du lac, aux pieds des collines couvertes de châtaigniers qu'il s'installe pour faire un séjour prolongé.
Il écrit à sa mère une jolie description du lac, de sa situation et des montagnes qui l'entourent.
«26 octobre 1764.
«Me voici dans le charmant pays de Vaud. Je suis au bord du lac de Genève, bordé d'un côté par les montagnes du Valais et de Savoie, et de l'autre par de superbes vignobles dont on fait, à cette heure, la vendange. Les raisins sont énormes et excellents; ils croissent depuis le bord du lac jusqu'au sommet du mont Jura, en sorte que d'un même coup d'œil je vois des vendangeurs les pieds dans l'eau, et d'autres juchés sur des sommets à perte de vue.
«C'est une belle chose que le lac de Genève. Il semble que l'Océan ait voulu donner à la Suisse son portrait en miniature. Imaginez une jatte de quarante lieues de tour, remplie de l'eau la plus claire que vous ayez jamais bue, qui baigne d'un côté les châtaigniers de la Savoie et de l'autre les raisins du pays de Vaud. Du côté de la Savoie, la nature étale toutes ses horreurs, et de l'autre toutes ses beautés.
«Le mont Jura est couvert de villes et de villages dont la vigne couvre les toits et dont le lac mouille les murs; enfin tout ce que je vois me cause une surprise qui dure encore pour les gens du pays.»
Boufflers n'est pas seulement enthousiasmé des beautés de la nature, il trouve chez les habitants une simplicité, une droiture qui l'enchantent. Il a pénétré dans quelques sociétés; tout le monde ignore son rang, sa situation sociale, et partout cependant on lui a fait grand accueil:
«Mais ce qu'il y a de plus intéressant, c'est la simplicité des mœurs de la ville de Vevey. On ne m'y connaît que comme peintre et j'y suis traité partout comme à Nancy. Je vais dans toutes les sociétés, je suis écouté et admiré de beaucoup de gens qui ont plus de sens que moi et j'y reçois des politesses que j'aurais, tout au plus, à attendre de la Lorraine; l'âge d'or dure encore pour ces gens-là. Ce n'est pas la peine d'être grand seigneur pour se présenter chez eux, il suffit d'être homme. L'humanité est pour ce bon peuple-ci tout ce que la parenté serait pour un autre.»
Boufflers est ravi parce qu'il s'est présenté comme peintre dans un brave ménage, qu'on lui a commandé le portrait de la femme et que, le travail terminé, on lui a remis pour sa peine 36 francs avec beaucoup de remerciements. Mais, au grand ébahissement de ses hôtes, il n'a voulu accepter que 12 francs, et encore, par-dessus le marché, il a fait le portrait du mari.
Le jeune homme est enchanté de la Suisse, des habitants, des mœurs:
«Nous voyons plus d'honnêtes gens dans une ville de trois mille habitants qu'on n'en trouverait dans toutes les provinces de la France. Sur trente ou quarante jeunes filles ou femmes, il ne s'en trouve pas quatre de laides, et pas une de catin. Oh! le bon et le mauvais pays!»
Il termine sa lettre par ces réflexions amusantes:
«Adieu, Madame, voilà une assez longue lettre; si j'y ajoutais ce que j'ai toujours à vous dire de mon adoration pour vous, vous mourriez d'ennui.
«Mettez-moi aux pieds du Roi, contez-lui mes folies et annoncez-lui une de mes lettres, où je voudrais bien lui manquer de respect, afin de ne le pas ennuyer. Les princes ont plus besoin d'être divertis qu'adorés. Il n'y a que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.»
Mais qui donc avait parlé à Boufflers du rigorisme et de la pruderie des femmes de la Suisse? L'heureux chevalier ne s'en aperçoit guère. Les femmes du canton du Vaud sont fort jolies et il ne leur déplaît pas se l'entendre dire. Aussi «M. Charles» ne se fait-il pas faute de les combler de compliments intéressés:
«Malgré tout ce que j'avais entendu dire de la sagesse, et même de l'austérité des mœurs de ce pays-là, j'ai vu que La Fontaine avait raison de dire que la femme est toujours femme. Non seulement la femme y est femme, mais elle y est belle.»
Boufflers ne se contente pas de visiter le canton de Vaud et de charmer les habitantes par sa verve intarissable; il va plus avant, il entre dans la vallée du Rhône, et pénètre dans la grande montagne jusqu'aux pieds du Simplon.
«Novembre 1764.
«Oh! pour le coup, me voilà dans les Alpes jusqu'au cou. Il y a des endroits ici où un enrhumé peut cracher à son choix dans l'Océan ou dans la Méditerranée.
«Où est Panpan? C'est ici qu'il ferait beau le voir grossir les deux mers de sa pituite, au lieu d'en inonder votre chambre.
«Où est l'abbé Porquet? que je le place, lui et sa perruque, sur le sommet chauve des Alpes, et que sa calotte devienne, pour la première fois, le point le plus élevé de la terre.
«Pardonnez-moi mon transport, Madame, les grandes choses amènent les grandes idées, et les grandes idées les grands mots.
«Je suis à cette heure dans le Valais, frontière d'Italie. C'est le pays le plus indépendant de toute la Suisse. C'est le seul où les femmes aient constamment conservé leur ancien habillement. Ce sont de petits corsets assez bien faits, des mouchoirs croisés assez singulièrement, de petits béguins de dentelles, et de petits chapeaux par-dessus, avec des nœuds de rubans.
«Je suis occupé d'avoir des vulnéraires de ce pays-ci pour le Roi; ils sont infiniment supérieurs à ceux du reste de la Suisse.....»
Mais le pays est si sauvage, si froid, il y a tant de neige, que Boufflers ne prolonge pas son séjour et il revient bien vite sur les rives du Léman, où la température est plus clémente.
En revenant, il s'arrête à Sion, où il a l'heureuse fortune de rencontrer l'illustre et savant Haller; il peut même, à sa grande joie s'entretenir quelques heures avec lui:
«J'ai dîné et soupé avec le grand célèbre Haller[ [114]; nous avons eu pendant et après le repas une conversation de cinq heures de suite, en présence de dix ou douze personnes du pays, qui étaient très étonnées d'entendre raisonner un Français. Mais, malgré l'attention et l'applaudissement de tout le monde, j'ai vu que pour parvenir à une certaine supériorité, les livres valent mieux que les chevaux.
«Dans peu de jours je verrai Voltaire, dont Haller n'est pas assez jaloux, et par échelons, après avoir été d'Haller à Voltaire, j'irai de Voltaire à vous.
«Mettez-moi toujours aux pieds du Roi, et dites-lui que la vue des peuples libres ne me portera jamais à la révolte.
«Adieu maman, je vous aime partout où je suis, partout où vous êtes.
«B.»
En quittant le Valais pour se rendre enfin à Ferney, but et objet suprême de son voyage, Boufflers s'arrête à Lausanne, ville très importante et qu'il ne peut manquer de visiter. Il n'y devait faire qu'un court séjour, mais il est si bien reçu, si bien fêté qu'il ne peut plus s'arracher aux délices de cette nouvelle Capoue. Alors comme aujourd'hui, les femmes de Lausanne étaient charmantes, fines, spirituelles; comment s'arracher à ces aimables Vaudoises si avenantes, si accueillantes, qui se laissent si volontiers peindre au pastel, qui se montrent si heureuses des quatrains qu'il leur prodigue? Elles n'étaient certes pas habituées, de la part de leurs compatriotes, à tant de grâce et d'empressement; aussi raffolaient-elles du galant chevalier. Boufflers charmé écrit à sa mère:
«Lausanne, 10 décembre 1764.
«Il faut que vous n'ayez pas reçu mes lettres, par la négligence de mon palefrenier, qui a oublié de les affranchir, ou que vous vous souciiez bien peu du sang de votre sang, de la chair de votre chair, des os de vos os.
«Je suis ici dans l'île de Circé, sans être ni aussi fin, ni aussi brave, ni aussi sage qu'Ulysse et ses compagnons. Lausanne est connu dans toute l'Europe par ses bons pastels et la bonne compagnie: je vis dans une société que Voltaire a pris soin de former, et je cause un moment avec les écoliers, avant d'aller écouter le maître. Il n'y a pas de jour où je ne reçoive des vers, et où je n'en rende; pas un où je ne fasse un portrait et une connaissance, pas un où je ne prenne une tasse de chocolat le matin, suivie de trois gros repas; enfin je m'amuse au point de vous souhaiter à ma place.
«Je vais après-demain à Ferney, où Voltaire m'attend; il m'a écrit une lettre charmante; je me réjouis de vous parler de lui. Vous avez mieux pris votre temps que moi pour le voir, mais on boit le vin de Tokay jusqu'à la lie. Surtout assurez bien le Roi que je ne reviendrai point déiste.
«Adieu, maman, je vous aime comme on admire le Roi dans ma romance pour sa fête.»